La MAISON HABITEE
120 pages
Français

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La MAISON HABITEE , livre ebook

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Description

Une jeune femme aveugle reçoit en héritage d’un oncle marin une maison isolée sur la côte en Bretagne. Quittant son confort parisien, elle décide d’aller y vivre seule, mais très tôt elle découvre que la maison est… habitée. Le feu s’allume de lui-même dans l’âtre, des spectres se manifestent dans les chambres à l’étage, un autre prépare des plats dans la cuisine…
Ces êtres immatériels qu’elle côtoie, les imagine-t‑elle ou se trouve-t-elle à la croisée de deux mondes ? Même ses yeux qui étaient morts semblent soudain percer l’obscurité. En suspension dans le temps et l’espace, son existence ne dépend plus que d’une chose : sa capacité à résoudre l’énigme de la maison, qui est aussi, pressent-elle, celle de sa propre vérité.
Un roman inclassable, aux frontières du réel et du fantastique, qui nous offre un voyage fascinant dans les arcanes de l’inconscient.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 20 mai 2014
Nombre de lectures 8
EAN13 9782895974574
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0600€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

La maison habitée
DE LA MÊME AUTEURE

Poésie

2 Québec, Cornac, 2010.

Les aurores boréales naissent sous les pierres Québec, Le Loup de Gouttière, 2003.
Geneviève Lévesque
La maison habitée
Roman
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada

Lévesque, Geneviève, auteur La maison habitée / Geneviève Lévesque.
(Voix narratives) Publié en formats imprimé(s) et électronique(s). ISBN 978-2-89597-425-3. — ISBN 978-2-89597-456-7 (pdf). — ISBN 978-2-89597-457-4 (epub)
I. Titre. II. Collection : Voix narratives
PS8573.E96174M35 2014 C843’.6 C2014-902024-4 C2014-902025-2

Les Éditions David remercient le Conseil des arts du Canada, le Secteur franco-ontarien du Conseil des arts de l’Ontario, la Ville d’Ottawa et le gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada.



Les Éditions David 335-B, rue Cumberland, Ottawa (Ontario) K1N 7J3 Téléphone : 613-830-3336 | Télécopieur : 613-830-2819 info@editionsdavid.com | www.editionsdavid.com

Tous droits réservés. Imprimé au Canada. Dépôt légal (Québec et Ottawa), 2 e trimestre 2014
Les événements et les personnages de ce roman sont entièrement imaginaires, malgré l’emprunt de noms de lieux réels. Toute ressemblance avec des événements et des personnes existant ou ayant existé est fortuite.
À Roger qui voyage toujours à l’est d’Éden
Déjà n’étais-je pas entré dans la forme d’un rêve douloureux ? Henri Bosco
L’arrivée
Je suis arrivée là un jour de janvier. Le vent de Bretagne, pénétrant et humide, traversait ma veste de laine. Étouffant un frisson, j’ai senti venir le grain. Le vent a tourné brusquement, faisant voler mes cheveux courts, puis les gouttes de pluie mêlées de grêle ont fouetté mon visage en une rafale froide. J’ai entendu les branches d’un grand arbre craquer à ma droite. J’ai avancé avec précaution, les mains tendues pour rencontrer l’obstacle du tronc. L’écorce rugueuse et pleine de rigoles de l’arbre a empli mes paumes d’une sensation réconfortante. Un chêne, comme celui que je venais de quitter : c’était un bon signe, ai-je décidé. Comme si mon chêne m’avait suivie du parc Georges-Brassens, où je passais volontiers mes dimanches à Paris, jusqu’à la côte de Bretagne. Après tout, je pourrais me sentir comme chez moi, ici.
Je me suis tournée vers la masse compacte de la maison. Sans la voir, je savais qu’elle était là. Sa présence s’imposait. Les branches du chêne grattaient ses volets, la pluie et la grêle battaient ses murs épais et le vent les contournait en sifflant dans les recoins du toit. Silencieuse, je me suis tenue debout face à elle, évaluant ses proportions au son des éléments qu’elle affrontait. Elle était imposante et, comme les autres maisons de la côte, dissimulait une grande partie de sa masse dans la descente de la falaise.
La pluie tombait toujours, mais la grêle avait cessé. J’étais trempée à présent. Le chauffeur du taxi m’avait déposée devant la maison et était reparti aussitôt. Seule, j’hésitais encore à me diriger vers la porte. Mes jambes criaient leur fatigue après ma journée de voyage. Pourtant, je restais debout dans le jardin, laissant la pluie couler le long de mes cheveux et jusque dans mon cou.
Je ne voyais pas la lumière déclinante. Ma montre m’indiquait en points de braille qu’il était déjà presque vingt heures. J’avais pris le train en gare du Nord ce matin. De Lannion, un bus m’avait conduite à Perros-Guirec où j’avais fini par arriver en après-midi. J’y avais pris un taxi jusqu’au cabinet du notaire chargé d’exécuter le testament de mon oncle. Les formalités avaient été expédiées dès ma rencontre avec ce petit personnage à la voix chantante qui m’avait initiée à mes droits de propriété après m’avoir dûment fait la lecture du testament de Samson Rivet, mon oncle marin, décédé depuis un peu plus d’un an.
Ses funérailles avaient été expédiées en toute simplicité, comme il l’avait exigé. Je n’avais été avertie que six mois plus tard de l’héritage qu’il me laissait. J’avais organisé la suite des événements sans hâte, bien que ma décision ait été instantanée : je partirais et prendrais pleinement possession de mon héritage, quoi qu’il puisse m’en coûter. Je me retrouvais aujourd’hui avec une clé et un acte de propriété devant cette maison inconnue qui était désormais la mienne. J’avais tout laissé derrière moi : mon appartement dans le XV e arrondissement à Paris, mon travail d’interprète à l’ambassade du Canada, mes meubles et même la plus grande partie de mes effets personnels. Cette demeure aux volets fermés sur lesquels j’entendais tambouriner les gouttes de pluie était tout ce qui me restait maintenant.
Je me suis lentement dirigée vers elle en suivant l’allée, me guidant grâce au bruit du gravier crissant sous mes chaussures comme dans mon parc parisien. J’ai tâtonné pour trouver la serrure où j’ai glissé la clé. Elle a tourné avec un déclic. La poignée a suivi le mouvement et j’ai ouvert la porte qui a grincé en s’ouvrant sur le vestibule humide et froid. Je n’ai pas pu me résoudre à entrer immédiatement dans cette demeure qui m’était encore étrangère.
Le sang bouillonnait à mes oreilles et les bruits légers de la maison me sont parvenus à travers un brouillard sonore, une rumeur confuse accentuée par la fatigue et l’émotion. J’ai attendu que la rumeur se calme, me concentrant uniquement sur les odeurs qui m’emplissaient le nez. En premier plan, un insistant relent de renfermé, témoin du long sommeil de la demeure. Derrière, d’autres senteurs, celles de la vie qu’y avait menée mon oncle : le tabac fort des cigarettes qu’il roulait lui-même à longueur de journée et même au cœur de la nuit, les oignons, l’ail et les champignons qu’il sautait dans la poêle le midi pour accompagner son unique repas de la journée et, par-dessus tout, l’odeur particulière de son corps, comme une aura propre à lui que j’aurais reconnue n’importe où.
Il avait indéniablement habité cette maison.
Les souvenirs affluèrent à ma mémoire et les larmes, à mes yeux. Petite fille, puis adolescente, j’avais voyagé avec mon oncle sur son voilier. Chaque été, il venait s’amarrer à la marina de Shédiac. J’étais là pour l’accueillir avec mes parents. Nous dégustions une glace ensemble en descendant la rue Principale et, mes parents et moi, nous nous faisions nos adieux. J’embarquais alors mon sac sur le bateau et nous larguions les amarres. Nous voguions au large des côtes du Nouveau-Brunswick jusqu’à l’Île-du-Prince-Édouard que nous contournions, naviguant jour et nuit, nous relayant aux commandes à partir du moment où mon oncle m’avait jugée capable de diriger seule le voilier.
J’avais un flair inimitable. Il remplaçait largement le sens de la vue qui m’avait toujours manqué. À la barre, je sentais les vents, les marées et discernais les contours de la côte simplement à entendre les cris des mouettes ou le bruit des vagues sur les rochers. Je décelais le chenal à la manière dont la houle prenait une intensité et une direction légèrement différentes ou à l’accélération soudaine que le courant provoquait. Je barrais avec une précision que je n’ai jamais su expliquer, ne voyant ni la direction à emprunter, ni le compas qui l’indiquait. Je sentais les directions dans mon corps, peut-être comme les oiseaux migrateurs qui, dit-on, suivent les courants magnétiques de la terre. Mon oncle avait appris à s’y fier. À part moi, il ne cédait à personne la barre de son navire.
Nous évitions les plages touristiques surpeuplées et mouillions à l’ouest de Cavendish, dans une marina bondée de voiliers de toutes provenances. Nous y restions à peine quelques jours, le temps de faire le plein de nourriture et de réparer les avaries mineures impossibles à remettre en état au large. Nous repartions vers le Nouveau-Brunswick et accostions dans la Péninsule acadienne. Le port de Shippagan était mon préféré. Chargé de bateaux de pêche, il dégageait une odeur puissante d’algues et de poisson. Je la respirais à pleins poumons alors que je me prélassais sur le pont de L’est d’Éden , le voilier de mon oncle. Caraquet, où nous nous dirigions ensuite, m’enchantait aussi. J’entraînais le Capitaine — c’était ainsi que je surnommais mon oncle — au restaurant et nous plongions dans des festins d’huîtres ou de homards.
Mes paupières se sont mises à papilloter sur le seuil de cette maison où avait fini par s’échouer, sur la côte de Bretagne, un ancien marin acadien. Sa santé l’abandonnant, le Capitaine avait échangé son voilier contre une maison juchée comme un rocher sur la mer, presque un navire, en somme. Je sentais trembler légèrement le sol et j’aurais juré, à l’odeur salée, que ce n’était pas seulement la pluie qui frappait les volets du côté de la côte. Les vagues brisées par les hauts rochers envoyaient des milliers de gouttelettes qui se rendaient jusqu’aux murs de la maison, tandis que l’impact terrible de l’eau contre la roche en ébranlait les fondations.
— Les grandes marées approchent, Capitaine, ai-je dit, comme si mon oncle pouvait m’entendre.
J’ai reçu pour toute réponse l’écho de ma voix diffractée contre la pierre. Démultipliée et vidée de sa substance humaine, elle était méconnaissable. Je me suis perçue tout à coup, à l’image de ma voix, comme un vide immense où résonnaient des paroles qui n’étaient pas tout à fait les miennes.
Où suis-je ? Laquelle de ces voix est la mienne ? Y en a-t-il seulement une qui puisse m’exprimer ? me suis-je demandé, silencieusement cette fois.
Encore sur le seuil, j’hésitais à entrer dans la maison malgré la pluie qui trempait le vestibule, portée par les bourrasques maintenant sauvages du vent.
Le feu
J’ai fini par entrer, fermant la porte derrière moi. À tâtons, j’ai trouvé le verrou et l’ai tiré avant d’avancer dans le vestibule. J’ai frotté mes chaussures contre un tapis qui rendait un son assourdi sous mes pas. Comparé à la pierre du sol, il paraissait moelleux. J’y enfonçais comme dans un marais, engluée au cœur de la matière molle qui entourait mes pieds. Cette sensation m’a déplu. Un pas plus loin, j’ai retrouvé avec soulagement la dureté pierreuse du sol.
Là, j’ai écouté. L’écho de mes pas me revenait de partout. Je distinguais clairement trois directions possibles : vers l’avant, où l’air se précipitait dans une ascension spiralée me signalant un escalier, vers la gauche, d’où provenait la plus grande partie des odeurs de nourriture, désignant cette pièce comme la cuisine, et vers la droite, d’où s’échappait une senteur qui ne m’avait pas frappée jusqu’alors, celle, ténue et effacée, d’un feu de bois. Un frisson m’a parcourue et j’ai soudain eu envie d’une bonne flambée. J’ai donc pris à droite vers la pièce qui tenait lieu, selon toute vraisemblance, de salon.
J’ai longé le mur en y laissant glisser ma main. C’était du granit non poli, de la pierre des champs rugueuse et pleine d’arêtes. J’ai buté de l’épaule contre le manteau de la cheminée. Me massant pour faire diminuer la douleur, je me suis demandé pourquoi mon sens des directions ne m’avait pas avertie de l’obstacle. Je butais rarement contre des objets, encore moins des structures d’une telle densité. Avoir à longer le mur pour trouver l’âtre me paraissait déjà surprenant. Ne pas avoir détecté le manteau de chêne encastré au sein de la pierre sortait vraiment de l’ordinaire. On aurait dit que la pièce étouffait mon sens inné de l’orientation.
Que se passait-il ?
Soudain, une voix a retenti, me faisant sursauter. Elle ne provenait pas de moi, cette fois. Grave et profonde, elle ne ressemblait pas non plus à celle de mon oncle. J’ai immédiatement pensé qu’il s’agissait de la voix de la maison elle-même, issue des murailles dures, des fondations qui s’agrippaient à la falaise et du toit d’ardoises toujours battu par la pluie. Elle était légèrement brouillée, comme si elle était filtrée par une épaisseur de laine isolante. Toutefois, elle demeurait assez claire pour que je comprenne le mot unique qu’elle prononçait :
— Regarde !
Un mot absurde, puisque je ne voyais absolument rien. À quelques jours de vie, on avait décrété que j’étais aveugle de naissance. Et depuis, aucune amélioration de mon état ne s’était manifestée. Regarder… Ce mot signifiait-il de tendre tous mes sens valides vers la perception d’une chose qui m’échappait encore ?
J’ai essayé, sans résultat. La voix a répété :
« Regarde ! Regarde ! »
Je me suis alors aperçue que mes paupières étaient closes.
Je les ai levées sans d’abord percevoir de changement dans l’espèce d’atonalité immuable dans laquelle je baignais. Puis, peu à peu, une forme s’est dessinée qui m’a paru ressembler — à moi qui pensais en terme de sons et d’odeurs — à une senteur issue d’une source précise, comme un fumet se dégageant de la nourriture et l’entourant graduellement en un dégradé entrecroisé. La forme était plus précise au centre et plus floue à mesure qu’elle s’éloignait de son point central. Les volutes de l’image ondulaient et se perdaient dans le noir qui créait un fond immobile sur lequel elle évoluait. Je l’ai considérée quelques instants sans comprendre puis, tout à coup, la réalité de ce qui m’arrivait m’a heurtée. Je ne savais pas ce que je voyais, ni comment j’y arrivais, mais une chose, une seule, était certaine.
Je voyais !
Une exultation est montée en moi. J’ai cligné violemment des paupières. Ma respiration échappait à tout contrôle et mon cœur battait anxieusement dans ma poitrine. J’ai perdu ma concentration, ce qui a suffi à provoquer la disparition de l’image.
J’ai ouvert les yeux et les ai promenés frénétiquement de droite à gauche dans l’espoir d’apercevoir ne serait-ce qu’un point contrastant dans l’immensité. Rien ne se distinguait du noir uni. C’est alors seulement que j’ai ressenti cet univers intérieur comme une privation. Ce que je supposais correspondre à la lumière, cette sorte de flou qui ne s’assimilait entièrement ni à une odeur, ni à un son, même s’il y ressemblait, apparaissait maintenant comme la sensation la plus intense qui soit. La vue me manquait cruellement pour la première fois.
J’ai cherché un siège. Mes jambes cédaient quand j’ai réussi à agripper le bras d’un fauteuil. Je m’y suis accrochée et j’ai plongé dans ses profondeurs. La tristesse m’a submergée et des larmes, depuis longtemps enfouies, sont montées, entraînant avec elles les moqueries, les cauchemars, les sollicitudes humiliantes, le sentiment de me sentir seule au milieu des autres qui voyaient la lumière du jour et en parlaient comme s’il n’y avait rien de plus évident. Moi, j’en avais seulement entendu parler. Mes yeux ne me servaient à rien, pas même à exprimer ma peine ou ma colère.
Jusqu’à ce moment, même pleurer m’avait semblé impossible à travers des yeux morts.
Comment avais-je pu travailler, manger et dormir avec ce poids d’émotions brutes sur le cœur ? Je me le demandais pendant que mes larmes coulaient sans tarir sur mes joues et dans mon cou.
Au-delà de ma cécité, c’était ma solitude qui me pesait. À part les collègues de travail et la famille que j’avais depuis longtemps laissée derrière moi au Canada, rien ne m’attachait à personne. Ou plutôt, personne ne s’attachait à moi : on aurait dit que mon être était constitué de glaise humide tellement je glissais entre les mains des autres sans y laisser de trace. On m’oubliait aisément. Sauf mon oncle, personne ne m’avait jamais témoigné d’attachement durable. Même lui, d’ailleurs, m’avait oubliée pendant plusieurs années. L’héritage qu’il m’avait laissé m’avait paru représenter le seul sentiment humain qu’on m’ait destiné depuis une éternité.
Était-ce là son réel héritage ? Une vision dans mon monde sans lumière ? Et encore, sans doute l’avais-je imaginée… Comment aurais-je pu imaginer une chose que jamais il ne m’aurait été possible de concevoir ? À dire vrai, avant la vision, je ne concevais pas l’obscurité, mais plutôt un milieu ambiant, sans dimensions, qui enrobait mes pensées et mes sensations. Je venais de découvrir que ce fond atone n’était rien d’autre que la privation de lumière et d’images. Je doutais de cette perception. Comment pouvais-je savoir à quoi ressemblait la lumière et quelle tonalité possédait une image, moi qui n’en avais jamais eu la moindre expérience ?
Si cette vision constituait l’héritage réel de mon oncle, il s’agissait bien plus d’une torture que d’un cadeau. Je ne supportais plus à présent l’enveloppement de l’obscurité.
Reprenant contact avec mon corps, j’ai enlevé la veste de laine mouillée qui m’enveloppait d’une chape glacée. Je me suis étirée pour la suspendre au dossier du fauteuil avec l’espoir qu’elle sèche, sans trop y croire : l’humidité et le froid régnaient non seulement à l’extérieur, mais aussi dans la maison. De grands frissons me parcouraient et je commençais à claquer des dents. Il me fallait à tout prix me réchauffer. En tâtonnant, j’ai trouvé une couverture étendue à travers les bras du fauteuil. J’étais assise dessus. Tant bien que mal, j’en ai enroulé les pans autour de moi et me suis pelotonnée pour mieux refaire ma chaleur. Cependant, je le savais, ce ne serait pas suffisant. Allais-je geler et tomber malade dans cette maison inhospitalière où j’avais à peine mis les pieds ? La détresse m’a envahie et j’ai ressenti comme un poing au cœur l’évidence de ma solitude absolue.
Au milieu du découragement qui menaçait de m’enlever tous mes moyens, un refus a fait surface, refus de me laisser vaincre et de mourir de froid entre les bras du fauteuil de mon oncle. D’instinct, avec un espoir déraisonné, je me suis tournée vers une source immémoriale de chaleur et de réconfort : l’âtre qui, naturellement, ne contenait aucun feu à présent, puisque je n’en avais pas allumé.
Sous la force du choc qui est venu alors, les muscles de mes tempes se sont serrés avec un spasme douloureux et j’ai senti mon dos se secouer sous l’impact d’un frisson. Mes mains se sont mises à trembler. Pourquoi, si le feu n’était pas allumé, ressentais-je un picotement sur ma hanche gauche qui, pelotonnée comme je l’étais, était la plus près de l’âtre ? Et qu’est-ce qui pouvait expliquer le crépitement caractéristique du feu brûlant le bois que j’entendais distinctement ? Quant à l’odeur, elle s’élevait avec force. Je distinguais les senteurs d’orme et de tremble dans l’âcre parfum de fumée. Comment cela se pouvait-il, puisque le feu, un instant auparavant, était éteint ?
Ce qui me poussait à douter de mes sens plus que tout, c’était que moi, une aveugle, je voyais ce feu.
Les mains
Car je voyais ce feu. Des ondées traversaient le noir de mon regard pour le fixer tout entier sur leurs oscillations. Je devinais qu’il s’agissait de flammes et que, si j’approchais ma main pour évaluer leur mouvement et leur épaisseur, elles me brûleraient comme elles l’avaient fait lorsque, enfant, j’avais esquissé le même geste. Je me souvenais des cris de ma mère découvrant mes paumes que je gardais obstinément cachées derrière mes doigts repliés, la peau à l’odeur âcre d’où émanait une douleur insupportable qui suivait le mouvement du sang dans mes artères. Je ne voulais pas que ma mère et les autres regardent, qu’ils voient ce que je ne pouvais voir : la peau brûlée par la flamme, éclatée et meurtrie.
Plus tard, cependant, quand on m’a laissée toucher et que j’ai senti les cicatrices, j’ai vu, moi aussi, d’une certaine manière, la peau ravagée. À ce moment, la douleur s’était apaisée. Malgré l’affolement qu’elle avait imprégné à mes nerfs, la panique qu’elle avait semée dans mon corps soudain devenu un unique désir de crier pour que l’élancement terrible de la flamme se taise, je la préférais à cette vision tactile de ma paume striée de grossières lignes surélevées et de replis encore légèrement sensibles. J’avais vu avec mes doigts les ravages de la flamme et c’était la chose la plus laide que j’aie jamais touchée. Maintenant que j’apercevais les flammes avec leur lueur, leur légèreté et leur transparence, je prenais toute la mesure de leur réelle beauté.
Sans y penser, j’ai baissé les yeux sur mes mains. Depuis un moment, je suivais avec un doigt le tracé des cicatrices qui les sillonnaient, ce que je n’avais plus fait depuis ce jour où j’avais découvert leur laideur. C’est à ce moment que mon regard s’est posé inconsciemment sur elles. Et, avec moins d’étonnement, cette fois, je me suis rendu compte que je les voyais, elles aussi.
Elles étaient de la même tonalité visuelle que les flammes, aussi fortement caractérisées, aussi vivantes qu’elles. Je les regardais, fascinée, quand la voix grave que j’avais déjà entendue s’est élevée à nouveau.
— Tu vois à présent, a-t-elle simplement déclaré.
Je me suis tournée vers l’âtre d’où la voix semblait maintenant provenir. Les flammes dansaient toujours. Elles laissaient un vide au centre, comme si quelque chose qu’elles ne pouvaient consumer s’y était tenu. Je n’y voyais que le noir de mon fond visuel d’aveugle. Cependant, les flammes, je les voyais, et c’est à elles que je me suis adressée lorsque j’ai répondu.
— Je vois le feu et je vois mes mains, ai-je dit.
— Rien d’autre ? a demandé la voix.
— Non, rien.
— Cela viendra, avec le temps. Oui, cela viendra…
La voix s’est éloignée lentement, s’enfonçant dans les profondeurs de la maison pendant qu’elle répétait :
« Cela viendra. »
Elle est bientôt devenue caverneuse et j’ai ressenti sa vibration secouer légèrement les fondations et les murs, puis venir se loger au plus profond de mon être qui semblait en cet instant se confondre avec les entrailles mêmes de la demeure.
Le pain et le miel
Le feu s’était allumé tout seul et je le voyais, comme s’il avait allumé en même temps une étincelle de vision dans mon cerveau aveugle. J’avais même vu mes mains pour la première fois.
Aveugle de naissance… Cent fois, ma mère et mon père avaient repris, à ma demande, le récit de ma venue au monde sans lumière. Ma cécité se guérissait-elle ? À ma connaissance, non. Je n’avais encore vu aucune amélioration de mon état, alors pourquoi aujourd’hui, et surtout pourquoi ici ?
Cette dernière question est restée suspendue au centre de ma pensée pendant que je sombrais dans le sommeil.
À mon réveil, j’ai su que le feu s’était éteint à cause du froid qui me pénétrait dans ma couverture usée. J’ai ouvert les yeux tout grands, or rien n’a changé dans la tonalité de mon intérieur. Mes mains, que j’ai levées devant mon visage et dont j’ai lentement remué les doigts, ne me sont pas apparues. Sans doute avais-je rêvé. Les émotions de la journée avaient eu raison de moi.
Pourtant, quand j’ai approché mes mains de l’âtre, j’ai senti la chaleur qu’irradiaient les cendres. Les cicatrices de mes paumes se sont remises à me tourmenter, comme si la douleur appelait les flammes. J’ai retiré vivement les mains en reculant d’un pas. Après un moment de réflexion, le cœur battant, j’ai trouvé le tisonnier tout près et, brassant les résidus du feu, j’ai cru voir passer quelques éclairs. J’ai secoué la tête. Cela recommençait. Cette maison allait-elle me rendre folle ?
Le mieux à faire, c’était de continuer à vivre. Il me fallait à tout prix m’absorber dans des tâches quotidiennes pour garder un contact avec le réel. Dans la banalité des préoccupations résidait mon salut. Avec netteté, cette évidence m’apparaissait. C’était la seule pierre encore solide sur mon chemin. Elle me garantissait une certaine sécurité alors que mon monde était en train d’osciller.
D’abord, il fallait voir au feu. J’ai localisé, non sans difficulté, l’énorme boîte à bois qui trônait près de l’âtre, du côté opposé à la porte par où j’étais venue. J’ai empilé quelques bûches par-dessus les tisons dont je sentais encore la chaleur de plus en plus timide, puis je me suis accroupie devant l’âtre en levant les mains vers le feu qui n’était encore qu’une idée, simple volonté qui m’habitait et que je me suis mise, sans y penser, à projeter vers les tisons.
Rien ne s’est passé pendant quelques instants. Puis, une sorte de choc électrique a traversé mes doigts. L’onde partait de ma poitrine, suivait mes bras et se déchargeait vers le feu, émettant un appel qui réveillait la douleur de mes paumes. Cette douleur, maintenant, me paraissait agréable, comme une mélodie familière venant me hanter dans un moment de solitude et me rappelant à moi-même. Les cicatrices de mes mains pulsaient, mes doigts tremblaient sous l’impact du flux d’énergie et ma poitrine me faisait l’effet de vouloir éclater. Mon sternum retenait à grand-peine mes côtes dans leur effort de se libérer de son étreinte. J’ai cambré le dos vers l’arrière et un grand craquement s’est fait entendre, provenant de la jonction de mon sternum avec mes côtes. Mais ce craquement venait également des bûches que léchaient maintenant des flammes vives.
Et ces flammes, comme la veille, je les voyais.
Je ne me suis pas attardée au phénomène. Je restais fidèle à ma décision de m’en tenir à la banalité des tâches de tous les jours, même si, à ma première tentative, cette banalité se voyait déjà mise en échec. J’ai fait comme si de rien n’était. Je me suis concentrée sur la priorité suivante : la nourriture.
Habituellement prévoyante, en quittant Paris j’avais laissé tomber cette obsession d’anticiper le déroulement des événements. En conséquence, je me retrouvais affamée dans une maison sans vivres. J’avais envie de vraie nourriture, une nourriture de campagne, fraîche et soutenante. Or, pour m’en procurer, il me fallait me rendre au village.
Non seulement j’étais sans vivres, mais je ne savais pas non plus de quelle manière je pourrais aller les acheter, les conserver ni même les consommer. Y avait-il un réfrigérateur en état de marche dans cette maison inhabitée depuis un an ? Qui savait dans quel état pouvait se trouver la cuisine ? La vaisselle devait être poussiéreuse et il ne devait certainement pas se trouver de savon pour la nettoyer à proximité de l’évier, comme j’en gardais toujours dans mon appartement parisien. Sans parler de la cuisinière ! Avant que je puisse me préparer un repas digne de ce nom, que devrais-je récurer, frotter, brosser, faire réparer ? Simplement réchauffer un plat, ce qui, dans ma condition d’aveugle, était déjà une tâche en soi, devenait ici un vrai défi. Quelle folie cela avait-il été de me jeter dans l’inconnu sans prévoir le strict nécessaire !
La nostalgie m’a envahie. J’ai regretté l’ordre méticuleux de mon appartement au placard bien pourvu, voisin d’un supermarché utile en cas d’urgence et surtout du marché Dupleix où j’allais de préférence acheter mes légumes, mon fromage, mon poisson et mes fruits le samedi matin. J’ai repensé à la boulangerie du coin avec son pain de campagne dont je prenais un quart chaque semaine avec une telle régularité que mon quignon m’attendait sur le coin du comptoir quand je poussais la porte à clochettes.
Allais-je devoir appeler un taxi pour me conduire en ville et me ramener après les courses ? Cela paraissait bien la seule solution. Y avait-il seulement un téléphone en état de marche dans cette maison ?
Il ne me restait plus qu’à me fier à mes jambes. Mes promenades quotidiennes dans les rues et les parcs de Paris, mon moyen de survivre à l’étouffante routine de mes journées de travail, allaient me servir. De plus, je m’orienterais assez bien, comme je le faisais toujours. J’y arriverai, me suis-je dit avec résolution. Oui, j’y arriverais. Je me le répéterais autant de fois qu’il serait nécessaire pour m’en convaincre. Je revêtirais ma veste de laine qui aurait eu amplement le temps de sécher, puis je partirais.
Cette idée de ma veste trempée m’a décidée à bouger. Je l’ai cherchée sur le dossier du fauteuil où je l’avais suspendue tant bien que mal pendant ma crise devant le feu, puis, remarquant sa disparition, je me suis baissée pour la prendre sur le sol où elle était tombée. Elle était encore passablement humide, n’ayant pas séché, ramassée en boule sur la pierre froide, contrairement à ce que j’avais cru. Je l’ai étendue sur le fauteuil devant le feu.
Il me fallait attendre que ma veste sèche. Il était hors de question de tenter une sortie, surtout aussi hasardeuse, sans une protection adéquate. Déjà que la laine ne paraissait pas un choix judicieux dans cette région où un imperméable aurait mieux fait l’affaire, je ne pouvais me risquer, frissonnante, dans le vent et la brume.
J’ai écouté, portant attention aux bruits du vent et de la pluie que j’entendais distinctement la veille. Rien ne m’est parvenu, sauf le bruit doux des vagues qui semblaient calmées. Cela me paraissait m’assurer des conditions plus que convenables.
Je me suis dirigée vers la fenêtre que j’avais déjà repérée sur le mur de la pièce faisant face à la mer. Elle m’était perceptible grâce aux sons du vent et de la mer, beaucoup plus accentués sur cette surface moins protégée que les murs épais de la maison. J’ai fait jouer le loquet, ai tiré ses deux battants vers l’intérieur, ai détaché les verrous des volets puis les ai poussés avec effort, en raison de leur fermeture prolongée. Je soupçonnais d’ailleurs mon oncle d’avoir vécu, à son habitude, dans la pénombre continuelle. Malgré mes injonctions, étranges pour une aveugle, de laisser entrer la lumière, il continuait à préférer des fenêtres closes et des rideaux tirés. Sur son voilier, il se terrait souvent dans l’habitacle sous le pont quand je m’occupais de piloter. Il trouvait incompréhensible cette nécessité que je ressentais du contact avec la lumière, surtout celle du soleil.
Si je ne la percevais pas avec mes yeux, la lumière me parvenait par un sens à demi tactile et à demi intuitif. Sa chaleur activait mes nerfs et je sentais sa présence ou son absence sans qu’elle provoque le moindre changement dans mon fond visuel monocorde. Elle produisait une vibration que je percevais aussi clairement qu’un son. Cet ébranlement du monde qui se transmettait à tout mon être me paraissait le summum de la joie. C’était réellement la joie du monde, sa sensation de plénitude, son habitation pleine et entière de son propre espace. Cette célébration d’existence me mettait en contact avec moi-même et avec, au fond de moi, ce même sentiment absolu de bonheur d’exister, moi aussi, et de faire partie de ce joyeux débordement. Il m’était essentiel, tous les jours, de m’immerger dans sa présence, sans quoi je me sentais dépérir rapidement. Tous les matins, sur le voilier du Capitaine, je sortais au grand air et la lumière vibrante du matin me rendait à la vie.
Je me suis étirée pour fixer les volets au mur extérieur de la maison. J’entendais le murmure régulier des vagues. Elles mouraient pour renaître encore et encore et je percevais leur mort et leur renaissance dans le bruit des galets qu’elles remuaient au passage. Caressant les cailloux quand elles s’étalaient sur eux, les entraînant quand, vigoureusement rappelées par la masse des eaux, elles se retiraient, elles créaient un cliquetis que j’entendais pour la première fois.
Plus encore que tout cela, c’est le lointain d’où appelaient les mouettes qui m’a déséquilibrée. Le chant de l’horizon était tellement intense qu’il crépitait à mes oreilles, ce qui le rendait pour ainsi dire désagréable. Il m’attirait avec une force que je n’avais jamais ressentie auparavant, une attraction vive qui provenait de la lumière elle-même amplifiée au contact du ciel et de l’eau. J’ai dû me tenir pour résister à cette force qui m’aurait, sans cela, précipitée dans la pente qui menait à la mer. J’ai eu pendant un moment l’impression de planer et la peur m’a saisie. Puis, mes pieds ont repris contact avec le sol de la maison qui m’a enveloppée d’une protection rassurante. J’étais enlacée dans sa toile qui me retenait au bord de la chute. J’avais le vertige, mais j’étais saine et sauve.
J’ai reculé prudemment, m’éloignant de la fenêtre.
En attendant que ma veste sèche, j’ai eu envie d’explorer la cuisine, ne serait-ce que pour mettre en marche le réfrigérateur et dépoussiérer un coin de comptoir, quelques plats et des ustensiles. De l’eau ferait l’affaire pour le moment, pour le nettoyage, et tout aurait le temps de sécher avant mon retour avec les provisions.
J’ai retrouvé sans peine mon chemin vers la sortie du salon. J’avais mémorisé son emplacement, selon mon habitude. J’enregistrais comme un ordinateur toutes mes trajectoires et les superposais mentalement afin d’établir un plan des lieux encore plus détaillé, et surtout plus conscient, que celui que ma seule direction intérieure pouvait me fournir.
J’ai traversé le hall d’entrée pour pénétrer dans la cuisine. Aussitôt le seuil franchi, un ronron caractéristique m’a fait stopper net. Je venais mettre en marche le réfrigérateur et voilà que je l’entendais en plein travail. Fonctionnait-il sans arrêt depuis la mort de mon oncle ? Cela me paraissait peu probable. Le notaire m’avait avertie que la maison avait été mise sous scellés, tous les appareils débranchés et les meubles recouverts, peu après le décès. Les scellés avaient simplement été enlevés pour préparer mon arrivée. À moins que… Quelqu’un aurait-il préparé davantage cette arrivée ? Aucune housse ne traînait sur le fauteuil du salon. Je me suis accroupie et j’ai passé un doigt sur le sol. Je n’ai pas senti de grains de poussière adhérer à mon doigt. Après plus d’un an, c’était invraisemblable. Je me suis rendue à l’évidence : quelqu’un était venu faire le ménage.
Je n’avais senti en entrant aucune odeur récente, et surtout pas celle de produits nettoyants. Je n’avais pas non plus été incommodée par le nuage de poussière qui n’aurait pas manqué d’être soulevé lors d’une telle entreprise de remise en état et qui n’aurait pu entièrement retomber en quelques jours. Pas suffisamment, en tout cas, pour que je n’en sente la présence ténue. Qui faisait le ménage sans produits pour récurer, sans soulever la moindre poussière et sans laisser de trace olfactive de son passage ? Un frisson m’a parcourue. Mon esprit, malgré moi, est revenu au feu. Il s’était effectivement allumé tout seul, d’un coup, sans bruit. J’avais simplement senti, à un certain moment, son odeur et sa chaleur, sans avoir saisi l’instant de son commencement.
À qui avais-je donc affaire… ou plutôt, à quoi ?
J’ai massé mes tempes. J’avais très froid sans que la température ait diminué de manière perceptible. Les frissons me prenaient sous la plante des pieds, me secouaient tout entière et me laissaient chancelante, la tête palpitante, les jambes et les bras vides de toute énergie.
Me trouvais-je face à une puissance surnaturelle ?
J’ai ressenti à ce moment une féroce envie de courir jusqu’à la porte de la maison et de la claquer bien fort en sortant, dans l’espoir de laisser derrière moi la chose ou l’être qui paraissait habiter cette demeure. Seulement, je ne le pouvais pas. La pensée du Capitaine m’en empêchait.
Le Capitaine, m’attirer dans un piège ? Jamais le Capitaine n’aurait fait de mal à son Mousse. Car c’était ainsi qu’il m’appelait : le Mousse ou, parfois, par jeu de mots en anglais, la Souris, the Mouse . Si j’étais bien la Souris, je devais pouvoir me glisser là où personne ne le faisait et y établir mon domaine. J’y apprendrais peut-être des secrets… Et si c’était ce que mon oncle avait voulu ?
Petit à petit, je me calmais. Ma respiration reprenait ses droits dans ma poitrine.
Lorsque j’ai ouvert la porte du réfrigérateur, quelques instants plus tard, j’ai trouvé pratiquement normal de tendre les mains et de toucher du fromage, une grappe de tomates et du lait.
Dans la huche, un pain frais dans son sac de papier m’attendait. Un couteau et une planche à découper en bois étaient posés juste à côté. Sur la planche trônait un pot de miel qui, une fois ouvert, a dégagé une odeur fruitée.
Ma faim revenant, je me suis attablée pour goûter au pain et au miel.
Le palier de l’enfance
Le pain, une miche campagnarde, était frais et le miel, savoureux. Après une tranche, je me suis levée et, dans le frigo, ai choisi un fromage très ferme à l’odeur de lait de brebis. Apparemment, la personne — ou la chose — qui habitait cette demeure tenait à m’y accueillir chaleureusement. Je n’avais donc rien à craindre, du moins pour le moment.
J’ai pris pensivement un morceau de fromage, puis me suis laissée aller contre le dossier de ma chaise. J’ai mâché lentement. C’était de la tommette de brebis de Savoie, savoureuse, légèrement sèche, pas encore crayeuse, avec un goût léger de noisette et, surtout, la douceur acidulée du lait de brebis qui emplissait ma bouche d’un plaisir sans mélange. Décidément, on cherchait à m’amadouer.
J’avais la journée devant moi. Comment occuperais-je mon temps ? L’évidence s’est imposée à moi : il me fallait visiter la maison. Histoire de mieux connaître, avant la tombée de la nuit, ce à quoi j’avais affaire…
Car la nuit était plus menaçante que le jour, même si ma cécité les faisait se ressembler. La nuit, les ondes circulaient de manière légèrement différente, un peu plus librement, allant même parfois jusqu’à devenir désordonnées. Cette désorganisation ondulatoire était-elle la cause de mon égarement de la veille, lorsque je n’avais pas détecté la présence massive de l’âtre ? Normalement, celui-ci m’aurait apparu aisément grâce à la façon dont les ondes me seraient revenues, un peu en écho, reflétées par l’espèce de caverne que cette structure creuse constituait dans la pièce.
Je me suis servi une dernière tranche de tommette, puis ai rangé les restes de mon festin. Au frigo, j’ai tâté, en plus des tomates, d’autres fromages — il y avait un camembert et un reblochon —, du lait, un pot qui, lorsque je l’ai ouvert, était plein d’amandes, un autre qui contenait des harengs marinés, une douzaine d’œufs dans leur emballage de carton, quelques poires, des olives et des dattes séchées. C’étaient décidément des courses qui avaient été faites sur mesure pour moi. Mon oncle, lui, aurait plutôt pris des oignons et de l’ail, des pommes de terre, du fromage bleu, une tranche de viande rouge, des épices fortes… J’avais vu maintes fois le Capitaine revenir au voilier avec ces articles emplissant son sac de provisions. Il adorait tout ce qui possédait un goût relevé et aussi tout ce qui pouvait se cuisiner avec beaucoup d’épices.
Moi, c’était immanquablement les poissons et les fruits de mer qui me tentaient, accompagnés de pain et de fromages au goût plutôt doux. J’aimais les saveurs délicates qui se mélangeaient en créant des mosaïques en arc-en-ciel. Mon oncle appréciait les goûts que j’appelais « massue », prenant toute la place dans la bouche, dans l’estomac et dans la tête. Ce réfrigérateur avait été rempli en fonction d’une liste de mes préférences, ce qui voulait dire qu’on m’attendait, moi précisément, mais aussi que mon oncle avait certainement contribué à cet accueil. Lui qui s’était toujours moqué gentiment de mes goûts culinaires délicats, il avait manifestement transmis cette connaissance à celui ou à celle qui le remplaçait dans la maison. Ou alors, avait-il lui-même, d’une manière ou d’une autre, fait les courses ? Cette idée m’a fait frissonner et je l’ai immédiatement rejetée.
Le Capitaine était bien mort. L’être qui habitait maintenant sa demeure avait certainement été en contact avec lui, comme en témoignait la connaissance qu’il avait de mes préférences alimentaires. Pourtant il ne s’agissait pas de lui-même, en chair ou non. Il avait bel et bien disparu, tout simplement parce que je ne sentais pas du tout sa présence dans la maison. Depuis ce jour où j’avais assisté à son enterrement, sa flamme vivante avait disparu du monde. J’avais senti le souffle que son extinction avait provoqué, reflet de l’extinction de son corps qui s’était faite dans une dernière expiration, elle aussi.
Il en était autrement de l’être mystérieux dont je ne pouvais plus ignorer la présence. Il m’accompagnait à chaque pas que je faisais dans la maison du Capitaine. Il me fallait risquer de le rencontrer en face lors de la visite que je prévoyais. Cette idée me faisait frémir, mais j’ai toujours préféré connaître les enjeux auxquels j’étais confrontée, malgré la crainte qu’ils m’inspiraient. La peur de me faire surprendre sans être préparée dépassait largement ma crainte elle-même. Il valait mieux, si réellement un être invisible habitait cette maison, le rencontrer plutôt que de ne rien connaître de lui. L’ignorer ne changerait rien à sa présence.
Je me suis dirigée comme une somnambule vers le hall d’entrée. Devant moi, le salon qui occupait la moitié du rez-de-chaussée. Derrière moi, la cuisine d’où je sortais. À ma droite, la porte d’entrée qui menait à la rue, que j’avais une envie folle d’emprunter soudain. La tension augmentait dans tous mes muscles à l’idée de ce que je m’apprêtais à faire. J’ai opté pour une manœuvre de retardement. Avant d’emprunter l’escalier au milieu du hall, je suis passée derrière où, comme je m’en doutais, se trouvait une autre porte qui menait sans doute à la mer. Je n’avais cependant pas l’intention de l’ouvrir maintenant. La maison me suffisait amplement pour le moment. Elle emplissait mon horizon, appelait mon corps vers l’escalier, vers l’étage qu’il me restait à découvrir.
Qui m’y attendrait ? Cette idée d’un être prenait soudain une forme concrète. Comment se manifesterait sa présence ? Demeurerait-elle amicale ? En pensant à une agression possible, je sentis une angoisse me serrer la poitrine. Car je n’avais aucun moyen d’y faire face. Je n’avais suivi aucun cours d’autodéfense et ne portais jamais de poivre de Cayenne ni de poing américain. Les moyens de défense que j’imaginais m’avaient toujours paru inutiles, même en plein cœur de la nuit dans les rues de Paris. Je ne sais trop pourquoi, jamais je n’ai eu peur d’une attaque jusqu’à ce jour, au seuil de l’exploration de cette maison encore à demi inconnue que m’avait léguée mon oncle marin.
Il ne m’était d’ailleurs jamais rien arrivé.
À ce moment précis, pourtant, une protection me manquait cruellement. Ce besoin d’une défense adéquate, comme une preuve de la réalité du danger présent, accentuait encore ma peur.
Je ne possédais que mon corps et mon esprit que j’avais l’impression d’offrir en pâture alors que je montais l’escalier. Chaque marche craquait légèrement, annonçant ma présence.

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