La marge d erreur
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Description

Gabriel Salin, double de Nicolas Rey, apprend à 47 ans qu'il n'a plus que quelques mois à vivre. Errant comme un fantôme dans un terrain vague depuis que son dernier amour l'a quitté, aveuglé par la dépression, assommé par la télé, il ne trouve plus de sens à son existence, n'a plus aucun désir. Lorsque sa toux persistante se change en arrêt de mort, les dés sont jetés : cancer du poumon. Que faire de ce compte à rebours ? Affronter la réalité ou s'asseoir dessus ? Revoir une dernière fois toutes celles qu'il a aimées ou s'arranger pour tomber amoureux une dernière fois ? Entre désinvolture et grâce déchue, autofiction et fantaisie romanesque, La Marge d'erreur fait le portrait hilarant d'un dépressif chronique plein de rage de vivre qui ravira les lecteurs de Nicolas Rey et convaincra tous les autres.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 20 mai 2021
Nombre de lectures 2
EAN13 9791030704648
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,05€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

« Savoir finir en beauté ? C’est tout un art. »
 
Entre désinvolture et grâce déchue, débandade et érotisme débridé, autofiction et fantaisieromanesque, La Marge d’erreur fait le portrait hilarant d’un dépressif chronique plein derage de vivre, pour les dernières semaines qu’il lui reste.
 
Lauréat du Prix de Flore, Nicolas Rey a publié romans, nouvelles et chroniques. Dos au mur ,son dixième livre au Diable vauvert, a reçu le Prix Gatsby.
 

Nicolas Rey
 
 

La Marge d’erreur
 
 

Roman
 
 
 

À Fanny
 
1
 
Tout commence presque par la fin. Vingt-huit jours plus tôt pour être bien précis. Àl’hôpital Cochin. Le scanner thoracique fait unbruit sourd et métallique. Je ne le redoute pas.Ni lui, ni son verdict. Je suis déjà passé de l’autrecôté. Sept jours plus tard, on m’annonce l’existence d’une lésion : s’impose un bilan général.La semaine d’après, je suis hospitalisé pour unefibroscopie bronchitique. On prélève ma lésionet on établit mon bilan.
Le vingt-huitième jour, donc, je me retrouveassis dans un bureau clair et bien rangé, face à unjeune pneumologue qui tripote son iPhone. J’aibeau réussir à distinguer un minuscule morceau deciel bleu à travers un petit carreau de fenêtre, il m’estimpossible d’échapper au monologue suivant :
« Bon, les nouvelles ne sont pas bonnesmonsieur Salin. Pas bonnes du tout. Vous étiez venu au départ pour une consultation de routineau sujet d’une toux persistante et il va falloir vousarmer de courage. Tout est confirmé. Le canceraux poumons à petites cellules dont vous êtesatteint est foudroyant. C’est six mois de survieen moyenne.
— Six mois ?
— Pas vraiment hélas. Le scanner du cerveaumontre qu’il y a déjà des métastases. Même avecde la chimiothérapie, c’est en moyenne troismois de survie.
— Et sans chimiothérapie ?
— Même résultat. Avec un certain confort devie en plus.
— Trois mois vous dites ?
— C’est une moyenne. Il est possible desoulager la souffrance et d’apporter du réconfortdans les tout derniers jours avec d’innombrablesproduits morphiniques. En revanche, à ce stade,aucun traitement ne peut retarder l’échéance.Vous êtes croyant ?
— Oh que non.
— Vous avez une femme ?
— Oui docteur. J’avais une femme. J’avais. »
Je me suis retrouvé faubourg Saint-Jacquesà rester debout, les pieds vissés au trottoir. Puisj’ai décidé de marcher machinalement jusqu’au jardin du Luxembourg. Je me suis assis sur unemarche et j’ai enchaîné les cigarettes. À quelquesmètres de moi, j’ai observé un trio d’adolescentscomme on regarde un documentaire animalier.Une fille et deux garçons. Le premier avait unskate, les cheveux longs, un jean troué, il devaitêtre populaire dans son lycée et fort suivi surles réseaux sociaux. Le second avait des petiteslunettes rondes, les cheveux bouclés et un livredans la poche arrière de son pantalon. J’ai priédans l’espoir que, pour une fois, tout ne se passepas comme prévu, mais la jeune fille est tout demême partie avec le premier des deux garçons.Ce ne serait pas si mal s’il y avait un jour dans lemonde une application pour distinguer les bonsdes méchants.
 
2
 
Je m’appelle Gabriel Salin. J’ai quarante-septans. Je n’ai plus d’âge. Je suis un fantôme perdudans un terrain vague. Je suis un automate. Jene suis plus composé que d’une enveloppe charnelle. Je ne ressens ni joie, ni peine. Je suis devenuune machine à vivre sans la moindre existencesur terre valable. Par exemple, je me suis levé cematin uniquement parce que mon portable asonné. Ensuite, je suis allé prendre une doucheparce que je sais que l’on doit prendre unedouche après son réveil. Heureusement, il ne mereste que trois mois à poursuivre cette mascarade.Et puis j’ai avalé mes antidépresseurs. Je n’ai pasde femme. Pas de camarade. Et encore moins demeilleur ami. Je n’ai pas non plus de psychanalyste. C’est inutile. Mon cas a dépassé le stadede la psychanalyse depuis fort longtemps. Monsalon, ma chambre et toutes les autres pièces de mon appartement sont décorés de la façon laplus impersonnelle possible. Je sors de chez moi.Je prends un taxi. J’arrive au journal. Je pénètredans mon bureau. Je jette un œil sur mes mails.
En fin de matinée, je me dirige à pied vers unebrasserie pour réaliser l’interview d’une jeunecomédienne qui joue dans une comédie socialeet populaire. Je n’ai rien ressenti devant son film.Mais elle n’y est pas pour grand-chose. C’est moiqui ne ressens plus rien depuis fort longtemps. Jela salue. J’enclenche mon enregistreur.
Pendant une heure, je pose des questionsinutiles auxquelles elle tente de répondre dumieux possible. Je devine à ses sourires et à sestremblements qu’elle fait toujours partie desvivants. C’est le genre de fille qui doit avoir denombreux amis et encore plus de followers. Legenre de fille pour laquelle les choses de la vieont un sens.
Pour elle, son film a un sens, son amoureux aun sens, sa famille a un sens, sa carrière a un senset sa santé aussi, bien évidemment.
Alors, histoire de mettre un peu de fraîcheur dans mon papier, je lui demande si elleest maman. Oui, elle me rétorque, j’ai un fils dequatre ans ! S’exclame-t-elle. Et puis d’un seulcoup, cette saloperie de vitalité prend encore plus le dessus. Voilà qu’elle me parle de son gosse,qu’elle se marre et se confie totalement. Moi jesuis très gêné face à toute cette guimauve qu’elleme balance d’un coup. Elle évoque son avenirprofessionnel qu’elle trouve totalement dérisoireà côté de la noble tâche d’être parent.
« Enfin quelque chose de plus important quenotre petite affaire privée », elle ajoute crânement. Ensuite, elle poursuit en faisant de largesgestes : « On serait capable de filer illico notrefoie pour que ce sale gosse ne chope pas debronchiolite ! »
À la fin, elle me pose la question suivante :
« Vous êtes papa, vous aussi ?
— Oui.
— Et quel âge a votre fils ?
— Il vient d’avoir quinze ans.
— Et ça se passe bien avec lui ?
— Cette question va très peu m’aider pourmon interview, vous savez mademoiselle. Maisalors vraiment très peu. »
 
3
 
Je respire une fois rentré chez moi. Ma sœurtente de me joindre. Je ne décroche pas. Je saisexactement ce qu’elle va me dire. Elle va me direque j’ai besoin d’être hospitalisé une nouvellefois. Mais je refuse d’être hospitalisé une nouvellefois. J’ai passé la moitié de mon existence enhôpitaux psychiatriques et cela n’a rien changé.Mon père m’appelle une demi-heure plus tard. Jerefuse de le prendre en ligne aussi. Lui va vouloirme rendre visite afin de « discuter ». Il pense que« discuter » avec lui pourrait me faire revenir ducôté des vivants.
Je mange une compote dans la cuisine enécoutant France Info. Et puis je me gave de tranquillisants en regardant Chernobyl sur OCS . Il n’ya que le mélange de médicaments et de séries quiarrive un peu à combler mon gouffre immense.La nuit venue, je regarde en replay l’émission : N’oubliez pas les paroles ! présenté par Naguy.L’animateur affirme avec force qu’il est formellement favorable au dépistage du cancer du sein.J’avale un nombre conséquent de somnifères etje m’allonge dans mon lit. Au début, je suis mortde trouille à l’idée de repenser à son sourire.Alors je m’accroche aux chansons comme unmort la faim. Un candidat chante qu’il voudraitmarcher cinq minutes avec toi et regarder lesoleil qui s’en va. Heureusement, assez vite, lachimie commence à faire effet. Et je m’endorssans même m’en apercevoir.
 
4
 
Le lendemain, nous sommes dimanche. Il vafalloir fêter l’anniversaire de mon fils, Hippolyte.Je lui ai acheté un vingt-et-unième maillot du PSG . Je sais, je sais : c’est ma croix. Il aurait pu êtrefan des Verts, des Sang et Or lensois, ou, mieuxencore, des crocodiles de Nîmes… Mais non.Mais non. Malgré tous mes efforts pour lui enseigner la beauté qui consiste à se ranger toujoursdu côté des plus faibles, monsieur s’est attaché àl’équipe la plus forte de France. Qu’importe. Etmême pour tout dire, je m’en tape. C’est aussi çaqui fait le sel de l’amour filial : on pardonne toutà la chair de sa chair. Moi, Hippolyte, on l’accuse d’un génocide, je te le défends la consciencetranquille. Je double la dose de tranquillisantsavant de sortir de mon appartement. J’arrivechez ma frangine. Elle m’ouvre la porte. Nousnous embrassons.
Ensuite, je serre fort mon fils contre moi etje respire à pleins poumons la douce odeur deses cheveux comme si c’était de la morphine.Et puis je me dirige vers mon beau-frère et mesparents. Tu vas bien ? me demande mon père.La grande forme, je rétorque. J’aime tant monpère. C’est un père fort, sensible, fidèle en toutescirconstances. Ce n’est pas tous les jours qu’ona la chance d’avoir un père de cette trempe-là.Mais je suis descendu beaucoup trop loin pourpouvoir lui dire quoi que ce soit. Nous passonsà table. J’ai la gorge nouée. Je ne respire plus.J’étouffe. Je suis incapable de manger quoi quece soit. Tout le monde fait semblant de ne pass’en apercevoir.
J’ai pris vingt kilos à cause des médicamentsdepuis que tout a commencé. Mon fils est sur lecanapé avec son iPhone 6. Je m’installe à côté delui. Tu fais quoi ? je demande. J’écris des parolesde rap, il me répond. Je sais pertinemment que sije lui demande de me les lire, il va refuser. Alors,je me tais et ça fonctionne. Tu veux que je tedise de quoi ça parle ? il balance. Pourquoi pas,je rétorque. Alors il commence à me lire son trucet, franchement, je trouve ça hyper bien. Et jele regarde et j’ai presque une sensation étrange,comme une sensation de revivre un peu qui me traverse la nuque. Hélas, ma sœur arrive et nousdemande ce que l’on fabrique. Hippolyte arrêtesa lecture et n’est pas près de la recommencer.Une fois ma frangine partie, je trouve tout demême le temps de dire à mon fils : ça assure ceque tu as écrit. C’est même super classe. Je tefélicite. Du coup, il en profite pour avancer unpion, le petit bandit : alors tu pourras m’emmener au concert d’Orelsan s’il te plaît papa ?Oui, je réponds, je t’emmènerais. Promis.
En regagnant la table, je calcule les probabilités pour que cette promesse s’ajoute à toutes lesautres que je n’ai pas tenues. Et je me rassure. Surce coup-là, ce ne sera pas de ma faute.
 
Je retourne à table. Je bois deux cafés enenchaînant les cigarettes, j’embrasse Hippolytesur les cheveux et je rentre chez moi. À 21 h 00,mon portable sonne. Il affiche : « numéro privé. »
Non, elle ne me ferait jamais un truc pareil.
J’allume un replay de N’oubliez pas les paroles ! .Je prends mes somnifères. J’aurais aimé resterun fœtus dans le ventre de ma mère. À l’abri detout. Dans un univers d’endorphines permanent.Pas de stress sonore ni thermique. Un endroitoù l’on ne connaît ni le manque ni la faim. Etsurtout, pas le moindre chagrin d’amour. Sur France 2, Nagui annonce avec bravoure qu’iltrouve la maltraitance animale vraiment révoltante. Là-dessus, un candidat visiblement trèsému évoque « La cage aux oiseaux » de l’abominable Pierre Perret. Je m’allonge sur mon lit etje tente de tenir le coup en tremblant le moinspossible jusqu’à ce que le sommeil se pointe enfinet que je puisse dormir en liberté.
 
5
 
Savoir finir en beauté ? C’est tout un art. Il y aceux, qui, à l’approche du gong final, redoublentd’énergie, pissent de la copie ou rentrent dans lesordres. Ceux qui trouvent le stupide courage desauter à l’élastique, de partir au bout du monde,de nager avec des sirènes, de faire l’amour dansun igloo et autres genres de listes à la con.
Moi, la seule qui pourrait me faire envie, c’estde profiter de ses trois derniers mois pour prendreun train et mourir tranquille à l’abri du regarddes autres. Le problème, c’est que j’ai toujours euun gros souci avec les gares parisiennes. La garedu Nord me donne envie de choper un rhumesur-le-champ. La gare de l’Est me fait une peinefolle. Elle a toujours l’air de s’excuser bien quece ne soit pas sa faute si elle ne mène plus nullepart. Saint-Lazare, c’est la plus terrible. Un cafardmonstre. Pas la moindre échappatoire possible avec elle. En partant de Saint-Lazare, vous avezle choix entre une petite ville de banlieue perdueou une ville de province étriquée. Voire, pour lesplus masochistes : Deauville !
En ce qui concerne Montparnasse, j’ai toujourseu tendance à me méfier. Je n’ai jamais eu tropbeau temps en partant de Montparnasse. Restela gare de Lyon. Avec son train bleu. Imagineun peu. Tu invites une fille à souper là-bas. Àpeine l’entrée terminée, tu te lèves et tu sors de tapoche deux billets pour Nice. Nice putain ! Nice,sa socca et son Negresco ! Un trajet Paris-Nicehistoire d’avoir le temps de faire connaissance.Pas dégueulasse comme entrée en matière.
 
6
 
On tambourine à ma porte. Je regarde par l’œilleton. C’est Clara, mon éditrice. Elle commenceà gueuler : ouvre ordure, je sais que tu es là. Je nebouge pas d’un millimètre. Je me dis qu’elle vabien finir par s’en aller. Elle s’assoit contre la ported’ascenseur. Elle gueule à nouveau : j’ai tout montemps, Gabriel. Coincé, en désespoir de cause, jefinis par la faire rentrer. Cette sale pute m’embrassecomme du bon pain : contente de te revoir, l’enfant terrible, elle déclare. Clara file dans ma cuisine,déclenche ma machine à café, trouve une tasse ets’allume un énorme joint. Elle porte des santiagsrouges, un pantalon de cuir ultra-moulant, uneveste en jean et des cheveux blancs coiffés en brosse.Elle a soixante ans. Elle n’est pas seulement éditrice.Elle est aussi matador en Camargue. Du coup, ellepossède d’innombrables broches en métal à l’intérieur de ses genoux et elle a besoin d’une canne pour marcher. La pomme de sa canne en argent esten forme de tête de mort. Clara crache dans l’évieret fait couler l’eau. Excuse-moi mais j’ai des glairesen ce moment, elle annonce. Je m’assois sur unechaise. Je la regarde. Je suis impressionné par cettefemme qui n’a jamais connu le moindre commencement d’un début de mal de vivre. Elle me dit :
« Mon Gabriel, tu sais que je t’aime beaucoup ?
— …
— Mais ça fait six mois que tu dois me rendre tonmanuscrit. Tu peux me dire où tu en es exactement ? »
J’ouvre la fenêtre, respire un bon coup, ferme lesyeux, et me lance dans l’improvisation du siècle :
« Justement, je voulais t’en parler. Je suis surun truc de dingue Clara.
— Tu déconnes ?
— Pas du tout.
— Raconte.
— C’est plus qu’un bouquin. C’est une bombequi va tout changer. Voilà. La France est enplein confinement. Pas le deuxième. Le vrai. Lepremier. Le pur, le dur, celui qui sent la peur, lafin du monde, le manque d’épilation et le dessousde bras. Focus sur un couple de bourgeois qui vit àSaint-Germain-des-Prés dans un loft avec poutresapparentes. Très important les poutres apparentes. Le mari est réanimateur et sauve des vies vingt-et-une heures sur vingt-quatre. Pendant cetemps, la femme s’emmerde clairement en matantdes séries. Elle se fait livrer chez Uber Eats tous lesmidis. Le type qui la sert a dix-huit piges à toutcasser. Il est beau, noir, musclé et musulman. Ils’appelle George. Comme George Floyd, tu voisl’idée ? Coup de foudre physique absolu entreces deux-là. Ils baisent toute la journée. Et le soir,à 20 h 00, ils applaudissent depuis le balcon lepersonnel soignant en versant leurs petites larmes.
— Génial ! Continue ! Je bande !
— Hélas le jeune amant, à force de rentrerdans sa banlieue la nuit venue, de dormir sur unmatelas à proximité de ses frères, ses oncles et detoute sa nombreuse famille, va choper le virus.
— Merde !!!
— Et c’est là où ça devient dingue. N’écoutantque son grand cœur, la femme le confie à sonmari. Ce dernier le sauve de justesse. Pendant laconvalescence et les exercices de rééducation, lemari est touché par la beauté de la peau d’ébène etpar l’âme africaine du jeune homme. Une relations’établit entre les deux hommes. Quelque chosede fort. Plus qu’une simple amitié. Comme uneenvie, pour l’un comme pour l’autre, d’enfin franchir le Rubicon.
— Tu veux dire que…
— Exactement Clara. Le toubib fait jouir leBlack dans sa bouche de Blanc et lui redonne viedans sa chambre d’hôpital ! Mais ce n’est pas fini !Puisque le réanimateur et sa femme décident devivre avec le livreur ! Mais le plus dingue, c’estque, comme la famille de George est hyper open,l’union du trouple est fêtée dans la banlieue avectoute la communauté africaine de la cité à coupsde mafé, de pastilla et de tam-tam jusqu’aubout de la nuit ! Voilà l’image de la France d’aujourd’hui que je veux donner !
— Gabriel.
— Oui ?
— Rien. Merci. Juste merci. Et dire que çafaisait vingt-deux ans que j’attendais que tu fassesun roman social, ancré dans le réel, qui prenneposition. Et voilà que tu défends les minorités.
— Tu peux compter sur moi pour dénoncerl’odieuse pression que le patronat exerce sur leslivreurs à domicile. Surtout les livreurs de pizzas.Et aussi sur tout le reste, Clara.
— Tu as besoin de combien de temps pourfinir ce livre ?
— De trois mois. Pas plus. Dans trois mois,c’est fini. Dans trois mois, tout sera terminé. Tun’as aucun doute à te faire là-dessus. »
 
7
 
Je me suis fabriqué une sorte d’armure impénétrable grâce aux médicaments. Je ne souffreplus. Je ne connais plus la gaieté ni l’intensité. Je vis dans une sorte de coton tout à faitsupportable.
Qu’est-ce que je faisais avant de la rencontrer ?Qui j’étais ? Je suis incapable de m’en souvenir.J’ai la sensation que j’ai commencé à vivre lapremière fois où je l’ai vue débarquer. Je mesouviens de son sourire et de sa force tranquille.Avant, il n’y avait rien. Et puis, lors d’une fête,elle s’est dirigée vers moi. Je me souviens encorede ça. Elle s’est dirigée vers moi. Et plus ellese dirigeait vers moi, plus j’entendais son âmeme dire : « C’est moi Gabriel. C’est la personneque tu attendais depuis toutes ces années. Tupeux arrêter de fuir. Tu peux avoir confiance àprésent. » J’ai décidé d’arrêter de fuir et de m’en remettre à Dieu et aux fossettes de son souriresans savoir que je venais de mettre un premierpied sous le soleil de Satan.
 
J’arrive en conférence de rédaction. Je saluemon rédacteur en chef : BVF. J’aime cet homme.Plus que ça, j’aime ce gentleman, cette élégancequi aurait pris forme humaine. Et puis, sans que jene sache vraiment pourquoi, il prend soin de moidepuis des années comme d’un enfant malade.BVF nous demande des idées de sujets pour lasemaine prochaine. Un type dit : « Moi, je feraisbien l’éloge d’Adolphe Hitler sur deux pages.
On pourrait titrer : Come-back Adolphe ! »Tout le monde se marre. Leur sens de l’humourm’échappe un peu. On me donne la parole.Après un long moment, je murmure : « On pourrait faire une enquête sur les lésions cérébralescausées par les ruptures amoureuses. On pourrait se poser la question suivante : pourquoi nepas directement se taper la tête contre un mur ouse jeter sous un bus plutôt que de s’embarquerdans une histoire qui, de toute façon va finir enaccident cérébral ? »
 
Un interminable et mortel silence s’installeautour de la table.
« Et un truc sur les salaires des joueurs defoot ? », propose un type à chemise à carreaux.Le genre de type capable de connaître le nomde l’acteur qui jouait Arsène Lupin dans la sériefrançaise des années 1970. Tout le monde trouveque c’est une excellente idée et la conférence s’arrête là.
 
8
 
Ça y est, ça me pendait au nez, le week-end,je suis devenu un type à l’horizontale. Dix-septheures par jour à mater des séries dans mon lit.J’ai la mobilité d’un boudin de porte. Mon uniquedéplacement dans le mois ? Me rendre chez mongénéraliste afin qu’il me rédige ses interminablesordonnances au goût de roman russe. Hier soir,il m’a dit :
« J’ai eu Cochin au téléphone. Je suis désoléGabriel. Si je peux faire quoi que ce soit.N’hésitez pas.
— Toujours pas de nouvelles, docteur.
— J’ai l’impression que ça n’a pas l’air de s’arranger de ce côté-là.
— Tout de même. J’ai décroché toutes lesphotos d’elle qui se trouvaient sur les murs de machambre. Je ne vais plus sur son site tous les soirset j’ai cessé de lui écrire une lettre chaque nuit.
— C’est mieux comme ça.
— Oui, je crois.
— Comment envisagez-vous ces trois derniersmois ?
— Je ne vais pas la prévenir. Ce seraitpitoyable. J’ai pris la décision de n’en parler àpersonne d’ailleurs.
— Vous allez faire quoi ?
— Je ne sais pas encore. Mais réflexion faite,je compte bien rester vivant jusqu’au bout.
— Pour votre fils ?
— Oui. Et au cas où elle me téléphonerait. »
 
9
 
Ce matin, on emménage à côté de chez moi. Jeles regarde faire par la fenêtre. Ils sont une petitedizaine. Ils sont jeunes. Ils font beaucoup de bruit.Encore des gens pleins de dynamisme et de vigueursans doute. Une fois l’emménagement effectué,ils cassent la croûte dans leur salon tout neuf enenchaînant, je suppose, les bouteilles de vin.
 
En fin d’après-midi, je les entends chanter deschansons de Nougaro et de Graeme Allwright.Moi aussi, je crois me souvenir que dans uneautre vie, il m’arrivait de chanter du GraemeAllwright.
 
Dans la soirée, on sonne à ma porte. Jeregarde. J’hésite à ouvrir. Je ne connais pas cettepersonne. J’ouvre malgré tout. Avec un francsourire, une jeune femme me dit :
« Bonsoir, je tenais à me présenter. Je m’appelle Diane. Je suis votre nouvelle voisine.
— Je m’appelle Gabriel.
— Je voulais vous dire, il m’arrive parfoisd’organiser des fêtes. Alors surtout prévenez-moisi nous faisons trop de bruit.
— Vous pouvez compter sur moi.
— En parlant de fête, je pends ma crémaillèresamedi prochain. Vous êtes bigrement invité bien sûr !
— Vous savez, je ne suis pas quelqu’un de trèssociable.
— Ah bon.
— En fait, je n’aime pas trop les gens.
— …
— Leur énergie m’insupporte.
— Alors je demanderai à mes amis de mettre enveilleuse leur dose d’allégresse.
— Je trouve ça chouette ce que vous venez de faire.
— Quoi donc ?
— D’avoir employé le mot « allégresse » alorsque tout le monde l’a oublié.
— Je suis contente que le mot vous plaise mêmesi vous n’aimez pas ce qu’il signifie. Au revoir Gabriel.
— Au revoir Diane. »
 
Je n’ai rien ressenti en regardant cette fille.Joséphine, en me quittant pour un autre, a irradié jusqu’à la dernière de mes particules. Jetente de reprendre mes esprits. Diane portait unechemise cintrée et un jean. Elle possède des yeuxen amande brillants. Un nez en trompette et dessourcils aussi voyants que gracieux. Elle est assezgrande et elle penche son cou en parlant, ce quin’est pas dénué de piquant. En fait, Diane disposed’un très beau visage de forme ovale. À savoir, unvisage qui possède un charme fou. Et pourtant,tout cela me laisse de marbre.
 
J’avale mes somnifères et j’allume la télévision. Cette saleté de sommeil n’arrive pas toutde suite. Du coup, Joséphine débarque dans mamémoire par la force d’un souvenir imparable.Il y avait quelque chose que j’adorais particulièrement, c’était de regarder Joséphine nager dansune piscine. Elle mettait ses cheveux en chignonet elle nageait la brasse avec une élégance horsdu commun. Lorsque Joséphine nageait, c’étaitcomme une suite ininterrompue de gestes réussis.Alors je la regardais faire et je divaguais. Je nousimaginais dans notre future résidence secondaire,sur notre terrasse, la nuit, à refaire le monde, collél’un à côté de l’autre, dans un grand fauteuil enosier. Tu peux me croire Joséphine, c’est le genrede trucs qu’on n’oublie pas facilement.
 
10
 
Samedi soir. Crémaillère. On peut dire queDiane n’est pas le genre de fille à faire les choses àmoitié. Soixante personnes dans quarante mètrescarrés : chapeau ! Même si je pousse le volumede ma télécommande au maximum, je suis incapable d’entendre les dialogues de Westworld sur OCS , une série prophétique où les robots se débarrassent des humains, genre humain auquel, déjà,je l’avoue, je ne comprends vraiment plus grand-chose. Du coup, je colle mon oreille contre unmur et j’écoute ce qui se passe à côté. Les invitéshurlent si fort que j’ai l’impression que son deux-pièces va exploser. Aussi étrange que cela puisseparaître, moi aussi, avant d’être un fantôme, j’étaisle prince diabolique des nuits parisiennes. Je mesouviens d’un soir, accompagné de mon alter egoYves Kleber, où nous nous étions rendus à une fêtequi savait se tenir. Une fête un peu trop guindée selon notre goût. Alors, j’avais éteint la musique,tapé avec l’aide d’un couteau contre un verre afinque tout le monde m’écoute. Je m’étais déshabilléentièrement et j’avais articulé :
« À présent, tout se passe dans la chambre àcoucher ! »
 
Yves avait fait la même chose que moi. En quittant le salon, j’avais pris une fille par la main. Unefille jeune et tout à fait charmante. Une fois dansla chambre, j’avais embrassé ses lèvres délicates.Puis j’avais fait pénétrer ma langue à l’intérieurde sa bouche toute fraîche. Ensuite, j’avais placéma main sous sa jupe pour découvrir sa cuissebrûlante. Arrivé à sa culotte, j’avais branlé sonmorceau de tissu déjà humide. Elle possédaitdes petits seins de jeune première et de très longscheveux lisses et dorés. J’ai compris qu’elle n’étaitpas encore tout à fait rentrée dans l’âge adulte. J’aidéboutonné son chemisier et mordillé chacun deses tétons. Ils étaient d’une grande pureté.
Yves Kleber a fait en sorte qu’elle terminecomplètement nue. Tu t’appelles comment ?, j’aidemandé. Capucine, elle a répondu.
Quel âge as-tu ma jeune amie ? Dix-neuf ans.Mon Dieu, comme c’est formidable à cet âge-là,j’ai pensé.
Capucine, j’ai fait, tu es une fille merveilleuse.Je l’ai allongée sur le lit. Elle était blonde des piedsjusqu’à la tête. On aurait dit une petite princessede dessin animé. Tout chez elle était gracieux etminuscule. Elle avait un visage aussi beau quel’innocence. Je l’ai embrassée sur le ventre et puisje suis descendu tout doucement. Sa chatte étaitclaire, limpide, presque transparente. J’ai bienouvert ses fines cuisses. J’ai écarté les lèvres de sonsexe. Elle avait des lèvres encore toutes petites.L’intérieur de son sexe sentait le savon pour bébé.
 
J’ai donné des tendres coups de langue pourensuite prendre son clitoris dans ma bouche. Elles’est mise à fermer les yeux et à pousser des soupirs.J’ai compris qu’elle aimait ça. Je lui ai demandé dese retourner. Elle avait des fesses menues, très fermeset assez fantastiques. J’ai ouvert son derrière si fluetet j’ai léché son anus de douce jeune fille. Elle s’estun peu contractée. Je suis remonté vers son visage.Je lui ai demandé si c’était la première fois qu’onlui faisait ça. Elle m’a répondu que oui et qu’elletrouvait le truc un peu sale. Je lui ai demandé deme faire confiance et je lui ai promis qu’elle allaitbientôt adorer la chose. Je bandais comme un fou.
Aujourd’hui, cela fait bientôt douze mois queje n’ai pas eu la moindre érection.
 
11
 
À l’aube, on a sonné à ma porte. C’étaitDiane. J’ai ouvert. Elle m’a dit :
« J’espère que nous n’avons pas fait trop debruit ?
— Je suis très client de votre humour, machère amie.
— Je sais que vous êtes agoraphobe maiscomme tout le monde est parti, ça m’aurait faitplaisir de vous offrir un verre.
— Pourquoi pas », ai-je articulé sans tropcomprendre la raison pour laquelle je venais derépondre ça.
Je suis allé dans ma cuisine. J’ai pris mabouteille de Coca Light et je suis rentré chez elleen marchant très lentement. Je ne me sentais pastrès à l’aise. Comme en territoire étranger. Dianeavait déjà tout rangé. C’était franchement unefille impressionnante. Elle s’est installée sur un fauteuil du salon. Moi, je me suis trouvé uneplace dans un coin du canapé. Elle semblaitcalme, sereine, en forme et sans la moindreivresse apparente.
 
« C’est drôle. On n’a pas l’impression quevous venez de faire la fête pendant dix heures desuite.
— Pourquoi me dites-vous ça ?
— Votre maquillage n’a pas coulé. Vous êtestotalement claire dans vos propos. Vous voustenez bien droite. Même si votre tête penche unpeu vers moi et que c’est charmant.
— C’est parce que je ne bois pas, Gabriel. Jene bois jamais. N’y voyez aucun puritanisme dema part. C’est juste que ce n’est pas mon truc.Mais croyez-moi, j’adore le reste !
— C’est-à-dire ?
— OK. Je n’aurais jamais dû dire ça. Vousvoulez une coupe de champagne ?
— Non merci. Je suis comme vous. Jamaisd’alcool.
— Vraiment. Vous aussi, vous n’aimez pasl’alcool ?
— Je l’aime trop. Je suis sobre. Depuis seizeans.
— Et alors ?
— Et alors j’y pense tous les jours. Pourquoice déménagement ?
— Je suis mutée dans une nouvelle école.
— Vous êtes enseignante ?
— Professeur des écoles, monsieur.
— Racontez-moi ça. Mon premier amourétait mon institutrice de CE2, madame Volpatti,mais elle n’a jamais voulu de moi. J’étais tropjeune, paraît-il.
— Étonnant. Que voulez-vous savoir ?
— Tout. Pourquoi le choix de ce métier ?
— Être professeur ne s’est pas présenté commeune vocation. Plutôt comme une urgence. Uneurgence bassement matérielle. Celle d’être indépendante financièrement. En fait, Je rêvais d’êtreorthophoniste. Mes cours de philosophie determinale sur le langage m’avaient bouleversée. Jevoulais venir en aide à ceux qui n’arrivaient plusà dire un mot, à penser clairement le monde. Jetrouvais sublime l’idée de pouvoir réparer cespensées abîmées. Mais il fallait faire une écolepréparatoire spécialisée et privée pour cela. Mesparents ont refusé de payer. J’ai tout de mêmebachoté seule les dictées de Bernard Pivot dans machambre de bonne mais ça n’a pas été suffisant. Jeme suis plantée au concours. Sans doute pas assezdouée. Besogneuse mais pas assez douée. »
Besogneuse mais pas assez douée. J’ai bienfixé ses yeux qui étaient dans le vide lorsqu’ellea prononcé cette phrase. Et j’ai ressenti quelquechose. Quelque chose d’assez fort. Un sentiment que j’avais totalement oublié et proche del’empathie.
Comme elle semblait perdue et que le silences’installait, je lui ai demandé ses tout premierssouvenirs en tant qu’enseignante :
« Ma première affectation, c’était dans uneécole à Villejuif. Pas loin de Paris. Je m’y suisrendue la fleur au fusil. L’école était au cœurd’une cité mais elle était très belle et récente. Lescouleurs des couloirs étaient vives et gaies. Onm’annonce que, quelques semaines plus tard,j’aurai en charge des élèves de CE1. Je me dissuper, des petits, ils vont être mignons. Je le croisencore. Je contacte l’enseignant de CP pour mefaire un topo sur mes futurs “petits”. Je lui montremon enthousiasme mais lui me sert sa dépressionen retour. Il a obtenu sa mutation pour se sauverde l’académie. Je n’aurai pour seul mot d’encouragement qu’un : “Bienvenue en enfer.” Et ilajoutera : “Une heure de cours avec eux vaudrabien plus qu’un long discours.” Puis le psychologue scolaire s’est présenté à moi. Il s’appelaitFrançois. François faisait un mètre cinquante, il portait une grosse chaîne en argent, était fan del’ OM et écoutait NTM . Il m’a indiqué qu’un tiersde ma classe était jugé déficient au vu des testsde QI mais que ça allait aller, il était souriant.Bon, ensuite, arrive l’heure de la rentrée. Premierjour de cours. Le choc. Il y a ceux dont la misèrese lit sur le visage. C’est quasiment des gueulescassées. Ils sont moches, sentent mauvais. Ceux-là, il va falloir réussir à les aimer. Il y a ceux quela vie de la cité fait bien vivre. Joggings et basketsde marque, gel, démarche chaloupée. Ceux-làaussi il va falloir réussir à les aimer… Ce n’estpas le premier sentiment qui me vient, là, tout desuite. Une gamine, Victoria, s’accrochera chaquematin aux portemanteaux pour ne pas rentrer enclasse. Chaque matin, je vais déployer des trésorsde patience pour essayer de la convaincre car jesuis en stress de ne pas avoir mon effectif completassis sur une chaise devant moi. Elle poussesouvent des cris. En parlant avec le psychologue,je comprends qu’elle est ravagée d’angoisses etenvahie par un imaginaire qui la torture. Elle estsans doute psychotique. Je propose à Victoria delui choisir une petite peluche qu’on posera sursa table et qui l’attendra tous les matins. Elle estséduite par l’idée. C’est parti, la petite licorneviolette arrivée par Amazon va me sauver les entrées en classe de Victoria. Bon, ça ne réglerapas sa sortie de classe. Maintenant, elle ne veutplus en sortir. Même avec sa putain de licorne.
Un jour, en sport, au gymnase, elle s’enroulera dans le filet d’un but de foot au momentde partir et refusera d’en sortir. J’ai vite quittéle domaine du réel. La science-fiction nous asauvés d’une réalité insupportable à Victoria,et à moi ! Cette fois-ci, pour pouvoir quitter legymnase avec elle, je lui ai juré de fabriquer unpanneau en bois sur lequel on graverait que cebut lui appartient. Elle a demandé des détailssur le matériau, sur la façon de graver que j’allaisemployer, sur les couleurs du panneau. J’étaisdans un monde parallèle. Je suis rentrée dans lesmoindres détails. Il en allait de ma possibilité deramener cette charmante meute saine et sauve àl’école. Elle a fini par accepter. Mais ce n’est pastoujours comme ça. C’est tellement différent.Tellement plus fort. Tellement plus beau. Je nechangerais de métier pour rien au monde. Unjour, peut-être, vous saurez pourquoi. »
 
Elle avait dit cette dernière phrase en croisantles jambes. On aurait dit qu’elle portait une robed’un grand couturier. La vie est un truc étrange.Parfois, des femmes portent des fringues de luxe et sont obscènes quand d’autres ressemblentà des fées avec des vêtements de trois fois rien.En croisant les jambes, sa robe est remontée deplusieurs centimètres. Ainsi, j’ai pu découvrir sescuisses gracieuses et généreuses. Chose étrange,je n’avais pas envie de partir tout de suite. Doncje me suis décidé à poursuivre la conversation :
« Alors comme ça, Diane, vous ne buvez pasd’alcool ?
— Non.
— Cigarettes ?
— Non plus.
— Coke ?
— Encore moins mon pauvre ami.
— Donc, vous ne possédez aucune addiction ?
— Si, le steak tartare.
— Le quoi ?
— Le steak tartare. Si je ne dévore pas untartare toutes les semaines, je suis en manque.
— C’est la première fois de ma vie que jerencontre quelqu’un qui est addict au tartare.
— Mais je ne suis pas certaine que l’onpuisse considérer le tartare comme une formed’addiction.
— Et pourquoi ?
— Parce que la viande fraîche nous permetde retrouver une harmonie primitive avec nous-même. Elle représente l’inverse de toutes lesdrogues chimiques qui existent justement pouréchapper au monde. Et vous, depuis que vous nebuvez plus d’alcool, quelles sont vos addictions ?
— Diane, si nous avions quinze jours devantnous, je commencerais à vous raconter tout ça.Mais je crois que je vais vous laisser dormir.Merci pour l’invitation. »
 
Nous nous sommes embrassés. Alors qu’elleavait dansé comme une folle toute la nuit, ellene sentait même pas la transpiration. Dommage,j’aurais bien aimé respirer un peu son odeur sousses bras. J’ai pris mes somnifères. J’ai regardé : N’oubliez pas les paroles ! . C’était la rentrée.L’animateur a affirmé avec engagement qu’encette période, il ne fallait surtout pas oublier tousles enfants battus. Une image m’est revenue avecviolence.
Joséphine et moi, enlacés à la montagne, le24 décembre, en bas des pistes, en attendant quenos gosses reviennent de l’école de ski. Nousétions atrocement heureux. J’ai laissé la télévision allumée et je me suis endormi alors qu’uncandidat chantait : « Et si tu n’existais pas,dis-moi pourquoi j’existerais, » de Joe Dassin.
 
12
 
Je savais pourquoi j’avais accepté de prendre ceverre chez Diane. À cause du commencement. Àcause de la première fois. Moi, « les débuts », c’estmon trip, ma chasse gardée, il n’y a que ça qui m’intéresse. Les débuts d’une révolte, les débuts d’uneépopée, les répétitions de théâtre, les premièresheures des résultats d’une élection, d’un chanteurqui retrouve la scène après une très longue absence,les hymnes nationaux avant le début d’un matchde football, les préliminaires, le générique d’unfilm au cinéma ou d’une histoire d’amour : je pourrais passer ma vie à travailler là-dessus. Parfois, c’estquand même par la suite que tout devient vraiment savoureux. Ce début, comme tous les débuts,n’était pas pour me déplaire. Diane n’avait riend’ordinaire. J’avais savouré l’instant. Le presquemalentendu entre deux mondes. La vie d’un côté,le mal de vivre de l’autre.
En revanche, question « séparations douloureuses », on peut dire que j’ai donné dans le dur,le grandiose pas chic, la catastrophe humanitaire. Et je me serais bien passé de cette tristepremière fois. Un soir, dans un café, Joséphineavait prononcé la phrase suivante : « Gabriel,j’ai rencontré quelqu’un d’autre. » C’était lapremière fois que j’entendais une telle phrase.
Dans une histoire d’amour, si vous voulez êtresûr d’avoir touché le fond du fond, il faut que lafille, d’une voix blanche, prononce ces quelquesmots : « J’ai rencontré quelqu’un d’autre. » MonDieu.
Le nombre de missiles thermonucléaires quepeuvent contenir ces quelques mots.
La fille ne dit pas : « J’ai besoin de faire lepoint », ni même « Il faut que je prenne unpeu de recul », non, elle te dit : « J’ai rencontréquelqu’un d’autre. » Cela signifie qu’elle a déjàtourné la page, qu’elle est amoureuse de cetteautre personne, qu’elle te considère uniquementcomme un obstacle entre elle et lui. Voilà ce quetu es devenu, pauvre bougre : une saleté de petitobstacle dont il faut se débarrasser au plus vite.Elle a déjà sa queue dans sa bouche, mec ! Et toi,tu restes face à elle dans ce café. Et sa main nerépond plus à tes pressions. Et franchement, il faut que tu te tires sans tarder, parce que l’indifférence qu’elle éprouve à présent à ton égardva vite passer à la détestation, au mépris et à deschoses encore plus ignobles. Tire-toi vieux frère.Elle vient de te dire : « J’ai rencontré quelqu’und’autre. »
Game Over . Ce « quelqu’un d’autre » luifait l’amour depuis longtemps déjà et, dans tesbras, c’est à lui qu’elle pense en fermant les yeuxdepuis déjà pas mal de temps. Ça n’a l’air de rienet pourtant ça veut dire beaucoup.
Allez, bonne nuit. Et tâche de dormir sanstranquillisant après ça.
 
13
 
Je suis dans le bureau de mon rédacteur enchef chéri. Il me regarde avec un sourire en coin.Je sens qu’une terrible catastrophe va me tombersur le coin du crâne d’ici peu.
 
« Gabriel, nous avons besoin d’un journalistepour aller faire un reportage au Bénin.
— Où ça ?
— Au Bénin. C’est en Afrique. Au sud del’Afrique plus précisément. On pourrait mêmedire qu’on ne peut pas faire plus au sud del’Afrique que le Bénin.
— Mais mon lieutenant, vous savez très bienque je ne sors jamais de chez moi !
— Justement. Il faut que ça change. Àpartir du mois prochain, ce sera l’année de laFrance au Bénin. Je veux que vous me couvrieztout ça. Vous partez à la fin de la semaine. L’ambassadeur est un ami et sa fille est magnifique. Croyez-moi sur parole, je vous fais unimmense cadeau.

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