La Marque du Lynx (Les Trois Âges - Volume 1)
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Description

Pour les deux gamins de Tende, petite ville de l’extrême sud-est de la France encore italienne en cette période d’après-guerre, rien n’est plus agréable que de chasser et de poser des pièges dans la Vallée des Merveilles.
Ils connaissent parfaitement les graffiti de ce vaste territoire et savent comme toute la population que les rochers ont été gravés par leurs ancêtres de l’âge du Bronze. Devenus adolescents, ils sont frappés par leur ressemblance, et au village on sourit dans leur dos, car on sait…
Les Années folles battent leur plein sur la Riviera française, le champagne coule à flots sur la jetée-promenade de la magnifique baie des Anges, et rien ne laisse présager que la riche famille Leonardi, estimée de tous, devra bientôt affronter ses démons du passé, malgré elle.
Car ils vont être accablés par le Lynx, un maître-chanteur pervers qui, derrière son anonymat, les pourchasse inlassablement. Sauront-ils le démasquer et l’empêcher de laisser encore une fois sa marque, cette fois de façon fatale ?
« La Marque du Lynx », à la frontière du roman historique et de l’enquête, est le premier tome d’une saga familiale en trois volumes (Les Trois Âges) se déroulant tout au long du XXème siècle.
Dans cette première partie de la trilogie, c’est toute l’époque de l’entre-deux-guerres qui nous est fidèlement révélée, servant d’écrin aux aventures d’une famille dont l’histoire se mêle intimement à l’Histoire.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 30 septembre 2014
Nombre de lectures 356
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LA MARQUE DU LYNX

(Les Trois Âges – Volume 1)

J.P Taurel




© Éditions Hélène Jacob, 2013. Collection Littérature . Tous droits réservés.
ISBN : 979-10-91325-60-8
Remerciements à celle qui a supporté mon regard absent, les longues journées sur mon clavier et mon caractère bougon lorsque le « Lynx » me griffait dans le dos.

À MD, qui parfois se reconnaîtra au détour d’une page.
Prologue

Saint Delmas de Tende, juin 1907

« Enfantine et terrifiante, la marque gravée sur la pierre depuis des milliers d’années observait les humains et les menaçait de ses longs bras levés… »

Qui n’a jamais connu ces merveilleux matins de juin, où la légèreté de l’air vous invite à chanter, n’a jamais été invité au festin de la vie !
Assis sur une large pierre verte, l’homme contemplait la vallée… Au début ce fut un souffle, il ne l’entendit pas vraiment puis il reconnut une plainte résignée proche et profonde. Il se leva, l’oreille aux aguets ; rien, pas âme qui vive. Il se tourna et trembla… sur la pierre, menaçante, la marque du Lynx l’observait du fond de ses milliers d’années.
La plainte reprit doucement, l’homme fit quelques pas et là, derrière le rocher, il distingua un tissu vert qui flottait au vent. Intrigué, il se pencha. Dans le trou il aperçut la femme qui bougeait faiblement. Lorsqu’il fut à sa hauteur, elle lui montra de la main sa cheville coincée par une grosse pierre ; elle était prise au piège.
Sans attendre, il s’arc-bouta sur le bloc, banda ses muscles et, après deux tentatives, il libéra la captive… Elle n’était pas blessée.
Voilà deux heures ! Deux heures que je suis prisonnière de cette pierre ! Si tu ne m’avais pas entendue, j’y passais la nuit !
Il examina la jambe, mobilisa le genou et la cheville et, rassuré, l’aida à se relever. Elle était maintenant debout mais poussait de petits cris lorsqu’elle voulait marcher.
Attends, je vais te porter pour descendre, seule tu n’y arriveras pas.
Il la prit dans ses bras et se mit en marche vers le village. Rassurée, elle se reposait les yeux mi-clos, mais déjà elle ne pouvait détacher son regard de la toison brune et frisée aperçue par la chemise entrebâillée. Ils avaient le même âge et se connaissaient… elle posa doucement la tête sur son cou.
Furtivement ils se regardèrent, lui aussi elle le sentait troublé. Il s’arrêta et un instant penaud baissa les yeux puis, décidé, il la fixa à nouveau et son regard exprima alors une terrible culpabilité.
Affolée, elle se dégagea et se remit debout.
Je te remercie, ça ira, je pourrai descendre seule au village ; tu le sais comme moi, si je reste à tes côtés nous ferons des bêtises. Toi et moi nous sommes mariés devant Dieu et ne pouvons trahir notre serment.
L’homme reprit ses esprits, se retourna et monta vers le mont Bégo. En se cachant le visage, il murmurait.
Comment, dans ma tête de fou, ai-je pu trahir ma femme adorée ? Si elle ne s’était pas enfuie… j’aurais trompé mon amour ! Et cette marque du Lynx qui m’observait, plaquée sur sa pierre ; elle, c’est sûr, elle ne m’oubliera pas… Pour toujours, je suis maudit.
Chapitre 1 – La crevasse

Tende, février 1919

Comme tous les matins d’hiver, il glissait avec délice sur la pente verglacée de sa rue. Ce chemin, taillé dans le rocher où alternaient de pauvres masures et des jardins potagers, serpentait jusqu’au porche du palais Leonardi. Aujourd’hui, il avait pris la précaution de se lancer plus bas que sa maison ; là, il en était sûr, sa mère ne pourrait le voir.
Si tu troues ton pantalon, Giacomo, tu goûteras à la ceinture !
Cet enfant me rendra folle, il ne sait pas quoi inventer pour faire le mal !
J’ai posé le lait sur le buffet de l’entrée (il avait lâché ces quelques mots avant de claquer la porte). À midi m’man !
Il commença son exhibition en dessinant sur la pente de téméraires arabesques puis s’enhardit et prit de la vitesse. Giacomo, le roi du patinage sur glace de son village, n’avait pas prévu une telle humiliation : après avoir heurté une pierre descellée, il fit une roulade peu glorieuse jusqu’aux pieds d’Ettore Leonardi, qui l’attendait assis sur le seuil de son opulente maison.
Le jeune homme ricana devant la débandade du patineur et il attendit que celui-ci soit remis sur pied pour lui adresser quelques mots.
Demain on ira à la chasse mon gars, tu es en forme malgré ton numéro de clown ? Ce soir prépare ta fronde, je connais un nouveau coin à l’entrée de la Vallée des Merveilles où on devrait remplir notre sac si tu ne gâches pas tout, comme à ton habitude.
Ettore parlait ironiquement au naufragé. Il aurait pu avoir l’élégance de lui faire sentir qu’il n’avait pas vu la chute de Giacomo mais au contraire il s’efforça de le ridiculiser… À chacune de ses interventions, on sentait qu’il prenait une revanche.
Habitué aux sarcasmes du riche fils Leonardi, Giacomo vexé, murmura :
Je commence à en avoir assez de ce crétin, toujours dans mes pattes.
Il jugea cependant préférable de changer de sujet, et aborda un thème plus consensuel.
Surtout n’en parle à personne, j’ai tendu des collets hier avant la nuit. Si tu veux m’accompagner, il ne faudra pas traîner, ce salaud de renard est toujours à l’affût, en quelques minutes, il pourrait piquer notre butin !
Pour les deux garnements, l’hiver dans cette haute vallée piémontaise était un pur bonheur. Ils s’échappaient au petit matin, les doigts engourdis par le froid, et se dirigeaient, armés d’une fronde et d’un arc, vers leur territoire, là où leur mère ne viendrait pas les déranger, à la cabane.
La nuit suivante, la neige tomba en abondance, recouvrant les toits de lauze d’un gros édredon sous lequel les maisons endormies paraissaient toutes petites, comme dans les contes pour enfants.
Ils s’étaient donné rendez-vous au matin sur la place ; là tout était calme. Le village s’éveillait pourtant, comme en attestaient une odeur de papier brûlé se répandant alentour et les longues colonnes de fumée grimpant droites vers un ciel d’acier. En ces temps, allumer la cheminée était un geste machinal et tous les villageois, à peine le pied à terre, craquaient une allumette pour donner vie à leur foyer.
Les deux compagnons transportaient dans leur gibecière un solide casse-croûte réclamé à la cuisinière et ils se souriaient à l’idée de se livrer à leur occupation favorite, la seule qui puisse les réunir, la chasse. Ettore, à l’arrivée de son complice, salua son exactitude en soulignant au passage la rareté du phénomène. Giacomo, exaspéré, le remit en place.
Tais-toi, mais tais-toi cinq minutes ! Tu sais que tu deviens de plus en plus casse-pieds, si c’est si pénible d’être avec moi, cherche un autre copain ! Je veux te dire aussi, j’en ai plein le dos de ton affection malsaine… Toujours à me frôler, à me tripoter, je ne t’appartiens pas, que je sache !
Vexé, Ettore ne répondit pas sur le champ. Pourtant, au bout de quelques minutes, il joua l’apaisement.
Si on parlait de chasse, peut-être pourrions-nous mieux nous comprendre.
Oui sûrement, parle de chasse, parce que pour le reste tu m’énerves.
Ils avançaient maintenant lourdement et déjà le village se dessinait derrière eux comme une de ces délicates cartes postales que l’on pouvait voir à la vitrine de l’épicier… on leur disait que c’était des reproductions photographiques !
Si on se fait prendre par le garde, on est bon pour la confiscation de notre matériel et un coup de pied au cul ! On n’a pas le droit de chasser par temps neigeux, tu le sais comme moi, c’est interdit.
Mon père est pourtant sorti avant le lever du jour, je ne crois pas que ce soit pour jouer aux cartes ! La mère était d’ailleurs furieuse, elle n’arrêtait pas de crier !
Leurs pas craquants s’enfonçaient dans la neige, rendant la progression difficile, mais les deux amis étaient jeunes et vigoureux, et continuaient à bavarder dans le silence hivernal.
Songeur, Giacomo demanda à Ettore, en regardant le bout de ses chaussures :
Souvent je me demande comment ton père, lui qui possède toutes les terres de la vallée, laisse son précieux rejeton fréquenter le fils de son régisseur.
Il n’y a pas de secret à cela, d’ailleurs il m’en a parlé à plusieurs reprises, Georgio, mon père, a été élevé de la même façon. Pour lui, cette amitié hors du milieu familial m’apprendra la tolérance et le respect de l’autre, même et surtout si l’autre, c'est-à-dire toi, devient un jour mon subordonné.
Parce que tu crois que je serai un jour ton employé ? Mais tu rêves, j’ai d’autres ambitions !
Peut-être seras-tu mon employé ou peut-être mon patron, c’est la vie qui le dira, l’essentiel c’est qu’on puisse aller à la chasse quand on en a envie et c’est peut-être pour cela qu’il considère notre camaraderie avec respect, c’est pour la chasse !
Giaco sourit et rétorqua à son camarade :
Tu te fous de moi.
Depuis des siècles, la famille Leonardi était respectée dans la vallée. Georgio, le père d’Ettore, possédait douze fermes en exploitation, ce qui faisait de lui le plus important producteur laitier de la région. Son père lui avait appris dès l’enfance le respect du travail et plus précisément du travail des paysans. Élevé dans ces principes, Ettore adolescent restait fier du comportement social de son père.
Tu sais, il est peut-être rude envers ses employés mais il le sait très bien, sans eux pas de récoltes, pas de lait et pas d’argent à la banque ! Les fermiers, je les entends d’ici, leur vraie crainte ce n’est pas de recevoir une engueulade du vieux, c’est surtout que le père Georgio vende ses terres à un homme de la ville qui ne connaîtrait pas le métier.
Oui, tu as sûrement raison, mais tu ne cesses pas de parler ce matin. Si on veut surprendre le gibier, il faut se taire. Silence ! Arrêtons-nous sous cet arbre, il me semble avoir entendu du bruit… Regarde, là-bas sous la pinède ! Il nous a sentis, il file, c’est un mâle, il termine sa nuit de chasse. Pas fréquent de rencontrer un loup à si peu de distance !
Le prédateur avait dévoré ses proies toute la nuit et ce matin le goinfre, copieusement alourdi, était moins vigilant ; et puis il y avait la neige qui changeait ses repères. La neige, la première de la saison, les bêtes et les hommes n’y étaient pas encore habitués.
Nous arrivons dans le vallon de la Minière, ici sous les pins la température est beaucoup plus douce. Attends, j’ai mis deux collets dans cette passe près des grands chênes, allons voir ce que ça a donné !
Tu es marrant, toi, on va voir quoi ? Avec cette neige, les collets, on n’est pas prêts de les repérer !
Oui, pour une fois tu as raison, franchement je ne suis pas très réveillé ce matin… je te propose de monter jusqu’à l’entrée de la vallée pour découvrir le spectacle et puis on redescendra au village.
Durant toute leur balade, ils n’avaient pas vu le père de Giacomo et s’en étonnaient, car c’était là son territoire privilégié.
C’est curieux, c’est bien ici qu’il vient braconner habituellement.
Qui t’a dit ça, que mon père braconne ?
Personne, personne ! Il ne braconne pas, c’est bien connu, il disparaît dans la vallée pour prier le Seigneur !
Arrête, tu m’agaces ! Mais c’est vrai, on n’a rien vu et rien entendu… il doit être rentré.
Onze heures sonnaient dans le lointain, au clocher de l’église Notre-Dame de l’Assomption. La collégiale détachait sur l’horizon blanchâtre sa teinte ocre et rosée de pâtisserie glacée. Les deux jeunes gens prirent la sente en direction du village.
Là, on est irréprochables, pour une fois on rentre à l’heure !
Pourtant, bien qu’ils aient respecté la consigne, on sentait que ça allait chauffer : la mère de Giacomo l’attendait au bas de sa rue et elle paraissait particulièrement agitée.
Ton père avait rendez-vous avec un métayer ce matin et il ne s’y est pas rendu. Il a disparu… aucune nouvelle, il n’a dit à personne, pas plus à moi qu’à ses amis, où il comptait aller !
Giacomo tenta de rassurer sa mère alors que lui-même commençait à être inquiet. Il proposa :
Veux-tu que je fasse un tour dans la Vallée des Merveilles ? Je suis presque certain qu’il s’est baladé dans cette direction pour admirer le paysage givré. La chasse, avec cette neige, ce n’est pas possible !
Je t’accompagne, Giaco, je ne peux pas te laisser seul par ce temps de neige, malin comme tu es, tu serais capable de te perdre. Je préviens chez moi et j’arrive.
D’accord, mais fais vite !
Ettore et son ami disparurent dans l’obscurité de la maison Leonardi dont la porte d’entrée était ornée du blason familial. Sa mère, en cuisine, les mit sérieusement en garde.
Vous avez quatre heures, pas plus, vous savez qu’en cette saison la nuit tombe vite, prenez quelque chose pour calmer votre faim et deux gourdes de soupe chaude… Quatre heures, je vous le répète ! Ton père a l’habitude de la montagne, mon garçon, je suis sûre qu’il sera rentré à votre retour.
Les deux amis reprirent le chemin rendu boueux par les sabots des villageois et se trouvèrent une heure et demie plus tard à l’entrée de la magnifique Vallée des Merveilles, habitée depuis des millénaires. Des gravures dans la pierre montraient à qui voulait s’y intéresser l’importance des travaux agrestes de nos lointains ancêtres. Aujourd’hui encore, on sentait transmis, au travers des siècles, le respect de ces travailleurs de la terre pour la montagne sacrée… ils la vénéraient et ils en craignaient la colère. Le mont Bégo était la matérialisation d’une divinité protectrice et cette déesse mystérieuse pouvait les aimer mais aussi les terrasser sans pitié. Pour ceux de la vallée, le dieu de la montagne avait été représenté par l’homme préhistorique sur une large pierre verte profondément gravée… les villageois l’appelaient « la marque du Lynx ».
Ici, le froid était plus vif et le vent levait une poudreuse glacée limitant la visibilité. Aujourd’hui, point de marques préhistoriques visibles, tout était blanc. Ils marchaient de plus en plus lourdement dans le silence glacial, en se protégeant la face d’un foulard de coton.
Attention, Giaco ! Tu as manqué tomber dans cette crevasse, attends bouge pas, je vais t’aider à te dégager ! C’est un pont de neige qui s’est rompu, putain mais c’est profond là-dedans… J’aperçois quelque chose de rouge au fond, on dirait un vêtement. Oh, malheur, mais c’est quelqu’un, il y a quelqu’un dans ce trou !
Giacomo avait compris ; ce manteau rouge, il le connaissait, c’était celui de son père. Il se mit à crier en mettant ses mains en porte-voix.
Papa, tu nous entends, c’est nous, tu es blessé ?
Aucune réponse, rien que ce vent qui s’était maintenant levé avec force et obligeait les deux jeunes gens à ajuster leur foulard pour ne laisser dépasser que les yeux.
Giaco, le regard rivé sur le manteau, commença sa descente vers le faible espoir qui lui restait. Il fut vite étonné par la facilité de l’opération et comprit alors que si son père n’avait pu remonter de son piège, c’était parce qu’il était gravement blessé… ou inconscient.
Ettore, au bord du gouffre, mit en garde son compagnon.
Sois prudent, attention à ne pas glisser sur ces pierres humides. Tu sais à quel point tu es maladroit, tu serais bien capable de te casser une jambe en tombant sur la neige.
Il l’exhortait à prendre mille précautions mais Giaco ne pensait qu’à rejoindre son père, son cher Silvio, et à l’entendre le rassurer. Il cria en direction de la surface.
Ettore ! Il respire, il n’est pas mort, mais il est sérieusement blessé, il a perdu connaissance. Il faut qu’on le remonte, si on le laisse là il mourra de froid ! Peux-tu m’aider à le remonter ?
Lentement les deux jeunes gens hissèrent le corps inanimé en le faisant glisser sur la neige.
Le blessé avait abondamment saigné du cuir chevelu et son visage parcouru de lacérations et de plaies multiples était pâle et couvert de sueur.
Tu as vu sa figure, on dirait qu’il a été mordu, il lui manque une oreille !
Il me semble distinguer un manteau en fourrure au fond du trou, occupe-toi de ton père, je vais descendre pour voir avant la nuit.
D’accord, en attendant, allongeons-le ici à l’abri de ce rocher, il faut le couvrir et le réchauffer, on ne pourra pas seuls le ramener au village !
Ils allumèrent un feu de bois mort puis ils couvrirent le père de Giacomo avec deux tricots dont ils s’étaient délestés en hâte. Ettore descendit alors prudemment dans la crevasse dont les parois glacées étaient devenues très glissantes.
Giaco ! Ce n’est pas un manteau de fourrure, c’est un loup et il est mort d’une plaie au poitrail. Tiens, voilà le couteau, je le remonte.
Arrivé près de son compagnon, il exhiba le grand poignard qu’il retira de sa poche.
Ettore, il n’y a pas de doute, c’est le couteau de mon père. Il a été attaqué par le loup, mais a eu la force de se défendre et de tuer la bête.
Le jeune homme se coucha aux côtés de son père et lorsque son ami fut parti chercher du secours, il retira son manteau et le posa sur Sylvio. Collé contre son père, il tenta de lui infuser sa chaleur et il en fut récompensé lorsqu’il eut la joie de le voir faiblement ouvrir les yeux. Il présenta alors aux lèvres du blessé la gourde de soupe encore chaude et le pauvre homme réussit à en déglutir quelques gorgées.
Ne parle pas papa, repose-toi, je vais alimenter le feu. Ettore est descendu chercher du secours et il va revenir dans peu de temps avec du monde, ne crains rien, on va te sortir de là.
Ma jambe, oh ! Dieu du ciel, ma jambe me fait mal.
Sylvio grimaça et à nouveau perdit conscience.
Derrière le rocher, le vent était moins pénétrant. En partie rassuré par les quelques mots murmurés par son père, Giacomo ferma les yeux et se reposa.
Une heure plus tard, Ettore apparut dans le blizzard, accompagné de son père et de quatre costauds du village. D’emblée, Georgio prit la tête des opérations.
Vous l’avez bien réchauffé les enfants, j’en suis sûr, vous lui avez sauvé la vie ! Attention en le soulevant, tenez sa jambe, on va l’installer sur le brancard.
Après avoir soigneusement installé Sylvio, ils organisèrent la colonne pour le retour au village.
Remettez vos tricots sur le dos, les garçons. Pour lui on a apporté des couvertures.
Le cortège redescendit lentement vers la civilisation… il était temps, la nuit tombait et avec elle un froid piquant qui raidissait la végétation. Ce froid, poussé par le vent du nord, allait vite abaisser la température de la vallée, rendant le chemin glissant pour eux et dangereux pour le blessé.
Dans le bourg, beaucoup d’habitants rassemblés sur la place les attendaient et leur arrivée déclencha des applaudissements à la hauteur de l’inquiétude suscitée par l’événement.
Les voilà, ils ramènent Sylvio sur le brancard. Oh mon dieu le pauvre homme ! Il a beaucoup saigné, il en a plein la figure !
Ils entrèrent dans la chambre du régisseur et le posèrent délicatement sur le lit afin de lui administrer les premiers soins.
Il faut ligaturer sa jambe, elle est cassée… attends, on va découper sa culotte on y verra plus clair. Oh malheur, mais on voit l’os !
C’est pas très bon ! Il faut quand même déchirer son pantalon, il est sale et plein de sang.
Va donc scier trois manches à balai, tu feras des bouts d’un mètre, ainsi on maintiendra sa jambe bien droite. Marisia, tu peux nous faire chauffer de l’eau ? Je vais nettoyer la plaie.
Georgio s’adressa alors à sa femme.
Giovanna, sors la bouteille de prune du placard, la forte tu sais, celle ou tu verras marqué « eau de feu » sur l’étiquette. Un verre pour chacun de nous, les femmes comprises, ça nous donnera du cœur… et un autre verre pour nettoyer les plaies de notre pauvre Sylvio. Attends, je vais lui en faire goûter un peu.
Les cinquante degrés de la prune distillée à l’alambic du village réveillèrent un instant le régisseur ; il écarquilla les yeux, étonné de se trouver dans un endroit familier, et déclara d’une voix faible :
La jambe va mieux les amis, elle me fait moins mal. Il faisait tellement froid dans ce trou, je m’y suis endormi comme un ours dans sa tanière, merci d’être venus me chercher, sans vous je serais mort !
On a eu l’impression que tu as été attaqué par le loup ?
Oui, après ma chute peut-être, pour tout dire je ne sais pas trop. Peut-être un quart d’heure après, mais j’avais tellement mal que très vite j’ai perdu connaissance. Un peu plus tard je me suis réveillé avec de terribles douleurs, un loup affamé me mordait le visage ; j’ai empoigné mon coutelas avec rage et je lui ai enfoncé dans le corps et puis, plus rien, j’ai à nouveau perdu connaissance.
Tout à l’heure, tu nous disais « sans vous je serais mort » ? Tu es bien gentil, Sylvio, mais ce sont surtout les enfants tes sauveteurs, tu pourras les remercier ; je ne sais pas avec quel flair ils ont pu te retrouver, mais ils l’ont fait !
Le feu crépitait maintenant dans la cheminée et une douce chaleur emplissait la pièce, Sylvio était vivant et souffrait moins. La petite troupe regagna son domicile, le cœur léger…
Chapitre 2 – Le docteur de la vallée

Les mois passaient et pourtant le blessé était toujours alité. Chaque tentative pour le mettre debout déclenchait chez le régisseur de terribles douleurs et il demandait alors à regagner son lit.
Son patron Georgio Leonardi, inquiet de cette situation, avait fait monter le docteur de la vallée, mais celui-ci – certainement agacé par la difficulté du déplacement – avait jeté un œil distrait sur la déformation de la jambe et, après avoir griffonné une page d’ordonnance, avait tourné les talons et fouetté ses chevaux en direction de la ville.
Marisia, alors qu’elle nettoyait un matin cette plaie jamais refermée, sursauta en voyant apparaître sur le drap un flot de pus bleuâtre dégageant une odeur fade et nauséabonde. Cet épisode inquiétant parut contre toute attente inaugurer la guérison du régisseur. Il arborait maintenant un teint frais et l’appétit de Sylvio retrouvait enfin son ancienne vigueur ; rassurée, toute la maison se remit à vivre.
Malheureusement, l’embellie fut de courte durée. Sylvio hurlait à nouveau comme une bête lorsqu’il tentait de poser le pied à terre.
Les années succédaient aux années et la situation du malade, malgré les soins, ne changeait guère. Voilà deux ans que les enfants avaient extrait le blessé de sa crevasse hivernale et on commençait à insinuer que le régisseur s’était peut-être installé dans ce statut de malade où il se sentait bien.
Georgio Leonardi, devant la détresse financière de la famille Rossi, ne restait pas inactif : il avait pris en charge le coût des études de Giacomo et ce geste généreux obligea – on s’en doute – le jeune homme à être plus sérieux qu’il ne l’eut naturellement souhaité.
Ettore et Giacomo étaient maintenant adolescents et les difficultés de déplacement en montagne l’hiver avaient fait d’eux les pensionnaires d’une école catholique en bas de la vallée.
Chapitre 3 – Le Train des Merveilles

Ettore était attiré par la prêtrise. Très tôt, il s’était ouvert de cette orientation à son confesseur et celui-ci l’avait vivement encouragé. Cette vocation, loin de se tarir avec les années, occupait maintenant toutes ses pensées ; le garçon avait un espoir et un but… vite rejoindre Turin et entrer au grand monastère consacré à saint Michel.
À Tende, la vie suivait son cours rythmé depuis des temps immémoriaux par l’élevage de quelques vaches et la culture d’un petit lopin escarpé accroché à la montagne. Cette terre, malgré ses rudesses, les villageois la respectaient, car elle assurait à chacun vaille que vaille la soupe et le fricot de la survie. Nous étions en juin, le temps où les journées sont les plus longues, le temps aussi où l’on chantait et dansait sur la place, sous le palais Leonardi… le temps où l’on fêtait chaque année la récolte de la fraise et de la cerise.
La répétition des saisons et de leurs travaux auraient pu faire craindre une certaine monotonie ; il n’en était rien, car les événements ne manquaient pas dans ce petit bout d’Italie au pied des montagnes. La première de ces nouveautés, c’était l’installation au village d’une famille de la ville, des Français originaires du Nord, des Parisiens disait-on… Paris, beaucoup n’en avaient jamais entendu parler. Mais que venaient faire ces étrangers dans ce coin perdu dont ils ne connaissaient même pas la langue ? Sans aucun doute se cachaient-ils de quelque chose de pas très propre ! Par prudence, peu de personnes les fréquentaient. D’ailleurs, comment les approcher quand tout différait chez eux, les coutumes, la langue et la religion, pensez ! Ils ne fréquentaient pas la messe le dimanche. D’abord, ces gens-là, de quels subsides vivaient-ils ? La mère était seule et elle élevait deux enfants : Jacques, l’aîné, de l’âge d’Ettore et sa sœur, Emma, une fille beaucoup plus jeune. Tous les trois habitaient une des confortables maisons du quartier bas.
Plus que ces étrangers atterris on ne sait comment dans ces montagnes reculées, l’intérêt se portait à Tende sur une autre innovation, celle-ci formidable. Cet événement faisait la fierté des villageois… Cette nouveauté, c’était la construction de la ligne de chemin de fer… elle était depuis peu terminée. Dans la région elle avait nécessité des travaux titanesques comme par exemple le percement du formidable tunnel de Tende. Ce serpent souterrain, dans une nuit inquiétante, louvoyait – disait-on – sous la montagne pendant huit kilomètres.
Les hommes du village n’avaient pas suffi à la tâche, il avait fallu recruter dans la vallée et même beaucoup plus loin, jusqu’en Calabre pour trouver les bras nécessaires à la réalisation de ce projet.
Désormais, c’était fait : on pouvait prendre le train à la gare de Nice et descendre à Cuneo. Au milieu du trajet on avait aussi la possibilité, si on le souhaitait, de descendre à Breil et de monter dans un autre convoi pour se rendre à gare de Vintimille.
Comme dans la rue emplie de musique, le ton était à la fête au palais Leonardi. Georgio, le père de famille à peine rentré d’une visite de fermage, avait entraîné sa femme dans une danse improvisée au milieu du salon. L’exercice parut incongru à la mère de famille ; elle se prêta pourtant à cette épreuve, mais cela ne sembla pas la réjouir.
Il faut dire que Giovanna venait d’apprendre de la bouche de son mari qu’il envisageait de se rendre le lendemain à Nice pour ses affaires.
La famille possédait dans une rue étroite de cette ville un beau palais Renaissance de style génois et l’annonce de sa visite dans cette ville n’aurait dû poser aucun problème… il s’y rendait en général une fois tous les quinze jours. Ce soir, ce qui était nouveau et ce qui était inquiétant pour Giovanna, c’était qu’il utiliserait le train… oui elle avait bien entendu, il prendrait le train à la gare de Tende !
Toi Georgio, tu as toujours besoin de faire l’intéressant ! As-tu besoin de monter dans cette machine pour risquer l’accident ? Et si d’aventure la locomotive tombe en panne sous un tunnel ? On vous trouvera tous asphyxiés par le manque d’air et la fumée ! Autre chose, y as-tu seulement pensé ? Si la voiture verse dans la descente de la vallée, vous tomberez tous dans le ravin et qui viendra vous chercher dans cette profondeur ?
Il parvint difficilement à calmer le flot de paroles déversées par sa femme, mais avec le temps, le calme finit par l’emporter… Malheureusement, bien vite l’orage reprit avec force !
Ah non, ça il n’en est pas question, tu n’emmèneras pas Ettore. Tu le sais, il est fragile des bronches, il nous fera, j’en suis sûre, une crise d’asthme avec la fumée de la machine. Ce chemin de fer, le diable nous l’a envoyé, peux-tu me dire si on ne se débrouillait pas parfaitement avant ? Avait-on besoin de ce tas de ferraille ?
Les femmes italiennes sont réputées pour leur beauté, elles le sont aussi pour leur exubérance et leur extraordinaire sens du drame ! Tout était déjà organisé, mais Georgio ne pouvait encore lui avouer… Giacomo, l’ami de son fils, serait aussi du voyage.
Le lendemain matin, on les trouvait tous les trois endimanchés et alignés en rang d’oignons sur le quai de la gare, en direction de Nice.
On est en avance !
Georgio consulta l’heure avec difficulté, après avoir extrait de son gilet sa montre de gousset.
La locomotive majestueuse se présenta à l’heure dite devant les voyageurs ; elle était impressionnante. Elle crachait par une haute cheminée des volutes de fumée blanche et le mécanicien, penché vers l’extérieur, apparaissait aux voyageurs barbouillé de charbon. Il était dans cet état assurément méconnaissable pour sa famille, mais ses yeux étrangement bleus semblaient cependant épargnés par ce sombre maquillage. Ils en comprirent vite la raison lorsqu’ils le virent ajuster d’énormes lunettes ; cet instrument dont la glace était brouillée par la graisse le transformait alors en un insecte inquiétant.
Le brave homme allait certainement profiter de l’arrêt pour se débarbouiller, pourquoi ne profiterait-il pas de l’alimentation du monstre en eau fraîche pour se livrer à des ablutions personnelles ? Il n’en fut rien ; chez lui la saleté semblait statutaire.
Le temps passait et déjà le chef de gare impatient de lancer le convoi agitait son drapeau rouge ; il lança une longue roucoulade de son sifflet… L’heure n’était plus à la négociation, il fallait sans tarder sauter sur le marchepied et rejoindre les compartiments aux banquettes de bois.
Tende, Tende, attention au départ, les voyageurs doivent rejoindre leur wagon. Pour Vintimille, correspondance à Breil. Je dis Breil, changement de train pour Vintimille. Fermez les portières !
Comme à regret, le lourd équipage quitta la gare au milieu des chapeaux agités sur le quai. Il lâcha un formidable nuage de fumée puis les derniers visages penchés aux fenêtres s’effacèrent … ils étaient partis.
Triomphant et la moustache conquérante, Georgio s’adressa aux enfants en remontant la glace du compartiment.
Alors le progrès ! C’est quelque chose ! Vous avez vu la vitesse ? Bigre de bigre, pourvu que le mécanicien retienne bien la machine dans la pente, il ne faudrait pas que nous versions dans un virage.
Brusquement, la nuit interrompit le bavard ; il leva les yeux, ce qui sembla déclencher l’éclairage de trois ampoules trémulantes fixées au plafond.
Nous sommes dans le tunnel de Tende, huit kilomètres vous vous rendez compte les enfants ? Huit kilomètres sous la montagne, quel travail ! La dynamite, l’évacuation des pierres, sans compter le risque d’éboulement. Pas plus de dix ans, il n’a pas fallu plus de dix ans pour le construire. Ah, revoilà la lumière du jour, vous n’avez pas eu peur ?
Après une série d’arrêts dans de petites gares, où l’on voyait monter des paysannes de retour du marché ou un ecclésiastique vite plongé dans de pieuses lectures, et surtout après que les voyageurs se furent tordu le cou pour admirer des villages perchés comme des nids d’oiseau, le convoi s’immobilisa sagement sous la verrière de la gare de Nice. La locomotive, jamais rassasiée, eut tôt fait d’en enfumer l’espace.
Nous voici arrivés. Regardez cette verrière, elle a été réalisée par un architecte parisien à la mode de l’époque, enfin surtout à sa mode à lui. Entre nous, cette gare n’a pas grand-chose de provençal. Terminus ! Attrapez les valises, il faut descendre. Nous allons prendre un fiacre, Giacomo ne connaît pas notre maison, elle est située dans la vieille ville.
Les voyageurs sortirent de la gare sous une salve d’explications.
Cocher, pourrez-vous nous déposer rue Sainte-Réparate ?
La voiture traversa tout d’abord un paysage campagnard, parsemé de petites maisons basses entourées de jardinets, et bien vite l’habitat se fit plus dense. On croisa des automobiles et on vit des dames en chapeau protéger leur teint pâle sous le couvert d’une ombrelle brodée.
On est en ville, vous allez voir, ça va vous changer de la vallée de la Roya. Vous ferez attention en traversant les rues à ne pas vous faire renverser par une voiture ou un vélocipède !
Georgio frappa de sa canne au carreau pour signaler l’adresse au cocher.
Cocher ! C’est bientôt là, vous voyez la cathédrale sur la place ? Entrez dans la petite rue à cinquante mètres, cette grosse maison. Oui, vous pouvez nous laisser ici, merci Monsieur.
Un valet en livrée, le visage cireux et compassé, vint accueillir son maître en trottinant.
Mon maître, vous voici arrivé, mais nous ne vous attendions pas si tôt, comment avez-vous pu tenir une telle cadence avec le cheval ?
Le cheval, mais quel cheval ? Le secret, mon bon Alberto, s’appelle le chemin de fer. Nous sommes venus en train et moyennant une sérieuse toilette pour nous débarrasser de la poussière de charbon, nous serons en pleine forme pour profiter de la ville. En plus, nous n’éprouvons aucune fatigue, c’est d’un confort ce train !
Giacomo était impressionné. D’abord, la ville, lui il ne la connaissait pas, il n’était jamais sorti de ses montagnes ; et puis il y avait la maison Leonardi, et quelle maison ! Plus belle et plus grande que celle de Tende, elle occupait manifestement tout l’immeuble en façade et on pouvait, si on le souhaitait, faire entrer une calèche par le porche.
Ce qui était exceptionnel ici était caché et se situait derrière la bâtisse… la propriété comprenait un parc ! Quelle maison dans le vieux Nice pouvait prétendre bénéficier d’un si grand jardin ? Aucune, hormis celle de Georgio Leonardi !
Les voyageurs furent accueillis en haut du perron par le personnel. Cérémonieux, les employés firent une haie d’honneur pour l’arrivée du maître, jusqu’à la galerie d’entrée. Cette vaste pièce, au plafond peint à la mode génoise, distribuait de part et d’autre les salons du rez-de-chaussée. Ensuite, face au visiteur, s’imposait un escalier à double révolution dont les marches d’ardoise brillaient et contrastaient avec les balustres de marbre rose. Grâce à l’ascension de ce monument minéral on accédait sans fatigue au premier étage, où le regard découvrait deux grands salons de style Louis XVI parés de boiseries dorées, une cloison escamotable permettant de les réunir pour en faire une salle de danse.
La salle à manger, le bureau et le monte-charge de l’office complétaient cet équipement qui était éclairé par quatre grandes fenêtres de style Renaissance. On aurait pu craindre que ces lieux soient obscurcis par l’étroitesse de la rue, mais il n’en était rien, car on était à Nice, la ville où le soleil éclaire les cœurs et les maisons.
Vos chambres sont au second, Alberto va vous les montrer, suivez-le.
Le second étage était composé des deux appartements privés des maîtres. L’impassible porteur de valises déposa les bagages et prit congé des voyageurs.
Je retourne en cuisine aider Augustine, elle commence quoi qu’elle en dise, à sentir le poids des ans. Peu importe, nous allons essayer de vous servir un solide dîner de bienvenue.
Quelques minutes plus tard, rafraîchis et brossés, ils se retrouvèrent tous dans l’escalier en direction de la salle à manger.
Les serviteurs, considérant l’appétit des adolescents, leur servirent un dîner roboratif auquel Georgio lui-même fit grand honneur. Après avoir remercié la cuisinière ils sortirent, le pas un peu lourd, pour gagner leur chambre.
Chapitre 4 – Augustine et les deux bonnes

Huit heures plus tard, les garçons frais et dispos sautèrent hors de leur lit.
Diable, murmura Giacomo, mais je meurs de faim ! La ville, non, ce n’est pas possible ! C’est la campagne qui d’ordinaire ouvre l’appétit, je pense finalement que cette fringale est due à la joie de retrouver Augustine, elle est formidable cette cuisinière.
Encore émerveillé par la beauté des lieux, il se déplaçait le nez en l’air en contemplant les peintures des plafonds et les sculptures du palier… Il évita de justesse une chute dans l’escalier alors qu’Ettore sortait de sa chambre. Son ami, habitué des lieux, éclata de rire.
Ici c’est comme dans la rue, fiston ! Il faut savoir où on met les pieds ou on se brise les os.
Toujours impressionné par les lieux, Giacomo interrogea Ettore.
Il ne monte pas jusqu’au ciel cet escalier, il semble pourtant y avoir encore deux étages ?
Oui, encore deux étages mon gars, le palais est très grand. Au-dessus de nous logent les serviteurs de la maison et au-dessus encore ce sont les combles où sont aménagées les chambres des deux bonnes.
Hum, j’ai envie d’y monter voir, tu me montreras les portes ?
On peut monter tout de suite si tu veux, mais tu seras déçu si tu veux voir les filles, elles sont en bas à la cuisine, descendons, je vais te les présenter.
Ils rejoignirent le premier étage. Giacomo était émoustillé à l’idée de faire la connaissance des soubrettes qui n’étaient pas présentes à son arrivée et le jeune homme fantasmait sur leur beauté supposée. Ettore quant à lui souriait derrière sa moustache.
Bonjour père, qu’y a-t-il ce matin au petit déjeuner ? Je meurs de faim !
Avez-vous bien dormi les enfants ? Question un peu idiote, à votre âge on dort toujours comme des pierres ! Ce matin nous avons une bonne brioche aux œufs frais, Augustine l’a confectionnée hier soir pendant que vous dormiez.
Nous allons la saluer en cuisine, Giacomo est un peu perdu, ici il ne connaît personne.
Ils disparurent derrière une porte et le père continua à se noircir les doigts en feuilletant les pages du Réveil Niçois . Ce journal, en fin de matinée il en connaissait les moindres détails, les projets de travaux dans la ville, l’état de la voirie et pour finir… la rubrique nécrologique à laquelle il était très attaché.
Oh ! Le bonjour, monsieur Ettore, pour sûr vous avez encore grandi ! Mais ne serait-ce pas monsieur Giacomo, votre ami de Tende dont vous nous avez si souvent parlé ?
Je vais te le présenter Augustine ; sais-tu, c’est incroyable, nous avons le même âge exactement, nous sommes nés le même jour à Tende. Pour cela vois-tu, nous sommes très proches, ce qui ravit mon père, et si un jour une fille tente de nous séparer, ça ira mal ! D’ailleurs elle n’est pas prête de montrer le bout de son nez celle-là. Si elle essaye, je la tuerai !
Holà ! Comme vous y allez monsieur Ettore, les jeunes filles sont plus malignes que vous ne le pensez ! Avant de la tuer, attendez donc de la connaître !
La connaître, Augustine, il n’en est pas question. Je ne veux pas entendre parler de filles, les filles je ne les aime pas !
Ah bon, vous verrez, vous changerez d’avis avec le temps.
Elle fut alors secouée d’une quinte de rire spasmodique et incoercible qui souleva en cadence sa lourde poitrine. Par moments son gosier entrait dans la danse, laissant s’échapper de petits cris qui évoquaient les glapissements d’un chiot.
Votre père, monsieur Ettore, est très attaché à votre amitié et s’il nous parle de vous, obligatoirement nous avons des nouvelles de monsieur votre ami.
Augustine je t’en prie, évite les « Monsieur » pour parler à Giacomo !
Comment c’est-y ? Je vas tout de même pas l’appeler Madame !
Giaco trouva instantanément le personnage sympathique et il tendit la main à la cuisinière en souriant.
Au plaisir de vous connaître, Augustine.
Giaco, maintenant tu connais Augustine ; eh bien tu ne pourras jamais l’oublier ! Je te présente Alberto le régisseur et cocher de la maison et voici les deux servantes-chambrières, Clara et Lucia. Clara est chez nous depuis peu, elle est jeune, mais très déterminée dans tout ce qu’elle fait. Quant à Lucia, elle travaille à la maison depuis dix ans, elle ne parle que le napolitain, il faudra t’y faire.
Ils saluèrent chacune et chacun et Giacomo remarqua que lorsque ce fut le tour de Clara, les joues de la jeune fille rosirent au contact de la main d’Ettore ; il resta discret et ne s’attarda pas sur ce petit phénomène émotionnel.
Ce matin-là, les hommes devaient assister à une messe offerte par Georgio Leonardi pour le retour à la santé de son régisseur de Tende.
Ils pénétrèrent dans l’église du Gesù consacrée à Jacques-le-Majeur ; le bel édifice baroque était situé sur une petite place non loin de leur rue.
À l’intérieur, la richesse des ors et la profondeur des bleus de la voûte éclairaient la nef d’une lumière irréelle. Impressionné par la beauté du lieu, chacun se plongea dans la prière… ou dans ses réflexions…
Ettore, pourtant pieux, pensa à Clara dont il chassa rapidement l’image du corps odorant trop près de lui. Elle avait pour habitude d’exhiber en sa présence son corsage entrebâillé et bien souvent il en était gêné… comment lui expliquer ? Il s’efforça de se concentrer pour retrouver l’image de la vierge souriante dans sa naïve pureté.
Georgio, lui, se remémorait son village de Tende et cette journée d’été alors qu’il avait vingt-cinq ans : cet après-midi-là, il avait trahi Sylvio, son régisseur et son ami. Comment avait-il pu… ? Il chassa ce souvenir honteux comme s’il avait voulu exorciser une image du diable.
Giacomo, quant à lui, pensait à son père. Depuis maintenant deux ans il n’avait pas quitté le lit, il avait perdu beaucoup de poids et mangeait comme un oiseau. Le robuste travailleur piémontais ressemblait désormais à un triste pantin qui dormait une grande partie de la journée et ne disait pas plus de vingt mots par semaine.
Ils sortirent tous trois pensifs à la fin de la messe, chargés de leurs préoccupations. Ils avaient communié dans une des petites chapelles latérales, mais, loin de se sentir soulagés, ils restaient enfermés dans leur monde, chacun portant sa souffrance…
Chapitre 5 – La jetée-promenade

Après un copieux déjeuner campagnard orchestré par une Augustine toujours aussi généreuse, ils sortirent pour une promenade digestive sur le chemin des Anglais, en bord de mer. Le lieu était depuis longtemps très fréquenté, jeunes et moins jeunes se retrouvant là pour déambuler ou pour rêver assis sur un banc. Cette longue promenade dessinée comme un croissant de terre embrassant la mer, si l’on voulait être vu, si l’on voulait être reconnu, bref, si l’on voulait être Niçois, il fallait l’arpenter des journées entières.
Attirées par la beauté de ce que l’on nommait ici la baie des Anges, de jeunes élégantes rivalisaient de toilettes et d’ombrelles fleuries. On en voyait même sortir « en cheveux », le fume-cigarette planté fièrement sur une bouche carminée.
On ne verrait pas ça à Tende. Chez nous, les jeunes femmes ont plus d’éducation !
Voyez-vous, Père, ce qui a changé dans la société, ce ne sont pas tant les machines, ce sont les femmes.
Georgio s’enflamma.
J’en suis bien convaincu ! Le droit de vote ! Vous vous rendez compte ! Elles réclament le droit de vote, où va-t-on, je vous le demande ?
Ettore essaya de le calmer.
Sur la Riviera, ce qui a modifié les comportements ce sont aussi les facilités de déplacement avec le train. Le « rapide » dépose maintenant dans la ville et sans effort des hivernants anglais, français ou belges aimantés par la douceur de notre climat. Ils sont riches, souvent très riches, et leurs filles n’ont pas reçu une éducation semblable à celle des nôtres.
Bah, parlons d’autre chose. Giacomo, je vais te montrer un lieu charmant que tu ne connais pas, tu vas voir c’est très beau. Ettore, lui, est un habitué de Nice et il connaît bien cet endroit.
Georgio était intarissable. Il parlait, faisait de grands gestes et montrait la baie du bout de son cigare.
Avançons encore quelques pas, tu ne seras pas déçu. Attention en traversant la rue, ces voitures roulent à une telle vitesse ! On parlait tout à l’heure de déplacements par le train, mais il y a pire encore. J’ai lu dans le journal le récit d’intrépides automobilistes : ces gens-là n’hésitent pas à se lancer avec leur bolide de Paris jusqu’ici, vous vous rendez compte ! Ils possèdent à bord de leur machine un chronomètre leur permettant de connaître leur moyenne horaire et toutes sortes de choses, mais j’en ai oublié la moitié !
Ettore interrompit son père avant qu’il ne s’embrouille dans une forêt de détails techniques.
Mais Père, vous promettiez tout à l’heure à Giacomo de lui montrer « quelque chose de beau et de typique de Nice ». Nous ne voyons rien venir à l’horizon !
Exact mon fils, ces automobiles me font perdre la tête ! Giacomo, je vais te montrer la jetée-promenade et son casino ; tout cela, tu verras, est bâti sur la mer. Oui, sur l’eau, comme un bateau !
Le pas un peu lourd, ils avançaient lentement vers ce nouveau décor posé sur la mer. Les promeneurs ici étaient plus nombreux et tous admiraient la merveille des merveilles… la jetée-promenade.
Fier de montrer ses compétences, Georgio reprit ses explications.
Cet établissement, m’a-t-on dit, est le deuxième du genre édifié au même endroit. Le premier, trois jours après son inauguration, s’embrasa comme une poignée d’allumettes et disparut dans les flots. Celui-ci a été construit avec une architecture beaucoup plus résistante.
Georgio souleva son chapeau en croisant une élégante.
Cette jetée est un lieu de réjouissances où cohabitent un casino, plusieurs restaurants, des commerces de colifichets et une vaste salle de musique où l’on peut danser aux accords d’un orchestre. Tout a été refait à l’image du premier édifice et à cet endroit on peut faire ses courses, danser, jouer à la roulette ou boire un verre entre amis.
Ils arrivaient à la passerelle d’accès. La bâtisse était impressionnante. Un dôme de grande dimension coiffait l’édifice et on entendait au travers des baies ouvertes sur la mer les accords d’un orchestre de chambre se préparant pour le concert du soir.
Les trois hommes déambulèrent sur le vaste ponton puis pénétrèrent dans l’enceinte du casino ; là, des convives attardés bavardaient en terminant leur repas au restaurant-terrasse. Le visage des messieurs était congestionné et contrastait avec le teint pâle de leurs compagnes. Ces dames à la mode du temps se protégeaient de l’astre solaire grâce à des chapeaux à large bord qu’elles ne quittaient jamais.
Abreuvés de grand air, ils regagnèrent la petite rue Sainte-Réparate. Chacun se retira dans sa chambre pour se rafraîchir et se préparer à descendre au salon, où ils avaient coutume de lire une heure avant le dîner.
Ettore et Giacomo furent prêts les premiers et à grand bruit ils dévalèrent l’escalier en bavardant.
En passant devant la glace vénitienne, ils s’étonnèrent une fois de plus de leur ressemblance. On aurait dit deux frères.
Chapitre 6 – L’automobile Renault

Giacomo lissa sa moustache naissante en contemplant son image et brutalement il éclata de rire.
Tu as vu, lorsque tu as salué Clara elle était rouge comme une pomme ! Tu n’aurais pas eu une petite aventure avec elle ? L’idée ne lui déplairait pas à la coquine, il suffit de voir les regards furtifs jetés sur son Ettore !
Le jeune Leonardi n’arrivait pas à cacher son trouble ; un instant il resta muet et cramoisi puis s’enhardit.
Giaco, comment peux-tu penser à une aussi improbable histoire ? Tu es fou ! Mais, vraiment, ça ne tient pas debout ! Un jour je t’expliquerai et ce jour-là tu mesureras l’énormité de tes propos.
Giacomo fut étonné par le ton de gravité mis dans la réponse de son ami.
Ah bon, je ne pensais pas te vexer, c’était pourtant pas méchant. Si je t’ai blessé, je te demande pardon.
Je te donne l’absolution. Allez en paix, mon fils et surtout ne pêchez plus !
Le dîner fut animé et joyeux. Les convives dévorèrent comme toujours les plats d’Augustine. Cette dernière, contrairement à son habitude, servit elle-même à table ; elle souhaitait entendre les plaisanteries des jeunes et, si c’était nécessaire, y répondre.
En fin de soirée, Georgio se leva le premier pour saluer l’assistance avant de regagner sa chambre.
Les enfants, demain vous le savez nous rentrons à Tende, soyez prêts à neuf heures précises. J’ai réservé une voiture automobile, elle nous déposera à la gare.
Cette nouvelle fut accueillie par les deux adolescents comme un cadeau royal. Une automobile, ils n’avaient jamais mis les pieds dans une de ces merveilleuses machines. D’ailleurs, comment auraient-ils pu grimper sur ces pétaradantes voitures ? On en voyait en ville, mais rarement à la campagne et jamais en montagne.
Plus rien ne comptait maintenant pour eux : ni lever les yeux vers le plafond peint au XVIII ème siècle de la salle à manger, ni les baisser vers le corsage de Clara généreusement offert. Demain matin ils allaient voyager jusqu’à la gare dans une automobile et ils ne pensaient qu’à cela. Ils remercièrent Georgio et rejoignirent leur chambre où ils ne furent pas longs à s’endormir.
*/*
Le lendemain matin, les deux garçons battaient la semelle devant la maison.
Mais que faites-vous sur le trottoir à huit heures du matin ? Vous attendez déjà l’auto ? Elle n’arrivera pas avant neuf heures, nous avons le temps, croyez-moi. Le départ du train est annoncé pour dix heures trente.
Nous nous sommes postés là pour voir si d’autres automobiles passent dans la rue et pour en reconnaître la marque.
À huit heures et demie, un rutilant taxi de couleur bordeaux avec des ailes noires s’immobilisa devant les deux jeunes gens.
La famille Leonardi, s’il vous plaît, pour la gare de Nice ?
Oui Monsieur, je demande à mon père de sortir, en fait nous vous attendions pour neuf heures, je vais le prévenir.
Bien, jeune homme, dans ce cas je ne stoppe pas le moteur. Avant de partir, j’ai rempli le réservoir de gazoline, voyez-vous jeunes gens je pourrais si je le désirais circuler toute la journée avec cette réserve et rentrer chez moi ce soir à Saint Jean Cap Ferrat.
Monsieur s’il vous plaît, c’est une automobile de quelle marque ?
De quelle marque, Messieurs ! La meilleure des marques, c’est une automobile de la compagnie Renault, une fabrication française. Ah, voilà votre père je suppose.
Bonjour chauffeur ! À la gare de Nice s’il vous plaît.
Le « scarabée » au pétrole s’ébranla dans un nuage bleuté et bientôt le chauffeur joua de la corne pour appeler à la raison une voiture à cheval prenant ses aises au milieu de la route. Plus loin, un vélocipédiste fit grommeler le pilote : l’imprudent traversa la voie devant le taxi en admirant les nuages. Enfin, on put voir une vieille dame en dignité derrière son ombrelle ; elle leva les bras au ciel à l’arrivée de la Renault pour intimer au chauffeur de la considérer, car elle avait l’intention de traverser le carrefour.
Un quart d’heure plus tard, le taxi pointa son museau devant la façade de la gare. Le chauffeur stoppa l’engin, fier comme le matador ayant vaincu la bête, et déposa les valises devant l’entrée du bâtiment.
À vous revoir, bourgeois, voici mon adresse et mon numéro de téléphone, car j’ai le téléphone. J’aime la modernité, moi, je ne suis pas comme mon beau-frère. Lui, il en est resté au télégraphe !
Georgio se procura des billets en direction de la gare de Tende et il les exhiba, triomphant, en les brandissant devant les enfants.
J’ai pu obtenir des titres de première classe, vous verrez c’est encore mieux.
Après avoir fait poinçonner le précieux sésame par un employé à l’œil torve, ils gagnèrent le quai d’embarquement.
Résignée et comme assoupie, la loco laissait s’échapper par intermittence une volute de fumée blanche. Manifestement, elle attendait sa clientèle.
Un employé de la gare, juché sur le ventre de la royale machine, en astiquait les cuivres. De sa chaudière imposante le monstre laissait échapper des liquides incertains, comme s’il affirmait par ces écoulements l’indiscutable évidence de son opulence.
On me l’avait dit les enfants, les premières, c’est autre chose ! Vous avez vu les fauteuils ? Du velours et au sol le pied s’enfonce dans une moquette. Attention nous allons partir, cette fois-ci ce sera de la montée, nous allons gravir une dénivellation de mille mètres et traverser de nombreux tunnels. Certains sont taillés dans la montagne en forme d’hélice permettant au train de grimper en altitude, comme si on empruntait un escalier en colimaçon !
Enfin Père, les tunnels ce seront les mêmes, nous les avons connus à l’aller !
Oui peut-être, monsieur-je-sais-tout, mais dans l’autre sens ce n’est pas pareil !
Les voyageurs parlaient entre eux, très excités, et ils ne tarissaient pas de superlatifs après avoir écouté les prouesses techniques des ingénieurs et des ouvriers. Ces gens avaient arraché de leur cerveau et de leurs bras cette merveilleuse réussite et on pouvait justement l’appeler le Train des Merveilles.
Malgré la rudesse de l’effort, la locomotive accrochée à la montagne, de viaduc en tunnel hissa les wagons jusqu’à Tende, lieu de leur destination.
Chapitre 7 – Adieu Sylvio, adieu Marisia

Sur le quai attendaient les mères d’Ettore et de Giacomo… ils eurent la surprise de les trouver habillées en grand deuil.
Marisia pleurait et baissait les yeux lors de l’arrivée du train. À peine avaient-ils fait quelques pas que Giovanna, l’épouse de Georgio Leonardi, se précipita et prit Giacomo par le bras.
Mon grand, laisse-moi te dire, ta mère en est incapable ! Sylvio, ton papa aimé de tout le village, nous a quittés hier dans l’après-midi. Il n’a pas souffert, car il s’est très probablement éteint dans son sommeil.
Le jeune homme sentit ses genoux se dérober sous lui. Depuis longtemps il craignait le pire, mais là, il était devant la cruelle évidence et ne savait comment l’affronter. Sylvio, celui qui lui avait appris à chasser et à courir dans la campagne… et puis, ce sourire coiffant un corps d’athlète… Il ne pouvait imaginer son absence à ses côtés.
Ta mère l’a retrouvé inerte dans son lit et depuis cette découverte elle est dans cet état, elle ne parle à personne et ne se nourrit pratiquement plus ! Surtout, tu verras ce regard inquiétant, un visage au-delà de la douleur, une dureté de pierre insensible aux autres, elle me fait peur…
Le jeune homme, malgré la lourdeur de sa peine et cherchant un réconfort, essaya de prendre sa mère dans ses bras.
Maman, c’est moi ton fils, laisse-moi t’embrasser. Notre pauvre Sylvio, mon papa… si j’avais pu imaginer, je ne serais pas parti, je serais resté avec toi.
Marisia, noire, butée et étrangement pâle, ne lui adressa pas le moindre regard.
Mère je t’en supplie, même si tu me reproches de ne pas avoir été là pour t’aider, parle-moi, dis-moi quelque chose.
Il s’approcha de sa mère et voulut une nouvelle fois la serrer dans ses bras. Celle-ci se dégagea alors d’un geste violent, poussa un cri de bête puis se retourna et quitta la gare.
Le petit groupe la suivit en silence. Pour tous, à la peine d’avoir perdu Sylvio s’ajoutait l’inquiétude de ne plus comprendre Marisia, dont le cerveau paraissait égaré dans un monde étranger auquel ils n’avaient pas accès.
Georgio Leonardi et Ettore accompagnèrent Giacomo jusqu’à la maison du mort. Ils le découvrirent serein, presque souriant, allongé sur le lit de sa chambre. Sylvio paraissait tellement amaigri… plus encore qu’avant leur départ, aujourd’hui il flottait avec un cou d’oiseau dans son costume noir de cérémonie. Lui non plus ne les regardait pas, lui aussi était parti pour une autre planète… peut-être la même que celle de Marisia.
Son fils, devant cette statue allongée déjà si lointaine, fut encore plus conscient de la réalité : il ne reverrait donc plus jamais son cher papa ! Il jeta un œil sur le masque mortuaire, caricature de l’homme qu’il avait connu, et s’agenouilla en pleurant, la tête dans les mains pendant de longues minutes. Ettore et son père, eux aussi très émus, se retirèrent alors en silence sans pouvoir saluer Marisia, qui avait disparu.
En rentrant chez eux, les yeux rivés sur les dalles disjointes de la chaussée, le père et le fils Leonardi n’échangèrent que quelques mots… À vrai dire le décès du régisseur ne les étonnait guère ; il ne mangeait plus depuis des mois et n’avait pas quitté son lit depuis deux ans. Cette mort les rendait surtout conscients de leur propre fragilité et eux non plus n’échapperaient pas au sort commun. Georgio le premier rompit le silence.
Il va nous manquer et nous manquer à tous, car sa vie était une partie de la nôtre.
Oui papa, je revois encore ce bon parrain, le jour de ma communion solennelle, je revois ses yeux doux lorsqu’il m’a offert ma première montre.
Tu vois, mon garçon, je me reproche aujourd’hui de ne pas avoir suffisamment fréquenté son chevet, de ne pas l’avoir écouté… je suis un égoïste !
Sylvio était mort d’une infection. Il n’avait jamais pu mettre pied à terre depuis le jour où les deux enfants l’avaient découvert au fond d’une crevasse et la plaie jusqu’à sa mort avait laissé s’échapper un pus bleuâtre dont l’odeur envahissait la maison. Georgio se disait que peut-être son régisseur aurait pu être sauvé si on l’avait amputé de sa jambe malade. Il s’entendit murmurer.
Il est bien temps d’y penser, imbécile !
Il prit en charge les obsèques et organisa la messe d’enterrement à la collégiale Notre-Dame de l’Assomption, tout en haut de la vieille ruelle médiévale.
Cette superbe église baroque affichait sur son fronton, sculptés dans un linteau de pierres brunes, les douze apôtres du Christ. Cette entrée protectrice avait toujours impressionné Giacomo et il sentait sur sa tête, en franchissant le seuil de l’édifice, le jugement des douze sages sur ses innombrables bêtises d’enfant.
Après la messe, le cercueil porté par six solides gaillards du village gravit les hauts quartiers pour rejoindre le cimetière établi sur l’esplanade de l’ancien château.
On mit Sylvio en terre, mais lors de cette inhumation, on ne vit point Marisia…
Les semaines passaient et, de temps à autre, on découvrait en poussant le rideau de la fenêtre, la silhouette furtive de la veuve filant au cimetière. On le savait maintenant, elle ne voulait parler à personne.
À la maison, Giacomo faisait la cuisine, mais sa mère ne mangeait pas et surtout – il venait de s’en rendre compte –, elle visitait la cave où elle consommait en cachette le vin mis en réserve par son mari.
Un matin, il ne la trouva pas malgré une recherche approfondie dans tout le village. Escorté d’Ettore, il explora les alentours du bourg. Les deux garçons montèrent ensuite au vallon de la Minière et entrèrent dans la Vallée des Merveilles, en direction du mont Bégo. Tous leurs efforts furent vains et jamais ils ne découvrirent la moindre trace de la fugitive.
Le soir et jusqu’à tard dans la nuit, Giacomo meublait sa solitude en fouillant la maison à la recherche d’un indice pouvant le rassurer ou l’aider à comprendre sa mère. Jusque-là, ses recherches n’avaient donné aucun résultat. Une nuit pourtant, il fut surpris de découvrir sous une pile d’assiettes dans la cuisine un papier froissé plié en quatre et griffonné en langue piémontaise. Il le lut avec difficulté.
Mon petit Giacomo que j’aime.
La vie est pour moi bien difficile sans mon Sylvio. Tu sais, cet homme était ma conscience et mon amour. D’ailleurs ma vie, ma vraie vie, a commencé le jour où je l’ai rencontré. Sylvio je lui devais tout, le pain que je mangeais, l’air que je respirais et le toit qui protégeait ma tête les jours de pluie.
Sylvio je lui devais l’amour et je lui devais aussi la fidélité d’une femme honnête. Aujourd’hui cet homme tout amour est près du seigneur… et il sait. Je dois m’expliquer, je dois lui dire, je veux tout lui faire connaître. Tu le sais comme moi, nous ici au pays de Tende, si nous voulons rejoindre le pays des dieux nous en connaissons le chemin, personne n’a plus de facilité que nous pour y accéder. Depuis près de trois mille années avant la naissance du Christ, les humains se tassent dans notre région au pied du mont Bégo pour être précisément plus près des dieux. Je n’ai plus rien à faire ici, je rejoins Sylvio pour lui dire…
Giacomo, mon grand garçon, continue à bien travailler en classe comme tu l’as toujours fait et surtout n’oublie jamais ton père, il t’aimait tant.
Peut-être par moments auras-tu aussi une pensée pour moi qui t’ai conçu, t’ai élevé et étais si fière de mon fils. Ne nous disons pas adieu, dans les grands moments de ta vie, tu le sentiras, je te tiendrai la main, je serai toujours là silencieuse derrière la porte… au plus près de toi.
Marisia, ta mère qui t’aime.
Giacomo, effondré, pleurait assis sur une chaise de la cuisine. Il revoyait maintenant une image de sa mère et cette image l’avait terriblement frappé. Tous les après-midi et toutes les nuits précédant l’enterrement de Sylvio, Marisia restait allongée sur le lit au plus près de la dépouille de son mari. À ce moment il s’était dit : « Ma pauvre mère perd la tête… » En fait, il le savait maintenant, elle était bien folle, mais folle d’amour !
Il ne put dormir de la nuit et le matin suivant il raconta sa découverte à Ettore.
Ils coururent alors la montagne pendant une semaine, mais ne découvrirent pas Marisia… elle avait à n’en pas douter emprunté le sentier des dieux en haut du mont Bégo.
Un soir, alors qu’il sortait de chez son ami, il vit entrer dans le village un bien triste cortège. Le garde forestier et un guide de randonnée avancèrent vers lui, le béret à la main et le regard baissé.
On a retrouvé ta pauvre maman dans la ravine de la Palud. À coup sûr elle sera tombée du mont Saignette. Nous ne pourrons pas la ramener ce soir, car la nuit va tomber, demain nous irons la chercher, ne crains rien, nous l’avons protégée par une couverture et des pierres à cause des bêtes.
Ils consolèrent Giacomo de leur mieux, mais le mirent en garde.
On y retournera seuls ! Mon pauvre garçon, pour toi ce ne serait pas possible, le menuisier nous accompagnera avec le cercueil. Crois-nous, petit, garde de ta mère le souvenir que tu as en mémoire.
Giacomo, brisé par la douleur, les salua d’un murmure et retourna à la maison Leonardi. Dans la solitude de la galerie d’entrée il s’effondra, écrasé par le chagrin. Après quelques instants, il parvint à se maîtriser et frappa à la porte de la chambre de son ami.
Ils ont retrouvé ma mère, elle est tombée dans un ravin au pied du mont Bégo, il n’y a plus rien à faire. Demain ils iront la chercher avec le menuisier.
Mon pauvre Giacomo comme je te plains, perdre ses parents aussi vite, alors qu’on les pensait indestructibles. L’accident de ton père a tout déclenché ! Entre t’asseoir un moment dans ma chambre, je préviens en cuisine. Ce soir tu dîneras ici, mon père va être profondément peiné de cette mort, car il aimait beaucoup ta mère.
Ettore s’assit à ses côtés sur le lit et l’attira à lui affectueusement.
Je t’aime beaucoup, Giaco. Reste près de moi, à deux, nous serons plus forts pour affronter la vie.
Le jeune orphelin fut invité à dîner par Giovanna. Elle lui expliqua qu’il supporterait mal la solitude funèbre de sa maison.
Chapitre 8 – La confession de Georgio

Une nuit noire et hostile enveloppait le village et les rues silencieuses semblaient livrées aux œuvres du Malin.
Ils étaient tous les quatre attablés dans la salle à manger, le visage sombre et les yeux baissés. Georgio Leonardi leur parla de l’organisation des obsèques puis, soudain solennel, demanda aux personnes qui assuraient le service de les laisser seuls.
Après s’être assuré qu’aucune oreille indiscrète n’était collée derrière la porte, le maître de maison scruta l’assemblée.
Giovanna, ma chère épouse,

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