La ressuscitée
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La ressuscitée

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Description

Après avoir connu dans sa chair la douloureuse épreuve de l'excision, une femme subit une intervention chirurgicale qui la ramène à la vie et à l'amour. Journaliste de renom, Abdou Latif Coulibaly aborde avec délicatesse et franchise le problème des mutilations sexuelles. Raconté par un homme, ce livre apparaît comme un des meilleurs témoignages sur la condition féminine africaine. Un roman fiévreux, palpitant, à lire absolument.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 décembre 2007
Nombre de lectures 151
EAN13 9782336276663
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0101€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

© L’Harmattan, 2007
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296042926
EAN : 9782296042926
Sommaire
Page de Copyright Page de titre Encres Noires - Collection dirigée par Maguy Albet 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33
La ressuscitée

Abdou Latif Coulibaly
Encres Noires
Collection dirigée par Maguy Albet
N°300, Marie Ange EVINDISSI, Les exilés de Douma. Tome 2, 2007.
N°299, LISS, Détonations et Folie, 2007.
N°298, Pierre-Claver ILBOUDO, Madame la ministre et moi, 2007.
N°297, Jean René OVONO, Le savant inutile, 2007.
N°296, Ali ZADA, La marche de l’esclave, 2007.
N°295, Honorine NGOU, Féminin interdit, 2007.
N°294, Bégong-Bodoli BETINA, Ama Africa, 2007.
N°293, Simon MOUGNOL, Cette soirée que la pluie avait rendue silencieuse, 2007.
N°292, Tchicaya U Tam’si, Arc musical, 2007.
N°291, Rachid HACHNI, L’enfant de Balbala, 2007.
N°290, AICHETOU, Elles sont parties, 2007
N°289, Donatien BAKA, Ne brûlez pas les sorciers..., 2007.
N°288, Aurore COSTA, Nika l ’ Africaine , 2007.
N°287, Yamoussa SIDIBE, Saatè, la parole en pleurs, 2007.
N°286, Ousmane PARAYA BALDE, Basamba ou les ombres d’un rêve, 2006.
N°285, Abibatou TRAORÉ KEMGNÉ, Samba le fou, 2006.
N°284, Bourahima OUATTARA, Le cimetière sénégalais, 2006.
N°283, Hélène KAZIENDÉ, Aydia, 2006.
N°282, DIBAKANA MANKESSI, On m’appelait Ascension Férié, 2006.
N°281, ABANDA à Djèm, Á contre-courant, 2006.
N°280, Semou MaMa DIOP, Le dépositaire ,2006.
N°279, Jacques SOM, Diké, 2006.
N°278, Marie Ange EVINDISSI, Les exilés de Douma, 2006.
N°277, Assitou NDINGA, Les marchands du développement durable, 2006.
N°276, Dominique M’FOUILOU, Le mythe d’Ange, 2006.
N°275, Guy V. AMOU, L’hyène et l’orfraie, 2006.
N°274, Bona MANGANGU, Kinshasa. Carnets nomades, 2006.
N°273, Eric Joël BEKALE, Le cheminement de Ngniamoto, 2006.
N°272, Justin Kpakpo AKUE, Les canons de Siku Mimondjan, 2006.
N°271, N’DO CISSE, Boomerang pour les exorcistes, 2006.
N°270, Français BIKINDOU, Des rires sur une larme , 2005.
N°269, Bali De Yeimbérein, le « Baya », 2005.
N°268, Benoît KONGBO, Sous les tropiques du pays bafoué, 2005.
N°267, Frédéric FENKAM, Safari au paradis noir, 2005.
N°266, Frieda EKOTTO, Chuchote pas trop, 2005.
N°265, Eric Joël BEKALE, Le mystère de Nguema. Nouvelles, 2005.
1
W onha tarde à sortit de sa torpeur matinale. Pourtant, un flot impressionnant d’hommes et de femmes se dirige vers le centre médical. Le paludisme fait des ravages dans la bourgade et dans tous les villages environnants, en cette période de l’année. L’épidémie a atteint dans la zone des pics nulle part égalés dans le royaume.
La charrette croisée à la sortie de la bourgade par le véhicule du colonel Dioumaye roulant en direction de Ndioufène, remonte une petite ruelle qui ceint un immense espace peuplé de fromagers et de caïcédrats, pour rallier le centre médical de Wonha, situé en contrebas des agglomérations.
Ce centre médical repose sur un monticule de terre, en réalité un gros rocher adossé au pied d’un bolong du Marloubé. Le mur arrière est léché par intermittence, à la faveur du mouvement des vents, par les eaux calmes du bolong arrosant depuis des lustres toute la localité.
Wonha renvoie par son site l’image d’un extraordinaire havre de plaisance nautique. Perché en haut du centre médical qui surplombe ce bolong, on suit du regard l’eau se faufilant dans les méandres de son cours et cheminant en direction de l’embouchure du fleuve située à une trentaine de kilomètres de là.
Les écluses laissent à peine voir l’élément liquide, du fait de cette végétation de mangrove qui accompagne son écoulement jusqu’à l’entrée de la mer. De la porte d’entrée principale du centre médical, on contemple ce beau spectacle.
La charrette arrivant de Ndioufène vient de la franchir. Elle est maintenant immobilisée au milieu de la cour. Un jeune homme est solidement accroché à sa carrosserie. L’endroit grouille de monde. Le garçon debout n’a d’yeux que pour le corps immobile de sa mère. Depuis l’aube, c’est sa position.
Le transport de la femme vers le centre médical par cette charrette a pris plus d’une heure. Comme par hasard, les deux véhicules de transport en commun, communément appelés « horaires » et qui d’habitude passent la nuit dans le village ne sont pas venus la veille.
Le regard de Mbassa est figé, fixé sur la jambe de sa maman, cette plaie ouverte, dont le sang s’est encroûté, et au-dessus de laquelle est posé un garrot de fortune. Le venin ne doit surtout pas remonter le corps.
Une scène insoutenable ! Des paroles s’échappent, dans un murmure, des lèvres de la femme allongée. Elles ponctuent des gémissements, laissant deviner la profonde douleur qui l’étreint. Quelques gestes assez mal coordonnés. Comme si elle suppliait son mari et son fils de la soulager. Ils sont impuissants et de plus en plus gagnés par le désespoir. Quelques minutes après son arrivée, Diakher, c’est son nom, a été admise dans une petite salle attenante au bureau du médecin-chef de centre. Elle y est conduite par son mari Mabèye et Mbassa, son fils aîné.
Sa sœur, venue aussi avec elle, veille, debout, au pied du lit. Mbassa entre et sort, son père également. Ce va-et-vient incessant traduit le désarroi de la famille et l’état psychologique de ses proches.
Ils évaluent, tous, la souffrance de la femme et mesurent les risques liés à la morsure du serpent rouge. L’angoisse les étreint et la peur les anéantit tous. Dado, la soeur de Diakher pleure.
L’infirmier-major et le médecin s’affairent maintenant autour de Diakher. Ils viennent de lui retirer le garrot pour le remplacer par un autre plus approprié. Ils lui ont longuement nettoyé la plaie. Le pied et la jambe n’en finissent pas d’enfler.
Le venin prend davantage possession du corps de la patiente. Les heures de Diakher semblent comptées. Le centre médical ne dispose pas de sérum, le produit vital dont dépend la survie de la femme. Personne ne peut dans l’immédiat en informer la famille.
La morsure risque d’être fatale. Aucun dispensaire ni centre médical ou hôpital de la région n’en dispose. La rupture de stocks a été signalée depuis plus de deux mois. Les autorités compétentes n’ont jamais réagi.
Les crédits destinés à l’achat de certains médicaments sont épuisés. Depuis fort longtemps. L’approvisionnement des structures sanitaires du royaume concernant certains produits pharma-ceutiques est insuffisamment pris en charge par des populations abandonnées à elles-mêmes. Seuls certains types de produits de consommation courante y sont disponibles. Et en quantité insuffisante.
Au village, personne ne doute que Diakher va mourir. Depuis la nuit des temps, personne n’a jamais survécu à la morsure d’un serpent rouge. Cette mort est programmée par les esprits des ancêtres. La couleur du serpent en est le signe. Wanini, le féticheur en chef du village, s’était opposé au transfert de Diakher dans un centre médical.
Pour lui, la science des hommes ne peut en aucune façon triompher de la puissance des esprits. Le serpent rouge n’est pas un reptile ordinaire. Il est la réincarnation des ancêtres. Ceux-là parlent à travers lui. Ils l’envoient délivrer un message aux vivants.
La morsure de ce reptile indique, en effet, aux vivants les exigences et désirs des morts. Il choisit un agneau de sacrifice pour la protection de la communauté. Celle-ci sait reconnaître son oeuvre. Il la signe, en déposant ses dents dans la plaie de sa victime. Face à lui, les esprits et les féticheurs sont impuissants.
Toute victime de ce reptile doit mourir. Qui plus est, mise en quarantaine, jusqu’à ce que mort s’en suive. Aussi, le transport de Diakher au centre médical a-t-il été vécu au village comme une sorte de défi inacceptable lancé aux ancêtres.
Les téméraires, Mabèye, le mari de la victime et son fils ont bravé les esprits. Ils ont pris le risque de les offenser en s’opposant à leur volonté. Le féticheur en chef Wanini et ses amis encore accrochés à cette croyance ne comprennent pas.
Ils ne veulent entendre ni écouter ceux qui disent que périsse cette tradition déshumanisante ou ordonnent la mort de cette croyance qui la fonde et qui maintient dans l’ignorance. Une croyance qui refuse finalement, à la communauté, le progrès !
La pénurie de sérum et le dénuement complet du centre médical où Diakher a été admise conforteront cette croyance. La femme y attend la mort, de la même manière que si l’épouse de Mabèye était restée au village, isolée et mise en quarantaine dans une case. Wanini. et tous ceux qui pensent comme ce féticheur, trouvent leur compte dans le dénuement de ce centre médical.
Les minutes d’attente sont longues. Elles deviennent insupportables pour la famille de Diakher. Le corps déjà assez meurtri de la femme n’en peut plus. Elle transpire et tremble. Sa vie est suspendue à un fil.
Un maigre espoir surgit des ténèbres. Un groupe de touristes installé dans le campement de Ndialer disposerait de quelques sérums. Depuis l’Europe d’où ils viennent ils ont été informés des risques de morsures de serpents assez fréquentes dans leur lieu de vacances, en cette période de l’année. Il faut sans tarder rallier Ndialer.
Moundé, le chef du centre, un jeune médecin, disponible et avenant, organise la descente vers le campement touristique. Il y dépêche son chauffeur et son adjoint : l’infrmier major Oussafana. Trente minutes d’attente sans fin. Terribles à vivre pour les parents de la femme.
Les émissaires envoyés à Ndialer sont enfin de retour. Le professeur Sonhdé et le colonel Diomaye viennent d’arriver de NDioufène. Ils ne se sont pas attardés là-bas. L’angoisse se lit sur tous les visages. Ceux qui étaient à Ndialer sont, heureusement, arrivés avec le produit vital.
Le miracle s’est produit. Il n’y a pas de temps à perdre. Il faut agir. Vite ! L’injection est réalisée. Diakher pousse un long soupir. Comme pour accompagner l’écoulement du liquide dans son corps meurtri. Ses tremblotements marquent pour la première fois depuis son admission au centre, une pause. Diakher est cependant toujours haletante.
Elle transpire moyennement. Le médecin ordonne une prise de température et une mesure de la tension artérielle. Quelques instants après, l’infirmier major Oussafana entre avec un flacon de perfusion. L’aide infirmier installe le mécanisme.
Il introduit soigneusement l’aiguille dans la veine de Diakher. Sa saeur Dado, en fait sa cousine germaine, observe la scène. Elle sanglote. Elle est convaincue que le personnel médical tente les derniers actes pour sauver Diakher.
La perfusion, c’est le «sauwétasse». Une croyance populaire solidement ancrée considère que la bouteille de perfusion accrochée à la potence et s’écoulant dans le corps d’un malade indique que le patient est dans un état désespéré.
Dado s’inquiète du mouvement du liquide qui s’introduit dans le corps de sa sœur. Elle ne peut, un instant, envisager l’arrêt de ce goutte-à-goutte. La seringue est légèrement inclinée dans la veine de la patiente. L’installation est en fait mal amorcée.
Le liquide, qui s’est écoulé juste quelques instants, s’est arrêté. Du sang remonte son cours. Dado s’affale sur le sol et ses cris alertent le personnel médical. L’aide infirmier, l’infirmier-major et le médecin accourent. La situation de Diakher est stable.
On reprend toute la procédure. Dado s’est calmée mais la respiration saccadée de Diakher ne la rassure point. Un réconfort : les souffrances de Diakher semblent moins intenses.
La patiente fait un signe de la main. Elle demande de l’eau. Dado lui en sert et étanche sa soif.
Les bruits sourds s’échappant de son estomac ne laissent aucun doute. La faim. Sa sœur lui soulève la tête. Elle la pose sur sa cuisse gauche. Une tasse de bouillie à la main droite. Diakher en avale une bonne quantité. Un mouvement de la tête : une rotation de celle-ci pour dire merci. Sa sœur la repose sur le lit et la recouvre avec les draps.
Le centre médical s’est presque vidé de ses nombreux patients et accompagnant. Le professeur Sonhdé et le colonel, revenus de Ndioufène, s’entretiennent avec le médecin. Ce dernier salue avec déférence son maître qu’il a naturellement reconnu. Le jeune toubib tente de les rassurer. L’état de la patiente est stationnaire.
Le sérum, croit-on, est venu à temps. Elle s’est endormie. Elle a eu toutefois un moment de lucidité pour prononcer le nom de Diomaye qui vient de lui prendre la main. Elle sert fortement la main du colonel et se réjouit de son arrivée. L’officier n’a pas pu retenir ses larmes. Il lui essuie la bave qui coule sur sa joue.
L’officier ne manque pas de s’inquiéter de cette bave en permanence dégoulinante. Elle lui fait penser au pire. Le professeur Sonhdé le rassure. C’est l’effet du sérum, se résout-il à lui expliquer.
Néanmoins, Diomaye propose que sa cousine soit immédiatement transférée au centre hospitalier régional. Son état ne nécessite pas une évacuation sanitaire, indique le médecin traitant. Le professeur Sonhdé est d’accord avec lui.
De toutes les manières, au centre régional, elle n’aurait pas bénéficié d’un traitement autre que celui qui lui est administré dans ce centre. Alors que sa sœur se débat avec la mort dans ce centre médical, Diockel est à plus de deux cents kilomètres d’ici. Il anime un atelier d’écriture pour jeunes écrivains.
On a, en vain, cherché à le joindre depuis ce matin. Le colonel vient de l’appeler sur son téléphone portable. Il lui annonce l’état de sa sœur. Il lui indique, en même temps, son intention de lui envoyer le chauffeur pour qu’il le ramène vite à Wonha.
2
D iockel se persuade que sa sœur est morte. Non, lui précise Sonhdé. Il ajoute : elle est même hors de danger. Diockel loue les services d’un taxi, pour rallier immédiatement Wonha. Diakher est toujours plongée dans un profond sommeil. Sonhdé et Diomaye s’apprêtent à retourner au village.

Ils parlent au médecin avant de partir. Diomaye lui laisse son numéro de téléphone portable. Il exige d’être immédiatement appelé en cas d’évolution non souhaitable de l’état de sa sœur. Il y a peu de probabilité que survienne un risque pareil, assure de nouveau le médecin traitant.
Le professeur Sonhdé confirme. Pourtant Diomaye n’est pas rassuré. Il n’a cependant aucune raison de continuer de douter des paroles des deux toubibs.
Ils reprennent le chemin du retour sur Ndioufène. Diomaye ne cesse de penser à sa cousine luttant contre la mort. Il a un très mauvais pressentiment. Il essaie d’entrer à nouveau en contact avec Diockel. Il tombe sur sa boîte vocale.
C’est l’enregistrement automatique qui répond pour signaler une absence de réseau : « votre correspondant est pour le moment isolé ». Il le craignait bien. Peut-être que Diockel roule en direction de Wonha, se dit-il. Diomaye ne pense plus, en ces instants, aux raisons de son déplacement sur Ndioufène.
L’affaire Diockel devient secondaire au vu de la situation dans laquelle se trouve Diakher. Il se barricade dans un silence durant tout le parcours vers le village. Un silence perturbant. Sonhdé tente de l’en sortir en vain. Lui-même n’est pas convaincant.
Et c’est ce qui inquiète davantage Diomaye. Son amour pour Diakher est sans limite. Il ne peut pas se résoudre à cette fatalité qui semble se dessiner. Il songe un moment à retourner sur ses pas. Il s’en remet à Dieu et change d’avis.
Il va dormir au village pour revenir tôt sur Wonha. Cette fois il décide d’ordonner l’évacuation de sa soeur. C’est cela qui le rassure. Le soleil accomplit ses derniers pas de course de la journée en épousant les cimes des palétuviers peuplant l’horizon. De la salle d’hospitalisation de Diakher, on observe ce spectacle féerique qui s’empare du regard.
L’astre solaire transformé en une boule de feu projette une superbe luminosité sur les sommets de cette mangrove qu’elle enjambe.
Il termine sa course quotidienne. Le centre médical est médiocrement illuminé. Un seul poteau électrique est planté au milieu de sa cour. La lumière s’échappant de son ampoule perce à peine les feuillages touffus des kailcédrats qui peuplent l’endroit.
Les cris des chauves-souris accrochées à ces feuillages créent une ambiance de mélancolie qui ajoute à la tristesse des âmes et rend plus intense la détresse des cœurs. De rares bruits viennent perturber la quiétude des lieux.
Dans ce crépuscule, seuls les appels à la prière des muezzins, s’élevant au-dessus de la bourgade, couvrent parfois, au point de l’étouffer, le concert orchestré depuis les nids suspendus dans les feuillages. Et c’est ainsi depuis la nuit des temps.
Mbassa et son père Mabèye sont installés sur l’une des deux nattes qu’ils ont transportées du village avec eux. Ils sont assis en face de la porte de Diakher. Dado occupe une autre étendue au pied du lit de la malade.
Ils prient tous. Tout est dit pour Diakher. Ils lui ont consacré des prières spéciales. Ngokangou, un cousin germain de Mabèye et son ami Diéré se sont joints à eux. Ils habitent tous les deux la bourgade de Wonha. Ils sont, eux aussi, originaires de Ndioufène.
Ils ont été informés de l’arrivée de Diakher, depuis le matin. Diéré est un érudit, un maître coranique reconnu. Pendant plus d’une trentaine de minutes, ils ont prié ensemble pour la survie de Diakher.
Ngokangou et Diéré insistent auprès de Mbassa et de son père, pour qu’ils acceptent de s’alimenter. Ils n’ont pas avalé une bouchée de nourriture depuis la veille. Il faut manger un peu, recommandent-ils. Ils leur ont porté un plat de couscous au poisson. Inutile d’insister. Rien ne passe.
Même pas les gorgées d’eau qu’ils essaient d’ingurgiter. Cette boule d’angoisse résultant de cette peur qui les tient à chaque fois qu’ils posent le regard sur Diakher monte et descend de leurs tripes. Elle leur coupe littéralement l’appétit.
Comment se faire à l’idée de cette mort qui plane? La nuit sera longue et pénible. Le plus difficile n’est pas de perdre l’être aimé, mais plutôt, de vivre et d’accepter, stoïque, le processus y conduisant. Il est quatre heures du matin. Diockel est arrivé deux heures auparavant. Sa sœur l’a reconnu.
Ils ont parlé. Diakher a eu juste le temps de lui dire : quoiqu’il advienne, accepte la volonté de Dieu. Tu aideras ton beau-frère et Mbassa à veiller sur les enfants. Diakher reprend son souffle et continue ses recommandations :
- Diockel, dit-elle, mes deux amies Yandé et Sira vont accepter de veiller avec toi sur eux et en particulier sur Débo. Souviens-toi de ce que notre tante a fait pour nous...
- Oui, Diakher, je serai là, mais tu restes avec nous. Oui, Diakher, je le ferai, comme Faaptèw Nogoye a veillé sur nous, quand nos deux parents nous ont quittés tôt. Diockel ne peut retenir ses larmes. Il regarde sa sœur dont le souffle se fige petit à petit.
L’homme se détourne d’elle pour lui cacher ses sanglots. La femme cligne les yeux. Son regard se fixe et demeure immobile. Dado relaye Diockel au chevet de sa sœur. Diakher, s’écrie cette dernière. Diakher, continue-t-elle de crier. La femme est transie par l’émotion et la détresse. Les pleurs et suppliques qui les ponctuent et qui sortent à peine de la bouche de Dado alertent les infirmiers.
Dans cette nuit profonde, on entend le cri des hiboux suspendus dans ces arbres ceinturant le centre médical. On perçoit distinctement le sifflement de ces nombreuses bestioles transportées par l’hivernage se mêlant aux premiers chants de coq qui s’élèvent déjà au-dessus de l’agglomération.
Une nuée de libellules s’échappe parfois des herbes, s’élève et éclaire faiblement les espaces environnants. Tout dans cette nuit crée une ambiance de deuil. Nous y sommes. C’est l’épilogue. Le cheminement vers cette mort s’est engagé la veille à la même heure.
Debout, au milieu des calebasses, mortiers et autres ustensiles, la femme était venue s’assurer que les jeunes filles de la concession qui pilaient le mil, exécutaient bien l’ouvrage. Il y a longtemps que le moulin du village est en panne.
Les pièces de rechange manquent. La machine est presque à l’abandon depuis trois semaines. Les femmes du village ont repris les dures corvées. Diakher avait fait de la réparation de cette machine une affaire personnelle.
Elle ne supportait plus de voir les femmes du village, en particulier celles avec qui elle vit dans sa propre concession, debout aux aurores pour piler le mil. C’est en visitant ses braves pileuses dans cette aube que le serpent rouge l’a surprise. Pour lui inoculer son venin.
La femme vit dans la profondeur de cette nuit les derniers instants d’une vie pleine. Un bruit sourd s’échappe de sa poitrine. Un dernier soupir annonçant le repos éternel. Un raidissement brusque du corps indique que tout est fini. Diakher s’en est ainsi allée. Sous les yeux de sa sœur Dado, de son mari Mabèye, de son fils Mbassa et de son frère Diockel.
Elle a choisi la profondeur de la nuit pour partir, comme pour ne jamais rompre avec cette discrétion et cette douceur qui ont toujours caractérisé sa vie. Elle est morte comme elle a vécu.
L’infirmier de garde est présent à côté des parents de la femme qui vivent de pousser le dernier soupir. Sa sœur s’est occupée d’elle avec un soin particulier qui est à la mesure de l’amour authentique et réciproque, que les deux êtres se sont toujours porté.
Elle lui a fait une première toilette en la débarrassant de ses habits et en embaumant son corps. Avec l’aide de Mabèye, elle l’a enveloppée dans un drap d’un blanc éclatant. Étrange ! Diakher semble juste tomber dans un léger sommeil.
Rien, sinon l’inertie qui la traverse, ne laisse deviner la mort sur ce corps scintillant de beauté et de lumière. Comme si le venin du serpent rouge, en y laissant la mort y a aussi introduit en même temps un souffle de lumière.
Mabèye dépose un baiser sur son front radieux. Il serre fortement sa main droite. «Adieu, Diakher. Tu es partie comme tu as vécu. Discrète. Pleine d’amour et de compassion, tu es morte pour toutes les souffrances humaines. Tu en donnais sans jamais attendre d’en recevoir en retour. »
Diockel, qui est inconsolable, écoute Mabèye dire tout le bien qu’il pense de sa femme, la sœur de l’écrivain, littéralement anéanti par cette mort. Il peut néanmoins laisser entendre entre deux sanglots.
« Tu as été une femme pleine de générosité et de bonté, tu fus une sœur irremplaçable »
Et son beau-frère d’ajouter à sa suite :
« Depuis vingt-cinq ans que nous sommes ensemble, c’est la première fois que tu trahis. Tu as rompu le pacte. Nous en avions implicitement convenu. Je partais avant toi. Tôt ou tard, convenions-nous, c’est moi qui devais te laisser les enfants. Toi tu devais rester. Les enfants, Mbassa, Mignane, Selbé, Débo et Waly ont encore besoin de toi. Ta présence douce et rassurante leur était indispensable. Mais voilà. Tu as rompu le pacte. »
3
M abèye s’aggripe à sa foi et tente de calmer la sœur de sa femme dont les pleurs ont fini par réveiller tout le personnel de garde de ce centre médical. Il déroule son discours et décrit le vide que sa disparition provoque autour de lui et des enfants.
« Je conviens, dit-il, que nos enfants ont naturellement besoin de ton existence et de la mienne. Je sais, cependant, que la tienne leur était plus indispensable. Ici-bas, tu leur aurais encore appris, mieux que je ne saurai le faire, à vivre en société. Surtout à devenir des êtres à la fois de raison et de cœur. Tu aurais trouvé avec eux les moyens adéquats pour davantage leur enseigner le mépris de la haine et de la jalousie. »
Mabèye se retient, en écrasant quelques larmes, son beau-frère lui tient l’épaule, comme pour lui remonter son moral cassé par le triste événement.
Il se resaisit et enchaîne :
« Les larmes que je verse sur ce corps encore chaud traduisent peut-être l’amour et la reconnaissance d’un homme envers sa femme,. Je te pleure, femme juste, dans l’infinie solitude de mon cœur meurtri. Cette luminosité qui vient de nulle part pour irradier ton corps inerte n’est que la lumière de Dieu, en toi insufflée. Le souffle de la mort ne pourra jamais l’éteindre. »
Mabèye conclut son oraison pathétique, les yeux rivés sur le corps allongé de son épouse et dit :
« On peut réfléchir la lumière des autres mais celle qu’on irradie vient de soi. Dieu t’a admise, j’en suis convaincu, dans le temple réservé à ceux qu’Il a décidé de distinguer parmi les élus en Son paradis. Il a d’abord fait de toi sur terre un modèle avant de réserver cette récompense suprême. Puissent tes enfants suivre tes pas. »
Ce sont les ultimes paroles de Mabèye à Diakher. Diockel le regarde parler, bouche bée. L’homme et son beau-frère ont mal. Terriblement mal ! Ils font leurs ablutions, pour la prière du matin, avant d’aller informer Ngokangou.
Le village sera prévenu plus tard. La dépouille y sera conduite aux environs de 10 heures. Quand toutes les formalités administratives seront accomplies. Ngokangou est arrivé avec Diéré.
Ils sont entrés dans la salle où le corps de Diakher est exposé. Ils disent une prière. Diéré sort de sa poche un flacon d’eau bénite. Il asperge de cette eau le corps de Diakher. Il en verse dans la paume de sa main droite et l’enduit sur le front et la nuque de la défunte. Dado a déjà fait les bagages. Les deux nattes sont rangées et attachées ensemble.
Les habits de Diakher sont ensachés. Un baluchon posé juste au-dessus d’un petit tabouret contient les affaires de Dado, la bouilloire de Mabèye et une paire de sandales. Mbassa n’a, lui, comme effets que les habits qui sont sur son corps.
Diéré, Ngokangou et Mabèye s’éclipsent un instant. Ils s’introduisent dans le bureau du médecin-chef. Ils reviennent ensemble vers Dado. Le toubib est visiblement affecté par le décès de Diakher.
À force de côtoyer la mort, le corps médical finit, souvent, par la banaliser. Ce n’est pas le cas avec celle de Diakher. Le médecin soignant ne peut cacher sa peine et sa douleur. Il parle avec émotion, comme si l’homme devait se reprocher une quelconque faute.
Mais que non ! Son impuissance à l’arrivée de Diakher lui pose un problème de conscience. Il est convaincu que cette mort aurait pu être évitée comme beaucoup d’autres survenant dans les villages du royaume.
Il déteste, au plus haut point, les attitudes défaitistes et fatalistes face à ces trop nombreux décès souvent provoqués, rythmant le quotidien des citoyens et sans coupable. Il y a bel et bien un coupable, qui plus est, récidiviste.
Sa peine et ses regrets n’en sont que plus intenses. Jeune médecin affecté en brousse, il n’a jamais eu de cesse d’attirer l’attention de l’administration centrale sur ce drame : l’incohérence de la politique de santé communautaire.
Mais surtout de l’absence coupable d’une vraie politique de santé publique qui doit en être la charpente.
Il se demande quelle signification donner encore à ce « machin » planétaire, inventé à Aima Atta, il y a une vingtaine d’années maintenant ?
« Les soins de santé primaires pour tous ». Du reste, à Alina Atta, connaît-on seulement Kamatane et le village de Ndioufène ?
Le médecin s’interroge : « Diakher et les victimes comme elle, dans tous ces villages, ne sont-elles pas concernées. En sont-elles exclues ? Sûrement ! Ils n’y ont compris que par les beaux discours officiels. Le royaume de Kamatane ajoute à ce vernis du discours une extraordinaire hypocrisie : la femme du roi se promène d’un centre hospitalier à un autre. Elle préside, à l’occasion, des rencontres et des séminaires ne produisant que du bavardage pour donner l’impression que le gouvernement et la monarchie se préoccupent de la santé des plus démunis. Faux ! »
Le jeune médecin continue son réquisitoire :
« Pendant qu’on dépense sans compter pour de telles cérémonies, pour uniquement mieux mettre en évidence la bonté d’âme de la princesse et sa compassion pour les démunis, l’œil de la caméra tourne pour tout exposer au bon peuple. Tout y passe : le paludisme, le sida, toutes les maladies ou autres pathologies médiatiques, si toutefois la décence peut autoriser l’utilisation d’une telle expression. »
Le discours du jeune médecin fait écho aux critiques acerbes et justifiées, s’appuyant, non sans raison, sur l’idée que les maladies dites orphelines : la malaria, la tuberculose, la malnutrition qui déciment plus les populations africaines, ne sont jamais sérieusement prises en compte. Quand celles-ci sont évoquées, elles le sont avec une rare discrétion.
Ces maladies ne sont parfois que des sources d’enrichissement facile, des créneaux d’ac-caparement des ressources de l’État et de celles des bailleurs de fonds bilatéraux ou multilatéraux.
Certains fonctionnaires avides de frais de mission et de perdiem courent ces rencontres pour mieux boucler des fins de mois chaotiques, au plan financier. Ils s’activent dans l’organisation de telles manifestations, avec la complicité d’instances internationales, spécialisées dans la coopération multinationale.
Ces organisations, gouvernementales ou non, servent de moyens de légitimation de ce cirque tragique. Et certains démembrements de l’Organisation des Nations unies succombent à la mode. Dans certains cas ce sont eux-mêmes qui en sont les principaux instigateurs.
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T out le monde y va de son couplet. Même les artistes reconnus y apportent leur concours, nommés comme représentant itinérant ou comme ambassadeur, voire porte-étendard de la noble cause. Pourvu que la galerie s’amuse et que les fonds gracieusement offerts par de généreux donateurs s’accumulent.
Qu’est-ce qui est fait, au-delà de la mobilisation médiatique et du folklore qu’elle permet ? Le médecin s’interroge, agacé.
La réponse qu’il donne lui-même sonne comme une sentence. Rien, répond-il ! Le médecin soignant de Diakher est conscient du mal. Pourtant, presque tous, médecins, infirmiers, assistants sociaux et autres professionnels de la santé contribuent à l’aggraver.
Par leurs actions ou par leur silence coupable, ils participent à cette dangereuse mascarade qui prétend s’affranchir du poids des consciences meurtries.
En écoutant le discours du jeune médecin, chacun en est réduit à se demander qui est le vrai responsable de ce désastre qu’il décrit avec une rare pertinence.
Qui en est le coupable ? Le docteur croit d’ailleurs que tout le monde est à la fois coupable et responsable. En tous les cas, la révolte du personnel soignant dans ce centre médical est patente.
« Sachons poser des actes moins symboliques, plus concrets, conçus, non pas pour alléger des consciences meurtries, mais exécutés plutôt pour prendre vraiment à bras le corps les maux dont souffre le système sanitaire national, surtout en milieu rural. » L’avertissement du docteur s’adresse à tous.
Et le jeune médecin de se demander à nouveau : « combien de Diakher seront encore victimes de cette tragique comédie » ?
Tragique et irresponsable ! Quand est-ce que tout cela finira-t-il ?
« Chacun de nous se mettait à rêver d’un changement majeur dans le pays : une révision totale de philosophie et d’approche, en matière de politique sanitaire. Changement aussi dans la manière d’asseoir la gouvernance d’État ; changement dans la façon de concevoir et d’élaborer les plans opérationnels du développement socio-économique de la Nation. »
Oh, il s’en est produit un qui reste même majeur. Kamatane a changé de roi, en l’obligeant il y a cinq ans à abdiquer. Pourtant, les interrogations demeurées encore sans réponse persistent avec beaucoup plus d’acuité, aujourd’hui qu’hier.
Celles-ci posent toutes, dans leur fond les inquiétudes d’une Nation, face à un futur qui s’annonce sans perspective. Une nation au destin compromis ?
« Le sort de Diakher n’est que la traduction éloquente, ou mieux, l’incarnation tragique de la situation globale d’une population laissée à elle-même. » C’est en ces termes que le jeune toubib conclut son propos.
Et Mabèye de le remercier, pour sa délicatesse. Diockel se rapproche de lui, prend sa main et la sert fortement. L’écrivain trouve chez le médecin un écho à sa révolte personnelle. La lucidité de ce jeune professionnel le remplit d’aise et d’espoir.
En dépit de sa douleur, il sent monter en lui une certaine euphorie. Il est persuadé que son combat ne sera pas vain. Il est sûr que des jeunes pensant comme le médecin soignant de sa sœur qui vient de mourir, on en trouve des milliers et des milliers dans le royaume.
Diockel maîtrise sa peine. Il s’avance vers le jeune praticien, l’embrasse et lui dit à l’oreille quelques mots de consolation. Il l’encourage à persévérer dans cette attitude de combat, à donner corps à ses idées et à les défendre. Il est séduit et encouragé par la tonalité du propos du jeune toubib.
Mabèye, lui, renvoie le jeune médecin à Dieu. Diéré convie à une prière collective pour que la grâce divine accompagne le chef de centre, sans oublier le personnel soignant. Amen !
Il faut maintenant s’occuper du transfert du corps. Ngokangou est un élu de la commune rurale de Wonha. Un conseiller municipal bien au fait de la vie de la cité. Il dispose déjà de l’ambulance pour ce transfert. Le comité de gestion du centre de santé l’a ordonné.
Le maire de la commune, son ami politique personnel, apporte sa propre contribution : deux bons d’essence, pour l’ambulance. Vingt litres, chacun. Mabèye est arrivé du village avec une somme de dix mille kamati. Il tient à payer les sept mètres de percale qui serviront de linceul à Diakher.
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L e cortège va partir sous peu. Le village en est informés. Sambakébé est venu tôt le matin, à vélomoteur, de Ndioufène. À son arrivée, il espérait trouver sa tante vivante. Sans trop y croire. Dès sa descente du vélo, Mabèye le harponne, le tire vers la porte de la salle où repose le corps de Diakher.
Il lui annonce la nouvelle. Non sans lui préciser l’heure d’arrivée du corps à Ndioufène. Sambakébé enfourche à nouveau son vélomoteur. Il roule vers le village. Le colonel Diomaye et le professeur arrivent. C’est Diockel qui les accueille.
Diomaye est inconsolable. Il en oublie totalement le motif de son déplacement. Il était venu pour trouver les moyens de mettre son cousin en sécurité face à la furie du monarque. Il trouve la mort de sa sur. En fait, c’est un signe divin.
Une nouvelle victime de la monarchie et de son incurie tenant à un manque criard de vision et d’ambitions pour bâtir une vraie politique sanitaire dans le royaume.

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