La traversée et autres nouvelles de l étrange
74 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

La traversée et autres nouvelles de l'étrange , livre ebook

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
74 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Des nouvelles fantastiques qui ont du sens !
Qu’ont en commun un jeune homme qui se réveille à bord d’un paquebot, un type qui bourgeonne, un autre qui se perd en forêt à la suite d’un accident, une femme qui n’a peut-être jamais existé, un expéditeur qui fait une découverte archéologique inattendue, un convive inexistant, des extra-terrestres harceleurs, une forêt vivante, un écrasement d’avion en plein désert et un seigneur qui se croit tout-puissant ?
Tantôt brèves, tantôt plus longues, les nouvelles à saveur fantastique contenues dans ce recueil sont des métaphores de la vie, de la société, de certains travers psychologiques, pour ne pas dire pathologiques, de la mort, de nos peurs, de nos angoisses et de nos existences éphémères. À travers diverses histoires en apparence invraisemblables, Nelson Tardif porte un regard sur divers aspects de la vie en société, de la psychologie et de la vie intérieure.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 07 mai 2020
Nombre de lectures 0
EAN13 9782925049173
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0020€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Table des matières

Remerciements 8

La traversée 10

L’homme végétal 19

Mort de peur 25

Nulle part 29

Le dôme 35

Le quatrième convive 42

Sombres présences 44

L’expédition 52

Soupirs 60

Le puits 63

La traversée

et autres nouvelles de l’étrange


Nelson Tardif
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Titre: La traversée et autres nouvelles de l'étrange / Nelson Tardif.
Noms: Tardif, Nelson, auteur.
Identifiants: Canadiana (livre imprimé) 20200070967 | Canadiana (livre numérique) 20200070975 | ISBN 9782925049159 (couverture souple) | ISBN 9782925049166 (PDF) | ISBN 9782925049173 (EPUB)
Classification: LCC PS8639.A729 T73 2020 | CDD C843/.6 dc23


Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada (FLC) ainsi que celle de la SODEC pour nos activités d’édition.


Conception graphique de la couverture: Jean-Marc St-Denis
Direction rédaction: Marie-Louise Legault
© Tardif, Nelson, 2020

Dépôt légal – 2020

Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque et Archives Canada

Tous droits de traduction et d’adaptation réservés. Toute reproduction d’un extrait de ce livre, par quelque procédé que ce soit, est strictement interdite sans l’autorisation écrite de l’éditeur.

Imprimé et relié au Canada

1 re impression, mars 2020
Remerciements

D’abord, merci à Carole Germain, la femme avec qui je partage ma vie, pour sa compréhension et sont soutien indéfectible lors de mes périodes d’écriture. Ensuite, merci à mon ami Jean-Marc Saint-Denis qui a réalisé l’illustration de la page couverture de ce recueil. Il est parvenu à rendre l’esprit de mes nouvelles au-delà de mes attentes. Enfin, merci à Marie-Louise Legault des Éditions La Plume D’or pour la confiance qu’elle m’a témoigné.

La traversée

Le jeune homme s’éveille lentement. Il revient d’un sommeil profond, plus qu’on ne saurait le dire. Un silence obscur s’abat sur son esprit encore endormi. Il ouvre les paupières, mais ébloui par la lumière, il les referme aussitôt. Après un moment, ses yeux douloureux s’entrouvrent lentement sur un éclairage jaunâtre et vacillant. Étendu sur un mauvais matelas, il reste embourbé quelques instants dans le brouillard de son esprit. Il peine à sortir de sa torpeur.
Une impression de nouveauté printanière habite ses sens. Doucement, sa conscience prend possession de ses membres engourdis. Il se redresse et s’assoit sur le bord du lit, comme on découvre le pourtour du monde. Avec une avidité juvénile, il remplit ses poumons d’un air lourd. Le regard aiguise sa curiosité sur les moindres recoins de la salle blafarde. Où est-il? Dans une pouponnière? Que fait-il là? Qui est-il? Sa mémoire aurorale n’en a aucun souvenir.
Doucement, il s’arrache du lit. Une sensation d’y être fossilisé lui demande un surplus d’efforts. Il se lève comme si c’était la toute première fois qu’il accomplissait un tel acte. «Curieux», se dit-il. Il y a une première fois pour tout. En un sens, c’est toujours la première fois. Il n’y a que le présent qui est vraiment réel. Le passé n’est plus qu’un étrange souvenir fugace et le futur, le lieu de tous les possibles, mais sans réalité tangible.
Enfin debout! Il vacille sur ses jambes et s’agrippe au dossier d’une chaise. Ses muscles sont douloureux. Un pas, un deuxième, puis un troisième. L’étonnement le gagne. Serait-il atteint d’une maladie qu’il ignore? Une porte se dresse devant lui. Combien en a-t-il déjà franchi? Il n’en sait rien. Aucune, peut-être. Il l’observe comme s’il s’agissait de la toute première qu’il allait traverser. Étrange perception. Il avance à pas de tortue, avec circonspection. L’atmosphère lui semble singulière, hors du temps. La porte donne accès sur un couloir d’une longueur impressionnante. Perplexe, il reste là quelques instants, perdus dans ses pensées, le regard interrogateur, comme s’il devait prendre le temps d’assimiler chaque nouvelle information.
Des fenêtres! L’un des murs du passage est régulièrement ponctué de hublots. Il s’avance. Par l’ouverture circulaire, il aperçoit une vaste étendue d’eau. Une mer sans fin, sans horizon. Le calme contemplatif de la nappe bleu vert ressemble à une invitation à explorer l’univers… Le sien, peut-être.
Il emprunte le corridor. Plusieurs portes percent la cloison opposée à celle des hublots. Laquelle emprunter? Elles se ressemblent toutes. Choisir. Le difficile dilemme. Il se décide à franchir le seuil d’une autre porte pareille à toutes les autres. Ce n’est qu’une apparence, car il devine qu’elles cachent des trésors de différences. Une fois à l’intérieur de la pièce, il cherche une source de lumière. À tâtons, il trouve un commutateur qu’il s’empresse d’actionner.
Surprise! Une salle de jeux, spacieuse, envoûtante, tant elle contient une grande quantité de jouets. Un sourire enfantin se dessine sur son visage ravi. Un désir fou s’empare de lui. Jouer! Rien d’autre que jouer. Une orgie de joujoux rien que pour lui. Des oursons, un train miniature, des modèles réduits de voitures, d’avions, de bateaux. Des jeux empilés jusqu’au plafond! Des révolvers de cow-boy, des arcs et des flèches, des autos miniatures, des soldats de plomb et des marionnettes peuplent cet univers féérique. Comme si cela ne suffisait pas, des bonbons, des chocolats, des réglisses, de nombreuses variétés de grignotines ainsi qu’une panoplie affriolante et délectable de friandises garnissent une série d’étagères. Une envie irrésistible monte en lui. Se vautrer dans toutes ces sucreries.
Rien ne le retient. D’interdits, il n’en connaît aucun. Il s’empiffre allègrement. Bientôt, un amoncellement d’emballages jonche le sol. Il touche à tout, déballe le moindre jouet, essaie chaque babiole qui lui tombe sous la main. La salle se transforme rapidement en un véritable capharnaüm.
Alors qu’il est sous le charme, le temps semble ne pas exister, ne pas avoir d’emprise. Un an pourrait aussi bien en représenter dix. Quelle différence cela ferait-il? S’amuser et dévorer, voilà la seule réalité. Celle-ci l’accapare complètement, jusqu’au réveil brutal. Il sort abruptement d’une illusoire somnolence. Le voilà malade. La tête veut lui fendre, le ventre est lourd comme s’il avait avalé un énorme rocher, le cœur va lui sortir par la bouche. Affolé, il se cache dans un coin, mais la nausée ne lui laisse pas de répit. Il a la fâcheuse impression de vomir plus que ce qu’il a avalé.
Un écœurement bien senti se glisse dans les soubassements de ses entrailles malmenées. La seule vue des gâteries lui soulève maintenant le cœur. Il ferme les yeux. La modération prend alors tout son sens. L’envoûtement premier fait place au désir irrépressible de fuir, de sortir de cette salle pour n’y plus revenir.
De retour dans le corridor, il s’empresse de s’éloigner de la chambre aux amusettes souffre-douleur, comme il vient de la baptiser. Fatigué, il s’étend à même le sol et glisse dans un sommeil légèrement agité, mais combien reposant! À son réveil, il a l’étrange sensation d’avoir quelque peu vieilli. Le temps est d’une relativité mystérieuse. Certains moments semblent sans fin, alors que d’autres apparaissent éphémères. Se relevant, il ouvre une autre porte au hasard.
Un escalier en colimaçon se déroule devant lui. Il gravit les marches jusqu’à un palier. Une autre porte. Il l’ouvre et entre dans ce qui ressemble en tous points à une salle de cours. Un navire à bord duquel on y donne des leçons pour les enfants de l’école primaire et secondaire, peut-être même de niveau supérieur! Ce doit être un bateau d’importance, mais où sont les passagers? Le jeune homme prend conscience de son isolement. Il n’a encore croisé personne.
Une impulsion le pousse cependant à s’asseoir à l’un des pupitres. Il soulève machinalement le couvercle du bureau. Des livres de lecture, des cahiers de travail et du papier vierge se dévoilent à son regard étonné. Le goût d’apprendre s’empare de lui. Une fébrilité de petit rongeur l’accapare totalement. Il se met à la lecture, au calcul et à diverses tâches d’apprentissage de niveau élémentaire. Cela devient une véritable frénésie. Ses yeux ne se détachent plus des diverses pages qu’il parcourt sans relâche. Il passe progressivement à des activités de niveau secondaire, puis collégial. Le temps fuit.
Les lectures qu’il entreprend, les travaux exécutés et les rédactions s’avèrent de plus en plus complexes. Bientôt, il s’attaque à Camus, Proust, Dostoïevski, Koestler et bien d’autres. Il s’enferme dans l’intellectualisme, au point de ressembler à une grosse tête sur deux jambes. Rien d’autre n’existe que les livres, les théories et l’écriture. Il rédige des lettres, des essais, des thèses. Pour qui? Il n’en sait trop rien, mais ne peut s’en empêcher. Prisonnier de sa tour d’ivoire, il est son propre public. Une forte impression d’être maître du savoir le rend arrogant, hautain et imbu de sa personne. Il est celui qui sait et ce savoir lui donne un fort sentiment de puissance. Il comprend le monde à travers les prismes déformants des théories et des courants de pensée.
Parallèlement à son surdéveloppement intellectuel, des maux de tête, d'abord anodins et distants les uns des autres, puis plus percutants et fréquents, l’assaillent. Une fatigue de fin du monde lui tombe dessus et s’agrippe à tous ses muscles. Que se passe-t-il? L’entêtement qu’il met à étudier, à dévorer les livres et à rédiger des textes de longueurs plus que respectables le gruge de l’intérieur. Cette situation d’enfer devient insupportable. Sa nouvelle carapace mentale d’intello se fendille.
Les yeux bouffis par tant de zèle et de démesure, il finit par s’endormir, le visage enfoncé au creux d’un bouquin. À son réveil, une migraine l’étreint douloureusement. À la vue des nombreux volumes qui l’entourent telle une muraille, l’envie subite de courir le plus loin possible l’envahit. Les muscles de ses bras endoloris par la position inconfortable dans laquelle il a dormi, la tête engourdie par tant de savoir qui lui donne le vertige, impulsivement il entreprend de sortir de cette pièce ensorcelante. Décidément, il devra apprendre la modération. Après réflexion, il prend conscience qu’il s’agit d’un apprentissage précieux qu’il a intérêt à mettre en pratique. Il se rend également compte qu’il n’a encore rencontré aucune âme qui vive. Il est seul. Pourtant, il doit bien y avoir d’autres passagers sur ce navire!
Il se lève et se dirige en chancelant vers la porte. Il agrippe solidement la poignée de son salut et déguerpit sans plus tarder. Ses idées sont troubles. Il a du mal à se concentrer. Tout s’embrouille. Un besoin de grand air et d’espace infini se love au fond de son être atrophié. Dans sa course, il aperçoit l’océan qui défile à travers les hublots. Sortir! Trouver le chemin qui le conduira à l’extérieur s’impose à lui. Au bout du couloir, une porte se dresse sur son chemin. Elle diffère des autres, mais en quoi? Il ne saurait le dire. Est-ce le fruit d’une perception erronée ou d’un égarement hallucinatoire? Peu importe, il lui faut seulement gagner l’extérieur.
Son séjour à bord l’amène à considérer les portes comme autant de frontières le séparant d’une nouvelle expérience et à réviser ses perceptions du monde ou ce qu’il en connaît. Il franchit le seuil de cette nouvelle frontière et se retrouve au pied d’un escalier qu’il gravit en quatrième vitesse.
Comme il s’y attendait, au-delà de la dernière marche se dresse une autre porte. Il hésite, puis se décide à l’ouvrir. Il se retrouve sous le bleu du ciel. Ce n’est pas trop tôt. L’air marin pénètre profondément dans ses poumons brûlants. Il s’enivre du vent qui souffle et ébouriffe ses cheveux bruns. Son haut-le-cœur des livres s’apaise momentanément, mais une certaine insatisfaction demeure. Une sorte de tournis ou de malaise à l’âme ne cède pas. Il voudrait se défaire de cette ivresse qui l’assaille. Il ne trouve pas les mots précis pour décrire ce je-ne-sais-quoi qui alourdit ses pas. Comme une impression de soutenir un poids trop important sur ses frêles épaules.
Il avance sur ce qu’il découvre être le pont du navire. Avec attention, il examine attentivement le moindre détail se dévoilant à ses yeux interrogateurs. Une bouée de sauvetage. Quelque chose y est inscrit: Paquebot La traversée . Nom étrange. «Ce n’est pas la façon habituelle de nommer un navire», se dit-il. Il sait maintenant sur quel type de vaisseau il navigue. Une véritable ville flottante. Toutefois, cette information ne résout en rien les questions qui le taraudent. Que fait-il sur ce bateau? Où sont passés les passagers? Quel est le sens de sa présence en ce lieu? Ce peut-il qu’il ne s’agisse que d’une blague absurde? Comment est-il arrivé à bord? Plus essentiel, qui est-il vraiment? Il est impératif de résoudre ces énigmes. Il le pressent, c’est une question d’équilibre mental.
Pas à pas, il arpente l’immense dunette du paquebot. S’arrêtant, les yeux lourdement fermés, il jouit des bourrasques qui s’amusent à défaire sa chevelure. Un instant, il goûte un soupçon de liberté. Une intuition. Sans trop savoir où cela le mènera, cela lui donne l’impulsion d’ouvrir ses horizons. Il doit exister quelque chose qui va donner un sens à sa vie. Il va dorénavant consacrer son temps à cette question. Avec détermination, il entreprend d’explorer le navire, à la recherche d’autres passagers.
Une passerelle longeant le gigantesque vaisseau l’amène sur le pont avant. Soudainement, il entrevoit un point sombre se découpant sur le fond clair de l’horizon azuré. Il croit d’abord à une illusion. Serait-ce un autre voyageur? À la course, il se dirige vers la forme évasive qui se précise graduellement. Il s’agit bien d’une personne. Elle est de dos, assise sur une chaise longue, emmitouflée dans une couverture. Haletant, il interpelle ce deuxième passager, mais sans résultat. Trop loin. Il se rapproche jusqu’à toucher l’épaule de l’individu. Celui-ci se retourne lentement, comme dans un film ancien tournant au ralenti. Un visage buriné par le temps apparaît.
Un vieillard rabougri par le passage des années, qui tremble de tous ses membres. De multiples rides parcourent sa figure souriante. Ses yeux profonds accueillent le nouvel arrivant avec bonté. Les nombreuses questions de ce dernier restent coincées dans sa gorge nouée par l’émotion. Une impression de déjà-vu le traverse furtivement. «On se connaît?» demande-t-il nerveusement. Le vieux garde le silence. Son mutisme recouvre l’empressement de son interlocuteur à obtenir des réponses à ses nombreuses interrogations.
Les deux hommes, le jeune et le vieux, se contemplent longuement, durant presque une éternité. Un sourire édenté se dessine sur le visage lumineux du vieillard. De chacune de ses rides émane une histoire particulière, une leçon de vie. Toute une vie profondément marquée dans la peau, comme autant de tatouages exprimant des idées, des impulsions, des inspirations, des expériences, des actes créateurs, mais parfois aliénants et destructeurs. Une étrange sensation de reconnaître ce regard envahit le jeune homme. Les yeux sont familiers. On dirait un miroir. Un malaise traverse son psychisme. «Que se passe-t-il? Qui êtes-vous?» se décide-t-il à demander.
Au bout d’un instant, le vieillard répond par une autre question. «Est-ce vraiment important? Toi, qui es-tu? En as-tu seulement la moindre idée?» «Que voulez-vous dire?» rétorque nerveusement le jeune homme. «Je sais qui tu es, mais je me contenterai de te dire que tu es celui que j’ai été et que tu seras celui que je suis», émet pour toute réponse le vieil homme. «Que voulez-vous dire?» «Ce que j’ai dit», répond énigmatiquement le vieillard. N’en pouvant plus, le jeune homme élève la voix et l’exhorte à plus de clarté dans ses propos. À nouveau, il le bombarde d’une série de questions. «Où sont tous les passagers? Comment suis-je arrivé à bord de ce navire? À quoi rime votre attitude mystérieuse? Qui êtes-vous, à la fin?» Le vieil homme, que le sourire ne quitte pas, lève lentement une main pour mettre fin à cet interrogatoire.
«Du calme, jeune homme. L’énervement et la colère immodérée ne contribueront qu’à embrouiller votre esprit. Je ne peux répondre qu’à une seule question à la fois. Commençons par la première de la série que vous m’avez débitée. Qu’était-ce, déjà? Ah! Oui. Les passagers. Sachez, jeune homme, que vous êtes l’unique voyageur à bord de votre paquebot. Ensuite, qui êtes-vous? Cela, c’est vous et vous seul qui pouvez le découvrir. Continuez à visiter les pièces de votre navire. Il se pourrait qu’elles vous en révèlent beaucoup sur vous. Cette recherche équivaut à une plongée dans vos propres abysses. Comment êtes-vous parvenu à bord de ce bateau? Vous y êtes depuis votre naissance. En fait, cet engin a le même âge que vous. Enfin, vous vous questionnez sur le mystère de mon attitude. Je ne vous révèle que ce que vous pouvez aujourd’hui entendre et qu’éventuellement, vous comprendrez. Pour le reste, vous le découvrirez en temps et lieu lorsque vous serez prêt. Vous verrez. Soyez patient, mais surtout, faites preuve de détermination et de persévérance. Bonne traversée», termine-t-il d’un air amusé. Là-dessus, il offrit son plus beau sourire et se referma dans un mutisme de pierre tombale. Il n’y avait plus rien à en tirer.
«Un seul autre passager à bord et c’est un fou! Pourquoi cela m’arrive-t-il à moi?» s’exclame le jeune homme. «Aussi bien parler à un mur. L’absence de réponses aurait l’avantage d’une plus grande clarté que les explications évasives de cet homme à moitié sénile», se dit-il. N’ayant plus d’intérêt pour le vieil homme, il s’éloigne rapidement et retrouve sa solitude. «Mieux vaut être seul qu’en compagnie de quelqu’un qui parle pour ne rien dire. Qu’y a-t-il à comprendre des élucubrations de ce vieux? Un taré, voilà ce qu’il est!» L’irritation, la frustration et la confusion l’amènent à dénigrer celui qu’il qualifie maintenant d’antiquité. Jamais n’a-t-il pensé qu’une personne aussi vétuste pouvait exister. Son attitude ne le réconforte pas vraiment, au contraire, elle l’enfonce dans sa mauvaise humeur.
Pour se changer les idées, il ouvre la première porte qui se présente à lui et entre dans la pièce qu’il scrute des yeux. Une cabine avec un lit. Il entrevoit un veston dans l’unique placard entrouvert. Sa curiosité s’en trouve attisée. Il se précipite sur le smoking et découvre une pleine garde-robe de vêtements masculins. Surprenant, sur un vaisseau prétendument inhabité. Son instinct le pousse à fouiller les poches des fringues qu’il vient de découvrir. Surprise. Un billet de cent dollars dormait au fond de l’une d’elles. De l’argent! Il fouille de plus belle, dans l’espoir d’en dénicher davantage, mais rien. Il ouvre les tiroirs des commodes et les placards. Des vêtements, du maquillage, diverses babioles, mais pas de dollars.
Se précipitant à l’extérieur, il s’aperçoit qu’il se trouve au début d’un couloir parcouru des deux côtés par des portes parsemées à égale distance les unes des autres. Il en ouvre une autre et pénètre dans l’habitacle. Une autre cabine. «Une section pour loger les passagers», se dit-il. Le placard? Encore une fois, celui-ci est rempli de vêtements. Costumes, robes et habits d’enfants garnissent la penderie. Questions! «À quoi rime tout cela? S’il n’y a pas d’autres passagers, pourquoi tous ces accoutrements? Où sont les personnes à qui appartiennent ces affaires?» Mais l’envie de fouiller pour trouver d’autres billets prend le dessus. Une nouvelle frénésie le gagne. Deux billets de vingt et un autre de cinquante dollars. Il décide de visiter la moindre des couchettes du paquebot, à la recherche de précieux dollars.
Chaque billet trouvé le rend plus fébrile et fiévreux. Dix, trente, cinquante, cent cabines visitées, ce qui ne représente qu’une infime partie des compartiments de l’immense navire. Or, cela ne suffit pas. Encore plus, toujours plus. La fièvre de l’enrichissement s’empare de lui. Deux cents, cinq cents, mille, dix mille, cent mille dollars accumulés. Il est possible d’atteindre les deux cent mille. Non, le million, et peut-être bien davantage. Rien n’existe plus que cette accumulation sans limites.
Seul compte l’argent. Il le rend fou. Peu importe l’état dans lequel il laisse les cabines et les vêtements. L’environnement n’a plus d’importance ou plutôt, il est subordonné à sa quête. L’important, c’est le fric. Un nouveau sentiment de puissance l’habite. Enfin, il se sent devenir quelqu’un d’important… Prestigieux est le mot qui convient. L’appât du gain est son maître. Il est devenu esclave de sa cupidité. Il n’y a plus de réalité que celle de l’enrichissement. Tout s’articule autour de ce seul objectif. Une fin en soi.
Sa course effrénée à l’argent s’accélère. Être plus performant et productif se transforme en credo. La croissance de sa richesse n’aura pas de fin. Un million, deux, dix, cent et encore des cabines par centaines devant lui. Il n’y a plus d’autre réalité que celle-là, le pouvoir de l’argent. Tout ce qui existe n’a été créé que pour cet ultime but, l’accumulation sans fin du capital financier. La réussite équivaut à déployer son prestige et le moyen d’y parvenir a pour nom pognon. Saccage et destruction sont les traces ostensibles de son passage. Ses yeux d’oseille sont aveugles aux effets délétères de sa servitude à la divinité qu’il s’est créé. Le dieu argent représente maintenant toute sa vie. Il y est totalement soumis. Dans sa course folle, le temps passe inexorablement; la vieillesse le gagne, c’est inévitable. Cela, il ne l’a pas vu venir.
À bout de force, il s’affale sur le lit défait de l’une des cabines qu’il vient de piller. Un sommeil agité l’accable de tourments. Vide cosmique, démesure abyssale, gouffre sans fond et océan sans terre traversent ses rêves déréglés dans lesquels il est prisonnier de sa prison dorée. Les frissons qui le parcourent le réveillent abruptement. Il est en nage. Que se passe-t-il? L’argent empilé à ses côtés ne l’apaise pas. Il voudrait s’anesthésier afin de ne plus rien ressentir. C’est trop douloureux.
L’argent est un dieu tyrannique, un maître sans partage. Toujours plus! Pas de répit. C’est le prix à payer pour entretenir et faire croître toujours plus l’illusoire prestige. Pour qui, exactement? «Moi-même?» se questionne-t-il avec rage. Un tour de prestidigitation grâce auquel il a été mystérieusement asservi par sa convoitise et son attrait compulsif pour l’argent? Ne serait-ce rien d’autre que cela? Que lui faut-il faire? Tout jeter par-dessus bord? Questionner sa relation avec le monde ou plutôt, avec le paquebot ou avec lui-même? Les mains en plein visage, il demeure un long moment prostré au creux de sa couche. Lorsqu’il se relève, il se sent vieux, fatigué, avec une sensation de vide dans le bas ventre.
Tout bouge; le tournis le fait basculer dans un univers morbide. Se jeter par-dessus bord, voilà l’alternative qui s’impose. Fini les affres et les tourments du mal de vivre. Se ressaisir, voilà une autre possibilité qui surgit comme de nulle part, mais comment? Est-ce seulement possible? Un cri s’échappe de sa gorge serrée. L’air y entre comme dans une conduite forcée. Une interpellation lui revient. «Visiter les pièces du navire pourrait m’en révéler beaucoup sur moi», se rappelle-t-il. Cette interpellation fut prononcée par le vieux débile rencontré sur le pont du navire. Et si c’était vrai? Y a-t-il quelque chose à perdre à tenter l’expérience? Mourir, ou vivre? Quel sentier choisir? Instant d’éternité. La décision est prise. Tant qu’il en est encore temps, visiter, découvrir, rechercher, et si cela s’avère une impasse, la mer avec ses bras grands ouverts sera toujours là pour accueillir un désespéré.
Il repart de plus belle. Cette fois-ci, non pas à la recherche de dollars, mais de lui-même, pour tenter de renflouer son embarcation et trouver un nouvel équilibre qui lui permettra de vivre debout. Il quitte le long passage où il se trouve pour gagner une autre section du paquebot. Déjà, sa décision de mettre fin à sa collecte incessante de l’argent et de thésauriser sans fin et sans but autres que le prestige et le pouvoir le laisse plus léger. Il en ressent un certain soulagement, ce qui a pour effet de l’encourager. Dans la nouvelle zone où il a abouti, les portes diffèrent des précédentes. Il en ouvre une au hasard. Une salle informatique se dévoile à son regard ébahi.
Parcourant la pièce des yeux, il prend conscience qu’il se trouve au cœur du navire. C’est d’ici que tout est contrôlé, il le ressent au plus profond de son être meurtri. Sans trop comprendre pourquoi, une grande joie surgit de ses abîmes. Il touche aux fibres qui lui permettront d’observer et de tester l’être du vaisseau. Ce cœur est le roc sur lequel repose tout l’édifice.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents