Le Bilboquet
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Description

Ce roman de mœurs se déroule dans le milieu très restreint d’une banque privée parisienne, la banque Morhange. L’héroïne est une jolie et très attachante lycéenne de 17 ans, Caroline, qui va tout tenter pour satisfaire à l’idée fixe de son arrière grand-père Gustave Morhange : trouver un héritier perpétuant le nom.
Le livre, au rythme vif et soutenu, suit Caroline, ses camarades et sa famille dans les multiples rebondissements de leurs vies affectives. Les portraits sont brossés avec un grand sens de l’observation, un soupçon d’humour et beaucoup de finesse.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 10 mai 2016
Nombre de lectures 0
EAN13 9782312043272
Langue Français

Exrait

Le Bilboquet
Bernard Picon
Le Bilboquet












LES ÉDITIONS DU NET 126, rue du Landy 93400 St Ouen
© Les Éditions du Net, 2016 ISBN : 978-2-312-04327-2
Le Bilboquet
A Paris, chaque jour de classe ou presque que Dieu bénissait, quelques élèves de première sortant du lycée Janson de Sailly s’attendaient rue de la Pompe pour aller boire un pot avant de rentrer chez soi. Ce petit groupe issu de familles fortunées s’était constitué suite à l’invitation à une soirée de fils et filles choisis par Jacques Morhange, membre d’une puissante dynastie de banquiers, qui voulait pour sa fille unique Caroline des amis sélectionnés avec soin. C’est ainsi qu’il avait découvert quelques « acceptables », dont il connaissait les parents, de fait ou de réputation.
Jacques Morhange s’était retrouvé veuf de bonne heure car la famille Morhange, on pouvait le croire ou non, souffrait depuis plusieurs générations d’une sorte de malédiction : les épouses trouvaient une mort accidentelle au bout de deux ou trois ans de mariage. Elisabeth, la femme de Jacques Morhange, n’avait pas échappé à cette fatalité et la petite Caroline avait à peine connu sa mère. Elle possédait peu de souvenirs d’elle sinon une très belle huile que son père, mécène à l’occasion, avait commandée à un artiste célèbre. Elisabeth avait d’abord refusé de poser et son mari avait dû insister, mais avec beaucoup de tact, car il ne fallait pas lier l’urgence du tableau à la perspective d’une mort prochaine à laquelle elle pensait trop souvent : en entrant dans la famille Morhange la jolie et pétillante Elisabeth n’allait-t-elle pas tarder à être victime de la terrible fatalité qui poursuivait les jeunes épouses ?
Mais en attendant cette éventualité il fallait vivre et Jacques Morhange avait tout fait pour rendre sa femme heureuse. Il disposait alors de larges loisirs car sa présence à la banque n’était pas bien nécessaire, sa compétence encore peu affirmée, et surtout parce que son père, très autoritaire, voulait éviter les discussions et ne lui confiait que des tâches secondaires et peu contraignantes. Pour ne pas le voir traîner dans les bureaux et prendre de douteuses initiatives, il l’avait chargé des relations extérieures, sinécure née d’un modus vivendi entre le père et le fils. Jacques Morhange se contentait fort bien de cette responsabilité dont il abusait : il passait le plus clair de ses après-midi avec sa femme, généralement sur un parcours de golf, et de préférence sur celui de Saint-Germain en raison de son tracé élégant et de ses immenses greens. Certes à ce sport il n’arrivait pas à la cheville de sa chère Elisabeth, mais il faisait parfois d’utiles rencontres professionnelles au club-house peint en vert et dont les colombages blancs d’inspiration campagne anglaise le charmaient toujours. Ils aimaient passer une heure dans de bons fauteuils, se levant parfois, lui pour saluer quelque connaissance et l’accompagner au bar déguster un bon whisky, elle pour rejoindre des amies et se régaler d’une tasse du fameux chocolat. Ces sorties constituaient une excuse à son manque d’assiduité. Mais tout ceci relevait du passé car il s’était écoulé maintenant près de quinze ans depuis la mort accidentelle de sa femme et c’était à lui qu’incombait maintenant la haute direction de la banque.
Le drame se produisit en Suisse, un beau soir d’avril où la vaudaire soufflait assez fort : la voiture de sport que Jacques conduisait trop vite s’était écrasée contre un arbre. Il essayait souvent de se rappeler les circonstances exactes de l’accident, mais n’y arrivait pas, comme si un rideau de brume l’empêchait de se souvenir des secondes ayant précédé l’événement. Jacques et sa femme devaient aller coucher à Genève ; ils s’arrêtèrent à Montreux au Safran, élégant restaurant que Jacques connaissait bien pour y avoir souvent déjeuné avec des amis et, contrairement à ses habitudes, il prit deux verres de whisky pour se doper un peu, car il se sentait fatigué. Au repas, il but une bouteille entière de vin malgré les supplications d’Elisabeth. Il se voit encore la regarder agressivement, lui reprochant de ne pas le laisser faire ce qu’il voulait. C’était leur première dispute, ce fut aussi la dernière. Lorsqu’il se trouva sur la route, il accéléra au maximum, par bravade et pour bien montrer qu’il jouissait de toutes ses facultés, puis ce fut un grand choc, le brouillard complet, et des gens s’affairant autour de lui. Dans l’ambulance, alors qu’on le croyait sans doute dans le coma, il entendit vaguement : « Lui, il s’en tirera, mais la femme, elle est bien morte ». Hospitalisé près de trois semaines dans une clinique de Lausanne, il y subit plusieurs opérations, dont une assez délicate au genou. Depuis lors il boitait légèrement, surtout en fin de journée et il avait ressenti cette claudication, qui le poursuivrait toute sa vie, comme une juste punition pour son imprudence. Ce n’était cependant pas une réelle punition, car sa démarche, grâce à une belle canne à pommeau en argent, lui donnait un air très « british », on aurait dit autrefois « officier des Indes », que par politesse lui enviaient ses amis. Il consacrait beaucoup de son temps à l’éducation de sa petite Caroline et avait essayé de compenser son chagrin (mais peut-on compenser la mort d’une mère ?) par une vie la plus heureuse possible. Maintenant qu’elle allait prendre dix-sept ans, il s’employait à l’entourer d’amis qui « promettaient », dont l’un pourrait éventuellement devenir son mari. C’était sans doute voir un peu loin, mais il ne s’en rendait pas bien compte, obnubilé par sa faute, qu’il ne savait comment réparer.

Caroline buvait donc un pot avec ses amis. Pas d’alcool bien sûr, car aucun n’avait 18 ans. C’était déjà bien qu’on les laissât entrer. Le petit groupe s’entendait bien, mais on sentait depuis quelque temps sourdre une jalousie entre deux garçons, Etienne et Laurent, qui se disputaient les faveurs de Caroline. Celle-ci s’en amusait car elle aimait être un peu courtisée, et ne prenait pas du tout la chose au sérieux. Elle riait même de bon cœur de voir la tête des deux soupirants lorsqu’ils n’avaient pas trouvé place près d’elle. C’était d’ailleurs devenu presque un jeu : Caroline s’asseyait vite à une table et demandait à deux filles de l’entourer ; Etienne et Laurent allaient alors tristement s’installer l’un près de l’autre, comme si ce rapprochement pouvait diminuer leur dépit. Et les jours où Caroline se voulait un peu plus cruelle, c’est à deux garçons autres qu’Etienne et Laurent qu’elle demandait de venir près d’elle. Cette attitude quasi enfantine ne faisait qu’aviver la passion des deux amoureux.
La pause au Café ne durait d’ailleurs pas bien longtemps, car le chauffeur de Jacques Morhange attendait dans la rue et Caroline n’aurait pas voulu le faire trop languir ; elle n’avait pas encore atteint l’âge où cette sollicitude ne lui viendrait même plus à l’esprit. Caroline partie, tout le groupe s’égaillait, à part Etienne et Laurent qui restaient tous les deux, allez comprendre pourquoi.
La famille Morhange avait des racines juives. De sommaires recherches généalogiques effectuées à la demande de Léopold Morhange, le père de Jacques, avaient permis de découvrir que leurs lointains ancêtres banquiers habitaient dans la Judengasse de Francfort et se nommaient en réalité Lévi. Le surnom de Morhange avait dû être attribué à une branche qui tenait un comptoir à Morhange, en Lorraine. Les Morhange, ex-Lévi, vinrent ensuite s’installer à Paris où, peu pratiquants, ils abjurèrent et se convertirent au catholicisme une vingtaine d’années avant la Révolution, sans doute pour avoir accès à des professions interdites aux juifs. Cette ascendance ne leur causa pas d’ennuis sous l’Occupation, car elle était très ancienne. En revanche, elle les marqua dans la noblesse et la haute bourgeoisie françaises dont certains membres n’oubliaient pas de rappeler perfidement l’origine des Morhange. Un mariage que souhaitait Léopold pour son fils Jacques n’avait d’ailleurs pu aboutir en raison des réticences plus ou moins avouées de la famille de la jeune fille. On lui trouva néanmoins une délicieuse épouse en la personne d’une très aristocratique petite hongroise d’origine, dont les grands-parents avaient fui le régime communiste. Son prénom, Elisabeth (Erzébel), lui avait été donné en hommage à la grande sainte, vénérée dans tout le pays magyar, ce qui ne l’avait pas empêchée de mourir toute jeune, en laissant notre petite Caroline sans maman. L’enfant ne s’en était pas bien rendue compte, confiée qu’elle était aux soins exclusifs d’une femme de chambre, Adèle, et d’une nurse anglaise ; car c’était une obligation chez les Morhange, les enfants devaient apprendre à parler parfaitement l’anglais, sans aucun accent, dès leur plus jeune âge. Caroline n’avait pas échappé à cette exigence, et en était bien heureuse maintenant.
Toujours habillée avec beaucoup d’élégance, pleine de charme, Caroline possédait une beauté certaine mais cependant pas exceptionnelle. Elle affichait des traits réguliers éclairés par de jolis yeux verts ou bleu-vert (selon la luminosité) et son sourire, dévoilant des dents parfaites, faisait se dessiner de charmantes fossettes. En revanche elle ne pouvait cacher un nez trop marqué (celui des Morhange, mais elle se promettait de le faire rectifier), et des cheveux rebelles, malgré les vains efforts de son coiffeur du moment, car elle en changeait fréquemment, espérant toujours trouver l’artiste qui mettrait mieux en valeur sa blondeur naturelle. Elle regrettait aussi que ses jambes, pourtant fines et bien galbées, n’eussent pas la longueur de celles de certaines de ses amies. Mais ce qui frappait surtout chez Caroline c’était la douceur exceptionnelle de sa peau : lorsqu’on l’embrassait on touchait une peau si douce, d’un velouté si rare, qu’on avait du mal à se retenir de lui en faire le compliment. Certains ne s’en privaient pourtant pas, notamment Etienne, qui seul avait droit de donner un baiser plus ou moins appuyé au creux de l’épaule, entre la base du cou et la bretelle du soutien-gorge. Cette familiarité naquit un jour où Caroline, enrhumée, le dispensa de lui « faire la bise ». Il avait alors demandé s’il pouvait l’embrasser dans le cou, endroit moins exposé à la contagion. Caroline avait accepté en riant, et c’était devenu une habitude. Avec chez Etienne un peu plus que de la simple camaraderie : la peau, si douce au creux de l’épaule, devait l’être plus encore en descendant un peu. Mais il n’osait pas même effleurer la naissance du sein, par peur d’une réaction hostile de Caroline, qui pouvait se montrer aussi vive qu’imprédictible.
Cette familiarité faisait enrager Laurent, qui trouvait sa vengeance en embrassant Caroline sur la joue, mais à la limite de la commissure des lèvres. Il devait d’ailleurs faire très attention, car il savait qu’un tout petit écart serait sévèrement sanctionné. C’était à Caroline, si elle voulait lui faire plaisir, de tourner légèrement la tête, mais elle ne le faisait pas. Pourquoi ? Laurent se le demandait à chaque fois : était-ce par pudeur, par déplaisir, ou simplement n’avait-elle même pas remarqué les approches discrètes de son camarade ?
Les autres garçons l’embrassaient normalement, sur les deux joues, en pensant sans doute à autre chose. Seul Antoine, un peu plouc, répétait l’opération, à droite, à gauche, puis encore à droite et à gauche. Cela faisait rire les autres, mais peu lui importait ; son grand-père possédait des intérêts dans tant de sociétés qu’il n’arrivait même pas à les énumérer toutes et il avait un jour sorti non sans humour : « A quoi me servirait-il d’avoir inventé la poudre à couper le beurre, puisque j’ai le beurre et l’argent de la crémière ? »
Caroline était déposée devant le perron de l’hôtel particulier des Morhange, où l’attendait Joseph, le majordome, averti par un discret coup de klaxon. Son accueil consistait surtout à indiquer où se trouvait Jacques Morhange : « Monsieur est dans son bureau ; Monsieur est dans le salon ; ou Monsieur n’est pas encore rentré ». Caroline remerciait et montait dans sa chambre pour travailler, car elle souhaitait faire une brillante carrière d’avocate, par son seul mérite et non grâce aux relations de son père. C’est toujours ce qu’on dit, avant. Car les fils et filles de riches se divisent en effet en deux groupes : ceux qui profitent à fond de l’argent et des appuis de leurs parents, menant une vie insouciante et souvent tumultueuse, et ceux qui refusent cet argent pour ne devoir qu’à eux-mêmes leur réussite. Ces derniers se croient très méritants mais s’aperçoivent un jour que la situation de leurs parents ou les « relations » ont quand même joué un rôle plus que déterminant dans leur succès. Ils peuvent d’ailleurs en être très affectés : c’est ce qui était arrivé au père d’Etienne, travailleur acharné bourré de diplômes, qui végétait sans grand espoir dans un bureau et se vit par enchantement parachuté au conseil d’administration d’une holding après avoir, lors d’un dîner, rencontré un ami de ses parents et charmé sa femme.
Mais, pour le moment, Caroline croyait encore aux vertus du travail et s’enfermait dans sa chambre pour étudier ses cours, surtout ceux de sciences, son point faible. A 20 heures précises, elle descendait à la salle à manger où elle retrouvait son grand-père, Léopold Morhange, toujours ponctuel. Il en était autrement de Jacques, son père, qui arrivait à n’importe quelle heure, arguant d’une importante obligation professionnelle alors que chacun savait bien que son assiduité à la banque n’était pas exemplaire. Mais Caroline lui pardonnait, car il expliquait les causes de son retard en mentant si mal, comme un petit enfant qui a peur de se faire punir, qu’on pouvait presque le croire. Léopold Morhange ne disait en général rien, sauf les jours où il avait bu un peu trop de porto, et pouvait devenir faussement compatissant : « Mon pauvre petit, tu travailles trop, tu te rendras malade ; promets-moi d’être plus raisonnable ». Jacques ne relevait pas, mais se sentait honteux.
Gustave Morhange, l’aïeul, prétextant le poids de ses 90 ans, mangeait dans sa chambre ; si bien que les repas à trois ne fleuraient pas la franche gaieté. Caroline, entre son père (quand il était là) et son grand-père, qui échangeaient parfois quelques informations boursières sibyllines pour elle, n’écoutait même pas et priait pour que le service fût rapide, afin d’être libérée.
Jacques Morhange se rendait bien compte que quelque chose n’allait pas, que sa fille vivait dans une prison dorée, mais prison quand même. Pour égayer l’atmosphère, il aurait pu de temps en temps inviter quelque amie de rencontre, mais il ne s’y aventurait pas, connaissant le caractère ombrageux de son père.
Certes, dès que Caroline eut atteint ses douze ans, il lui avait trouvé un très élégant collège en Suisse dont, vaille que vaille, elle s’était accommodée, mais sans être vraiment heureuse. A quinze ans elle demanda à revenir chez elle, espérant y trouver un peu plus de chaleur et d’intimité. Elle fut admise à Janson et se fit quelques camarades, mais son père exigeait de savoir qui ils étaient et combien « pesaient » leurs parents. Comme on l’a vu il fit un tri sévère, surtout pour les garçons (et même pour les filles car elles pouvaient avoir des frères) et s’efforça de capter les plus intéressants. Pour réussir son opération, il organisa chez lui deux jeudis soirs par mois une petite sauterie où les camarades de sa fille pouvaient venir après la classe écouter de la musique ou danser. Un excellent dîner suivait, auquel les Morhange père et fils n’assistaient pas, voulant laisser les jeunes entre eux. Ces réunions, un peu convenues au début, remportaient maintenant un grand succès, d’autant plus que les parents étaient satisfaits de voir leurs enfants en bonne compagnie, et les poussaient à fréquenter les Morhange, on aurait dit au 18ème siècle le salon Morhange.
Et petit à petit, insensiblement, d’innocentes pratiques naquirent et perdurèrent. C’est ainsi qu’Etienne embrassait toujours Caroline au creux de l’épaule, là où sa peau se faisait si douce, et Caroline aurait maintenant été désolée si la caresse avait manqué. Bien plus, elle souhaitait en son for intérieur qu’Etienne étende un peu vers le bas le champ de cette caresse, mais par principe ne s’en serait pas moins montrée offusquée. Il en est ainsi des filles, qui à la plage se montrent presque nues et font semblant d’être choquées si un garçon passe et repasse pour les regarder d’un peu plus près. Sans doute Caroline était-elle encore trop jeune pour user de ces artifices, mais la nature et l’exemple la poussaient à le faire. Et c’est si agréable de recevoir des hommages, mêmes d’inconnus !
A partir du moment où l’on attend de l’admiration, la jalousie vous guette. Comme il est pénible, toujours sur une plage, de voir le beau garçon, que l’on a cru revenir pour vous, attarder son regard sur une autre fille, plutôt moche, et même échanger un sourire avec elle ! Cela lui rappelait Deauville, où son père l’avait un jour emmenée déjeuner. L’après-midi, rêvassant à moitié sur une chaise-longue, elle remarqua étendue sur le ventre une grosse femme vulgaire dont les fesses pourtant flasques n’avaient vraisemblablement pas pu entrer entièrement dans le maillot trop petit. Elle donnait un spectacle grotesque, presque indécent. Eh bien ! C’est elle que regardaient avec concupiscence les passants ; même son père jetait de furtifs regards.
Tout cela faisait réfléchir Caroline, qui commençait à comprendre la nuance entre le charme et la séduction. Le charme est inné ; on peut l’améliorer mais il demeure essentiellement naturel, il n’a pas d’objectif précis. La séduction au contraire peut s’analyser comme une attitude active visant à attirer les regards dans un but galant plus ou moins appuyé. La femme étendue sur le ventre se fichait pas mal de ce à quoi pouvaient songer les passants, et pourtant tous regardaient ce spectacle peu ragoûtant. Alors que moi la petite Caroline, si mignonne dans mon maillot deux pièces de grand couturier, je passais inaperçue !
Elle pensa à Etienne, à ses discrets baisers au creux de son épaule. Qui au fond était le séducteur ? Etienne, qui voulait afficher sa différence avec les autres garçons et attendait l’occasion pour obtenir un jour un peu plus ? Ou elle, Caroline, qui permettait cette petite privauté en espérant qu’Etienne lui demandât d’embrasser une fois la naissance du sein, ce qu’elle refuserait bien sûr, mais elle aurait réussi son entreprise de séduction.
Ces réflexions ne durèrent pas, car elle s’endormit.
A son réveil, elle n’eut pas envie de se lever tout de suite, voulant profiter de ce moment privilégié où le cerveau, encore un peu dans le souvenir du dernier rêve, essaie en vain de le revivre, voire de le prolonger.
Et pourtant, ce n’avait pas été un rêve bien gai : sa mère, qui venait lui dire bonne nuit et l’embrasser dans son lit d’enfant, en était empêchée par son père qui voulait l’emmener de force en voiture. Sa mère refusait, s’agrippait aux barreaux du lit, pleurait, criait et hurlait : « Ma petite Caroline, tu ne me reverras plus ! » Ce rêve, récurrent, la poursuivait. Elle le craignait et le souhaitait en même temps, attitude qu’ont les enfants qui attendent avec peur et délectation le moment où le loup va manger la mère-grand.
Elle prit une douche très chaude, à la limite du supportable, passant et repassant le jet d’eau sur ses seins et son sexe, comme pour les punir de ne servir à rien. Après cette espèce de flagellation, qu’elle s’infligeait plusieurs fois par semaine, elle se sentit mieux avec elle-même, plus libre, plus forte pour affronter les petits ennuis de la journée. Elle eut, comme chaque jour, beaucoup de mal à choisir les vêtements qu’elle porterait. S’habiller élégamment ne l’intéressait pas vraiment, d’ailleurs toutes ses affaires étaient très élégantes, provenant des meilleures maisons. Ce que Caroline voulait, c’est offrir à la vue des autres, spécialement des garçons, un aspect impeccable et attirant, éventuellement un peu sexy. Rien ne lui faisait plus mal que de passer inaperçue, enfin le croyait-elle. Elle ne se trouvait vraiment heureuse que lorsque tous les regards se portaient sur elle, avec envie bien sûr.
Un psy quelconque aurait peut-être découvert que l’absence d’amour maternel avait provoqué chez elle une frustration si profonde qu’elle essayait de trouver maintenant une compensation en cherchant par tous les moyens à attirer le désir de ses amis. Mais pour quoi faire d’ailleurs, puisque chaque approche à peine osée semblait l’irriter ?
Ses vêtements choisis, elle ne perdait pas de temps pour s’habiller, notamment l’été. Elle commençait toujours par son soutien-gorge, dont elle voulait qu’il s’agrafât devant ; dans le dos, c’était trop visible, elle le voyait bien chez certaines de ses amies. Son problème à elle provenait de la taille de ses seins, qu’elle estimait un peu menus, surtout le droit. Son couturier confectionnait des bonnets légèrement rembourrés, à sa mesure ; que ce soit un peu cher ne constituait pas un problème, mais les essayages la gênaient : de se montrer à moitié nue d’abord, d’exposer sa légère imperfection ensuite. Pour pallier ces inconvénients, elle commandait plusieurs pièces à la fois, et n’avait donc à supporter qu’une seule séance d’essayage. On pourrait s’étonner de l’importance de ces détails mais, comme chez toute personne sans gros soucis, le moindre tracas prenait une dimension excessive.
Caroline restait en soutien-gorge pour aller se coiffer et se maquiller, avec discrétion, car on le sait elle possédait une peau magnifique qui n’exigeait aucune crème d’appoint. Un petit coup d’œil à son miroir lui renvoyait l’image d’une belle fille appétissante. Et si le vêtement choisi était un jean, elle s’allongeait sur son lit pour le passer, car elle le voulait très serré, moulant bien ses formes qu’elle avait jolies.
Voilà donc Caroline presque prête. Il ne lui restait qu’à faire une courte prière, à genoux devant son petit crucifix.
Adèle, la fidèle femme de chambre employée par les Jacques Morhange depuis leur mariage et qui avait pratiquement élevé Caroline, lui servait son petit déjeuner consistant surtout en céréales et fruits, car elle ne voulait pas grossir. Une tasse de thé avec une rondelle de citron, et elle partait en cours non sans avoir embrassé sa chère Adèle, qu’elle considérait un peu comme sa mère. Maxime, le chauffeur, attendait pour la conduire à Janson. Il ne descendait pas lui ouvrir la portière, comme il l’aurait fait avec Jacques Morhange ; Caroline ne le voulait pas, estimant que c’était déjà beaucoup qu’on sorte une des voitures pour elle.
Certes elle aurait préféré que ce soit son père qui l’accompagnât au lycée, ne serait-ce qu’une fois ou deux par mois, mais cela n’arrivait jamais. Y pensait-il seulement ?
Pourtant Jacques Morhange ne rencontrait pas de soucis majeurs et aimait beaucoup sa fille, sur laquelle il avait fondé de grands espoirs. Il avait compté sur elle pour tenir le rôle de maîtresse de maison lorsqu’il recommencerait à « recevoir », ce qui lui était difficile en tant que veuf. Lorsque Caroline eut ses seize ans, majorité mondaine chez les filles, il donna un dîner ; ce n’était pas un grand dîner, il n’y avait qu’une dizaine de convives. Mais c’était déjà trop pour Caroline qui ne connaissait personne, sauf de nom, et encore ! Elle s’embrouilla, ne sut pas relancer la conversation quand un ange passa. Jacques Morhange sentait bien que quelque chose n’allait pas : il aurait voulu que sa fille soit brillante, pétillante même, qu’elle offre un sourire à chacun, en un mot qu’elle remplace l’épouse qu’il n’avait plus. Or l’éducation mondaine des filles demande des années. Non pas des années de travail, mais des années à regarder faire ses parents et surtout sa mère, dont les explications sont attendues par un enfant dès qu’il atteint l’âge de raison. Beaucoup de petits riens, qui font le savoir-vivre et classent plus tard les gens, deviennent naturels et permettent d’être à l’aise en presque toutes circonstances. Malheureusement Caroline n’avait pu bénéficier de cet exemple maternel irremplaçable, qui vous suit toute la vie et que l’on transmettra plus tard à ses propres filles.

Jacques Morhange n’avait jamais eu réellement envie de se remarier. D’abord, en raison de la « malédiction » ; la crainte de la mort prochaine de sa nouvelle femme aurait gâché sa vie. Ensuite comment Caroline aurait-elle supporté une belle-mère ? Il eût fallu qu’il se remariât alors que Caroline était encore toute jeune ; à dix ans ce n’était déjà plus possible. Maintenant encore moins. Peut-être dans quelques années, quand sa fille serait elle-même mariée, pour ne pas finir ses jours tout seul. Au fond, cet homme de 45 ans, dans la pleine maturité de la vie, se traînait dans l’oisiveté. Las de ne rien faire d’intéressant, blasé de tout, insatisfait, il se voyait sombrer rapidement dans un genre de dépression dont il s’estimait responsable, ce qui est exceptionnel dans ce genre de maladie. Il refusait toute aide, surtout médicale, aurait voulu en parler à sa fille Caroline, la seule en qui il avait réellement confiance. Mais il n’osait pas avouer sa détresse.

Dans la bande d’amis évoluait un garçon réservé, voire timide, que chacun appréciait parce qu’il avait le cœur sur la main, toujours prêt à rendre service, presque plus heureux des bons résultats des autres que des siens. Hugo de son prénom, il était un petit-fils d’Antoine Véry, important armateur, et fils de Claude Véry, brillant chef de service à l’hôpital Saint-Louis où il occupait la chaire de dermatologie. C’étaient surtout les garçons qui côtoyaient le jeune Hugo, car les filles l’évitaient en raison d’une acné impitoyable qu’il développait inexorablement, avec papules et pustules ; aucun endroit de sa figure ne paraissait devoir échapper à cette disgrâce. Il en était bien conscient, avait été en vain faire des cures à La Roche-Posay, n’embrassait jamais personne. On l’avait surnommé « Croûton », ce que Caroline jugeait très méchant. Mais Hugo acceptait ce sobriquet avec le sourire, le considérant même comme une preuve de bienveillante camaraderie. Son père, le brillant dermatologue, avait très mal pris la poussée d’acné de son fils. Certes, professionnellement, c’était un cas intéressant, voire exceptionnel ; s’il s’était agi d’un patient quelconque, il aurait volontiers publié une brillante communication, avec documents photographiques à l’appui, qui lui aurait valu la consécration dans le monde médical. Mais il ne pouvait décemment pas agir ainsi avec son fils, dont le cas posait déjà des interrogations sur la faculté du praticien à soigner une affection somme toute assez courante. D’ailleurs ses confrères, sans doute un peu jaloux comme le sont tous les confrères, se moquaient un tantinet en lui disant que c’étaient les cordonniers les plus mal chaussés, ce qui le mettait en rage. Hugo n’en était pas affecté : il restait le petit canard boiteux que tous aimaient bien. Mais n’embrassaient pas.
Ce cercle restreint comprenait pour le moment aussi trois filles, que Jacques Morhange n’avait pu faire autrement que d’agréger au groupe, car il paraissait difficile de réunir seulement des garçons autour de Caroline. Certes notre banquier avait été moins regardant pour leur choix car son but essentiel était de trouver le meilleur mari possible pour sa fille. Ces trois amies s’entendaient bien entre elles et avec Caroline ; elles se connaissaient depuis plusieurs mois et se racontaient leurs petits secrets. Cependant, avec l’âge des premières amourettes naquit aussi celui des premières jalousies. Martine fut la première concernée : belle brune aux yeux langoureux et à la poitrine prometteuse, elle n’avait de regards que pour Etienne. Elle souffrait quand celui-ci embrassait Caroline dans le creux de l’épaule, aurait bien voulu qu’il fit de même avec elle et aurait accepté avec plaisir qu’il descende un peu plus bas. Mais cela n’arrivait pas, Etienne réservant cette caresse à Caroline.
Roxane ne possédait aucun complexe, ne s’occupait pas de la mode, mettait trois jours de suite le même pull. Se sachant exceptionnellement belle, elle voulait qu’on l’admirât pour elle-même et non pour ses vêtements. Or, curieusement, elle attirait les garçons encore plus avec ses vieilles fripes que si elle sortait de chez un grand couturier ; un tee-shirt trop large lui dégageait sa blanche épaule, un jean déchiré un peu partout invitait les regards à s’y glisser.
D’Aurore on ne pouvait pas dire grand-chose : ni belle ni laide, au fond insignifiante. Ne cherchant pas à plaire, elle réussissait très bien dans ce rôle : les garçons ne la regardaient pas, en tout cas pas comme ils regardaient les autres filles.

Jacques Morhange s’ennuyait à la banque où il n’avait jamais pu s’habituer à la solitude que rendait encore plus pesante la dimension de son fastueux bureau. Il n’avait qu’une hâte : vers 17 heures, souvent même un peu avant, il signalait à sa secrétaire qu’il allait prendre l’air et qu’il serait ensuite à son Cercle où on pourrait le joindre par téléphone en cas d’urgence, ce qui n’arrivait que rarement. Il aimait bien son Cercle, rue de Miromesnil, que fréquentaient surtout des personnes plus âgées que lui, des hommes d’affaires, des officiers généraux, quelques aristocrates. On aurait pu se croire dans un club londonien si les boutonnières n’avaient pas offert la rouge harmonie française des rubans et des rosettes. Chacun y possédait pour ainsi dire sa place attitrée, qui dans un profond fauteuil de cuir style Chesterfield, qui à une table de bridge. Les plus jeunes, dont faisait partie Jacques Morhange, se tenaient autour du bar pour faire deux doigts de cour à quelque jolie femme. Car les femmes étaient maintenant admises, sans doute sous la pression discrète de riches et influents Américains. Léopold Morhange, le père de Jacques, ne venait plus jamais et c’était mieux car il n’aurait pas reconnu son Cercle : le sexe dit faible se faisait de plus en plus présent, on parlait volontiers anglais, et la bonne odeur du tabac ne remplissait plus la salle de billard. D’accortes serveuses avaient progressivement remplacé un discret personnel masculin en gilet rouge.
Des épouses venaient y attendre leur mari, détaillant avec volubilité leurs emplettes de la journée, préférant un bon champagne au traditionnel whisky. Non, vraiment, Léopold Morhange ne se serait pas trouvé à l’aise dans ce brouhaha ! Tout au contraire Jacques aimait cette ambiance qui lui faisait un peu oublier sa solitude ; s’il n’avait pas craint les foudres de son père et le regard ironique de sa fille, il serait même resté souvent plus longtemps, quitte à dîner d’un léger repas servi au bar.

Le véritable chef de la maison Morhange demeurait Léopold, le père de Jacques. Certes il avait abandonné la banque à ce dernier, fidèle aux idées de Gustave Morhange, son propre père, qui estimait qu’un homme ne donne parfaitement sa mesure que jusqu’à 60 ans. Car ensuite, malgré les complaisances serviles de ses collaborateurs, et surtout à cause d’elles, il n’a plus la force de résister aux conseils souvent intéressés ; en tout cas il n’est plus capable de discerner le bon du mauvais conseil. Mieux lui valait donc se retirer ; ce qu’il fit sans regrets, dit-il, ce qui était faux, car il aurait ambitionné autre chose que l’otium cum dignitate.
C’est ainsi que Léopold s’occupa activement d’une œuvre caritative, dont sa générosité et ses relations lui permirent de devenir rapidement Président. Il engagea à titre personnel une secrétaire jeune et jolie, qualificatifs que l’on décerne souvent à celles qui n’en ont pas d’autres. Cette jeune et jolie personne, Maud Lambert, lui devint rapidement indispensable. Il la prenait avec lui lors de ses nombreux voyages touristiques ; elle le tranquillisait. Mais au restaurant il restait le patron et elle la secrétaire ; alors qu’il l’appelait Maud sur un ton parfois cassant, elle ne lui donnait que des « Oui Monsieur, bien sûr Monsieur ». A l’hôtel où il la faisait passer pour son infirmière particulière, il voulait une chambre près de la sienne, pour pouvoir l’appeler s’il avait un problème. Un jour d’angoisse il lui demanda si elle n’accepterait pas de le veiller, dans un lit près du sien ; elle ne refusa pas. Comme plus tard elle ne refusa pas de passer la nuit dans son lit, en tout bien tout honneur comme on dit. L’habitude fut prise et il trouvait de la quiétude à la sentir près de lui, à pouvoir toucher ses épaules. Puis un jour il lui demanda d’ôter sa chemise de nuit pour mieux la tenir, comme un doudou pour un enfant ; elle ôta sa chemise de nuit et lui son pyjama, et ils dormirent nus dans les bras l’un de l’autre, sans jamais dépasser ce que l’on appelle l’amour platonique. Il avait trouvé son bonheur, et Maud était heureuse de le voir heureux. Au retour de ces voyages, de plus en plus fréquents, ils reprenaient leur vie chacun chez soi. Léopold Morhange n’en parlait jamais, et personne n’aurait osé lui poser une question.

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