Le Chant de corbeau
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Description

Résumé
L’épidémie de grippe asiatique des années 1950 atteint la Colombie-Britannique et ravage la communauté. Les Autochtones sont livrés à eux-mêmes et les médecins
blancs négligent de les soigner. La jeune Stacey, sa mère et les autres femmes du clan de Loup se serrent les coudes, enterrent leurs morts, à l’ombre de la prophétie de Corbeau : « Les grandes tempêtes façonnent la terre, font éclore la vie, débarrassent le monde de tout ce qui est vieux pour faire place au neuf. Les humains appellent ça des catastrophes.
Ce sont juste des naissances. »
Extrait de la préface
Si nous ne sommes pas les bons sauvages dépeints par les écrivains romantiques, nous ne sommes pas non plus les brutes que décrivent certains auteurs racistes. Une
tradition qui fait encore partie de notre vie aujourd’hui, c’est de parler aux arbres, aux plantes, aux poissons et aux autres animaux, et plus particulièrement à Corbeau
et à Cèdre.
L'auteure
Née en 1950, Lee Maracle, auteure issue de la communauté Stó:lo, en Colombie-Britannique, est l’une des grandes voix de la
littérature des Premières Nations.
Traduit de l'anglais par Joannie Demers

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 21 janvier 2019
Nombre de lectures 1
EAN13 9782897125363
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0022€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

MÉMOIRE D’ENCRIER
1260, rue Bélanger, bur. 201 • Montréal • Québec • H2S 1H9 Tél. : 514 989 1491
info@memoiredencrier.com • www.memoiredencrier.com

PRÉFACE
J’ai écrit Le chant de Corbeau en trois jours dans le cadre d’un concours d’écriture de roman. Je me souviens que mes enfants et leurs amis, alors adolescents, étaient chez moi. Je leur avais expressément demandé de ne pas me laisser penser à des idées d’histoire, car je ne voulais pas tricher. Nous avons joué à des jeux de mots jusqu’à ce que minuit sonne. J’ai terminé mon roman le dimanche suivant à minuit, conformément au règlement du concours. Les ados qui étaient chez moi et mon amie Connie Fife m’apportaient de la nourriture, du café et de temps en temps une cigarette (je fumais, à l’époque). J’avais écrit environ la moitié de mon roman quand tout à coup, le ruban de ma machine à écrire s’est rompu ; Connie a alors sauté dans sa fourgonnette pour aller chercher sa machine à écrire à elle. Ni elle ni moi n’avions d’ordinateur à la maison. J’ai terminé mon roman à minuit tapant et nous avons tous fêté ça.
Je n’ai pas gagné le concours, mais l’éditeur qui l’organisait souhaitait tout de même publier mon roman. La personne qui a gagné avait écrit un roman sur Genghis Khan. Au téléphone, j’ai demandé à l’éditeur comment c’était possible d’écrire un roman sur un personnage historique mort depuis aussi longtemps. Il m’a expliqué que cette personne avait commencé avec un plan détaillé de quarante pages. « C’est de la réécriture », ai-je rétorqué. Il m’a alors demandé si j’étais Autochtone. J’ai répondu que oui. « Vous, les Autochtones, êtes bien trop honnêtes », m’a-t-il lancé. Peu importe. Je n’ai pas soumis mon roman à cet éditeur. C’est Press Gang Publishers qui l’a publié à la place.
Quelque temps plus tard, Press Gang Publishers a été acheté par Polestar Books, qui a ensuite vendu ses deux maisons d’édition à Raincoast Books. Notre petit texte féministe a été submergé par la vague Harry Potter et ne s’est pas bien vendu chez Raincoast Books. Le livre a cessé d’être imprimé pendant de nombreuses années, jusqu’à ce qu’un grand admirateur insiste pour que Canadian Scholars’ Press le republie. Le roman a alors repris vie sous forme de livre éducatif. Bref, c’est la première fois depuis longtemps que Le chant de Corbeau est en vente libre.
J’ai plusieurs raisons de vouloir fêter cette nouvelle édition.
Premièrement, Le chant de Corbeau a été ma première œuvre sérieuse de fiction. J’avais en tête d’écrire une comédie, mais c’est plutôt un récit sur la dernière épidémie où nous n’avions pas le droit d’aller à l’hôpital de notre choix qui est né. Les personnages ont pris vie. Après la première journée d’écriture, j’avais davantage l’impression de suivre leur histoire que de la composer. Ce pouvoir qu’ont les personnages fictifs d’ha-biter l’auteure et de se substituer à ses intentions me rendait parfois fébrile. De temps à autre, je m’arrêtais en disant : « Alors, les amis, qu’est-ce qui se passe ensuite ? » Comme si nous avions tous notre mot à dire dans l’écriture du récit.
Deuxièmement, mes lecteurs ont refusé de laisser mourir le livre, qui est resté en dormance pendant longtemps. Quelqu’un lui a donné un nouveau souffle et Canadian Scholars’ Press a fait son travail. J’ai alors senti que mon œuvre avait une certaine importance au Canada.
Et troisièmement, j’aime ce livre parce que mes enfants m’ont dit, après l’avoir lu : « Maintenant on comprend pourquoi nous sommes comme nous sommes. » Ils parlaient de notre petite famille et des dizaines d’amis qu’ils invitaient à manger et à dormir à la maison le week-end. Pendant de nombreuses années, ma maison a servi de lieu de rendez-vous à des jeunes qui venaient passer le week-end à manger, à jouer, à regarder des films, allant et venant à leur guise. La maison de Momma aussi est comme ça, sauf que Momma doit composer avec une situation de crise en plus du traintrain quotidien.
Le chant de Corbeau se déroule dans un village fictif. Je ne voulais pas que les gens de mon peuple disent « je sais qui est le vieux serpent » et qu’ils nomment quelqu’un de leur communauté. Ce village a déjà existé, cependant. C’est un des nombreux villages de la côte ouest où tout le monde est mort. De l’arrivée des colons jusque vers 1916, le gouvernement canadien fusionnait les réserves et les villages les uns après les autres. Ces nombreuses fusions étaient toutes la conséquence du déclin de notre population en raison des épidémies.
Bien que les conditions de vie difficiles des familles décrites soient aujourd’hui contrebalancées dans une certaine mesure par les possibilités d’emploi et d’éducation, qui étaient limitées dans les années 1950, l’accès au territoire demeure restreint. Cependant, la culture du partage perdure. De plus, nous avons récemment recommencé à pratiquer notre culture et à apprendre notre langue sérieusement, ce qui n’était pas le cas à l’époque où se situe le récit.
Le Canada ne sait presque rien à propos de nous. Nous sommes en quelque sorte un mystère. Pendant des années, les pancartes « défense de passer » ont séparé les Autochtones des non-Autochtones. Le mystère nous a enveloppés et a cédé la place aux conjectures, puis les stéréotypes se sont installés. Dans Le chant de Corbeau , j’ai cherché à faire la lumière sur certains de ces stéréotypes. Si nous ne sommes pas les bons sauvages dépeints par les écrivains romantiques, nous ne sommes pas non plus les brutes que décrivent certains auteurs racistes. Une tradition qui fait encore partie de notre vie aujourd’hui, c’est le fait de parler aux arbres, aux plantes, aux poissons et aux autres animaux, et plus particulièrement à Corbeau et à Cèdre.
Un jour, en marchant avec ma petite-fille, alors enfant, j’ai dit : « Il faudrait bien que quelqu’un écrive une histoire sur Corbeau dans la ville. » Ma petite-fille a répondu : « Tu devrais le faire, Grand-maman ; tu lui parles toujours. » Ça m’a fait rire. J’ai déjà écrit mon histoire de Corbeau et j’espère qu’elle vous plaira.
Lee Maracle
À toutes ces femmes qui ont combattu l’épidémie alors que le Canada ne se souciait pas de notre santé.
1
Des profondeurs du détroit s’élevait un son grave, le chant de Corbeau, vert mélancolie. Plus haut, l’eau se séparait en couches de vert placide, foncées à claires. Le chant de Corbeau montait en spirale, formant des ondes concentriques de plus en plus puissantes à mesure qu’il perçait les couches successives de vert. Il rappelait le roulis des entrailles de la Terre, filtré à travers la dernière couche avant d’atteindre la terre ferme à la surface. Vent changea de direction ; il soufflait maintenant le chant vers Cèdre, qui entra dans la mélodie et répéta le refrain, ses branches délicates ondulant à l’unisson pour faire écho au chant de Corbeau. Nuage, séduit par le bruissement de Cèdre, se dirigeait voluptueusement vers la côte. Le chant s’intensifiait avec le refrain aigu de l’arbre. Nuage accéléra sa course vers la source du son pour aller s’écraser contre le versant des collines. Corbeau éclata en sanglots.
Sous la robe de Cèdre était assise une petite fille. Cela faisait un certain temps qu’elle observait Vent taquiner Nuage. Elle pouvait capter le chant dans l’ondulation des branches de l’arbre au-dessus de sa tête. Elle s’abandonna au mouvement et laissa le tourbillon de la mélodie la transporter dans une rêverie. Son corps se mit à flotter. Toute la substance immatérielle de son être se mit à accélérer. La mélodie jouait avec les images dans son esprit. Le regard vide de la fillette était rivé sur un point indéfini tandis que la rivière se fondait dans la mer, que la berge se transformait en plage dont elle n’avait aucun souvenir et que les maisonnettes familières s’effaçaient pour faire place aux grandes maisons du passé. Des serpents de mer bicéphales sculptés dans le bois montaient la garde à l’entrée du village du clan de Loup.
Au large, un navire approchait, les voiles gonflées par le vent. Le village interrompit ses activités. Le navire envoya un frêle esquif à la rencontre des gens qui se massaient sur la côte. Il n’y avait aucune femme à bord de l’esquif. Aucune femme à bord du navire. Les hommes s’empressèrent de sortir les plus grands bols, ceux qui servaient à l’occasion des banquets, énormes plats sculptés dont la forme rappelait celle de leurs pirogues. Des jeunes femmes – une cinquantaine en tout – furent envoyées à bord.
Le corps de la fillette se figea, puis se recroquevilla en position fœtale. Les jeunes femmes étaient rentrées au village. Ce furent les premières victimes intouchables de la maladie. Un nouveau code moral s’avérait nécessaire et la culture ancestrale mourut peu de temps après. Ce qui avait toujours été perçu comme la satisfaction coutumière d’un besoin humain avait semé la mort parmi les villageois. Plus jamais les femmes du clan de Loup ne serviraient les hommes de la même façon. Une frayeur froide et fine s’insinuait dans l’être de Celia. Elle comblait les interstices entre ses cellules en mouvement. Elle l’emmurait dans le silence. Cela ne dura qu’un instant. Nuage s’alourdissait à un point tel que l’eau précieuse menaçait de se détacher de l’ancrage gris du ciel. Celia retourna au village sous les nuages qui s’amoncelaient.
Il se mit à pleuvoir. Les gouttelettes, grises et maussades, virevoltaient avec légèreté, ballottées par le vent erratique. L’assemblée commençait à s’agiter, attendant avec impatience que l’homme qui se tenait devant elle terminât son discours. Cette bruine qui les aspergeait par à-coups alors qu’ils étaient réunis autour de la vieille Nora avait quelque chose d’inconvenant. Chaque fois que le vent lui soufflait la pluie en pleine figure, Stacey plissait le nez et imaginait Nora en train de faire de même. C’est impossible, se dit-elle : les morts ne plissent pas le nez. Leur esprit peut nous hanter, mais leur corps demeure inerte.
Stacey parcourut l’assemblée du regard. On ne pouvait pas dire que Nora avait fait le bonheur de quiconque de son vivant ; néanmoins, le village au grand complet était présent. C’était comme si, soulagés de sa disparition, les braves gens avaient sorti leurs beaux habits noirs pour lui faire leurs adieux de manière respectable et se donner bonne conscience. À l’heure qu’il était, l’esprit de Nora devait déjà se mêler aux gens réunis autour de sa dépouille à écouter la psalmodie du curé. Sans doute en train de ronchonner quelque chose comme « pas question que je me tape des foutues funérailles par ce temps de chien », se dit Stacey en réprimant avec peine un fou rire.
— Maman, est-ce que c’est la Nora qui fourrait son nez partout ?
Cette fois, Stacey fut incapable de se retenir. La vérité, si innocente, si à-propos, venait de sortir de la bouche de la fille de Mary. Personne ne se retourna pour faire les gros yeux à l’enfant. Les deux hommes de chaque côté de Stacey cachaient leur propre amusement derrière un air pincé faussement désapprobateur. Tous les regards se rivèrent au sol. La moitié de l’assistance toussota. Mary, qui avait failli s’étouffer de stupéfaction, fit signe à sa fille de se taire. Le curé accéléra la cadence. Peu après, on descendit la dépouille dans le trou.
— C’est trop creux, murmura la mère de Stacey. Trop creux pour être bon pour la terre. On aurait dû l’incinérer.
Un homme âgé manifesta discrètement son assentiment. Tout le monde se mit en file pour jeter à tour de rôle une pelletée de terre sur le cercueil. La file se forma de manière plus ou moins naturelle sans que quiconque eût besoin d’intervenir. Stacey se souvenait des autres funérailles auxquelles elle avait assisté – des funérailles empreintes d’un chagrin déchirant. Celles d’aînés bien-aimés où les petits-enfants poussaient de profonds gémissements qui semblaient venir d’aussi loin que le centre de la Terre. Aujourd’hui, ce n’était que soulagement et résignation.
Stacey se demandait pourquoi personne aux funérailles ne disait rien avant d’avoir jeté sa pelletée de terre. La sienne s’écrasa sur le cercueil avec un son lugubre. Stacey s’éloigna de la tombe avec les autres pour donner de l’espace à Nora et se mêler aux conversations à mi-voix au sujet de son décès. Au milieu des banalités concernant la longue vie bien remplie que Nora avait eue, Stacey ne pouvait s’empêcher de penser le contraire. Nora avait eu une longue vie, certes, mais une vie particulièrement insignifiante. Elle avait épousé un homme quelconque qui était décédé quand leurs enfants étaient encore tout jeunes. Par la suite, elle s’était retroussé les manches pour nourrir sa famille comme elle le pouvait. Ses enfants avaient grandi tant bien que mal et fini par quitter le nid pour fonder une famille à leur tour. Deux des filles de Nora vivaient encore au village, mais ses fils étaient partis depuis belle lurette.
Si Nora ne s’était jamais remariée, elle n’était peut-être pas restée tout à fait célibataire non plus. Elle répétait à qui voulait l’entendre qu’elle était mariée à son travail – et puis à quoi bon s’encombrer d’un autre homme quand de toute façon les hommes ne lui servaient à rien ? Stacey était assez grande pour savoir ce que cette remarque voulait dire. Son esprit s’aventura malgré elle à imaginer le dégoût absolu de Nora pour l’acte sexuel. Quelle drôle de pensée à avoir pendant des funérailles. « Trop jeune pour connaître la vérité sur les hommes », parut lui murmurer Nora. Ce à quoi Stacey riposta en silence : « Même morte, vous êtes pas capable de garder vos commentaires pour vous, hein, Nora ? » Puis elle crut entendre la vieille femme éclater de son grand rire exubérant.
Les hommes s’étaient attelés à la tâche de combler le trou. Finies les petites pelletées de terre bienséantes. Les muscles tendus, sans dire un mot, ils remplissaient leur pelle de sable et de gravier qu’ils jetaient sans ménagement sur le cercueil de Nora. La pluie n’épargnait plus personne. Les épaules voûtées, la tête baissée, tâchant de protéger sa Bible, le curé s’élança vers son station wagon – son « woody », comme l’appelaient les garçons. Sans doute à cause des panneaux de bois de chaque côté, supposa Stacey. Elle se demandait à quoi ces panneaux pouvaient bien servir. Ils ne semblaient pas avoir de fonction particulière. Les ingénieurs doivent voir de la beauté dans le gaspillage, conclut-elle.
Le woody démarra avec un teuf-teuf, signe qu’il était à présent acceptable de s’en aller. Stacey observa les hommes travailler quelques minutes encore, fascinée par leurs mouvements. Ils maintenaient tous la cadence sans manquer une seule mesure, se penchant, bandant leurs muscles, emplissant leur pelle, soulevant leur charge et la jetant en parfaite synchronisation. Ils affichaient tous le même air assuré et désinvolte. Ils pelletaient avec aisance, absorbés par la tâche, le dos luisant de sueur et de pluie. Pour Stacey, le rituel silencieux des hommes au travail avait quelque chose de captivant. Elle était incapable de détacher son regard du corps de ces hommes. Un petit rayon de lumière scintilla dans le creux de son ventre. Ses pensées se mirent à chanceler et à partir à la dérive. Elle fut tirée de sa rêverie par une Stella enceinte jusqu’aux yeux qui se dandinait vers elle. L’assemblée se dispersa en direction des voitures. La cérémonie était terminée ; c’était l’heure de partir.
Stacey monta avec ses cousines et deux de ses tantes et plaça soigneusement deux bambins sur ses genoux. Mary prit place en avant avec sa fille, celle qui avait posé la question embarrassante au cimetière. Elle était encore crispée de honte. C’était un incident tellement irrévérencieux. Stacey avait envie de dire à Mary de ne pas s’en faire avec la maladresse d’Alice, que Nora ne s’en était pas offusquée. Quand ils meurent, les gens qui ont mauvais caractère le perdent complètement et ceux qui sont sans malice gagnent en grâce.
Les gouttes de pluie traçaient de fins sillons sur toute la surface de la vitre du côté de Stacey. L’adolescente jeta un dernier regard sur le cimetière en murmurant un merci à elle-même. Au moins, Nora était morte âgée. Si elle n’était pas convaincue que Nora avait eu une vie aussi remplie que ce que tout le monde affirmait, elle comprenait néanmoins pourquoi les gens disaient cela. Personne ne voulait accepter que la vie, ici, en marge du monde, était insignifiante.
Derrière la voiture, perchée dans un cèdre d’une admirable élégance, une corneille inquiète agita ses ailes. La dernière pensée de Stacey donnait à Corbeau envie de cracher. Stacey n’était peut-être pas aussi brillante que Corbeau l’avait supposé, soupira Cèdre. Mais elle apprendra – et si elle n’apprend pas, alors un de ses enfants. Patience, Corbeau, l’avertit Cèdre. La corneille poussa un croassement sonore : Cèdre pensait savoir quelque chose sur l’esprit humain que Corbeau ignorait et cela l’agaçait. Cèdre soupira de nouveau, ses branches balayant le ciel avec subtilité et calme, trop de calme au goût de Corbeau.
Le changement, c’est quelque chose de sérieux – quelque chose de déchirant. Avec les humains, il ne faut surtout pas y aller de main morte. Les grandes tempêtes façonnent la terre, font éclore la vie, débarrassent le monde de tout ce qui est vieux pour faire place au neuf. Les humains appellent cela des catastrophes. Ce sont juste des naissances ! protesta Corbeau dans un croassement. Les catastrophes des humains s’accompagnent de larmes et de douleur – exactement comme celles de la terre, sinon que la terre a moins tendance à s’aigrir sous le coup du chagrin. Ainsi, Corbeau était convaincue que la catastrophe qu’elle avait planifiée suffirait à réveiller le peuple et à le pousser vers la ville des Blancs pour aller réparer le gâchis qui y régnait. Cèdre, qui n’était pas d’accord avec son plan, n’avait pas d’autre solution à proposer.
Patience, dis-tu, reprit Corbeau. On n’a pas le temps. Ces gens se dirigent tout droit vers une catastrophe à laquelle ils risquent de ne pas survivre. Toi, Cèdre, tu devrais réfléchir avant de parler. Tu périras en premier. Cèdre tressaillit, puis se mit à pleurer au rythme de la pluie. Quand l’arbre sécherait ses larmes, la pluie cesserait pendant une longue période.
Celia se tenait dans un coin du cimetière, près de la clôture, un peu à l’écart des autres enfants, qui n’avaient pas trop envie de s’approcher des morts. La mélodie cacophonique du chant de Corbeau jouait en ritournelle dans sa tête. Son esprit partit à la dérive. La fillette se sentait flotter dans un état de torpeur confuse où les sons se réduisaient peu à peu à un bourdonnement décalé de la réalité. Des images floues lui montaient des tripes et se précisaient à mesure que sa rêverie gagnait en intensité. Ces images étranges, sans lien entre elles au début, tournoyaient dans sa tête, où elles formaient une toile de connaissances qu’elle était encore trop jeune pour comprendre. Ailleurs, à une autre époque, des hommes creusaient la terre en chantant de désespoir. Ils creusaient à la hâte, chantaient avec empressement. Ces hommes avec un pagne d’écorce de cèdre pour tout vêtement se dépêchaient d’enterrer des corps les uns après les autres. Le creusage s’accélérait, l’urgence s’accentuait. Un petit cercle de femmes tenait un conciliabule : « Il faut écourter la cérémonie ; on n’a pas le temps. »
Des jeunes femmes se portaient volontaires pour remplacer les hommes tombés. Le creusage devenait frénétique, chaque accès de désespoir épuisant petit à petit les larmes de deuil jusqu’au jour où les enterrements se firent de manière machinale, sans émotion. Le visage d’une autre enfant apparut. Une enfant au regard vide qui fixait un cimetière. Ce visage – Celia l’ignorait – était celui de sa grand-mère constatant la dévastation qu’avait semée la première épidémie de grippe il y avait de cela très longtemps. Sa grand-mère dont les frères, les sœurs, les tantes, les oncles et les cousins reposaient tous sous terre. Le chant de Corbeau se fondit dans le silence. Une femme s’approcha de Celia.
— Reste pas là.
Elle attrapa la fillette par le bras et lui fit lâcher la clôture. Celia revint au présent et se mit à observer Stacey. Perchée tranquillement sur la clôture tout près, Corbeau était déçue : cette petite possédait le courage de regarder tandis que Stacey, qui connaissait pourtant les autres, refusait de voir.
Stacey avait déjà assisté à des funérailles de l’autre côté de la rivière – à la ville des Blancs, comme disaient les habitants de son village. Elle examina les vêtements de ses semblables tout en recréant dans son imagination les tenues que portaient les Blancs dans les processions funèbres. Au village, tout le monde était convenablement vêtu de noir. En ville aussi, on portait du noir, sauf qu’il y avait quelque chose de séduisant dans la façon dont le sombre costume de serge des hommes s’agençait aux chaussures en cuir verni, et dans les larges chapeaux à voilette et les talons hauts des femmes. Ces gens-là n’exprimaient pas le deuil de la même manière qu’eux. Les funérailles auxquelles Stacey avait assisté étaient celles de la grand-mère de Carol, sa seule amie à l’école. Carol avait pleuré – pleuré tout court, sans trop d’intensité, sans angoisse.
Stacey se rappela avec nostalgie la mort de sa grand-mère à elle il n’y avait de cela pas si longtemps, peut-être deux ans. Elle se rappelait s’être agrippée au cercueil, avoir enfoncé ses ongles dedans, s’être accrochée en vain tandis que sa voix puisait, quelque part au fond de ses entrailles, un curieux amalgame de terreur, de désespoir et de douleur qui lui avait paru immémorial, incommensurable. Ses cousines avaient fait de même. Les filles de Grand-mère affichaient toutes une mine affolée et confuse, ayant perdu le gouvernail indéfectible que représentait leur mère. L’atmosphère était tendue, on appréhendait avec angoisse ce que serait la vie sans elle. Aux funérailles, l’expression sur tous les visages laissait présager que personne ne se remettrait de cette perte.
La mère de Stacey était incapable de se tenir debout toute seule. Elle s’appuyait de tout son poids sur le père de Stacey et tous deux s’étaient rendus au cimetière d’un pas chancelant. On avait descendu le cercueil dans la terre avec tant de précautions, comme si on craignait de commettre un sacrilège en précipitant le départ de la défunte. Le ciel avait la couleur du charbon. L’air, alourdi par l’amoncellement de nuages bas, ne comblait plus la respiration rapide de Stacey. Sa mère sanglotait dans les bras de son père, qui la berçait, le visage ruisselant de larmes lui aussi. Ce soir-là, Stacey, son frère et sa sœur avaient dormi tous ensemble. Les lamentations semblaient se poursuivre dans leur sommeil. Le feu rituel avait finalement eu raison du tumulte d’émotions, en particulier l’angoisse, qui avait accompagné les funérailles. Dans la cuisine, après le feu, Stacey avait l’impression que les filles de la défunte étaient par-venues à un consensus sur la mort de leur mère, consensus qui lui échappait encore aujourd’hui.
Corbeau était toujours perchée sur la clôture du cimetière. Elle poussa un cri. Stacey regarda dans sa direction. Elle observa l’oiseau, qui tendait le bec à chaque croassement. Elle avait l’impression qu’il se moquait d’elle, qu’il fanfaronnait, qu’il la traitait de sotte – bref, qu’il lui reprochait d’être passée à côté de quelque chose aux funérailles de Grand-mère. Stacey était encore frustrée de ne pas tout comprendre des événements. Elle balaya le souvenir du feu, de la transformation qui s’était opérée chez ses tantes et sa mère. Elle détestait le flou qui entourait le consensus des femmes. La voix de Grand-mère la réconforta : « T’en fais pas, mon enfant. Tu trouveras la réponse au bon moment. » Stacey relégua donc le souvenir aux oubliettes, où il resterait jusqu’au jour où la vie lui apporterait une forme de réponse.
À cette époque, ce n’était pas toutes les familles qui possédaient une voiture et les rares véhicules étaient de vieilles familiales. Pas de woodies , juste de vieilles familiales ordinaires, qui se remplissaient de parents qui n’en avaient pas. On ne voyait surtout pas cela à la ville des Blancs, où chaque voiture transportait la famille nucléaire à qui elle appartenait et pas un parent de plus. Stacey se demandait pourquoi. Elle laissa son esprit vagabonder parmi les habitudes des Blancs, leurs coutumes étranges. Celles-ci avaient plus de sens en anglais que dans sa langue. L’absence de connexion qui régnait entre les Blancs était difficile à exprimer dans sa langue maternelle. La plupart des jeunes à l’école ne voyaient quasiment jamais leur parenté. En fait, rares étaient ceux dont la famille élargie vivait assez proche pour permettre les fréquentations. Avec qui jouaient-ils donc quand ils étaient petits ? se demanda Stacey.
La voix de Nora interrompit le cours de ses réflexions : « Inutile d’y penser. » Stacey s’étonnait d’avoir adressé sa question à Nora, qui répondait toujours avec une pointe de cynisme ou de désespoir. Ses réponses n’étaient somme toute pas très utiles. Malgré tout, Stacey n’avait posé sa question à personne d’autre. Grand-mère, elle, lui aurait sans doute donné une réponse plus satisfaisante à se mettre sous la dent.
Le cortège arriva dans la cour boueuse de la vieille salle communautaire, qui faisait l’immense fierté du village. Seuls Stacey et les quelques autres jeunes qui fréquentaient l’école de l’autre côté de la rivière savaient qu’il n’y avait pas là de quoi s’enorgueillir. On était sur la côte ouest, où l’air épais était saturé de sel de mer et où le vent, la pluie et le temps faisaient apparaître des fissures gris terne dans le revêtement de cèdre du petit édifice dont on n’avait jamais peint les murs extérieurs. Des marches menaient directement de la rue jusqu’aux portes – pas de trottoir pour faire la transition. En fait, les portes n’en étaient pas vraiment. Il s’agissait plutôt de panneaux de contreplaqué, comme ceux dont étaient pourvues la plupart des bicoques du village. Les quelques fenêtres étaient trop petites et trop hautes pour procurer un semblant de lumière et de vue. Stacey savait pourquoi elles étaient faites ainsi : pour la sécurité des enfants. Une pensée gênante la narguait. Les petits Indiens sont comme la pluie d’aujourd’hui, un peu rebelles et inconstants. Elle chassa cette idée dans un coin reculé de son esprit. Cela lui rappelait trop l’époque où elle commençait à fréquenter l’école des Blancs et les conséquences que lui avait méritées son propre comportement rebelle. Stacey avait beau ne pas aimer son indiscipline d’autrefois, elle vivait encore plus mal avec le souvenir des conséquences. Bref, c’était plus facile de ne plus penser à tout cela.
La mort est un curieux phénomène. Elle commande le changement. Elle rôde autour du cœur et sollicite la mémoire avec acharnement. Elle génère des souvenirs de toutes les joies que le défunt a pu léguer aux survivants. Une fois le corps enterré, la véritable nature du défunt s’immortalise en image de vertu inventée de toutes pièces par les proches. La mort fait remonter les souvenirs au milieu des larmes. Et les conversations finissent toujours par converger vers cette image fictive. « Nora était travaillante... » « La meilleure pêcheuse du village... » « Elle te coupait et te vidait une demi-douzaine de gros saumons en un rien de temps... » « Une femme infatigable... » On prenait même un certain plaisir à évoquer avec humour son caractère revêche et ses sarcasmes. Les villageois endeuillés n’avaient pas entièrement tort ; tout ce qu’ils disaient sur Nora était vrai. Ce qui avait changé, c’était leur attitude par rapport à son caractère. À la fin du repas, ils étaient tous d’avis que Nora allait leur manquer profondément.
Les conversations parvenaient aux oreilles de Stacey, où elles se butaient contre son obsession à comparer la salle communautaire minable du village aux salles de réception des Blancs, si somptueuses avec leurs planchers de marbre, leurs grandes fenêtres, leurs halls élégants et leurs parterres fleuris. C’était inévitable. Stacey passait la moitié de son temps de l’autre côté de la rivière, dans le sanctuaire confortable des immeubles bien chauffés aux hauts plafonds de la ville des Blancs. Et l’autre moitié, elle la passait à contempler l’unique salle communautaire du village, qui trônait obstinément en son centre, vieille et vétuste.
L’orateur se leva pour adresser quelques mots d’encouragement aux gens réunis en cette triste occasion. Ce n’était pas un discours rempli d’émotion. C’était un discours convenable, mais certainement pas enflammé. La modulation de sa voix ne manquait jamais de toucher Stacey. Elle calmait les enfants et suscitait des murmures d’assentiment chez les adultes. Avec de douces paroles, il relata la vie de Nora, du vaillant esprit de Loup qui l’avait animée. Indépendante, Nora avait avancé dans la vie avec constance, depuis sa plus tendre enfance et à travers la maternité, ne trouvant le repos que dans la mort. Stacey écoutait :
— C’est notre nature, siem . C’est la fierté de nos femmes, siem . Nous soutenons nos familles, parmi nous des mères, des travailleurs infatigables, siem . Louve est débrouillarde, siem . Il n’y a pas de mendiants dans le clan de Loup, siem .
Puis l’orateur remonta l’histoire de la lignée de Nora, rappela les grandes contributions de certains membres de sa famille. La vision de Loup ponctuait les générations qui avaient mené à sa naissance. Il évoqua les temps difficiles pour illustrer l’héroïsme des femmes de son clan qui, non contentes de laisser les épreuves précipiter le cours de leur vie, les avaient plutôt affrontées comme si elles étaient propres à vraiment forger le caractère.
Le bourdonnement à l’intérieur de Celia reprit de plus belle. La fillette était aux prises avec une vision de Nora au travail, mais les traits de la vieille femme se fondaient dans ceux de femmes d’autrefois. Elle ne reconnut pas le visage de son arrière-grand-mère luttant bec et ongles pour élever et nourrir sa deuxième famille toute jeune en plus de la seule enfant qui lui restait de la première. Cette scène qui n’avait rien de familier troublait Celia. Les hachettes et le feu façonnaient une pirogue dans le cèdre géant ; les tiges de l’arbre se muaient en cordage ; son écorce servait à confectionner des pagnes et ses racines, des couvertures. L’enfant dans la vision de Celia s’activait tout aussi frénétiquement. Le repos n’avait pas sa place, aussi la mère et la fille faisaient-elles fi de la fatigue malgré leur corps qui dépérissait au-dedans. Le dur labeur mettait de la tension sur leur visage et effaçait leur sourire. Il semblait créer une distance entre la femme et l’enfant. La scène était intolérable. L’esprit de Celia n’avait pas encore acquis la maturité nécessaire pour l’interpréter avec justesse. Celia ouvrit les yeux et laissa échapper des larmes de terreur qui passèrent inaperçues dans la salle communautaire.
La pluie, qui tambourinait maintenant sur le toit au-dessus de l’assemblée, battait la mesure du discours de l’orateur. Stacey versa elle aussi quelques larmes. De minces filets d’eau sans source de chagrin. Mais elle ne s’en faisait pas avec l’absence de source pour ses larmes, que l’orateur avait le don de lui soutirer aux banquets funèbres. Elle était plutôt captivée par la grâce de ses mouvements, qui avaient quelque chose de presque féminin tant ses gestes étaient délicats.
L’atmosphère de la salle se transformait petit à petit. Stacey se sentait légère, aérienne et incroyablement entière à l’intérieur. Cette légèreté semblait émaner de l’orateur et imprégner chacune des personnes présentes, dont elle tirait de minces ficelles d’existence éthérée pour tisser une toile d’unité spirituelle. Stacey se sentait invincible. La légèreté dansait, la caressait dans les régions inatteignables de son être. Les régions sans commencement ni fin, les régions sans nom. Elle décrivait une spirale vaporeuse, diffusait de la chaleur dans les recoins distants où persistait le doute. Elle enveloppait ses muscles, se posait quelque part au creux de son ventre. Comme l’orateur achevait son discours, la sensation de légèreté se dissipa. Tout son corps recouvra la paix.
Conformément à son devoir, l’orateur invita tous ceux qui le voulaient à se lever pour prononcer quelques mots. Au début, personne ne broncha. L’orateur attendit poliment le temps qu’une subtile hiérarchie se mît en place. Les aînés du clan de Nora fixaient le sol, soucieux de ne pas faire étalage d’orgueil en se levant trop vite. L’attente était si agréable. Stacey avait envie de se lever pour raconter à tout le monde de quelle façon se passaient les choses à la ville des Blancs. Les Blancs n’aiment pas les « temps morts », alors ils remplissent leur univers de blablas inutiles, ou même de bruits mécaniques, comme si le vacarme était la seule chose qui les faisait se sentir en vie. Mais ce n’était pas à son tour de parler. Elle ne faisait partie ni des aînés ni du clan de Nora, alors elle resta assise. C’est Ella qui se leva en premier. Elle s’avança d’un pas traînant à l’aide de ses deux cannes. Deux de ses petits-enfants se précipitèrent à ses côtés et lui prirent chacun un bras pour l’aider à se rendre audevant de la salle. Devant l’assemblée, la vieille femme se transforma. Sa voix perdit ses quatre-vingt-dix années ou presque d’usure. Son corps prit de la force ; ses bras se tendirent, puis se relâchèrent. Elle livra son allocution avec une vigueur quasi juvénile.
— Regardez autour de vous, exhorta-t-elle les villageois réunis.
Tous regardèrent autour d’eux.
— Voyez ces enfants.
Les enfants se redressèrent sur leur siège.
— Faites attention à eux. La vie est précieuse et courte. Vous êtes tous des visiteurs. Ces enfants sont vos hôtes. Vous ne leur devez que de la bonté. Ne pleurez pas les disparus. Transformez plutôt votre chagrin en bonté envers la jeune génération.
Ella levait le ton à la fin de chaque phrase comme si les points n’existaient pas, comme s’il n’y avait que des pauses. La mélodie de sa voix empruntait des tonalités de douce persuasion pendant que son corps se tenait immobile. À la fin de son allocution, la vieille femme se mit à parler dans sa langue maternelle. Ce n’était pas une traduction. Il n’y a pas de mots pour traduire l’importance des enfants ou le sens du devoir familial qui anime normalement les mères et les pères. Dans la langue des villageois, le mot « enfant » en soi évoque des générations infinies de petits-enfants gravissant des montagnes, traversant en héros les milliers d’années de tribulations sentimentales que la vie leur réserve. Le mot « pluie » renvoie l’image de la femme-terre, des larmes de la naissance et du dévouement sans bornes. En anglais, la pluie, c’est juste des molécules d’eau agglutinées sur des particules de poussière trop lourdes pour demeurer en suspension dans l’atmosphère. Ce doit être la raison pour laquelle les orateurs pensent que tout est plus beau dans notre langue, supposa Stacey.
Stacey observa ensuite les chefs de clan se lever à tour de rôle pour dire quelques mots apaisants à propos de la disparition de Nora. La plupart d’entre eux s’efforçaient d’aborder le thème de la mort sous quelque angle philosophique, question de transcender notre condition de mortel, que les funérailles ne manquent jamais de nous rappeler. Ils veillaient tous à respecter l’ordre dicté par leur rang et leur lien avec Nora et à ne pas répéter ce qui avait déjà été dit. Après les chefs de clan, des villageois qui n’avaient pas encore pris la parole se levèrent. Puis, en tout dernier, ce fut au tour des chrétiens, qui ne perdaient jamais une occasion de transformer le moindre moment de chagrin en quête éperdue de Jésus.
— Trouvez Jésus...
Stacey se demandait ce qui pouvait bien leur faire croire que Jésus était égaré.
— Ouvrez-lui votre cœur...
Comme si chaque mortel était une sorte de guérisseur spirituel doté de pouvoirs magiques lui permettant de choisir Jésus parmi la multitude d’esprits qui devaient habiter les vents, puis de le fusionner avec son propre cœur... Pauvre Jésus, quelle existence ennuyeuse il doit mener s’il est obligé de se taper ces discours jusqu’à la fin des temps ! railla Stacey pour elle-même. Elle se demandait quel pouvait bien être le rapport entre la quête des chrétiens et la vraie vie de Jésus. Peut-être que, de son vivant, les gens venaient de très loin pour le voir ? Non, ça ne se pouvait pas...
Stacey n’écoutait plus. Elle laissa son imagination retracer l’épopée de la lignée de Nora. Elle revoyait Nora pêcher dans la rivière sans embarcation, seule sous le couvert de l’obscurité, un œil sur ses enfants, l’autre surveillant l’apparition des gardes-pêche, ses mains occupées à remplir son épuisette de poissons. Stacey se rappelait qu’elle ne s’était jamais fait pincer durant ses sorties de pêche nocturne. Ses enfants se blottissaient non loin sous une vieille toile qu’elle avait doublée avec de la bourre. Cette femme avait un sixième sens qui la prévenait lorsque quelqu’un s’approchait. Quand les gardes-pêche passaient tout près, elle se redressait et lançait un regard en direction de ses enfants. Sans dire un mot, ceux-ci se dépêchaient de se cacher sous la toile matelassée. Ils restaient là en silence, parfaitement immobiles, jusqu’à ce que leur mère vînt soulever la toile. Nul ne savait ce que faisait Nora durant ces moments de suspense où elle risquait d’être découverte. Elle rentrait toujours chez elle avec une profusion de poissons nourriciers, ses enfants sur les talons.
Stacey chérissait ce souvenir de courage sans prétention. Nora pêchait quand il y avait du poisson, n’obéissant à aucune autre loi que la sienne. Cela ne l’intéressait pas de débattre de son droit de pêcher. Elle faisait fi des hommes, Indiens comme Blancs, qui parlaient sans arrêt de permis de pêche. Elle ne se sentait pas concernée. Ses enfants manquaient peut-être parfois de vêtements, mais ils avaient toujours le ventre plein. Pour Nora, c’était la seule chose qui comptait. En un sens, Stacey enviait la simplicité de la vie de Nora, mais son contexte à elle était complètement différent. Elle savait qu’elle ne se satisferait jamais de la vie au village.
Celia était assise à côté de Stacey, sur qui elle jetait des regards de temps à autre. Elle tenait un élastique qu’elle tendait et relâchait à répétition. Quand elle ne regardait pas Stacey, elle fixait le jeu de ses mains sans vraiment le voir.
Corbeau éclata de rire. Elle ébouriffa ses plumes, ouvrit ses ailes et se mit à croasser. Elle n’avait pas pensé à l’innocence de Stacey. Pauvre Stacey. Cette jeune fille voyait le monde en couleurs qui ne correspondaient pas à la réalité. Se comportait comme si elle ne partageait pas la situation des femmes de son clan. Corbeau poussa un long et profond soupir. Elle soupirait avec le souffle d’un animal qui manque d’air. Elle soupirait de vieillesse, désespérée de trouver une utilité à son soupir. Plus elle songeait à Stacey, moins elle y voyait clair et plus elle se sentait impuissante. Elle avait conscience qu’il manquait quelque chose à cette fille, mais quoi au juste ?
Corbeau sentit un soubresaut dans ses entrailles. Elle ébouriffa de nouveau ses plumes, ce qui l’apaisa. Elle se mit à gémir, mais cela n’aidait en rien. Ses lamentations étaient assourdies par sa confusion. Elle était incapable de générer la vision nécessaire pour mettre un terme à la disette – à la disette d’idées – qui semblait accabler son peuple. Cela faisait un certain temps que les villageois ne s’étaient pas recueillis dans le lieu des pensées sacrées. Leurs réflexions étaient confinées dans la marge de leur vie, reléguées à la périphérie du quotidien, où elles s’accumulaient à la surface. Elles fuyaient la profondeur de crainte de susciter des débats fatigants. Comment donc réveiller le peuple ? Telle était la question qui lancinait Corbeau. Si seulement elle trouvait un moyen d’affranchir les villageois de leurs soucis du quotidien, elle pourrait rétablir les réflexions profondes. Ô Corbeau, Corbeau de jais... de jais... Ô Corbeau toute noire...
2
Il plut sans interruption durant encore deux semaines, ce qui irrita Stacey au plus haut point. Son arrivée à l’école était toujours particulièrement embarrassante les jours de pluie. Au bout du demi-mille de marche qui séparait son village de la ville des Blancs, ses vêtements étaient tout trempés et ses cheveux avaient perdu le semblant de volume qu’elle avait réussi à leur donner. Sa queue de cheval formait une simple ligne noire dans son dos et sa jupe, qui collait impudiquement à sa peau, montrait ses jambes courtes un peu dodues. Bien qu’il ne fît pas froid, Stacey aurait aimé avoir un imper, une paire de bottes et un parapluie. Le pire, toutefois, c’était le chuintement de ses souliers de toile quand elle parcourait les longs corridors silencieux entre les salles de classe.
En temps normal, les élèves circulaient autour d’elle sans la remarquer, mais par temps de pluie, ils jetaient des regards étonnés sur ses pieds. Elle avançait donc péniblement le long du corridor, consciente de ses pieds, en pestant contre ses parents qui avaient eu des enfants alors qu’ils n’en avaient pas les moyens. Elle les maudissait de ne pas être allés à l’école, les maudissait de continuer de vivre à la manière de ses grands-parents comme si le monde n’avait pas évolué. On était en 1954, nom de Dieu. Son père coupait encore du bois avec deux fichus chevaux de trait dans les collines de la réserve pendant qu’en ville, les parents des enfants blancs discutaient de l’éclosion des guerres anticoloniales en Afrique et de la révolution informatique imminente. Ses parents, par quelque phénomène étrange, étaient coincés à une autre époque et refusaient qu’on les en sortît. Elle pouvait à peine les tolérer par une journée pareille. Bien sûr, c’était plus qu’une simple question de manque d’éducation, car ils étaient tous les deux versés dans un tout autre domaine de connaissances. « Inutile d’y penser. » Le souvenir de Nora, dont le visage virevoltait entre les gouttes d’eau, surgit sans que Stacey pût lui donner un sens. La vieille femme était juste là, avançant devant elle, flottant à l’avantplan de ses réflexions.
Stacey voûta les épaules à la manière du curé et se hâta vers l’école sous la pluie, le cou rentré telle une tortue. Elle avait beau se sentir ridicule, elle persistait à adopter cette posture qui ne l’aidait en rien à rester au sec. Carol la rejoignit juste de l’autre côté du pont. Comme chaque fois qu’il pleuvait, elle offrit à Stacey la moitié de son parapluie. Et comme toujours, Stacey refusa. Carol papota de choses insignifiantes – les garçons qui lui plaisaient, les filles qu’elle n’aimait pas, les profs nuls –, puis annonça une nouvelle qui eut l’effet d’une bombe sur Stacey.
— Il y a une épidémie qui s’en vient : la grippe asiatique.
Stacey fit volte-face. Elle s’arrêta.
— Merde.
Une par une, les scènes macabres de l’épidémie de tuberculose survenue une dizaine d’années plus tôt refirent surface. Elles envahissaient le présent, laissant Stacey impuissante l’espace d’un moment. Stacey devait lutter pour ne pas oublier la présence de Carol ; ses pensées revenaient sans cesse aux implications d’une autre épidémie.
— Qu’est-ce qui va pas ? demanda Carol avec sollicitude.
Stacey lui avait déjà parlé des morts de la tuberculose, cette maladie qui avait dévasté son village pendant une trentaine d’années jusqu’à tout récemment. Cette année-là était d’ailleurs la première sans cas de tuberculose dans son village. Son corps se crispa et c’est non sans effort qu’il se détendit à nouveau. La mort ne compte pas de la même façon à la ville des Blancs que chez elle. Cette pensée vagabondait dans l’esprit de Stacey, qui la laissa tourner dans son imagination quelques minutes. Stacey comprenait ce que signifiait la mort pour son village. Elle regardait les chiffres semer la terreur. C’était une perte totale. Toute mort prématurée faisait en sorte que chacun perdait un bouffon, un herboriste, un guérisseur spirituel ou un philosophe qui semblait comprendre le code de conduite, la Loi, de même que le lien unissant les membres d’une famille. Tout le monde était utile à la communauté, chaque personne agissant comme un secteur du cercle familial sur lequel reposaient la santé et le bien-être de tous. Bref, toute personne disparue était une pièce manquante du cercle pour laquelle il n’y avait pas de substitut.
Les Blancs ne semblaient pas vivre de cette manière. Aucun individu n’était irremplaçable ; les parties semblaient détachées du tout. Ce n’était pas que la perte d’un des leurs les laissait indifférents, mais une telle perte, à l’évidence, n’avait pas beaucoup de valeur. Ainsi, Carol était incapable de concevoir la menace que représentait une épidémie. Stacey secoua la tête, effrayée du peu d’importance que les Blancs avaient les uns pour les autres. Pas étonnant qu’ils puissent nous regarder mourir avec insouciance, pensa-t-elle. Elle s’efforça de revenir au présent et de chasser ces pensées au loin, ce qui la fatigua. La peur fit place à une infime pointe d’apathie. Stacey se rappela que c’était sa dernière année d’école. Plus que deux mois d’ici la remise des diplômes et maintenant, cette nouvelle. Elle serait obligée d’abandonner l’école si l’épidémie frappait trop tôt. Elle vit alors s’éteindre son rêve de faire carrière dans l’enseignement. Durant près de douze années, elle avait sup-porté l’humiliation subie à l’école – les insultes, la solitude, le silence des autres qui préféraient faire comme si elle n’existait pas – et s’était plongée dans leurs livres étranges. Elle avait suivi les méandres de leur sens délirant de l’identité et de la logique, mémorisé des tonnes et des tonnes d’informations futiles, tout cela afin d’accéder au lieu où se trouvent des millions de livres. Elle était déterminée à mener une vie différente de celle de ses parents. Or, tous les sacrifices qu’elle avait faits pour réaliser son rêve lui semblaient à présent dérisoires. Et pas seulement les siens : sa mère avait soigneusement mis de côté jusqu’au moindre sou afin de payer les études dont elle rêvait.
Pendant que son père coupait du bois, sa mère travaillait sans répit pour gagner un peu d’argent. Tous les week-ends, elle traversait la rivière pour aller faire le ménage et la lessive chez des Blancs aisés qui lui versaient un maigre salaire. Tous les soirs, elle veillait plusieurs heures sous un éclairage blafard pour tricoter les bas de laine que ces gens-là affectionnaient tant. Toute la famille élargie apportait son écot. Chaque sou dont pouvait se passer sa parenté était mis de côté pour la réalisation de son rêve. Même l’oncle Ned, qui ne venait plus guère au village, envoyait de l’argent à sa mère pour ses études.
« Stacey aime l’école », donc l’automne, toute la famille aidait à récolter des denrées gratuites dans les collines derrière le village pour ne pas avoir à acheter de nourriture à l’épicerie des Blancs.
« Les tennis coûtent moins cher que les chaussures de ville », donc les enfants allaient tous à l’école les pieds mouillés la moitié de l’année, sans se plaindre. Stacey fut prise de nausée. Parce qu’elle voulait étudier, les dures corvées qui lui auraient normalement incombé durant la saison des conserves retombaient sur Celia. Ses pensées se dirigèrent vers sa petite sœur. Celia assise sur une chaise en bois en train de soulever et de déplacer de lourdes marmites remplies de fruits, de verser de l’eau bouillante dans des pots, plaisantant malgré l’effort colossal que la préparation des conserves demandait à son corps frêle. Pas cette fois. Stacey savait qu’elle ne pourrait se soustraire à la lutte contre l’épidémie. Son sens de la famille ne lui permettrait pas de laisser les autres se débrouiller sans elle.
— Est-ce que ça va ?
La question de Carol interrompit la sensation de nausée dans son estomac et l’empêcha de rendre son petit déjeuner.
— Ouais, balbutia-t-elle.
Carol changea de sujet. C’était un piètre soulagement, mais cela lui donnait le temps de penser, de se calmer. Elle songea aux gens de son village et tenta de déterminer qui d’entre eux étaient les plus vulnérables ou les plus susceptibles de succomber, qui survivraient et sur qui, parmi les jeunes femmes, on pourrait compter. Elle considéra ses notes, calcula ses chances de réussir son année en dépit de la crise. La grippe ne durera pas aussi longtemps que la pire épidémie de tuberculose ; en plus, aujourd’hui, il y a des hôpitaux où nous avons tous le droit d’aller. Stacey soupira de soulagement. Cela n’irait sans doute pas aussi mal que lors des autres épidémies.
Au loin, à la cime de Cèdre, Corbeau poussa un cri perçant, remarque spécieuse et fallacieuse sur les préoccupations de Stacey quant à la concrétisation de son avenir d’enseignante. Le cri de Corbeau échappa à Stacey, qui s’accrochait avec peine à son sentiment de soulagement. Ça n’ira pas si mal, se répétait-elle.
La classe était agitée à cette époque de l’année, d’autant plus que c’était la dernière ligne droite avant la fin du secondaire. Dans deux mois, tout serait terminé. L’enseignant ne faisait pas exception, pressé qu’il était de voir ses élèves sortir du système et passer à autre chose. Herb tendit un billet à Polly, qui le laissa tomber sans faire exprès. Monsieur Jones s’en aperçut. Il descendit l’allée, prit calmement le billet des mains de Polly et le lut à haute voix. Le billet renfermait des allusions explicites à leur batifolage de la veille. Stacey rougit. Polly sortit de la salle en courant, sous les rires de Herb et des autres garçons.
Stacey se crispa. Chaque fois qu’on riait de quelqu’un, elle revivait les railleries dont elle avait fait l’objet durant ses années d’école. À présent, la plupart des garçons, que les Indiennes n’intéressaient pas, se contentaient de l’ignorer ; les filles, en revanche, rigolaient et chuchotaient dans les toilettes entre les cours, puis se taisaient dès qu’elle entrait. Elle avait toujours l’impression que c’était d’elle qu’elles parlaient. Les rires d’aujourd’hui la blessaient profondément.
Dans les toilettes, entre les cours, les filles lançaient à voix basse, avec une pudeur affectée, des remarques désobligeantes sur le manque de chasteté de Polly. Stacey sentait naître un tout petit cri en son for intérieur, là où vit la lumière de guérison. Elle le fit taire en se concentrant sur Polly. Elle ne pouvait croire à quel point ces filles étaient insignifiantes et méchantes. Qu’est-ce que ça peut bien faire, que Polly se soit amusée un peu la veille ? Tu parles ! Ce n’était pas la peine de discuter avec elles. En les observant et en écoutant leurs paroles, Stacey se rendait compte que le crime commis par Polly n’avait rien à voir avec la vertu ; après tout, la moitié de ces filles s’étaient elles-mêmes déjà pelotées avec des garçons sur une banquette de voiture. C’était plutôt le fait de s’être fait pincer qui valait à Polly d’être montrée du doigt. Stacey se retenait de toutes les traiter d’hypocrites. Polly est une des leurs, se dit-elle : « Rien à voir avec moi. » Elle ravala donc son envie de les remettre à leur place.
Le jour suivant, le soleil se leva, radieux. Il brûlait le pourtour de l’humiliation de Polly, sur lequel l’esprit de Stacey demeurait focalisé. Sa clarté même semblait attiser la résistance de la jeune fille à ressentir la moindre sympathie pour sa compagne de classe. Stacey se hâta vers l’école sans même porter attention au monde autour d’elle. Les bras serrés sur sa poitrine, elle luttait contre le souvenir tenace de Polly, qu’elle s’efforçait de détruire en gravant les leçons du jour par-dessus.
Les cours reprirent normalement, sans Polly. Stacey remarqua qu’un subtil climat de tension régissait le comportement de chacun dans la classe. Les élèves paraissaient fragiles. Elle scruta le visage des filles pour y trouver des indices de cette fragilité, ce qui déclencha un dialogue dans sa tête. C’était une fragilité différente de celle qui se lisait sur le visage des filles de son village. La fragilité des villageoises découlait de la faim ressentie par le corps ; celle des Blanches, en revanche, semblait immatérielle. Les Blancs paraissaient tout à fait aptes à survivre à une épidémie. Alors, quel était le problème ? Pourquoi leur visage était-il empreint de la honte qu’avait éprouvée Polly quand on avait découvert qu’elle connaissait quelque chose d’aussi naturel que la passion sexuelle ? Cela ne les regardait pas. Pourtant, on aurait dit que la dépravation, la culpabilité de Polly, s’était en quelque sorte mêlée à une culpabilité et à une honte bien à eux. Ils affichaient un mince sourire incertain derrière lequel persistait une espèce de tristesse nerveuse.
Stacey savait que la tradition catholique de Maillardville dominait toujours leur moralité, même si la langue française s’était perdue. La petite ville avait beau s’être anglicisée avec les années, ses habitants s’accrochaient obstinément à leurs origines culturelles. Stacey ne connaissait pas grand-chose à leur foi, mais, quelque part dans les canons de celle-ci, le désir sexuel devait se définir comme quelque chose de terrible – « péché », « luxure », sont les termes qu’emploieraient sans doute les chrétiens de son village. Ce mensonge du péché vivait dans leur esprit pendant que le désir, passion naturelle du cœur, s’emparait de leur corps. La réalité du désir demande à être exprimée ; s’en exorciser exige une froide répression. Le conflit entre expression et répression devait donc sous-tendre tout ce qui excitait leur besoin de condamner Polly et susciter les émotions contradictoires qui tiraillaient leur visage. Jusque-là, les chrétiens du village ne s’étaient pas montrés trop durs envers quiconque pour ce qui était des affaires de luxure. Cette pensée rassura Stacey.
L’agitation autour de Polly devenait palpable. Stacey n’aimait pas cette atmosphère. Les murmures d’indignation dans les toilettes de l’école semblaient toutefois désamorcer la tension dans l’air. Fait étrange, cette tension même colorait le teint des élèves de manière inhabituelle, comme si elle s’était substituée à cette sorte de vitalité qui aurait dû procéder du simple fait d’être. Ils marchaient la tête basse, absorbés dans un mutisme gêné. Leur inhibition semblait chasser leur vitalité comme chez les gens du village. Ces deux éléments provoquaient des remous dans le ventre de Stacey – de vilains papillons de perplexité qui virevoltaient dans tous les sens. Stacey n’en pouvait plus de sa propre agitation intérieure. Elle se demandait si certains de ses camarades de classe étaient en proie à la même sensation qu’elle.
On était vendredi. Malgré ses sentiments contradictoires à l’égard de Polly, dont les rêves s’étaient si facilement brisés parce qu’elle était trop fragile pour affronter la honte, Stacey était contente. Carol et elle avaient l’habitude immuable d’étudier ensemble le vendredi soir. Il n’y avait pas que l’étude qui plaisait à Stacey, mais aussi le fait d’aller chez Carol. Hormis la condescendance des parents de son amie, c’était une joie de se trouver chez eux. Tout, dans leur maison, respirait le confort. Les petits piquets de bois de la clôture, alignés au garde-à-vous telle une armée sylvestre pour préserver la beauté des pelouses soignées, contrastaient vivement avec les roches et le sable de sa cour à elle. Si on pouvait appeler cela une cour ! Chez elle, les fleurs ne poussaient pas dans des plates-bandes bien nettes délimitées par des pierres. Le sol devant sa maison était plutôt clairsemé de touffes de consoude, de pissenlits et d’amarante. Sa mère ne cultivait que la menthe, dont elle prenait le plus grand soin et dont le doux parfum flottait devant la porte presque toute l’année. Cette culture avait exigé des années de compostage et de nombreux voyages de seaux remplis de terre aux quatre coins de la réserve. Sa mère arrosait la menthe régulièrement. Elle ne manquait guère de s’y adresser comme à une vieille amie en entrant dans la maison. La menthe était d’ailleurs la dernière des cultures vivrières dont les villageois faisaient un usage courant. À quelques exceptions près, toutes les familles s’attachaient à faire pousser cette plante délicate devant leur maison. Tout en étant incapable de s’imaginer la vie sans feuilles de menthe pour garnir tous les plats, Stacey s’indignait de la cour sablonneuse et stérile de sa maison lorsqu’elle la comparait aux sublimes jardins fleuris et aux pelouses soignées de la ville des Blancs. La menthe ressemble à de la mauvaise herbe ; la cultiver paraissait tellement ridicule.
Les jardins des Blancs étaient tous différents. Chaque famille élaborait une vision de la maison de rêves qu’elle s’employait ensuite à concrétiser. C’était le premier jour ensoleillé après une longue période pluvieuse. Le ronron saccadé des tondeuses à gazon du voisinage qu’on poussait avec empressement emplissait les oreilles de Stacey. On voyait des femmes aux mains couvertes de vrais gants de jardinage se pencher au-dessus des plates-bandes, leurs bras occupés à arracher les mauvaises herbes entre les rangées de fleurs. Les mauvaises herbes. Racine de consoude, pissenlit, plantain, molène... toutes étaient jetées dans un tas pour ensuite disparaître de la vue dans un sac en plastique noir résistant. En observant les femmes écarter les mauvaises herbes, sans qu’elle pût se l’expliquer, Stacey se mit à penser à Polly.
Elle voyait Polly dans toute sa perfection se faire écarter des rangs des siens tel un pissenlit indésirable. Elle se demandait quelle médecine magique recelait Polly au fond de son être passionné, être qui avait inspiré à Herb le billet doux qu’il lui avait donné en classe au risque de se faire prendre. L’incident de la veille suscitait deux ébauches de question de fond que Stacey était incapable de formuler de façon précise. Premièrement, quelle était cette faiblesse dans l’être magique de Polly qui avait ébranlé la loyauté de Herb quand ils s’étaient fait pincer tous les deux ? Deuxièmement, qu’est-ce qui avait poussé monsieur Jones et toute la classe à tenir Polly responsable des actes qu’elle et Herb avaient commis ensemble ?
Stacey ignora ces questions pour se concentrer sur des scènes de son village. Les villageois récoltaient les mauvaises herbes plus ou moins au hasard et s’en servaient comme aliments au même titre que la nourriture de l’épicerie, qu’ils achetaient parfois quand ils en avaient les moyens. Autant Stacey s’indignait de la culture de la menthe, autant il lui paraissait d’une absurdité pitoyable de voir les Blancs passer leur temps à jeter des végétaux encore parfaitement bons. Elle fit néanmoins peu de cas des émotions contradictoires qui germaient en elle devant son ressentiment envers sa mère qui cultivait de la mauvaise herbe, d’une part, et la constatation de l’absurdité navrante des Blancs qui jetaient la nourriture disponible dans la nature, d’autre part.
— Nous, on mange les herbes que ces femmes sont en train de jeter, fit-elle remarquer à Carol.
— Tu veux rire ?
— Bien sûr que non, je plaisante pas avec ces choses-là.
Ce fut au tour de son amie de s’arrêter et de la fixer, perplexe. C’était la première fois que Stacey lui racontait quelque chose sur sa vie au village. Stacey ne s’était jamais rendu compte d’être aussi secrète. À présent, elle s’étonnait d’avoir pu fréquenter la même école que cette fille durant douze longues années, marcher avec elle une demi-heure par jour pour faire l’aller-retour entre l’école et la maison et passer plusieurs heures chez elle tous les vendredis pendant quatre ans, et ce, sans jamais rien mentionner au sujet de sa vie personnelle. Elle tenta de se rappeler quelque détail qui aurait pu lui échapper. En vain. Il y avait toujours eu cette cloison entre sa vie d’écolière et sa vie de villageoise, du moins jusqu’à cet instant. Et tout ce que Carol avait trouvé à répondre, c’était un ridicule « Tu veux rire ? ». Stacey s’esclaffa. Carol l’imita.
— J’suis tellement naïve ! lança cette dernière entre deux éclats de rire.
Stacey s’esclaffa encore plus fort : décidément, son amie ne comprenait rien à rien. Elle se plaisait à supposer que Carol ne savait rien du tout sur elle alors qu’elle-même connaissait Carol aussi bien. Stacey songea aux deux jeunes filles qu’elles étaient et se remit à comparer leur existence. Carol tenait sa vie entière pour acquise sans jamais avoir besoin d’y réfléchir un seul instant. À l’inverse de Nora, qui s’était démenée pour ne pas avoir à y réfléchir, Carol n’était tout simplement pas outillée pour le faire ; elle n’avait aucun cadre de référence. Tout le monde, à la ville des Blancs, se nourrissait d’aliments achetés à l’épicerie et jetait ceux qui poussaient naturellement dans les cours comme dans les collines qui s’élevaient au-dessus de la ville et du village. Le gaspillage à des fins esthétiques supplantait le bon sens et la frugalité dans l’entretien des cours tandis que l’épargne drastique accompagnait la nourriture consommée au dîner. Parce qu’ils n’avaient pas la présence d’esprit de récolter ce qui poussait sous leurs yeux, les Blancs devaient se rationner. Ainsi, la mère qui jetait les pissenlits à salade servait une maigre portion à ses enfants à l’heure des repas et leur en refusait une deuxième. Cette situation aurait été anecdotique si ces gens n’avaient jeté que des plantes, mais Polly était une séduisante jeune femme que plus personne ne voulait voir.
Si Carol n’avait pas participé à la condamnation de Polly, elle n’en avait rien pensé non plus, ce qui semblait compatible avec son joli petit monde jetable. Pourquoi aurait-elle dû s’en soucier, puisque tout était en ordre ?
— Bonjour, les filles ! gazouilla madame Snowden comme si elle était à la fois étonnée et ravie de leur visite.
Stacey sentit une vague de cynisme infinie monter en elle. Sans trop savoir pourquoi, elle ne pouvait s’empêcher de reléguer le comportement de ces gens-là dans un étrange purgatoire d’insensibilité implacable. Elle attribuait des motifs sinistres à leurs moindres faits et gestes, ces derniers temps. L’accueil de madame Snowden sonnait à la fois faux et convenable, presque caractéristique de leur monde. Stacey savait que la plupart des enfants de la ville des Blancs n’étaient que de passage dans la vie de leurs parents. Carol lui avait d’ailleurs confié qu’elle devrait quitter le nid familial et se débrouiller par elle-même aussitôt qu’elle aurait dix-huit ans. L’enthousiasme de madame Snowden paraissait dès lors artificiel, ce qui compromettait tout rapprochement entre les deux jeunes filles et la femme.
Stacey examinait le comportement de madame S. sous tous les angles afin d’en tirer quelque vérité fondamentale sur ces gens qui l’avaient toujours confondue. Comment pouvaient-ils être aussi détachés les uns des autres ? Des éléments de réponse à cette question commençaient à prendre forme dans sa tête : comme les enfants sont conscients de n’être que de passage dans la vie de leurs parents, ils doivent se distancier d’eux bien avant le moment de quitter la maison, sans quoi le départ serait trop douloureux. Afin de se réaliser en tant que famille et de compenser le manque d’attachement affectif, parents et enfants doivent se livrer à un rituel complexe de courtoisie ridicule.
Toute la conversation du dîner était ponctuée de « Peux-tu passer ceci ou cela, s’il te plaît ? » et de « Je peux sortir de table ? », comme si les enfants n’y avaient pas leur place. Stacey n’avait jamais vu les enfants sortir de table sans en avoir demandé la permission. Ils parlaient rarement sans qu’on leur eût d’abord adressé la parole. La maison ne leur appartenait pas. Aujourd’hui, tout cela paraissait étrange. On aurait dit que les Snowden pouvaient à peine se supporter les uns les autres. Cela devait avoir un lien avec la tristesse autour de Polly. Arrête, se sermonna Stacey.
L’image de son père lui apparut. La douce rondeur de son visage contrastait nettement avec les traits durs et angulaires de monsieur S. Son père était calme la majeure partie du temps ; c’était plutôt les enfants qui faisaient du remue-ménage. Stacey voyait aussi sa mère participer à leurs espiègleries. Elle remarqua pour la première fois les regards de connivence que son père lançait à sa mère. Celle-ci réagissait en taquinant l’un ou l’autre des enfants à propos de quelque gaffe. Stacey se rendit compte peu à peu que les signaux envoyés par son père étaient cohérents. Dès qu’un enfant atteignait un certain âge, cela suscitait chez son père un regard que seule sa mère comprenait. Les taquineries façonnaient, chez chacun des enfants y compris Stacey, une autodiscipline qu’ils avaient fini par intégrer. Stacey se demandait quelle était la différence entre le comportement des deux hommes. Peut-être son père était-il plus subtil que monsieur S. pour ce qui était de donner des ordres à sa femme ? Elle écarta aussitôt cette hypothèse.
— Tu as l’air bien pensive, intervint madame Snowden, interrompant par le fait même la formation d’une question dans l’esprit de Stacey.
Cette question s’éleva et s’immobilisa quelque part dans les airs, hors de portée, pendant que Stacey s’efforçait de rejouer dans sa tête ce que madame Snowden venait de dire. Peine perdue.

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