Le chemin du Perthus
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Description

Pendant la guerre civile espagnole, Consuelo, jeune fille élevée dans une famille franquiste, rencontre Alberto, un "rouge", dans cette Barcelone encore républicaine qui tente de résister sous les bombardements. A la chute de la capitale catalane, ils partiront ensemble vars l'exil et franchiront la frontière au Perthus...

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Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2011
Nombre de lectures 36
EAN13 9782336273600
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0124€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296139510
EAN : 9782296139510
Le chemin du Perthus

Margarita Perea Zaldivar
À Gabrielle.
Caminante, son tus huellas el camino, y nada más; caminante, no hay camino, se hace camino al andar. Al andar se hace camino, y al volver la vista atrás se ve la senda que nunca se ha de volver a pisar. Caminante, no hay camino, Sino estelas en la mar.
Voyageur, ce sont les traces de tes pas qui sont le chemin, et rien d’autre. Voyageur, il n’y a pas de chemin, le chemin. se fait en marchant. En marchant, nous faisons le chemin et si nous nous retournons, nous voyons le sentier que nous ne foulerons plus jamais. Voyageur, il n’y a pas de chemin, rien que des sillages sur la mer.
Antonio Machado Proverbios y cantares, CAMPOS DE CASTILLA (1907-1917) CXXXVI
Sommaire
Page de Copyright Page de titre Dedicace Chapitre I - Saragosse Chapitre II - Madrid Chapitre III - Barcelone Chapitre IV - Le Perthus Chapitre V - Montauban Chapitre VI - Bordeaux Remerciements
Chapitre I
Saragosse
E lle avait versé de l’huile d’olive sur la tranche de pain puis avait pris une gousse d’ail dans le panier posé à côté de l’évier et l’avait pelée. Sa mère était à l’étage, près du père malade. L’angoisse et la souffrance physique imprégnaient la maison depuis des semaines. Ses sœurs étaient là-haut aussi. Elles étaient arrivées hier au village, sans mari ni enfants. Le repas de la veille au soir s’était déroulé dans le silence.
Consuelo avait coincé la gousse d’ail entre ses doigts et avait commencé à en frotter la tranche de pain. Elle voyait à peine ce qu’elle faisait : la cuisine était plongée dans la pénombre comme tous les après-midis d’été, persiennes et vitres closes pour sauver un peu de la fraîcheur emmagasinée le matin. Une délicieuse odeur de marché et de soleil s’était dégagée de la tartine.
Elle allait mordre dans le pain imbibé quand quelque chose, là-haut, avait heurté le plancher. Puis elle avait entendu une sorte de cri prolongé. Elle avait lâché la tartine à même la table et s’était accrochée à la rampe pour monter très vite l’escalier en bois à marches hautes. Arrivée en haut, elle s’était immobilisée, paralysée : son père gisait dans un chaos de draps froissés, les yeux ouverts tournés vers le plafond. Sa sœur aînée se roulait par terre à côté du lit, secouée par quelque chose qui ressemblait à un rire hystérique. Sa mère, sans un mot, avait alors replié sa longue jupe noire, s’était levée et avait fermé les yeux du mort. Consuelo s’était précipitée vers le bas des escaliers, son pas affolé tambourinant le bois. Dans la cuisine, elle s’était assise devant la tartine échouée, le regard fixe, sans la toucher. C’était en 1929, elle avait douze ans. Elle venait de perdre son père, son allié magnifique.
Le jour qui suivit fut un long défilé sombre. Tout le village entra dans la maison et vint se recueillir devant la dépouille de Don Ernesto qui avait été un juge de paix respecté et un propriétaire terrien apprécié de ses salariés. Les hommes ôtaient leur béret et le tenaient à la main, embarrassés par l’émotion. Les femmes pleuraient et venaient embrasser Consuelo quand elles l’apercevaient, debout à côté de la cheminée, déjà toute vêtue de noir, si blanche et si brune à la fois, si petite encore avec ses grands yeux sombres ébahis.
Les gens descendaient de l’étage, silencieux, pétrifiés, mais quand ils se retrouvaient ensemble dans la pièce du bas, une agitation intense les saisissait pendant qu’ils essuyaient leurs larmes. Les commentaires fusaient alors, près d’elle, comme si elle n’avait pas été là :
– Mourir déjà, avec une fille encore si jeune, quel malheur !
– Oui, c’est que Carmen a eu cette enfant si tard, vous vous rendez compte, à quarante-quatre ans ! Elle avait honte d’être enceinte à cet âge, la malheureuse : vingt ans après ses deux premières filles ! Elle n’osait plus sortir dans le village.
– Carmen a toujours été dure avec cette petite...
– Le pauvre Ernesto, ses souffrances sont finies. Le cancer de la vessie, c’est tellement douloureux...
Consuelo s’enfonçait alors un peu plus dans l’obscurité de la cheminée, partagée entre le désir d’en savoir plus et de ne plus entendre, d’apprendre et de partir ailleurs, de s’effacer, de gommer ce qui venait d’advenir et qui allait changer sa vie.
Les obsèques eurent lieu le lendemain. Les hommes du village descendirent le cercueil avec précaution dans l’escalier étroit pour le placer au centre de la carriole en bois qui attendait devant la porte. Tout le village s’était alors disposé derrière, en cortège. Deux hommes avaient tiré sur la charrette qui s’était ébranlée en direction du cimetière. Conformément à la tradition, sa mère était restée à la maison et Consuelo n’avait même pas demandé où était sa propre place : elle demeurait là, derrière la fenêtre, sans que personne ne songe à elle, pas même ses sœurs épuisées de chagrin et de larmes, soutenues par les voisines.
Une fois le cortège parti, la mère s’était assise, sans un mot. Consuelo réalisa alors qu’elle ne l’avait pas vue pleurer. Le silence dura un long moment. Consuelo cessa de regarder la rue désormais déserte et osa un mouvement : elle se tourna vers sa mère. Celle-ci la regardait et ses yeux étaient coupants comme des lames. Elle lui parla enfin :
– Maintenant que nous sommes seules toutes les deux, tu vas voir...
Une semaine après, jour pour jour, Carmen et Consuelo mangeaient dans la cuisine, dans ce silence qui n’avait pas cessé depuis la mort du père quand, soudain, la mère se pencha en avant, plongea brutalement son visage dans l’assiette de soupe chaude et ne bougea plus.
Le médecin, appelé à la hâte par les voisins, conclut à une attaque de cerveau due au chagrin.
Cette mort de son grand-père puis de sa grand-mère à huit jours d’écart faisait partie de l’héritage de Marta. Petite, elle ne s’en lassait pas même si elle savait ne pas en abuser : sans doute par peur de raviver une trop lourde peine, elle attendait que sa mère, en tricotant ou en cousant, la raconte d’elle-même. Elle ne posait pas de questions. Elle écoutait et un paysage se construisait dans sa tête. La langue espagnole, la seule qu’elle ait entendue et parlée pendant les quatre premières années de sa vie, tissait en elle une Espagne lointaine et jamais vue, remplie d’ombres et de terreurs, de lumières et d’odeurs, de bonnes choses à manger, de proverbes et d’expressions toute faites, de manières de parler et d’émotions. Dans la minuscule chambre de bonne bordelaise avec cuisine où la famille vivait, assise sur un petit banc de bois fabriqué par son père, elle écoutait, jusqu’ à l’imprégnation totale, les récits d’enfance de sa mère exilée.
Le petit banc était un déclencheur de mémoire. Quand Marta le prenait et s’asseyait devant sa mère, celle-ci déroulait les souvenirs. Les douze premières années passées au village étaient celles qu’elle aimait le plus. Elle se faisait répéter l’histoire du chat perdu que sa mère était allée nourrir en cachette près de la place, celle des moissons, sur les terres irriguées par le Canal Impérial, auxquelles Consuelo assistait sous une ombrelle, assise sur une carriole avec ses sœurs, ou celle de la voisine à laquelle la grand-mère passait les plats de soupe dont Consuelo ne voulait pas chez elle et qu’elle dévorait à côté. Elle appréciait aussi beaucoup l’histoire de cette grand-tante qui ne voulait pas l’électricité chez elle : « Que la lumière arrive par un fil, ce n’est pas possible, c’est une histoire de sorcières » disait-elle. Et quand la fin de l’année approchait, que des amis ramenaient le précieux turrón de Madrid, sa mère se souvenait de quelques « villancicos », ces joyeux chants de Noël : « Ande, ande, ande la Marimorena ; ande, ande, ande que es la Nochebuena ».
Des années après, jeune adulte, Marta avait enfin confronté son Espagne imaginaire à la réalité en allant à Saragosse voir cette tante qui, un jour de deuil, avait confondu le rire et le désespoir. Au début des années 1970, la « tía Manuela » habitait un appartement sombre d’un immeuble cossu du centre. Elle était déjà âgée mais se tenait droite et dirigeait sa maison avec sourire et fermeté. Elle avait accueilli cette nièce venue de France avec l’attention qu’elle avait toujours manifestée dans ses lettres à sa jeune sœur Consuelo, pourtant partie à l’étranger avec un « rouge » en 1939, à la fin de la Guerre civile.
– Marta, sois la bienvenue. Je suis si heureuse de te voir enfin ! Mais où vas-tu ainsi à travers le monde avec un si petit bagage ? Viens poser ça : tu vas dormir ici.
La chambre comportait deux lits jumeaux bien séparés par un crucifix de grande taille. Marta y posa ses valises et la tante l’entraîna vers la véranda où chantait un canari en cage.
– Assieds-toi. Tu as soif ? Et comment va ta mère ?
Pendant son séjour à Saragosse, Marta découvrit les glaces à la coupe, la société franquiste, les cireurs de chaussures et la vierge du Pilar, les vendeurs de loterie aveugles, l’Èbre et les écrevisses dans les bars du centre ville, la messe de six heures du matin pour les femmes très pieuses comme sa cousine, mais de la Guerre civile et de son père, il ne fut jamais question.
Aux heures les plus chaudes, derrière les volets clos, elle interrogeait son cousin et sa cousine sur leur vie, leur travail, tandis que la bonne lavait le sol à genoux. Manuela les écoutait. Un jour, elle dit à Marta :
– J’ai beaucoup de chance, tu sais : mes deux enfants ne se sont pas mariés et sont restés vivre avec moi.
Les fins d’après-midi, sa tante écoutait d’abord un feuilleton romantique à la radio puis traversait la maison pour réciter des prières en déroulant son chapelet dans la véranda. Avant le repas, on restait debout un instant pour un bénédicité. Marta, en fille de républicains athées, ne connaissait pas la chanson et se taisait.
Un soir, au dessert, elle formula son intention de se rendre au village qui n’était qu’à quelques kilomètres de Saragosse, pour voir la maison de ses grands-parents. La réaction de la tante Manuela fut immédiate :
– Mais non ! Que vas-tu faire dans ce trou ? Il n’y a absolument rien d’intéressant, là-bas.
Marta renonça en pensant que sa tante ne souhaitait pas qu’elle puisse rencontrer les cousins qui y vivaient encore ou enquêter sur la valeur réelle des terres familiales vendues et dont sa mère n’avait reçu qu’une somme symbolique car « la plus grande partie avait été remise en don à l’Église du village pour la réfection de l’autel ».
Elle ne put découvrir tout cela que des années après, alors que sa tante était morte.
Après la mort des parents, Manuela fut la première à prendre en charge Consuelo. Dès l’enterrement de sa mère, Consuelo réunit quelques affaires dans une petite valise, ses sœurs fermèrent la maison pour toujours et une carriole à cheval les mena jusqu’à Saragosse. Le mari de Manuela était alors chef de la petite gare de l’Arrabal, quartier semi-rural et excentré de Saragosse, sur la rive gauche de l’Èbre, et toute la famille habitait là. Son statut d’orpheline en deuil imposait à Consuelo le port de vêtements noirs pendant quatre années suivies d’une année de demi-deuil où le blanc pourrait alors occuper une place raisonnable. En outre, la famille entière s’interdisait la musique ou tout autre loisir.
La semaine était consacrée à l’étude dans une école religieuse et, certains dimanches, à la visite d’une cousine lointaine qui avait choisi, disait-on, la vie cloîtrée des Carmélites. La conversation se tenait au parloir, dans un murmure prolongé, au travers d’une petite ouverture obturée par un croisillon de bois serré qui empêchait de discerner les traits de la recluse.
– Pauvre petite ! Dans son malheur, elle a tant de chance de vous avoir.
Cette voix qui sortait du mur semblait si jeune, si gaie parfois... Consuelo ne parlait pas. Elle tentait en vain d’apercevoir le visage de cette cousine, d’imaginer la vie qui pouvait se dérouler de l’autre côté de la pierre. « Elle ne peut plus voir l’Èbre, ni le pont, ni les rues » pensait-elle. Et pourtant, il y avait-là, de l’autre côté, un mode de vie qui lui semblait protecteur et rassurant, une prise en charge infinie qui la fascinait.
La famille apportait toujours quelque chose à la cousine, un petit don en argent pour la communauté, quelques gâteaux ou des fruits remis au moment de se quitter. Consuelo aimait s’en charger : sur la pointe des pieds, elle posait le présent sur le tourniquet situé à côté du treillis de bois et le faisait pivoter doucement pour voir la pierre l’avaler. Elle entendait alors sa cousine le prendre et remercier. Sur le chemin du retour, Manuela encensait avec véhémence la vocation de la religieuse et son don à Dieu. L’oncle chef de gare restait silencieux et discret. Après ces visites au couvent, Consuelo s’endormait difficilement en tentant d’imaginer ce que pouvait être la vie dans le cloître merveilleux.
Dieu était omniprésent et il savait tout, il voyait tout. Son livre de messe le disait. Le curé le rappelait avant la confession : on ne peut se soustraire à lui ni mentir.
– Mon enfant, as-tu eu des pensées impures ?
Elle hésitait : elle ne savait pas bien ce qu’était une pensée impure. Fallait-il avouer qu’elle avait ralenti le pas sous un balcon du Paseo de la Independencia en entendant un air de tango, musique interdite parce que diaboliquement sensuelle ?
En se rendant à la messe du dimanche matin au Pilar, Consuelo se demandait laquelle de ses centaines de robes brodées de pierreries et d’or, la vierge porterait ce jour-là. Dès l’entrée, elle apercevait la queue formée par les fidèles qui attendaient leur tour pour aller embrasser le médaillon situé derrière le pilier de jade sur lequel cette vierge, si petite et pourtant patronne de l’Hispanité, était perchée. Consuelo aimait la basilique vaste et lumineuse où l’or brillait mais elle frémissait à la vue des prêtres et les pensait investis d’un immense pouvoir sur les âmes.
Ce pouvoir fut quelque peu ébranlé un an plus tard, en avril 1931. Une alliance républicaine venait de gagner les élections municipales et un gouvernement provisoire fut nommé à la tête d’un pays secoué par les tensions. Le Roi choisit l’exil. Les trois curés amis de la famille commencèrent à venir plus souvent encore à la maison, avec un air de moins en moins assuré. Consuelo entendait les conversations.
– La République a été proclamée, les rouges sont au pouvoir.
Quelques mois plus tard, en décembre, sa sœur fulminait :
– Vous avez vu ? La laïcité, la séparation de l’Église et de l’État ? La mixité dans les écoles ?
Les propos étaient tendus, les mines inquiètes. Lors des visites qui suivirent, les échanges évoquèrent des églises incendiées, des prêtres tués à Madrid, dans le Levant... Le comble de l’inquiétude fut atteint lorsque le Parlement vota l’interdiction d’enseignement aux congrégations religieuses.
– Mais comment nos enfants vont-ils recevoir une instruction digne de ce nom ? Dans des écoles de l’État qui n’existent pas encore ? Avec des maîtres socialistes ?
Dans les faits, les écoles religieuses continuèrent de fonctionner et Consuelo les fréquenta jusqu’à la fin de sa scolarité secondaire. Parfois, les crucifix disparaissaient des murs des classes et réapparaissaient en d’autres occasions, selon la tendance du gouvernement ou sous la pression des parents. Ces années-là s’écoulèrent en prières du soir, services religieux à la mémoire des parents et déménagements à travers l’Espagne, de La Coruña à Valence en passant par Cuenca, au gré des mutations de son beau-frère. Arrivé à l’apothéose d’une carrière de chef de gare exemplaire que l’avènement de la République n’avait pas perturbée, il prit finalement possession d’un poste à Madrid en 1935 et toute la famille s’installa dans le logement de fonction. La vie continua, rythmée par les conversations inquiètes et le bruit des trains.
Cette année-là, le conseil de famille se réunit et se préoccupa de donner une qualification professionnelle à Consuelo : certes, elle était femme et destinée au mariage mais, en tant qu’orpheline, il sembla préférable qu’elle puisse se débrouiller dans la vie, surtout dans l’époque trouble que traversait le pays. Son second beau-frère, Victor, directeur de banque à Barcelone, fit valoir que des études commerciales constitueraient un bagage sûr et respectable pour une jeune fille : on l’inscrivit à l’École supérieure de commerce de Madrid.
Chapitre II
Madrid
M adrid fut une aubaine pour Consuelo. Ses enseignants avaient un discours radicalement différent de celui qu’elle avait entendu jusque-là chez les religieuses. La ville tout entière battait d’une énergie communicative. L’agitation régnait à l’université et les conflits politiques secouaient les étudiants. La situation devint plus tendue encore après février 1936 quand le Frente popular gagna les élections. Sa sœur se mit à vivre alors dans une inquiétude accrue qui occupait toutes ses pensées.
– Tu ne traînes pas en ville, tu rentres tout de suite après tes cours...
Elle obéissait et se contentait de regarder les vitrines des magasins et les cafés depuis le tramway blindé qui avançait au pas au milieu des rares automobiles, des piétons et des voitures à cheval. Les mains baladeuses étaient monnaie courante dans cette cohue. Parfois, on entendait une femme insulter un voyageur collé à elle par la pression de la foule. La réponse était rapide :
– Moi, vous peloter, Madame ? Vous prenez vos souhaits pour des réalités ?
Consuelo, qui attirait le désir des hommes avec ses douces rondeurs blanches, ne se risquait pas à des protestations verbales. Elle avait pris l’habitude d’avoir dans sa poche une aiguille de couturière qu’elle enfonçait dans la main des intrépides, sans rien dire, en regardant au loin.
Les rares sorties se faisaient le dimanche, en famille. On allait en ville prendre une horchata puis se promener du côté de la Plaza Mayor, de la Puerta del Sol ou des jardins du Retiro.
Le 18 juillet, Manuela passa la journée accrochée au bouton de la radio, à capter les différents communiqués du Gouvernement de la République. La première nouvelle du soulèvement militaire de la garnison de Melilla conduite par Francisco Franco arriva dès le matin : « Une partie de l’armée qui représente l’Espagne au Maroc s’est soulevée contre la République. Les forces terrestres, maritimes et aériennes de la République s’apprêtent à repousser le mouvement avec une énergie inflexible... Le Gouvernement de la République maîtrise la situation et ne tardera pas à annoncer à l’opinion publique le retour à une situation normale ».
Manuela, dans un grand état d’excitation, s’était précipitée dans le bureau de son mari pour lui annoncer l’événement à l’oreille :
– Les rouges sont faits. Les nôtres seront vite à Madrid.
Les communiqués officiels se succédèrent dans la journée jusqu’à celui de l’après-midi appelant à la résistance et au combat du peuple, ce qui renforça la joie de Manuela et sa conviction de vivre le renversement de situation qu’elle demandait à Dieu dans ses prières, depuis cinq ans.
Et Madrid entama sa longue et terrible résistance. La Cibeles et les principaux monuments de la capitale furent revêtus de protections contre les bombardements. Le 7 août, la famille dut, comme les autres, se réfugier dans le métro lors de la première alerte d’attaque aérienne. Le lendemain, Consuelo alluma la radio pour tenter de savoir d’où venait l’agitation, palpable même de sa fenêtre. Sa sœur lui intima l’ordre de l’éteindre : elle ne voulait pas que Consuelo puisse entendre des discours « immoraux ». Et pourtant, profitant d’un moment d’assoupissement de Manuela, l’oreille collée contre la toile du poste, le son très bas, elle réussit à entendre l’intervention d’Indalecio Prieto parlant des exactions de l’ennemi et condamnant celles commises par le clan républicain : « Face à la cruauté du camp adverse, votre pitié ; face à leurs sévices, votre clémence... Écoutez- moi bien : ne les imitez pas ! Dépassez-les par votre conduite morale. Dépassez-les par votre générosité .. ». 1 Consuelo fut sensible à l’éthique de ce discours.
La rentrée universitaire n’eut pas lieu. Consuelo vivait inoccupée. Cette ville, qu’elle avait eu tant de plaisir à traverser chaque jour, n’était plus reconnaissable : son énergie était tournée vers sa survie. Manuela vivait ce bouleversement de l’ordre social comme une étape avant la victoire désormais proche et elle le commentait largement au moment des repas :
– Le Gouvernement a suspendu l’encaissement des loyers ! A quoi bon être propriétaire ? Pour entretenir des immeubles qui ne rapportent plus rien ? Tout cela ne peut durer, c’est évident.
Consuelo, qui s’ennuyait, passait de longs moments à la fenêtre. Elle observait les entrées et sorties de l’école religieuse située en face de leur appartement. Autrefois, elle n’y voyait que des enfants accompagnés de bonnes ou de mamans bien mises. Depuis la reprise des cours, les petits des concierges et du peuple y étaient également admis. Les tenues des femmes avaient radicalement changé et gagné en simplicité : personne n’étalait un quelconque signe distinctif de richesse ou d’appartenance à la bourgeoisie.
Manuela avait réussi à conserver une jeune domestique à la maison, au prix d’une attention de tous les instants pour ne pas livrer ses opinions en sa présence.
– On ne sait jamais : elle a l’air bête mais elle a un père, des frères. Elle pourrait répéter... Heureusement qu’ils habitent à la campagne, loin d’ici, et qu’elle ne peut plus y aller comme avant. Mais il faut que nous fassions tous attention. Elle peut parler à l’extérieur.
La jeune bonne sortait en effet pour faire les courses. Au retour, elle racontait ce qu’elle entendait dans les longues queues qui se formaient devant les magasins peu achalandés : ses récits aidaient Consuelo, qui vivait plutôt recluse, à se faire une idée de la situation.
– Les gens manquent d’argent partout. Alors ils apportent tout ce qu’ils ont au Mont-de-Piété : des bijoux, des instruments de cuisine, même des couvertures.
– On m’a dit que le Ritz a été transformé en hôpital, comme beaucoup d’autres grands hôtels.
Lorsque le Gouvernement républicain, en novembre, quitta la capitale et partit pour Valence, la situation devint plus grave encore. Le pays était coupé en deux. La tante Manuela s’entretint par téléphone, longuement et à demi-mots, avec son beau-frère Victor. Elle prit alors la décision d’accompagner, sans plus tarder, sa nièce à Barcelone pour la confier à sa sœur Asunción et à Victor et lui permettre d’y poursuivre ses études. Elles partirent dès le lendemain, par le premier train. Consuelo ne dit rien : elle s’était habituée aux départs qu’elle ne choisissait pas.
Chapitre III
Barcelone
B arcelone était une ville en guerre mais elle avait résisté aux attaques des rebelles. Les murs du centre gardaient les entailles des violents combats qui avaient opposé, dès le 19 juillet, des insurgés à une alliance inattendue de travailleurs de la CNT 2 avec la Guardia civil et la Guardia de asalto restées fidèles à la République. En ce début d’automne 1936, la capitale catalane semblait encore ignorer la dureté de la vie au front et continuait à vivre sur sa lancée, dans une relative insouciance.
Asunción, Victor et leurs cinq enfants habitaient rue Balmes, un logement cossu au cœur des beaux quartiers de l’Ensanche. Pour Consuelo, c’était l’appartement idéal quand elle le décrivait à Marta, bien des années après, avec son couloir central, des pièces de part et d’autre et même une salle de bain. Il permettait de loger à demeure une bonne et une nurse.
Ce luxe devint vite un vestige du passé : si Victor continuait à aller chaque jour à son travail, le salaire commençait à rentrer aléatoirement dans le ménage en raison de la confusion extrême qui régnait. Avec la venue de l’hiver, les produits de première nécessité se raréfièrent, la nourriture devint difficile à trouver et les repas très frugaux. Le marché noir fit son apparition. Une multitude de vendeurs à la sauvette envahit les rues.
Consuelo avait été installée dans la chambre de ses deux nièces, Pili et Angelita. Elle n’avait que cinq ans de différence avec la plus âgée. Celle-ci recherchait la gaieté de cette très jeune tante que les malheurs de la guerre affectaient moins profondément que les adultes. Le soir, dans la chambre, après un dîner insuffisant, elles se tenaient chaud, serrées les unes contre les autres, et elles rêvaient ensemble.
– Tu sais, Consuelo, je n’aime pas les lentilles... Mais là, je donnerais cher pour en manger un plat !
Asunción s’échinait à faire fonctionner la maison comme avant. Elle n’avait rien changé aux rituels de la journée, aux règles de vie. Dès le lever à heure fixe, elle s’habillait et se coiffait avec élégance pour prendre le délicat contrôle de l’intendance. Elle refusait, contrairement à beaucoup d’autres femmes, de transformer son apparence pour une allure plus prolétarienne et conforme aux codes vestimentaires du moment. Elle était cependant régulièrement envahie d’angoisses profondes qu’elle déversait alors sur l’ensemble de la maisonnée sous forme d’éclats violents. Dans ces moments-là, les enfants se cachaient dans les chambres, laissant leur père affronter seul ce déferlement de désespoir et de cris.
Après la tempête, ils revenaient vers lui, comme pour le remercier d’avoir su calmer un tel orage. Victor était leur repère affectueux et protecteur. Sa foi donnait de la cohérence à la vision du monde qu’il leur transmettait et qui les rassurait.
Consuelo avait rejoint l’École supérieure de commerce de Barcelone. La Catalogne venait de récupérer son autonomie au sein de la République et la langue catalane sortait de la sphère privée pour retrouver une reconnaissance officielle. À l’École de commerce, tout l’enseignement était dispensé en catalan et Consuelo ne comprenait rien à ce qui se disait. Elle insista pendant une semaine puis annonça à sa sœur et son beau-frère que ses efforts étaient inutiles : elle ne pourrait passer les examens. Elle proposa donc de chercher un travail ce qui fut apprécié.
La vie était rythmée par les alertes. Les appels, lancés par mégaphone, retentissaient dans la ville : « Catalans, votre attention s’il vous plaît : il y a menace de bombardements. Rejoignez vos refuges dans le calme et la sérénité. La Catalogne veille sur vous ». Pili et Consuelo riaient de cette formulation.
– Les Catalans aux refuges ! Et nous, alors ? Nous allons où ?
Dès le 13 février 1937, il fallut descendre dans le métro, précipitamment, à l’appel des sirènes. Asunción mit un chapeau malgré les mises en garde de Victor, rassembla ses enfants et suivit ses voisins avec rage et réticence, pour se mêler à la foule indistincte agglutinée sur les quais. La concierge, en la voyant passer ainsi vêtue, s’adressa à son mari assez distinctement pour être entendue :
– Ceux-là, c’est des fascistes. Comment font-ils pour entretenir deux domestiques, hein ? Un de ces jours, je les dénonce.
Pili tremblait contre Consuelo et les plus jeunes étaient davantage tétanisés par le profond dégoût qu’exprimait leur mère que par le danger réel qu’ils ne percevaient pas. Le lendemain, Victor lut dans les journaux qu’un bateau de guerre italien avait envoyé ses projectiles sur une zone habitée. Ce fut le premier bombardement avec des victimes civiles. Asunción ne comprenait pas :
– Mais Victor, les Italiens ? Ce sont nos alliés, non ? Pourquoi tirent-ils sur des maisons ?
Il essayait de la rassurer :
– Ce sont les aléas de la guerre, tu sais. C’est difficile d’atteindre une cible. Ils feront sans doute attention désormais. Ils ne sont pas là pour provoquer des victimes civiles mais pour nous aider. Et puis, la presse rouge exagère tout...
Les dimanches matin, la sonnette de l’appartement retentissait plusieurs fois et des personnes habillées sobrement se présentaient discrètement à la porte.
– Excusez-moi, Victor, j’ai préféré mettre un béret plutôt qu’un chapeau pour ne pas attirer l’attention...
– Vous avez bien fait, Roberto. Ne vous inquiétez pas. Que voulez-vous : il faut, hélas, s’adapter et ne pas courir de danger inutile... Surtout avec la concierge que nous avons : il nous faut être prudents.
Victor les faisait entrer et les guidait vers son bureau dont les volets étaient restés clos. De derrière une armoire, il retirait avec la plus grande précaution un tableau représentant « La Purísima », la Vierge du Pilar, et le posait délicatement sur son bureau. La bonne et la nurse sortaient de la cuisine et quittaient leurs tabliers. L’un des invités revêtait des habits de prêtre et célébrait une messe intime et discrète : les églises avaient été fermées et le culte interdit.
Dès le début de ces cérémonies clandestines, Asunción avait attendu de Consuelo qu’elle se joigne au groupe. Celle-ci se tenait au fond et suivait cet office en miniature, machinalement. La tension des participants donnait à la cérémonie la dimension d’un drame qui se renouvelait chaque semaine. Le risque était sérieux de se faire repérer, emmener, fusiller. Consuelo était sensible à ce courage et ne comprenait pas que l’on soit obligé de se cacher pour prier. Elle sentait confusément qu’il y avait là une erreur fondamentale de la part de ceux qui imposaient ces règles mais ne repérait pas clairement d’où elles venaient. Cependant, depuis son séjour à l’Université de Madrid, sa foi avait commencé à s’envoler. Au fur et à mesure qu’elle en prenait conscience sans rien dire à son entourage, elle se sentait désengluée, libérée des discours édifiants, de la pesanteur des rituels, des peurs savamment distillées. Cette distance la rendait plus légère. Elle pouvait continuer à suivre la messe en questionnant sa foi.
À Bordeaux, quand elle avait huit ans, Marta reçut un jour, par la poste, un paquet à son nom. Il venait de cette tante Manuela de Saragosse qu’elle n’avait jamais vue mais qui adressait de temps à autre un colis contenant des éventails, des photos de la famille ou du tissu servant à faire des petites robes semblables pour sa sœur et elle. Sa mère lui remit la grosse enveloppe et elle l’ouvrit : dedans, il y avait un petit livre recouvert de cuir, avec d’impressionnants dessins en noir et blanc représentant des saints en prières ou le Christ sanguinolent sur la Croix. Consuelo avait éclaté de rire.
– Ta tante veille sur ton éducation religieuse. Elle se doute que tes parents ne le font pas !
Marta ne comprit pas très bien alors la portée de la remarque mais elle fut ravie de ce livre qui ne ressemblait à aucun autre de sa petite bibliothèque d’enfant. Sa mère ne l’empêcha pas de s’y perdre de longs moments.
Il s’agissait d’un recueil de prières pour enfants. Il racontait la vie de Jésus, donnait des textes pour les oraisons et des conseils utiles pour la vie quotidienne, comme « Déshabille-toi avec modestie, en pensant que Dieu te regarde et que tu peux mourir cette nuit. » ou encore «Éloigne-toi des lieux dangereux comme les bals et les cinémas malfamés. ». Marta lisait tout cela avec curiosité, comme si elle abordait les contes et légendes d’un autre continent. Les enfants de ce pays lointain devaient faire des prières tout au long de la journée et être d’une sagesse exemplaire. Elle suivait les aventures de Jésus que les enfants « recevaient dans leur cœur » lors d’un jeu appelé « confession » mais que des « voleurs » voulaient leur reprendre. Et qui étaient ces voleurs ? « Le démon qui veut nous faire pécher pour que nous n’allions pas au Ciel, les mauvaises fréquentations, les choses dangereuses de ce monde comme les images scandaleuses et les livres malhonnêtes, et tous les péchés mortels ». Marta avait bien compris que sa mère venait de ce pays-là et que, petite, elle avait, elle aussi, fait beaucoup de prières et pratiqué la confession, toutes choses dont elle ne semblait pas garder un très bon souvenir.
Dans les mois qui suivirent, Marta découvrit, qu’à Bordeaux aussi, des enfants se confessaient. Françoise, sa camarade de classe, lui expliqua pouvoir faire toutes les bêtises qu’elle voulait puisque, ensuite, en les avouant au curé et en récitant des Notre-Père et des Ave-Maria, elle était pardonnée. Cela choqua profondément Marta qui trouva le système trop commode et donc immoral. Elle le dit à Françoise qui ne comprit pas pourquoi elle s’embarrassait de tels scrupules et vivait sans ça.
Pour Consuelo, chercher un emploi n’était pas facile et Victor préféra s’en charger : il souhaitait être sûr de la moralité de l’environnement de travail de cette nièce qui n’avait alors que dix-neuf ans et pour laquelle il éprouvait un attachement particulier et un fort sentiment de protection.
Victor avait des amis restés dans les institutions de la zone républicaine. Il plaça Consuelo sous la vigilance d’un vieux monsieur de sa connaissance, dans un bureau décentralisé relevant du Ministère de l’Intérieur chargé de distribuer les bons d’essence.
Le carburant était rationné et voué principalement à l’effort de guerre. Chaque propriétaire de véhicule, pour être autorisé à circuler, devait pouvoir présenter une carte de rationnement pour l’essence, vérifiée par les autorités politiques. De ce fait, les voitures particulières devenaient peu visibles dans les rues et l’on avait vu réapparaître des carrioles à chevaux.
Dans une pièce sombre dotée d’une minuscule fenêtre, Consuelo passa de longs mois à vérifier la validité des demandes en les confrontant à une liste qu’on lui avait fournie puis à établir les bons de sa plus belle écriture. Elle les soumettait ensuite au visa de son chef de bureau. Cela lui permettait de rapporter un petit salaire qui contribuait au fonctionnement du foyer.
La vie continua d’être ponctuée par les alertes et les bombardements. Parfois, alors qu’elle était dans la rue, les sirènes retentissaient et la foule se mettait à courir vers les bouches de métro, les caves de la Sagrada Familia ou d’autres abris. La ville entière allait dans tous les sens, laissant derrière, parfois même au sol, les moins assurés, les plus vulnérables, ceux qui trébuchaient.
Le mois de mai 1937 fut particulièrement éprouvant pour les nerfs. Dès les premiers jours, le POUM et les anarchistes de la CNT appelèrent à la grève générale et affrontèrent les socialistes et les communistes, dans une guerre intestine au clan républicain. Les anarchistes tentèrent d’occuper l’immeuble de la Telefónica et furent repoussés lors de violents combats. Des fusillades pouvaient éclater à tous les coins de rue. Des barricades firent leur apparition. Ce jour-là, Consuelo était rentrée à la hâte, en courant jusqu’ à la rue Balmes où sa sœur l’attendait derrière la porte, blême, les mains crispées par la prière. Consuelo resta chez elle pendant cinq jours, sans se rendre au travail jusqu’à la normalisation relative de la situation obtenue par le Président de la Generalitat, Lluis Companys.
Le 29 mai, une alerte nocturne réveilla brutalement toute la famille. Les enfants pleuraient et ils se précipitèrent dans la chambre de Consuelo. Eduardo, le plus petit, se glissa sous le lit et il fut difficile de l’en déloger pour se rendre au refuge. Cette fois, Asunción ne pensa même pas à soigner son image : chacun descendit à la hâte, en tenue de nuit avec un manteau par dessus, se mettre à l’abri dans la cave de l’immeuble. Les déflagrations faisaient vibrer la ville entière. Asunción marmonnait, collée à Victor, ses enfants agglutinés autour d’elle :
– Ce n’est pas possible !
Victor écoutait les détonations : il tentait de localiser les impacts.
– Ne t’inquiète pas : ils visent les objectifs militaires, pas la population. Ils font cela pour nous libérer : patience.
Le lendemain, les journaux annoncèrent des morts par dizaines, en particulier dans un immeuble qui s’était écroulé jusqu’au sous-sol. Ses habitants, eux aussi, avaient cru y trouver refuge. Les caves des habitations ne garantissaient pas de protection absolue et la presse parlait de la nécessité de construire davantage de vrais abris.
Au repas, Asunción, hors d’elle, commenta les nouvelles :
– Le Vatican ne peut pas justifier ça ! Sais-tu ce qu’en pense le Pape, Victor ? Pourquoi des morts innocents ?
Victor était gêné de cette conversation devant les enfants mais il répondit tout de même :
– Ce n’est pas facile ! Et puis ces bombardements servent à atteindre le moral des populations qui soutiennent les rouges. C’est de la stratégie militaire.
Asunción éclata :
– Mais ces bombes ont arrosé l’Ensanche et le centre ville ! Qu’ils aillent les larguer là où sont les rouges, pas ici !
Victor se pencha vers elle, en regardant l’office du coin de l’œil et en parlant à voix basse :
– Asunción, par pitié, ne parle pas si fort !
Elle haussa les épaules.
– Tu sais bien qui elles sont, voyons !
Des années et des années plus tard, Marta apprit par sa cousine Angelita ce que Consuelo ne sut jamais mais dont la concierge se doutait : la bonne et la nurse étaient en fait deux religieuses que Victor et Asunción protégeaient au péril de leur vie, en leur procurant ce statut de domestiques.
L’été 1937 passa ainsi pour Consuelo, dans la chaleur collante d’une Barcelone régulièrement secouée par les mégaphones et les sirènes. Elle s’ennuyait souvent au travail : le carburant se raréfiant, il lui fallait établir moins de bons d’essence qu’au début. Au bureau, pour les moments creux, elle avait toujours un livre, prélevé dans la riche bibliothèque de Victor et que celui-ci lui avait soigneusement sélectionné et commenté. Elle lut, cet été-là, de grands classiques de la littérature espagnole, au bureau, dans le métro, en rentrant à la maison. Asunción ne voyait pas d’un très bon œil ces longs moments consacrés à la lecture et elle le disait à son mari :
– Mais que cherche Consuelo dans les livres ? Cette oisiveté n’est pas bonne.
Victor la défendait :
– Il n’y a pas de souci à se faire avec ces lectures, je t’assure.
– Mais ne rien faire ainsi peut faciliter les mauvaises pensées, Victor ! Et elle donne cet exemple aux enfants.
– Ce sont de bons livres, ne t’inquiète pas, je les lui choisis. Et que veux-tu qu’elle fasse d’autre : nous n’osons même plus bouger d’ici !
Asunción n’en restait pas moins préoccupée et, au moindre prétexte, détournait l’activité de sa jeune sœur vers la broderie ou la couture. Parfois, elles allumaient le poste de radio Telefunken qui était dans le salon et écoutaient une zarzuela tout en cousant.
En novembre, le vieux chef de bureau, épuisé par les ans et la situation, prit sa retraite. Le poste resta vacant une semaine pendant laquelle Consuelo ne put faire viser les quelques bons d’essence qu’elle avait établis : elle les conserva en pile sur le coin du bureau. Elle prit l’habitude de faire rapidement le peu de travail qu’elle avait pour se consacrer ensuite entièrement à la lecture.
Un jour, alors qu’elle était perdue dans « El Alcalde de Zalamea » de Calderón de la Barca, la tête dans les mains et les deux coudes sur la table, elle eut conscience d’une présence. Devant elle, se tenait un jeune homme brun qui la regardait avec des yeux gris-bleus rieurs. Il tenait une cigarette à la main. Elle ferma son livre.
– Vous désirez ?
– Me présenter. Alberto Martinez. Je suis le nouveau chef de bureau. Et toi, tu es ?
La voix était enjouée, comme les yeux. Consuelo repoussa doucement son livre et attrapa les bons d’essence en instance sur le bureau.
– Ah ! Justement, je dois vous faire viser ces bons... Alberto Martinez alla chercher un siège dans la pièce le plus proche et s’assit devant le bureau de Consuelo.
– Attends ! Comment t’appelles-tu ?
– Consuelo.
– Et ici, tu es chargée de quoi ?
– D’établir les bons de rationnement d’essence et les autorisations de circuler pour les automobiles.
– D’accord. Et je dois signer ces bons ?
– Oui, vous devez les viser pour que je puisse les faire remettre à leur destinataire.
Alberto sourit.
– D’accord. Mais dis-moi, camarade, tu ne vas pas continuer à me vouvoyer comme ça ! Tu me dis « tu » et tu m’appelles Alberto, s’il te plaît. Tu travailles ici depuis longtemps ?
– Depuis presque un an.
– Tu sais combien de personnes travaillent ici au total ?
Consuelo sourit, étonnée qu’il sache encore si peu de choses sur ce bureau qu’il prenait en charge.
– Nous sommes six, avec vous.
Alberto éclata de rire.
– « Avec toi », bon sang ! D’où sors-tu pour avoir le vouvoiement aussi ancré ?
Consuelo se raidit : elle réalisa qu’elle était sans doute en présence de l’un de ces « rouges » qu’elle ne voyait que dans la rue.
– Veux-tu signer les bons ?
– Donne. C’est mon premier acte dans ce bureau. Tu as un stylo ?
Et Alberto signa rapidement la vingtaine de bons qu’elle avait préparés.
– Je signe mais je ne peux pas contrôler. J’arrive de Valence et je ne connais personne. Je te fais confiance.
Il lui rendit son stylo en souriant et regarda la pièce autour d’eux.
– C’est sombre ici. Tu n’y vois rien, non ?
Elle approuva :
– Oui, le bureau est très sombre avec cette minuscule fenêtre.
Alberto se leva et explora longuement l’un des murs avec la main.
– C’est curieux. Ici, il y a eu une fenêtre qui a été condamnée. Tu vois sa trace, là ?
Il la suivait du doigt, avec beaucoup de concentration.
– Elle allait de là à là. Elle était grande. Quel dommage d’avoir bouché ça ! Pas facile de lire dans cette lumière, non ?
Consuelo rougit mais le regarda.
– Je lis seulement quand je n’ai rien à faire et en ce moment c’est le cas...
Le nouveau chef de bureau éclata de rire.
– Attends, tu ne vas pas t’excuser ! Si tu aimes lire, je pourrai te prêter des livres.
Alberto s’approcha de la porte.
– Bon, je vais faire le tour des autres bureaux. Et pour cette fenêtre bouchée, je vais réfléchir. À bientôt.
Lors du repas du soir, Consuelo expliqua que le nouveau chef de bureau était arrivé, qu’il avait signé les bons et trouvé son bureau trop sombre. Victor l’interrogea sur son aspect et son âge que Consuelo évalua à une trentaine d’années.
– Ils ont mis un républicain, forcément. Ils verrouillent tous les postes avec des militants. Sois très prudente dans tes propos. Ne parle pas de toi, de ta famille. Je vais voir si je peux te trouver un autre travail...
Le jour suivant, Alberto Martinez le passa en grande partie dans son bureau dont il laissait la porte ouverte sauf quand il répondait à certains coups de fils. Il consacrait aussi de longs moments à lire les journaux. En fin d’après-midi, Consuelo lui apporta les bons de la journée et il les signa d’une main tout en continuant à s’entretenir par téléphone. À la fin, il la regarda avec un grand sourire et lui fit un signe amical au moment où elle se retirait. Consuelo pensa que ce chef de bureau en chemise à manches relevées était radicalement différent du précédent.
Le lendemain, elle travaillait lorsqu’elle le vit entrer dans son bureau. Il était habillé d’un vieux pantalon troué, d’une chemise froissée et portait à la main un seau et une grosse trousse à outils qu’il déposa sur le sol.
– Salut Consuelo. On va s’occuper de cette fenêtre. Elle le regarda, effarée.
– Vous... ? Heu... toi ? Tu vas le faire toi ?
Il éclata de ce rire qui faisait pétiller ses yeux.
– Et que crois-tu ? Que je ne sais pas le faire ? Aide-moi juste un peu à pousser ton bureau dans le coin, là-bas : je ne voudrais pas que des éclats sautent jusqu’à toi.
Consuelo, déconcertée, l’aida à bouger sa table de travail. Alberto, avec des gestes vifs, tendit au sol une vieille couverture de laine sous la fenêtre obturée. Il sortit une masse de la boîte à outils et commença à taper dans le mur. La brique cédait assez facilement sous ses coups. Les débris tombaient dans la petite cour et un peu à l’intérieur, sur la couverture. Il commentait, tout en travaillant :
– Tu vas voir, ce sera beaucoup mieux après. On ne peut pas laisser une belle fille comme toi s’étioler dans ce tombeau !

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