Le jardin des statues de sel
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Le jardin des statues de sel

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Description

On connaît l'effet dévastateur d'une mort imminente reçue en pleine santé et les réactions qu'elle suscite. Elle devrait produire un effet totalement différent auprès des délirants parce que dans le délire "on est déjà mort sans avoir dû mourir". Les derniers soubresauts de vie à l'asile de Lucques en 1978 montrent une réalité moins schématique à travers la réaction des protagonistes; ce petit monde avec ses angoisses et ses soubresauts, comme métaphore de la vie...

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juillet 2009
Nombre de lectures 288
EAN13 9782296677029
Poids de l'ouvrage 11 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0141€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Le jardin
des statues de sel
Titre original : "Il giardino delle statue di sale"
© Copyright 1997
Maria Pacini Fazzi Editore, Lucca (Italie).
Traduit de l’italien par Elisabeth Nibelle.

© L’Harmattan, 2009
5-7, me de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-08951-8
EAN : 9782296089518

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Luciano Del Pistoia


Le jardin
des statues de sel


récit


L’Harmattan
Du même auteur


Textes psychiatriques

Curare e ideologia del curare in psichiatria, a cura di L.Del Pistoia e F.Bellato, Maria Pacini-Fazzi Ed., Lucca (Italie), 1981.

Sul comprendere psicopatologico , a cura di A. Garofalo e L. Del Pistoia, Ed. ETS, Pisa (Italie), 2003.

Georges Lanteri-Laura : Sapere , fare e saper-fare in psichiatria : psicopatologia, clinica ed epistemologia , Textes traduits en italien et annotés, par L. Del Pistoia et G. Di Piazza, Giovanni Fioriti Ed., Roma, 2007.

Saggi fenomenologici , Giovanni Fioriti Ed., Roma, 2008.
À Elisabeth
I
M’engageant peut-être un peu trop vite, et avec d’autres pensées, dans le bout de route qui monte soudain à Fregionaia, j’ai senti plonger mon cœur et, sur le front, la caresse d’une aile.
Peut-être me suis-je dit l’ange gardien qui surveille aussi ce purgatoire, qui t’accueille et t’initie à monter dans ses mystères, peut-être aussi au dur parcours d’une purification.


Fregionaia prend son nom paraît-il des oiseaux gros-becs {1} .
Ancien lieu de rets et de chasse des Romains et des Lombards ; ou bien, ce que je préfère penser, lieu de halte de ces migrateurs auquel une humanité attentive et en harmonie avec les rythmes de la terre et des animaux a donné le nom ?
Ancienne halte et refuge des pélerins allant à Rome, beau monastère au 15°siècle cubes toscans, sereine géométrie d’arcs et de ciel depuis 1773, ermitage gémissant et hurlant de la folie.


Celui-ci aussi, comme beaucoup d’autres asiles, présente à l’extérieur le visage hargneux d’une forteresse. L’étrange forteresse asilaire : la fiction de maintenir ici la folie assiégée quand partout dehors elle assiège et se mesure avec notre raison.



Ah, un des nouveaux médecins ? demande en insinuant le portier, coup d’œil ironique, appuyant sur la voix comme ils font par ici, en allongeant pour courber doucement le dernier mot.
Ils vous attendent là-haut, dans le jardin de la Maison des Médecins. Et entre-temps, il écoute, regarde et débrouille les cent trilles, les cent voix, et les cent clins d’œil verts, jaunes et rouges de son panneau téléphonique.
Moderne Briarée aux cent bras et aux cent mains ; et sûrement, aussi aux cent oreilles.



La route qui entre à l’asile et s’y étend sinueuse, descendant et montant doucement et le parcourt tout entier et le visite jusqu’aux services les plus lointains, est un lacet de couleuvre qui prend le sommet du col, a la tête et la queue au bastion qui garde l’entrée, et les yeux de jade du portier.



J’ai croisé mes premiers patients sur la pente de l’allée : le peu de piétons ont l’allure lente, embarrassée de statues de gomme que leur donnent les médicaments ; la plupart couchés sur les bancs, sur l’herbe ou sur le muret au pied du bastion, à l’ombre des platanes.


Âmes du Purgatoire entre la paresse et les neuroleptiques. Mais avec quel espoir de Paradis, eux qui sont depuis toujours dans les limbes de leur délire ?



Je reviens vivre dans ces lieux après les longues années de l’apprentissage et après tous ces visages et tous ces délires qui parlaient des langages non familiers et même étrangers. Alors qu’ici la folie a le même accent de qui autrefois me contait des histoires et certainement aussi le visage, même vieilli, de quelque souvenir d’enfance. Donc presque un retour en patrie, pour moi ?



Mais, en pensant à mes fous, je me demande : existe-t-il vraiment une patrie ?
Les voix qu’ils entendent disent les mêmes menaces et les mêmes flatteries à Paris qu’à Hongkong ; toujours également capables de te transpercer parce qu’au courant de ton secret le plus caché, presque comme si elles étaient une partie de toi-même.
Presque comme si elles étaient l’écho d’une solitude que ce faux dialogue à la fin dévoile.
Voilà ce que me disent les délirants : que chacun a seulement soi-même pour patrie.
Est-ce je me le demande une vérité de la folie : ou peut-être aussi la vérité de la vie ?



Je me rappelle Lucille. Elle était restée un pied suspendu au seuil de l’adolescence, statue transpercée par le dard de l’hébéphrénie.
« Je suis un point noir sans plus ni temps ni espace » répétait-elle, innocence égarée, exil sans plus de patrie.
Elle n’avait pas l’aplomb adulte de qui se sent déjà quelqu’un et peut se rebeller à l’étrangeté du délire, chercher une voie de retour.
C’était une beauté aux tresses noires, lourdes, à la peau mate.



Soudain la Maison des Médecins m’apparaît, son ample fronton se dressant au-delà du tournant, son angle fort tel un bastion qui plante et soutient le hautain parallélépipède de l’édifice sur l’allée en pente.
Le mur d’enceinte de l’asile qui, en s’infléchissant, t’escorte depuis l’entrée mille yeux verts de lierre a fini par se coucher dompté à ses pieds, sur le flanc de la colline.
En me retournant, là en face, du côté de Pise, la masse verte et sombre du mont Pisan, la bande de plaine, en bas la forteresse de Nozzano, tout autour ses champs, là au fond le cortège des peupliers qui accompagnent le parcours du Serchio {2} ; tout près, presque en dessous d’ici, les toits d’autres services modernes éparpillés, entre des cyprès argentés et des prés de colza.



Cet asile se dresse en garde d’une vallée verte et à l’écart, située entre Lucques à l’orient et la mer à l’occident ; mais on ne voit ni l’une ni l’autre. On en a seulement le pressentiment : un silence absidial solennel, enflammé d’or et d’azur l’été au couchant, du côté de la mer ; et, du côté de la ville, une tiédeur presque imperceptible qui arrive sur la vague de l’obscurité et de la première étoile avec le frisson de la brise de terre.
Lucques, la mer : ce sont les confins de mon enfance, la patrie plus vraie et plus chère que chacun de nous a.
Qui sait me demandai-je si je la retrouverai… Ces lointains souvenirs toutefois si vifs et présents, l’étrange émotion qui y effaça d’un coup la loi du temps et y imprima pour toujours le sceau d’un éternel présent… mais qui, maintenant, n’est plus.
Tension brûlante entre « maintenant » et « alors », douceur ambigüe de la nostalgie, entre la fascination et le risque.
Fascination de la patrie retrouvée, fabuleuse richesse d’enfance, mémoire d’immenses trésors. Risque que le regret ne te berce : être ce que tu as déjà été, présage de mort.
Seul le délire, alors, sait fuir cet embrassement fatal, avec son éternel présent qui ignore la nostalgie, et donc la mort ?
Une vérité, la « sienne », que nous, peut-être, ne comprenons qu’une fois devenus vieux : la vie comme la fable que chacun de nous se raconte de soi-même, peu importe si à voix haute, peu importe si en présence d’autres.
Vieux, nous devenons un pur récit ; nous devenons ce qu’un délirant est depuis le début : en dehors du temps, sans plus de nostalgie, sans plus de mort.



Le jardin de la Maison des Médecins m’apparaît à l’improviste en haut d’un escalier de pierre bref et raide, serré entre le flanc à pic de la maison et l’ombre azurée d’un mur de glycine, parfum qui grise et dépayse.
C’est un rectangle ouvert sur un côté et sur les autres est dessiné et limité par la Maison des Médecins, la direction-bibliothèque et la maison qui fut des bonnes sœurs et qui fait un tout avec l’ancien couvent et les cloîtres.
Le scande une géométrie de plates-bandes, de plantes (deux pins, dix pittosporum, une olea fragrans) et de blancs parcours de gravier. Au centre, presque au ras de la terre, la vasque ronde : fond turquoise, deux poissons rouges. Vers l’ouest vers la mer et le couchant il précipite dans la cour autrefois des malades agitées, un bond de cinq-six mètres qu’une haie de chèvrefeuille aujourd’hui masque et ferme, entre deux hauts pins maritimes, chaîne verte de parfums blancs, tissée à une fragile trame couleur de la rouille, autrefois fort grillage de fer.
Maintenant, dans le silence perenne tombé sur cette fosse, qui remonte aux fenêtres désormais muettes qui furent celles de ses cellules, qui s’étend calme sous les arcades de son portique, somnolent chaque jour deux, trois automobiles, presque une réunion de commères sous l’ombre dentelée des pins, affabulant d’horribles histoires du temps passé, de l’obscène grouillement de cris et de nus sur le sol en terre trempé d’urine et malodorant de fèces, de l’inquiète fourmilière de têtes blondes et noires et blanches, qui se poursuivaient dans un gymkhana absurde et inquiet entre le pilier blanc de l’infirmière et les statues de la catatonie.
De là-bas montait un temps, dans le silence étoilé de nuits sereines, ou dans le hurlement qui respire le garbin, la lame courroucée de la folie, cris, sanglots et jurons, une tempête contre l’éperon fort de la Maison des Médecins, phare de la raison.


Là-haut Tobino {3} il y vit encore les deux yeux jaunes de son logement, pont de commande clair et abrité, uniformes blancs de neige comme la blouse du médecin, fragrance de café et de cigarettes.



La Maison des Médecins s’appelle ainsi parce qu’un temps y habitaient les médecins, dévouement presque claustral à l’asile.
Les chambres au premier étage, le déjeuner en bas, dans la salle dite des réunions à présent.
Un domestique en habit et gants blancs sortait chaque jour devant la porte et appelait à table avec une clochette en argent. Chaque jour à midi pile.
JALOUSIMÈTRE
Renaud était un géant de bronze, la jalousie son talon d’argile. Parfois il plantait là son travail, rentrait chez lui les jambes à son cou, affrontait haletant sa femme :
Ils étaient là ! hurlait-il.
Sa femme affligée et effarée, la maison et la chambre en ordre : et ça c’est suspect.
Voyons.
Et il la renversait sur le lit, lui soulevait les jupes, arrachait les culottes, enfilait grimaçant dans le sexe l’index et le majeur, le temps de les ressortir en ayant écarté le plus possible.
Il regardait et, au jugé, mesurait :
Huit centimètres ! Huit ! explosait-il, stupéfait d’énormité.
Il dévisageait sévère, méprisant, la femme, désordre pétrifié dans ses vêtements défaits. La colère montait menaçante dans ses yeux de feu. Mais aussitôt sur ce feu jaillissait une cascade de larmes amères.
Le géant s’écroulait, sa colère des tessons par terre.
Putain, sanglotait-il pourquoi me fais-tu ça ? il pliait le genou Pourquoi ?… Pourquoi ?…



Docteur, n’allez pas croire… me disait sa femme.
Mais bien sûr que non, madame, bien sûr…
Et ça fait une vie qu’on vit comme ça, entre les menaces et le repentir. Rien d’autre que cette balançoire infernale.
Petite, rondelette, plus très jeune, un strabisme à gauche, boitillant à droite.
Elle a payé cher ce mari bellissime que malgré tout elle admire et adore encore elle dont personne ne voulait.
Et lui, en vain, a ainsi fait le sacrifice total de soi à la jalousie, hydre insatiable au regard piquant qu’aucune offrande humaine de renoncement ou de douleur pourrait assouvir.
II

Aujourd’hui la vie de l’asile est comme suspendue. On ne fait que le nécessaire, l’urgent.
J’observe les quelques allées et venues de surveillants dans le jardin de la Maison des Médecins, parcours croisés d’uniformes blancs. Service habituel ; en plus, aujourd’hui, curiosité.
Ils s’approchent des vieux médecins, plient l’oreille vers eux, un signe d’approbation, un registre, une signature. Ils repartent vite, coups d’œil rapides.
Les nouveaux médecins sont arrivés.
Nous sommes une dizaine.



Le service qui m’a été attribué est en bas pavillon parmi les plus neufs à l’occident extrême de l’archipel asilaire : je l’appellerai Hespérie, terre du couchant et du soir. Terre de la paix.
Une île faite en trident.
Du côté de la tramontane le col la surplombe, immense lame sombre, suspendue au bord du déferlement, dos écumant vert de pins et blanc de bouleaux ; au sud, protégée par l’écueil de l’édifice, calme surréel de baie abritée, mer de colza, ondes d’or pur que le mistral parcourt léger, frissons longs et souriants.
Plus loin, à l’horizon sud-oriental, la Villa : énigmatique, hostile, fief du directeur ; coins de pierre à peine entrevus outre les brumes azur des cyprès argentés.
En Hespérie les femmes sont au Sud, les hommes au Nord.



Mon concours a duré bien deux ans, mais j’ai compris et respecté la prudence de ces Lucquois.
Prudence d’antiques banquiers, jaloux de leur liberté. Ils ont prêté pendant des siècles de l’argent aux puissants : un métier qu’on ne fait pas si on n’a pas appris à connaître les hommes et à se prémunir.
Pour cela, il faut du temps.
Aujourd’hui, un concours de médecins de la psychiatrie peut introduire dans les murs de ta ville l’hydre venimeuse de l’extrémisme en blouse blanche. Œil de dure émeraude, regard de Gorgone, éclair jaune, inhumain, de dogmatisme.
UN POÈTE DE PRÈS
Bonpani ? Bonpani ?
Une voix musicale, et courtoise, même si le ton est décis, traverse le bourdonnement parfumé et doré du jardin et l’arrête en silence.
C’est Mario Tobino qui s’adresse à moi souriant, clignant de l’œil, interrogatif en mettant la proue de son allure sur moi à travers les plates-bandes.
Bonpani ?
Bonpani est son nouvel adjoint, un Bolonais provenant d’Ancone, dépositaire inconscient de qui sait combien d’évocations et de souvenirs pour Tobino qui, à Ancone, commença sa carrière de médecin des asiles. Alors il était jeune.
Non je le déçois sans le vouloir je suis D’Alessio.
Mais son regard se ranime sur un autre registre d’attente et souvenirs, cette fois-ci investigateur aussi.
Ah, celui de Viareggio !
Il a certainement épluché curriculum et état civil des vainqueurs, murmures très informés du Palais feutré, hauts plafonds, discrétion des hautes portes en bois massif du XVIII° siècle, fermées à tous mais pas à lui.
Eh continue-t-il désormais, nous de Viareggio, on est une puissance ici.
Et il hume, profondément, la complaisance de sa viaregginité ; il aspire l’azur du ciel et la fragrance de l’olea, cligne de complicité.
Il se dresse de toute sa personne.
C’est un monsieur grand et massif, au veston croisé bleu et à la canne au pommeau d’argent.
Il a une auréole de boucles blanches, vaporeuse autour du visage rose mais mâle.
Le nez est fort, le regard curieux, investigateur, non sans l’étincelle d’un certain sourire : malicieux et provocateur. Un regard dont tu sens qu’il veut te scruter l’âme et qui a en soi l’anxiété d’une demande.
Il a pas mal d’années, Tobino, mais tu le sens jeune tout de suite. Jeunesse de poète qui ne décline jamais en vieillesse. Peut-être, pour cela, je le tutoie naturellement et spontanément.
Une puissance, penses-tu ! lui réponds-je on n’est que deux pelés, et bien emballés dans le coton lucquois.
En fait, je n’ai pas apprécié son appel à la viaregginité, qui chez lui (je le sais par des amis communs) est seulement une attitude, car lui est né et a grandi parmi les seigneurs. Peut-être aussi n’est-ce que le masque rude d’un homme hypersensible qui craint d’être blessé même dans l’amitié.
Je le connais, évidemment, de nom et j’ai lu ses livres. Mais je n’étais pas sûr d’avoir envie de le connaître à cause de l’opinion de ces amis communs, de son fameux et imprévisible bond léonin, le coup de patte qui blesse et fait saigner, ne serait-ce peut-être que pour goûter ton sang : s’il sent l’homme… ou bien rien.
Il est comme ça, c’est un poète : l’inquiète exception à la paix béotienne de la moyenne du genre humain. Solitude, anxiété et le don du chant. Fréquentation difficile de l’homme qui lui sert de support et le cache, prudence et adresse nécessaires pour le connaître à fond.
Il est de profil, me scrute par à-coups avec le coin de l’œil.
Il est perplexe.


Il veut savoir ce qu’il y a derrière mes quelques mots, réponse inhabituelle pour lui : ni déférence, ni admiration ni même défi ou provocation. Seulement de l’indépendance. Seulement ma liberté. Il voudra la connaître, il voudra savoir si cela a été un soubresaut momentané ou bien s’il y a derrière une continuité de caractère. Il voudra se mesurer. Je le sens, je le sais : c’est dans son style.
Avoir pour collègue Tobino, ce sera ça aussi.
Mais ce sera aussi voir les faits et les banalités quotidiennes vécues avec lui se transformer en contes ; de voir, sous sa touche, la vie devenir poésie. Une émotion profonde. Un privilège d’être à côté d’un poète.
Je laisse Tobino à Bonpani qui sort lestement de la voûte qui du petit cloître mène au jardin.
Il est arrivé par l’autre entrée, opposée à l’escalier de la glycine par où je suis monté.
Il est tout sourires et révérences vers l’illustre médecin-chef, qui l’accueille cordial.
Ses cheveux blonds, le sourire de ses yeux châtains, la brosse de ses moustaches blondes aussi, sa démarche en font quelque chose de surréel, dansant, léger : d’un songe de nuit d’été.
Impact sympathique.
Première impression.
Cette première impression qu’on retrouve, après des années, intacte sous des décombres d’événements, vérité d’une amitié.
III

L’homme est un nostalgique de sa propre jouissance.
Incapable de la saisir pendant qu’il la vit, obscures sensations fugaces, glissantes et imprenables seulement à travers le souvenir et le récit, il peut la retouver et la faire sienne. Mais désormais c’est déjà du passé.
La folie veut forcer cette limite humaine en deux directions : vers la frénésie bachique et vers la frigidité lunaire. Ou bien vers les deux en même temps, devenant spectatrice froide et supérieure d’un jouissance déclassée en orgie de persécuteurs.
« BONDS DE MULETS »
Si vous entendiez, docteur, me dit mademoiselle Barbadori, stupeur incertaine entre l’indignation et l’attention. Toute la nuit : Stoum Zan… Stoum Zan. Et ces raillements, ces mugissements par-ci, par-là, dans cet appartement, là au-dessus de ma tête.
Expliquez-moi un peu mieux. C’est quoi cette histoire ?
Mais docteur, que voulez-vous que je vous répète…?
Ses yeux de vierge complaisante qui s’élargissent de complicité étonnée, minaudant de ses cils au rimmel, de ses joues fardées.
Courage, mademoiselle : nous sommes des adultes, non ?
C’est le bruit de quand ils s’enfilent : (elle rougit et bat des cils) Zan, tout entre au premier coup, vous comprenez ?
Ah ! pardi … Et Stoum ?
Stoum …mais ce n’est pas exactement ça, c’est plus dur, Sdoum mais je dis Stoum : parce que je trouve que ça en atténue la vulgarité : c’est le coup du talon sur le sol…
Hein ? !
Oui, c’est quand ils bondissent. Et je me demande bien où ils trouvent toute cette force, ceux-là.


Des bonds de mulets , docteur : d’une part à l’autre de la pièce. « Stoum » quand ils décollent, et j’entends le coup du sabot là sur le plafond. Et après quelques secondes, « Zan » ! on entend qu’ils sont arrivés, là, quand ils enfilent. Et puis un gémissement long… enfin…On distingue même les voix, vous savez ?
Les voix ?
Oui, les voix de ces messieurs et dames qui font ces choses.
J’ai compris. Et ce sont des gens que vous connaissez ?
Ah, certainement pas !.
Bon, bon… Et dites-moi : ils font ça toutes les nuits, et pendant toute la nuit ?
Oui, oui… et parfois même de jour. Je m’endors un petit peu, et « Stoum-Zan », eux me réveillent : d’un coup. On n’est plus tranquille dans cette maison, il faudra que je m’en aille.
Attendez, mademoiselle, attendez ; vous avez le temps pour décider…
Mais dites-moi plutôt : ils ne sont jamais fatigués, ces messieurs et dames ?
C’est ce que je me suis demandé aussi ! Des nuits entières à faire ces trucs ; et de jour je me dis ils devront pourtant faire quelque chose ? Travailler ?
Mais non, hein ? A l’œuvre vingt-quatre heures sur vingt-quatre…
Mais moi, vous savez, je me suis fait une idée. Je crois qu’il y a comme des roulements, ils se donnent le change.
Il doit y avoir de belles allées et venues, dans l’escalier de votre immeuble.


Oui… C’est-à-dire. De gens nouveaux, je n’en ai pas vu. Je les guettais, vous savez ? J’entrouvre la porte et par la fissure je regarde qui passe. Mais ce sont les locataires habituels, les personnes que je connais depuis toujours. Sourires de circonstance, une ébauche de salut un peu perplexe, il m’a bien semblé, quand ils croisent mon regard… Mais, vous voyez…, mais comment vous expliquer ? C’est comme s’ils s’étaient soudain agités, comme s’ils étaient devenus, depuis quelque temps, un peu plus affairés. Et ils montent, ils descendent, en haut, en bas, trois ou quatre fois plus que d’habitude.
Le baron du quatrième, par exemple, avant, ne descendait que pour acheter le journal le matin : il est plutôt âgé et un peu boiteux, une blessure de guerre en Russie, qu’ils disent ! Toutes ces marches… Parce qu’il n’y a pas d’ascenseur chez moi, vous savez. Maintenant il descend et monte cinq, six fois par jour, et il me semble aussi qu’il marche plus vite.
Sans parler de la coiffeuse du troisième. A dix heures du matin, à quatre heures, à cinq heures de l’après-midi… enfin, je vous le demande, à cette heure-là elle devrait être dans son magasin, à coiffer les dames, vous ne croyez pas ? Mais non la voilà vite vite dans les escaliers, à se dandiner comme une guêpe sous sa blouse, qui n’en est pas une tellement elle est transparente, que la dame semble nue. Avant elle s’habillait moins effrontée, elle aussi a changé. Et tous les autres, en haut, en bas, un boucan, un remue-ménage… je ne vous dis que ça. Avant c’était un immeuble tranquille… Mais moi, j’ai compris vous savez ?
Qu’avez-vous compris, mademoiselle ?
J’ai compris que ces locataires ne sont plus tout nets.
Ils ont changé ?
Non, les vrais locataires sont pareils. Mais tous les autres sont travestis. Ce sont ces cochons qui se déguisent en mes colocataires pour entrer dans l’immeuble mine de rien. Et à bien les regarder, on s’en aperçoit, vous savez ? On reconnaît la perruque, les fausses dents, la façon de regarder, de marcher…
J’ai un de ces coups d’œil… et s’ils croient qu’ils m’auront… !
Mais… la dame de l’étage au-dessus ?
Ah, celle-là est toujours elle-même et comme toujours fait semblant de rien. Boujour, bonsoir, toujours un beau sourire. « Va donc » - je me dis - « toi, tu me la racontes ». À la croire, tout est normal, tout est comme avant, quand cette histoire n’existait pas, la belle veuve remariée.
Vous croyez qu’elle participe ?
Qu’elle participe ? Mais c’est elle qui organise tout et appelle ces gens… Et à penser que son mari a un air si comme il faut.
Lui aussi ? Vous me dites que lui aussi a à voir là-dedans !?
Je ne sais pas, mais je ne crois pas. Je crois plutôt qu’elle lui met des somnifères dans la soupe. Et quand il est bien endormi…
Voici donc les colocataires originaux de l’étage au-dessus de mademoiselle Barbadori qui a un certain âge. Elle, fille d’un général, tout ce qu’il y avait de plus « comme il faut » de sa ville. Eux, au contraire, des quadrupèdes lubriques qui entrecroisent dans les pièces de cet appartement leurs bonds d’infatigables kangourous enragés de sexe ; animaux semi-humains, phallus d’ânes qui concluent avec une précision millimétrique leur parabole d’obus sur les sexes béants de femmes quadrupèdes, coups de boutoir dans le ventre, explosion de jouissance à la limite et outre l’humain, presque jusqu’au supplice. Et chaque fois, le long mugissement de l’orgasme et le braiment d’un merci bestial.
Des inconnus, précise avec raison mademoiselle Barbadori : car le délire posa sur leurs visages son propre masque méconnaissable.


Mais derrière ce masque, les envies et les désirs faits personnes à présent auparavant pâte et matière du moi de la demoiselle comme du moi de chacun d’entre nous : éclats dispersés de cette lointaine explosion délirante et de la rigueur morale absolue que le délire à sa façon sait exprimer, pureté d’un idéal étranger au compromis ductile de la menue morale, monogamie de principe qui tolère pourtant des errances polygamiques oniriques et souvent aussi réelles.
Mademoiselle Barbadori est fidèle fanatique à sa manière peut-être à un « non » à l’homme ou au sexe exprimé qui sait quand et pour des raisons que j’ignore ; ou peut-être à un idéal d’amour à peine rêvé et aussitôt dévoré par le monstre carnivore de « 14-18 », pour elle comme pour tant d’autres de cette génération née avec le siècle. Mais c’est devenu une fidélité délirante qui se défait de tout désir susceptible d’embuer sa pureté adamantine ; en l’aliénant violemment, les gestes et les personnes venant à appartenir à bien autre que soi.
Ainsi ce sont « eux » qui font des « bonds de mulets », contagieux entrelacs de tromperies, de sexe et d’arts martiaux : Stoum-Zan , que l’hyperbole délirante ensemble censure et magnifie, masque sarcastique mais nostalgique aussi d’une jalousie et d’une envie qui ignoreront toujours d’exister. Et elle, la demoiselle, spectatrice chaste et lunaire malgré l’obligation très étrange et incompréhensible de devoir chaque fois assister en écoutant.
Nous, au contraire, nous reconnaissons comme nôtres les désirs qui nous habitent, en les vivant dans un compromis d’instinct et de raison qui ne les assouvit qu’à moitié, et en les faisant dépérir avec le temps en soupirs de nostalgie. Nostalgie d’un assouvissement total où on pourrait se perdre, au moins pour une fois, au-delà de toute limite humaine.
Nostalgie peut-être des bonds-de-mulets de mademoiselle Barbadori.
IV

J’ai le plaisir de faire la connaissance de mon adjoint Maurizio Belviso, silhouette d’ascète élancée et sympathique, une lueur souriante et vive dans les yeux, un regard qui semble parfois rêver de ciel.
Il vient de Camaiore, antique terre d’obédience lucquoise qui a emprunté au chef-lieu un amour respectueux pour les biens de la maison et de la ville, et une réserve respectueuse envers les personnes.
Réserve laborieuse au lieu d’un caquetage envieux : ce qui distingue une vraie « ville » d’un simple agglomérat de gens. Une terre qui attire celui qui cherche à se construire une maison, à planter ses racines.
Belviso s’est formé à l’école de Maestri, héritier de Tanzi et de Lugaro, les pères fondateurs de la psychiatrie italienne.
On sent, dans ses paroles, ce quid qui distingue les élèves d’écoles de grande tradition : le passé comme dimension de notre présent.
Des gens différents de l’humanité courante d’aujourd’hui faite de soubresauts d’actualité, « tout » et « tout de suite » à la dernière mode américaine.
C’est un bon photographe. Lui les images, moi les mots. Ce sera peut-être un bon compagnon de route pour mon cheminement dans l’histoire de la psychiatrie ?



Les moines du Latran titulaires de Fregionaia accueillaient et restauraient ici les pélerins ceux qui, autrefois, de France allaient à Rome et les défendaient des brigands de grand chemin.
La voie qui passe plus bas et même dans l’enceinte de l’asile actuel est la Voie Romaine ou Francisque.
Je l’ai lu dans l’opuscule du docteur Amoretti.
Il sait énormément de choses sur Fregionaia et en a écrit beaucoup ; il en a surtout retrouvé la mémoire dans les archives. Archives de l’Hôpital de Saint Luc de la Miséricorde, Archives d’État de Lucques.



Il y a des allées et venues insolites, ce matin, autour du service du docteur Amoretti : infirmiers, automobiles.
Mais les voitures qui arrivent et partent de la place ne sont pas celles des services que nous connaissons blanchisserie, cuisine, plombier, maçon les infirmiers sachant tout de leurs horaires et les reconnaissant même au bruit de leur moteur.
Je viens juste de voir passer le directeur dans son Alfa rouge, à bord il y avait aussi Tozzi et Del Bianco.
Il est rentré de vacances il m’a appelé ce matin si tu veux aller lui dire bonjour…
Un personnage aussi considéré, je sens monter l’envie d’en faire la connaissance. Peut-être me suis-je dit une gloire locale, réservée et discrète comme beaucoup de choses à Lucques, mais qui m’est malheureusement totalement inconnue.
Ou peut-être me suis-je dit encore c’est le respect dû à l’âge, lui et Tobino sont les doyens des médecins de Fregionaia.
Tobino aussi est entouré de respect, et en plus admiré pour sa renommée d’écrivain et de poète. Vénéré, plutôt.
Mais dans cette vénération on sent comme une veine de crainte, souvenir et traîne, peut-être, de ses deux ans de directoriat.
Le directeur « ancien régîme » qu’il a été devait faire jouer dans son autorité même les gros yeux qui font peur. Vu ce qu’étaient alors les asiles, ce qu’ils ont été jusque vers la fin des années 60, jusqu’au fameux « article 4 » de la loi de 1968 qui rendait aux fous le nom de citoyen. Hôpitaux de force, avec une tendance à la prison. Il fallait de la poigne pour les diriger.
Dans la considération pour Amoretti, on sent plutôt une veine de respect affectueux, moins pour l’âge que pour le caractère de la personne.
Tobino suscite des sentiments moins doux, peut-être plus proches de l’admiration que de l’amour.



Dans la pénombre étroite et longue du couloir du service, haut de plafond passent les bourdonnements et les odeurs du midi asilaire. Et il y a un petit groupe de trois blouses blanches qu’en entrant, je vois se défaire.
Le directeur se détache en saluant, respect et révérences : Amoretti le tutoie.
A côté d’Amoretti, son chef infirmier, Francesco Gridelli, qui voue à lui et à l’hôpital tout entier une dévotion proverbiale.
Amoretti est un monsieur massif de taille moyenne, avec quelque chose de lourd dans l’arc du dos robuste, les jambes bien plantées.
Il tient la tête repliée sur la poitrine, le visage indéfinissable, presque, derrière ses lunettes, un « non-fini » d’artiste travaillé dans la glaise, mais qui, lorsqu’il se dresse sur le cou, s’anime de deux petits yeux espiègles qui dardent les tiens, et tous les traits se transcendent en un sourire amusé et calme qui te salue, salue la vie… et bien au-delà.
Le rat de bibliothèque qui sait tant d’histoires, un grand-père jeune qui a tant envie de les raconter. Peut-être, un sage.
Je demande la permission, je me présente…
Ah, D’Alessio.
Je m’aperçois qu’instinctivement je le vouvoie. Du reste tout le monde ici vouvoie le docteur Amoretti. Et lui tutoie tout le monde.
Sa poignée de main est chaude, franche, accueillante.
Viens, viens, viens, et il me montre le chemin vers le bureau.
Sa démarche est lente, un peu traînante, pas très sûre.
J’ai vu le malade que tu as hospitalisé cette nuit. Bien sûr que c’est un maniaque. Plutôt, un maniaco-dépressif : il y a deux ans j’ai dû le sortir de la mélancolie par l’électrochoc. Emerveillement de son médecin traitant : comment, mélancolie ? Ouh ? ! Oh ? ! Ah ? ! s’il a toujours été euphorique pendant ses crises, qu’il disait.
Bien sûr que ça arrive me disais-je à part moi mais tu ne sais donc pas que ça peut arriver, surtout avec les doses de butyrophénones que tu utilises ?
Il s’assied, cherche le dossier.
Entre-temps ma surprise admirative à entendre ce monsieur qui se meut dans les thérapies modernes comme nous qui sommes nés avec, lui qui ne doit pas être loin de la retraite.
Qu’est-ce qu’il a fabriqué, cette fois-ci ? me demande-t-il.
Peu de faits, et beaucoup de mots. Il dit qu’il est riche, qu’il a des comptes en banque à Montecarlo et à Luxembourg, une réserve de chasse au-dessus de Pistoia, que dans quelques jours, on lui livre une Ferrari, et ainsi de suite… Quand il se réveillera, vous l’entendrez vous-même…


C’est vrai, ces malades étranges qui ont tout et ne sont contents de rien. Comme s’ils avaient un vice du sens de l’assouvissement murmure-t-il pour soi et son regard au loin, au-delà de la folie, qui regarde interrogateur à l’âme humaine.
Mais ne vous semble-t-il pas, docteur Amoretti le relançai-je que ce soit ça le noyau même de la folie : l’insatisfaction ?
De la persécution aussi ? me demande-t-il à brûle-pourpoint. Un doute à lui ou une colle pour moi ?
Il me semble que oui dis-je assuré. Au fond, la persécution est un drame sans jamais de final. Toujours renvoyé. Le persécuteur se travestit et se multiplie mais ne se révèle jamais dans son identité univoque et définitive. Dans le bien comme dans le mal, la folie semble une œuvre incomplète. L’objet qui devrait donner la joie totale ou la douleur totale demeure insaisissable.
Il ne donne que des soubresauts : haine, adoration, euphorie, désespoir. Mais d’assouvissement, jamais.
Ceux qui tuent le persécuteur font taire leurs voix. Oui, mais pour combien de temps ? Vite, de nouveau, d’autres voix, un autre persécuteur. C’est comme une drogue : à l’infini. Vous n’êtes pas d’accord ?
Bien sûr que je suis d’accord il me regarde à la dérobée, il sourit, satisfait.
Mais dans ces malades, les maniaques, le vice de l’assouvissement me semble plus évident.
Et chez les hébéphrènes aussi dit-il en y repensant qui ont tant impressioné l’imagination de Tobino.
Ce qu’en pense Tobino, je ne l’ai jamais bien compris. Il parle de cette saison de sexe brève et brûlante, comme d’abîmes de jouissance inconnus de toute femme normale.


Et pourtant, il me semble que ce ne soit pas le triomphe mais plutôt l’échec de la jouissance. Pour ces femmes, le plaisir humain est la fausse monnaie du plaisir divin auquel elles s’attendaient. Déception et colère, je dirais, plutôt que joie et satisfaction. Elles pensaient coucher avec Apollon et se retrouvent dans le lit du collègue de bureau.
Mais Tobino est en admiration presque religieuse devant l’énergie surhumaine qu’elles déploient dans leur brève saison, devant leur être tout sexe comme un persécuté sait être tout haine. Leur envie qui jamais ne s’assouvit lui semble presque une force divine capable de vaincre la mort. Une vie pour ainsi dire à l’état pur qui suscite le respect. Et sa nostalgie. C’est comme s’il s’inclinait devant un mystère énorme et sublime.
Et qui sait s’il ne le médite pas ce mystère quand c’est lui qui fait l’amour.

Comme s’il se demandait Amoretti si pour Tobino faire l’amour n’était pas une lutte contre la mort et une imitation, ou une contemplation de la folie, rapprochée et qui fait frissonner.



La mémoire de la Fregionaia du XIX° siècle vie, règles, faits des malades, médecins, infirmiers était un tas de papiers et de registres jeté dans une antique pièce derrière la pharmacie, aux murs de « 60 cm » blanchis à la chaux, voûte d’arêtes, plafond bas.
A cause de travaux à l’étage au-dessus, une poutre tomba, la voûte céda, l’eau de pluie empâtait le papier et les gravats.
Amoretti disparut dans cette pièce pendant des mois et des mois, un après-midi après l’autre.
Il sortait du réfectoire, accrochait sa blouse blanche, en mettait une noire.
Le plafond était de nouveau en état et étanche ; les papiers, par contre, par terre.
A présent, ces papiers sont les archives, rangées, cataloguées.
Un jour, elles devront porter son nom.



« Le directeur de l’Hôpital est un monsieur style années trente » une révélation qui me vient, improviste, et qui vient et ne vient pas de moi. Mon « double », apparemment, est gai ce matin.
Style « années trente » pourquoi ça ? Peut-être la coiffure à la Valentino, les cheveux lourds de brillantine, bien dégagés du front et des tempes vers la nuque et en plus la boucle finale qui rebique sur le cou ?
Peut-être.
Ou, peut-être, ce sourire qui lui entrouvre complaisamment le coin de la bouche, sous ses petites moustaches, splendeur émaillée de photo instantanée, fixité datée de carte postale qui traverse les années, la guerre, l’après-guerre…, retrouvailles occasionnelles d’un tiroir oublié.
Peut-être lui aussi, comme d’autres, comme beaucoup d’entre nous, est resté pour toute sa vie l’instantanée heureuse que la jeunesse a prise de lui un jour lointain.
Négation du temps, rébellion intime et inavouée à la vieillesse. Et à la mort. Comme le délire : se dégager du temps.
Mais quelle idée, la sienne, me dis-je de venir chercher promotion et prestige dans une fonction sans lendemain comme l’est, aujourd’hui, celle de directeur d’asile.
Il a une bonne clientèle privée.
Je ne crois pas que nous aurons grand-chose à nous dire…
Sous-entendus d’une présentation, d’une poignée de main formelle.



Marius me rejoignit en courant dans le couloir, haletant, crâneur :
Tu sais quoi, Docteur ? dit-il je l’ai mangé !
C’est quoi, ce que tu as mangé ?
Le caca.
Et il riait brun, entre le blanc de ses dents.



La psychiatrie parle des délires avec cognition, de l’âme humaine par illation.



Mon collègue Miniati porte, dans son habillement aussi, les signes de ses longues pérégrinations lui aussi en terre étrangère : une chemise voyante de goût américain, une paire de sabots suédois.
Et sa mèche rebelle qui a pris une éclaboussure d’argent… La poussière qui nous tombe dessus imperceptible et lente du ciel toujours plus ample des années.
Il est de ces personnes qui ont essayé de faire quelque chose du temps qui passe, pour ça je l’estime.
Je me demande pourquoi il est revenu : fatigue ou nostalgie ?
Il me rappelle certains de mes sentiments d’émigrant de la culture. Et je me rappelle aussi certaines de ses interventions aux congrès internationaux de psychopharmacologie, la considération dans les réponses adressées à lui par les astres de la matière : Bartholini, Morselli, Van Praag.


Pour mes recherches, me suffisent les livres et la folie et, à Fregionaia il y a assez des uns, comme pas partout, et foison de l’autre, comme partout. Ses recherches demandent au contraire des machines et des réactifs coûteux qu’il aurait du mal à trouver, en Italie, même dans un centre universitaire. Certainement pas à Fregionaia.
Peut-être l’histoire de Miniati est-elle une autre histoire de talent et de patrimoine culturel ignoré sinon mal vu, en ces temps de facilisme socio-politique triomphant et, probablement, envieux.
Une poignée de main qui est un souhait tacite :
Bonne chance, Miniati !



Pour entrer dans le délire, il faut prendre congé de ce monde sans mourir.
LE GR Í BILA
Batini a deux choses en tête : son colback de vieux marin et le sens d’une hiérarchie et d’une discipline de fer qu’on enseignait à bord des voiliers d’autrefois.
Pas son délire : non, celui-là est dans son cœur. Aussi frais que dans les années 20, quand il le fit aborder ici à l’asile et y jeter les amarres.
Batini, bien que presque octagénaire, fait plus ou moins soixante ans, avec son physique ferme, sec, de chêne.
Si vous saviez ce qu’il nous en a fait voir rappelle mon surveillant Santella il ne voulait pas se laisser faire ; et quand il fallait le retenir, il commençait à taper. Vous n’avez pas idée de la force de cet homme : à six pour l’attacher. Et chaque fois, une lutte.
Ce n’est pas un géant ; c’est un homme de taille moyenne et, pour ainsi dire, insignifiant, mais il avait dans les bras la force des cordages de chanvre qui brassent au vent les vergues. Et Marianne dans son cœur ; dans son nez plutôt. Marin musclé et en plus la force que donne l’amour aux amoureux.
Il devait la rejoindre, Marianne, avoir au moins une explication avec elle. Pensez donc s’il voulait être enfermé. Et à l’asile en plus de ça ; ça alors… !
L’histoire avait commencé quelques mois auparavant, en pleine Méditerranée.
Déjà, il avait fallu quarante jours de voyage pour arriver à Tunis, et on n’en voyait pas la fin. Cela arrivait au temps des voiliers : calme plat pendant des jours et des jours, l’équipage mettait même la chaloupe à la mer pour remorquer le bateau dans le peu de vent qui apparaissait à l’horizon lointain : une bande bleue crénelée dans l’huile céleste tout autour, là vers l’incertaine limite où le ciel et la mer se reflètent l’un dans l’autre.
Puis, éventuellement, un coup de grécale qui t’emportait en vue de la côte, tu te réjouissais et tu te disais que c’était fait ; au contraire, peu après, il tournait et c’étaient trois jours de garbin qui te relançaient au milieu de la mer d’où tu étais à peine venu.
La terre, de plus en plus un souvenir, et les rêves qui t’y rattachent et t’y ancrent, de plus en plus tendus : jusqu’à en gémir, comme les bateaux amarrés dans le port quand montent la mer et le vent.
Un souvenir… et un parfum. Parfum de terre que les marins sentent bien avant de repérer la côte, quand ils sont en mer depuis des semaines. Parfum de foin, de rôtis, de fleurs ; les parfums de la vie, des gens, des maisons, les parfums du port et de la ville.
Des petites bouffées te les apportent, qui passent et repassent dans la brise, courent le long des joues des voiles, se vissent autour des mâts, frétillent ici et là sur le pont entre les cordages et les jambes des hommes, entrent dans quelque narine, la taquinent, réveillent un souvenir qui y somnolait.
Tantôt c’est le marin qui lave le pont qui s’arrête, lève la tête, renifle l’air ; tantôt celui qui, assis, fait l’épissure d’un cordage. Tantôt le timonier.
Désormais c’est sûr : demain la côte apparaîtra. Le temps est bon, demain on sera à terre, fête et bombance, saveur de nourriture et parfum de femmes.
Batini humait dans l’air la nostalgie de Marianne : presque jusqu’aux larmes.


Marianne, la belle pouliche blonde, sa voisine, un beau sourire, des yeux azur de mer. Il l’entendait chanter l’été au-delà du mur du potager, à l’ombre verte du figuier, le matin. Elle s’activait dans son ménage, éclats d’eau, elle lavait son linge. La cuisse longue, la cheville fine, un délice de hanches.
Beaucoup de maisons à Viareggio continuaient, alors, sur l’arrière, en une belle bande de terre, souvent potager et verger. Et, au fond, la maisonnette.
Il y avait aussi le parfum de Marianne, dans cette brise qui venait de Tunis.
Et à Tunis, il y avait Marianne en chair et en os.
Il l’avait vue ! Cette jeune fille voilée, croisée au marché, très belle comme elle, harmonie de formes nobles et parfaites sous la tunique berbère ; et puis les yeux, ses yeux bleus d’azur, il n’y avait aucun doute.
Et d’un signe de la tête, elle lui avait lancé un souffle de Gríbila, l’invitation attendue depuis toujours. Un petit coup d’air dans l’aile du nez il l’avait senti clair et imprévu puis ce profond parfum de femme parfum de corps et d’âme que son cerveau avait humé en s’en empreignant jusqu’aux idées ; et ses jambes s’étaient réduites en coton.
Quand il avait retrouvé les forces pour la suivre, la jeune fille avait disparu dans les va-et-vient du marché.
A bord, ils durent l’attacher. Il ne voulait pas partir, il ne voulait pas entendre raison.
Le voyage fut rapide, heureusement, dix jours. Il hurla tout le temps qu’il voulait Marianne, qu’on le laissât aller. Ses lèvres et sa langue séchèrent, sa voix resta rauque pour toujours.
A Viareggio, on le porta aussitôt chez lui, il habitait rue de la Côte, à deux pas, alors, de la mer.
On appela Marianne, elle accourut, pitié et curiosité de femme.
Mais quand Batini la vit, il ne sembla pas se réjouir. Non, il resta pétrifié. Stupeur et peut-être peur. Il semblait même offensé.
Quelle blague était-ce là ? Marianne était à Tunis, elle n’avait pas pu arriver à Viareggio avant lui ; le bateau à vapeur était déjà parti, quand il l’avait vue au marché.
Qui était celle-ci ?
Oui c’était Marianne, il le voyait bien, mais comment pouvait-elle être Marianne si Marianne était à Tunis ?
Il haussait la voix par-dessus son doute, intimidait la femme en la regardant fixement ; et elle alarmée, déjà reculait d’un pas, les autres prêts à le tenir. Mais il se perdit dans ces yeux azur, tout près déjà, comme dans un baiser, il se perdit dans cet océan azur d’amour, tomba à genoux, éclata en sanglots, implorait en s’agrippant à ses jupes :
Marianne, dis-moi qui tu es… Marianne, dis-moi qui tu es…
Depuis, il est à l’asile. Son imploration s’est tue depuis des années mais la question est restée dans son cœur, brûlante comme alors, vivante et fraîche comme l’est encore son amour-délire.
Batini lui dis-je il y aurait la possibilité de vous faire retourner à Viareggio. Vous pourriez vous promener au bord de la mer… la petite promenade sur le môle au couchant, comme font les vieux marins ?
J’aimerais bien oui, mais je n’ai plus de maison.
Vous iriez dans une pension, c’est l’État qui paye.
Et, après un instant de perplexité, retrouvant sa hardiesse obéissante mais franche de marin :
Alors oui. Et si me dit-il Monsieur le Commandant avait cette faculté, je demanderais si c’était possible, en quittant ce bâtiment… en partant d’ici, en demandant au Maître d’équipage ici présent ou à son Second, je ne sais pas si toutefois la possibilité bureaucratique, ils signeront un reçu en bonne et due forme, si rien ne s’y oppose, les autres autorités…
Posez-moi votre question, Batini. Dites-moi.


Je fais la demande de récupérer mes effets personnels qui me furent confisqués à mon entrée dans cette base et comme il résulte de la liste qui me fut délivrée, ainsi que mon livret de navigation…
Les schizophrènes sont maîtres en cet art de dire et ne pas dire, conscients du fait que les autres souvent te « prennent au mot » pour se servir de toi.
Bien sûr, Batini. Vous aurez toutes vos affaires. Mais vous savez où elles sont ?
Elles sont là dedans répond-il, sûr de lui. Et il indique la petite armoire métallique blanche du bureau, à ma gauche.
Ouvrez, Santella, s’il vous plaît ; faites voir.
Mais, docteur, vous croyez que depuis 1920… ?
Ouvrez, vous dis-je. S’il vous plaît.
Dans l’armoire il y a, nous le savions, les balais, le seau et la serpillère.
Vous avez vu ? Content Batini ? Et vous, vous êtes satisfait ? ricane agacé mon surveillant Santella.
Oui, Santella, je suis très satisfait et je vous remercie. Vous n’avez pas compris que c’est la première fois, en quarante ans, que Batini ne prend pas d’ordres de vous, mais vous en donne. Disons que c’est notre cadeau d’adieu maintenant qu’il retourne enfin revoir la mer.
Il retournera à Viareggio.
Ira-t-il chercher Marianne ? C’est improbable.
Marianne est avec lui, depuis toujours : instantanée délirante imprimée dans son cœur sans temps ni espace avec son sourire blond aux pupilles d’azur, avec son hennissement de pouliche en amour dans le potager voisin, vivant et frais tel qu’il se révéla alors.
Batini n’a pas à craindre les déceptions et les démentis féroces que le temps réserve aux vieux amants poussés par les nostalgies de la vieillesse sur les traces de leurs idoles de jeunesse.
Seules les idoles du délire ne vieillissent jamais.
V

La bibliothèque de Fregionaia a un fond historique splendide.
Il y a le traité de Philippe Pinel, le fondateur de la psychiatrie moderne, aisance des Lumières, à la Tiepolo, et il y a la Summa d’Oswald Bumke, pédanterie allemande, scrupuleuse et hyperinformée. Il y a le volume des « Recherches sur les Centres Nerveux » de Valentin Magnan ; avec la dédicace de l’auteur au docteur Vedrani, une des gloires de Fregionaia. Vedrani étudiait le cerveau, c’était le temps où le microscope semblait pouvoir révéler le secret de la folie.
Il y a un mur de livres, qui monte jusqu’au plafond, et long d’une quinzaine de mètres.
Plus, d’autres étagères, d’autres livres ; et puis les revues.
Cette bibliothèque n’a pas la coupe précise des bibliothèques qu’un grand personnage a dirigée et, pour ainsi dire, pliée à ses goûts.
Sa coupe est classique, et équilibrée. Chaque branche y trouve son compte : de la psychanalyse aux médicaments, de la séméiologie la plus européenne à la plus américaine des psychologies.
Art lucquois de ne mécontenter personne, bon sens équilibré attentif à la liberté des divers goûts.
Elle domine, haute, le jardin de la Maison de Médecins. Les livres regardent de ce côté.
Les revues par contre regardent la plaine de Lucques.


De ce côté-ci, la « bretelle » de l’autoroute Lucques-Viareggio, la route sarzanaise, les voitures, les gens, les monts, la vie en somme qu’on voit là, dans la plaine, de cette fenêtre-ci semble la vie d’un autre monde.



La catégorie clinique des « personnalités psychopathiques » est potentiellement dangereuse pour les poètes et pour toutes sortes d’originaux.



Parmi les joyaux de la bibliothèque de Fregionaia, il y a le Traité italien des Maladies Mentales de Eugenio Tanzi et Ernesto Lugaro, la 3° édition en deux volumes, celle de 1923.
Ce traité est un monument de la langue italienne. Rien à voir avec beaucoup de traités d’aujourd’hui écrits dans un anglais mal italianisé. Il s’agit au contraire d’un italien toscan, entre la Crusca {4} et le parler de la rue.
Et c’est aussi un petit chef-d’œuvre de narration, là où il décrit les « cas cliniques ». Beaucoup de ceux-ci supportent la comparaison avec les nouvelles de Franco Sacchetti {5} : peu de traits, presqu’une gravure sommaire, aussitôt apparaissent évidents les personnages, la trame, l’épilogue. Toutes sont des histoires inoubliables.
Je le lus alors que j’étais encore au lycée, ma vocation pour la psychiatrie se précisant déjà. Mon professeur de philosophie me le fit découvrir qui, dans ses jeunes années, s’était approché lui aussi, respectueusement interrogatif, de la folie. Mais fut déçu par les psychiatres.
Vous savez me disait-il le professeur d’université que j’allais écouter réduisait la folie à un facteur chimique et il en poursuivait les traces dans un précipité noir qu’il extrayait des urines des fous.
Il n’y avait plus la richesse de l’esprit dans sa clinique mais seulement la mécanique animale de notre corps.
Dans Tanzi et Lugaro, par contre, vous verrez les étranges recoupements de la folie et de la destinée humaine, et des portraits vivants d’hommes vivants et qui font penser…
Parmi ceux-là, il y avait aussi il me le signala en passant, j’approfondis par moi-même le portrait de David Lazzaretti, le prophète du Mont Amiata, qui mourut tragiquement pendant qu’il conduisait une procession de fidèles. Un coup de mousquet lui fut tiré, par un carabinier disent les uns, par un bersaglier disent les autres. Une façon comme une autre, en somme, dans l’Italie mesquine de la fin du XIX° siècle, pour rétablir l’ordre public que les aspirations de justice de ce prophète et de ses adeptes toujours plus nombreux mettaient en danger, pauvres gens des mines de cinabre et de pyrite, peinant dans ces lieux sauvages.
Les deux psychiatres ne c

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