Le Jour où Tout a basculé
179 pages
Français

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Le Jour où Tout a basculé , livre ebook

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Description

— Lisa, il y a une chose que tu dois savoir : ta maman est vivante.Lisa n’en croit pas ses oreilles lorsque son père lui annonce cette grande nouvelle. Depuis sa plus tendre enfance, la jeune femme a grandi sans mère et voilà que, soudainement, son père lui annonce qu’on lui a menti toute sa vie. Comme si cela ne suffisait pas, il lui explique que la voiture de ses rêves ‒ celle qu’il vient de lui offrir ‒ va l’emmener retrouver cette maman dont elle ignore tout. Comme ça, comme par magie, juste en déplaçant son levier de vitesse.C’est à cet instant précis que tout bascule pour Lisa. Elle atterrit dans un monde étrange, où les valeurs qui étaient jusque-là les siennes sont remises en question. Elle rencontre des gens pour qui le bonheur est une priorité et toutes ses convictions se voient remises en question.Tout cela semble tellement irréel que Lisa pense d’abord rêver. Dans un instant, elle va se réveiller ; retrouver son amoureux et sa vie d’avant. Mais cela ne vient pas et elle commence à croire ce qu’elle voit. Elle commence à aimer ce qu’elle vit. Et puis, il y a Toby, cet homme si différent des autres qui l’attire comme un aimant. Mais laisserait-elle tout tomber pour cette vie-là ?Quand la réalité et le rêve s’entremêlent, tous les coups sont permis. Comment Lisa trouvera-t-elle sa voie dans les méandres de sa propre existence ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2016
Nombre de lectures 5
EAN13 9791093167428
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0495€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Le jour

tout a basculé
 
 
 
 
Tous droits réservés
©Estelas Editions
4B Rte de Laure, 11800 Trèbes France
estelas.editions@gmail.com
http://estelaseditions.com
 
ISBN : 9791093167428
 
« Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon, aux termes des articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. »
 
 
 
Amandine Hupin
 
 
 
 
 
 
 
 
Le jour où tout a basculé
 
 
 
 
 
 
 
 
Roman
 
 
 
 
À tous ceux qui se refusent à un lendemain écrit pour eux, à tous ceux qui croient en leur propre pouvoir d'action sur l'avenir.
 
 
 
Première partie : Un monde à part
Première partie
 
Un monde à part
 
 
 
 
 
 
 
1
 
 
 
 
 
Elle était là ; avec un énorme ruban rouge sur son toit, elle trônait fièrement sur le trottoir. C’était une magnifique New Beetle noire, flambant neuve. Lisa sautillait comme une adolescente écervelée qu’elle était encore hier. Du moins était-elle adolescente peu de temps encore avant ce jour. En revanche, à bien y réfléchir, elle n’avait jamais été écervelée. Elle était même plutôt tout l’inverse : mûre et mature, douce et réfléchie. Mais une fois n’était pas coutume.
Cette voiture, elle en avait rêvé toute sa vie. Elle avait longtemps imaginé les périples qu’elle ferait à son volant. C’était celle-là qu’elle désirait ; pas une autre. Elle devait être noire et porter un sticker papillon sur son réservoir. Elle l’appellerait « Évasion ». Oui c’était sans doute idiot de donner un nom à une voiture mais qui s’en soucierait vraiment ? Lisa n’avait que faire des conventions d’usage. Elle se foutait comme d’une guigne du regard des autres et, dans la société actuelle, c’était plutôt un signe de bonne santé. Cela demeurait cependant mal accepté par le plus grand nombre.
Sentant peser sur elle le regard de son père et d’Achille, Lisa consentit à réprimer son agitation frénétique et fit embarquer son paternel et son amoureux à bord de son nouveau bolide.
— C’est officiel : tu es le meilleur papa du monde, s’enthousiasma-t-elle en prenant place derrière le volant.
 
S’ensuivit un silence inquiétant auquel elle ne prêta d’abord aucune attention tant elle était impatiente d’entendre rugir le moteur de l’engin. Puis, elle prit conscience de l’ambiance de plomb. Achille était resté sur le bas-côté et lui faisait signe d’un air désolé. Son père, assis à la place du passager, affichait le même visage contrit. C’était le plus beau jour de sa vie ; elle avait un amoureux génial, un papa formidable, une mère… oui, bon, une mère qui était morte beaucoup trop tôt mais elle en avait fait le deuil. Et, surtout, aujourd’hui marquait le début de sa véritable autonomie. Trois semaines plus tôt, elle avait obtenu avec grande distinction son diplôme d’architecte d’intérieur. Elle avait des projets plein la tête et un contrat assuré dans une boîte réputée ‒ où elle avait effectué son stage  ‒ en attendant de monter sa propre affaire. Aujourd’hui, elle obtenait sa première voiture rien qu’à elle ; celle de ses rêves et elle n’avait même pas à la payer.
Alors, pourquoi Achille s’entêtait-il à rester sur le trottoir ? Pourquoi son père affichait-il une tête d’enterrement ? Lisa posa ses grands yeux noisette aux cils interminables sur ce dernier. Il se contenta de hausser les épaules.
— Roule s’il te plaît, ordonna-t-il.
— Pourquoi Ach ne vient-il pas ? demanda-t-elle.
 
Elle commençait à être inquiète.
— Roule s’il te plaît, répéta-t-il sans rien ajouter.
 
 
Elle soupira exaspérée mais consentit à démarrer le moteur. Dans son rétroviseur, elle vit Achille se détourner, il ne la regardait même pas.
— Vous faites chier ! Ce moment était parfait. Pourquoi faut-il que vous fassiez la tête ?
— Personne ne fait la tête, Lisa.
— Alors pourquoi Ach n’est pas monté avec nous ?
— Parce qu’il y a des choses que je dois t’avouer. Et que celles-ci pourraient bien changer ce que tu décideras ensuite. C’est au sujet de ta mère.
 
Lisa soupira et passa la troisième vitesse mais quelque chose coinça dans le pommeau et elle l’entendit grincer. Il fallait qu’elle se calme si elle ne voulait pas déjà endommager son précieux joyau. Derrière eux, un automobiliste pressé se mit à klaxonner, ce qui n’aida pas Lisa à se décrisper. À la hâte, il la doubla, venant presque percuter sa portière ; ce qui lui fit une belle frayeur. Quand elle retrouva ses esprits, elle se retourna vers son père qui, lui, demeurait impassible.
— Bon, je t’écoute ! Et dépêche-toi ! Vous avez réussi à m’énerver et ce n’est pas très judicieux quand je conduis.
— Lisa, il y a une chose que tu dois savoir : ta maman est vivante.
 
La jeune femme appuya un peu trop sèchement sur le frein et se décida à se ranger sur le trottoir. Elle allait finir dans le décor si cela continuait.
— Tu te fous de moi, j’espère ?
— Non Lisa… Quand j’ai connu ta mère, j’ai toujours su qu’il y avait quelque chose de particulier chez elle. Régulièrement, elle disparaissait pour des périodes allant de quelques heures à quelques semaines. Quand c’est devenu sérieux entre nous, je ne pouvais évidemment plus accepter cela. Elle m’a alors raconté une histoire complètement folle à propos d’un endroit où l’on vivait comme autrefois, il y a bien longtemps, quand les progrès de la civilisation n’avaient pas encore commencé à pourrir les hommes. Un lieu où elle pouvait aller mais pas moi. Pour moi, c’était radicalement impossible. Évidemment, je ne l’ai pas crue ; comment pouvait-il exister un endroit inaccessible pour l’un et pas pour l’autre ?
— C’était un espace pour les femmes, c’est cela ? questionna Lisa sur la défensive.
— Pas exactement. C’était un lieu réservé à des « élus » ainsi qu’à leur progéniture.
— Tu veux dire que moi…
— Oui, je veux dire que toi, tu peux accéder à cet endroit.
— Comment ?
 
Soudainement, une forme d’excitation s’empara de Lisa.
— Avec cette voiture. À vrai dire, ce n’est pas par hasard que tu rêves depuis toujours de cette dernière en particulier. Ta mère a suffisamment planté ses graines avant son départ. Elle a tout programmé et moi je ne peux qu’exécuter ses ordres, même si cela me déplaît au plus haut point.
— Je ne comprends rien papa ! Pourquoi ça te déplairait que j’aille voir ma mère ? Si toutefois elle était vivante ! demanda-t-elle à la fois perplexe et énervée.
— Cet endroit est étrange, tu le découvriras par toi-même si tu choisis de t’y rendre. Mais surtout, un jour, tu risques d’y rester coincée et je ne te reverrai plus jamais.
— OK, tu me fais marcher ! Où est la caméra ? Tu m’as bien eue ! On peut aller chercher Ach maintenant ?
— Écoute, voilà ce que l’on va faire : je vais sortir de la voiture et toi tu vas continuer à rouler. Tu prendras la nationale et tu passeras la quatrième vitesse. S’il ne se passe rien, reviens me chercher et nous irons récupérer Achille.
 
Lisa soupira à nouveau mais obtempéra. Son père avait de toute évidence perdu la tête. Mais pour le coup, l’idée de se retrouver seule avec sa voiture ‒ sans avoir à écouter les délires paternels  ‒ lui convenait parfaitement. Ainsi suivit-elle la direction indiquée et, dès qu'elle fut sur la nationale, elle fit glisser le pommeau de vitesse vers le bas. Une fois la quatrième vitesse engagée, la New Beetle se mit à trembler. Sa tête commença à lui tourner et elle s’évanouit. Quand elle revint à elle, la voiture n’était plus sur la route qu’elle connaissait si bien mais arrêtée face à une énorme porte qui semblait être celle d’une sorte de hangar.
— Ah Lisa ! Nous t’attendions bien plus tôt ! Je vais t’ouvrir la porte. Ton emplacement est le AB-3, s’exclama une grande dame élancée aux grands yeux noisette et aux magnifiques cheveux bruns bouclés aux reflets acajou.
 
Lisa prit le temps de reprendre ses esprits mais elle aurait reconnu cette femme entre mille. Certes, elle n’avait que cinq ans quand elle était décédée ‒ bien qu’apparemment elle ne le fût pas  ‒ , mais elle se souvenait de ce visage. Elle l’avait vu tant de fois en photographie. Elle devait rêver. Elle était tombée dans les pommes et s’était mise à fabuler. Il ne pouvait y avoir d’autre explication. Mais il y avait cette part d’elle-même qui avait tout de même envie de croire en ce qu’elle voyait. Lisa avait manqué d’une mère plus qu’elle ne voulait l’avouer. Son père était un bon papa mais il était bien difficile de lui parler garçons et menstruations. De même, il était de très mauvais conseil en matière vestimentaire ; il préférait toujours tout ce qu’il y avait de plus long et de plus couvrant. Sa tenue préférée ? La combinaison de ski suivie de près par les pyjamas en pilou. Bref, quelques minutes avec sa mère, ne serait-ce qu’en rêve, ne pouvaient pas lui faire de mal. Alors, Lisa se décida à jouer le jeu. Elle sourit à la femme qui lui faisait face et pénétra dans le hangar. Il contenait une centaine de voitures, peut-être plus ; toutes des New Beetle noires. Lisa avisa l’emplacement AB-3 et s’y engouffra. Elle sortit ensuite du véhicule et prit soin de le verrouiller avant de rejoindre sa mère.
— Ce rêve semble si réel ! s’exclama-t-elle en s’approchant.
— Quel rêve ma Lisa ? Oh, cela fait si longtemps ! Je suis bien heureuse de te revoir. Désolée, tu dois avoir une foule de questions à me poser mais je dois te présenter à la communauté. Une fête d’accueil est prévue en ton honneur.
 
Elle n’eut pas le temps de prononcer un mot que sa mère l’attrapa par le poignet avant de l’emmener en direction de la forêt. La marche fut un peu longue mais elles finirent par déboucher sur une petite clairière. En approchant, Lisa commença en effet à distinguer la musique des festivités qui semblaient battre leur plein.
— Désolée ma Lisa, les gens ici aiment tellement s’amuser qu’ils ne t’ont même pas attendue.
— Où sommes-nous maman ?
— Promis, je répondrai à toutes tes questions. Mais d’abord tu dois rencontrer Toby. Il est notre grand chef et il doit te baptiser afin que tu fasses partie des nôtres.
— Euh, qu’en est-il de si je ne veux pas faire partie des vôtres ?
— Tu n’as pas vraiment le choix ma chérie, tu en fais déjà partie par mon sang qui coule dans tes veines. Il s’agit juste ici d’acter les choses.
— Je crois que j’aimerais me réveiller maintenant. Tout cela commence à ne pas me plaire du tout.
— Je suis navrée mais ça ne marche pas comme cela. Tu peux remonter dans ta voiture et repasser la quatrième vitesse, tu te retrouveras à l’endroit précis où tu étais avant d’arriver ici. Mais je dois te prévenir : ils viendront te rechercher. La vie ici est fantastique mais il y a quelques règles ; ta présence aujourd’hui en fait partie.
 
Lisa ne savait que penser. Elle n’était plus si enjouée que cela d’être avec sa mère. Les circonstances l’effrayaient de plus en plus. La vérité c’est qu’elle commençait à croire que peut-être tout cela n’était finalement pas un rêve. Elle envisagea bien de remonter dans sa New Beetle comme sa mère le lui avait suggéré. Mais il y avait en elle aussi une bonne dose de curiosité. Si tout cela était un songe, que lui coûterait-il d’aller au bout de celui-ci ? Et s’il n’en était pas un et que sa mère avait raison, on reviendrait la chercher de toute façon.
Finalement, sa décision fut prise.
Ensemble, elles pénétrèrent dans un petit village bien étrange. On aurait cru avoir fait un bond de plusieurs dizaines d’années en arrière. Le village était rustique et semblait tourner grâce à l’artisanat, l’agriculture ‒ sans tracteurs et autres moissonneuses-batteuses  ‒ et l’entraide des uns et des autres. Tout le monde semblait se connaître et toutes les portes étaient ouvertes.
— Bienvenue à Peaceville ma fille.
— C’est quoi cet endroit ? questionna Lisa bouche bée.
— La véritable question est « en quelle année sommes-nous ? », Lisa.
— Nous sommes en 2015 tiens.
— À vrai dire, pas exactement ; en passant la quatrième vitesse de ta voiture, tu as traversé une sorte de faille temporelle modifiée. Tu en sauras plus en temps et en heure, mais nous sommes en 1456.
— Bon OK, c’est quand que je me réveille ? s’impatienta Lisa
— Je sais, ça fait beaucoup de révélations en une seule journée. Mais je t’assure que tu ne rêves pas. N’aie crainte ; tout le monde s’y fait somme toute assez vite.
 
Lisa déglutit. Elle ne savait que dire ou que faire. Il était évident que tout cela n’était pas réel. Mais en même temps, cela en avait tellement l’air. Il lui fallait un moyen de le vérifier ; une façon de discerner le vrai du faux. L’espace d’un instant, elle voulut questionner sa mère sur quelque chose qu’elle seule pouvait savoir. Mais si c’était son rêve ; chacun de ses protagonistes avait connaissance de toutes les informations dont Lisa disposait. Cette option ne servirait donc à rien. Elle réfléchissait à mille à l’heure et, pourtant, elle ne trouvait rien. En désespoir de cause, elle décida de continuer simplement ; elle trouverait bien ses réponses le moment venu.
— Pourquoi une fête en mon honneur ?
— Justement ! Voilà Toby, il t’expliquera cela mieux que moi. Je vais devoir te laisser avec lui quelques instants. Mais après la cérémonie, je répondrai à toutes tes questions restées sans réponse, je te le promets. Toby, voici Lisa.
— Bonjour Lisa, répondit l’homme au sourire le plus ravageur qu’il lui eut été donné de voir.
 
 
 
 
 
 
 
2
 
 
 
 
Lisa était sous le choc. Le chef d’une communauté ne se devait-il pas d’être d’un certain âge, celui qui confère sagesse et expérience ? Au contraire, Toby n’avait de toute évidence pas trente-cinq ans ; a priori Lisa lui en donnait une trentaine ; à peine six années de plus qu’elle. Mais surtout, il devait être l’homme le plus beau qu’elle ait jamais vu, célébrités comprises. Comment tant de splendeur pouvait tenir en un seul homme ? Elle se sentait soudain si insignifiante. Jolie sans l’être de façon spectaculaire, Lisa avait sa petite cote de popularité ; elle avait du charme et d’autres qualités évidentes. Mais ce Toby était simplement hors compétition. Haut d’un bon mètre nonante 1 , il avait un large sourire étincelant, d’énormes yeux à la couleur indescriptible ; à la fois vert et gris selon la position qu’il adoptait. Athlétique sans être bodybuildé, il avait le corps parfait des hommes qui plaisaient à Lisa. Seule sa tenue des plus humbles amenuisait quelque peu le caractère impressionnant de ce personnage de fiction. À moins que cela ne soit le contraire. Portant un simple pantalon de lin d’un brun étrange et une chemise claire de matière identique avec une paire de bretelles, il avait cet air campagnard qui, tout bien considéré, lui allait à ravir.
Lisa réfléchit un instant : en quelle année sa mère avait-elle dit qu’ils étaient ? En 1456 lui semblait-il ; cela correspondait au Moyen Âge si ses souvenirs des cours d’histoire étaient exacts. Toby n’avait pas le look moyenâgeux ; mais elle devait bien reconnaître qu’il n’avait pas non plus celui de 2015. À bien y regarder, tout le monde autour d’elle portait ce genre de tenues.
Elle reporta son attention sur celui qui lui faisait face. Soudain, rêve ou pas n’était plus vraiment une question. Se retrouver en présence de cet homme, simplement trop beau pour être réel, venait y répondre. Et puisque c’était un songe, tout était permis. Pourtant, Lisa se sentait paralysée. Elle n’osait pas dire un mot par peur de paraître ridicule. Toby n’était pas seulement beau ; ici il était le chef.
— Lisa, allô ! Désolé mais vous allez devoir venir avec moi.
 
Toby venait de la faire brutalement sortir de ses pensées.
— Oui, bien sûr.
— Très bien, suivez-moi ; je vous expliquerai la marche à suivre pour la suite.
— D’accord.
 
Lisa obtempéra ; elle avait encore besoin d’un peu de temps pour articuler correctement.
— Comment trouvez-vous Peaceville ?
— Étrange. Mais j’imagine que tous les rêves le sont un peu.
— Oh, vous savez, c’est la vie qui est étrange. Les gens sont tous étriqués dans des petites habitudes et des normes de conduite que la société leur impose. Tout ça pour quoi ? Personne n’est même capable d’y répondre, mais tous continuent de suivre aveuglément le troupeau. C’est pour cela que nos ancêtres ont créé Peaceville.
— C’est quoi cet endroit ? Pourquoi est-il si différent ? questionna Lisa qui avait retrouvé ses facultés verbales.
— Tu as raison : le moment est venu que je réponde à ces questions. Il y a une bonne soixantaine d’années, un homme du nom de Franklin Ackerman prédit ce qui arriverait aux hommes dans les années futures ; cela avait déjà commencé. Selon lui, les progrès technologiques et autres auraient raison des valeurs jusque-là chères à chacun. Il trouvait qu’il devenait difficile de transmettre celles-ci à ses enfants. Que ces derniers commençaient à faire preuve de moins de respect. Il entendait de plus en plus de drames partout autour de lui. Franklin était un brillant scientifique. Il passa des heures et des nuits à se creuser les méninges à la recherche d’une idée salvatrice pour lui et pour ses proches. Et un beau jour, il trouva ; personne ne sait comment il arriva à cela mais il créa une sorte de portail temporel et y envoya sa famille et ses amis les plus chers. Ainsi firent-ils un bond de près de cinq cents ans en arrière. Certains furent ravis, d’autres beaucoup moins, d’autres encore y trouvèrent leur compte malgré certaines réticences et a priori . Franklin imposa à tous un test d’un mois. Au terme de celui-ci, chacun eut le choix : rester ou retourner au temps moderne. Il avait réussi, par de savants calculs à maintenir son portail temporel actif et à le transposer dans une voiture. Personne n’avait alors connaissance que la New Beetle, complètement anachronique dans le décor qui les entourait, avait le pouvoir de les ramener. Coincés, tous acceptèrent le mois d’essai. Ils avaient atterri en 1456, dans une vaste clairière entourée par la forêt. Franklin avait toutefois pris soin d’emmener toute une série de choses bien utiles : casseroles, couvertures, vêtements, certains matériaux, etc. Cela lui avait pris des mois à tout mettre en place. En tout, il avait emmené une trentaine de personnes. Ensemble, ils créèrent une sorte de village, rudimentaire mais agréable. Cela leur prit le mois entier pour parvenir à un certain confort. À terme, vingt décidèrent de rester. Ils s’étaient habitués à la vie tranquille qu’ils menaient tous ensemble. Franklin révéla l’existence du portail aux dix autres et ils repartirent sans demander leur reste. La vie là-bas était paisible. Le temps était comme arrêté, on demeurait en 1456 même si on vieillissait. Franklin avait réussi l’impossible, il les avait envoyés dans un temps bloqué qui était inaccessible pour quiconque d’autre. Ainsi pouvaient-ils définir un mode de vie qui leur convenait, combinant connaissances modernes et ancestrales. Tu as dû remarquer que nous n’avons ni château fort ni tenues ridicules du Moyen Âge.
— Mais comment êtes-vous devenus si nombreux ?
— Après quelques années, certains commencèrent à s’ennuyer un peu. Pour contrer ça, Franklin proposa des séjours occasionnels dans le monde moderne ; pour en profiter disait-il. Je suspecte cependant que son intention fut autre : rappeler à chacun pourquoi il avait choisi la vie qu’il menait. Ainsi, tous effectuèrent des allers-retours. Cela se déroulait plutôt bien ; ils passaient plus de temps dans notre époque que dans l’autre ; c’était la condition. Mais petit à petit, certains tombèrent amoureux ou nouèrent d’autres liens. Convaincus du bien-fondé de leurs valeurs, ils voulurent faire entrer ces personnes. Alors, on mit en place toute une série de règles, permettant ou non de nous rejoindre. Je te passe tous les détails pour le moment ; ce serait trop long. Mais tu fais partie des cas exceptionnels qui ont un droit d’entrée direct. En effet, au début les enfants mixtes, c’est comme cela qu’on vous appelle car vous êtes nés de l’union entre un modernite et un peacite , étaient systématiquement ramenés chez nous dès leur venue au monde. Mais cela posait des soucis par rapport au deuxième parent lorsque celui-ci n’obtenait pas un score correct au test et ne pouvait donc pas accéder à notre monde. Par ailleurs, de trop nombreux allers-retours occasionnaient chez ces enfants un rejet massif de nos idées ; ils voulaient rester dans la modernité, la facilité et le luxe. Alors nous avons défini un âge où il nous semblait qu’on était suffisamment armé pour prendre une décision en toute connaissance de cause : vingt-quatre ans, tout comme toi. À ce moment, on vous offre un voyage, un accueil optimal, une période d’essai d’un mois et, ensuite, c’est à vous de décider. L’autre parent n’est que partiellement informé mais il sait qu’il est tenu de collaborer.
— Mmmh. OK, admettons, mais alors pourquoi ma mère s’est-elle fait déclarer morte ? Elle devait pouvoir continuer à venir me voir, non ?
— C’était son choix personnel. Elle sentait que l’envie de vivre avec toi allait la bloquer définitivement dans le monde moderne. De nouveau, je te passe les détails ; ça ferait beaucoup d’informations en une fois. Mais en gros, ta maman arrivait dans la zone de non-retour ; sa proportion de temps autorisé dans le monde moderne était dépassée. Elle avait à choisir entre y rester pour de bon ou ne plus jamais y retourner.
— Je ne comprends rien !
— J’en ai conscience, tu auras plus d’explications dans les jours à venir. Mais pour le moment, nous sommes attendus pour ta fête d’accueil. Je vais te présenter à la communauté. Il y aura de la musique, de la bonne nourriture et tu pourras sympathiser avec qui bon te semble, passer du temps avec ta maman, poser toutes tes questions. En bref, cette journée est la tienne.
Lisa n’ajouta rien. Elle avait les côtes sciées ; cela prenait définitivement une étrange tournure. Par ailleurs, elle était toujours fascinée par l’éblouissante beauté de Toby. À cet instant, il lui adressa un large sourire et elle sentit le sol se dérober sous ses pieds.
— J’espère que tu resteras parmi nous, Lisa. Notre société a besoin de personnes telles que toi ! Oh, désolé : tout le monde se tutoie ici. Ça ne t’ennuie pas je suppose ?
— Non, c’est parfait. Qu’entends-tu par « des personnes telles que moi » ?
— Je ne sais pas vraiment. C’est un pressentiment. Tu as une aura resplendissante ; tu es appelée à faire de grandes choses j’en suis sûr.
— Mmmh. Merci. Enfin, je crois… C’était un compliment ?
— C’en était un. Reste zen. Tu as l’air tellement stressée, déclara Toby qui éclata de rire.
— Ben vas-y moque-toi de moi ! répondit Lisa en faisant la moue.
— L’humour et le rire font partie prenante de notre quotidien, Lisa. Cela rentre dans les choses que vous avez perdues dans votre monde moderne.
— Y es-tu seulement allé dernièrement ? Je rigolais tous les jours avec mes amis avant d’atterrir ici. Et quand je regarde autour de moi, j’ai quand même l’impression qu’il y a moins de raisons de se réjouir dans votre patelin, s’énerva Lisa.
— Je suis désolé que tu le prennes ainsi. Peut-être me suis-je trompé sur ton compte alors.
— Voilà !
 
Au fond, Lisa était davantage vexée par cette réplique que par le reste. Elle ignorait pourquoi cela la touchait tant mais elle sentait que tout son beau répondant s’était envolé. Toby l’entraîna vers une estrade en bois où jouait un petit orchestre ; deux guitares à l’ancienne, un tam-tam et d’autres instruments qu’elle ne reconnaissait pas. La musique qui en émanait était toutefois bien agréable. Toby la fit prendre place sur un siège en rotin. Il fit ensuite amener ce qui ressemblait à un verre en terre cuite, probablement fait à la main. Il le déposa sur une petite table à sa droite. Ensuite, il se tourna vers la foule massée autour d’un énorme feu de camp. Il prit la parole d’une voix forte et assurée :
— Cher tous, Lisa Champlain, fille de Liane Banks vient de rejoindre la communauté. Comme à notre habitude, je vous demande de lui réserver un accueil des plus chaleureux. Nous avons maintenant à définir un parrain pour elle. Qui l’accompagnera dans son adaptation chez nous ?
 
La foule s’agita, Lisa entendit des chuchotements dans les rangs ; ils semblaient réfléchir à la question de Toby. Cela dura de longues minutes pendant lesquelles la jeune femme se sentit ridicule sur son siège en rotin. Elle lorgnait le verre en terre cuite en priant pour qu’il contienne une bonne dose de whisky. Elle commençait à croire que le rêve devait être réalité et cela lui faisait une peur bleue. Finalement, Toby mit fin aux discussions et ramena le silence. Décidément cet homme avait tant de prestance !
— Pourquoi cela semble-t-il si difficile cette fois ? questionna-t-il.
— Aucun de nous ne ressent suffisamment d’élan pour elle. Nous partageons tous un sentiment étrange, se lança un homme hésitant, poussé par les autres.
— Un sentiment étrange ? questionna-t-il perplexe.
— Un mauvais pressentiment, je crois, reprit un autre homme tout aussi peu assuré.
— Euh, si je peux me permettre ? intervint Lisa. Peut-être vais-je vous éviter bien du tracas : je ne veux pas rester !
 
La foule reprit son brouhaha et Toby dut de nouveau les faire taire. Il se tourna ensuite vers Lisa.
— La règle, c’est que tu dois rester un mois. Ensuite, tu es libre de partir si tu le souhaites.
— Sauf que moi j’ai ma vie, mon père, mon petit copain et mes amis qui m’attendent en 2015 et je n’ai pas un mois à perdre ! Et comme personne ne veut de moi, c’est parfait, non ?
— À vrai dire… je suis d’accord d’être ton parrain puisque personne ne se porte garant. Ce n’est pas la procédure habituelle mais une fois n’est pas coutume.
— Super, répondit-elle pleine de sarcasme.
 
Une part d’elle-même cependant se sentait flattée sans oser se l’avouer.
— Es-tu d’accord Lisa ?
— Ai-je le choix Toby ? répondit-elle sur un ton de défi.
— À vrai dire, non… Ta voiture est bloquée pour un mois. Au fur et à mesure des années, nous avons changé quelques détails dans la procédure. Chaque véhicule ne peut ramener qu’une personne, une famille parfois. Tu ne peux rentrer qu’avec la tienne et, comme je viens de le dire, elle est bloquée pour un mois.
— Si vous êtes parvenus à la bloquer, vous pouvez la débloquer, n’est-ce pas ?
— C’est plus compliqué que cela. La dernière personne à détenir les connaissances techniques nécessaires est décédée il y a cinq ans. Il y a une sorte de grimoire enfermé dans notre « donjon », c’est ainsi qu’on l’appelle. Mais on ne peut l’ouvrir… nous avons tous essayé.
— Alléluia ! Très bien… Dans un mois, je suis libre ?
— Tu n’es pas prisonnière, mais oui, soupira Toby.
— Oui, ça, tu vois c’est une question de point de vue !
 
De guerre lasse, Lisa approuva du chef. Elle était en colère mais une forme d’excitation s’emparait également d’elle. Elle aurait toutefois préféré être exécutée sur place que de l’avouer à qui que ce soit.
— Très bien Lisa, nous allons maintenant partager le breuvage local. C’est un peu comme le baptême de chez vous. Ne t’inquiète pas, il est tout à fait délicieux.
— OK, se contenta de répondre Lisa.
— Moi, Toby Messelas, accepte d’accompagner la nouvelle venue, Lisa Champlain, de l’aider dans son insertion et de lui faire découvrir notre mode de vie. Pendant le mois qui suivra et au-delà, je m’engage à être son point de repère au sein de notre communauté. Lisa, répète après moi : Moi, Lisa Champlain…
— Moi, Lisa Champlain…, répéta-t-elle solennellement.
— … m’engage à respecter la communauté et ses idées et à participer à la vie du groupe.
— … m’engage à respecter la communauté et ses idées et à participer à la vie du groupe.
— Je prends pour parrain Toby Messelas. Il sera mon repère et m’accompagnera dans mon cheminement de vie vers le meilleur choix qui soit, poursuivit-il.
— Je prends pour parrain Toby Messelas. Il sera mon repère et m’accompagnera dans mon cheminement de vie vers le meilleur choix qui soit, répéta-t-elle sur un ton agacé. Tout cela est-il bien nécessaire ? C’est bon, hein, je ne vais pas m’envoler. Ou plutôt si, dans un mois jour pour jour.
— Nous avons donc trente jours pour en décider Lisa.
— Mais c’est tout vu ! Je filerai dès que j’y serai autorisée. Même avant si je trouve un moyen.
— Très bien. En attendant terminons, tout le monde attend de pouvoir faire la fête. Il lui tendit l’étrange verre en terre cuite et l’enjoignit d’en avaler une bonne gorgée.
 
Du bout des lèvres, elle s’exécuta sceptique, puis vida presque le verre ; avant de réaliser qu’elle était supposée en laisser pour Toby. Elle lui tendit le récipient, dans lequel ne restait plus qu’un minuscule centimètre du breuvage, en lui adressant un petit sourire d’excuse.
— Eh bien, on dirait que tu aimes notre alcool local. N’en abuse pas quand même ; il est plus fort qu’il n’en a l’air.
Il vida le verre et prit la main de Lisa. Il l’invita à se mettre debout et leva leurs deux bras désormais unis.
— Bienvenue Lisa ! cria-t-il.
— Bienvenue Lisa ! reprit en chœur la communauté.
— Maintenant, place à la fête.
 
Toby lâcha la main de Lisa et la foule se mit à s’activer.
 
 
 
 
 
 
 
3
 
 
 
 
Lisa voyait les hommes et les femmes qui lui faisaient face s’affairer autour du feu. Quatre des gars les plus baraqués sortirent un énorme baril, qu’elle devina être rempli du fameux breuvage. Elle n’aurait su dire ce qu’il contenait mais elle n’en avait probablement jamais goûté d’aussi bon. Au même instant, l’orchestre se remit à jouer. Un groupe de femmes s’éloigna vers une des plus grandes maisons ; elles revinrent les bras chargés d’énormes plateaux de nourriture. Des légumes, des fruits mais surtout de gigantesques piques garnies de divers morceaux de viande. Ceux-ci étaient, de toute évidence, marinés dans des épices au vu des merveilleuses senteurs qui chatouillaient les narines de Lisa. Elle se rendit soudain compte qu’elle était morte de faim. Surtout, elle restait plantée là, sans savoir ce qu’il convenait de faire. Elle chercha Toby du regard mais il était occupé avec trois autres types. Leur échange avait l’air houleux et cela l’étonna, tant l’atmosphère ici semblait paisible.
Finalement, Lisa se décida à faire ce qu’elle faisait toujours : suivre son instinct. Elle se dirigea vers la dame qui portait le plus lourd plateau, celui contenant les viandes, et lui proposa son aide. La jeune femme accepta d’un sourire. Elle lui montra comment positionner les piques sur les installations en bois prévues à cet effet. De toute évidence, cela avait été étudié avec soin. Une fois toutes les brochettes positionnées, elles engagèrent la conversation, retournant à l’occasion les pièces qui le nécessitaient. Enya était née ici, elle avait trente-deux ans et n’avait effectué qu’à deux reprises le voyage vers la modernité. Elle avait trouvé cela angoissant mais passionnant au début. Rapidement cependant, elle avait perçu l’envers du décor : la violence, la mort, l’abandon, le chacun pour soi. Elle n’avait guère tenu plus de trois jours avant de s’encourir vers sa New Beetle pour un retour express. Par la suite, elle avait voulu retenter l’expérience. D’autres ne revenaient pas et elle voulait comprendre pourquoi, d’autant plus qu’elle avait aimé un homme qui justement n’était plus jamais réapparu ; elle avait besoin de savoir. Mais elle n’avait pas trouvé les réponses qu’elle cherchait. Elle n’y était plus retournée depuis.
— Mais quand même, avoue : vous devez vous ennuyer ici à la longue ? interrogea Lisa qui à son tour désirait comprendre le mécanisme inverse.
— Je suis née ici alors c’est peut-être différent pour moi. Mais, tu vois, dans votre monde les gens sont seuls. J’ai vu des familles vivre dans des maisons pouvant accueillir vingt d’entre nous. Pourtant, ils n’étaient guère plus de quatre ou cinq. Le plus fou c’est qu’ils ne se parlaient presque pas. Le plus souvent, chacun était dans une pièce différente devant une lucarne étrange diffusant des images et du son.
— On appelle cela une télévision ; ça sert à se divertir.
— Oui je sais, certains en parlent parfois. Mais pour moi, ça reste une stupide lucarne. Et puis pourquoi ne se divertissent-ils pas ensemble ? Il y avait tant de gens partout et, pourtant, ils semblaient si seuls devant leur écran. Même quand ils étaient en groupe, ils avaient des versions miniatures qu’ils n’avaient de cesse de regarder. Je crois qu’ils ne s’écoutaient pas vraiment parler.
— Tu n’as pas tout à fait tort. Les versions miniatures dont tu parles sont des Smartphones. À la base, ça servait à garder le contact avec les gens qui étaient loin de nous. À la longue, on s’est retrouvés surconnectés ; toujours en contact avec quelqu’un de finalement pas si loin et souvent pour rien de très important.
— Je ne comprends pas : pourquoi vous acharnez-vous à communiquer avec des absents à travers une petite boîte parlante plutôt que d’écouter les personnes qui se trouvent face à vous ?
— C’est un des malheurs de notre époque, je le reconnais. On a simplement pris l’habitude. Mais j’avoue qu’à force d’être virtuellement connectés en permanence à tout le monde, on n’est plus réellement en lien avec personne.
— Tu vois que ton monde est tordu ! Ici, nous ne sommes jamais seuls. Si nous avons besoin de quelque chose, nous savons toujours où trouver la personne qu’il nous faut. Je vais voir Sophie quand j’ai besoin de parler, Élodie quand j’ai envie de rigoler de moi-même et des autres ; Nora, Elsa, Rodi et d’autres encore quand j’ai besoin d’un conseil de femme ou que j’ai un petit creux sans avoir envie de cuisiner. Il y a Toby quand il faut régler un litige… Enfin, tu comprends l’idée. Vous, vous avez vos stupides Smartphones… Je doute qu’un vulgaire petit boîtier vous tienne chaud le soir.
 
Lisa s’apprêtait à répondre lorsque Toby fit irruption.
— Enya, sois gentille avec Lisa ! C’est sa première journée, tu lui feras ta plaidoirie un peu plus tard, veux-tu ? Lisa, tu aurais pu choisir quelqu’un d’autre comme premier contact au sein de la communauté. Enya est adorable mais elle est de loin celle qui déteste le plus le temps moderne. Il est l’ogre sanguinaire qui lui a dévoré l’homme de sa vie ; elle n’en démordra pas, expliqua gentiment Toby.
— Tu sais, je m’en sors très bien. Enya m’a expliqué comment gérer les cuissons et j’aime le fait d’avoir son point de vue. Je suis du genre à pouvoir me faire ma propre idée, même si un autre me tient le discours inverse. Je n’ai pas besoin d’un chien de garde, ça ira.
 
Lisa était beaucoup plus sur la défensive qu’elle ne l’aurait voulu. La vérité c’est que Toby et sa prévenance la rendaient nerveuse.
— Oh, zen, hein ! Je prends juste mon rôle de parrain à cœur ; je souhaitais te présenter aux autres. Mais très bien ! À tout à l’heure.
 
Toby s’éloigna sans demander son reste pendant que Lisa papillonnait des yeux entre lui et Enya.
— Peut-être que tu devrais t’excuser, proposa cette dernière. C’est la première fois que Toby accepte d’être parrain. Tu dois être particulière pour lui. Je pense que tu l’as blessé.
— Particulière ?
— Oui, je pense. Ne me demande pas pourquoi ; je le sens c’est tout. Toby n’est notre dirigeant que depuis peu ; il est un bon chef mais je crois qu’il est triste et je ne sais pas d’où cela lui vient. Aujourd’hui, il est différent. Mais qu’en sais-je ? Après tout, ce n’est peut-être qu’un hasard.
— Tu veux dire que tu suspectes que j’y sois pour quelque chose ?
— Non, je ne crois rien ; j’énonce tout simplement des faits.
 
 
Lisa s’excusa et alla rejoindre le jeune homme. Enya l’avait laissée perplexe. Elle devait faire erreur mais elle avait bien vu cependant qu’elle avait blessé Toby, et ce dernier ne lui avait absolument rien fait de mal. Elle allait donc lui demander pardon, en bon petit soldat ; parce que c’était la chose à faire. Elle le retrouva un peu plus loin. Il paraissait énervé cette fois mais elle n’avait pas le sentiment que c’était à son sujet. Devait-elle le laisser ou au contraire lui parler ? De toute évidence, il n’était pas dans son assiette. Si c’était de sa faute, ses excuses suffiraient peut-être à l’apaiser. Dans le cas contraire, avait-elle le droit de s’en mêler, elle qui débarquait d’un tout autre univers ?
Ses pas la poussèrent tout de même vers lui, mi-assurée, mi-maladroite. Que faisait-il là, seul dans son coin alors que tous faisaient la fête ? Peut-être avait-il besoin de s’isoler ? Dans ce cas, elle tomberait comme un cheveu dans la soupe. Encore quelques mètres et elle serait fixée. Lorsqu’elle parvint à sa hauteur, elle hésita entre lui tapoter l’épaule ou commencer à parler face à son dos. Elle opta finalement pour la seconde option.
— Je suis désolée de t’avoir répondu sèchement. Tout cela est assez déstabilisant pour moi.
— Ne t’en fais pas pour ça. C’est plutôt normal en somme, répondit-il tout en se retournant.
 
Il affichait un sourire qui sonnait faux, Lisa l’aurait juré. Après tout, elle venait d’un monde où tout l’était alors elle devait être experte pour le déceler.
— Si je peux me permettre : tu as l’air contrarié.
— Tu peux te permettre mais ne t’en fais pas. Profite de la fête, elle est pour toi. Je vous rejoins dans quelques instants.
— Serait-ce déplacé de te demander ce qu’il t’arrive ?
— Non, ça ne l’est pas, Lisa, mais je ne peux pas te répondre. Ce serait trop long à t’expliquer et je n’ai pas envie de gâcher cette réception qui est la tienne.
— Bon. Très bien. Dans mon monde moderne, on a plein de choses supra nulles comme des Smartphones et des télévisions, je l’ai bien compris. Mais parfois aussi on fait des trucs plutôt pas mal. Par exemple, on sait faire la fête et remonter le moral des amis. Et non, nous ne sommes pas uniquement des asociaux. Bref, puis-je ? lui demanda-t-elle en lui tendant une main.
— Bien entendu, mais vraiment ne te donne pas tant de mal. C’est moi ton parrain, non l’inverse.
— Oh, Toby, ne fais pas tant de drame.
 
Sans demander son reste, Lisa prit la main de Toby et l’entraîna vers l’orchestre. Elle lui ordonna de patienter un instant et escalada la petite estrade jusqu’au groupe de musiciens. Elle leur réclama « quelque chose qui bouge » parce qu’elle ignorait complètement de quoi était fait leur répertoire musical et qu’elle ne voulait mettre personne mal à l’aise. Rapidement, les hommes s’exécutèrent et émirent un son qu’elle ne connaissait pas mais qu’elle trouvait fantastique. Elle redescendit auprès de Toby et se mit à danser comme une lycéenne le jour de son premier bal. Au début, son parrain ‒ cela restait étrange de le voir comme tel  ‒ sembla hésiter. Elle lui prit à nouveau la main et le força à se trémousser à son tour. Il ne se fit pas vraiment prier. Était-elle en train d’enfreindre les codes de sa communauté ? Elle, la petite nouvelle, forçait le chef à danser à ses côtés ; était-ce acceptable ? En même temps, Toby le lui aurait probablement dit si tel n’avait pas été le cas. À vrai dire, elle ne s’en souciait pas vraiment. Et après quelques regards en coin, toute la troupe finit par se joindre à eux.
Cela dura un long moment, pendant lequel les soucis de Toby semblèrent s’être évanouis. Certains cessèrent de danser pour retourner surveiller et préparer la nourriture mais Toby demeurait là. Ce fut Lisa qui mit fin à la danse quand ses pieds refusèrent qu’elle fasse le moindre bond de plus. Elle s’écarta de la foule et enleva ses deux sandales compensées qu’elle rassembla, tenues par les lanières, dans sa main droite. Toby vint à sa rencontre et la remercia ; grâce à elle, ses préoccupations semblaient moins urgentes. En revanche, il n’avait jusque-là pas très bien tenu son rôle de parrain et il souhaitait à son tour lui donner quelque chose.
— Chez nous, nous ne donnons pas de la même façon que dans le monde moderne. Tu l’as vu, nous possédons peu de choses. Le titre de propriété est une notion très abstraite. Si quelqu’un a besoin de quelque chose, il le prend tout simplement ; sans se soucier qu’il appartienne à Pierre, Paul ou Jacques. Le fait d’en avoir nécessité justifie que l’on se serve. Toutefois, ce que tu ignores peut-être encore, c’est que nous avons aussi beaucoup à donner, expliqua Toby. Personne ici ne t’offrira le dernier iPhone ou un autre outil technologique surdéveloppé mais…
— Tu connais toutes ces choses ? s’étonna Lisa.
— Nous sommes bien informés de la vie moderne avec tous les voyages que les uns et les autres opèrent. Certes pas moi mais… Non, ne pose pas de question.
— Mais je n’ai rien dit…
— Je l’ai vu dans tes yeux.
 
Tous deux se turent, surpris par cette étrange révélation qui ne voulait rien dire ou qui, au contraire, signifiait beaucoup.
— M’en parleras-tu Toby ? s’enquit Lisa.
— Peut-être un autre jour. Maintenant, me laisseras-tu te donner quelque chose en échange de ce magnifique moment de danse ?
 
Lisa acquiesça et il l’entraîna dans un baraquement qui se trouvait un petit peu plus loin. Il s’agissait d’une sorte de dressing géant. Un placard farfelu avec des vêtements de toutes les époques. Toby lui expliqua que personne n’avait de garde-robe personnelle ici. Tout était conservé dans cet endroit et chacun venait y piocher ce qu’il voulait et ramener ce qu’il ne portait plus. Les gens choisissaient en général les tenues les plus humbles mais ils étaient libres de sélectionner ce qu’ils désiraient. En général, ceux qui arrivaient ici laissaient ce qu’ils portaient le premier jour, certains ramenaient également quelques pièces de leurs divers voyages. Tout cela expliquait la diversité du choix. Dans cet endroit, se trouvaient également toute une série d’objets de son époque et des années précédentes : des Smartphones, des ordinateurs, des accessoires inutiles…
Toby proposa à Lisa d’essayer ce qui l’inspirait. Elle se promena dans les « rayonnages » ; c’était comme une séance de shopping un petit peu particulière. Elle repéra un pantalon complètement ridicule à pattes d’éléphant et de couleur jaune et vert fluo ainsi qu’un T-shirt filasse, cette fois-ci orange mais toujours aussi fluo.
— Essaie ça ! ordonna-t-elle.
— L’idée c’est que, toi, tu te trouves des vêtements qui te plaisent, non que tu me clownifies, précisa-t-il.
— Je le sais bien. Mais tu passes cette tenue et, ensuite, j’enfilerai celle que tu voudras ; voilà le deal.
— Tu es une drôle de fille Lisa Champlain.
— Merci !
— Qui t’a dit qu’il s’agissait d’un compliment ?
— Oh, je suis sûre que ça en était un.
 
Lisa lui afficha son plus beau sourire et lui tendit une nouvelle fois la tenue.
— Très bien, tu l’auras voulu ! Retourne-toi.
 
Lisa s’exécuta en pouffant dans ses mains. Il fit la moue, marmonnant qu’il savait bien que son intention était uniquement de se foutre de sa tronche et qu’elle ne perdait rien pour attendre. Néanmoins, il se montra bon joueur et enfila la tenue ridicule qu’elle lui avait fournie. Quand il l’interpella pour lui signaler qu’elle pouvait admirer son œuvre, elle éclata d’un rire dont elle eut du mal à se remettre.
— Tu es tout de suite moins crédible Monsieur le chef du village !
— Attends voir petite peste ! répondit-il du tac au tac.
 
À son tour, Toby examina les étalages pendant qu’elle l’observait de loin. Elle aimait surtout voir les expressions de son visage. Elle arrivait à décrypter ses sourires ; ceux qui voulaient dire « là je tiens quelque chose » ou « encore mieux ». Elle ignorait s’il l’aurait avoué devant les autres, mais elle était convaincue qu’il appréciait ce divertissement. Après quelques instants, il revint vers elle avec une jupe en dentelle beige extrêmement courte à l’avant mais excessivement longue à l’arrière. Il avait également sélectionné une blouse bordeaux en soie grossière avec des épaulettes proéminentes et une espèce de rossignol ‒ qui ressemblait à un dessin d’enfant  ‒ coincé entre les deux seins, des baskets compensées rouges et un gigantesque chapeau orange avec des plumes qui pendaient tout autour.
 
— Mais qui porterait de telles horreurs ? s’exclama-t-elle.
— Toi, très chère Lisa ! répondit-il avec un sourire narquois avant de se retourner pour lui laisser le loisir de se changer.
— OK. Mais ne regarde pas !
— Pour qui me prends-tu voyons ? répondit-il en faisant mine de se retourner pour la mettre mal à l’aise.
 
Elle l’engueula et il éclata de rire.
Quelques instants plus tard, Lisa était changée. Elle était bien contente qu’il n’y ait aucun miroir pour voir à quel point elle était ridicule. Toby la fixait sans dire un mot ni même éclater de rire.
— Ben vas-y moque-toi ; c’était le but.
— Justement, c’est bien le problème ! La tenue est grotesque mais tu es magnifique dedans.
 
Lisa avait machinalement relevé ses longs cheveux bruns aux reflets acajou en un chignon grossier duquel s’échappaient deux mèches bouclées qui coulaient le long de ses joues. Le chapeau était posé négligemment de côté. Quant aux vêtements, contre toute attente, ils soulignaient ses atouts.
Toby disparut derrière un mur et revint avec un miroir sur pied. Elle s’y regarda et ne se trouva nullement magnifique. Elle était une caricature sur pattes, mais peut-être moins que Toby. À son tour, il se regarda et lui fit remarquer qu’elle avait franchement choisi ce qu’il y avait de pire. Sur ce point, elle n’était pas peu fière d’elle.
À nouveau, elle se promena dans les rayons, rêveuse. Toby la laissa faire en l’observant et en se demandant quel mauvais coup elle mijotait encore. Elle passa ainsi vingt bonnes minutes, alors que le temps semblait s’être arrêté, ce qui quelque part était vrai en ces lieux étranges. Toby ne perdait pas une miette de ses faits et gestes tandis qu’elle était concentrée sur les étalages. Elle avait retiré l’infâme chapeau qui la gênait avec son chignon, et puis, surtout, parce qu’elle détestait les couvre-chefs. Elle avait toujours cette sensation de manquer d’air quand sa tête était « enfermée ». Déjà petite fille, elle refusait même le simple capuchon, préférant arriver à l’école les cheveux trempés, au désespoir de son père et de son institutrice.
Elle revint avec une chemise bleu ciel unie, un pantalon classique noir et des chaussures assorties. Pas de cravate, elle détestait ça. Un peu comme les chapeaux même si elle n’avait pas à en porter ; voir les autres le faire lui donnait déjà l’impression d’étouffer. Elle les tendit à Toby qui les passa sans broncher et sans prendre la peine de lui demander de se retourner ; ce qu’elle fit soudain quand elle se rendit compte de l’étrange situation. Quand il lui annonça qu’elle pouvait regarder, elle s’exécuta.
— J’en étais sûre ! s’exclama-t-elle enjouée.
— Quoi ?
— Ça te va comme un gant. Regarde-toi ; quelle allure !
 
Toby observa son reflet et affirma que ce n’était pas lui, ce n’était pas le genre qu’il aimait. Il se sentait à l’étroit dans cette tenue. Pourtant, Lisa aurait juré avoir vu un sourire sur ses lèvres quand il avait découvert son reflet. Elle le supplia de conserver ce choix vestimentaire pour le reste de la fête ; elle porterait ce qu’il voudrait. Il protesta mais se laissa finalement convaincre. Il lui sélectionna une petite robe de lin bleu électrique et des sandales spartiates brunes. Le lin semblait être leur matière de prédilection. Cependant, elle adorait la couleur, et la coupe était plutôt jolie. Elle ferait toujours un peu tache au milieu des autres villageois car tous préféraient apparemment les tons neutres mais cela lui était égal.
Tous deux vêtus de la sorte, ils retournèrent vers le feu où le repas était prêt. Avant d’y parvenir Toby lui glissa un « tu m’énerves ; c’est à nouveau à moi de te remercier pour ce moment ! Merci » auquel Lisa répondit d’un simple sourire. Ils étaient parvenus auprès des autres et tous jetaient d’étranges regards à Toby mais cela ne dura pas et ils finirent par lui sourire. Lisa fut happée par sa mère qui la sépara subitement de son parrain. C’est étrange, elle avait presque oublié que l’intérêt de toute cette histoire était de passer du temps avec elle. Mais cette dernière avait le regard sévère. Lisa savait avant qu’elle n’ouvre la bouche que ce qui allait en sortir ne serait pas de l’ordre de la réjouissance. Cela ne se fit pas attendre ; elle était furieuse : les choses ne devaient pas se passer de la sorte. Elle devait tout de suite cesser ce rapprochement ridicule avec Toby ! Lisa ne comprenait pas ; elle n’avait pas le sentiment d’avoir fait quelque chose de mal et le chef lui-même ne lui avait rien reproché. Sans compter qu’elle n’avait pas demandé à se retrouver là, ni même que Toby soit son parrain. Soudain, face à cette matriarche finalement méconnue, Lisa se sentait redevenir une petite fille. Elle criait sans s’expliquer et Lisa était perdue ; elle avait juste envie de rentrer chez elle.
Une dame plus âgée vint la sortir de son désarroi :
— Lili, ça suffit maintenant !
 
Lisa ignorait tout de cette femme mais elle semblait avoir l’ascendant sur sa mère qui baissa la tête et s’éloigna. Sa sauveuse, petite, rondouillette et grisonnante faisait désormais face à Lisa.
— Ceci dit, elle n’a pas tort. Toby est un excellent chef, mais il n’est bon pour personne d’être trop proche de lui ; c’est un esprit torturé. C’est d’ailleurs pour cela qu’on l’a nommé représentant de la communauté.
— Rien n’est logique dans ce que vous dites ! s’exclama Lisa sans oser passer au tutoiement.
— Tout n’est pas toujours logique dans la vie, ma petite. Mais ici, les gens sont assez prévisibles. Tous, sauf Toby. En acquérant le titre de chef du village, il nous a offert une fenêtre avec vue sur ses moindres faits et gestes. Un dirigeant se doit d’être irréprochable.
— Et il est en train de se fourvoyer à cause de moi, c’est cela ?
— Je n’ai rien dit de tel… Simplement, je me demande ce qui l’a poussé à te prendre pour filleule. Si j’étais une jeune femme romantique, je me dirais qu’il a simplement un béguin pour toi. Mais comme je suis vieille et que je connais la vie, je n’en crois rien. Par ailleurs, ces derniers temps il est fréquent que personne ne se propose comme parrain ; votre monde vous formate tant et tellement le cerveau que vous êtes de plus en plus difficiles à soigner.
— Je ne suis pas malade !
— Oh, crois-moi tu l’es ! D’une maladie bien pire que le plus violent des cancers. Comme les autres, tu as égaré ton appartenance à toi-même.
— Je n’ai rien perdu du tout et vous commencez à me gonfler avec vos leçons de morale.
 
Sur ces mots, Lisa s’éloigna d’un pas décidé. Si c’était un rêve, elle voulait se réveiller sur-le-champ ! Dans le doute, elle décida de retourner jusqu’à sa New Beetle et d’essayer de quitter le village. Tout cela était une mascarade. Si elle ne dormait pas, peut-être avait-elle été enlevée par une secte ou quelque chose dans le genre ? Après tout, si elle avait été plongée dans le sommeil par l’une ou l’autre substance, cela pouvait expliquer le trou de mémoire au moment de son arrivée ici. Si elle parvenait à récupérer son véhicule et qu’elle roulait toujours droit devant, elle finirait bien par sortir de ce satané village. Retrouver sa mère était plutôt réjouissant et ces quelques heures en présence de Toby étaient grisantes mais tout cela n’était pas réel. Son père devait se faire un sang d’encre et Achille n’apprécierait pas de la savoir flirtant avec un autre, fût-il ou non le chef d’une communauté. Elle devait bien reconnaître qu’elle était en train de dépasser les bornes ; il fallait réagir.
 
 
 
 
 
 
4
 
 
 
 
Sans grande peine, Lisa rejoignit l’immense hangar. Celui-ci était évidemment verrouillé. Ç’aurait été trop facile. Elle essaya de forcer la porte ; de crocheter la serrure mais tout cela fonctionnait de toute évidence nettement mieux à la télévision. De guerre lasse, elle s’assit à même le sol et se mit à examiner ses options. Elles n’étaient pas nombreuses. Elle pouvait retourner au village et demander à sa mère les raisons de sa colère. Après tout, c’était cela qui la mettait le plus en difficulté ; cela et le trouble que Toby suscitait en elle. Elle pouvait aussi tenter de quitter les lieux à pied mais elle ignorait si les alentours étaient sécurisés.
Soudain, un bruissement derrière elle attira son attention. Elle se retourna sur une fillette qui portait une robe jaune canari ‒ étrange couleur en ces lieux  ‒ et qui se tenait un doigt sur les lèvres en signe d’injonction au silence. D’instinct, Lisa s’approcha d’elle. L’enfant lui tendit la main et l’entraîna vers la forêt. Sans doute aurait-elle dû rester sur ses gardes mais ce n’était qu’une toute petite fille de sept ou huit ans tout au plus. Qui se méfierait d’une fillette ?
Quand elles se furent enfoncées d’une centaine de mètres dans la forêt, l’enfant s’arrêta et fit face à Lisa en la regardant d’un air grave.
— Ne pars pas s’il te plaît, commença-t-elle, des sanglots dans la voix.
— En quoi cela te dérangerait-il ?
— Ma maman, elle dit que c’est toi qui vas nous sortir du pétrin.
— Quel pétrin, voyons ? Les choses ont l’air de bien rouler pour vous.
— Depuis deux ans, nous n’avons plus eu de nouveaux venus. Et nombre d’entre nous s’en vont régulièrement. La facilité et le confort attirent de plus en plus de monde. Bientôt nous ne serons plus bien nombreux.
— Peut-être est-ce une bonne chose que vous rejoigniez tous le monde moderne. La vie n’y est pas parfaite, certes, mais ici non plus.
— Peut-être…
— Qu’est-ce que tu ne me dis pas ? Qu’est-ce que personne ne me dit ?
— Je ne peux pas…
— Alors tu perds ton temps ! Va rejoindre tes parents.
— OK. Certaines personnes dans la communauté refusent que notre univers disparaisse. Je les ai entendus dire qu’ils allaient empêcher qui que ce soit de partir. Je pense aussi qu’ils forcent de nouveaux adhérents à rester. Bientôt, nous n’aurons simplement plus le choix.
— Attends… Quel âge as-tu ? Tu as l’air d’une gamine mais tu parles comme une adulte.
— J’ai huit ans. Ma maman dit que je grandis plus vite que les autres dans ma tête. Je ne suis pas sûre de ce que ça signifie mais…
— OK OK… Pourquoi as-tu si peur que je m’en aille si tu es convaincue que personne ne le peut ?
— Ma maman dit que toi, tu peux.
— Il me semble que ta maman dit beaucoup de choses. Tu devrais peut-être arrêter d’écouter les adultes ; souvent ils ne disent que des bêtises.
— S’il te plaît, supplia l’enfant avec des yeux larmoyants. Tout cela va mal finir…
 
Leur conversation fut interrompue par une voix d’homme qui criait « Sophia » à tue-tête. Apparemment, c’était le nom de la fillette et la voix appartenait à son père. Cette dernière répondit à son géniteur qui vint à leur rencontre. Pour ce soir, Lisa était réduite à retourner auprès des autres. Quelque chose lui disait de toute façon que c’était ce qu’il y avait de mieux à faire. Elle avait toujours eu ce besoin de se rendre utile et de venir en aide au monde entier ; penser qu’elle pouvait être une sorte de sauveuse ici piquait sa curiosité et sa soif d’aventure était en émoi.
Sophia expliqua à son père avec un sourire angélique qu’elle avait eu envie de montrer les bois à Lisa. Ce dernier ne sembla pas surpris et se contenta de leur annoncer qu’il était temps de passer à table. Tous trois retournèrent ainsi vers le centre du village où la fête battait toujours son plein.
Lisa chercha Toby du regard mais ne le trouva pas. À défaut, elle se dirigea vers sa mère ; elle devait comprendre. Cette dernière lui adressa un large sourire et s’excusa pour tout à l’heure ; la retrouver après tant de temps était bouleversant pour elle. Par ailleurs, elle avait très peur de la voir lui échapper à nouveau, parce que cette fois ce serait à elle de subir sa décision. Elle était une femme, elle savait qu’une peine de cœur risquait de la pousser à s’envoler loin du village. Lisa se radoucit mais elle était désormais sur la défensive. Elle ignorait en qui elle pouvait avoir confiance mais elle était absolument certaine qu’on lui cachait un certain nombre de choses.
La mère et la fille prirent place à l’une des gigantesques tables où trônaient des mets fumants et odorants. L’espace d’un instant, ce fut son estomac qui prit le contrôle ; elle ne pensait plus qu’à goûter tout ce qu’elle pourrait ingurgiter. Sans se faire prier elle attrapa une cuisse de poulet. Elle se servit aussi, à l’aide d’une énorme cuillère en bois, une ration d’une espèce de semoule parsemée de morceaux colorés ‒ des légumes sans doute  ‒ et d’épices au parfum délicieux. La première bouchée acheva de la convaincre et, pendant plusieurs minutes, ses papilles gustatives prirent le contrôle de ses pensées ; elles étaient émoustillées comme un enfant le matin de Noël.
Quand elle fut repue cependant, elle comprit qu’elle ne voyait toujours pas l’ombre de Toby. Il y avait du monde là tout autour ; peut-être ne l’apercevait-elle simplement pas. Mais quelque chose clochait ; et elle était prête à le parier.
— Maman, sais-tu où est passé Toby ?
— Aucune idée. Tu sais, il a pas mal de boulot en tant que dirigeant.
— Je sais mais… enfin non, rien.
— Ben vas-y, que voulais-tu dire ? insista sa mère sceptique.
— Un simple pressentiment. J’ai la sensation que tout ne se passe pas si bien que cela ici. Tu es sûre que c’est si formidable que tu le dis ?
— Je t’assure que la vie est merveilleuse au sein de la communauté. S’il te plaît, essaie de t’intégrer vraiment. Dans un mois, tu seras libre de partir si tel est ton souhait mais en attendant…
—  Tu me le promets ?
— Que tu pourras choisir de t’en aller ? Oui, je te le certifie !
— OK. Quelle est la suite du programme ?
— Je vais te montrer la maison. Une chambre t’y attend depuis toujours. Enfin par chambre, j’entends un espace. Les habitations ne sont pas énormes comme tu l’auras remarqué.
 
Lisa suivit sa mère tandis que les autres continuaient de se régaler et d’échanger des conversations. Ils riaient tous beaucoup. Elle devait reconnaître que l’ambiance était des plus chaleureuses.
Elles arrivèrent vite devant une maisonnette faite de pierres et de bois. Elle était aussi surprenante que féerique. Elle revêtait un petit air de vacances qui plaisait beaucoup à Lisa. Mais qui dit vacances, dit court terme. Elle aurait pu se plaire ici mais probablement pas y terminer ses jours. L’intérieur était minimaliste mais chaleureux. À l’arrière, se trouvait une petite pièce dans laquelle trônait une sorte de paillasse encadrée de deux petits coffres en bois, faisant office de table de nuit. Sa mère lui expliqua que cela serait désormais son lit et lui remit des draps, une couverture beige et un oreiller assorti. L’espace était divisé en deux par une sorte de paravent ; de l’autre côté se trouvait une couche similaire à la sienne ; c’était celle de sa mère. Elles firent le lit toutes les deux pendant que Lisa satisfaisait sa curiosité ou qu’elle apprenait simplement à connaître celle qui lui avait donné la vie.
— As-tu un amoureux ?
— Personne depuis ton papa. Je sais que tu vas avoir du mal à me croire mais j’ai vraiment eu le cœur brisé de devoir le quitter.
— Pourquoi n’es-tu pas restée avec nous dans ce cas ? questionna Lisa qui n’était pas facile à convaincre.
— Je ne pouvais pas, c’est tout ! Ce serait trop long à expliquer.
— Ça, c’est ce que disent les gens pour éviter les questions qui les embarrassent. Ça fait des années que je vis dans le mensonge à cause de toi ; tu me dois la vérité maintenant, argumenta la jeune femme.
— Une autre fois Lisa…
 
Elle s’apprêtait à riposter quand elles entendirent tambouriner à la porte. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, plutôt charmant avec ses cheveux relativement longs pour la gent masculine ; ils étaient d’un noir de jais et étaient clairsemés de fils d’argent, ce qui n’enlevait rien à son charme. Lisa vit sa mère sourire en le découvrant sur le pas de la porte mais, rapidement, elle sembla déceler quelque chose dans ses yeux car elle se rembrunit aussitôt. Elle demanda à sa fille de retourner auprès des autres, après avoir pris la peine de lui présenter Gaston, « un ami ». Lisa s’exécuta prise au dépourvu. Elle souhaitait surtout retrouver Toby.
Cela ne se fit pas attendre. Elle n’avait pas marché dix minutes, dans l’obscurité naissante de la nuit qui commençait à tomber, qu’elle le vit assis sur la troisième marche d’un petit escalier de bois. Il avait la tête dans les mains et personne autour de lui. Doucement, elle s’en approcha, ne sachant trop ce qu’il y avait lieu de faire ou de dire. D’instinct, elle lui posa une main sur l’épaule.
— Je peux m’asseoir ? demanda-t-elle en prenant place à ses côtés, sans attendre sa réponse.
 
Il releva la tête et afficha un pâle sourire. Elle n’avait pas réalisé que la marche était si étroite, de sorte qu’ils étaient désormais serrés l’un contre l’autre. Elle était mal à l’aise mais il ne broncha pas.
— Est-ce que ça va ? questionna-t-elle.
— Oui oui, bien et toi ?
— Non mais vraiment : est-ce que ça va ?
— Je t’ai déjà répondu que oui…
— Très bien Toby. Je vois que vous me prenez tous pour une idiote. Tu as vraiment l’air de quelqu’un qui va bien, tiens ! Tu peux me dire que tu n’as pas envie d’en parler mais évite de me mentir ! Sérieusement, j’ai mon compte.
Sur ces mots elle se leva, mais Toby la rattrapa par le poignet et la força à se rasseoir.
 
Collée contre lui, Lisa faisait la moue en attendant des explications qui se laissaient désirer. Plusieurs minutes s’écoulèrent ainsi. Puis soudain, sans crier gare, Toby plongea ses grands yeux dans les siens. Il fit glisser deux doigts sur sa joue et s’étonna de la douceur de sa peau. Il prit ensuite son menton entre le pouce et l’index et, quand son visage ne fut plus qu’à quelques centimètres de celui de la jeune fille, il se mit à parler :
— Ma pauvre Lisa, que vas-tu faire ici ?
— Ma période d’un mois puisque je n’ai nul autre choix. Ensuite, je m’en retournerai à ma vie.
— Pourras-tu seulement t’en aller ?
— Évidemment ! Vous avez tous l’air tellement convaincu que je déciderai de rester. Pourquoi cette idée ?
— Ce n’est pas mon cas. Je pense sincèrement que tu souhaiteras t’en aller dès que possible. En revanche, j’ignore si cela sera possible.
— Ah ?
— Tu pourras bien sûr rentrer dans le monde moderne ; mais il y a quelque chose dans l’air d’ici qui nous change à tout jamais. Qui a goûté à la vie au sein de la communauté ne se sent plus vraiment à sa place dans son quotidien d’avant. Je ne dis pas qu’on se sent appartenir à ce monde, simplement qu’on flotte entre deux eaux et que, bien souvent, on ne se sent plus chez soi ni dans l’un ni dans l’autre.
— Comment font vos initiés en général ?
— Ils perdent la tête. Notre mode de vie est souvent trop restrictif ; le vôtre ne tolère aucune déviance dans les idées. Ainsi en sommes-nous réduits à un choix dichotomique : se sentir étouffer ici ou se marginaliser chez vous.
— Quelque chose me dit que tu sais de quoi tu parles, je me trompe ?
— Oh, moi tu sais, j’ai perdu la raison depuis longtemps.
 
Lisa resta pensive un long moment. Toby n’avait de toute évidence pas tort ; comment verrait-elle sa vie d’avant après un mois passé dans cet univers étrange mais ô combien joyeux ? Pourrait-elle seulement s’en retourner à ses petites habitudes ? Quel plaisir aurait-elle à retrouver Achille et ses tendances machistes et égocentriques qui, jusque-là, la charmaient ? Elle n’avait guère rejoint la communauté depuis plus de quelques heures que déjà elle se sentait changer. Qu’adviendrait-il d’elle d’ici un mois ? Une peur mêlée d’excitation s’emparait d’elle. Lisa s’était toujours sentie à l’étroit dans son univers. Trop de règles, de contraintes et de peurs. Ici la vie semblait simple ; probablement à l’excès également.
— Pourquoi te soucies-tu de moi à ce point ?
— Parce que, pour une raison qui m’échappe, j’ai le sentiment que tu peux me comprendre. Comme si nous étions faits dans un même moule. Quand je partage mes idées avec les autres villageois, ils me rient au nez. Mais j’ai essayé d’en faire part aux tiens également, ils ne me prennent pas davantage au sérieux. J’ai le sentiment que toi, tu n’es pas formatable. Comme si nul ne pouvait avoir raison de toi.
— Tu sais, je vivais très bien avant tout cela. Tout ne tournait pas toujours très rond mais il ne me venait pas à l’idée de m’y opposer ; je suivais le système comme les autres. Je pense que tu te méprends sur mon compte. Quoi qu’il en soit, n’aie crainte : si ton seul souci c’est moi, je vais très bien m’en sortir. Allez, lève-toi de là, tu vas prendre racine !
 
Entraîné par la traction exercée par sa main, Toby ne se fit pas prier. Il la regarda béatement sans dire un mot. Lisa lui signala qu’elle allait visiter les lieux. Il acquiesça et la laissa s’éloigner. La jeune femme se sentait tout de même contrariée : ce type avait quelque chose de profondément troublant, à la fois attirant et effrayant.
 
 
 
 
 
 
 
 
5
 
 
 
Lisa visita les environs du village ; il semblait sans fin et était entouré de forêts majestueuses. Des animaux sortaient de leur cachette au bruit de ses pas afin de s’encourir au loin. Ils semblaient foisonner en tous coins mais ne présenter aucune menace. Lisa se sentait en sécurité. Elle marcha ainsi des heures durant. Puis, comme l’obscurité s’était bel et bien emparée des lieux et que la fatigue commençait à se faire sentir, elle reprit le chemin de la maison. Sa mère l’attendait à la cuisine.
— Tu as manqué la fin de la fête, annonça-t-elle.
— Désolée, j’avais besoin de faire un peu le point sur tout ce que j’ai appris aujourd’hui.
— Je comprends. Toby est passé tout à l’heure. Il te trouve bien effrontée mais je pense qu’il t’apprécie. Prends garde à toi ma fille ; il n’est pas quelqu’un pour toi.
— Tu sais maman, ma vie est avec papa. J’ai un amoureux là-bas ; il s’appelle Achille. J’ai également des amis. Tu ne m’en voudras pas j’espère mais, dans un mois jour pour jour, je repartirai. Alors ne t’inquiète pas : Toby est un garçon attirant mais je ne troquerai pas tout ce que j’ai pour une amourette avec qui que ce soit ici. Tu peux dormir tranquille. Maintenant, si tu me parlais de cet homme tout à l’heure ? Gaston c’est bien ça ?
Lisa vit sa mère s’empourprer mais, bonne joueuse, elle lui expliqua les liens qui les unissaient. Elle n’avait pas été pleinement honnête avec sa fille. En réalité, elle avait eu deux amours dans sa vie ; deux en même temps. L’un vivait ici et n’était autre que le Gaston en question. Il était un homme bon et honnête ; il partageait ses valeurs de vie mais il était peu fantasque et elle s’ennuyait souvent à ses côtés. Alors, un jour, elle s’était offert un voyage hors de la communauté et elle avait rencontré le second : William, le père de Lisa. Il possédait les qualités qui faisaient défaut à Gaston mais non celles dont il était pourvu. À eux deux, ils constituaient l’homme parfait qui comblait tous ses besoins de femme. Mais ni l’un ni l’autre ne parvenait à lui suffire. Par ailleurs, Gaston étant stérile, il n’avait jamais pu lui donner d’enfant, ce qu’elle désirait ardemment et que William lui apporta rapidement. Mais d’un monde à l’autre, elle finit par s’égarer et quand elle dut choisir, elle prit sa décision pour un mode de vie, non pour un individu. Redevenue l’exclusivité de Gaston, elle ne fut plus jamais vraiment heureuse ; alors ils se séparèrent, demeurant de bons amis et des amants occasionnels.
— Tu le vois que la vie n’est pas meilleure ici, commenta Lisa.
— Je pense qu’elle l’est au contraire, sans être parfaite toutefois.
— Je pense surtout que vous avez de solides œillères ! Regrettes-tu parfois ton choix ?
— Pas mon choix, non. Mais je repense souvent à tout ce à quoi j’ai dû renoncer ; à ton père et à toi surtout.
 
Lisa resta perplexe. Depuis qu’elle avait appris que sa mère était en vie et qu’elle l’avait abandonnée, elle avait surtout ressenti de la colère à son encontre. Désormais, elle la voyait davantage comme une femme amoureuse au cœur brisé. Sans réfléchir, elle prit cette dernière dans ses bras et la serra si fort qu’elle eut peur de la briser en deux. Puis, sans dire un mot, elle se retira dans son espace personnel, se laissa tomber sur sa couche et s’endormit sans demander son reste. Cette journée l’avait épuisée.
Cette nuit-là, de nombreux rêves vinrent la troubler. Elle se voyait sur une sorte de bûcher où elle était forcée de reconnaître publiquement avoir trompé son mari. Oui, dans son songe, Achille et elle étaient mariés. Quand elle avouait son péché, c’était Toby lui-même qui allumait le brasier sous ses pieds. Mais alors qu’elle sentait la chaleur des flammes lui brûler les orteils, elle se retrouvait dans une clairière, allongée dans l’herbe verte avec Achille à ses côtés. Ce n’est que quand sa mère arrivait en hurlant qu’elle comprenait que celui-ci avait commencé à prendre l’apparence angélique de Toby mais avec d’énormes dents de loup. À cet instant, elle se réveilla en sursaut. Elle était en transe et elle ne savait plus vraiment où elle se trouvait. Avisant les rayons lumineux perçants par les volets, elle se leva bien décidée à s’offrir une bonne douche.
Posée à l’entrée de sa chambre, elle découvrit une bassine remplie d’eau tiède ainsi qu’une serviette, un gant de toilette et une savonnette. Elle se rappela alors où elle était, réalisant qu’elle allait devoir renoncer au jet d’eau fraîche auquel elle aspirait tant.
« La poisse ! Que cela se termine vite par pitié. »
Elle fit de son mieux pour se débarbouiller et jura comme un charretier lorsqu’elle se rendit compte qu’elle n’avait pas non plus de vêtements propres. Par dépit, elle enfila ceux de la veille mais elle s’y sentait à l’étroit maintenant que la féerie de cet instant avec Toby était retombée. Elle se rendit à la cuisine où l’odeur d’un petit déjeuner chaud vint chatouiller ses narines. Un petit peu de bonne humeur pointa à nouveau le bout de son nez.
Sa mère était là, souriante, assise à table face à ce qui ressemblait beaucoup à des pancakes. Il y avait également des fruits frais, des œufs brouillés et du bon lait issu de la traite matinale. Lisa ne se fit pas prier pour prendre place et engloutir ce copieux petit déjeuner. Avoir le ventre plein l’aiderait sûrement à réfléchir à ce qu’elle devait faire désormais. Elle détestait entendre les gargouillis d’un estomac quémandant sa nourriture ; cela l’empêchait de s’entendre penser.
Après s’être rassasiée et avoir aidé à débarrasser la table, Lisa annonça qu’elle sortait chercher de quoi se vêtir. Sa mère approuva mais lui demanda de la rejoindre ensuite sur la place, là où s’était tenue la fête de la veille. Elle acquiesça et se rendit au dressing. Elle sélectionna un short de lin assez court et une longue blouse jaune pâle qui le recouvrait presque entièrement. Elle déposa les autres dans le bac portant un intitulé « sale » et remit les sandales en rayon avant de sortir pieds nus. Au début, de petits cailloux se piquèrent dans la plante de ces derniers mais, rapidement, elle s’y habitua. Lisa n’avait jamais beaucoup aimé être chaussée.
Quand elle rejoignit sa mère à l’endroit indiqué un peu plus tôt, elle réalisa que toute la communauté s’y trouvait. Machinalement, elle chercha Toby du regard ; ce dernier lui sourit. Elle se glissa ensuite au côté de sa mère.
— On fait quoi là ? s’enquit-elle.
— On répartit les tâches de la journée. Dans quelques minutes, Toby nous annoncera les choses qui sont à faire aujourd’hui, ensuite chacun se portera volontaire pour l’une ou l’autre d’entre elles. Parfois, Toby doit désigner des personnes pour les corvées les plus pénibles. Mais de façon générale, cela n’est pas nécessaire.
— Vous avez vraiment de drôles de manières ! Et moi que dois-je faire ?
— Tu peux choisir également.
 
Leur conversation fut interrompue par la voix de Toby :
— Bonjour à tous, j’espère que votre nuit fut délectable et que vous avez tous bien récupéré de la fête d’hier. Avons-nous des absents aujourd’hui ?
— Mon mari a abusé de l’alcool hier, je n’ai pas pu le faire lever ce matin, annonça une petite dame bien en chair.
— Très bien Maria, porte-lui une grande carafe d’eau et ces quelques herbes, il se sentira mieux ensuite. Pour aujourd’hui, nous le laisserons au repos.
 
La petite dame s’empara des herbes que lui tendait son chef et le remercia avant de s’éloigner ; en ayant toutefois pris soin de préciser qu’elle se portait volontaire pour les lessives.
Lisa était interloquée.
— Son mari a tant picolé toute la soirée qu’il ne peut se lever et tout le monde accepte qu’il soit en congé aujourd’hui !? s’exclama-t-elle sous le choc.
— Bien sûr ! Cela peut arriver à n’importe qui. Nous prenons soin les uns des autres ici. Le pauvre Benny ne doit pas être dans son assiette ce matin. Par ailleurs, nous sommes souvent peu productifs avec une gueule de bois alors, nous le laissons se remettre. Oh, ne fais pas cette tête ; cela se passe aussi chez vous, sauf que vous prétextez d’autres excuses pour ne point avouer la vérité. Chez nous, nous sommes honnêtes et personne n’en abuse.
 
Lisa n’était pas des plus convaincues mais elle reporta son attention sur le discours de Toby. Une femme expliquait que sa fille ne s’était toujours pas remise de la maladie qui la clouait au lit depuis plus d’une semaine. Elle était si faible qu’elle ne se levait même plus pour manger. Elle restait allongée et fiévreuse. Toby semblait inquiet et demanda au « médecin » de passer la voir dans les plus brefs délais et de le tenir informé. Enfin, un homme d’une cinquantaine d’années, qui n’avait pas avoué ne pas être dans son assiette, se mit à tousser si fort et si longuement qu’une dame, nommée Thelma, dut lui tapoter le dos avec un air désolé.
— Bernard, je pense que tu vas également prendre un peu de repos, suggéra Toby.
— Non… ça… ira…, balbutia l’homme qui avait de toute évidence du mal à articuler.
— C’est non négociable ! Thelma, ramène-le à la maison et assure-toi qu’il se mette au lit. Tu veilleras les malades pour aujourd’hui, comme cela, tu seras à son chevet.
— Merci, soupira la femme, soulagée que quelqu’un fasse entendre raison à son têtu d’époux.
— Pour le reste, tout le monde est en forme ? s’assura Toby.
 
Tous approuvèrent et Toby continua :
— Aujourd’hui, nous avons besoin d’au moins six hommes pour la chasse. Nous en avons bien profité hier, il nous reste peu de réserves.
 
Cinq levèrent la main et, voyant qu’il en manquait un, Lisa tendit machinalement la sienne en l’air.
— T’es-tu transformée en homme pendant la nuit, Lisa ? demanda-t-il taquin.
— Pas que je sache. Les femmes n’ont-elles pas le droit de chasser ici ?
— Ma foi, la question ne s’est jamais posée. Sais-tu te servir d’un arc ?
— J’apprends vite.
— Très bien, j’accompagnerai donc la chasse aujourd’hui pour t’apprendre à manier l’arc. Je t’assure que tu feras moins la maligne ensuite.
 
Lisa ne répondit rien mais le gratifia d’un énorme sourire. Toby poursuivit la répartition des tâches ; une poignée de femmes pour la lessive, d’autres pour la cuisine, des hommes pour labourer un des champs, des femmes pour récolter les fruits du verger. Lisa décrocha mais elle était hypnotisée par les yeux de Toby. Ils s’affrontaient du regard, au milieu de la foule qui semblait ne rien remarquer. Apparemment, Lisa l’avait défié avec son histoire de chasse ; il semblait contrarié. Lisa, elle, était amusée. Quand chacun sut quelle serait son occupation principale de la journée, les villageois se dispersèrent, les laissant tous deux face à face.
— C’est une manie chez toi de tout remettre en question ? questionna Toby agacé.
— Je suis nulle en lessive et je ne sais pas faire cuire un œuf, répondit-elle sur un ton de défi.
— Tu sembles te trouver bien maligne. Allons-y Robin des bois.
 
Lisa le suivit, curieuse. Ils rejoignirent les cinq chasseurs du jour et chacun s’équipa d’un arc et d’un carquois avant de se mettre en marche.
— Je dois bien reconnaître que cela te va à ravir, lança Toby.
— L’arc et les flèches ?
— Non, l’insolence !
Ils marchèrent un long moment dans la forêt avant que les archers ne leur fassent signe de ne pas faire de bruit ; ils avaient repéré une proie. L’un d’entre eux banda son arc et rata de peu le sanglier qui s’encourut au loin ; l’animal était sauf pour aujourd’hui. Tandis que les autres se remettaient en quête de gibier, Toby fit signe à Lisa de demeurer là. Il sortit un couteau de sa poche et traça une grande croix sur le tronc d’un arbre.

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