Le pain de l
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Le pain de l'amertume

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Description

L'action se situe au Maroc. Bilal est un jeune maghrébin sans emploi et sans ressource. Bilal s'est juré de ramener à sa petite soeur la poupée dont elle rêve. Un jour, son destin bacsule. Arrêté à la douane algérienne pour détention de drogue, Bilal va connaître l'enfer de la prison. Incarcéré avec des droits communs, il se lie d'amitié avec Farid, un jeune détenu.
Une rencontre insolite, deux destins qui se croisent, forment la trame de cette histoire incroyable...et inquiétante.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mai 2010
Nombre de lectures 227
EAN13 9782296695870
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0107€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Le pain de l’amertume
Lettres du monde arabe
Collection dirigée par Maguy Albet
et Emmanuelle Moysan

Halima BEN HADDOU, L’Orgueil du père, 2010.
Amir TAGELSIR, Le Parfum français, 2010.
Ahmed ISMAÏLI, Dialogue au bout de la nuit, 2010.
Mohamed BOUKACI, Le Transfuge, 2009.
Hocéïn FARAJ, Les dauphins jouent et gagnent, 2009.
Mohammed TALBI, Rêves brûlés, 2009.
Karim JAAFAR, Le calame et l’esprit, 2009.
Mustapha KHARMOUDI, Ô Besançon . Une jeunesse 70, 2009.
Abubaker BAGADER, Par-delà les dunes, 2009.
Mounir FERRAM, Les Racines de l’espoir, 2009.

Dernières parutions dans la collection écritures arabes

N° 232 El Hassane AÏT MOH, Le thé n’a plus la même saveur , 2009.
N° 231 Falih Mahdi, Embrasser les fleurs de l’enfer, 2008.
N° 230 Bouthaïna AZAMI, Fiction d’un deuil, 2008.
N° 229 Mohamed LAZGHAB, Le Bâton de Moïse, 2008.
N° 228 Walik RAOUF, Le prophète muet, 2008.
N° 227 Yanna DIMANE, La vallée des braves, 2008.
N° 226 Dahri HAMDAOUI, Si mon pays m’était conté, 2008.
N° 225 Falih MAHDI, Exode de lumière, 2007.
N° 224 Antonio ABAD, Quebdani, 2007.
N° 223 Raja SAKKA, La réunion de Famille, 2007.
Titel


Haytam ANDALOUSS Y


Le pain de l’amertume


roman
© L’HARMATTAN, 2010
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-11404-3
EAN : 9782296114043
Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
Un peu d’injustice pousse les peuples à la soumission.
Beaucoup d’injustice les pousse à l’exode.
J. A. Becker
CHAPITRE PREMIER
La grande salle était de plus en plus bruyante. Je regardai vers l’orchestre, encore vide de ses musiciens et de ses chanteurs. Des serviteurs s’affairaient autour de nous, tenant à bout de bras des plateaux garnis de gâteaux de toutes sortes.
Nous étions réunis pour le mariage de mon ami Rachid Rochdy. Ce dernier venait de me faire entrer par la porte de service. Nous avons traversé une pièce où des hommes, en blouse blanche et couvre-chef, étaient occupés à disposer des plats cuisinés, tous plus sophistiqués les uns que les autres.
Je regardai les convives et parmi eux quelques visages que je n’avais pas revus depuis longtemps. Comme quoi, le monde est petit.
Il y avait dans cette célébration de mariage une ambiance presque surréaliste. Le père de Rachid était une personne aisée, propriétaire notamment d’une chaîne d’hôtellerie. Il était devenu, depuis peu, un fervent partisan de la lutte contre la fracture sociale. Outre les familles du quartier qu’il leur arrivait de côtoyer, il avait demandé à son fils d’inviter tous ses anciens camarades dont la plupart étaient issus de familles modestes. Rachid avait ratissé large, si bien que l’ambiance oscillait entre soirée mondaine et soupe populaire. Cela eut pour conséquence de rebuter certains proches qui trouvèrent une excuse pour se dérober à la cérémonie.
Les invités étaient au complet et l’on eut droit à l’incontournable thé à la menthe.
Réparties dans la salle, il y avait quatre tables surélevées sur des estrades. Elles étaient chichement décorées et à chacune d’elles, un homme trônait en habit traditionnel. Il préparait le thé en procédant à l’infusion du breuvage. Devant chaque préparateur, une centaine de verres à thé étaient répartis sur deux larges plateaux circulaires en argent finement ciselés. Les théières étaient grandes et de même éclat. Le costume du préparateur indiquait sa région d’origine. À chaque service, le thé ne sera donc pas préparé de la même façon, ce qui lui donnera, d’un plateau à l’autre, un goût et un bouquet unique.
Ces tables aménagées constituaient chacune une place d’honneur. Elles avaient même plus d’allure que l’orchestre. Le protocole était ainsi respecté. J’avais peine à imaginer que cette boisson traditionnelle, servie en toute occasion, ne datait en fait que du dix-neuvième siècle. Elle était pratiquement inconnue de nos ancêtres, et sa consommation ne remonte qu’à quelques générations à peine.
De nos jours, elle est devenue un emblème national. Son histoire constitue une véritable révolution culturelle. Il y eut un avant, et il y eut un après.
Malheureusement, dans toute consommation de masse se cache le revers de la médaille. Le thé à la menthe, servi très sucré, a favorisé le développement du diabète dans le pays. Mais là, c’est une autre histoire.
Tout à coup, l’animation monta d’un cran. Un groupe de musiciens accompagnés de leurs instruments venaient d’entrer et se dirigeaient vers l’orchestre.
J’aperçus également le père de Rachid au milieu des convives. Dominant le brouhaha de la salle, sa voix retentit pour nous souhaiter la bienvenue. Cela suscita une volée de vœux et de bénédictions à son encontre.
Rachid était rayonnant de joie. L’organisation du mariage se déroulait sans accroc et cela contribua à lever ses dernières appréhensions. Il est vrai qu’il était aidé par ses amis, Bilal et Abd-el-Karim, qui se sont occupés jusqu’à la dernière minute de la salle.
Les trois jeunes gens étaient heureux de partager ces instants de fête. En les voyant, je ne pus m’empêcher de penser à cette phrase du Coran : « À côté de l’adversité est une facilité. »
Car Rachid, Bilal et Abd-el-Karim revenaient de loin. Il y a un an encore, ils croupissaient dans une prison algérienne pour une affaire de drogue. Ils s’étaient fait arrêter au cours d’un voyage qui devait les mener en Libye.
Je me disais, non sans un certain malaise, que s’ils avaient été pris au bout de leur voyage, ils eussent probablement risqué la peine de mort. Et nous ne serions peut-être pas ici ce soir pour fêter ce mariage. La justice libyenne est expéditive, mais elle est surtout connue pour le sort qu’elle réserve aux clandestins qui tentent de se rendre en Europe via son territoire. D’après les recoupements de nombreux témoignages, il y aurait deux mille disparus marocains, et autant de subsahariens, dont les familles restent sans nouvelles.
Oui, mes amis revenaient de loin. Leur mésaventure serait restée ignorée si un fait divers ne m’avait poussé à la raconter. Un événement qui éclaire d’un jour nouveau leur histoire et m’a amené à m’intéresser à d’autres protagonistes qui ont croisé leur chemin. Voici, à la lumière de ce qu’ils ont vécu et du témoignage qu’ils m’ont rapporté, leur incroyable péripétie.
CHAPITRE SECOND
Ce matin-là, Bilal Sénéghaly avait les paupières lourdes. L’appel du muzin {1} venait de le tirer doucement du sommeil, mais il avait du mal à ouvrir les yeux. Il resta allongé quelques minutes avant de se redresser sur son lit. Puis il se dirigea vers la salle de bain pour aller faire ses ablutions.
L’eau finit de le réveiller complètement. Bilal enfila sa tunique, puis se rendit à la mosquée pour la prière de l’aube.
La petite mosquée de quartier se dressait sombre dans la nuit toujours présente malgré la lueur du jour qui pointait à l’est. Le minaret carré, caractéristique de l’art monumental africain, dominait l’ensemble architectural.
Après la prière, Bilal avait l’habitude de se retrouver avec son ami Abd-el-Karim Sékendri. Les deux amis décidèrent d’aller déjeuner ensemble. Ils se rendirent à un petit restaurant populaire qui oscillait entre la mansarde et le galeta. Puis ils prirent place autour d’une vieille table en bois. Il y en avait plusieurs dans la salle, elles étaient presque toutes identiques et recouvertes d’une nappe en plastique de même couleur.
Un homme se détacha d’un minuscule comptoir et s’approcha d’eux. Les deux jeunes gens commandèrent leur petit déjeuner. Il s’agissait d’une soupe à base d’orge servie dans un bol dans lequel on ajoute une mesure d’huile d’olive.
Ils n’attendirent pas longtemps. L’homme revenait déjà avec un plateau sur lequel étaient posés deux bols fumants. En fait, le restaurant était connu pour sa soupe appelée « Askif » et les clients venaient justement pour elle. L’homme déposa les bols puis les couverts : deux cuillères en bois d’oranger. C’était la seule entorse à la tradition puisqu’au « bled » on boit l’askif par petites gorgées directement du bol.
Avant que l’homme ne reparte, Bilal commanda une théière.
« Le temps de boire l’askif, le thé aura le temps d’infuser et la menthe de développer son arôme » calcula-t-il.
Comment ta mère l’a-t-elle pris ? questionna Abd-el-Karim.
Elle est triste à l’idée que je parte… mais elle a fini par se résigner, répondit Bilal.
Ma mère aussi ne voulait pas que je la quitte au début. Cela va faire deux ans maintenant que je travaille et depuis, elle a fini par s’y faire.
C’était la réponse d’Abd-el-Karim à son ami Bilal. Mais ce dernier savait par le biais de ses frères et sœurs que leur mère n’avait toujours pas séché ses larmes.
J’ai l’impression qu’elle s’y attendait, dit-il sur un ton résigné mais non dénué d’amertume et de tristesse.
Toutes les mères le savent, répondit Abd-el-Karim. C’est le destin. Dieu l’a voulu ainsi… Est-ce normal qu’un jeune ne soit toujours pas marié à trente ans ? Les hommes doivent partir pour gagner l’argent qui leur permettra de fonder une famille… Et puis la Libye, c’est moins loin que l’Europe. Mais c’est surtout un pays musulman, et pour les parents ça compte.
Oh ! À partir du moment que je la quitte : Libye, Europe, Canada, pour ma mère c’est pareil, réagit Bilal.
Tu verras, si Dieu le veut, quand nous reviendrons avec un peu d’argent et des projets plein la tête, tu sauras, alors, que nous avons eu raison de partir.
D’autres clients entrèrent dans le restaurant et la salle se remplit. Un groupe de jeunes arriva. Ils avaient la barbe noire taillée avec soin et étaient habillés d’une tunique impeccable. Ils revenaient de la mosquée où ils s’étaient attardés. Dans le quartier, on les appelait « les frères {2} ». Certains les considéraient avec défiance, d’autres, plus admiratifs, louaient leur Seigneur de voir de si jeunes garçons guidés dans la voie de la piété.
Bientôt, toutes les tables furent occupées. Il y avait également trois jeunes attablés avec leurs instruments de musique rangés dans leurs coffrets posés à leurs pieds. Sans doute, revenaient-ils d’une soirée qu’ils avaient animée toute la nuit. Ils faisaient contraste avec l’autre groupe.
L’un d’eux quitta sa place pour aller saluer le groupe de jeunes « barbus ». Ils étaient d’un même quartier, d’une même région. Ils avaient usé les bancs de l’école ensemble, tapé le ballon entre copains. De larges sourires illuminèrent les visages.
Deux parties se retrouvaient rassemblées en un même lieu : les pieux pratiquants qui aspiraient à une société plus juste et « les brebis égarées » qui essayaient, le temps d’une nuit, d’oublier la leur.
Mais tous avaient en commun l’attachement au petit déjeuner favoris des Maghrébins du Sud : l’askif à l’huile d’olive. Le restaurant pouvait se targuer de réunir sous un même toit des gens qui hors de ses murs pouvaient parfois céder à la tentation de se jauger avec suspicion.
Bilal s’appliquait à transvaser le thé, de la théière dans les verres et des verres dans la théière, en maintenant le bras à une certaine hauteur pour bien faire monter la mousse.
Je croyais qu’on partait en début d’après-midi ! s’exclama-t-il, visiblement contrarié par ce que venait de lui annoncer son camarade.
Rochdy m’a téléphoné hier soir, il avait un réglage à faire sur sa voiture.
Ce n’est pas les garages qui manquent.
Il n’a pas trouvé de rendez-vous avant dix-huit heures.
Notre voyage est donc retardé.
Prends ton mal en patience, insista Abd-el-Karim. Moi, je dois reprendre mon travail dans quatre jours et pourtant, je ne suis pas inquiet. Il a raison de s’assurer que la voiture ne tombe pas en panne.
On part à quelle heure cette fois-ci ? demanda Bilal.
À neuf heures ce soir, si Dieu le veut.
Parfait, j’ai encore des choses à faire.
Bilal versa enfin le thé dans les verres.
CHAPITRE TROIS
Lorsque Bilal revint chez lui, la maisonnée dormait encore. Seule sa mère était debout et lui préparait son petit déjeuner. Il l’avait pourtant avertie la veille qu’il irait déjeuner avec Sékendri. Mais c’était peine perdue et Bilal le savait : une mère maghrébine ne peut concevoir pour son enfant une journée sans un déjeuner à la maison. La bonté des mères est légendaire. Mais elle est également à la mesure de leur souffrance lorsqu’elles perdent un fils qui tente de fuir clandestinement le pays sur des embarcations de fortune. Des bruits alarmants laissent entendre qu’ils tombent sous les balles de gardes-côtes espagnols qui les tirent comme des canards… et la mer fait le reste. Parfois, la grande bleue a bon dos, se disait-on dans les chaumières.
Bilal s’installa à la table de leur petit salon. Il s’apprêtait à se saisir de sa tasse lorsqu’un léger bruit lui fit lever la tête.
Près de la porte, Loubna, sa sœur âgée de quatre ans, le regardait de ses grands yeux en faisant la moue.
Bilal lui demanda de venir près de lui.
Tu n’es pas parti, dit-elle en restant sur place.
Bilal se leva, alla prendre sa petite sœur dans ses bras et la ramena avec lui à la table du déjeuner.
De la cuisine, la mère interpella son fils :
Amène ta sœur, je dois lui faire sa toilette ! »
Quelques minutes plus tard, Loubna revint toute belle de la salle de bain et alla se blottir près de son frère.
Qu’est-ce que tu tiens dans ta main ? demanda Bilal.
Une robe pour ma poupée, répondit-elle en lui montrant un morceau d’étoffe. Je l’envelopperai avec comme fait tante Halimah.
Loubna observa son frère, hésita, puis :
« Tu l’achètes demain, ma poupée… d’accord ? »
Si Dieu le veut…
Tu dis ça quand tu n’as pas d’argent ! coupa-t-elle sur un ton courroucé.
Bilal prit sa petite sœur dans ses bras.
Je te promets de te ramener une poupée aussi grande que toi.
Il me faudra un grand tissu pour la robe, dit-elle rassurée.
Ne lui donne pas de faux espoirs, intervint la mère qui venait de les rejoindre. Tu vas la rendre encore plus malheureuse.
Elle versa du lait pour Loubna et demanda à Bilal de lui préparer une tartine.
Bilal avait déjà son idée. Il s’était juré de ramener une poupée pour sa sœur. Mais sans travail, il n’avait pas l’argent nécessaire pour l’acheter. Et la maigre demie-retraite que sa mère percevait leur permettait tout juste de vivre. Il avait arpenté les misérables petits marchés aux puces. Mais les vieilleries étaient si vieilles que trouver une poupée intacte relevait de l’exploit. Il manquait toujours un bras, une jambe, voir la tête.
Sa petite sœur connaissait déjà les frustrations des enfants pauvres et cela lui brisait le cœur. C’est la raison principale qui l’avait décidé à s’expatrier en Libye.
Son ami Abd-el-Karim y travaillait depuis deux ans. Là-bas, il était employé chez un commerçant libyen qui appréciait le courage et le sérieux du jeune homme. Son commerce devenant florissant, il souhaitait embaucher une deuxième personne. Il avait donc demandé à son jeune employé de lui ramener quelqu’un sur qui il pourrait compter.
Abd-el-Karim pensa aussitôt à son ami Bilal. Ce dernier avait longuement réfléchi à l’offre avant de donner son accord. Ne plus revoir sa mère et sa petite sœur durant plusieurs mois était difficile à envisager.
Je n’imagine pas assister à un coucher du soleil sans avoir vu ma mère de la journée, confia-il à son ami.
Un an c’est vite passé. Le temps s’écoule et les occasions ne se renouvellent pas de si tôt, avait répondu Abd-el-Karim.
En se levant ce matin, Bilal était bien décidé à s’expatrier pour un travail. Mais le retard du voyage venait de mettre un frein à son enthousiasme. Ce n’était pourtant qu’un détail, une simple petite péripétie sans conséquence pour la suite. Mais un mauvais pressentiment venait de s’emparer de lui de façon confuse.
Pourtant, les explications de Sékendri sonnaient juste. Une vérification de dernière minute, pour parer à une défaillance de leur véhicule, ne pouvait que démontrer le sérieux et la vigilance de leur compagnon de route Rachid Rochdy.
Le problème c’est que Bilal ignorait tout de Rochdy. En revanche, il connaissait bien son ami Abd-el-Karim qui avait tendance à se fier au premier venu. Il était, en effet, doté d’une gentillesse naturelle et bien souvent d’une naïveté déconcertante, au point qu’il fut, plus d’une fois, victime d’un abus de confiance de la part de certains « amis ».
Dans ces conditions, comment pouvait-il être sûr de la confiance que Sékendri semblait accorder à Rochdy ?
Sa mère le tira de ses réflexions.
Je veux que tu m’envoies une photo de toi chaque mois.
Je t’enverrai ma photo et l’argent pour que tu lui achètes la grande poupée, répondit Bilal en embrassant sa petite sœur. Tante Halimah connaît le magasin et t’y emmènera.
Si Dieu le veut, répondit la mère.
Elle avait cette voix, où se mêlent fatalisme et amertume, si caractéristique des mères d’Afrique résignées à voir partir leurs fils. Une voix qui semble vouloir s’excuser auprès d’eux parce que trop pauvres pour les dissuader du voyage, elles assistent impuissantes au départ de leurs gosses qui doivent s’expatrier pour subvenir aux besoins de la famille. Une jeunesse sacrifiée sur l’autel de la mondialisation qui réduisait d’autant son espérance de vie. Pour ces femmes, il ne restait plus que leur amour et leur bénédiction de mère à offrir à leurs enfants.
« Tu m’as satisfaite mon fils, reprit-elle. Que Dieu soit satisfait de toi ; qu’il t’accorde grâce et succès… »
CHAPITRE QUATRE
Le paysage n’était plus que faiblement éclairé par les tous derniers éclats du soleil qui s’enfonçait derrière l’horizon. Les trois jeunes gens avaient pris la route vers vingt-et-une heure comme prévu et la nuit s’installait doucement.
Bilal avait les yeux rivés sur la vitre, regardant défiler les arbres sur le bord de la route qui menait vers Oujda. Leurs feuillages sombres dessinaient des ombres chinoises, révélant des créatures au profil inquiétant qui rappelaient un monde de démons et de sorcières.
Bilal sentait les larmes couler sur son visage. Il pensait à sa mère et à sa sœur, avec ce sentiment terrible de les avoir abandonnées. Il avait le cœur gros car sa famille lui manquait déjà. Il devait lutter contre cette violente envie d’arrêter le véhicule et de retourner chez lui en stop. C’est en pensant à son père qu’il puisa le courage nécessaire pour s’en dissuader. Celui-ci s’était souvent absenté pour subvenir aux besoins de la famille. Maintenant qu’il n’était plus de ce monde, c’était à lui de protéger sa mère et sa sœur de la précarité et de la misère, « dussé-je aller jusqu’au bout du monde » se dit-il.
« Puisse Dieu nous pardonner les souffrances endurées par notre père » implora-t-il en son for intérieur.

Bilal se réveilla avec les membres engourdis. Le véhicule venait de s’arrêter sur un parking en bordure de route. Dormir assis dans une voiture tenait plus de la somnolence que du sommeil, constata-t-il. Il regrettait déjà son lit.
Il regarda à l’extérieur et aperçut Rachid Rochdy qui faisait des étirements. On frappa à la vitre. C’était Abd-el-Karim
On s’arrête pour déjeuner ! lui dit-il.
Il regarda sa montre, elle indiquait six heures du matin.
Nous sommes encore loin de la frontière ?
Il nous reste deux cent trente kilomètres à faire.
Les trois jeunes voyageurs entrèrent dans un café et s’installèrent à une table.
Un petit garçon s’approcha d’eux avec un plateau dans les bras pour leur proposer des pains au chocolat.
Pendant qu’ils déjeunaient, un autre vint leur proposer des graines de tournesol. Puis un mendiant se présenta pour leur quémander la pièce.
Rachid s’adressa à Bilal sur un ton amical accompagné d’un large sourire : « Sy {3} Bilal, on ne t’entend pas beaucoup. »
C’est la mélancolie qui l’empêche de desserrer les dents, répondit Abd-el-Karim.
Tu la reverras ta famille, insista Rachid. Tu verras, on finit toujours par s’habituer à l’endroit où on a du travail. Moi, lorsque je rentre au bled, au bout d’une semaine je ne pense qu’à repartir.
Et c’est où ton travail ? demanda Bilal d’un air peu convaincu.
En Libye. Je travaille dans la construction. C’est dur mais on est bien payé.
Rachid compte se mettre à son compte, précisa Abd-el-Karim.
Si Dieu le veut, répondit Rachid. Il y a des familles maghrébines installées là-bas qui ont leur propre boutique. Moi je souhaite me lancer dans la vente de matériel de plomberie. Le bâtiment est en plein essor là-bas.
Si je devais avoir un projet, c’est au Maghreb que j’essaierais de le développer, déclara Abd-el-Karim.
Bilal acquiesça de la tête.
Les maghrébins vont vous tonsurer jusqu’au dernier cheveu, lui répondit Rachid.
En Libye, tu seras toujours considéré comme un citoyen de seconde zone, rétorqua Abd-el-Karim.
Peut-être, mais mon pouvoir d’achat sera plus élevé làbas.
L’argent ne fait pas toujours le bonheur.
C’est normal, il ne fait le bonheur que de ceux qui en ont.
Devant ce cynisme affiché, les deux autres ne purent s’empêcher de sourire.

Ils arrivèrent à la frontière vers dix heures. La file de véhicules était moins dense que prévu. Ils passèrent la douane marocaine et, quelques mètres plus loin, arrivèrent au poste de douane côté algérien.
Ils présentèrent leurs passeports. Ensuite, on les dirigea vers le point de contrôle des véhicules. Les passagers devaient descendre.
Abd-el-Karim s’adressa à Rachid.
Dès que tu peux, rejoins-nous là-bas.
Puis il entraîna Bilal et tous deux se réfugièrent à l’ombre d’un bâtiment administratif où attendaient d’autres voyageurs.
Rachid plaça sa voiture au dessus d’une fosse identique à celles dont sont équipés les garages. Il mit pied à terre et s’éloigna de quelques mètres pour observer les douaniers s’affairer autour de son véhicule.
On regarda entre les roues, on vérifia le coffre ainsi que l’intérieur du capot. La roue de secours fut démontée, puis on fouilla entre les sièges.
Au bout de trois quarts d’heure, l’inspection était terminée. On demanda à Rachid de récupérer son véhicule.
On dirait que ça se termine, commenta Abd-el-Karim soulagé de pouvoir enfin repartir.
Les deux amis étaient assis à même le sol, adossés contre le bâtiment administratif.
« Arrivés à Maghniyya {4} , je vous emmène dans un sympathique petit resto » ajouta-t-il.
C’est bizarre, remarqua Bilal.
Abd-el-Karim regarda à son tour : Rochdy remettait pied à terre.
En fait, durant l’inspection, Rachid n’avait cessé d’observer les agents douaniers, fixant régulièrement le même point sur son véhicule. Cela avait fini par attirer l’attention du bureau de contrôle qui observait la scène derrière des vitres teintées. Un homme en sortit accompagné d’un policier qui ordonna à Rachid de redescendre de sa voiture.
Que se passe-t-il ? se demanda Abd-el-Karim. J’espère qu’ils ne vont pas nous retenir toute la journée.
Ils virent un agent s’emparer d’une boîte à outils.
Le visage de Rachid avait changé d’expression. Mais ses amis étaient trop loin pour le remarquer.
On s’attaqua au tableau de bord de la voiture. Puis tout se déroula très vite.
Un groupe d’hommes en uniforme s’emparèrent de leur compagnon, tandis que d’autres accouraient vers eux en faisant retentir leurs sifflets.
Bilal et Abd-el-Karim assistèrent abasourdis à la scène, sans comprendre ce qui se passait.
CHAPITRE CINQ
Le regard absent, assis parmi d’autres détenus, Bilal fixait le sol sans rien dire. Abd-el-Karim était introuvable. On les avait séparés après une violente altercation entre lui et Rachid. Ce dernier était revenu prostré après l’interrogatoire, assis à quelques pas seulement de ses amis, n’osant les regarder en face. Au début, Abd-el-Karim avait conservé son sang-froid. Mais au bout de quelques heures, il bondit sur son ami pour le rouer de coups.
« Ton réglage de dernière minute c’était donc ça… de la drogue… âne bâté… je vais te… »
Bilal et d’autres détenus s’étaient aussitôt interposés pour tenter de les séparer. Lorsque la police intervint à son tour, elle ne fit aucun détail et tous les protagonistes eurent droit à une sanction disciplinaire musclée.
Bilal sentait encore son oreille gauche lui chauffer de l’intérieur. Il avait reçu une gifle magistrale de la part d’un policier qui, au passage, l’avait traité de sale noir. Bilal, en effet, avait le teint mat.

Rachid Rochdy n’était pas, à proprement parler, un trafiquant ni même un délinquant. Il aimait le travail et manifestait beaucoup d’assiduité à la tâche.
Comme la plupart des jeunes Maghrébins, il possédait un haut degré de générosité. Il n’y avait pas un service qu’il ne refusa de rendre à un proche, et donnait souvent la pièce au mendiant qu’il croisait. Il appliquait cet adage largement répandu chez les habitants d’Afrique du Nord : « Dieu est avec les patients. » Car il en fallait de la patience pour répondre aux sollicitations d’autrui.
Rachid avait l’enthousiasme et la ténacité requise pour réussir dans la vie. Or, c’est justement cette détermination farouche de gagner coûte que coûte qui l’avait entraîné dans cette triste situation. Car il est juste de dire que Rachid était en compétition ouverte avec son père. Il voulait lui prouver qu’il était capable de réaliser ce que ce dernier avait accompli depuis trente ans.
On l’a vu, son père était un homme fortuné.
Pourquoi cette rivalité entre le père et le fils ?
Cela commença après la mort de sa mère. Son père ne concevant pas un foyer sans femme s’était remarié quelques jours seulement après l’enterrement de son épouse. Mais là n’est pas le problème. Sa belle-mère était une jeune divorcée, belle de surcroît et amie de la défunte. Elle n’eut aucune difficulté à séduire le père. D’autant que tout le monde la trouvait gentille, agréable et pieuse. Malheureusement, il s’avéra pour Rachid que cela n’était qu’une apparence de façade qu’elle affichait aisément de l’extérieur. Mais, promiscuité oblige, il ne fallut pas longtemps au fils pour découvrir la vraie nature de sa nouvelle belle-maman.
Et le père dans tout ça ? Et bien, c’était tout simplement la parole de son épouse contre celle de son fils dont la patience s’était prématurément usée au cours d’accrochages répétitifs avec sa jeune belle-mère. À partir de là, le scénario était simple. Les relations, entre un père condescendant et un fils impertinent, se dégradèrent de semaine en semaine, de jour en jour.
À ton âge j’étais déjà marié, lui lança un soir son père. Tout ce que tu vois je l’ai bâti petit à petit de mes mains et Dieu merci je n’ai pas à me plaindre de mon bilan… Avant de me pourrir la vie, essaie donc d’être un homme… mais je pense que je t’ai gâté.
Ce fut le mot de trop. Le soir même Rachid prit ses affaires et en sortant dit à son père :
Au revoir père. Je ne veux pas te gâcher ta nouvelle vie. Je m’en vais chez ma tante. Je te prouverai que je peux réussir tout seul.
Eh bien, que Dieu te vienne en aide, lui avait répondu son père.
Puis Rachid était parti en retenant ses larmes. Piqué au vif, il se refusait à pleurer.

On peut à présent comprendre ce qui l’a poussé à tenter l’aventure de l’argent facile. Car Rachid, rappelons-le, avait un tel désir de prouver qu’il pouvait réussir que lorsqu’un projet se précisa enfin dans son esprit, il n’en supporta aucun obstacle, fut-il temporel.
Pour acheter son propre magasin, il lui fallait de l’argent tout de suite ; sans attendre des années d’improbables économies. Il avait bien songé à un prêt bancaire, mais cela n’avait pas trotté longtemps dans sa tête. Car il est bien connu que les banques ne prêtent qu’aux riches. Le vieil adage de la patience, si cher au cœur des Maghrébins, Rachid Rochdy l’avait tout simplement ignoré.
Il avait pensé, un moment, tenter sa chance en Europe. Mais il était né vingt ans trop tard. Les visas n’étaient délivrés qu’au compte-gouttes et la possibilité d’obtenir un titre de séjour s’était considérablement réduite depuis les années quatre-vingt. Entre un statut de clandestin en Europe et une situation régulière en Libye, le choix était rapidement fait. Et c’est ainsi qu’il opta pour la solution insensée qu’était le trafic des stupéfiants.
Bien sûr, il avait pesé le pour et le contre. Vendre de la drogue n’était pas une fin en soi, mais juste le moyen de se procurer l’appoint nécessaire pour solliciter un prêt auprès d’une banque.
C’était un calcul sans état d’âme. « Après tout, se disait-il, il ne s’agit pas d’héroïne mais simplement d’un peu de hashis. Juste de quoi agrémenter les soirées d’une jeunesse dorée dans les milieux aisés libyens. »
Mais en relativisant l’aspect moral de la chose, il en avait minimisé les risques pénaux encourus. Grave négligence qu’il regrettait amèrement aujourd’hui. Car il avait non seulement hypothéqué sa vie, mais également celle de ses compagnons de route qui ont ignoré jusqu’au bout qu’ils voyageaient avec de la marchandise illicite.
C’est d’ailleurs ce qui le tourmentait bien plus intensément que son propre sort. Si Bilal et Abd-el-Karim souffraient dans leur solitude, Rachid, rongé par le remords, était un écorché vif.
CHAPITRE SIX
Pour les trois jeunes gens, la descente aux enfers commença. Après une nuit dans une cellule à Maghniyya, on les emmena au poste frontière pour une séance photo.
Au bout d’une heure, ils attendaient toujours en plein soleil et les policiers ne semblaient pas pressés d’en finir.
Rachid Rochdy était sur des braises. Il se tenait tête baissée n’osant pas quitter sa position inconfortable de sorte que son cou le faisait souffrir. S’il avait été seul avec ses geôliers, il aurait pu relever la tête et soulager ainsi sa nuque. Mais dans les circonstances actuelles, il risquait de croiser le regard de ses compagnons. Comment pourrait-il les regarder en face alors qu’il était responsable de leur malheur.
Bilal trouvait également le temps long. Il n’était pas dans la même situation que Rachid, mais il craignait d’attraper une insolation. Il lui arrivait de saigner du nez lorsqu’il s’expose trop longtemps au soleil.
Malgré la peine qu’il avait pour Sékendri, il ne pouvait s’empêcher de lui en vouloir à cause de son altercation avec Rochdy. Ce dernier ne s’était ni défendu, ni même protégé des coups de son camarade. Son visage en portait encore les stigmates. Son nez et ses lèvres étaient bien tuméfiés. Ce n’était pas là l’attitude de quelqu’un de mauvais. Bilal en éprouva une peine réelle pour lui.
Le photographe, ou du moins l’agent préposé à la photo, apparut enfin. On les plaça près de leur voiture. La marchandise illicite, trouvée dans leur véhicule, était là, sous leurs yeux.
Rachid remarqua une chose bizarre et cela accentua son trouble. Il lui sembla que le paquet qu’on leur présentait était bien plus volumineux que ce qu’il avait tenté de faire passer. Il en était pratiquement sûr puisque c’est lui-même qui avait placé la drogue derrière le tableau de bord de son véhicule. On voulait visiblement leur faire endosser un délit plus important que ce qui avait été réellement commis.
Toujours gêné par la présence de ses amis, il n’osa contester les faits tels qu’on les présentait devant eux. De toute façon, ce serait sa parole contre celle de l’administration. De plus, cela ne ferait qu’aggraver sa situation et celle de ses compagnons. N’avait-il pas tout fait, tout avoué pour disculper ses amis, mais en vain ? Le nationalisme ambiant n’autorisait aucune clémence pour ceux qui tentaient de pervertir la jeunesse du pays.
Rachid Rochdy l’apprendra plus tard. La caution à payer était fonction de la quantité de drogue saisie par la douane. Dans leur cas précis, elle sera fixée à quatre-vingt-dix millions de Dinars. Somme considérable qui, pour des personnes non solvables comme eux, se traduira par une condamnation de trois années de prison qui s’ajoutera à leur peine.
Les trois jeunes gens se laissèrent photographier près de la drogue disposée en évidence sur le toit de la voiture. La scène fut pénible et humiliante. Ils eurent l’impression d’être du gibier dans un tableau de chasse que les douaniers voulaient immortaliser sur un cliché.
CHAPITRE SEPT
Bilal et ses compagnons furent transférés à la prison de Tlemcen, ville située dans l’Ouest oranais. Le car roulait depuis des heures et Bilal commençait à avoir des douleurs aux bras. Il était entravé avec des menottes reliées à une chaîne qui remontait jusqu’à une barre au dessus de sa tête. Il n’aurait pu atteindre ses orteils avec ses mains, même s’il l’avait voulu. Les passagers se laissaient transporter en silence vers leur lieu de détention. Aucun son, aucune voix ne venait se mêler au ronronnement chaotique du vieux moteur. Durant leur voyage qui durera huit heures, ils n’auront droit qu’à une baguette de pain chacun.
Pour Bilal et ses codétenus, Tlemcen ne pouvait être autre chose que la ville de leur malheur. Un endroit perdu quelque part dans une contrée désolée. Cependant, pour ne pas tomber dans les clichés faciles, il est bon de situer la ville hors du contexte carcéral.
Tlemcen est une ville du Nord-Ouest de l’Algérie. Elle est entourée de vignes et d’oliviers. Située à plus de huit cents mètres d’altitude, ses montagnes alternent avec cascades et rivières. Sa proximité avec la mer rend son climat tempéré sur un continent pourtant aride. C’est aussi le pays des vergers et des jardins aux sources cristallines. L’eau de Tlemcen, avec son goût unique, est l’une des plus délicieuse au monde.
La population maintenant : Tlemcen c’est aussi une ancienne ville impériale. Elle en a gardé le goût du luxe et du raffinement. Elle est réputée pour son industrie textile, ses tapisseries et son savoir-faire dans le travail du cuire. Au II e siècle après J. C., elle était déjà une cité romaine. Son histoire alternera ensuite entre périodes troubles et périodes fastes qui feront d’elle une ville phare du monde arabo-musulman. Yahia, frère du célèbre historien du XIV e siècle Ibn Khaldoun, parle de « la cité du savoir, du raffinement et des bonnes manières. »
Dès le XI e siècle, elle devient la deuxième grande capitale, après Marrakech, de l’empire Almoravide, regroupant le Maroc et une partie de l’Algérie occidentale. Sous celui des Almohades, elle sera le principal carrefour commercial du Maghreb central. Mais c’est en 1235, sous le règne des Abdelwadides (tribu des Banou Abd-al-Wad), qu’elle devient un véritable royaume, indépendant de ses puissants voisins Hafçides et Mérinides.
Entre le XIII e et le XV e siècle, les souverains Abdelwadides sauront faire de leur capitale un centre d’étude islamique unique au Maghreb et dont le rayonnement n’aura rien à envier à celui de ses prestigieuses rivales de Fès, Grenade, Tunis et Damas. Son influence s’étendra même jusqu’au lointain Soudan.
D’après une tradition orale Tlemcen, qui se prononce « Tilimsane », serait la forme contractée de « Tala » et « Imsan » signifiant « source tarie » en langue tamazirte. « Tili » est effectivement proche de « Tala » qui signifie source. Cependant, Tlemcen, qui bénéficie de pluies abondantes, se caractérise avant tout pour sa richesse en eau. Elle est d’ailleurs considérée comme le château d’eau de l’Oranie. Il est donc étonnant que cette région ait tiré son nom d’un terme voulant dire le contraire de sa réalité géographique.
Une autre tradition orale propose que l’appellation ait été tirée de la contraction de deux termes arabes : « Tlem » signifiant « lieu de regroupement » et « Insan » qui signifie « gens. » Cette deuxième hypothèse semble la plus plausible si l’on songe que la ville a effectivement été depuis longtemps un grand centre de rassemblement économique et culturel où se croisaient les principaux axes commerciaux de l’empire arabo-musulman ainsi que les flux migratoires qui traversaient alors l’Afrique du Nord.
Mais au fond, qu’importe l’origine exacte du nom. Le plus important est que le lecteur sache que Tlemcen a été un grand centre de civilisation.

Il était environ dix-sept heures lorsque le car franchit les portes de la prison. On fit descendre les passagers puis on les compta sur place. Bilal fut contrarié de ne pouvoir faire quelques pas. Après huit heures de route, entravé des mains et sans pouvoir quitter son siège, il avait hâte de remuer enfin ses jambes.
Les prisonniers durent se défaire de leur ceinture, de leurs lacets et de leur portefeuille. Puis on les dirigea vers leur lieu de détention.
Bilal avait l’espoir qu’au cours de son procès, on reconnaîtrait son innocence. Un juge musulman ne pouvait se laisser méprendre en abandonnant des innocents à leur sort. Bilal s’accrochait à cette image d’Épinal d’un âge d’or représentant d’un côté ces savants refusant de hautes fonctions par crainte de ne pas être justes dans leurs décisions. Et de l’autre, ces princes éclairés presque obligés de contraindre leurs érudits à accepter leur poste de Grand Cadi {5} .
Cette mémoire populaire, Bilal la partageait avec d’autres. Sans qu’il ne s’en doutât, elle était ce lien diffus qui le rattachait à Tlemcen. Cette cité qui, durant des décennies, avait incarné cet idéal de justice dans son lointain et glorieux passé.

Bilal s’attendait à être enfermé dans une cellule confinée. Il se retrouva dans une vaste salle bruyante et remplie de détenus. Un homme accompagné d’un gardien les accueillit par un « Salam alaykom ». Presque instantanément, le brouhaha s’atténua. Les prisonniers s’étaient tus ou bien avaient baissé la voix afin que l’intervenant se fasse entendre des nouveaux venus.
L’homme était entre deux âges, peut-être la cinquantaine. Il leur expliqua le règlement intérieur, les heures de repas, le lever et le coucher. En gros, tout ce que devait connaître le détenu.
C’était le plus court discours que Bilal eût entendu. L’homme l’avait prononcé maintes fois et de cela, on pouvait le deviner. En tout cas, il n’avait pas cette arrogance de responsable de prison, et cela était rassurant.
Les nouveaux arrivés n’osèrent se mêler aux autres prisonniers. Quelques uns firent quelques pas dans la grande cellule collective. Bilal s’assit en tailleur au milieu d’un groupe.
Il y avait deux salles de détention. Bilal se retrouva dans l’une. Rachid et Abd-el-Karim furent conduits dans l’autre. C’est dans la cour commune de la prison que les prisonniers pouvaient se retrouver.
Un peu avant le repas du soir, l’homme qui les avait accueillis réapparut avec une équipe de prisonniers portant dans leurs bras des couvertures soigneusement pliées. De nouveau, le brouhaha de la salle s’atténua pour céder la place à un bourdonnement proche du silence. L’homme exhorta les nouveaux à se rapprocher pour la distribution de couvertures. Bilal se leva pour aller récupérer la sienne. C’est à ce moment qu’il comprit que l’homme était un détenu comme les autres. Les gardiens semblaient le respecter. Chaque soir, il avait à charge la délicate tâche d’organiser le coucher des prisonniers. Car dans la vaste salle surpeuplée, il n’y avait aucun lit. Les détenus dormaient à même le sol et chaque fois, c’était un véritable casse-tête pour que tous puissent s’étendre sans qu’aucun ne gêne son voisin. Les prisonniers devaient s’allonger côte à côte sur leur flanc dans un espace égal à deux largeurs de main. Dormir dans de telles conditions était une véritable torture pour celui qui a besoin de remuer durant son sommeil.

Nos trois jeunes gens passèrent trois mois à la prison de Tlemcen ; le temps d’instruire leur procès et de passer devant le juge. C’est durant cette période qu’ils reçurent la visite de leur avocat. Ce dernier leur annonça que leurs familles avaient été mises au courant de leur arrestation. Bilal en eut le cœur brisé pour sa mère.
Abd-el-Karim demanda pourquoi le retenait-on alors qu’il était innocent. L’avocat lui conseilla de ne plus tenir de tels propos. Cela ne ferait qu’aggraver leur cas, insista-t-il.
Comment nos familles vont-elles vous payer ? demanda Bilal.
Le problème est résolu, lui répondit l’avocat en regardant vers Rachid Rochdy qui ne prononça aucun mot.
CHAPITRE HUIT
La nouvelle était tombée un soir. Une de ces fins de journée banale où le malheur aime se faire annoncer. La mère de Bilal était assise dans son salon marocain. En guise de fauteuils, de simples cubes en éponge posés à même le sol, recouverts d’un tissu, le tout disposé en « U » dans une pièce exiguë.
La mère était entourée de tante Halimah et d’une autre voisine.
« Mon enfant n’a jamais touché à la drogue, répétait-elle. Il est parti uniquement pour que je puisse élever sa petite sœur… » et sa voix s’étrangla dans un sanglot.
Loubna était assise sur le fauteuil d’en face. Elle ne saisissait pas très bien de quoi il retournait. Enfant pauvre, elle avait l’habitude de surprendre sa mère pleurer en silence. Mais cette fois-ci, elle devina confusément qu’il s’agissait de quelque chose de plus sérieux que les soucis quotidiens.
On parlait de Bilal et l’image familière de son frère franchissant la porte de la maison, tenant dans ses bras une poupée qu’il ramenait pour elle, commençait déjà à s’estomper. C’était une scène de son imagination qu’elle avait répétée bien des fois dans sa tête. Sur le moment, elle n’en éprouva pas plus de frustration que d’habitude. Mais lorsque la même image de son frère s’imposa sans la poupée, elle réalisa alors qu’elle ne le reverrait peut-être plus. Elle se mit à pleurer bruyamment. On éloigna l’enfant et il fallut toute la persuasion de tante Halimah pour la convaincre que Bilal reviendra sûrement.
Jusqu’au bout, ils avaient espéré un verdict de clémence. Mais une justice de flagrant délit est une justice à la chaîne. Le code pénal prévoit tant, on condamne à tant. Le solde de leur condamnation s’éleva à quatre années de prison ferme. L’avocat ne leur conseilla pas de faire appel. Rachid Rochdy s’effondra sur son siège. Il pensait à ses deux amis.
« Qu’a-tu fait misérable… » se dit-il à lui-même.
La veille du verdict, Sékendri était venu parler à Bilal.
Je pense qu’il est le plus malheureux de nous trois. Il ne mange plus, il ne dort plus. Il a besoin d’aide… Es-tu prêt à lui pardonner ?
Bilal acquiesça :
Ce serait un péché de ne pas le faire, dit-il.
À l’issue du verdict, Bilal et Abd-el-Karim réconfortèrent Rachid du mieux qu’ils purent.

Il y a tant de souffrances chez les déshérités, aussi que peut-on dire de plus. La mère de Bilal était diabétique, atteinte par cette maladie du sucre qui fait tant de ravages parmi la population pauvre du Maghreb.

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