Le pardon du marionnettiste
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Description

Mai 1988 ; Stéphane - jumeau de Chloé - assiste impuissant à l’euthanasie de son fidèle complice Ben. L’évènement intolérable est la première pierre à l’édifice qui constituera la personnalité du jeune Martin.
Au début du millénaire, Stéphane gravit allègrement les marches de la réussite. Pervers et narcissique ; il est prêt à tout pour s’élever socialement et politiquement. Il épouse la proie rêvée en la personne de Lara-Leïla intelligente, pétillante et naïve.
Les années s’écoulent et les victimes de Stéphane affluent… Au sein de la multinationale qui l’emploie, dans son mouvement politique d’extrême droite, dans des hôtels douteux… Détournements de fonds, actes de cruauté, dépravation ; le criminel bénéficie de la protection de Tout-Puissants.
L’alliance pathétique avec Lara-Leïla connaît ses aléas les plus abjects quand Stéphane s’empêtre dans ses souvenirs d’enfance… Manipulée et instrumentalisée par Stéphane, Lara-Leïla sombre et devient l’ombre d’elle-même, jusqu’au jour où…

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 11 octobre 2018
Nombre de lectures 1
EAN13 9782312062594
Langue Français

Exrait

Le pardon du marionnettiste
Dominique Malaurie Bourbon
Le pardon du marionnettiste
LES ÉDITIONS DU NET
126, rue du Landy 93400 St Ouen
© Les Éditions du Net, 2018
ISBN : 978-2-312-06259-4
Avant - propos
Avec « le pardon du marionnettiste » : je veux dénoncer une catégorie d’êtres humains capables de nous aveugler, de nous annihiler…
Nous les adorons, les adulons, les plaçons au pouvoir ; et, nous leur pardonnons tout.
Eux s’alimentent de notre substantielle moelle : ils nous vident sans l’ombre d’un remord.
Seuls, ils sont occupés par un vide immense qui les oppresse.
Ils veulent inscrire leur nom dans l’histoire ou du moins être reconnus. Égotiques, aucun état d’âme ne les perturbe.
XÉNOPHOBES, ANDROPHOBES, MACHIAVÉLIQUES, Ils anéantissent tout obstacle quitte à employer les moyens les plus extrêmes.
DÉNONCER NE CONSTITUE PAS MON SEUL DESSEIN.
Ce roman sert de mise en garde ; et, pour celui qui se reconnaît comme victime d’un pervers narcissique, je voudrais lui rappeler que ces êtres abjects arrêtent leur choix sur des proies intelligentes, à l’âme pure.
Il doit réapprendre à s’aimer et aussi à ne pas perdre confiance.
Chapitre 1
1988 : L E FILS M ARTIN
Dans le centre de la ville de Clarmont , Stéphane s’apprête à rejoindre son camarade Rachid pour l’après-midi…
– Tu dois comprendre que je t’accorde une grande preuve de confiance Stéphane !
– Oh merci papa ! Je te promets que je serai prudent et poli ! Comme on jouera dans le jardin avec Rachid , je pourrai emmener Ben !
– Je n’y vois pas de problème… Par contre, si vous rentrez chez les Benhamou tu devras le maintenir dans le parc… Tu choisis un arbre ou un poteau, tu l’entoures avec la corde que tu passes dans l’ouverture de la poignée ; tu bloques le mécanisme sur stop et tu attaches le mousqueton à son collier… Tu sauras !
– Oui, bien sûr, papa ! tu me l’as déjà montré… Mais pourquoi le laisser dehors ? Il fait hyper beau… Il ne salirait pas…
– Dans la religion du père de Rachid , les chiens ne rentrent pas au domicile.
– Ah bon ! C’est drôle ! D’accord ! Merci !
L’invitation exalte son allégresse d’enfant… Stéphane entoure le 25 mai 1988 d’un cœur rose au crayon-feutre sur le calendrier mural de sa chambre.
Chloé sa jumelle n’est pas conviée, mais comme elle adore son frère, elle partage son enthousiasme.
Son chien comme escorte, il aperçoit la maison de son camarade…
– Vise un peu Ben ! Quel vainqueur, ce vieux Rachid ! Trop bien ce grand jardin !
La queue de l’animal frétille, sa douce œillade rassure son jeune maître… « Vivre ensemble ça vaut plus cher que tout au monde : mon Steph ! »
– Oh ! Mon Ben … Mon ami ! Avec toi, trop chouette notre vie… Depuis ton arrivée, le temps sans toi me paraît trop : trop long !

Ben intégra dans la famille Martin : il y a trois ans et demi. Ce jour-là, la maisonnée parachevait la mise en place des composts de leur jardin communal. Il se trouve dans le quartier-haut de Clarmont et il offre des légumes naturels pour une grande période de l’année outre l’avantage de bénéficier d’un espace extérieur. Le chien, alors famélique, les avait assistés tout l’après-midi : assis, l’oreille basse, le regard triste et prostré. Quand ce fut l’heure du retour au domicile, le canidé suivit la petite troupe. Ostensiblement, il emboîta le pas du père durant l’itinéraire en direction du foyer… Philippe troublé par la ressemblance avec son compagnon de jeunesse ne le chassa pas et au contraire à l’arrivée dans l’appartement il prononça les mots espérés par le nomade à quatre jambes… « Allez ! Viens ! » Sans même se poser de question, il le prénomma Ben comme son premier animal de jeu… Dès son adoption, Ben confie son cœur au fils Martin ; et depuis, la complicité de l’enfant et du canidé les rend inséparables.
… Le jardin évoqué par Stéphane entoure la résidence principale de Hakim Benhamou . Le père de Rachid possède un patrimoine immobilier imposant ; il inspire le respect pour sa droiture et un cran qui ne se dément dans aucune situation. Rachid son fils unique symbolise son talon d’Achille . Il exerce les fonctions de directeur financier dans une compagnie d’assemblage de composants électroniques.
… Hakim Benhamou et son comptable Philippe Martin nourrissaient des relations quasi amicales jusqu’en août dernier. Durant le mois estival, Philippe commit une inattention professionnelle ahurissante qui modifia les rapports entre les deux collègues. Il avait rangé la réponse à un appel d’offres dans son dossier « divers » à défaut de la bannette des courriers à partir. Cette proposition retenue aurait rempli le planning des ateliers pour deux poignées de semaines. Malheureusement , quand Philippe s’aperçut de son étourderie la société Bardin & Cie venait d’obtenir le marché… Hakim Benhamou ne mentionna pas la bévue de son comptable au président. Il préserva l’emploi de Philippe Martin . Cette omission volontaire : Hakim la commit par égard aux dix années de service éloquent de Philippe ; néanmoins, les liens entre les collègues de travail perdirent toute cordialité et ils se limitèrent au strictement professionnel.
… Aujourd’hui, en invitant Stéphane , Hakim souhaite classer l’impair de son agent… « La mise en quarantaine de Martin a assez duré ! Son fils s’entend bien avec Rachid , et mon petit Rachid ne compte aucun ami ! Ils effectueront peut-être toutes leurs écoles ensemble et ce gamin me paraît très bien élevé… Autant oublier la négligence professionnelle de Martin dans l’intérêt de Rachid ! »

– Salut Rachid ! Waouh ! Génial : un filet, on joue au volley !
– Ça alors ! Toi tu possèdes un chien !… Moi, papa m’a expliqué qu’on doit les éviter dans la religion d’Allah ! On s’enverra le ballon plus tard, je te montre d’abord mon bassin !
Les gamins s’assoient. Steph reste ébahi devant les carpes Koïs énormes qui se prélassent sous des feuilles de nénuphar…
– Waouh ! Je découvre ce genre de poissons ! Ils se reposent tranquilles… Et quelles couleurs magnifiques !
L’enfant ne répond pas, Stéphane étonné, détourne son attention de la pièce d’eau. Il discerne son camarade… Il pince l’oreille, puis le bas-ventre de Ben … Celui-ci gémit et soupire…
– Oh ! Arrête ! Tu ne dois pas lui faire mal ! On peut jouer autrement : je trouve ça archi nul Rachid !
Comme le dit le proverbe : « il n’est pas pire sourd que celui qui ne veut pas entendre »… Rachid poursuit allègrement. L’animal jette un regard déploré à son jeune maître accablé.
– Franchement, lance-lui une balle ou un bâton ! Tu verras : il le rapportera !… Pourquoi pincer ? Ça n’amuse que toi !
– Oh ! Ça va ! Je le titille pour le divertir, pas pour lui faire mal !
Stéphane tente en vain de distraire l’attention de Rachid , mais il continue son jeu vicieux… Il s’est écoulé près d’une demi-heure…
Rachid cherche à le soumettre ! Il tourmente les animaux ou les plus petits ; c’est d’ailleurs la raison pour laquelle le gamin subit le rejet des autres enfants.
… Ben adresse une supplique d’une tristesse infinie à son jeune maître… « C’en est trop ! On ne passera pas l’après-midi comme ça ! Rachid exagère ! Quelle idée de demander à emmener Ben ! Cet envieux de Rachid le maltraite ! »
Stéphane appréhende le regard de son chien et cligne de l’œil …
C’est le signal tant attendu ! L’animal prend acte et il se venge. Il saisit la main mauvaise et la serre de ses dents. Le sang perle…
– Rhôôô… Papa… Maman… Ce bâtard m’a attaqué ! Oh là… Oh cette douleur ! C’est un supplice !
« Larmes de crocodile » pense Stéphane.
– Sale bête ! Viens, mon garçon, ta mère va te désinfecter !
Rachida lave les éraflures et tout en confectionnant un énorme pansement à l’extrémité du bras de son enfant, elle implore son Dieu…
– Je te soigne par le nom d’Allah de tout mal envoyé par le mauvais œil…
Elle répète plusieurs fois sa prière… Stéphane reste interdit, la peur le gagne.
– ALLO ! Philippe Martin ?
– Oui…
« Et lui, il a appelé papa ! Qu’est-ce qu’il raconte ? » Il essaie de mieux comprendre ce que dit le père de Rachid qui parle dans le téléphone…
– Salut ! Hakim à l’appareil ! Viens me débarrasser de ta progéniture sur-le-champ ! Ton kläb {1} a failli tuer mon petit Rachid !
– …
– Le kouffar {2} manque de loyauté : croire en la droiture du mécréant relève plus de la bêtise que de la naïveté… Ton attitude m’inflige une torture tant morale que physique ! J’invite ton gamin et tu l’envoies avec un bâtard ! Mahomet dit « les anges ne vont pas en compagnie de gens qui ont un chien ou une cloche »… L’impur a tué la main de mon fils ! Viens sur-le-champ conduire ce kläb à l’abattoir, je ne supporterais pas de te voir dans la boîte si mon petit Rachid risque de le rencontrer errant !

« Je ne sais pas comment papa arrive aussi vite ! Sa figure blanche me fiche la trouille ! Pourvu qu’il me croie… Je ne le reconnais pas ! C’est un caïd… Et là, il s’aplatit devant le père de Rachid ! Un trembleur : moi je le pensais : mon protecteur… Il devient fou ! Il m’a baffé à m’arracher la tête ! »
Stéphane : hébété, ne sent pas les grosses larmes qui roulent de ses joues dans son cou…
« … Rachid se marre ! Je m’en moque ! Je ne pleurerai pas ! Pff ! Du moment qu’il foute la paix à Ben ! Quelle histoire pour une goutte de sang ! En plus, c’est sa faute : bien fait pour lui !! »
… Les voisins épient, le quartier entier dehors… il se délecte du spectacle gratuit.

– Je te présente mes excuses les plus sincères : Hakim ! J’ignorais que cet animal pouvait mordre ! Jamais je n’aurais dû recueillir ce chien ! « Trop bon : trop con » !
… Et toi, Stéphane arrête de chialer ! J’ai réagi sous l’emprise de la colère … Tu ne devais pas laisser Ben attaquer !… Ça ne se produira plus ! On va s’en débarrasser !
– Papa il faut que je t’explique comment c’est arrivé ! Oh ! écoute-moi !
– Tu te tais !
« J’ai trop, trop peur !… D’un coup, il fait tout noir et je sens plein de monstres tout autour ».
– Direction vétérinaire ! Et, là-bas : c’est moi qui parlerai ! Entendu !
« Ce n’est pas un cauchemar : je ne me réveille pas ! Papa nous a fait monter dans la voiture et je crois qu’il a dit qu’on allait se débarrasser de Ben … Je n’ai même pas reconnu sa voix… Et , elle reste dans ma tête ! »
Dans le véhicule, Stéphane regarde trembler son compagnon, il ne l’a jamais vu ainsi ; il puise une force insoupçonnée pour le rassurer et lui expliquer le scénario à venir. La suite des évènements apparaît limpide : à l’analyse de sa logique d’enfant…
– N’aie pas peur, mon Ben ! Je ne laisserai pas papa t’abandonner là-bas ! Je ne vais pas la boucler ! Ne t’inquiète pas : j’empêcherai le docteur de t’enfermer dans une cage !
… Ben regarde son jeune maître et ses beaux yeux noirs luisent d’effroi.
« Papa nous a fait rentrer directement dans le bureau du vétérinaire… »
– Ce chien est taré ! Je ne peux plus le garder ! Cette fois, ça n’est plus possible : il a sauté sans raison sur un autre enfant : il aurait pu le tuer !…
– Ça ne s’est pas passé comme ça, monsieur ! Ben s’est défendu !
– Silence !
La brutalité de l’ordre tétanise Stéphane … « Ça n’est pas papa qui parle ! Ça n’est plus sa voix… »
– Ne faites pas attention… Mon fils invente toujours des motifs aux attaques de cet animal ! J’ai commis une grossière erreur en recueillant ce chien abandonné ! Son ancien maître a découvert ses tares et l’a rejeté… Nous passons des heures à tenter de l’éduquer sans résultat… Vous devez nous en débarrasser avant qu’il ne tue quelqu’un !
Le traumatisme confond le gamin qui perçoit l’environnement de manière indistincte, il discerne des vibrations douloureuses… Il prie la vierge Marie… « Je vous salue Marie pleine de grâce… Oh ! Marie , par pitié, réveillez-moi de ce cauchemar ! »
Le vétérinaire doute… « Cet énergumène s’agite plus que de raison ! Espérons qu’il ait vidé son fiel … » Il regarde, troublé, l’enfant et l’animal… « Ce petit adore son chien… Celui -ci paraît bien inoffensif : la queue entre ses pattes, il n’a rien d’un molosse ingérable et je les reconnais ! »
Stéphane supplie le spécialiste de ses yeux larmoyants… « Ce monsieur me rassure… Papa l’écoute… Oh ! mais non ! il crie… Maintenant , ils se disputent : ils hurlent… Je ne me réveille pas : ça n’est pas un cauchemar ; et en plus, une boule grossit dans mon ventre, elle m’empêche de défendre Ben ! »
Philippe enjoint au vétérinaire d’accomplir ses prérogatives…
– J’exige l’euthanasie au nom du code rural… L’essence même de vos attributs consiste à préserver l’intégrité d’autrui !
Le sixième sens alerte l’enfant… Ses jambes vacillent, Stéphane s’avachit sur la chaise attenante au bureau… Il maîtrise la signification du mot… « Papa demande la piqure qui endort ! Rachid le maltraitait, ça devait s’arrêter… Je fermais un œil pour que tu stoppes ce tortionnaire… Oh ! mon chien : tu me lèches pour me consoler… Et tu comprends ce qui se passe… Pitié : oh ! non ! »
Le maire accède à la requête, le médecin des animaux s’exécute et prépare l’injection létale.
… Il appuie sur le piston, le produit pénètre lentement, implacable dans la veine. Ben ne tremble plus : il se sait dominé… « Vivons l’instant… Volatile , tellement fragile… Un dernier : rien que toi et moi… » Il le rassure. Ses yeux se noient dans ceux de Stéphane : ils se fondent en un même regard… Le kaléidoscope défile à la vitesse de la lumière… Ils finissent le récit de leur amitié qui rejoint l’éternité du monde… L’ultime message de Ben honore l’enfant… « Je t’aime Steph ! Prends grand soin de toi ! » Ses globes oculaires chavirent… Une larme échappée sur sa truffe se trouble.

– Mille cinquante francs… Non, vous n’aurez pas à revenir : vous pouvez rentrer chez vous !… Il prononce la sentence : un regard navré pour le garçonnet.

Stéphane court soustraire le calendrier mural de sa chambre. Il le lacère en menus morceaux. Ça n’est plus qu’un amas de petits bouts salés par ses pleurs.

Les jours passent : Stéphane souhaite la nuit dès l’aurore ; il reste prostré dans une détresse indicible. Ce 25 mai 1988 s’inscrit dans son histoire : comme « le jour où le soleil s’est éteint » {3} … « Le joli mois de mai » {4} se procure « l’emblème des réputations mal acquises » {5} . Le mois du muguet porte-bonheur a dépouillé Stéphane du papa courageux et protecteur et de son enfance… Philippe Martin a décidé de combattre toute sensibilité. Il s’affirme de la sorte, plus jamais il ne reviendra sur cette ligne de conduite établie selon ses réalités… « Nous n’avons pas le choix ! Un chef de famille préserve son foyer des revers matériels ; en aucun cas, il n’est chômeur ! »
… L’euthanasie de Ben a sauvegardé l’avenir professionnel de Philippe . Hakim Benhamou lui a expliqué qu’il n’aurait pas pu agir différemment…
– C’est ainsi dans ma religion Philippe ! J’ai vu maintes fois mon père se déshabiller, se laver de la tête aux pieds et changer ses vêtements quand un kläb l’avait simplement frôlé…
– Je n’aurais jamais dû l’envoyer chez toi avec Stéphane ! Je reste désolé de cet… incident !

« Cette épreuve fait de moi un bon instructeur… L’éducation, même si ça s’avère compliqué, doit enseigner le devoir et la rigueur. J’applique enfin les principes que j’ai reçus : j’inculque à mon gamin de plier comme le roseau. Je ne conçois rien d’autre pour apprendre, ne pas rompre dans la tourmente… Seul un façonnage rude construit un homme. »

L ARA - L EÏLA DE F ADO
Simultanément, et au sud de Clarmont , Hélène peaufine la fête d’anniversaire de sa fille. Une célébration de la plus grande importance pour Lara - Leïla : elle retient les propos de sa maman… « L’être humain acquiert l’âge de raison à sept ans ! Imagine tout ce que ça signifie… Ta curiosité s’éclairera, tu différencieras plus efficacement le bien du mal, tu enregistreras beaucoup plus de souvenirs que tu n’oublieras pas ; ils seront enfouis en toi, ils t’aideront à surmonter les épreuves ou encore à ne pas renouveler tes erreurs ! » Hélène possède l’art d’énoncer des définitions qui deviennent des références dans la mémoire de sa fille. À quarante-trois ans, elle irradie. Souvent plus âgée que les mères auxquelles elle parle, sa plénitude la distingue favorablement. Avec son mari , ils ont prévu d’inviter leur nièce : une surprise pour Lara - Leïla . Venir à la bastide réconforte Charlotte , elle s’abandonne à une rêverie romantique… « La baguette magique magnifie tout et j’habite ici, maman convertie en tatie Hélène… » Celle-ci lui prodigue une écoute bienveillante, elle ne la juge pas et l’oriente sans qu’elle ne ressente de contraintes : elle reçoit les secrets de Charlotte . Hélène contribue à développer sa confiance en elle-même… De plus, Charlotte adore sa cousine et les fillettes vivent ensemble la majeure partie de leur prime jeunesse.
Hélène après dix-sept ans de mariage fête ses trente-six ans le jour où la grossesse se confirme. « Aucun doute ! Le joli mois de mai prochain exaucera vos vœux : une nouveau-née… » La joie les transcende, ils s’appliquent à dénicher le prénom qui caractérisera leur enfant rêvé. Pour Hélène , ce serait Leïla , pour Jean : Lara … Ils affirment leur côté fantaisiste : ils accolent les deux… « L’association de ces genèses à notre patronyme nous confirme comme des “citoyens de l’univers” ».
… L’adoration du couple Hélène / Jean s’épanouit depuis les bancs de l’école. Dès leur rencontre, la fraîcheur de leurs dix ans les enflamme. Hélène subjugue Jean qui réclame une rose à sa maman émue de constater la charmante attention de son petit. Il l’offre à Hélène qui se pique avec une épine de la tige. Sans réfléchir, le bien-aimé boit la goutte qui transsude. Spontanément, il mord son doigt et la fillette déguste à son tour la perle hématique… L’histoire de deux chérubins : ils mêlèrent leur sang et ficelèrent leurs âmes !
… Le début de la fête attend l’arrivée de Charlotte dans la bastide de la fin du XIXe siècle. Sous la tonnelle, une grande table se voile d’une nappe blanche et brodée, toute parée de pétales d’oléacées oubliés. Les effluves des grappes de glycines s’amalgament à celles du jasmin. L’amour fusionnel des parents de Lara - Leïla s’accomplit pleinement depuis ces dernières années où ils exercent avec talent leurs rôles d’ascendants…
– Nous avons peaufiné notre sagesse avec toutes ces années d’espérances vaines à attendre un enfant !
– C’est un fait ! Nous avons pris notre temps…
La réplique de Jean s’envole dans un éclat de rire…
– Oh ! Bonjour ma jolie ! Regarde notre décoration pour l’anniversaire de ta cousine…
– Oh ! Trop beau !
– Ho hé ! Lara - Leïla !! Approche donc !
– J’arrive !… Oh ! Charlotte !… Trop bien ! Quelle joie de célébrer tous les quatre ! Merci , maman et papa ; et, tu vois Charlotte je t’ai rattrapé : maintenant nous avons toutes les deux l’âge de raison !
Oh ! Ma Charlotte , je t’aime comme une jumelle !

Cet anniversaire reste inscrit comme le plus marquant dans les mémoires de Charlotte et Lara - Leïla . Le cadeau similaire devient aussi précieux pour les deux fillettes : l’ordi mini Nathan.
Chapitre 2 : 1995
L’œil avisé du scénographe apprécierait le lieu de vie des Martin … « Un théâtre de chambre idéal pour une composition dramatique ! » De fait, la famille Martin cohabite en vase clos, entourée de meubles hétéroclites siglés Emmaüs ; le tout se déroule dans une ambiance confinée. Les fenêtres restent fermées, de lourdes tentures réduisent leur amplitude et le tamis des voilages à l’italienne sasse les soleils les plus chatoyants… L’écoulement des jours paraît suspendu dans des couleurs filtrées en clair-obscur et les tapisseries florales fanées des années soixante-dix ajoutent à la mise en scène anachronique…
Brigitte reste au foyer : la naissance des jumeaux eut lieu lors de son apprentissage de préparatrice en pharmacie. Quinze années plus tard, œuvrer à satisfaire les besoins domestiques constitue son quotidien.
Philippe , son mari, en raison de son caractère irascible , constituerait à lui seul une occupation à plein temps. Était-ce son destin ? La qualité de fille aînée de sept frères dans la fratrie Delors veut que sa famille la juge corvéable ; un profil besogneux s’inscrit : apparenté à ses gènes. Elle s’interdit toute question existentielle et son imaginaire se déprend de la monotonie au cœur d’histoires sentimentales par procuration. Des évasions romantiques qu’elle chérit. Elle les puise dans les revues « Nous Deux » ou les romans « Harlequin »… Brigitte éprouve une défiance vis-à-vis d’elle-même depuis seize ans maintenant. Les blessures à l’origine des suspicions restent gravées pour toujours…
– Enceinte ! Ça n’a rien de drôle ! Ce genre de farce ne m’amuse pas du tout !
– Ce n’est pas une blague Philippe … Oh non ! Pas du tout une plaisanterie !
– Tu as refusé le préservatif en préférant la pilule ! Madame la future pharmacienne a revendiqué son adhésion à la liberté de la femme…
– Oh ! Philippe … J’ai voulu suivre cette contraception, mais je n’ai pas osé en parler à maman. Et, mémé Delors m’a convaincue d’utiliser la méthode Ogino : plus naturelle !
– Bon Dieu ! Dites-moi que je vais me réveiller de ce cauchemar ! « Madame » prend conseil auprès de son aïeule qui compte une marmaille de sept gamins ! Tu as bousillé nos vies… Je te réputais digne de circonspection… Putain ! Mais quel con !
– Je te supplie de me pardonner…
– … Oh ! Si tu as peur que je te plaque, tu peux rassurer ta tête de piaf ! Avorter est un crime, devenir une fille mère relève de la honte ! Nous allons nous marier illico ! Mais entends-le bien une fois pour toutes, ma confiance en toi est morte !
… Je me casse, j’ai besoin d’air !
« Philippe m’a mis devant les faits… Je ne peux m’en prendre qu’à moi ! Mon immaturité influera sur toute notre destinée… Quelle vaniteuse ! Je me présumais assez futée pour éviter la grossesse… Adieu à mon apprentissage de “préparatrice en pharmacie” ! Je m’imaginais avec joie, me vêtir de la blouse blanche ; le client me demanderait des conseils et il s’adresserait à moi avec respect… Je croyais contribuer à l’essor de l’officine ! Plus important qu’un rêve : je gagnais une victoire ! J’aurais oublié mon statut de servante au foyer… J’ai tout gâché ! Mon existence se déroulera telle que je l’ai connue depuis l’enfance à la maison ! »
… Après l’annonce, ils se marient en comité restreint dans leurs vêtements du dimanche. Leur vie à deux s’inscrit brève. Les jumeaux ont crié à deux heures d’intervalle cinq mois après !
Dès lors, Brigitte est durement mise à contribution et les trois premières années de Stéphane et Chloé l’ont convaincu de ne jamais oublier sa pilule contraceptive.
Philippe a concédé toute son énergie à son travail et il a réussi à obtenir le poste convoité de cadre dans son entreprise au détriment de ses proches… Ses colères fleurissent comme les amandiers au printemps.
Le caractère farouche du couple a édifié des murs de grande solitude dans leur demeure. Brigitte égare le semblant d’insouciance de sa jeunesse. Ils ne reçoivent aucun convive ; Brigitte ne compte pas une amie. Elle s’ennuie et brique la maison pour éviter les ruminations. Elle s’évertue aussi à éloigner les jumeaux au passage de leur père. Taiseuse, elle ne s’autorise aucune quête et refuse les états d’âme… « Nos ressources proviennent de Philippe ! Je m’en prends à moi seule !… Je suis née insatisfaite, le travail ne changerait pas la donne ! Dans notre configuration : bosser relèverait de l’incohérence : ma paie s’évaporerait en garde d’enfants… Philippe sait leur inculquer les bons principes ; je ne les instruirais pas bien… Je perçois l’insignifiance des jours qui défilent dans un sentiment de solitude idiot…
Maman disait que la femme est l’étoile du foyer… Certainement , mais alors, je suis l’hypothétique naine noire, qui n’émet plus de lumière visible.
Je n’intéresse personne avec les fadaises qui égaient ma vie ; chaque jour révèle mon désert intérieur… Arriverai -je, un jour, à oublier mes états d’âme puérils ? »
… Les Martin donnent l’apparence d’une famille discrète, mais c’est une cellule blindée. Stéphane et Chloé cultivent plus ou moins un sentiment de vide. Chez les Martin , on multiplie les non-dits préjudiciables. Les jumeaux appliquent les consignes parentales sans pouvoir contester… Les transmissions directives du père installent une insécurité affective qui ne se résout pas à l’extérieur. Et comme l’art de la communication ne figure pas au programme scolaire les enfants Martin doivent apprendre seuls ou au gré de leurs spéculations fraternelles, à discerner le bien du mal pour développer une philosophie de vie éclairée.
Les élans du cœur pour les jumeaux et leur mère sont brimés, ils sont inhibés et les tendresses s’étiolent du manque de piété filiale, de joie et d’amour.

L ES JUMEAUX
Stéphane affiche une taille et un poids supérieurs à ceux de ses camarades du même âge. Sa physionomie sort des critères courants de la beauté : il possède un charme indéniable… On remarque son front haut, ses pommettes saillantes, son nez busqué, son menton volontaire, fendu, et enfin la couleur de ses yeux pailletés : elle mixe la châtaigne et sa bogue… Pourtant Stéphane ne s’accepte pas. Il ignore son physique avantageux, Stéphane souffre et ressasse les blessures infligées par sa relation paternelle. Des plaies aux dommages psychologiques ; elles gangrènent en tourments insidieux et distillent le mal de vivre au moment délicat de la période de l’adolescence …
– Pff ! un bon père aime les enfants…
– Affirmatif ! Mais n’oublie pas notre force d’être nés jumeaux !
– Oui… Mais ç’aurait été mieux si tu étais un garçon.
« … L e seum me terrasse quand Steph passe en boucles le vieux CD de Maxime le Forestier “ Toi le frère que je n’ai jamais eu”. La sœur du chanteur a dû, elle aussi, être blasée. J’attends avec impatience le jour où Steph me dira le lien singulier de la gémellité. Je ne lui en veux pas, il croit qu’un jumeau l’aiderait plus à affronter notre jeunesse nulle…
Mon ressenti, est semblable, nous déduisons un même constat !
… Steph refuse le dialogue sur notre enfance, je crains qu’il ne reproduise plus tard ce qui nous fait souffrir, en particulier le mépris de papa pour les femmes… »
– Un bon père m’aurait appris à connaître la nature, le nom des arbres, des champignons… On serait allé à la pêche ensemble… Il m’aurait montré les nœuds marins. J’aurais expérimenté la solidarité et l’entraide chez les éclaireurs… Nous irions en famille camper au lac de Slacou.
– Le blème c’est nous qui sommes arrivés comme un cheveu sur la soupe, Steph !
– Ça le regarde ! Rien ne l’autorise à me prendre comme bouc émissaire ! Et, la malchance me poursuit ! il a bien fallu que je me trouve là : au moment où il tenait madame Barnadou par le cou ! Et que le père aussi me remarque… Il s’est cru malin en me demandant de ne rien dire à maman ! Tu parles ! je ne lui aurais rien dit ! Maman porte la misère du monde sur ses épaules… Complètement ailleurs : la mère ! « L’image sans le son » : elle vit sans nous voir… Ah ! Ç’aurait été chouette si elle nous encourageait et nous protégeait ! Pff ! Pour couronner le tout, dès que j’ai partagé son secret, il est devenu en permanence agressif avec moi !
– Possible , Steph ! Mais essayons de nous démarquer et apprenons la tolérance : nous pourrons, peut-être, comprendre ce qui peut rendre un père aussi mauvais… S’est-il flingué les neurones en travaillant nuit et jour pour obtenir son fameux « statut-cadre » ?
– Putain ! il l’a ce foutu statut !
– Affirmatif ! mais en vérité, il manque de confiance en lui ; il s’est tué à apprendre tout le programme par cœur. Tu te remémores quand il récitait un tas de formules chiantes… Il refusait même de sortir s’aérer !
– Je l’admets ! N’empêche, rappelle-toi la journée pourrie quand il nous a conduits chez grand-mère Delors !
– Oh ! Ça oui, je me souviens…
– … Quelqu’un l’aura surpris comme moi ! Ou était-ce maman ? Toujours est-il que le mercredi nous survenions chez l’aïeule sans prévenir : il voulait se débarrasser de nous !
Chloé affiche une moue contrite… Mais comment rendre légère cette conversation ?
– Oh ! À fond ! Tu revois aussi la tête épouvantée de mémé quand ils lui ont annoncé qu’ils avaient l’intention de divorcer et qu’ils lui ont, l’un et l’autre, demandé de nous garder !
– Tu parles ! Ils espéraient retrouver l’insouciance en nous effaçant du tableau ! Maman prétextait reprendre ses études ce qui l’empêchait de s’occuper de nous ; et papa : il hurlait… « Un homme, un VRAI n’exerce pas un job de nurse ! »
– C’est juste Steph ! Mettre des enfants au monde, (pour la plupart) constitue la facilité. La complication reste de devenir des parents dignes de ce nom… Ceux-là ne cherchent pas à se débarrasser de leur progéniture !
– On est sur la même longueur d’onde frangine ! Et si la mémé Delors les a conciliés, ça n’était pas de la sollicitude à leur égard… Elle ne voulait surtout pas nous récupérer !
… En tout cas, j’adorerais apprendre qu’ils ne sont pas mes ascendants… Au moins lui… Vivre en famille d’accueil… Vierge des étiquettes données par papa : je pourrais recommencer ma vie !
– Hé ! Frater : tu m’oublies ! Pourtant, nous sommes plus unis que les autres frères et sœurs !
– Merci frangine… Bah ! Ça n’est rien, Chlo … Un vieux coup de blues !
– Si tu le dis… Mais , pour éviter de voir tout en noir, je connais un moyen salvateur ! J’étudie les écrits de Françoise Dolto et Jacques Lacan . Ces « psys » développent les droits des enfants et l’épanouissement psychoaffectif. C’est hyper instructif ! Génial … Dolto est à l’origine de ce qu’elle nomme : le « complexe du homard » ; ça définit ce que nous ressentons durant notre adolescence. Avant l’âge adulte, elle veut dire que nous changeons de carapaces et elle explique l’impact de nos ascendants dans la façon dont nous abordons et vivons cette période ! Si , comme papa, la parentèle ruina la jeunesse de leurs descendants et détériora leur croissance : un manque de confiance leur colle à la peau et influe sur leurs pensées !
– Arrête Chlo ! Tu te prends pour une « psy » ! Ou quoi ?
– Merde Steph ! Tu te trompes ! Les insultes agissent comme de vraies cellules malignes, elles se multiplient et se répandent, fielleuses. Celles-ci provoquent des pathologies diverses, voire très graves, à l’âge adulte !
– Stop, je te dis, frangine ! Ces bouquins, ce sont des lectures de filles !
– Pas du tout ! Simplement, je rejette le sceau paternel implacable… Pourtant, avant d’ouvrir ma réflexion, j’aurais donné ma vie pour papa ! Il était mon Dieu, la vérité incarnée malgré ses propos cruels. Souvent, il me faisait beaucoup de peine sans que je confisque sa parole. Et puis stop ! Il s’est montré trop mauvais avec toi ! Depuis pas mal de temps, il a perdu son aura.
– Bah, ne t’inquiète pas pour moi ! Je le méprise, et je le nargue en mettant le Bronx à l’école.
– Oh ! Steph gaffe ! j’ai vu Jeff : le conseil veut ta peau !
– On avisera !… Le truc bien relou reste de ne compter aucun ami ! Un jour, j’ai cru gagner quelques frères : la classe entière m’acclamait… J’y étais allé à l’épate, j’avalai des vers de terre vivants, j’écrasai et j’ingérai des grosses limaces ! Dans le bus, j’étais seul à tenir le pari ! Pff !
– Ah dégueu… Combien tu sembles malheureux pour en arriver là !
– Je n’ai peur de rien, sœurette ! Par contre, je connus une gloire très éphémère ! À l’épreuve de natation, une crampe me stoppait net et je ne finis pas mes bassins… Ils m’ont remisé aux oubliettes, ils ne contemplaient que Jeff , le vainqueur à la compétition. Et bien sûr, c’est encore Jeff qui a obtenu le plus de voix pour nous représenter lors des conseils de classe ! Pff ! Tous les élèves me voient comme papa : « fumiste », « hâbleur », « perdant »…
Le regard de Steph gagne l’horizon. Les larmes perlent les yeux de Chloé qui cogite… « Steph bénéficie de plus de liberté en sa qualité de garçon… Mais l’opprobre de Steph ! Les remarques cinglantes du notre père… Il le dénigre en tout ! »
– … Oh ! Chlo , cette troisième devient la pire année ! Papa m’exaspère tout le temps… J’entends son monologue sur « SAC À VIN » et ses deux enfants prodiges qu’il ne mérite pas… « Ce sont des surdoués EUX ! Leur ivrogne de père bénéficie de bourses LUI !… Plus tard, ces gamins occuperont des postes haut placés : EUX … Qui sait, le garçon sera-t-il notre futur Président de la République ? Saloperie de transmission génétique ! Cet alcoolique invétéré engendre deux rejetons aux syndromes d’Asperger ! » Pff ! L’envie de papa le pousse à jalouser les enfants malades de ce type ! Notre normalité l’incite à nous qualifier de tarés !
– On se moque de ses divagations Steph ! Fais comme moi et essaie de passer à travers les gouttes… À l’école, je ne suis pas la fille studieuse qu’ils croient. Je ne bûche que les matières que j’aime ! Et puis, je n’apprends pas par cœur, d’abord c’est très difficile pour moi et puis, ânonner n’est pas comprendre ! Tous semblent méconnaître la plus grande force qui soit. Entends-le Steph : elle gît en une volonté implacable. Travaille ta détermination : elle permet de tout maîtriser… Moi aussi j’appréhende notre père qui me définit ingrate et stupide, mais je cache ma peine et il ignore combien ça me touche ; et puis, je jure de ne jamais devenir l’adulte telle qu’il caractérise l’adolescente. Notre « JE » : EXISTE !… Et, le tien comme le mien !
– … Eh bien ! Tu me laisses sans voix toi !
– Oh ! Je lutte comme je peux, mais il n’empêche pas que j’aie hâte d’arriver à la majorité pour fuir. Je languis de me trouver à l’abri des sarcasmes et de la morosité de notre enfance.
– Ça sera dans une éternité ça !
– Ne crois pas ! Trois Noëls et nous fêterons l’âge légal de notre qualité d’adulte comme nous le souhaiterons ! Nous devons nous préparer dès maintenant à réaliser nos rêves… Moi, plus tard, je prodiguerai des soins en blouse blanche… Ça fait fantasmer les hommes et ils s’agglutineront comme des mouches !
– Tais-toi, Chlo ! Tranquille, tu programmes un avenir de « pute » !
– Pas du tout ! Laisse-moi finir ! Arrête Steph !
Je cultiverai une vie dans la tolérance, la considération et la joie que nous ne connaissons pas ; j’établirai une relation affectueuse, auprès de qui je vibrerai et je l’entourerai d’amour… Lui également, il me protègera, m’honorera et me respectera !
– Bah ! finalement, tu sembles avoir bien programmé ton devenir… Après tout, ça te regarde Chlo !
… Moi aussi même si ça me paraît bien trop loin j’ai mon idée pour plus tard ! Charles - Édouard m’a promis que la communauté chrétienne m’ouvrira grand ses portes ! Tu te souviens de Charles - Édouard !
– Le prénom me parle, mais…
– Un blond aux cheveux bouclés…
– Ah ! Je le visualise maintenant que tu as évoqué sa figure d’angelot !
– Oui, il ressemblait à un esprit céleste ! Tu l’oubliais parce qu’il côtoyait « Notre - Dame du Verdelais » !
– Ah ! Je me rappelle : il avait droit au « privé » ! Papa dit toujours que ces écoles concernent les cancres aux parents riches…
– Pff ! n’oublie pas qu’on surnomme papa « Picsou » ! Charles - Édouard allait dans une institution différente : tout à fait géniale ! Ils restent en marge de l’éducation nationale et ils établissent leurs propres programmes ; les professeurs épargnent à leurs élèves, plein de passages de notre histoire inutiles pour notre avenir !
– Ah ! Trop la classe !
– ÉNORME ! je te dis ! On instruisait à Charles - Édouard des évènements grâce à un magazine appelé Clovis : à l’aide de Charles - Édouard , je connais l’origine de l’islam !
– … Ah !
– Vois : ça remonte au VIIe siècle en Arabie …
Un pèlerin prénommé Mahomet , accompagné de sa femme juive, promulguait le culte d ’Allah et encourageait la guerre sainte . Il créa cette religion en copiant la bible. C’est comme ça que des Arabes fanatisés envahirent l’Afrique du Nord. Ils détruisirent toutes les traces de notre civilisation chrétienne. Heureusement, en 732, Charles Martel délivra les fidèles de l’esclavage auquel les soumettaient les musulmans !
… Une race à part ces fils de putes qui vénèrent Allah !
– Oh là, là ! Je n’aime pas quand tu parles comme ça ! À mon avis, tu amalgames Steph ! Sais -tu ce que devient Charles Édouard ?
– Bah, non ! Après la primaire, sa famille déménageait sans que Charles Édouard m’avertisse. Bien avant de partir son père ne voulait pas qu’il me voie !
– Pas grave ! Ce garçon Steph : avec papa jamais tu ne pouvais le fréquenter…
– Bah ! Peut-être ! De toute façon, cette école exigeait une discipline sportive que je n’aurai pas endurée… Je souffre de partout au moindre effort !
– … Pas besoin d’être médecin pour t’annoncer que ce sont des douleurs liées à la croissance ! Tu pousses comme une asperge… Tu dépasses toujours tout le monde Steph !
– J’espère ! En tout cas, quand ces douleurs articulaires n’empêtreront plus mes mouvements : j’aspire à acquérir l’esprit de lutte ; je travaillerai dur à sécher mon corps comme les cyclistes. Concernant ton choix de légume, reconnaît que la comparaison est loufoque : regarde la graisse autour de ma ceinture !
– … Tu es looké ! Arrête de t’inférioriser !
Et en attendant : gaffe, d’après les échos du conseil de classe, ça risque de te faire du mal au matricule !
– Pff ! Ce ne sera pas pire que le jour où papa m’avait vu payer des bonbons avec un billet de dix du porte-monnaie !… Souviens -toi de sa réaction ! Des coups de pieds à l’aveugle, j’ai cru y perdre la peau ! Heureusement , quand il me frappait mon nez se mit à saigner et il eut la conscience d’un danger : il arrêta net et il déguerpit…
– La peur de ma vie : Steph ! Je me rappelle surtout l’après-souper ! Il te tirait par le bras jusqu’à la salle de bain et quand tu en ressortis : ton crâne brillait de nudité ! Ensuite, les camarades de notre classe me demandaient discrètement si tu souffrais d’un cancer… Comme Marjorie …
– Dire que les médias qualifient notre époque : de celle « de l’enfant roi »… Quelle ironie du sort !
Je l’entends encore… « En attendant que ta tignasse pousse, tu assimileras dans ta caboche d’attardé que l’on ne vole ni son père ni sa mère ! Dégage de ma vue… Têtes de nœud… Tu resteras toute ta vie de la race de perdants ! »

Chloé – comme Stéphane – dépasse les filles de son âge en hauteur, mais au contraire de Steph , sa silhouette filiforme frôle la maigreur. Elle subit un problème face à l’alimentation : à force de vouloir se maîtriser. Le contrôle devient son leitmotiv et cette rengaine s’accentue depuis sa puberté. Les insultes parentales à l’encontre de son frère ont déclenché cette obsession : peut-être la crainte de subir des insultes comparables ? À quinze ans, elle présente un indice de masse corporelle inférieur à la norme ; elle souffre d’une anorexie mentale… Avec sa silhouette, elle eut pu envisager le mannequinat. Chloé agit comme un élément attractif pour les regards : ils remarquent le V de son menton assorti de ses yeux bridés : et toujours, ils l’interrogent sur des origines asiatiques (qu’elle n’a pas).

Ils vont avoir quinze ans et ce sont deux enfants malheureux inquiets.
C HANGEMENT DE VIE POUR LES JUMEAUX
Les jumeaux n’aggravent pas la réalité. Philippe Martin apprécie des dimanches houleux et tempétueux. Aujourd’hui avec les registres scolaires de fin d’années et leur déclinaison en un copier-coller habituel Philippe va pouvoir donner libre cours à sa liesse.
Sadique, il met sa véhémence de côté et la réserve en premier dessert !

– « Chloé se donne les possibilités. Élève appliquée et volontaire. Dois poursuivre ses efforts. Encouragements. Moyenne générale 13,20/20. »
Je ne peux pas t’offrir des neurones ! Souhaitons que tu trouves un brave type qui veuille de toi ! Mais cette denrée d’hommes devient rare et ton physique n’arrange pas tes affaires ! Joseph m’a dit qu’il t’accepte pour la livraison de ses clients trop dépendants pour se rendre à la boulangerie ; il te dédommagera… Au moins, tu possèdes une qualité indéniable, tu vas de l’avant : toi !
… Et maintenant, voyons ce qu’il apparaît pour notre génie !
« Stéphane doit enfin comprendre que l’école n’est pas un lieu pour désattrister ses camarades. Les mises en garde n’ont pas servi. De réelles facultés intellectuelles inexploitées. Les absences lors des contrôles en gymnastique ne permettent pas d’évaluation… Refus du passage en troisième en demi-pension, un encadrement rigoureux s’avère indispensable. Possibilité pour Stéphane d’intégrer l’internat. Moyenne générale 12,5/20. »
Sous l’effet de la colère, le sang n’alimente plus la figure de Philippe devenu blanc comme un mort. Pourtant, sa tyrannie lui permet de cracher son pire venin…
– … Qu’est-ce qui m’a donné une tourbe pareille ? Hors de ma vue incapable ! Oublie le dessert ! Tu ne devrais pas dépérir pour autant… Nul ne mérite : une telle engeance… File dans ta chambre avant que je t’en colle une ! « Minable » !… D’ailleurs non, reste ! Tu débarrasseras la table et tu laveras la vaisselle… Ta sœur l’essuiera : un petit entrainement pour vos futures carrières professionnelles !
Une atmosphère d’oppression émane des ruminations de Stéphane … « Je réparerai mon enfance, plus tard je ne m’écraserait pas sous la botte d’un supérieur hiérarchique ! Tu n’as pas su réaliser tes prestiges et tu te venges sur moi… Paraître est ta préoccupation essentielle ! Et puis, tu accordes plus de crédit aux imbéciles avec lesquels tu travailles qu’à ton propre fils ! Quand j’ai emprunté son scooter, ton collègue est accouru pour dire que je l’avais volé ! Tu l’as cru, et tu as joué le caïd : le daron offensé par son successeur parasite ! Trop facile de s’en prendre à son enfant, il n’a pas le droit de riposter ! Ta correction m’avait presque conduit à l’hôpital… Comme ça ne te suffisait pas, afin que je me souvienne de la leçon : le soir, tu m’avais rasé la tête… La deuxième fois durant ma 4e… tous se moquaient de moi ! Est -ce bon d’exister ? Je me sens tellement seul !
… Maudit Rachid ! Tu me manques, Ben ! Tu étais mon ami ! Jamais un être vivant n’occupera ta place !
Je n’oublie pas Chloé , mais avec un frère, ça serait mieux ! »
Évoluer en ce lieu dégrade… Aucune plante n’y survit. Quatre figurants : un père maltraitant, une mère taiseuse et deux adolescents à la dérive… Les jumeaux cherchent désespérément à établir des plans pour qu’au détour de l’âge adulte, leur existence ne ressemble en rien à la parodie de leur vie familiale.
D E F ADO
Simultanément, et au cœur de la couronne prisée de Clarmont le foyer de Fado , évolue au sein d’un cadre fascinant. Un chemin privé donne accès à un havre de grâce… L’ascension commence dans un décor de chênes verts et d’épineux de part et d’autre : un paysage provençal. Puis au détour d’une courbe, la voie s’étrique, le macadam devient rocaille et elle est cernée de ceintures colorées au style irlandais avec leurs haies de fuchsias de Magellan . Le sommet culmine en un vaste plateau. Il révèle le domaine en forme de L . Les ouvertures de la bâtisse la plus imposante de la propriété dévoilent par de larges baies vitrées une vue panoramique sur la campagne alentour. Le pavillon plus étroit de la petite partie du L camoufle ses habitants, car ses fenêtres donnent uniquement à l’arrière, vers l’étendue verdoyante et diversifiée… Le parc ressemble à un jardin anglais par son désordre organisé et tellement charmant ! Des plantations comestibles côtoient l’élégant massif d’agrément en toute impunité. On identifie aussi un décor bucolique avec un grand bassin aquatique où de frêles libellules voltigent au-dessus des carpes koïs chamarrées à moitié soustraites par des nénuphars ancestraux aux fleurs définitivement éphémères.
Enfin, aux tréfonds on discerne une dépendance de pierres sèches et blanches presque recouvertes de lierre.
… La résidence de la famille est un véritable éden !
L E BULLETIN SCOLAIRE DE L ARA - L EÏLA
Les lieux communiquent leur état de grâce à ses habitants…
– Lara - Leïla : viens nous voir !
– J’arrive !
Lara - Leïla du haut de son mètre cinquante, pointe son joli minois piqueté de taches de rousseur, auréolé de ses cheveux blond vénitien, ondulés et relevés en queue de cheval. Ses lèvres charnues et sa bouille ronde accentuent l’apparence enfantine ; et à quatorze ans, l’adolescente, en paraît onze…
– Nous te félicitons pour tes bons résultats scolaires ! Ta maman et moi avons pensé à t’offrir des cours de piano pour te récompenser ; est-ce que ça te plairait ?
Lara - Leïla réplique perplexe…
– Oh ! Mais ils ne m’ont pas gardé au conservatoire… J’aurais adoré, mais ils vous ont interpellés dès le premier jour pour vous dire qu’ils ne pouvaient m’accepter ; pire : que vous devriez m’emmener consulter un ORL ! Ils ne peuvent accueillir que les meilleurs…
– Crois-tu que nous aurions oublié ?
– Ça n’est pas la fin de la musique !
– Ni des cours individuels !
– Peu importe si quelqu’un s’épanouit sans espérer devenir un grand virtuose !
– Tous devraient pouvoir s’assouvir à travers un hobby !
L’adolescente attrape la main de ses parents et elle les entraîne dans une danse…
– Oyez ! Brave public ! Voyez la ronde des gens heureux ! Nous incarnons la communion de nos corps et de nos esprits au diapason.
Oh ! merci ! Quelle joie que vous m’offriez des cours de musique !
Lara - Leïla déclame, le regard, espiègle et volontaire ; elle ne perd pas un centimètre de sa hauteur en se tenant aussi droite qu’un I. Elle enlace tendrement ses parents et son discours contraste avec la gamine qu’elle paraît…
– Le ciel est loué : vous connaissez mes désirs sans que je les formule, vous allez au-devant des bonnes décisions et c’est fabuleux de parler de tout avec vous !
Jean et Hélène se regardent béats après la déclaration…
– … C’est notre supériorité, ma chérie ! L’homme utilise la communication alors que les animaux usent de leur instinct… Papa et moi savions ta déception pour le conservatoire, le problème est réglé ! Tu recevras des cours de solfège, puis de piano à la maison !
– Je ne peux que te confirmer les propos de maman et te remercier pour les joies que tu ne cesses de nous apporter !
– Oh ! Je prie de toutes les forces pour que nous restions unis toute l’éternité !

Une cellule familiale prospère. Hélène et Jean : attentifs, ils s’instruisent « … Les déceptions et les échecs apprennent l’empathie. La confiance en soi s’acquiert de bonne heure… » Ils catalysent leur bienveillance généreuse : ils offrent à leur fille la possibilité d’un hobby pour une vie plus riche. Par ailleurs, ils utilisent des subterfuges pour pallier l’inhibition de Lara - Leïla : ils savent que ses camarades d’école la surnomment Lilli (diminutif de lilliputienne) à cause de sa taille . Ainsi, Hélène et Jean vantent les personnalités ou célébrités en vogue : petites… Ils placent un crible de tolérance devant son regard !
– Le discours va au-delà de la hauteur, il démontre l’agrément de la diversité {6} ! La richesse de l’homme passe par ses dissimilitudes. Tu ne dois pas rire ou te moquer du physique d’autrui ! Ce sont des attaques stériles… Les palettes des éclairages de l’être vivant dévoilent un panel de variations incroyables. Les physionomies diffèrent avec les conditions climatiques. Si nous nous transformions tous semblables : avec les mêmes couleurs d’yeux, de peau ou cheveux ; nos regards s’affligeraient de lassitude !
… La petite famille évolue prospère, épanouie, elle profite d’une vie simple. À seulement sept ans : Lara - Leïla sait que tous n’ont pas sa chance…
« Serai -je élue pour une destinée d’un bonheur indécent ? S’il venait à m’échapper, je mettrais tout en œuvre pour le rattraper

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