Le sceau de l’aigle
139 pages
Français

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Le sceau de l’aigle , livre ebook

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Description

« Qu’est-ce que je fais là ? »
Confuse, une jeune femme se réveille sur une plage de Port-Blanc.
Alors qu’elle est recueillie au manoir Iollan, fief d’une famille d’exilés irlandais, ses nuits sont perturbées par une voix. Schizophrénie ?
Quelques jours plus tard, elle se fait kidnapper sur le chemin du domaine, allongeant ainsi la liste des portées disparues. Le maître des lieux, Shane Iollan, son valet et Erwin, le pilote d’un vieux coucou, vont tout mettre en œuvre pour la retrouver.
Cette aventure se déroule dans l’atmosphère iodée de la Bretagne et au cœur des paysages sauvages aux reliefs nappés des roses de la mer d’Irlande du Sud.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 25 janvier 2019
Nombre de lectures 134
EAN13 9782370116468
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0000€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Le sceau de l’aigle

Brune-El



© Éditions Hélène Jacob, 2018. Collection Fantastique . Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-646-8
Merci à tous ces lecteurs anonymes qui ont commenté les premières publications sur les forums.
Merci à tous ceux qui me suivent depuis La lune cendrée .
Un merci particulier aux Éditions Hélène Jacob d’avoir accepté la réédition de ce second livre.
Savoir, c’est se souvenir.
Aristote
Prologue


Au loin, mouettes et cormorans accompagnaient, dans un ballet harmonieux, le retour d’un chalutier essoufflé et crachoteux.
Un couple d’employés municipaux peu ordinaire nettoyait l’une des plages de Port-Blanc en Bretagne : un cheval de trait gris rouanné tirait une charrette pendant que son meneur, pieds nus, pantalon retroussé jusqu’à la naissance des cuisses, marchait à côté, harponnait et balançait dans la carriole les détritus des baigneurs indélicats et les algues refoulées par la marée.
Assise sur le sable imprégné de rosée, les jambes repliées et le menton sur les genoux, une jeune femme observait ce tableau vivant parfumé d’une odeur marine et, contemplative, s’y attardait. Dans ses yeux noirs, rivés sur l’immensité bleue, le reflet des vagues ondulait et ses cheveux bruns dansaient au vent.
« Kié, kié », ce cri ténu et sifflant d’un oiseau détourna son attention. Elle leva la tête. L’ombre imposante d’un aigle royal l’enroba tout entière. Désorientée, elle trouva normale la présence de ce rapace au-dessus des flots, mais pas la sienne sur cette plage.
Qu’est-ce que je fais là ?
Comme tracée au pinceau par un artiste peintre, la ligne d’horizon séparait le ciel et la mer, chamarrés des tons flamboyants du lever de soleil, d’un trait fin et noir. Cependant, l’atmosphère restait fraîche et ne réchauffait pas encore le corps transi de la jeune femme. Elle se leva et regarda sa tenue humide et froissée.
1


À deux kilomètres de là, le manoir Iollan, pittoresque bâtisse du XIX e siècle, s’éveillait. Une enfilade de dix fenêtres couvrait la façade sud en granit, et un escalier de pierre arrondi, bordé d’hortensias roses, cernait l’entrée.
En face, séparé par un parc et dissimulé par une haute haie de charmilles, il y avait le haras où était élevé le cheval de l’Erin, croisement d’un trait avec un pur-sang anglais : le Hunter.
Dans la grande salle, Mog le majordome, silhouette longiligne toujours vêtue de noir, dressait la table. Avec son faciès balafré et ses cheveux tirés en arrière, il n’avait rien du profil ordinaire d’un valet, mais plutôt celui d’un rebelle. Son regard sombre et perçant n’inspirait pas la sympathie. Au service des Iollan depuis de nombreuses années, il avait tenu à les suivre jusqu’en Bretagne après leur départ d’Irlande.
Eilish Iollan n’affectionnait pas particulièrement les chevaux et avait choisi de s’en éloigner à la mort tragique de son mari. Des années plus tard, la disparition mystérieuse de sa fille, Caitlyn, l’avait profondément attristée et elle avait cédé en totalité la direction du haras à son fils Shane. Ainsi pouvait-elle voyager aux quatre coins du monde.
Au premier étage, il achevait de raser les derniers poils de sa barbe rousse naissante, vestige de ses origines irlandaises. D’une main experte, passée dans ses cheveux bruns aux reflets cuivrés humides, il les dompta dans un savant décoiffé. D’épais sourcils bien dessinés ombraient ses yeux bleu gris.
Des pas sur le plancher de la chambre. Nul besoin de se retourner. Pour la énième fois, il allait devoir repousser les avances de Cordelia. Il la vit dans le miroir et fit volte-face.
Elle était très belle et en avait conscience. Shane restait de marbre devant ses traits réguliers, les pommettes hautes parsemées de taches de rousseur, les lèvres fines toujours soulignées du même rouge intense que les ongles des mains. D’un mouvement de tête, elle faisait onduler ses longues boucles auburn naturelles, telles des reptations.
— Quand comprendras-tu que tout est fini ? Tu as choisi…
Les pupilles dilatées et noircies par la colère, elle l’interrompit.
— Non, c’est toi qui as voulu ce divorce.
Shane la toisa et, d’un ton aux accents amers, répondit :
— Je n’allais pas rester marié à une femme inconstante. Notre couple paradait en public, dans l’intimité, qu’en était-il ?
Décontenancée, Cordelia mit les mains dans le dos, s’appuya contre la vasque, le contempla et soupira. Elle ne pouvait se résoudre à laisser filer ce bel Irlandais rencontré quatre ans plus tôt.
Shane avait découvert l’infidélité de son épouse, qui s’affichait sans retenue avec un entraîneur de chevaux de course à la réputation sulfureuse. La lourde responsabilité du haras imposait de nombreuses heures de travail, déplacements et autres contraintes dans de lointains pays. Au début, celle-ci l’accompagnait, puis s’était vite lassée. Il se sentait coupable de l’échec de leur mariage. En partie seulement, car sans doute ne l’aimait-elle pas suffisamment pour le suivre au bout du monde.
Elle avait accepté le divorce et l’interdiction de reconquérir son ex. Clause qu’elle ne respectait pas toujours. À cette condition, elle s’était vu attribuer gracieusement, et pour plusieurs mois, un appartement au sein du manoir ; ce qui lui permettait de prendre son temps pour en chercher un autre, et elle ne s’y empressait pas.
Sans lui accorder un regard, Shane sortit de la salle de bains et descendit, sous l’œil figé bienveillant de ses ancêtres, le large escalier de bois.
À son entrée dans la grande salle, Mog le salua d’un bonjour amical. Shane répondit sur le même ton et s’assit au bout de la table. Il prit Le Télégramme , le déplia et parcourut la une.
— Encore un acte de vandalisme ! constata-t-il.
Il replia les feuillets, les reposa et se versa du café.
Cordelia entra et s’assit, comme chaque matin, à la droite de son ex-conjoint. Son parfum chypré, qui se mariait mal à l’arôme de l’arabica, remplit la pièce.
— Bonjour ! Merci, ponctua-t-elle quand Mog eut posé un bol devant elle.
Ce dernier répondit et se retira discrètement.
Shane téléphona à Pilib, le palefrenier, afin qu’il mette sa monture en box, un frison acheté sur un coup de tête. Rien de commun avec les chevaux de son élevage, mais il avait craqué devant sa robe d’ébène et ses crins démesurément longs.
Il acheva son petit déjeuner, s’enferma dans son bureau pour lire et répondre aux mails urgents et, quand il en ressortit, une demi-heure plus tard, donna ses consignes au majordome. Il traversa le parc, longea la haie de lavandes odorantes d’où s’échappaient, malgré l’heure matinale, des butineuses dérangées en plein travail. Au milieu de la pelouse trônait un magnifique châtaigner plus que centenaire, autour duquel un banc de bois s’enroulait. Pour rallier les bâtiments agricoles, Shane franchit le patio taillé dans les charmilles.
Pilib s’activait à curer un box avec le mini-tracteur, un Bobcat. Il devait panser les quinze poulinières, conduire au pré celles qui étaient suitées et entretenir quatre chevaux en pension. Lorsqu’il vit son employeur, il lui rappela que la stagiaire, embauchée pour le seconder, n’avait jamais donné de nouvelles. Le haras n’était pas très grand, pourtant le travail ne manquait pas.
— Appelle Mog et dis-lui de régler ce problème.
— Bien, M’sieur, acquiesça avec respect le jeune garçon.
L’employé, tout juste 18 ans, ne pouvait renier ses origines irlandaises, avec ses cheveux roux hirsutes et ses joues couperosées. Il avait délaissé l’élevage familial de Blackface , moutons à tête noire, pour perfectionner son français en Bretagne, mais surtout assouvir sa passion des chevaux.
Faolan attendait sans broncher dans son box. Shane accrocha la longe à la boucle du licol et sortit l’animal qu’il attacha à un anneau dans le couloir. Seule sa robe frémissait par intermittence lorsqu’une mouche l’effleurait. Son maître empoigna l’étrille et commença le pansage. Il bascula la longue crinière du côté opposé afin de brosser l’encolure. Sauf en cas d’incapacité ou d’absence prolongée, Shane ne permettait à quiconque de lui voler ce moment privilégié. Il cura les pieds et harnacha le cheval.
À la longe, il guida Faolan jusqu’à l’entrée du domaine, monta souplement et ils partirent d’un pas tranquille. Une fois l’animal échauffé, Shane serra les jambes. Un petit trot enlevé et cadencé les amena au chemin de sable.
La piste empruntée conduisait aux plages de La-sentinelle-le-voleur et de Rochanic. Il pressa les talons contre les flancs et Faolan s’élança au galop pour traverser l’anse formée par les marées.
Crinière de jais et cheveux se mêlèrent dans une vague ondulante et gracieuse.
À cette heure matinale, pas de téléphone, pas d’ex-femme. Ni même de touristes à la peau blafarde en ce début d’été. Le cavalier affectionnait ces rares moments de liberté totale, juste son cheval et lui, en complète osmose avec le paysage.
2


Comment j’ai atterri ici ?
La jeune femme n’arrivait pas à se remémorer la soirée et la nuit précédentes. Elle prit peur tout d’un coup.
Les grains de sable entre ses doigts lui parurent si désagréables qu’elle grinça des dents en frottant ses mains pour les éliminer. Elle chaussa les escarpins trouvés à côté d’elle, à demi enfouis, et s’avança, déséquilibrée par les talons, vers l’homme affairé à nettoyer. Au moment de le héler, le bruit d’un souffle fort et régulier se rapprocha dans son dos. Elle fit demi-tour et se retrouva face au cheval d’ébène qui pila à un mètre cinquante d’elle. Si près que l’air chaud expulsé par les naseaux de l’animal agita ses cheveux. Elle se déchaussa, leva la tête et jeta un regard plein de reproches au cavalier dont le sourire s’évanouit.
Shane passa sa jambe droite par-dessus la selle et sauta. Méfiante, elle recula. Il la dévisagea longuement, muet et stupéfié.
Se pourrait-il que ce soit elle ?
— Bonjour, excusez-moi si je vous ai affolée, je vous ai vue trop tard en contournant le bungalow des surveillants de plage et je n’ai pas pu dévier ma monture.
— Bonjour. On est où, ici ?
Son attitude et sa tenue insolite pour l’endroit, tailleur, jupe courte et chaussures à talons, intriguèrent Shane.
— Vous n’en avez pas une vague idée ? À Port-Blanc.
— Ce nom ne me dit rien. C’est où, exactement ?
— En Bretagne.
— Je ne crois pas être déjà venue ici.
Inquiète, elle scruta la ligne d’horizon enflammée par le lever du soleil. Tout se bousculait dans sa tête. Ses yeux hagards fixèrent intensément ceux du cavalier.
— J’habiterais en bord de mer ?
— Vous êtes perdue ? Dans cette tenue, vous n’avez pas l’air de quelqu’un qui s’apprête à se baigner.
— Sûrement.
Shane fronça les sourcils, surpris. Sa dégaine, avec ses habits de facture classique et chiffonnés de bonne qualité, n’était ni celle d’une droguée ni celle d’une alcoolique. Pas de piercing sur le visage, de bijoux aux doigts, au cou ou aux poignets. Ce qui l’inquiétait, c’était son état de confusion et son regard sans expression. L’inconnue trembla et avec ses bras enlaça sa poitrine.
Sans hésiter, il ôta son pull et lui tendit.
— Tenez.
D’un mouvement vif, elle happa le lainage et l’enfila par-dessus sa veste de tailleur. Shane l’observa discrètement. Les cheveux, les yeux, la finesse de la silhouette lui rappelaient douloureusement sa petite sœur. Il scruta la cheville gauche. Pas d’hippocampe tatoué, ce n’était pas Caitlyn. Déçu, il soupira.
— Qu’est-ce que j’ai ? Pourquoi me regardez-vous ainsi ?
— J’ai cru, espéré, que vous pourriez être une personne que j’ai bien connue.
Si je ne suis pas elle… Alors qui suis-je ?
La faim la rappela à l’ordre par une contraction douloureuse de l’estomac.
— Quel jour sommes-nous ? Je mangerais bien quelque chose.
— Lundi. Vous n’avez ni sac ni portable ?
— Portable ?
— Téléphone portable, précisa-t-il.
Elle tendit les mains, paumes face au ciel, et haussa les épaules.
— Avez-vous bougé ?
— Oui, je me suis réveillée plus loin. Là.
Toutefois, lorsque Shane avança jusqu’à l’endroit désigné, elle hésita et préféra l’attendre. Il fouilla le sable sans rien trouver puis revint et l’étudia plus scrupuleusement. Ses vêtements n’étaient ni déchirés ni tachés, et pas de blessures apparentes.
— Avez-vous été agressée ?
— …
— Comment vous appelez-vous ?
La tête de la jeune femme oscilla de gauche à droite et les longues mèches brunes, balayées par le vent, cachèrent son visage. D’un revers de la main, elle les chassa. Ses yeux, maintenant, reflétaient l’angoisse.
Dépité, Shane guigna le cantonnier et sa carriole s’éloignant au trot. Il lui aurait bien confié cette sirène. Il le héla, le vent et le bruit des roues sur le sable couvraient à coup sûr sa voix, car le garçon ne se retourna pas.
Il sortit son téléphone, le ralluma et composa un numéro.
— Vous appelez qui ?
— À la gendarmerie. Je ne peux décemment pas vous abandonner ici.
— Mais… pourquoi ?
— Il est de mon devoir de les prévenir, bien sûr !
Il la dévisagea ; elle était transie de froid, de peur, la faim au ventre, et il eut pitié d’elle. Il informerait les autorités plus tard. Ses pensées s’égarèrent vers Caitlyn, sa petite sœur.
— Je vous propose de vous emmener chez moi et lorsque vous aurez déjeuné, je vous conduirai à l’hôpital. J’ai un ami qui y travaille. Ça vous va ?
Elle fronça les sourcils et hocha la tête.
Il promena à nouveau ses doigts sur le clavier de son portable et appela cette fois le manoir. À l’instant où le valet décrocha, Shane entendit le cri d’un oiseau. Il leva les yeux, remarqua l’aigle et s’étonna d’en voir un ici.
— Peux-tu me retrouver sur la plage, je serai à la hauteur de l’école de surf.
— Un problème avec votre cheval ? Dois-je atteler le van ?
— Non. Seulement la voiture. Fais vite.
Il raccrocha, rangea son portable dans la poche de sa chemise et reprit les brides de sa monture.
— Venez, nous allons attendre la voiture près de la route.
Le cavalier guida Faolan. L’inconnue les suivit, plusieurs pas en arrière. Ils marchèrent sur le sable et gagnèrent le trottoir. Shane s’assit sur un banc de bois patiné par les embruns et tapota la place à côté de lui pour l’inviter à faire de même.
— Vous ne vous souvenez toujours pas de votre nom ?
— Non.
— Cela ne vous dérangera certainement pas si je vous appelle… Ailis, ce sera plus commode. En gaélique, ça veut dire lande et comme c’est là que je vous ai trouvée. Ah, au fait, je ne me suis pas présenté, je suis Shane Iollan.
— … Qu’est-ce qui m’arrive ?
— A priori , vous êtes amnésique, des examens médicaux le confirmeront. Peut-être avez-vous reçu un coup sur la tête ?
— …
À demi rassurée par ce parfait inconnu, elle décida néanmoins de lui faire confiance.
Que faire d’autre ? se dit-elle.
Quinze minutes plus tard, la Rover noire se gara sur le bas-côté et Mog en sortit. Il se figea.
— C’est…
Sa voix se brisa.
— Non, je l’ai cru un instant. Elle ne se souvient ni de qui elle est ni ce qu’elle fait ici. Elle a besoin d’aide. Ramène-la au manoir, veux-tu ? Ah… Pour plus de commodité, je l’ai appelée Ailis.
— Bien, Monsieur.
Il se tourna vers l’inconnue.
— Bonjour, Mademoiselle Ailis, venez avec moi.
— Bonjour, Monsieur.
— Appelez-moi Mog.
— Mog.
Le majordome effleura, de sa paume, Ailis. Elle pivota. Sur ses gardes, elle se déroba. Il adoucit sa voix.
— Vous n’avez rien à craindre, je ne vous veux aucun mal. Juste vous conduire au manoir où vous pourrez manger, vous sécher et vous réchauffer.
Elle baissa la tête et obtempéra. Après tout, elle avait froid et faim, et puis elle n’allait pas rester seule ici.
Dans le rétroviseur intérieur, le valet ne cessa de la fixer avec le secret espoir que son maître se trompait.
Quand la voiture disparut, Shane ordonna une demi-volte à Faolan, ajusta les rênes, mit le pied à l’étrier et, son cavalier à peine assis, le cheval partit au galop le long de la plage. Pour rejoindre le haras, ils empruntèrent la piste la plus courte, de façon à arriver en même temps que le véhicule.
Sur requête de son maître, Faolan bifurqua dans l’allée bordée de peupliers. Derrière la palissade, les juments à la robe brillante et leurs poulains paissaient, éparpillés dans l’immense pâture.
Au passage de l’étalon d’ébène, elles relevèrent l’encolure, hennirent et s’approchèrent au galop, narines dilatées et ronflantes.
Le cheval s’immobilisa devant les écuries où Shane mit pied à terre. Il emmena Faolan dans son box et héla Pilib. Le jeune homme arriva, se chargea de le desseller pendant que Shane lui retirait le mors.
— Bouchonne-le, veux-tu ? Je suis très pressé.
— Tout de suite, Monsieur.
Pilib roula une poignée de paille avec laquelle il effectua des cercles sur la robe perlée de sueur pour la sécher.
— Pas de mise bas ? l’interrogea le cavalier avant de s’éloigner.
— Calista commence à tourner et à se regarder les flancs. Je l’ai rentrée dans le box 1.
— Merci, c’est bien, surveille-la régulièrement, recommanda-t-il.
— Oui, M’sieur.
Shane referma la stalle et traversa le parc au pas de course. Il s’approcha de la Rover qui stoppait devant l’entrée, ouvrit la portière, et Ailis mit un pied, puis l’autre à l’extérieur. Il voulut lui tenir le bras. Elle se dégagea et recula.
— Venez…, insista-t-il, le geste plus doux.
Elle le suivit prudemment lorsqu’il gravit les marches. Sur la dernière, devant la grande porte, son ex-femme les accueillit, son regard curieux rivé sur l’étrangère.
— Voici Cordelia.
L’animosité apparente de cette femme impressionna Ailis.
— Bonjour, bredouilla-t-elle.
Contrairement à Shane ou Mog, Cordelia ne fut pas frappée par la ressemblance avec Caitlyn puisqu’elle ne l’avait pas connue. Déjà disparue lorsqu’elle avait épousé Shane, elle ne l’avait vue que sur des clichés. Suspicieuse, cette dernière repartit d’un ton glacial :
— C’est tout ? Vous pourriez au moins vous présenter.
— Impossible ! Elle ne sait plus qui elle est, rétorqua Shane. Appelle-la Ailis et, s’il te plaît, laisse-nous passer.
— Ainsi tu ramènes n’importe qui chez nous ?
— Rectification : chez moi. Dois-je te rappeler notre accord ?
Cette fois, Cordelia se tut pour ne pas mettre en péril, une fois de plus, le sursis octroyé.
Shane ne l’aimait plus, néanmoins il éprouvait de l’affection pour elle, comme envers une amie, une sœur. Il n’arrivait pas à la détester, elle était amusante, espiègle, irréfléchie… mais maladivement jalouse. L’irruption d’Ailis n’allait sûrement pas arranger son caractère.
— Non, c’est inutile, je le sais ! Impossible de l’oublier ! Tu me le rabâches constamment !
Shane toisa Cordelia, qui s’effaça, à contrecœur, devant l’étrangère. Très intimidée par l’atmosphère tendue et par la courtoisie de son hôte, cette dernière entra, lui emboîta le pas jusque dans la pièce principale et baissa le regard en dépassant le valet.
— Peux-tu allumer la cheminée et demander à Lorna de concocter un petit déjeuner ?
Le majordome s’inclina et s’éclipsa.
— Suivez-moi, dit gentiment Shane.
Était-ce à cause de la ressemblance avec Caitlyn, mais quand Ailis leva des yeux apeurés sur lui, il se sentit bouleversé, ce qui n’échappa pas à Cordelia.
Mog réapparut avec un plateau et le posa sur la grande table. Ailis se précipita et s’assit sur le siège du maître, ce qui le fit sourire. Elle retroussa les manches du pull-over et attira prestement les victuailles. Tout ce qui était à portée de main et de bouche fut dévoré, sans tenir compte de la bienséance et de la grimace de dégoût de la rousse irlandaise qui s’était approchée et avait pris place à côté.
— Plus je vous regarde, plus j’ai l’impression de vous connaître, lança-t-elle.
Sur ce, elle se leva, se dirigea vers la bibliothèque où elle saisit, sur une étagère, le portrait encadré de Caitlyn. Lorsqu’elle revint, elle le tint à proximité du visage de l’indésirable.
— On jurerait que c’est la même personne, ne trouves-tu pas Shane ?
Il haussa les épaules.
Ailis s’empara du petit tableau et alla se poster devant le miroir près de la porte. Le cliché maintenu à quelques centimètres de son visage, elle se retourna, sourit en scrutant tour à tour ses hôtes.
— C’est moi ! affirma-t-elle à la cantonade.
— Hélas, non.
— Hein… Comment vous pouvez en être sûr ?
— Oui, c’est vrai ça, surenchérit Cordelia, qui pensait bien éliminer une potentielle rivale.
— Parce que je le sais, je le sens. Venez. Mog va vous conduire à une chambre d’amis où vous pourrez prendre une douche et vous détendre, si vous en ressentez le besoin. Dans un second temps, si vous n’y voyez pas d’inconvénients, il vous conduira à l’hôpital dans le service de mon ami.
Elle baissa la tête pour cacher ses yeux humides.
— Je veux savoir ce qui m’arrive, mais je préférerais rester ici.
Sur les talons du valet, avec une distance de sécurité, elle quitta la salle à manger, traversa le vaste hall et grimpa l’escalier. Elle s’arrêta net, époustouflée par la galerie de portraits le long de la montée des marches.
— Qui sont tous ces gens ?
— Les ancêtres de Monsieur, six générations d’Iollan.
— Ils n’ont pas l’air très commode.
L’ébauche d’un sourire dérida le visage de Mog.
— Et le portrait au salon ?
— Mademoiselle Caitlyn Iollan, la sœur de Monsieur, indiqua-t-il. Dont nous n’avons, hélas, plus de nouvelles.
— Que lui est-il arrivé ?
— Personne ne le sait.
À l’étage, il ouvrit la deuxième porte sur sa droite et, impassible, invita Ailis à entrer. Cette dernière accepta avec hésitation, le regard accroché sur l’immense lit.
— Souhaitez-vous vous reposer ?
— No… non, mais il est si… large.
Ils se retournèrent sur Cordelia qui frappait au chambranle de la porte.
— Shane a pensé que des vêtements propres et secs seraient nécessaires.
— Merci, dit Ailis en s’en emparant.
Mog s’esquiva.
— Tu permets que je te tutoie ? lança Cordelia. Viens avec moi. C’est fou, cette ressemblance !
Elle conduisit l’inconnue à la salle de bains et lui montra le linge de toilette sur un fauteuil en rotin.
— Dans l’un des tiroirs, il y a toujours, un peigne, une brosse à dents et un dentifrice, neufs.
Ailis fixa son image dans le miroir. De longues traces de mascara marquaient le haut de ses pommettes, ses cheveux bruns, quoique décoiffés et remplis de sable, retombaient souplement sur ses épaules. Son regard se porta sur ses mains aux ongles manucurés et sales.
— J’ai réellement besoin d’un bain.
— Je ne te le fais pas dire ! surenchérit Cordelia.
Shane toqua à la porte et s’enquit de l’installation de la jeune femme puis les laissa entre elles et regagna son bureau.
Depuis son divorce, Cordelia s’ennuyait à mourir ici. Comme son ex-belle-mère, elle n’aimait ni les chevaux ni la mer. L’arrivée inopinée de cette inconnue la réjouissait et l’inquiétait également. Sa beauté ne saurait laisser Shane indifférent. S’occuper d’elle, tant qu’elle résiderait au manoir, permettrait de l’avoir constamment à l’œil. Car elle ne perdait pas espoir de reconquérir « son » Irlandais, même au risque de mettre à mal ses avantages d’hébergement.
— Tu nous rejoins au salon lorsque tu es prête, proposa-t-elle, mielleuse.
— Oui, je me dépêche.
Ailis ôta le pull, se débarrassa de ses habits fripés et se glissa avec délice dans l’eau chaude. Aucun souvenir de ce genre de bien-être, ni d’autre, d’ailleurs. Les paupières closes, elle savoura cette détente jusqu’à ce que l’eau, devenue fraîche, la surprenne. Elle sortit et enroula son corps dans le drap de bain.
Sa main effaçait un reliquat de buée sur le miroir quand une image furtive passa devant ses yeux. Sans prendre le temps ni de se sécher ni de s’habiller, elle se précipita hors de la chambre.
3


À mesure qu’elle descendait, l’eau ruisselait sur son corps et ses pas laissèrent une empreinte sur les marches. En trombe, elle fit irruption dans le salon.
Le parquet grinça, Shane et Cordelia se retournèrent médusés. La serviette desserrée était tombée sur les pieds d’Ailis. Contrairement à eux, elle ne sembla nullement gênée. Son hôte saisit le plaid du canapé et l’enroula autour du corps nu, aux belles courbes et à la poitrine à peine dissimulée par la longue chevelure humide.
L’attention qu’il porta à l’inconnue exaspéra son ex-femme.
— Que se passe-t-il ? s’inquiéta Shane.
— Je sais, je crois savoir… ce qui m’est arrivé, enfin, pourquoi je suis ici, en Bretagne.
Cordelia se laissa tomber lourdement sur le canapé.
— Formidable ! claironna-t-elle d’un ton moqueur, vas-y raconte.
Shane toisa son ex-femme et fit signe à Ailis de venir s’asseoir près de la cheminée. Il resta debout et, intrigué, attendit.
D’une voix beaucoup moins hésitante, elle raconta. Quand d’une main, elle rejeta ses cheveux sur le côté, il remarqua une tache brune au niveau de l’omoplate.
— Je me souviens d’avoir jeté un dernier regard dans le miroir de l’entrée avant de sortir. Je portais la même tenue que ce matin. Je me trouvais pâle et fatiguée… et il me semble bien avoir souhaité prendre des vacances au soleil… j’ai entrouvert ma porte puis il y a eu cette voix.
— Que disait-elle ? murmura presque Shane.
— Je n’en ai aucun souvenir…
— Elle a oublié ! Nous voilà guère avancés ! s’esclaffa Cordelia dans un rictus peu sympathique.
— Et je me suis retrouvée sur le sable !
Shane, abasourdi, passa les doigts dans ses cheveux et s’assit près d’elle.
— Voulez-vous dire que vous avez atterri sur la plage de Port-Blanc sans que personne ne vous y amène, juste en le désirant ?
— J’ai sans doute rêvé tout ça.
— Éveillée, j’en doute fort ! Je résume : vous êtes chez vous, vous vous préparez à partir au travail et vous arrivez ici, chez nous… J’ai beaucoup de mal à le croire. Il a bien fallu un événement déclencheur. À mon avis, vous étiez inconsciente et quelqu’un vous a déposée.
Ils furent interrompus par Mog, qui s’approcha et tendit un peignoir de bain à Ailis. Elle l’enfila et se rassit quand elle eut noué la ceinture.
Le valet se baissa, s’empara de la serviette mouillée restée sur le plancher et du plaid, avant de s’éclipser dans un coin de la pièce.
— Et cette voix, vous a-t-elle semblé masculine ou féminine ? continua Shane.
— Je dirais masculine… C’est confus, désolée.
— Je vais appeler mon ami, le chef du service psychiatrique de l’hôpital. Mog restera là pendant ce temps.
— Et moi, je compte pour des prunes ! s’insurgea son ex.
— Toi, tu fais ce que tu veux !
Il s’isola dans le bureau attenant. La sonnerie retentit trois fois avant que le psychiatre décroche.
— Salut, vieux.
— Shane, que t’arrive-t-il donc de si bon matin ?
Il expliqua les grandes lignes de l’histoire invraisemblable d’Ailis, se tourna vers la porte et baissa la voix avant de continuer.
— Crois-tu cela plausible ? Elle ne paraît pas folle, cependant, elle a tout oublié. Elle a l’impression de s’être retrouvée là, juste en le souhaitant. Rassure-moi, c’est inconcevable ? À ton avis, peut-on se déplacer sans s’en souvenir ?
Brice se mit à rire à l’autre bout du fil, mais très vite cessa.
— Pas tout à fait. Je travaille depuis longtemps sur l’étude du sommeil et bien qu’elle ne dormît pas quand c’est arrivé, son cas m’intéresse. J’aimerais lui parler. Je la prendrai dans mon service pour de plus amples examens et scanners, si elle est d’accord, bien évidemment.
— C’est pour ça que je t’appelle.
— En début d’année, à Trégastel, il y a eu un cas similaire, sauf que la fille n’a pas été retrouvée. À l’anniversaire de ta sœur, j’ai rencontré O’Neill et nous avions évoqué notre passion commune, l’influence de la pensée. Très bien d’ailleurs, son mémoire sur le sujet. Je l’ai appelé et il a trouvé des similitudes dans le déroulement de ces deux disparitions « peu orthodoxes ».
— Tu penses que quelqu’un aurait pu les enlever en les mettant sous influence.
En y réfléchissant, Shane se souvint de l’anniversaire de Caitlyn, où Patrick O’Neill avait évoqué la possibilité « d’enlèvement paranormal » quand elle a disparu de la propriété cette nuit-là.
— Je l’appellerai ce soir. Tu peux venir quand ? J’aimerais que tu examines cette jeune femme d’abord à la maison, ensuite tu aviseras.
— Ça tombe bien, j’ai un créneau vers 14 heures. J’apporte tous les documents sur le fait divers de Trégastel, ajouta Brice. Ah ! Préviens la gendarmerie, sa famille ne va pas tarder à la rechercher.
— Oui. Je l’accompagnerai à Tréguier. Tu seras surpris en la découvrant.
— Ah bon, pourquoi ?
— Tu verras.
— Bon, bon.
Le médecin confirma sa visite pour 14 heures et préconisa de garder un œil sur Ailis, que personne d’étranger au manoir ne l’approche et qu’elle ne reste jamais seule. Il raccrocha.
Shane laissa sa main un long moment sur le combiné et demeura perplexe face aux dernières paroles du médecin.
Il retourna auprès des femmes, s’accroupit devant Ailis. Assise, tête baissée, les mains entre les genoux, elle le fixa, ce qui le troubla une seconde.
— Bon, changement de programme. La consultation aura lieu ici. Mon ami et psychiatre Brice Alesan vient à 14 heures. Il m’a recommandé de ne pas vous laisser seule. Mon valet restera à vos côtés si je suis indisponible.
Toujours retranché dans son coin, Mog acquiesça.
— Je peux très bien veiller sur moi, je n’ai pas besoin d’une nounou, je ne suis pas débile !
— Non, bien entendu, simple mesure de précaution. Nous en saurons plus sur votre état psychologique cet après-midi. Somme toute, vous êtes apparue comme par enchantement. Il ne faudrait pas que cela se renouvelle… ailleurs, cette fois-ci. À compter de cette minute, nous ne vous lâchons plus d’une semelle.
— Je peux m’en occuper ? siffla Cordelia.
— On avisera demain… si Ailis est toujours là.
Son ex-femme souffla et toisa Shane.
— C’est ridicule ! Elle ne risque rien ici ! Pour une fois que j’avais quelqu’un pour me tenir compagnie…
— Nous nous verrons plus tard, confirma Ailis d’une voix douce.
Avec délicatesse, elle posa la main sur l’avant-bras de Cordelia qui évita le geste promptement et partit en tirant la porte d’un coup sec.
— Ne faites pas attention, elle a un sale caractère, la rassura Shane.
Il considéra la tenue d’Ailis.
— Habillez-vous décemment, je vous emmène pour une visite guidée du domaine. Je vous attends sur la terrasse.
L’angoisse d’Ailis augmentait. Ce qu’elle venait d’entendre l’horrifiait, toutefois, elle fut rassurée lorsque Mog l’accompagna au premier et l’attendit à la porte. Elle enfila rapidement les vêtements prêtés, coiffa ses longs cheveux, qu’elle tressa, et rejoignit son hôte sur la terrasse.
Ils se rendirent aux écuries et passèrent le reste de la matinée à visiter l’élevage. Ailis s’émerveilla devant la naissance d’un poulain qui, à peine sorti et libéré de l’enveloppe fœtale, se planta sur ses jambes frêles, retomba et récidiva. Au deuxième essai, ses membres, déjà plus toniques, le conduisirent aux mamelles. Sa mère se tourna et le lécha tendrement.
Pilib suivit les visiteurs. Ailis s’extasia devant la propreté des lieux. Fier, le palefrenier se redressa et secoua sa crinière ébouriffée et rouquine pour chasser les mèches gênantes.
— Voulez-vous voir la chambre de surveillance ? demanda Shane.
— C’est quoi ?
— Vous allez le savoir tout de suite, assura-t-il en ouvrant la porte.
Le téléphone tinta dans le couloir des écuries, Pilib courut pour arriver avant la dernière sonnerie.
Ils entrèrent dans une grande pièce équipée de matériel vidéo avec trois écrans alignés sur un très long bureau. De l’autre côté, un petit lit, et derrière une demi-cloison, une kitchenette. Une porte sur la gauche cachait les w.-c. et le coin toilette.
L’air surpris d’Ailis fit sourire Shane. Il lui expliqua l’utilité de ces installations. Reliés à des caméras fixées dans les boxes des poulinières, ces récepteurs permettaient de contrôler l’avancée des mises bas avec des tours de garde la nuit et, au moindre incident, on prévenait le vétérinaire.
— Combien avez-vous de juments ?
— Cinq en gestation et une dizaine, suitées.
— Suitées ?
— Qui ont déjà pouliné.
Shane voyait bien que ces téléviseurs miniatures intriguaient son invitée et ne pouvait pas se douter à quel point ils l’avaient troublée.
La visite se poursuivit à l’arrière des bâtiments. Ils longèrent un chemin de sable et un parc boisé près d’un bassin. Sorte de piscine tout en longueur dont le béton des parois rendait l’eau grisâtre.
— C’est quoi ? l’interrogea Ailis.
— Un bassin pour rééduquer les chevaux ou les entraîner, car, en plus de l’élevage, j’ai quatre chevaux en pension… et mon cheval personnel, Faolan, que vous avez rencontré ce matin.
Obsédée par ses pensées, elle n’accordait que peu d’importance aux paroles de son guide.
— Ils vont vouloir me garder en observation à l’hôpital.
— C’est fort probable.
— Je ne tiens pas à rester entre quatre murs.
— Je n’aurai pas mon mot à dire, c’est Brice qui décide. Vous avez eu de la chance, alors, ne tentez pas le diable.
— Vous avez peur que je disparaisse ? plaisanta-t-elle. Vous avez raison, je dois rester prudente.
Shane sourit, mais ne releva pas. Elle n’avait pas tort. En une demi-journée, sa vie se trouvait chamboulée par ce petit brin de femme aux formes parfaites, à l’esprit d’une adolescente perturbée. Il ne la connaissait que depuis ce matin et s’étonna de sa réflexion. Sans doute sa ressemblance avec Caitlyn le poussait-il à veiller sur elle. Il la suivit des yeux lorsqu’elle se dirigea vers l’enclos d’un poulain et le caressa. L’animal, nullement effarouché, passa sa tête entre les rondins de bois.
— Pourquoi n’est-il pas avec sa mère ?
— Il est au sevrage. On dirait que Falcon vous aime bien.
— Au sevrage ?
Habituellement, la présentation du haras ne soulevait pas ce genre de questions, car la majeure partie des visiteurs connaissaient parfaitement le monde des chevaux. Il répondit pourtant, étonné du plaisir que cela lui procurait.
— Pareil à un enfant à qui l’on donne des aliments solides à la petite cuillère pour remplacer progressivement le biberon, le poulain est séparé de sa mère. Ce qui permet au lait de la jument de se tarir et au poulain d’apprendre à manger l’herbe et les granulés.
Falcon renifla la main tendue et lécha les doigts d’Ailis qui, chatouilleuse, éclata de rire.
À regret, elle s’en écarta pour revenir auprès de Shane. Elle l’imita, s’adossa à l’arbre et se laissa glisser. Accroupie, elle ferma les yeux et soupira.
— Ça va ?
Elle resta muette, ouvrit les yeux et les baissa sur l’herbe. Elle cueillit d’un geste brusque une marguerite et se mit à l’effeuiller rageusement.
— Cette pauvre fleur ne vous avait rien fait.
— Je veux retrouver ma vie.
— Calmez-vous. Peu à peu, votre mémoire va revenir.
— Vous croyez ?
Il allait parler, pourtant se retint. D’un bond, il se mit debout et lui tendit la main pour l’aider à se relever. C’est alors qu’elle discerna une cicatrice très singulière sur sa gorge, juste sous la pomme d’Adam. Des réminiscences passèrent par flashs : moniteurs, scialytiques, tables d’opération.
Je suis infirmière ou… patiente.
Avant d’en être sûre, elle ne partagerait pas ses pensées.
Elle n’accepta pas la main tendue, se mit à quatre pattes et se releva.
— Allons déjeuner, annonça-t-il, joyeux.
Au-dessus de leur tête, dans un claquement puissant et régulier, un aigle réalisait des volutes. Son ombre attira le regard de Shane. Il se souvint d’en avoir déjà vu un sur la plage.
Quelle coïncidence ! C’est le même ou il y a un lâcher de rapaces ?
Sur le chemin du retour, Ailis épia Shane. Certes pas un canon de beauté, pas très grand, massif, la peau mouchetée de taches de rousseur et contrairement à ceux de Cordelia, ses cheveux étaient bruns avec peu de reflets roux. Son regard bleu gris et profond le rendait séduisant. Finalement, elle l’aimait bien.
Ils arrivaient à proximité des marches de pierre. Une silhouette derrière la baie vitrée se recula et disparut dans la pénombre.
Mog les accueillit dans la salle à manger et remit le courrier à son maître.
— Madame votre mère a décidé de prolonger son voyage et n’a pas donné de date de retour.
— Ce n’est pas plus mal.
Shane déposa les lettres sur son bureau, revint et s’assit en bout de table. Il montra la chaise de droite à Ailis. Cordelia entra en coup de vent et dut s’installer à gauche de son ex-mari, ce qui, visiblement, la contrariait. Le serviteur apporta un plat et annonça, avec une pincée de fierté dans la voix, tout en s’inclinant vers la nouvelle convive :
— Salade de crevettes et de pommes de terre au basilic, spécialité irlandaise.
Ailis leva la tête pour le remercier et vit l’ébauche d’un sourire dérider le visage austère.
— Merci, nous nous débrouillerons, va à ton rendez-vous, lança Shane.
Il offrit un verre de vin blanc aux deux femmes et ils dégustèrent en silence l’excellent plat de Lorna, la cuisinière.
De ce repas frugal, de sa nuit sur la plage ou du stress de cette brusque amnésie, Ailis ne sut pas ce qui l’étourdissait.
— Je vais m’allonger un moment.
— N’oubliez pas ce que je vous ai dit…, lui rappela Shane.
— Oui… oui. Je dois éviter de… demander la lune !
— Mog doit s’absenter, c’est donc moi qui veillerai sur vous.
Il s’isola dans son bureau et revint avec un livre sous le bras.
Elle fut rassurée de ne pas se retrouver seule. La bonté et la serviabilité de ce dernier l’étonnaient. C’était plus que ne pouvait en supporter Cordelia, qui sortit de la pièce avec fracas. Cinq minutes plus tard, sa voiture démarra sur les chapeaux de roues.
Côte à côte, sous le regard inquisiteur des ancêtres, ils gravirent le grand escalier et entrèrent dans la chambre.
Débarrassée de ses ballerines, Ailis s’allongea, tout habillée. Elle ferma les yeux et expira fort. Son garde du corps, assis, la jambe passée nonchalamment par-dessus l’accoudoir du fauteuil, se tourna. Il s’attarda sur l’ovale du visage à l’harmonie parfaite, la courbe des sourcils, les lèvres naturellement colorées, pulpeuses et ourlées, à demi ouvertes. Il soupira à son tour et se concentra sur son livre. Bien que distrait par la présence de sa charmante invitée. Très vite, ses paupières s’alourdirent et il s’assoupit. Lorsqu’il rouvrit les yeux et qu’il regarda sa montre, il était temps de descendre pour la consultation.
— Il est l’heure, chuchota-t-il, penché au-dessus d’Ailis.
Il dut la secouer. Elle ouvrit les yeux et se jeta sur le côté pour se soustraire, mais regretta aussitôt ce geste puéril.
— Excusez-moi, je ne savais plus où j’étais.
— Ne vous en faites pas.
Elle se leva, s’étira et partit se rafraîchir dans la salle de bains.
4


Le psychiatre arriva à l’heure et arrêta sa voiture devant l’escalier de pierre. Shane vint à sa rencontre et le mena directement au salon où les attendait Ailis. Lorsqu’il la vit, Brice Alesan resta muet de stupéfaction.
— C’est… pas croyable. Invraisemblable, bredouilla-t-il.
— Hélas, ce n’est pas Caitlyn.
— Ni la disparue de Trégastel !
Devant l’étonnement de Shane, il précisa :
— Oui, j’ai retrouvé l’article avec sa photo… Soit dit en passant, elles sont dans la même tranche d’âge.
Les présentations d’usage échangées, ils s’installèrent.
Ailis ne s’habituerait jamais à être le centre d’intérêt. Shane le perçut.
— Seriez-vous plus à votre aise si je vous laissais discuter entre vous ?
Ses grands yeux bruns l’imploraient.
— Non, restez, je vous en prie.
Brice, la quarantaine, la mine joviale et le sommet du crâne à la tonsure amorcée, attaqua l’entretien par un flot de questions qui irritèrent sa patiente, principalement celles sur la prise de sédatifs.
— Vous en avez de bonnes ! Je suis dans l’incapacité de garantir cela !
— Non, bien sûr. L’absorption de Scopolamine, par exemple, peut avoir, comme effets secondaires, la désorientation, la confusion mentale, et aussi les hallucinations. C’est un médicament utilisé dans beaucoup de domaines, dont la psychiatrie. Étant donné que vous ne vous souvenez de rien…
— Je ne sais pas si je bois ou si je me drogue. Et je suis peut-être folle !
Il ne put s’empêcher de réprimer un sourire. Habitué à ce genre de réactions des patients en état de grand désarroi, il laissa fuser la colère. De la main droite, il saisit son crayon lumineux et testa, plusieurs fois, les pupilles d’Ailis. Elles n’étaient pas dilatées. La jeune femme disait vrai, elle ne s’était pas droguée, en tout cas pas récemment.
Le psychiatre continua l’examen par des palpations de la boîte crânienne. Il recherchait des contusions. Shane se détourna par politesse et feuilleta un magazine glané au hasard sur une étagère quand son ami ausculta le corps d’Ailis.
— À part ce nævus sur l’omoplate, dont il faudra suivre l’évolution, je ne vois aucun hématome apparent, conclut le médecin ; par mesure de prudence, un complément d’examen avec radio et scanner devra être envisagé.
— Je n’ai pas envie d’être enfermée dans un hôpital !
— Et comment fait-on pour être certain que tout va bien ?
— Pas d’hospitalisation, juste radio et scan.
Scan… Ce mot me paraît familier ? Scanner…
— Soit, s’il y a quoi que ce soit, vous n’y couperez pas, d’accord ?
— D’accord, merci.

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