Le temps de Tamango
107 pages
Français

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Le temps de Tamango

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Description

Au XXIème siècle, des intellectuels africains tentent une reconstitution des évènements des années 70. A travers ce roman de politique-fiction, l'auteur sénégalais fait un bilan des vingt première années de l'indépendance. La multiplicité des temps et des points de vue narratifs nous offrent cette vision à facettes d'une société en décomposition.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 1981
Nombre de lectures 6
EAN13 9782296726734
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

BOUBACAR BORIS DIOP
 
 
LE TEMPS DE TAMANGO
 
suivi de
THIAROYE TERRE ROUGE
 
 
Préface de
MONGO BETI
 
 
 
 
 
 
Editions L'Harmattan
7, rue de l'Ecole Polytechnique
75005 Paris
 
 
 
© L'Harmattan, 1981
ISBN: 2-85802-185-6
ISSN : 0223-9930
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Je dédie ce livre à Hamidou Dia pour
lui exprimer toute ma reconnaissance,
et à mon père Amadou Charles Diop pour
lui dire toute mon affection.
 
 
 
PRÉFACE
 
 
Voici un roman dont la lecture ne laissera personne indifférent. On imagine déjà l'agacement de tous ceux qui refusent au créateur africain le droit à l'expérimentation esthétique, à la recherche audacieuse et surtout à la profondeur. Ceux-là crieront au pédantisme, à l'artifice et même à l'extravagance. Le lecteur africain sera sans doute d'un avis très différent. Ayant refermé le livre, il cèdera aussitôt, quasi certainement, à la tentation de le rouvrir, première victoire de l'auteur. Saisi d'une sorte de fascination effarée, il voudra fiévreusement renouer avec un univers agité et tourmenté, avec ses personnages angoissants, qu'il voudra scruter davantage, écouter à nouveau, palper peut-être, comme des inconnus rencontrés dans le mystère d'une nuit que les éclairs de l'orage illuminaient de zébrures intermittentes.
C'est que les problèmes soulevés par l'auteur, plus ou moins explicitement, directement ou obliquement, sont non seulement cruciaux, mais aussi d'une actualité brûlante. Pourquoi la décolonisation a-t-elle été un tel échec dans la portion de l'Afrique marquée par la colonisation française ? Pourquoi vingt ans après 1960, l'année prétendue de l'Afrique, sommes-nous toujours, nous autres «  francophones » , soumis à une colonisation qui ne se donne même pas la peine de dissimuler ses desseins et ses méthodes ? Comment faire pour nous émanciper définitivement, à l'instar des peuples frères du continent noir ? L'âge d'or est-il donc pour demain ? Notre romancier, me semble-t-il, désire harceler jusqu'à l'aveu, par coupes fugaces, la conscience de sa génération, héritière elle-même des générations qui ont enduré les ravages du long viol de la colonisation française. Personnellement, j'ai toujours pensé que c'était là l'objet obligé de notre contemplation, la raison d'être de nos romanciers pour très longtemps encore, je n'ose dire pour toujours, et même qu'il est abusif d'appeler cela engagement, comme si l'on pouvait imaginer que nous ayons le choix, que nous puissions parler d'autre chose sans nous déconsidérer. L'auteur va peut-être encore plus loin que «  l'engagement » de ses aînés, en posant les questions en des termes dont la hardiesse n'avait pas été assumée avant lui. Certes, beaucoup de peuples ont été colonisés, et même, à la limite, tous les peuples ont été colonisés à un moment de leur histoire. Pourtant aucun peuple n'avait jamais sans doute été conquis, occupé, dominé aussi profondément, aussi mystérieusement que nous l'avons été et le sommes toujours d'ailleurs à tous égards par l'économie française, la culture française, l'armée française, la diplomatie française, la presse française, l'opinion publique française, l'ethnologie française, l'université française ... Jusqu'à quels insondables abîmes la domination française a-t-elle réussi à se frayer la voie au tréfonds de nos âmes ? Jusqu'à quel point nous a-t-elle détraqués en tentant de nous remodeler à sa guise ? Ne nous a-t-elle pas livrés à une démence durable sinon irréversible ? N'a-t-elle pas, en définitive, brisé en nous le ressort de toute survie dans la dignité, de toute ambition d'un salut collectif ? Ces interrogations, l'auteur excelle à les suggérer ou à les mettre en situation, de même qu'à évoquer les personnages qu'elles habitent, tourmentent ou déchirent, en une fantastique charge qui n'épargne aucune classe, aucune catégorie, aucun type, y compris l'intellectuel révolutionnaire, cible particulièrement malmenée. Ce président cuistre, habile à parer le délire de sa mégalomanie de frauduleux aphorismes empruntés à une culture dont il ne fait l'étalage mondain que pour mieux la renier dans les faits, est-ce encore une clef, puisque chacun le reconnaît sans peine, tant il est vrai que chez nous la réalité dépasse la fiction ? Ce personnel politique noir assez pleutre pour se laisser souffleter sans broncher par un subordonné français, avili au point que dans son sein l'aptitude à essuyer de bonne grâce les outrages du maître, à faire bonne figure dans l'humiliation, passe pour un atout inappréciable dans la course pour les honneurs et les charges, nous savons tous, nous autres Africains « francophones  », que c'est à peine caricatural dans nos pays. Ces prostituées et aventuriers blancs au langage outrancièrement ordurier, que l'idiome très particulier du néocolonialiste désigne sous le nom affriolant d'assistants techniques ou coopérants et qui n'ont renoncé à aucun de leurs préjugés les plus insultants à l'égard des Noirs, quel lecteur africain, les retrouvant ici dilatés, rendus plus vrais par l'art, ne sentira son cœur saigner tout comme quand il les côtoie dans la rue là-bas ? Idéalistes dévorés de chimères sublimes, militants désespérés jusqu'à la démence par le blocage de notre destin à jamais tissé d'échecs apparemment, intelligentsia avide de consommation à l'instar d'un Occident en même temps abhorré et captivant, quelle fresque dans ces deux cents pages : Quel monde ubuesque nous donnant enfin la clé du drame pluridimensionnel de l'Afrique dite francophone ! Cette vision est neuve ; je le redis parce que je le crois vraiment. Son mérite le plus frappant est de s'écarter des interprétations traditionnelles qui privilégiaient par trop la domination économique de l'Occident ou la permanence de l'occupation militaire et policière. C'est en nous-mêmes désormais que se trouve le foyer d'une fureur qui obscurcit les chemins de notre libération et nous en détourne. Impossible de parvenir aux sommets radieux qui nous appellent sans nous être préalablement guéris d'un virus, inoculé jadis de l'extérieur, certes, mais exerçant désormais ses dévastations dans l'autonomie. Réussirons-nous jamais ? Oui, car l'auteur situe sa méditation à une époque où nous avons enfin conquis cette liberté si désirée. Il a imaginé, non sans cocasserie, qu'au vingt et unième siècle des intellectuels d'un pays africain tentent la reconstitution d'événements qui semblent se dérouler dans les décennies soixante et soixante-dix du siècle présent. Moins crédible, certes, moins entraînante que la science-fiction, la politique-fiction, ici du moins, offre l'avantage rare, en mettant en contraste deux époques qui symbolisent le jour et la nuit, d'une dramatisation qui m'a paru extrêmement féconde littérairement, intellectuellement, moralement. Seul peut-être ce procédé pouvait nous faire prendre conscience de la monstruosité qu'auront été les vingt premières années de l'indépendance de peuples que la spiritualité française avait en réalité voués pour toujours à la servitude et dont la cécité organisée se débat dans le marécage d'une culture condamnée à la décadence par la sclérose de sa décrépitude. Immergés dans ces flots boueux, nous nous donnons l'illusion de respirer un air sain, de voir clair, de nous mouvoir librement. Nous mangeons, pas toujours à notre faim il est vrai, nous chantons parfois, il nous arrive de faire l'amour, d'exercer une profession, et même d'élever des enfants, car nous nous évertuons à fonder une famille, à nous créer une postérité. En vérité, d'ici cent ans, peut-être seulement cinquante, nos descendants s'émerveilleront que nous ayons cru vivre en êtres humains au cours de ces années plus ténébreuses que le plus long tunnel. Puissent d'autres œuvres d'auteurs africains nous apporter autant de motifs de poursuivre le combat millénaire de l'homme noir pour sa libération. Puissent de nombreux autres jeunes romanciers africains prendre modèle sur ces audaces techniques pour créer des personnages et des situations qui nous prodiguent un trouble aussi tonique.
Mongo Beti
 
 
 
 
 
 
 
 
 
LE TEMPS DE TAMANGO
 
 
 
 
 
PREMIERE PARTIE
 
 
 
 
 
CHAPITRE 1
 
 
Le Président ne prit même pas la peine de saluer ses Ministres. L'heure était grave. L'heure n'était pas aux salamalecs. Il dit : « L'heure est grave, Messieurs ! » C'était justement ce que pensaient ces Messieurs depuis une dizaine de jours. Ils avaient entrepris, avec une hardiesse inaccoutumée, de le faire comprendre au Président. Mais le Président se contentait de les rassurer en hochant la tête. Vraiment, c'était admirable : il n'avait rien perdu, le Président, ni son sens de l'humour, ni la hautaine raideur attachée à ses fonctions, ni la tête bien sûr (encore que pour ce qui était de la tête, toutes les surprises étaient possibles depuis la mésaventure de son lointain collègue et quasiment ancêtre, Louis, seizième du nom). En attendant, il gardait son calme et éprouvait une intime jouissance à voir ses Ministres trembler sous la pression de la rue. A la sortie d'un Conseil, le Ministre de l'Agriculture, admiratif, avait fait observer à celui de la Police : « C'est un vrai chef, hein, le vieux ! On ne peut pas dire qu'il a perdu son sang-froid, n'est-ce pas ? » Le responsable de la police, esprit caustique et froid, partisan des solutions fortes, n'avait pu cacher son agacement. Il s'était contenté de répondre à son collègue, sans même lui accorder un regard : « Bah ! »
Le Président ôta ses lunettes et se mit à jouer avec elles d'un air distrait. Il voulut les essuyer mais se trompa et se surprit en train de se frotter les yeux. « Bien ! » s'exclama-t-il brusquement en se levant. Une telle attitude était chez lui le signe d'une profonde indécision. Il fit le tour de la vaste salle du Conseil aux murs gris et doux, s'arrêtant longuement devant chacune des œuvres d'art qui s'y trouvaient, comme s'il les voyait pour la première fois. Le Président s'arrêta très longtemps devant un masque de bronze. Ce masque avait sa petite histoire : un obscur artiste du Nigéria l'avait offert au Président lors de la proclamation de l'Indépendance Nationale. Et pour ne pas entacher son geste de courtisanerie, il avait choisi de garder l'anonymat. Le Président en avait été fort ému, bouleversé même. Il disait souvent : ce masque est le symbole de la Beauté du Bien. Dans les moments difficiles, il se laissait absorber par la contemplation de ce visage d'or dont le poli lui faisait penser à un sage d'Orient. Souvent en proie au doute et à de puissantes angoisses, il y puisait la force de croire à son génie et à sa mission si injustement décriés par une bande de galopins mal éduqués. Les flatteurs avaient le don de le faire rager. Sur leurs faces où s'efforçait de luire une vénération sans bornes, il lisait la peur de tomber en disgrâce, l'étrange peur de ne plus être Ministre. « Mais j'ai besoin d'eux, de leur médiocrité. Ce sont mes otages et je suis le leur. » Ils étaient tous là, rangés autour de la grande table ovale du Conseil, silencieux, recueillis, attendant une phrase de lui. « Sans âme. Ils sont vraiment sans âme. Ils me laisseraient faire n'importe quoi pour conserver leurs privilèges. Et pourtant toutes les sales rumeurs qui circulent sur moi dans le pays, ça vient d'abord d'eux. »
Le Président pensa avec une amère nostalgie qu'il en allait bien autrement dans le Royaume du Waloo ou dans l'Empire de Ghana. Il y avait une espèce de démocratie naturelle. Nul monarque n'était en réalité assez puissant au point de se laisser aller à la contemplation esthétique ou à quelque fantaisie solitaire quand l'heure était grave. Un conseiller de la cour lui eût sans doute remontré avec cette exquise mais ferme courtoisie négro-africaine que les affaires du Royaume ne sauraient être suspendues aux états d'âme d'un seul homme, fût-il le plus grand. Le Président se dit que le Conseiller aurait certainement ajouté que le Souverain, Fils du Lion de Niokolo à la riche crinière, de la Panthère et de l'Ouragan, Maître des Eaux et de la Terre, était sans conteste le Maître du Royaume, le plus noble et le plus grand. Alors le roi, reconnaissant à travers ces paroles l'expression d'une vérité simple, aurait souri avec Sagesse en se caressant rêveusement la barbe. Sans savoir pourquoi, le Président fit soudain volte-face et s'écria : « Nous sommes des Négro-Africains, Messieurs ! » Puis il leva les bras au ciel, comme désolé. Les Ministres s'interrogèrent du regard en silence. Ce que le vieux avait dit-là était trop simple pour ne pas être un peu plus compliqué. Au début chacun comptait sur son voisin pour avoir quelque chance d'y voir clair, à la sortie du Palais, pour répandre la bonne manne des paroles illuminées lors des meetings du parti. Mais il apparut bien vite que personne ne comprenait rien aux traits d'inspiration hermétiques du Président.
Changeant de ton, le Vieux dit d'une voix vieille et lasse en s'affalant sur son fauteuil : « Nous sommes un tout petit pays, rien qu'un tout petit pays, Messieurs... » C'était la phrase rituelle. Les travaux du Conseil de Cabinet venaient de commencer. On éteignit en hâte les cigarettes. Il était interdit de fumer pendant les réunions. Le Ministre du Travail transporta les cendriers dans la pièce voisine.
- Un tout petit pays, Messieurs répète le Président tandis que le Ministre du Travail reprend sa place sur la pointe des pieds. « Un petit pays confronté à d'innombrables difficultés. J'ai juré, il y a longtemps, aux temps lyriques, de renoncer à toute passion pour la passion de ce peuple. Or voilà qu'à l'assaut d'un ciel précoce s'affolent soudain les herbes de la savane. Moi je suis l'arpenteur patient, le lent géomètre et je ne laisserai point leurs pelletées de violence salir la face claire de l'azur. Savane atteinte de délire, je t'enseignerai la mesure et les délices du Royaume conquis au fil des jours par le labeur méthodique ! Voilà, Messieurs ! Contre les ardeurs malsaines et puériles, contre les excroissances corrompues des divers impérialismes qui altèrent notre spécificité, j'ai choisi, et il n'est mission plus haute, une herbe géométrique poussant pied à pied, de pied égal et de même hauteur, une savane limpide et précise, exactement adéquate à l'aune spécifique des valeurs négro-africaines ! » Le Ministre de la Culture laisse traîner une grosse larme sur son visage. Le Président, qui n'est pas dupe, lui décoche un regard meurtrier avant de poursuivre :
- Or donc, des éléments antinationaux veulent profiter de nos difficultés de petit pays pour livrer notre peuple à une idéologie qui lui est totalement étrangère, mieux : étrangère au bon sens universel ! Les revendications formulées par les employés de banques, sur un ton discourtois au demeurant, pour légitimes et fondées qu'elles soient, n'en manquent pas moins de fondements. Je le sais parce que les Directeurs de Banques qui sont hommes avisés et courtois, dignes de foi, me l'ont affirmé la main sur le cœur. Ici, le Président s'arrête, parcourt l'auditoire et laisse éclater son indignation : « C'est le monde à l'envers, le comble, Messieurs ! Prenons garde qu'ils ne nous prennent ce qui faisait la force de nos Empires : le monopole du cœur... (Pause) Quoi qu'il arrive, je ne peux accepter qu'on m'impose une discussion rythmée de cris hostiles et dans les rumeurs confuses de l'émeute ! Les grands principes de la démocratie sont en jeu ; la question est la suivante : un Etat qui tire sa force du peuple - et le nôtre tire assurément sa force du peuple - a-t-il, moralement, le droit de reculer devant une minorité braillarde et composite qui se prend pour le peuple ? Non, nous ne reculerons pas. Nous relèverons le défi des syndicats ! » Le Président se tourne vers le Ministre de l'Intérieur : « Il faut que force reste à la loi. Les manifestants ne doivent pas dépasser l'avenue Maginot. »
Le Chef de la Police fait remarquer, sur un ton sarcastique, que la défense de cette nouvelle ligne Maginot va soulever à nouveau les problèmes stratégiques rencontrés au IX e siècle, durant la guerre civile révolutionnaire qui déchira l'Empire Mandingue et qui vit, selon Ibn Bathouta, la première utilisation massive des fusées à tête chercheuse. En conséquence de quoi, le Ministre croit plus opérationnel d'encercler au petit matin les quartiers populaires et de tirer sur le ciel pour qu'il tombe sur la tête des insurgés. Le Président se contente de dire « non » de la tête. Timidement, le Ministre de l'Agriculture suggère qu'on fasse appel au pays profond :
- Il faut, en ces moments historiques, qu'il soit clair pour tous que le pays, dans ses profondeurs, est avec nous.
Non sans réalisme, son collègue des Transports saisit l'occasion pour reprocher au distingué Ministre de l'Agriculture de n'avoir pas considéré l'aspect financier de la question :
- Le transport de ces troupes... heu... Je veux dire des masses populaires paysannes, du peuple réel en somme - n'est-ce pas ? - ne saurait s'effectuer sans dommage économique... Ne pouvons-nous pas nous suffire de la certitude, philosophique certes, mais néanmoins concrète, que le pays profond, selon l'heureuse formule de notre estimé collègue, nous est acquis ?
Puis le Ministre conclut, satisfait :
- Le moment n'est-il pas venu de mettre à l'épreuve les promesses d'assistance militaire de nos alliés ?
Comme s'il n'avait pas entendu cette dernière phrase, le Président demande au Ministre de l'Information de préciser dans son communiqué que tout employé de banque en grève à compter du lundi sera aussitôt remplacé...
- De préférence par un paysan, précise, ironique, le Chef de la Police.
- Et pour ce qui est de nos alliés, il n'y a point à s'inquiéter. D'ailleurs je dois recevoir à l'issue de cette réunion le Général François Navarro, Conseiller militaire de l'Etat. Cependant je préfère, par principe, que l'intervention de nos amis soit un ultime recours. Il faut se fier aux assises populaires de mon pouvoir qui sont plus solides qu'on ne semble se l'imaginer. Mon opinion est qu'il ne serait pas sans profit, autant dire sans bénéfice, de retenir la pertinente suggestion de vos camarades de l'Agriculture et de l'Intérieur. Venant en cette capitale pour remplacer les grévistes antinationaux, les vrais fils du terroir serviront de bouclier, je ne dis à mon pouvoir mais à leur pouvoir. Voyez-vous, la sagesse est dans l'herbe et dans l'arbre, frères pleinement consanguins de nos frères paysans.
Après un long silence, le Président reprend d'une voix forte :
- Je dis : les intellectuels stipendiés et incohérents doivent enfin savoir qu'ils sont seuls ! Seuls ! Ecoutez, Messieurs, écoutez, j'entends doux à mes oreilles mais âpre et grave le chant réconcilié de mon peuple ! Oui peuple ! Je sais le mouvement qui va cueillir au cœur de l'Ancêtre les semences fécondes de l'Avenir !
Le Président se recueille un instant, les mains jointes, les yeux perdus dans le lointain puis, dans un grand geste :
- Messieurs je vous remercie... Et encore une fois que force reste à la loi !
Le Ministre de l'Intérieur referme sa serviette. Un vague sourire lui éclaire le visage. Il semble sceptique. Sur le perron de marbre rose quelqu'un lui dit, dans un sifflement d'admiration :
- Il faut convenir que le vieux est un être extraordinaire !
- Oui... Oui... répond-il. Il est loin d'être ordinaire, en effet, du jamais vu.
Quelques minutes plus tard, le Président recevait dans son bureau le Général François Navarro, Conseiller Militaire de l'Etat, l'homme le plus craint de tous les hauts responsables politiques du pays. Dès qu'il s'assit, il lança dans un éclat de rire au Président :
- Savez-vous, Excellence, ce que les manifestants ont décidé de crier ? Eh bien leur slogan sera : « Navarro ! Le bourreau ! Au poteau ! »
Le Président fit une évaluation mentale et observa avec enjouement :
- Ils semblent avoir le sens de la mesure, ces insurgés, c'est pas mal, hein !
Ne sachant que répondre, le Général déplia une carte d'Etat-Major et commença à exposer ses idées au Président sur la manière de contenir les manifestants.
 
 
 
 
CHAPITRE 2
 
 
Paris, octobre 1966. Depuis quelques jours le sergent François Navarro est tout agité. Il n'arrive plus à trouver le sommeil. Ses supérieurs lui ont ordonné de se tenir prêt pour assurer un commandement en Afrique Noire. Le Général Vitry qu'il doit remplacer commençait à avoir des idées. Braillard, démagogue de plus en plus adulé par la troupe, il devenait encombrant. Il fallait le faire rentrer au bercail.
François Navarro était l'homme qui convenait à la situation : une poigne impitoyable, un assez beau fleuron de la race blanche, pas trop malin et tout à fait antipathique. Le Ministre de la Guerre l'avait convoqué à l'Etat-Major pour lui signifier qu'il pourrait se hisser au grade de Général dès qu'il aurait posé un pied sur le sol africain.
- Personnellement je trouve stupides ces lenteurs bureaucratiques, avait-il ajouté en haussant les épaules, quelque peu gêné, mais c'est ainsi. Le règlement ne vous autorise à sauter tant de grades qu'à condition de pouvoir justifier d'un contact réel avec un pays sauvage, et dans le cadre de votre mission dans ce pays...
- De toutes les façons cela ne saurait aucunement me gêner, Monsieur le Ministre. Nous savons tous que dans ces contrées primitives, n'importe quel plumitif qui accède au pouvoir commence par se faire nommer Maréchal ou Empereur ! Alors...
- Voilà ! s'écria le Ministre de la Guerre. Vous avez compris l'essentiel, mon garçon ! Nous respectons leurs traditions.
 
François Navarro ne tenait pas à se faire prier. Alléché par la perspective d'un avancement à volonté et peu soucieux d'aller se faire étriper dans une guerre toujours imminente chez ces Blancs trop civilisés, il préférait terroriser des nègres dociles et quelques petits soldats de plomb aux bas-ventres ravagés par les chaleurs tropicales.
Depuis sa nomination, François Navarro sent la civilisation occidentale lui suinter abondamment à travers les pores ; des accès de tendresse l'envahissent lorsqu'il pense à tous ces nègres qui vont en profiter sans bourse délier. De braves gars, au fond, malgré ce que disent les racistes ; des soldats intrépides, ça ils l'ont quand même prouvé ; un peu sauvages, certes, mais grâce aux progrès de la médecine, ce n'est plus une maladie incurable, ça se guérit même facilement. De quelque côté qu'il envisage la question, l'entreprise paraît vraiment fascinante à François Navarro. Les nègres à ses genoux, la vie au soleil, un vrai chef, une aubaine pour Fabienne qui supportait de moins en moins le froid. D'ailleurs, elle était partie en Tunisie se refaire un peu les cellules. Elle ne me croira pas quand je lui téléphonerai la nouvelle. Je commence moi-même à être agacé par les neiges d'Europe. Comment ai-je pu les supporter pendant si longtemps ? Ah ! Retrouver en Afrique cette innocence perdue. Europe, vieille peau rance et rassise, tu m'emmerdes. La forêt dense, noire, mystérieuse. François Navarro empoigne, seigneurial et affectueux, la verte chevelure d'un baobab centenaire. On dit qu'ils ont des autoroutes, de grands aéroports et même des Universités ! Et pourquoi pas la tour Eiffel sous chaque arbre à palabres ? Navarro était persuadé que des envieux invétérés répandaient d'aussi fantastiques rumeurs à seule fin de gâcher son plaisir, en quoi ils se trompaient les salauds ! Occident pourri. Politiciens véreux, putes couvertes d'or, intellectuels cyniques et démissionnaires, le tout à l'avenant. Il n'en finissait pas de se sentir pur et supérieur au centre d'un cloaque dont les plus petites fissures exhalaient les fortes puanteurs de la décadence judéo-chrétienne. La preuve : toutes ces tracasseries au sujet d'un avancement si mérité. Qu'est-ce que diable voulait bien dire : « Vous serez Général une fois que vous aurez posé le pied sur le sol africain » ? Voilà ce que lui avait dit ce prétendu Ministre de la Guerre, voilà ce que précisaient toutes les saletés de notes administratives dont on l'inondait depuis quelques jours, ce qui démontrait que la crise du papier n'était qu'une conséquence directe de l'incurie des bureaucrates gonflés de leur importance. Si je les tenais ! Une mauvaise salive s'amassa dans la bouche de François Navarro, rien que d'y penser. Les copains aussi, y'a pas plus jaloux. Ils osent ironiser sur mon grade de Général en me demandant de poser le bon pied sur le sol africain. Je me demande ce que Lartigues veut insinuer en m'appelant Général Trente-Six Etoiles... Bah ! quelle importance ?
Pourtant ces railleries avaient fini par semer le doute dans l'esprit de Navarro. Il aurait voulu retourner à l'Etat-Major et poser à ces Messieurs quelques petites questions, mais il n'osait pas, tant elles lui paraissaient ridicules. D'ailleurs elles pouvaient faire revenir les autorités sur leur choix. Mais enfin il fallait savoir ! Par exemple la clause c un pied sur la terre d'Afrique devait-elle être prise, pour ainsi dire, au pied de la lettre ? Ne fallait-il pas, qu'en bon militaire respectueux du règlement, il se déchaussât avant de descendre du bateau ? On lui avait dit « un pied », est-ce que cela voulait dire réellement un pied - et lequel ? Ou n'était-ce qu'une façon de parler ? Je n'admettrai pas qu'au dernier moment un rigolo ayant appris un peu d'arithmétique vienne me reprocher d'avoir confondu un et deux ! Puisque ces farceurs de l'Etat-Major jugeaient ces questions si essentielles, que n'avaient-il fourni toutes les précisions nécessaires ? Après tout, chacun son boulot ; au lieu de ça des paresseux, des crasseux, de vulgaires généraux au petit pied et ça fait des discours sur la Patrie, ça prend des airs. Décadence. Navarro était furieux de partir sans pouvoir arborer son nouvel uniforme. Ç'aurait été formidable de faire un tour chez les copains histoire de leur montrer que ce n'était pas une blague et que le vrai mérite finissait toujours par être récompensé. A quoi ça pouvait servir, une telle promotion, si on lui enlevait sa valeur d'exemple à suivre ? Navarro maudissait le sadique qui avait eu l'idée de ne lui faire prendre son commandement qu'au milieu d'une horde de nègres. Il commençait à leur en vouloir aux Négros. Les macaques, dit-il entre ses dents. S'ils refusent de marcher droit... ! Il serra les poings. Je les aurai.
 
François et Fabienne Navarro prirent le bateau à Marseille par un temps sinistre. Une fois de plus, ils regrettèrent de ne pas avoir d'enfants : ça aurait fait un joli tableau familial. C'était un sujet inépuisable de querelles entre Fabienne et lui. Les femmes ! Comme si lui, Navarro, pouvait faire autre chose que de lui rentrer dedans avant de s'endormir ! Il ne pouvait tout de même pas lui extraire un bébé des côtes, c'était pas Dieu le Père, lui ! Je ne suis pas fâché de laisser derrière moi cette foutue société de consommation où des types pervers s'amusent à consommer et leur femme et celle d'autrui et les copines de la légitime et les copines de la femme d'autrui et... Navarro savait très bien ce qui se passait entre Fabienne et Lartigues, pour ne rien dire des autres. Elle s'accrochait à n'importe quel petit capitaine. Au moins, en Afrique, on foutra la paix à Fabienne. Les nègres, pas question bien sûr, les Européens n'oseront pas, ils auront trop peur de se retrouver à l'aube devant le peloton d'exécution.
La traversée fut pénible. D'abord Navarro n'avait pas le pied marin. Ensuite le bateau s'arrêtait partout. L'équipage était trop occupé à se relayer auprès de Fabienne. Navarro regretta qu'on ne fût pas en temps de guerre : c'est le seul moment où les soldats sont pris au sérieux et où les gens ne traînent pas sur les océans, parce qu'ils risquent leur peau, alors tu parles s'ils se grouillent, les obus pleuvent de partout !
Le bateau finit malgré tout par arriver dans le port de Dakar. Le temps était froid et brumeux. Un grand nègre bien habillé et raide se présenta à François Navarro et lui demanda, en s'inclinant respectueusement, de signer une douzaine de formulaires. Encore de la paperasse, je commence à croire qu'ils sont civilisés. Il voulut refuser et bondir hors du bateau en hurlant : « Garde à vous ! Ici le Général François Navarro, trente-huit ans, trente-six étoiles, bon pied, bon œil ! » Mais il se dit qu'il n'avait pas d'uniforme pour le prouver et que, de toute façon, il était arrivé au bout de son calvaire. Merde. Navarro signait machinalement en regardant le port. Sur l'eau noire et lourde toutes les flottes du monde. La fumée des paquebots mêlée au brouillard. Des marins grecs, russes, hollandais. La rumeur étourdissante des sirènes. Dockers au torse nu, couverts de poussière, ployant sous des sacs de riz. Dakar. L'Afrique. C'est donc ça, l'Afrique. Dommage que je n'aie pas trouvé le temps de me promener à Marseille afin de décider des endroits et des scènes dont j'aurais la nostalgie. Je déteste les souvenirs vagues, désordonnés et fugaces. De l'ordre avant toute chose. Avant un long voyage Navarro se rendait au centre de la ville pour choisir méticuleusement les détails qui dessineraient les contours de sa future mémoire : les bancs verts d'un jardin public, le sourire d'une vendeuse, une enseigne au néon, une vieille dame en noir promenant gravement son chien, le goût d'un vin piquant son palais ; n'ayant pu sacrifier à ce rite, il se sentait quelque peu désemparé cette fois-ci. Alors que Navarro en était à la cent-trente-huitième signature, un autre grand nègre bien habillé et raide s'inclina respectueusement devant lui et lui remit un télégramme. Navarro se mit à le parcourir des yeux. Fabienne nota avec inquiétude que ses sourcils se fronçaient progressivement. Il se tourna vers elle :
- Ils ont juré de me casser les pieds jusqu'au bout. Tiens, lis toi-même.
François Navarro ne remplaçait plus le Général Vitry qui était maintenu à son poste. En revanche, il était nommé Conseiller Militaire de l'Etat.
- Tu as tout de même le rang de Général ? lui demanda Fabienne avec angoisse. Navarro ne daigna même pas lui répondre. Conseiller Militaire de l'Etat ! Il n'avait jamais imaginé une aventure plus cocasse. C'était qui ou quoi, l'Etat, dans ces forêts ? En France, au moins, on savait, parce qu'un jour l'Etat s'était avisé de faire des confidences et afin que nul n'ignore la voix rocailleuse du vieillard, avait précisé : « l'Etat, c'est moi ! » Mais ici ? Le Général François Navarro dut s'appuyer sur Fabienne pour descendre du bateau. Il ne savait vraiment plus sur quel pied danser.
 
 
 
 
CHAPITRE 3
 
 
Bokandé put éviter de justesse une R4 bleue qui arrivait à toute allure de l'avenue de la Poste. Le chauffeur ralentit, le traita d'imbécile et poursuivit sa route. Bokandé ne lui répondit pas. Il errait depuis une bonne heure au hasard des rues de la capitale. Il y avait maintenant cinq ans qu'il était venu de sa lointaine Casamance pour chercher du travail. Il n'avait que vingt-trois ans, à l'époque. Il commençait à se sentir vieux et jusqu'à présent il n'avait connu que la misère. Accueilli à bras ouverts par un cousin dans une petite baraque du ghetto de « Khar-Yalla », les coups de marteau dans la tête : lâche ! tu as abandonné tes 'pauvres parents là-bas... Des cours du soir pour sortir de l'ornière... Puis d'autres cours du soir à la Fac de Droit. La rencontre de types intéressants : Ndongo, Kaba, les passionnantes discussions politiques. Un rayon d'espoir dans ta vie.
Arrivé à hauteur du stade omnisports, Bokandé s'arrêta pour attendre un car rapide. L'avenue était très animée. La foule restait cependant nonchalante : aucune exubérance, nulle précipitation chez les passants, pas le moindre éclat de voix. Petites voitures glissant silencieusement sur le talus. Autobus bondés. Par chance un car survint qui allait vers l'Université. Bokandé s'y engouffra. Aussitôt assis il regarda sa montre : « J'ai une petite chance de ne pas arriver en retard. » La réunion qui l'attendait, était particulièrement importante. Les dirigeants syndicaux et les responsables étudiants avaient convenu de se rencontrer pour préparer la grève générale et les manifestations populaires.
 
 
 
 
CHAPITRE 4
 
 
Le vieil homme marche à la tête de la foule des manifestants. Son corps ploie sous la lourde pancarte vierge qu'il brandit. Le vieil homme ne crie pas, il se contente de regarder droit devant lui, silencieux, farouche. Il marche comme un palmipède : un pas, puis un autre, péniblement, chaque jambe supportant le poids de son frêle corps. On dirait que Mamba sautille.
Pendant plusieurs semaines le pays avait vécu dans une atmosphère d'agitation fébrile. Tout le monde savait qu'il allait se passer quelque chose. La colère contre le régime emportait tout sur son passage, illusions, craintes et espérances, soufflant chaque jour plus profond et s'enflant à chaque coin de rue. Les tracts, devenus innombrables, parlaient de salaires de misère, d'un statut plus avantageux que les patrons refusaient d'étudier, de privilèges mirobolants dont jouissaient, à l'ombre des cocotiers, d'inutiles assistants techniques. Les étudiants s'en donnaient à cœur joie. Le campus était devenu un bastion d'où partaient les attaques les plus incendiaires contre le pouvoir.
Lorsque les syndicats lancèrent un mot d'ordre de grève générale, personne ne fut pris au dépourvu. Sauf peut-être le gouvernement qui donna des signes de panique en imaginant de faire remplacer tous les grévistes par des chômeurs. Malgré l'opposition du Général François Navarro qui craignait que cela ne servît la propagande des syndicats, la mesure fut appliquée. Le service de la Main-d’œuvre fut envahi. Des villages les plus reculés, des paysans étaient accourus, armés de flèches ou de haches, prêts à tout pour trouver un travail à la ville. Cette initiative rendit la situation plus explosive. La Centrale syndicale décida donc une grande manifestation, la veille même de la grève pour, disait le tract, « protester contre cette tentative réactionnaire de dresser le peuple contre le peuple ».
 
Le vieil homme se dandine à la tête de la manifestation, grave, une pancarte blanche, sans le moindre slogan, serrée contre sa poitrine. Mamba est un Ancien Combattant. Il a traversé les mers et les déserts pour se battre contre les Vietnamiens et les Algériens. Mais il n'aime pas qu'on le lui rappelle, il a brûlé toutes ses médailles. Mamba a l'habitude de dire : « Je ne me suis jamais battu contre personne. Je me suis seulement battu pour les Français. » Le vieux Mamba préfère parler de ce jour de 1948 où, à Antanarivo, tirant sur la foule, il a abattu Virginia, la jeune femme qu'il aimait et qui était enceinte de ses œuvres. Virginia la jeune liane malgache au front bombé, l'amour bleu de son regard au moment de mourir, il ne pouvait pas savoir qu'elle était là parmi les insurgés. Et Mamba se souvient que fou de rage, surexcité, il avait tiré... Que ses supérieurs blancs l'avaient félicité parce qu'il avait fait son meilleur score... Qu'il avait été trop lâche pour se venger...
Comme à son habitude, la Radio avait adressé de sévères mises en garde aux « fauteurs de troubles téléguidés de l'étranger ». Les speakers s'écriaient d'une voix pathétique que le spectre de la guerre civile devait retourner à l'ombre. Rien n'y fit. La grève fut générale
Partie de la Bourse du Travail, la foule déroule lentement sa force, dans un ordre impeccable. Au fond de lui-même, chacun se sent tendu mais serein, faible mais inquiétant. N'Dongo lit les pancartes : « A bas les profiteurs ! » « Le peuple restera toujours uni ! » « Les travailleurs réclament le droit à la vie ! » « Respectez les franchises universitaires !» « Augmentez immédiatement les salaires de 40% ! » N'Dongo pense à un épisode de son adolescence : un jour, sur le coup de midi, il avait traversé à pied tout le centre de la ville tenant à bout de bras une pancarte sur laquelle étaient écrits, en gros caractères, ces deux seuls mots mystérieux : « Moi aussi ». On le bouscule, on lui marche sur les pieds mais N'Dongo est heureux. Cependant tout lui paraît de plus en plus improvisé et confus. La foule avance derrière le vieux Mamba et ne semble pas savoir où aller. « Tamango, l'esclave déchaîné, ne savait pas non plus quelle direction prendre. Après la révolte et la victoire il avait dû laisser le navire voguer au hasard. C'est cela qui l'a perdu. Il ne savait pas conduire un navire. Un beau sujet de roman. » N'Dongo n'écrit pas beaucoup mais il sent qu'il a des choses à dire. Malheureusement dès qu'il s'installe à sa table, situations et personnages lui échappent et se fondent dans un poème auquel il arrive rarement à N'Dongo de comprendre quelque chose. Alors, libéré comme d'un poids intérieur, il se contente de passer son chemin dans la vie, jetant un regard distrait et méprisant sur ses contemporains.
 
La foule ne sait pas où elle va. Pourtant elle se détend, prend de plus en plus confiance. Jusqu'au bout de l'avenue Faidherbe, aucun policier. Les slogans deviennent de plus en plus injurieux. Quelques étudiants exhibent un mannequin peint aux couleurs nationales et représentant un des dignitaires accusés de se vautrer dans le luxe et la débauche. Un autre mannequin peint aux couleurs de la France surgit on ne sait d'où. Il représente le Général François Navarro. On scande : Navarro ! Le bourreau ! Au poteau ! Trois groupes se faisant écho et le cri prenant progressivement de l'ampleur. Au carrefour du Marché Sandaga, les discussions sont vives. Les uns veulent se rendre au Palais pour présenter leurs très humbles doléances et remontrances à sa Majesté, les autres proposent qu'on continue tout droit sur la place Tascher pour que le peuple, enfin réuni dans l'hémicycle d'une Assemblée vraiment Nationale, délibère sur la conduite des affaires du pays. Les journalistes étrangers remarquèrent ce jour-là que de tous les responsables syndicaux, seuls Thiemo Diagne et Khaly, dit « Doyen », étaient présents à la manifestation. On ne savait pas où étaient passés les autres.
Soudain le vieux Mamba tourne vers la foule des yeux et une bouche écarquillés, laisse tomber sa pancarte, bat l'air des deux mains comme pour chercher où s'appuyer, puis s'étend de tout son long, sans un cri. Une balle a atteint le vieillard à la tempe gauche au moment où la foule s'engageait dans l'avenue Maginot. Les policiers ont calmement attendu dans les beaux quartiers. Mamba est entré le premier dans la zone interdite. Le brigadier Gaye, un jeune policier plein d'avenir, juché sur le toit de la Pharmacie du Centre, l'a alors froidement descendu. Les ordres. Puis cela a continué. Le sifflement des balles se mêle aux cris de terreur. Les mourants sont piétinés. N'Dongo voit partout du sang. Il pense : « Comme l'intensité de la vie brille dans le regard de ceux qui croient côtoyer la mort » ... Il est complètement furieux. N'Dongo frissonne des pieds à la tête. « Rendre coup pour coup. La lutte le veut. » C'était un très bon tireur. Il s'agrippe à une camionnette et fait feu sur un tas de policiers acharnés à démolir un manifestant. Il en abat quatre et les autres vont s'abriter derrière un kiosque à pains pour localiser le tireur. N'Dongo laisse tomber son arme tout en sautant lestement de la camionnette dont le chauffeur ne s'est douté de rien. Son geste n'a cependant eu pour conséquence que d'intensifier la débandade. Panique totale. Confusion indescriptible. Plus personne n'espère échapper à un massacre sauvage. Les policiers ne se contentent plus de contenir les manifestants, ils les suivent jusque dans les plus petites rues. En revenant sur ses pas, N'Dongo constate que nombre d'émeutiers ont choisi d'attendre leur mort assis sur le pavé, la tête entre les mains, hurlant de manière saccadée. Quelques-uns pleurent doucement. D'autres, n'ayant pu supporter le choc, ont retrouvé la paix dans la démence. Un gaillard en tricot et chapeau de paille conique chante à tue-tête de vieux airs populaires, tout baigné de sueur. N'Dongo se met à la recherche du corps du vieux Mamba. « Que reste-toi ! de lui ? Ils ont dû le piétiner. Son cadavre ne doit pas être beau à voir » ; et sans savoir pourquoi (avec un petit geste brusque qu'il ne comprenait pas non plus et qu'il réprima aussitôt), N'Dongo murmura : « Léna... Léna... »
 
 
 
 
CHAPITRE 5
 
 
Pendant plusieurs jours, pendant plusieurs nuits, le parc de Niokolo Koba fut la proie des flammes. Les singes de la montagne de fer et les biches apeurées et les oiseaux multicolores refluèrent plus au sud, chassés de leur territoire par l'incendie. Le Lion Rouge lui-même, après une longue résistance, fut obligé d'aller chercher asile chez l'ennemi héréditaire de la patrie. Qui était donc à l'origine de cet insolent, gigantesque et mystérieux feu de brousse ? Nous n'en ferons point mystère car nous savons que le lecteur hélas ! achète un roman pour savoir qui est qui et qui fait quoi. Nous lui disons donc que c'est de cette manière qu'une organisation clandestine dénommée M.A.R.S. se signala pour la première fois, qu'en revendiquant cette action spectaculaire par un coup de téléphone à l'A.F.P., elle signifiait son intention de tirer la leçon de l'échec de la grève générale. Outrepassant nos droits et sans aucun respect pour la clandestinité, nous vous dirons que le MA.R.S. - dont faisait partie N'Dongo - était dirigé par un nommé Kaba Diané. Il est vrai aussi que tout ça, c'est de l'histoire ancienne, les faits relatés ici se situant entre 1960 et 1970, ce qui fait tout de même presque un siècle.
Le Général Navarro, tout auréolé de son nouveau triomphe sur les syndicats, avait reçu des ordres précis : percer coûte que coûte la signification de ces quatre lettres : M.A.R.S. Des pouvoirs exceptionnels lui furent accordés. Un peu malgré lui, on adjoignit à Navarro un vieux Monsieur qui se prétendait Professeur de Sciences Politiques à la Faculté d'Aix-en- Provence. (Naturellement, Navarro n'en croyait pas un mot. Il se disait que ça devait être un de ces intellectuels ratés qui venaient raconter des conneries en Afrique, bardés de faux diplômes.) En tout cas, il était clair qu'en haut lieu on tenait à relever le défi du M.A.R.S. On semblait considérer comme vital de ne rien négliger pour ramener au bercail le Lion Rouge rugissant. Après de longs mois d'un travail patient et intense avec remise à jour de tous les fichiers, le Général François Navarro confia ses conclusions à l'Etat.
Aussitôt le porte-parole du Gouvernement convoqua une conférence de presse afin de rendre publiques les mesures arrêtées pour combattre le MA.R.S.
Devant les journalistes pétrifiés, le Ministre commenta le décret n°136.

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