Le Tour du monde d un gamin de Paris
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Description

Friquet, jeune parisien débrouillard mais peu fortuné, décide d'entreprendre un tour du monde après avoir lu Le Tour du monde en quatre-vingts jours de Jules Verne. Il arrive en Afrique où il fait la connaissance de ses futurs compagnons de voyage : le docteur Lamperrière, médecin militaire, et André, riche héritier féru d'aventure. Une solide amitié se noue entre les trois hommes capturés par des anthropophages, puis sauvés in extremis par un marchand d'esclaves. S'en suit une série d'aventures où Friquet joue de malchance mais fait toujours contre mauvaise fortune bon coeur : capturé par un gorille, mordu par un serpent venimeux, généreux sauveur d'un petit Africain, on le retrouve prisonnier sur un mystérieux bateau naufrageur au large des côtes d'Amérique du Sud, puis dans l'immense étendue de la pampa du Rio Grande Do Sul où il fait la connaissance d'un aventurier parisien... et de l'hospitalité toute relative des habitants de cette contrée reculée. Même «aux trois quarts noyé, au deux tiers pendu» selon ses propres mots, il se sort toujours des situations les plus inextricables et invente même une évasion rocambolesque à travers les sommets de la Cordillère des Andes pour retrouver ses compagnons de voyage et boucler son tour du monde en démantelant un réseau de crime organisé! Un roman aux rebondissements multiples qu'on lira avec plaisir malgré les nombreuses digressions «éducatives» et le discours colonialiste daté.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 30 août 2011
Nombre de lectures 118
EAN13 9782820604576
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0011€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Le Tour du monde d'un gamin de Paris
Louis Boussenard
1879
Collection « Les classiques YouScribe »
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ISBN 978-2-8206-0457-6
Partie 1 LES MANGEURS D’HOMMES
Chapitre 1

Terrible bataille sous l’équateur. – Les blancs et lesnoirs. – On fait connaissance entre des gueules de crocodiles etdes mâchoires de cannibales. – Héroïsme d’un gamin de Paris. –Dévouement inutile. – Échec et mat. – À 1.200 lieues du faubourgSaint-Antoine. – L’envers de la Case de l’oncle Tom. – Uncompatriote maigre et très peu vêtu.

– À moi !… s’écria d’une voix étouffée le timoniersans lâcher la barre, bien qu’il eût le col furieusement étreintpar les deux griffes crochues d’un noir.
« À moi !… » hurla-t-il une seconde fois, lesyeux blancs, la face violacée, la bouche tordue.
– Tiens bon… Pierre !… On y va !…
Et le timonier Pierre, défaillant, hors d’haleine, aperçoit,comme dans un brouillard, un petit bonhomme sortant on ne saitd’où, qui d’un bond s’élance vers lui.
Le canon d’un revolver frôle son oreille. Le coup part.
L’étreinte du noir se desserre aussitôt. La tête grimaçante, quePierre ne peut voir, éclate, fracassée par la balle de onzemillimètres. Le féroce ennemi qui s’était hissé par la chaîne dugouvernail dégringole dans le fleuve ; un crocodile le happeau passage, et l’entraîne à travers les herbes.
– Merci tout de même, Friquet, dit Pierre en avalant unevaste lampée d’air.
– Y a pas d’quoi, va, mon vieux… à charge de revanche, pasvrai…
« A pas peur !… Y va faire chaud tout àl’heure. »
Friquet disait vrai.
Il faisait doublement et terriblement chaud, sur le pont de lajolie chaloupe à vapeur qui remontait en ce moment, à grand’peine,le cours de l’Ogôoué.
En dépit de l’excellence de sa machine, dont le piston battaitcomme le pouls d’un fiévreux, l’embarcation avançait lentement aumilieu des rapides. Sa cheminée fumait comme celle d’un steamer,l’hélice faisait rage, la vapeur qui mugissait et hoquetait dansles conduits de métal, sifflait sous les soupapes empanachées debuées blanches.
Par 9 degrés de longitude ouest, sous l’équateur, les vingthommes de l’équipage eussent pu, sans aucun doute, appréciervivement les bienfaits d’une carafe frappée et d’un éventail. Nul,parmi eux, ne semblait pourtant se préoccuper de ces raffinementsde la vie civilisée, dont il était permis de déplorer la privation,sans être pour cela taxé de sybaritisme.
Tous, le chassepot à la main, le revolver à la ceinture, lahache à portée, épiaient avec une sorte de vigilance inquiète lesallures de tout un clan de noirs éparpillés des deux côtés dufleuve.
L’enseigne de vaisseau commandant la chaloupe, chargé d’unemission toute pacifique par l’amiral en station navale au Gabon,avait recommandé de ne faire feu qu’à la dernière extrémité.
Malheureusement, les tentatives de conciliation, opéréesantérieurement, ayant toutes complètement échoué, il fallaitrétrograder ou avancer par force. Reculer est un terme inconnu enmarine. C’est pourquoi l’équipage tout entier se tenait à son postede combat.
On était en plein pays ennemi, au milieu des Osyébasanthropophages, que le regretté marquis de Compiègne, et sonintrépide compagnon, Alfred Marche, ont les premiers visités, aumilieu de périls inouïs, au commencement de l’année 1874.
La sauvage agression qui avait failli être fatale au timonierPierre, prouvait que les moyens pacifiques ne réussiraient pas.L’assaillant, victime du coup de revolver, était arrivésournoisement à la nage, en nombreuse compagnie, à quelques mètresà peine de la chaloupe.
Voyant que jusqu’alors les hommes blancs ne faisaient pas minede résister, ils avaient cru, dans leur naïveté anthropophagique, àla réussite complète de leur projet. Aussi leur désillusion setraduisit-elle en clameurs furibondes, accompagnées d’une retraiterapide.
Ceux qui étaient à terre, exaspérés de leur déconvenue,ouvrirent un feu violent sur les matelots qui ne se donnèrent mêmepas la peine de s’abriter derrière le bordage.
Cette salve, exécutée avec les mauvaises patraques de fusils àpierre, fournis par les traitants, n’eut d’autre résultat qu’un peude fumée, et beaucoup de bruit.
Le jeune commandant, voyant les masses confuses des noirséchelonnés en quantité innombrables dans les lianes et les largesfeuilles du rivage, fit charger la légère mitrailleuse placée àl’avant de son bâtiment.
– Tout est paré ? interrogea-t-il d’une voixcalme.
– C’est paré, commandant, dit le maître canonnier.
– Ça va bien.
L’aspirant de première classe, faisant fonction de second,était, en ce moment, en colloque animé avec un grand diable dematelot nommé Yvon, qui, insoucieusement appuyé sur son chassepot,regardait venir les noirs.
– Sauf vot’respect, capitaine, c’est donc ces particulierslà qui ont croché not’docteur il y a quinze jours ?
– Je crois, en effet, que ce sont eux.
– Mais, capitaine, comment diable le docteur, un vieuxmatelot, s’est-y laissé pincer par ces mauvaiscabillauds ?
– Il est parti herboriser un jour, puis… il n’est plusrevenu. Je n’en sais pas davantage. Maintenant nous allons à sarecherche, un peu à l’aventure.
– Drôle d’idée, pour un homme si savant, de se mettreherboriste, à seule fin de ranger des boutures dans une boîte enfer blanc !…
« Et comme ça, continua Yvon, encouragé par labienveillance de son chef, tous ces nègres-là sont des mangeurs de« monde » ?
– Hélas ! Oui. J’ai bien peur pour notre pauvreami.
– Oh ! Y a pas d’danger, capitaine. Voyez-vous, saufvot’respect, le docteur est si maigre… et puis, il doit être sidur !
L’officier sourit sans répondre à cette boutade.
Cinq minutes à peine s’étaient écoulées. La chaloupe remontaittoujours vers les rapides qui mugissaient au loin.
En face, à mille mètres à peine, une ligne noire interceptait lavue. Avec la lorgnette, on distinguait une cinquantaine de piroguesrangées côte à côte, comme les bateaux d’un pont dont le tabliern’est pas encore posé.
Un long câble végétal, amarré à deux arbres, de chaque côté dufleuve, servait à les maintenir en ligne malgré le courant. Àdroite et à gauche, d’autres barques évoluaient silencieusement,escortant la chaloupe à distance respectueuse.
– Tonnerre à la toile ! Y va grêler dur, grogna unvieux quartier-maître en glissant amoureusement sous sa joue unechique énorme qu’il tira de son béret.
Il y eut tout à coup un grand silence, interrompu seulement parla toux saccadée de la machine.
Puis, comme si tous les singes-hurleurs, tous les hérons-butors,toutes les grenouilles-taureaux du continent africain se fussentdonné rendez-vous en cet endroit, éclata la plus épouvantablecacophonie qui ait jamais fait vibrer un tympan humain.
À ce signal, la ligne de pirogues amarrées en avant se brisa, ettoutes les embarcations descendirent le courant, pendant que cellesqui suivaient formaient en arrière une ligne transversale destinéeà couper la retraite à la chaloupe.
Les Européens étaient pris entre deux feux.
– C’est fini de rire, les enfants ! fit lequartier-maître en mâchonnant son tabac.
En un clin d’œil, les blancs sont cernés, tant la manœuvre del’ennemi est exécutée avec précision.
– Feu ! Tonne la voix du commandant.
La chaloupe s’embrase comme un cratère. Au crépitement de lafusillade se mêle le déchirement strident de la mitrailleuse, qui,tirant en éventail, coule trois ou quatre embarcations, et fracassehorriblement les corps de ceux qui les montent.
Pendant que les servants rechargent la pièce, la fusilladecontinue, serrée, implacable, mortelle. Les eaux qui commencent àrougir, charrient, au milieu des débris de bois, des torsesd’ébène, immobiles déjà, ou encore en proie à d’atrocesconvulsions.
Le cercle se resserre. Les assaillants ripostent à peine. Ilsont le nombre pour eux et veulent prendre la chaloupe à l’abordage.La mitrailleuse tire sans relâche. Les canons des fusils sontbrûlants.
On remarque à ce moment, près du commandant, un jeune homme dehaute taille, vêtu d’un costume civil, coiffé d’un casque blanc,qui, un fusil à la main, canarde les noirs avec l’aisance d’unvieux soldat.
Le front de l’officier se rembrunit. C’est que la situation secorse.
– Qu’en pensez-vous ? lui dit à voix basse l’homme aucasque blanc.
– Ma foi ! Mon cher André, répond l’enseigne, jecrains bien d’être forcé de battre en retraite.
– Mais la route est barrée.
– Nous passerons quand même. Ce qui me torture, c’est lapensée que notre pauvre docteur est peut-être là, à deux pas,entendant la bataille, et qu’il sent le salut lui échapper…
Les cris atteignent une intensité inouïe.
Quelques pirogues sont bord à bord avec la chaloupe. Les noirsbateliers s’accrochent des pieds, des mains, des dents, pourescalader les bastingages. De hideuses grappes d’êtres plusrepoussants que les quadrumanes des forêts équatoriales secramponnent de tous côtés.
Les marins s’escriment de la hache, de la baïonnette, de lacrosse ; piquant, trouant, martelant, taillant en pleinechair, noirs de poudre, ruisselant de sueur et de sang, courbaturésde carnage.
Impossible de tenir plus longtemps sans être débordés. Il fautvirer.
Au moment où le commandant va donner l’ordre au mécanicien,survient un terrible incident.
Le mouvement de l’hélice, entravé par une cause inconnue, cessetout à coup.
Les plus braves se sentent frémir.
Les cannibales bondissent à la rescousse. Une double surpriseles attend. Le sifflet de la machine se met à hurler avec une forceinouïe. À ce signal, un énorme jet de vapeur s’échappetransversalement de chaque côté de la coque du bâtiment. Le nuageépais et brûlant les échaude jusqu’au vif et leur fait lâcherprise.
C’est une idée du mécanicien. Elle est excellente et sauvemomentanément la situation.
La chaloupe s’en va à la dérive. Il faut précieusement conserverla vapeur qui a rendu les noirs plus circonspects.
Pendant cette minute d’accalmie, on recharge les armes. L’héliceest toujours arrêtée.
– Misère de misère ! grondait Yvon… pas seulement unchiffon de toile sur leur mauvaise boîte à charbon !
– Tiens, renchérit son voisin, m’parle pas d’leurvapeur.
– Faudrait voir, les anciens, dit une voix grêle avec unintraduisible accent faubourien… Plaisantez pas la vapeur ; çaa quéquefois du bon.
Le propriétaire de cet organe distingué, un petit chauffeur, nujusqu’à la ceinture, gros comme rien, et pas plus haut que ça, sorten même temps du panneau, comme un diable d’une boîte à surprise,et vient se camper devant l’enseigne, avec une attituderespectueuse et crâne tout à la fois.
C’est le même qui tout à l’heure, abandonnant une seconde lachaufferie, a rendu au timonier Pierre le service que l’onsait.
– Que voulez-vous ?
– Commandant, je me fais vieux, là dedans. J’ai plus rien ày faire, à présent que le tournebroche est détraqué.
– Après ? continua brusquement l’officier.
– Eh ben ! répond le petit homme sans s’intimider,j’voudrais de l’ouvrage.
– Mais quoi ?
– Pardi ! La belle malice ! J’voudrais piquer unetête, et aller dire deux mots à l’hélice, qui n’bouge plus.
– C’est bien ! Vous êtes un brave. Allez.
– Merci, commandant !
« Une ! Deusse ! Que le Dieu des bains à quatresous me protège… et troisse ! »
Il dit, s’élance d’un bond sur le bordage, allonge les mains, etpique une de ces têtes qui eût fait pâmer d’aise tout le clan descaleçons rouges des bains Ligny.
– Crâne petit homme ! murmurent les matelots.
Et ils s’y connaissent.
Les noirs, un moment stupéfaits, reviennent à la charge. Lepetit chauffeur est toujours sous l’eau. Sa tête falote, auxcheveux clairs, émerge enfin.
– Ça y est, les enfants ! Et vive la République !Jetez-moi un grelin, n’importe quoi… allons-y !
L’hélice se remet en mouvement. Le brave gamin saisit une amarreet commence à se hisser. Par malheur, un lourd morceau de piroguele heurte rudement au front.
La violence du choc l’étourdit, il disparaît. Un cri d’angoisseéchappe aux matelots. On entend aussitôt le bruit sourd d’un corpsqui tombe à l’eau. C’est l’homme au casque blanc, celui que lecommandant appelait tout à l’heure André. Il se dévoue pour tenterle sauvetage du brave garçon.
Les noirs rétrécissent leur cercle menaçant. Le fleuve estcouvert d’embarcations derrière lesquelles ils s’abritent, etqu’ils poussent comme des barricades mouvantes.
Toutes ces péripéties se déroulent en moins de temps qu’il n’enfaut pour les raconter. Les deux hommes tardent bien à reparaître.Les secondes semblent des heures.
Pendant ce temps, la chaloupe commence à virer de bord. Son axeest perpendiculaire au courant.
Enfin !… les voilà ! André soutient d’une main legamin évanoui. On lui tend à son tour l’amarre. Il allonge l’autremain.
– Courage ! lui crie-t-on de tous côtés.
Hélas ! Pourquoi l’aveugle fatalité stérilise-t-elle alorsces deux actes de dévouement ? Pourquoi ce double sacrificedevient-il non seulement inutile à l’équipage, mais encoredésastreux pour les deux intrépides sauveteurs ?
Pour la seconde fois, l’hélice ne fonctionne plus. Le chocl’a-t-il faussée ou bien encore les herbes longues et tenaces quiobstruent en cet endroit le lit du fleuve, empêchent-elles sonmouvement en s’enchevêtrant autour d’elle.
La chaloupe, prise par le travers, au moment précis où ellecesse de gouverner, est emportée comme une plume par le courant.Elle franchit en un clin d’œil la ligne des pirogues qu’elleeffondre, et disparaît, pendant que les noirs désappointés etfurieux s’emparent des deux hommes dont l’un commence à reprendreses sens, pendant que l’autre défaille à son tour.
S’ils n’ont pas été entraînés aussi, c’est que le fleuve formeun coude en cet endroit, et que le courant y est infiniment moinsrapide qu’au point où l’avant de la chaloupe a dû pénétrer pouropérer la manœuvre.
La bataille est finie. Quelle orgie de chair noire pour lescrocodiles qui, un instant troublés par les balles et les coups defeu, s’en donnent à gueule que veux-tu sur les morts et lesblessés !
Les vivants ne peuvent se soustraire à leur atteinte qu’à forcede mouvement ; et encore les deux Européens se sentent detemps à autre frôlés par la carapace rugueuse d’un saurien hideux,dont la gueule se referme avec le bruit d’un couvercle de malle surle torse d’un noir à l’agonie.
Le gamin est complètement revenu à lui. Il nage comme unpoisson, entouré par la meute hurlante des Osyébas qui forment uncercle compact, et soutient André à demi suffoqué.
– Eh ! Là-bas, tas de mal blanchis, vous pourriez pasme donner un coup de main, au lieu de me regarder comme ça avecvotre air vorace ?…
« Eh ! M’sieu, m’sieu André, s’agit pas de tourner del’œil…
« Mâtin ! Le bon bain ! Une vraie lessive…
– Bicondo ! Bicondo ! hurlent les noirs.C’est-à-dire : « Manger ! Manger ! »
Le gamin, ignorant les subtilités du dialecte des Osyébas, semet alors à les invectiver en termes plus pittoresques queparlementaires.
– Des imbéciles, quoi !… Ça n’a seulement pas vul’obélisque !
« Dis donc, toi… le grand benêt, qui brailles si fort, situ fermais un peu ton bec… aïe donc… dépêche-toi… tu vois bien quemonsieur va boire un coup !…
« Là… t’es gentil ; t’auras du sucre.
« Dire que j’ai lu la Case de l’oncle Tom, et quej’ai cru que tous les moricauds étaient des bons nègres… Benoui ! Va-t’en voir… dans les livres… »
Un des noirs, ahuri par ce flux de paroles, prêtait cependantson aide au gamin.
Il était temps.
Quelques minutes après, les deux naufragés abordaient. Ilsétaient plus que jamais à la merci de leurs féroces ennemis.
Ceux-ci, pourtant, ne se précipitèrent point sur eux sinon pourles égorger, du moins pour les garrotter étroitement, afin de leurenlever toute possibilité de fuite. Cette apparence de longanimitéavait un motif culinaire très important.
Si les Osyébas sont anthropophages, ce n’est pas à la façon descannibales australiens, qui avalent gloutonnement la chair humaine,parce que la faim leur tord les entrailles.
Fi donc ! Ces messieurs sont des gourmets ; ilsdévorent leurs prisonniers, mais après certains préparatifsessentiels. Ils dédaignent une viande battue, fatiguée et meurtriepar la lutte, ou émaciée par le besoin. Ce qu’il leur faut, ce sontdes muscles bien à point, parfaitement reposés, et entourés d’unecouche de graisse suffisante.
Ainsi font les veneurs européens, qui ne veulent pas pour leurtable d’une bête forcée par les chiens dans une chasse àcourre.
Certains désormais que les prisonniers ne leur échapperaientpas, ils les entouraient déjà de toute sorte de ménagements. Ilsvoulaient leur enlever tout motif d’inquiétude, afin que, leuresprit étant libre de tout souci, leur corps pût acquérir, avec unrégime approprié, ce moelleux, ce je ne sais quoi, constituant pourun cuisinier habile un morceau bon pour la broche ou lacasserole.
Puis l’arrivée du gamin fut si drôle et son entrée en matièretellement burlesque, que toutes ces bedaines anthropophagiquesfurent secouées par un rire inextinguible :
– Bonjour, messieurs… Ça va bien ?… Pas mal, merci… Unpeu chaudement, pas vrai… C’est le temps qui veut ça… Vous necomprenez pas le français… Ça se voit… Tant pis pour vousalors !… C’est comme ça chez nous… Il est vrai qu’à 1.200lieues du faubourg Antoine, faut guère s’étonner d’pas trouverd’école primaire.
« Ben, voyons, m’sieu André, dites-leur donc quéque chose,à ces gens, vous qui savez le latin ! »
Quoique terriblement inquiet du présent, et surtout de l’avenir,André riait franchement des saillies du gamin dont la gaieté étaitvraiment contagieuse.
– Que j’suis donc bête !… Mais je connais leurbonjour. C’est un particulier de chez eusse ou desenvirons qui me l’a appris au Gabon.
Et, s’inclinant avec grâce, il leur cria à droite, à gauche eten face :
– Chica ! Ah! Chica ! Chica !Ah ! Chica !
Ce qui veut dire : Vis ! Ah !vis !
C’est en effet par ces mots que s’abordent les Osyébas quand ilsse rencontrent.
L’effet de ce salamalec indigène est stupéfiant. Tous lesmoricauds élèvent sur leurs têtes leurs mains en forme de coupe etrépondent par un Chica ! Ah ! Chica ! unanime. La connaissance est faite.
– Allons, ça va !… Mais c’est pas encore assez… Un peude gymnastique ne ferait pas mal.
Aussitôt dit, aussitôt fait. Notre petit bonhomme se met àcabrioler comme un enragé. Il exécute une série de sauts périlleuxen avant, en arrière, de côté, comme les Indiens ; il fait laroue, marche sur les mains, et termine enfin par un grand écartétourdissant.
Les noirs, grands amateurs de danse, et admirateurs passionnésde tous les exercices du corps, sont absolument renversés. Leurétonnement se traduit par une série de rires convulsifs.
– Dites donc, si ça vous amuse, faut pas vous gêner… Moi,j’prendrais bien quéque chose. Y fait rudement soif chez vous… Etpuis, avec ça que j’ai laissé ma cotte dans la chaloupe, le soleilme rissole le dos. J’vas être rouge comme un homard.
« Eh ! Toi, mon vieux fils, – dit-il à un desguerriers, d’aspect un peu moins farouche que la plupart de sesconcitoyens, et qui avait les épaules couvertes d’un léger tissu dephormium, – prête-moi un peu ta chemise, dis, veux-tu ? T’asune bonne tête. T’es laid comme un singe, mais t’as pas l’airféroce… Allons ! Fais une risette… Là ! C’estparfait ! »
Et le petit diable lui chatouille les côtes, lui porte avec sondoigt allongé de petits coups dans la poitrine, pendant qu’il luidécroche son vêtement et le jette sur ses propres épaules.
L’autre ne peut plus se défendre ; il le laisse faire etfinit par se rouler sur le sol, en proie à une gaieté folle.
Mais que signifie cette panique ? Pourquoi tous ces nègres,si joyeux, reprennent-ils aussitôt, avec la mobilité particulière àleur race, un sérieux d’écoliers en défaut, qui se donnent un airgrave, et pincent la lèvre quand le maître arrive.
C’est qu’en effet voici le maître, et un terrible !
Vêtu d’un habit rouge de général anglais, les jambes nues, latête couverte d’un chapeau à haute forme, tanné, roussi, chauve parplaces, et orné d’un galon d’or passé, le roi, qui s’est prudemmenttenu à l’écart pendant la bataille, s’en vient avec sa suiteconnaître le résultat de l’affaire.
Il porte, accrochée sur les oreilles, et lui pendant jusque surla poitrine, une fausse barbe, faite avec une queue de bœuf, et sedandine en s’appuyant sur une grosse canne de tambour-major.
L’hilarité de ses sujets le met en fureur. Il distribuepréalablement de droite et de gauche, à grand tour de bras, unesérie de coups qui sonnent sur les échines, puis interpelle toutson clan dans un patois incompréhensible, où revient toujours lemot de « Bicondo », qu’il prononce d’un tonfarouche en désignant les captifs.
Friquet est tout d’abord visiblement agacé.
– J’m’appelle pas Bicondo, mon p’tit père. J’m’appelleFriquet… Friquet de Paris, entends-tu, Bicondo ? Bicondotoi-même !
« Est-ce possible de se fagoter comme ça ! Si ondirait pas le général Boum qu’est tombé dans un baquet de noiranimal ! Et c’te barbe !
« Comme ça, c’est toi qu’es le patron ? »
Et Friquet, d’une horrible voix de fausset, contre laquelleprotestent indignées les perruches multicolores qui jacassent dansles branches, écorche à tue-tête le refrain qui fit jadis la joiedu public et la fortune d’un maestro :
Ce roi barbu… quis’avance…
Bu qui s’avance… bu quis’avance…
Etc., etc.
Le chanteur obtient un succès égal à celui du gymnaste. Il finitson couplet à la grande joie du public et du monarque lui-même quiprend goût à la chose.
On le fait recommencer… L’auditoire se met de la partie, etc’est merveille d’entendre tous ces singes à deux pattes, au gosierde perroquet, essayer de patoiser l’opérette française qui n’enpeut mais.
L’incident terminé, la troupe se met en marche, et arrivebientôt au village où une ample distribution de bière de sorghoaide à désaltérer les virtuoses blancs et noirs.
Nos deux amis sont ensuite conduits avec toutes sortes deprécautions dans une case spacieuse, hermétiquement close par unesorte de clayonnage en bois flexible recouvert de cuir.
Un fugitif rayon de soleil pénètre un instant dans ce réduitmisérable, et ils s’aperçoivent qu’il est habité déjà par unpersonnage dont ils ne peuvent distinguer les traits, carl’obscurité redevient complète.
– Tiens ! y a quelqu’un ! dit Friquet.
– Un Français ! s’écrie le personnage en questiond’une formidable voix de basse-taille.
– Des Français, répond André avec émotion. Qui que voussoyez, vous qui parlez notre langue, et qui sans doute êtesprisonnier comme nous, croyez à notre sympathie. Peut-êtresouffrez-vous depuis longtemps.
– Depuis trois longues semaines, monsieur ! Et,pendant ce temps, en proie aux horribles traitements quem’infligent ces brutes.
Les yeux d’André et de Friquet s’habituant peu à peu àl’obscurité, ils peuvent, grâce aussi aux minces rayons filtrant àtravers la toiture, apercevoir le mobilier et l’habitant dont larencontre est quelque peu extraordinaire.
– J’connais pourtant c’te figure-là, disait à voix basse legamin à son compagnon. C’est égal, si c’est lui, il est rudementchangé.
– Qui, lui ?
– Attendez un peu, m’sieu André. J’voudrais pas dire unebêtise, pourtant.
Leurs yeux, complètement accommodés aux ténèbres, distinguaientenfin les traits de leur compagnon de captivité.
Sa grande taille semblait encore augmentée par une de cesmaigreurs fantastiques qui eût assuré la fortune d’un montreur dephénomènes.
Son crâne était lisse comme une pastèque. Ses yeux, quiluisaient sous de gros sourcils charbonnés, donnaient à saphysionomie une expression formidable, heureusement adoucie parl’immense rire d’une grande bouche qui s’ouvrait jusqu’auxoreilles, et que toutes les dents semblaient avoir désertée.
Le nez, grand, crochu, mobile comme celui d’un polichinelle,faisait, comme on dit, carnaval avec le menton et complétaitbizarrement cet ensemble hétéroclite.
Les jambes et les bras, démesurément longs, semblaient despattes de faucheux, avec de grosses nodosités figurant lesjointures. Un lambeau d’étoffe, couvrant en partie le torse,laissait apercevoir une peau grisâtre, collée à des os faisant delamentables saillies sous cette enveloppe décharnée, qu’ilsmenaçaient de percer.
Cet homme ne pesait pas cent livres. Il eût fallu de patientesrecherches, aidées d’une connaissance approfondie de l’anatomie,pour trouver trente livres de chair réparties sur cette charpentehumaine.
André et Friquet étaient épouvantés de cette maigreur dontparaissait ravi le prisonnier, qui, d’ailleurs, ne se fitaucunement prier pour fournir tous les renseignementsdésirables.
De sa chétive enveloppe s’échappa, comme un tonnerre, un bongros rire qu’on eût dit produit par des cordes de contrebassetendues à l’ouverture d’une caverne, et frottées à tour de bras parun instrumentiste en délire.
– Eh !… eh !… eh !… mes enfants, il n’y aqu’un pays au monde, la France ! Et qu’une ville enFrance !…
– Paris, mon pays ! répliqua Friquet.
– Marseille, ma ville, mon bon ! À ça près, noussommes compatriotes. Vous voulez maintenant savoir pourquoi etcomment je me trouve ici ? Mon Dieu ! C’est bien simple,et sans doute pour le même motif que vous.
« Je suis ici à l’engrais, et l’on m’engraisse pour êtremangé !… »
Si le prisonnier voulut faire un effet, il y réussit pleinement.Mais cette réponse exorbitante produisit sur ses interlocuteurs uneffet diamétralement opposé. Friquet, ahuri, tordu par unecolossale envie de rire, pouffait sans pouvoir articuler uneparole, pendant qu’André constatait avec douleur qu’il ne pouvaitavoir affaire qu’à un fou.
L’autre devina ce qui se passait dans l’esprit du jeune homme,et reprit avec une bonhomie affectueuse :
– Ne doutez pas de ma parole, mes chers enfants. Noussommes, vous ne l’ignorez pas, au pouvoir des Osyébas, qui ontl’habitude de manger leurs ennemis. Je connais bien leurs coutumes.J’ai eu le temps de les étudier, pendant mon séjour de six ans dansles parages compris entre le Gabon et le haut Ogôoué.
« Mais rassurez-vous. Nous ne sommes pas encore à labroche. Je suis heureusement trop maigre pour être dévoré. Il netient qu’à vous de le devenir aussi. J’ai pour cela une recetteinfaillible. Rien ne presse, d’ailleurs. Le « repas » estpour la pleine lune ; nous avons encore près de quinze jours.C’est plus de temps qu’il n’en faut pour aviser.
« À votre tour, expliquez-moi, mes chers compagnons, à quelhasard malheureux je dois le bonheur de votre rencontre. »
André lui dit alors qu’un médecin de la station navale du Gabonétant disparu, l’amiral avait envoyé une chaloupe à sarecherche ; que lui, André, se trouvait à Adanlinanlango pourses affaires personnelles, avait obtenu l’autorisation de sejoindre à l’expédition.
Il fit le récit de la bataille, et termina en racontantl’épisode du sauvetage de la chaloupe par Friquet, et de leurcapture par les noirs.
L’homme écoutait avec un attendrissement profond, qu’il necherchait pas à dissimuler.
– Ainsi, vous, mon cher monsieur, vous, mon brave petithomme, c’est en voulant sauver un inconnu que vous avez sacrifiévotre vie et votre liberté.
– Avec ça que vous n’en auriez pas fait autant pour ce bondocteur, qu’est la crème des braves, même que les« mathurins » étaient tout chavirés de ne plusl’avoir.
– Mais vous ne comprenez donc pas que c’est moi ?…
– Vous ! s’écrièrent-ils stupéfaits.
– Moi-même, dit-il en les étreignant avec une effusion quienlevait à sa physionomie tout ce qu’elle avait de grotesque.
– Mais, docteur, reprit Friquet, je ne vous aurais pasreconnu. Je suis de l’équipage. J’étais chauffeur. Je vous ai vu,pourtant.
– À cette époque, je portais l’uniforme, j’avais descheveux, ou plutôt une perruque : entre nous, point decoquetterie, n’est-ce pas ? J’avais des dents aussi. Etmaintenant, plus rien. Si je pouvais me voir dans une glace !Bah ! Je dois être laid à faire peur !
– Le fait est que vous ne payez pas de mine, soit dit sansvous offenser.
– Je m’en rapporte à vous, mon petit espiègle. Écoutez, ilse fait tard ; reposons-nous. On va nous apporter à mangertout à l’heure. Quand nous aurons dîné et fait un bon somme, nouscauserons. Je vous raconterai par quelle étrange série d’aventuresje suis passé depuis trois semaines que j’habite ici.
Chapitre 2

La preuve que tous les noirs ne sont pas les bons nègres desauteurs. – Les Pahouins, les Gallois et les Osyébas. – Leursrapports gastronomiques et autres avec les Nyams-Nyams. – L’opiniondu docteur Schweinfürth. – Pourquoi l’on engraisse et comment onmaigrit. – Rester maigre ou être mangé.

– Vous me croirez si vous voulez, docteur, eh bien !Je n’ai pas plus envie de dormir que de rester ici.
– Vous aimeriez mieux causer ?
– Oui, si ça ne vous déplaisait pas, ainsi qu’à m’sieuAndré.
– Mais bien au contraire, mon cher Friquet.
– Causons donc, fit le docteur.
– D’abord, puisque nous devons tous être mangés, saufcependant permission de notre part, je voudrais bien savoir parqui.
– Vous êtes curieux.
– On le serait à moins.
– Je suis loin de vous blâmer. Nous serons mangés, saufavis de notre part, comme vous le dites, par ceux qui nous ontpris, à moins toutefois qu’ils ne jugent à propos d’inviter desamis.
« Cela me paraîtrait assez logique, car, enfin, il n’ontpas des occasions pareilles tous les jours.
– J’crois bien ! reprit le gamin d’un tonconvaincu.
Friquet, avant de passer à l’état de comestible, s’estimait trèscher la livre, et il n’avait pas tout à fait tort. Ajoutons qu’ils’accordait modestement, et avec juste raison, une valeur égale àcelle de ses compagnons, bien qu’il fût incontestablement moinscharnu qu’André et moins grand que le docteur.
– Pour lors, continua-t-il, vous dites que tous ces« bicondo » s’appellent de leur vrainom… ?
– Les Osyébas.
– Le nom n’est pas plus laid que bien d’autres.
– C’est le cas de dire que le mot ne fait rien à lachose ; au contraire. Ces abominables sauvages sont bien lesêtres les plus féroces de la création.
– Est-il possible d’être méchant dans un pays aussimerveilleux que celui-ci, dit le gamin rêveur ; de manger leshommes quand il n’y a qu’à étendre la main pour cueillir les plusbeaux fruits et se donner la peine d’abattre le gibier qui foisonnedans les bois ?
– Votre réflexion est bien juste, et empreinte d’unsentiment profondément philosophique.
« Là où la nature a versé avec une folle profusion tous lestrésors de son splendide écrin, là où le sol regorge de fruits, oùla terre est constellée de fleurs éblouissantes et où tous lesbesoins matériels peuvent être satisfaits, l’homme est une bêteféroce, adonnée aux pratiques les plus sanguinaires et les plushonteuses : il mange son semblable ou le réduit enesclavage.
– Canailles ! exclama Friquet partagé entre la joied’avoir fait une réflexion « philosophique » et l’horreurque lui causaient les cannibales.
– Tandis que dans les pays déshérités, chez les Esquimaux,les Groënlandais, les Samoyèdes ou les Lapons, qui pendant de longsmois grelottent sous la neige, privés de l’indispensable,l’hospitalité la plus cordiale et la plus généreuse est la premièredes vertus.
– Comme vous dites vrai, docteur ! fit à son tourAndré. Et pourtant, ne serait-il pas possible de faire pénétrer lacivilisation chez ces malheureux, de les évangéliser, de leurmontrer l’horreur de leur conduite ?…
– Mon cher compagnon, quand vous aurez passé comme moi sixlongues années parmi ces brutes, vous changerez d’opinion,croyez-moi. D’ailleurs les cannibales africains, et ils sontnombreux, car on en compte plusieurs millions, ne pèchent pas parignorance, et surtout par besoin, comme les anthropophagesaustraliens.
« Par un phénomène ethnographique particulier, et jusqu’àun certain point explicable, ce sont les plus civilisés quis’adonnent à cette monstrueuse pratique.
– Vous m’étonnez !
– Rien de plus vrai, pourtant ; et les voyageurs lesplus consciencieux sont unanimes sur ce sujet. Je vous citeraitrois auteurs dont le témoignage est indiscutable : AlfredMarche, le marquis de Compiègne, et le docteur Schweinfürth.
– Allez-y, docteur, sans vous commander, dit Friquetintéressé, et qui ne pensait pas plus à manger qu’à être mangé.
– C’est que, dit le docteur subitement rappelé au sentimentde la réalité, on va nous apporter notre repas…
– Casser une croûte, ça me va !…
– Casser une croûte !… Drôle de croûte, allez !Enfin je n’y peux rien, et vous verrez cela assez tôt.
– Mais oui, mais oui, nous verrons ça plus tard. Moi,d’abord, je suis toutes oreilles.
– Cela sera peut-être un peu long.
– Tant mieux, alors !
– Il ne vous est peut-être pas indifférent de savoir queles Osyébas sont les membres de cette grande famille des Fans ouPahouins, qui, descendant en masses serrées du nord-ouest del’Afrique, ont envahi la région équatoriale jusqu’à l’estuaire duGabon.
– Tiens ! Tiens ! Alors ces honnêtes Pahouins,qui venaient donner des sérénades au poste d’infanterie de marine,et qui illuminaient leurs cases avec de l’huile de palme, dans descoquilles de tortues en guise de lampions, sont aussi desanthropophages ?
« Je m’en étais bien un peu douté, en voyant leurs dentslimées en pointes, et plus aiguës que celles des chats…
– Vous avez pleinement raison ; votre remarque, faiteaussi par le marquis de Compiègne [1] relativement à nos hôtes d’aujourd’hui, n’a pas échappé non plus audocteur Schweinfürth, quand il visita les Nyams-Nyams et lesMoubouttous.
« Il y a certainement une énorme famille cannibale dans lecentre de cet immense continent africain, d’où partent, poussés parles mystérieux besoins d’émigration, les Pahouins et les Osyébaspour l’occident, et les Nyams-Nyams avec les Moubouttous pourl’ouest.
« Les rejetons de cette famille sont innombrables.
– Mauvaise herbe croît toujours, interrompitsentencieusement Friquet.
– Le docteur Schweinfürth évalue à plus d’un million lenombre des Moubouttous, et l’amiral de Langle portait, il y a dixans, à 70.000 celui des Pahouins entourant notre colonie. Onaffirme que ce chiffre a triplé depuis cette époque.
– Eh bien ! Alors, ils ne se mangent pas tant queça.
– C’est ce qui vous trompe. Ces drôles, prolifères commeles Allemands dont ils possèdent la gloutonne voracité, vont, tantest puissant leur horrible goût pour la chair humaine, jusqu’àdévorer les cadavres des leurs qui sont morts de maladie.
– Ah ! Docteur, c’en est trop ! s’écria André,révolté.
– Au moment où le marquis de Compiègne faisait cetteremarque, continua imperturbablement le docteur aussi tranquillequ’à une table d’amphithéâtre, Schweinfürth constatait, comme jevous l’ai dit, le même fait à huit cents lieues de distance.
« Les Nyams-Nyams, dont le nom, sorte d’harmonieimitative du mouvement de la mastication, signifie aussi : mange-mange, habitent l’est de l’Afrique centrale.
– Entre nous, continua l’incorrigible bavard, le nom n’estpas trop bête, bien qu’il ne fasse pas rire. Nyams-Nyams !… Ny… ams… Ny… ams… C’est que ça y est,oui !
– On les a jadis appelés hommes à queue, et on lesa crus pendant longtemps pourvus de cet appendice, dont sont privésles grands singes anthropomorphes. Mais on a découvert depuisqu’ils s’attachaient derrière les reins des queues de bœufs, quedes voyageurs trop crédules, ou peut-être amis du merveilleux,avaient prises pour des organes leur appartenant réellement.
« Les Nyams-Nyams, comme les Pahouins, ornent leurchevelure avec des cauris, petites coquilles servant de monnaie surla côte orientale, et qui ne s’importent jamais par mer à la côteoccidentale.
« Les uns et les autres n’acceptent que la grosse perlenoire de verre bleu, et refusent toutes les autres variétés. Leurscouteaux, appelés troumbaches, ont identiquement la mêmeforme bizarre et compliquée.
« Les chiens que les Nyams-Nyams emploient à la chasse sontde petite taille ; ils ressemblent au chien-loup, ontl’oreille longue, droite et grande, le poil ras et lisse, la queuecourte et en vrille comme celle d’un petit cochon. Le front esttrès large, très bombé, et le museau pointu, Or le marquis deCompiègne a observé chez les Pahouins la même race de chiens, et leregretté voyageur en a même ramené un spécimen, au retour de labrillante expédition qu’il fit en compagnie d’Alfred Marche.
« Ainsi il est bien entendu que les Osyébas appartiennent àcette famille dont le docteur Schweinfürth trace un tableau qui m’avivement frappé, et que je me rappelle presque mot pour mot.
« De tous les pays de l’Afrique où l’anthropophagie est enusage, c’est chez les Moubouttous et les Nyams-Nyams qu’elle est leplus prononcée. Entourés, au nord et au sud, de noires tribus d’unétat social inférieur, et qu’ils regardent avec le plus profondmépris, ces cannibales ont un vaste champ de chasse, de combat etde pillage, où ils peuvent se nourrir de bétail et de chairhumaine.
« Tous les corps de ceux qui tombent sont immédiatementrépartis, boucanés sur le lieu même et emportés comme provisions debouche. Les prisonniers, conduits par bandes, sont réservés pourplus tard et deviennent à leur tour victimes de l’affreux appétitdes vainqueurs. Ils préparent la graisse humaine, et l’emploienttrès régulièrement pour leur cuisine.
– C’est épouvantable ! dit André écœuré.
– Et pas rassurant du tout, vous savez. Alors lesparticuliers qui nous ont pincés sont les proches parents de ceuxdont votre docteur… Cheminefürth… comment diable dites-vousça ? Enfin, un nom pas joli de Prussien.
– Schweinfürth, mon jeune ami. Respectez son nom, c’estcelui d’un savant illustre et d’un homme de bien. Il était aucentre de l’Afrique pendant notre malheureuse guerre. Il n’a pascraint de protester publiquement, quand la plupart de ses collèguess’aplatissaient devant ceux qui se sont conduits chez nous, à peuprès, sauf l’anthropophagie, comme de vulgaires Nyams-Nyams.
« Et pourtant, dit encore le voyageur allemand, cesmangeurs d’hommes ont pour eux la bravoure, l’intelligence,l’adresse, l’industrie, en un mot, une immense supériorité sur lespeuplades abâtardies qui les environnent. Leur habileté à forger lefer, à chasser, à faire le commerce, n’a d’égale que celle desPahouins et des Osyébas.
« En dépit de leur férocité, c’est une noble race de gensbien autrement cultivés que leurs voisins, à qui leur régimealimentaire fait horreur et dont ils se glorifient.
« Ils ont un esprit public, un certain orgueil national, etsont doués d’une intelligence et d’un jugement que possèdent peud’Africains. Leur industrie est avancée, et leur amitiésincère.
– Ce serait une jolie occasion de leur rendre un service,et de se concilier cette amitié dont les résultats seraient de noussoustraire à l’honneur de figurer sur leur table avec une garniturede patates douces.
– Cela me paraît en effet urgent, dit André qui n’avait pasperdu un mot de cette intéressante mais peu rassurante descriptionethnographique.
– Nous avons heureusement encore, ainsi que je vous l’aitdit, une quinzaine de jours de répit, reprit le docteur.
« Le temps de donner à notre « beurre » sonarôme, et d’atteindre l’époque de la pleine lune.
– C’est ça, nous aviserons, et nous garderons notre beurrepour nous.
Le docteur, préoccupé, marchait de long en large, et semblaitplongé dans l’attente d’un événement douloureux. Les rayons quifiltraient à travers les interstices devenaient de plus en plusobliques. Ils disparaissaient. La nuit arriverait avant unedemi-heure, étendant brusquement, sans crépuscule, son manteau noirsur la région équatoriale.
Un épouvantable charivari éclata soudain, mêlé aux aboiementslugubres des chiens exaspérés, et aux jacassements des perroquetseffarés.
– Allons, dit le docteur d’un ton chagrin, mais résigné, lemoment s’avance.
– Quel moment, reprit André qui, malgré sa bravoure, sentitune légère moiteur à la racine de ses cheveux.
– C’est le dîner !…
– Eh bien ! Qu’y a-t-il donc de si douloureux dansl’accomplissement de cette fonction gastronomique ?
– Hélas ! Mes pauvres enfants, vous allez voir.
Au dehors, le tumulte redoublait d’intensité. L’orchestrefaisait rage. C’était comme un vacarme de cornemuses, hurlant àcontretemps le plus formidable ranz des vaches.
La porte s’ouvrit, et un flot de lumière envahit la case, Unedizaine de vilains bonshommes cuivrés, ou plutôt vert-de-griséscomme des carapaces de crocodiles, firent leur apparition.
Leurs figures étaient plutôt féroces que repoussantes. Leurslèvres, bien moins lippues que celles des nègres, découvraient desdents blanches comme de la porcelaine. Leurs chevelures épaissesétaient tressées en nattes très fines, entremêlées de fils delaiton. Un tablier en peau de chat-tigre, auquel était attachée unepetite clochette, leur ceignait les reins, et des colliers,fabriqués avec des dents de fauves, entouraient leurs cous.
Ils étaient sans armes, et trois d’entre eux portaient troisénormes jarres de terre séchée au soleil, de la capacité de cinq ousix litres, et contenant une sorte de bouillie jaune clair d’unaspect passablement répugnant.
– Ah ! Ah ! v’là le nanan ! cria de sa voixaiguë Friquet, en exécutant une merveilleuse cabriole ; lenanan à Bicondo !
Les musiciens roulaient leurs yeux blancs, et soufflaient commedes aquilons dans les instruments de musique, ou plutôt dans leursengins de torture.
D’immenses cornets à bouquin, creusés comme l’oliphant de feuRoland dans des défenses d’ivoire, et dont ils tiraient les sonsles plus effroyables, composaient la grosse artillerie del’orchestre.
D’autres virtuoses s’introduisaient délicatement dans l’une oul’autre narine une petite flûte grosse comme le doigt, danslaquelle ils soufflaient jusqu’à faire éclater leurs artèrestemporales, qui se gonflaient comme des cordes.
Une vibration aiguë, d’une longueur énervante, et terminée parun couac atroce, sortait du petit instrument. L’homme avalait unelarge lampée d’air ; et recommençait jusqu’à l’asphyxie ce jeuidiot.
Quelques-uns saignaient à pleines narines. On les considéraitavec admiration. Ils étaient, à n’en pas douter, les plus capablesmusiciens de toute la troupe. Cette admirable preuve de virtuosismesemblait les ravir et exciter encore leur émulation.
Ce morceau d’ouverture à grand orchestre, et tel que les échosde Bayreuth n’en ont jamais répercuté, dura un gros quartd’heure.
Puis on entendit un solo de flûte. Ce solo, d’exécution facile,consistait également en une seule note, analogue à celle que tirentde leur petite trompette les marchands de robinets à Paris.
– Allons ! murmura piteusement le docteur, c’en estfait !
Et le pauvre homme s’étendit de son long sur la terre battueformant le plancher de la case.
Il posa sa tête sur le billot d’ébène poli qui sert d’oreiller àpresque toutes les peuplades africaines, et attendit, avec un airde résignation qui eût attendrit une panthère noire de Java. Andréet Friquet se regardaient étonnés, presque inquiets. Les jarresfurent déposées devant eux avec une sorte de cérémonial. Le docteurétait toujours complètement immobile. Qu’allait-il donc sepasser ?
Friquet, qui avait faim, plongea, à défaut de cuiller, sa maindans la substance grasse, molle et gluante qu’on lui offrait.
– Hum ! murmura-t-il, le rata n’a pas une apparencebien encourageante… Bah !… à la guerre comme à laguerre ! Allons-y donc !… D’autant plus que, d’après ceque je vois, n’y a pas d’autre moyen d’éviter de mourir defaim.
Et, bravement, il porta à sa bouche la substance inconnue, qu’ilavala comme une fraise.
– Ben, mais… c’est pas plus mauvais que n’importe quoi. Unpeu fade, pourtant. Puis ça vous a un petit goût… C’est pasbrillant, mais puisqu’y n’y a qu’ça sur la carte.
Friquet continua son repas sans enthousiasme, il est vrai, maisà la grande joie des spectateurs indigènes, qui semblaient n’enpouvoir pas croire leurs yeux.
Il absorba environ un litre du mélange, pour lequel Andréparaissait éprouver une sincère répugnance.
Puis le mouvement de translation de la jarre à sa bouche seralentit… deux poignées, j’allais dire cuillerées, passèrent tantbien que mal des lèvres à l’œsophage. Ce fut tout.
– Eh ben ! Non ! Là, franchement, ça ne vaut pasun chausson aux pommes, même pas deux sous de pommes de terrefrites. Enfin, on s’y fera.
Cet arrêt n’était pas, paraît-il, du goût des Osyébas quitémoignèrent aussitôt, par une pantomime expressive, lemécontentement que leur causait ce manque d’égards pour leurcuisine et ce péché contre l’étiquette.
– Merci, vous êtes bien bons, leur disait le gamin… C’estsans façon. Puis, vous savez, pour la première fois, je ne peuxpourtant pas en prendre jusque-là.
Sa repartie n’eut aucun succès. Au contraire. Les pantins deréglisses déposèrent rapidement à terre leurs instruments demusique et firent mine de s’élancer sur Friquet. Le petit homme sedressa sur ses ergots comme un coq en colère.
– De quoi ?… Des manières, à présent ?…
Le docteur restait toujours allongé sans même tenter unmouvement.
– Je vous en prie, exclama-t-il de sa voix de basse-taille,n’essayez pas de résistance. Patience, mon enfant,patience !
– J’demande pas mieux, moi. Mais à bas les pattes !J’aime pas qu’on me touche, ou je cogne !
Le docteur prononça alors en langue indigène quelques mots quid’ailleurs ne firent aucune impression.
Ils allongèrent une seconde fois leurs griffes de bronze, ettentèrent de saisir les deux jeunes gens.
Friquet, suivi d’André, bondit par la porte entr’ouverte. Legamin était agile comme un écureuil, et solide comme une barred’acier. Quant à André, il était, malgré la finesse de sa hautetaille, musclé comme un athlète.
Ceux qui voulurent s’opposer à leur sortie furent culbutés parleur irrésistible poussée.
– Nous allons rire ! hurla Friquet de sa voix defausset.
Il dit, frotte ses mains dans le sable, se campe devant lesagresseurs et prend en une demi-seconde une irréprochable garde deboxe française.
– Les armes de la nature, les enfants ! À qui le tour,s. v. p. À toi, mon fils ?… Parfaitement.
« Et voilllllà !… » fit-il en passant rapidementla jambe à un naturel, qu’il poussa en sens inverse par l’épaule.Mouvement d’ensemble dont le résultat fut d’étaler sur le dos lenoir stupéfait.
– Ça, c’est pour rire… faut pas gâter les affaires.
« Ah ! Mais, minute ! Si ça devient sérieux, fautle dire. »
Deux autres veulent le saisir.
Vli ! Vlan ! Notre petit diable les foudroie de deuxcoups de poing au creux de l’estomac. Leur peau noire devientcouleur de cendre ; ils s’abattent en laissant échapper un han ! d’angoisse et de douleur.
André, adossé à la case, les deux bras ramenés en croix devantla poitrine, boxe avec un entrain digne d’un champion de laGrande-Bretagne.
Son jeu est d’une admirable correction, et révèle une scienceapprofondie du moderne pugilat.
– Bravo, m’sieu André ! Bonne école, crédié !Glapit le gamin en écrasant d’un coup de pied le maxillaire d’unennemi trop téméraire. Touché, mon garçon !
Pouf ! Poum ! Deux coups de poing, magistralementallongés par André, font sonner comme des gongs les poitrines dedeux drôles qui s’abattent en crachant rouge.
– À toi, camarade, riposte le gavroche en fauchantmoelleusement deux tibias que son pied rencontre, comme parhasard.
« Pan ! Dans l’œil… comme on dit au boulevard… T’en aspas assez ? Tiens donc, goulu ! »
Le cercle s’élargissait autour d’André.
Nul, parmi les sauvages de l’ancien et du nouveau monde, ne peutaffronter les muscles des Européens. Légers à la course, durs à lafatigue, ces hommes de la nature possèdent très rarement la vigueurdes blancs. Presque toujours leur musculature est de beaucoup plusfaible.
Le gamin était épique. Il portait dix coups par seconde, sansefforts apparents, avec une agilité et une dextéritéstupéfiantes.
Il assomma d’un coup de tête un grand diable qui voulait leprendre à bras-le-corps, en aveugla aux trois quarts un autre enlui plantant dans les yeux ses deux doigts écartés, ce qu’onappelle le « coup de fourchette » aux barrières. Il coupala langue d’un troisième, d’un coup de poing de bas en haut sur lamâchoire inférieure, puis, se dérobant à l’attaque d’un quatrièmepar une volte rapide, il s’abattit sur les mains, fit unedemi-culbute, et moula son talon au beau milieu du visage d’unnouvel antagoniste.
– Mais t’as donc envie de cracher toutes tes dents…nigaud ? Eh ! Aïe donc ! Grand mou !
« Allons, à qui le tour ? Ah ! Vous ne connaissezpas la boxe française ? On va vous montrer ça. »

Les sauvages clameurs redoublent. De nouveaux adversaires sejoignent aux anciens. Que peuvent désormais, contre plus de deuxcents bêtes fauves, le courage et l’adresse de nos deuxamis ?
Les Osyébas se ruent en masse compacte. André et Friquetsecouent pendant quelques secondes une grappe humaine, puis toutmouvement s’arrête.
Un long hurlement de triomphe retentit, et les deux blancs,ficelés en un tour de main, entravés, ligotés, comme des condamnésà mort, sont emportés dans la case et déposés sur le sol, avecd’infinies précautions.
Le pauvre docteur, en proie à une indicible émotion, selamentait et épuisait toute la série des jurons sonores etcompliqués dont abonde la langue provençale.
Friquet écumait. André gardait un silence dédaigneux.
On les fit asseoir sur une natte, puis, comme si rien ne s’étaitpassé, on leur présenta la pâtée qu’ils repoussèrent avec un gestede dégoût.
La musique recommença, préludant à une nouvelle torture. Troisgrands tréteaux, hauts de plus de deux mètres furent apportés, etles trois jarres contenant la pâtée y furent aussitôt juchées.
Chacune d’elles avait à la partie inférieure un trou fermé parun bouchon. Un long tuyau, mince et flexible, terminé par uneembouchure d’ivoire, y fut adapté.
– Pauvres enfants ! grogna le docteur ! Euxaussi, il leur faut, bon gré, mal gré, en passer par là !
Les deux jeunes gens regardaient curieusement. Leur attente futcourte. Se doutant enfin qu’on voulait leur faire avaler de forcel’abominable bouillie, ils serraient convulsivement leursmâchoires.
Les sauvages n’essayèrent même pas de les leur entrouvrir. Sansrespect pour leurs personnes, ils leur pincèrent délicatement lenez entre le pouce et l’index, jusqu’à ce que, menacés d’asphyxie,ils fussent contraints d’entrebâiller leurs lèvres.
Crac ! L’embouchure, par laquelle sortait, comme du becd’un entonnoir, le « nanan à Bicondo », comme disait lepauvre Friquet, leur fut introduite entre les dents, et maintenue àpleines mains.
Il fallait avaler ou étrangler…
Et ils avalaient, les malheureux ! La machine, élevée dedeux mètres, se vidait en raison de la pression atmosphérique,comme les réservoirs placés au sommet des maisons pour le servicedes eaux. Leur estomac était le récipient obligé où tout celadescendait, sans qu’ils pussent se soustraire à cette ingestionforcée.
Le docteur, lui aussi, soumis à la même torture, aspirait, ouplutôt laissait couler la bouillie, dont, bien à contrecœur, il nelaissait pas perdre une parcelle.
Cependant la face des patients s’injectait. Leurs yeuxdevenaient hagards. Une sueur épaisse ruisselait sur leurfront ; ils défaillaient. Le supplice dura près de dixminutes.
Les gamelles de terre étant enfin vides, l’embouchure terminantle tuyau fut retirée de leurs mâchoires contractées ; le dînerétait fini.
Les Osyébas qui avaient réglé l’introduction de la substancenutritive, de façon à remplir l’estomac, sans pourtant courir lerisque de le faire éclater, se retirèrent et laissèrent sur leursnattes les trois hommes inertes comme les pauvres animaux soumispar les éleveurs au régime cruel de l’engraissement forcé.
Leur torpeur dura près de deux heures. Une soif intense lesdévorait. Heureusement qu’une abondante provision d’eau leur permitd’éteindre le volcan qui flambait dans leurs entrailles.
Le docteur reprit le premier la parole.
– Eh bien ! Mes pauvres enfants, que dites-vous del’aventure ? Vous, mon cher André, que faites-vous de vosidées d’évangélisation et de civilisation, devant ce raffinement degastronomie anthropophagique ?
– Si j’avais avec moi cinquante marins de la Pique, et un chassepot entre les mains, je sais bienquelle serait ma réponse.
– Savez-vous, reprit Friquet, comment s’appelle cesystème ? C’est tout simplement la Gaveuse mécanique, employée au Jardin d’acclimatation pour engraisser les canards, lespoules, les oies et les dindons.
– Mais c’est ce que je me suis évertué à vous expliquertout à l’heure.
– Et dire que je me suis amusé, je ne sais plus combien defois, à rire des mines qu’ils faisaient, quand on leur enfonçaitjusque dans le cou cet outil dont ils ne pouvaient sedébarrasser.
« Oh ! Les pauvres animaux !… Mais enfin, çan’est que des bêtes, tandis que nous !
« C’est égal, ils sont rudement malins, vos nègres, d’avoirtrouvé cela tout seuls. En voilà des gaillards qui font un dieu deleur ventre !
« Mais faudra voir.
– Alors, docteur, dit André, vous pensez que c’estsimplement pour nous engraisser ?
– Parbleu !
– Avec cette bouillie où il n’y a pas seulement gros commeune lentille de viande ? reprit Friquet.
– La viande n’engraisse pas, mon ami.
– Ah ! Bah !
– Elle sert essentiellement à produire le muscle, tandisque les huiles, les fécules, le sucre, etc. se transformentinvariablement en graisse.
– J’aurais cru le contraire. Mais enfin vous vous yconnaissez mieux que moi. Alors quelqu’un qui ne mangerait que dela bouillie, qui avalerait par là dessus de pleins verres d’huile,et qui grignoterait toute la journée des morceaux de sucre,deviendrait gras à lard ?
– Parfaitement ; et c’est bien le régime que nous fontsubir les coquins qui nous ont gavés à éclater d’un mélange defarine de maïs et de patates sucrées, additionnées d’huile depalme.
– Pouah !
– Comme l’huile de palme, produite par ce joli fruit rougede l’élaïs, que vous connaissez bien, possède une saveurparticulière, dont les anthropophages sont friands comme lesécureuils de noisettes, ils comptent là-dessus pour nousaromatiser.
– Brrr !… Vous me faites frémir. Mais, dites-moi, moncher docteur, est-ce que nous serons bientôt… assez gras ?
– Cela dépend. En tenant compte de l’énorme quantitéd’aliments spéciaux qu’ils nous font absorber, et de l’immobilitéainsi que de l’obscurité auxquelles ils nous condamnent, vous serezobèses au bout de deux mois. Dans quinze jours vous serezsuffisamment entrelardés.
– Mais… et vous, qui êtes si maigre ?
– C’est que je possède, ainsi que je vous l’ai déjà dit,une recette infaillible dont je vous ferai part. Je vous garantisque, grâce à ma méthode, vous n’emmagasinerez pas dans votreorganisme dix centigrammes de graisse, quand bien même nos éleveursdoubleraient la dose.
– Vous nous ferez voir cela ?
– Mais quand vous voudrez, et ce ne sera pas long. Tout desuite, alors ?
– Volontiers.
Le docteur, moins alourdi que ses compagnons, se leva et alla,dans un des coins de la case, chercher un vase à demi pleind’huile, dans lequel trempaient quelques fibres végétales qu’ilalluma.
– Procédons avec ordre. Voici d’abord de quoi nous voir leblanc des yeux. Pauvres amis ! Vous êtes gonflés comme desoutres…
« Enfin, patience ! »
Tout en causant, le docteur apportait un grand ustensile deterre, pouvant servir de réchaud. Puis un autre plus petit, àorifice étroit, au ventre arrondi en forme de gourde ; puis untube fabriqué avec une jeune pousse de palmier dont il avait retiréla moelle, et enfin une sorte de panier grossièrement tressé,rempli d’un minerai noirâtre, se présentant sous forme de longuesaiguilles brillantes et accolées les unes aux autres.
– Vous avez étudié la chimie, n’est-ce pas, mon cherAndré ?
– Peu, mais mal, au collège, répondit le jeune homme.
– Moi, dit Friquet, je ne sais que la physique, mais je laconnais dans les coins.
– Pas possible !
– Oui, dit gravement le petit homme, non sans une pointe devanité, je l’ai apprise d’un élève de m’sieu Robert Houdin.
– Ah ! très bien, reprit imperturbablement ledocteur.
« Les moricauds sont très friands d’escamotage ; vousaurez un certain succès.
« La substance minérale que vous voyez, mon cher André, estdu peroxyde de manganèse.
– Ah ! Je ne m’en serais jamais douté.
– Pour vous éviter l’ennui et l’embarras d’unedémonstration théorique, je passe d’emblée à la pratique. Vouscomprendrez aussitôt, sans trop de difficulté. Je dépose toutd’abord une certaine quantité de peroxyde de manganèse dans ce vasede terre, représentant assez mal une cornue. J’adapte au goulotterminant cette espèce de gourde ce tuyau de bois que j’ai recourbéà la vapeur.
« Je bourre mon fourneau avec ce mauvais charbon qui vatout à l’heure nous enfumer comme des harengs ; c’est moi quil’ai fabriqué.
« Je l’allume. Cela fait, je dépose sur le brasier macornue munie de son tube, et j’attends qu’elle soit portée au rougesombre.
– Mais, docteur, vous allez faire de… de l’oxygène, si jene me trompe ?
– Mon ami, vous l’avez dit. Vous êtes en chimie de force àenfoncer Berthelot lui-même.
« Vous êtes intrigués, n’est-ce pas ? Vous vousdemandez pourquoi et comment je possède ces substances dontl’emploi, savamment combiné, va retarder longtemps le moment denotre passage dans l’estomac des Osyébas ? Je n’ai pas desecrets pour vous. J’ai trouvé le manganèse à deux pas d’ici, parhasard. Et, chose bien extraordinaire, il est à peu prèschimiquement pur.
« Quant au charbon, comme nos hôtes manquent de poudre, jeleur ai vaguement fait entendre qu’il me serait possible de leur enfabriquer.
« J’ai trouvé une essence de bois blanc, que j’ai faitbrûler d’après la méthode des charbonniers européens. Je suis, ence moment, censé rechercher un procédé en rapport avec mes moyens,et je mets à profit mes fonctions de directeur de l’Écolepyrotechnique Osyébas, pour agencer mon laboratoire qui me sert àtout autre chose.
« Vous allez voir. »
Pendant que le docteur parlait, le vase contenant le manganèseétait peu à peu passé au rouge sombre.
L’opérateur prit un charbon et le laissa s’éteindre presqueentièrement.
Quand il n’y eut plus en ignition qu’un petit pointimperceptible, il le présenta à l’extrémité libre du tube.
Le charbon étincela aussitôt, devint éclatant comme la lumièred’un appareil électrique, et se consuma en quelques en secondes,tant la combustion fut accélérée par la présence de l’oxygène quicommençait à se dégager.
Friquet était en admiration.
Sans prononcer une parole, le docteur approcha ses lèvres dutube, et se mit à aspirer à longs traits le gaz, dont le dégagementdevenait de plus en plus intense.
Ses deux compagnons virent bientôt ses yeux s’allumer et luirecomme des escarboucles. Sa respiration devint rapide, saccadée,sifflante. Tout son corps, dans lequel la vie semblait centuplée,fut agité de trépidations.
– Assez ! cria André anxieux, assez, vous voustuez !
– Non pas ! répliqua le docteur d’une voix detonnerre, je brûle mon carbone. Je maigris !
Il reprit avec une nouvelle ferveur sa curieuse séanced’inhalation, qui dura encore sept ou huit minutes.
– Maintenant, si le cœur vous en dit, vous pouvez fumer àvotre tour ce nouveau calumet.
« Oh ! Rassurez-vous, l’expérience est sansdanger.
– Non, demain quand vous nous aurez expliqué par quelprocédé cette absorption d’oxygène fait maigrir, ou plutôt entravel’engraissement auquel nous sommes condamnés.
– Ainsi que ses inévitables suites, continua Friquet qui nepouvait se faire à l’idée de devenir un couscoussou.
– Té ! mon bon, reprit le docteur, chez lequell’« assent » marseillais revenait parfois, les« hûiles », les « grésses »,les fécules, bref, toutes ces substances qui ne contiennent pasd’azote, répandues dans un organisme, sont destinées exclusivementà entretenir la chaleur animale, et par cela même le mouvement.
« Elles sont le combustible de ces organismes.
« L’acte de la respiration est donc une sorte de combustionqui s’opère aux dépens des corps. Si ces derniers fournissenteux-mêmes ces éléments, ils se ruinent et deviennent à rien.
« C’est comme si quelqu’un pour chauffer son appartementbrûlait ses meubles.
« C’est ici que les aliments non azotés, dits respiratoires, interviennent fort heureusement, etempêchent cette usure, comme le coke et la houille, apportés par lecharbonnier, et mieux encore comme les combustibles engouffrés sousla chaudière d’une machine à vapeur.
« Ils se combinent avec l’oxygène de l’air qui les consumelentement ; c’est grâce à cette combustion, comparable, je lerépète, à celle qui fait mouvoir les machines, que les corpsconservent leur chaleur, et conséquemment leur mouvement.
« Souvent, presque toujours il y a une surabondance degraisse absorbée, qui n’est pas utilisée pour les besoinsquotidiens.
« Cette graisse est alors répartie sur toute la surface ducorps, pour subvenir, le cas échéant, à un manque accidentel.
« Cet approvisionnement constitue la réserve de la machineanimale, comme le tender la réserve de la locomotive.
« Cela est si vrai, que les personnes obèses supportentmieux le froid que les maigres, parce qu’elles possèdent une sourceconstante de chaleur.
« Et tenez un exemple frappant : les chameaux ont dansleurs bosses une ample provision de graisse qui leur permet debraver des privations inouïes. À la fin d’un long et péniblevoyage, la peau de la bosse retombe flasque, comme celle d’uneoutre vide. La réserve est épuisée, comme le tender d’un train quiarrive à destination.
« Ainsi, sans charbon, pas de mouvement. Sans graisse, pasde chaleur.
« C’est compris, n’est-ce pas ?
– Parfaitement ! s’écrièrent les deux auditeurscharmés.
– C’est pourquoi les Esquimaux, les Groënlandais, lesSamoyèdes et autres peuples habitant les latitudes glacéesabsorbent d’énormes quantités de graisses, sans lesquelles leurscorps ne pourraient conserver leur calorique.
« Ce qu’on prend pour une dépravation de goût n’est qu’uneconséquence des impérieux besoins de l’existence polaire.
« Aussi, sous l’équateur, peut-on parfaitement se passer deces substances, grâce au milieu ambiant, dans lequel il n’y a pasune semblable déperdition de chaleur.
– Je crois, mon cher docteur, que j’ai compris votremerveilleuse invention.
– Merveilleuse ! Hum ! Vous me flattez !
« Enfin, voyons si vous saisissez bien.
– Les sauvages, qui savent empiriquement ce que vous venezde nous démontrer avec tant de clarté, nous font absorber vingtfois plus de graisse qu’il ne nous en faut ici pour notreconsommation.
« Qu’arrivera-t-il ? Cette graisse que nous ne pouvonsbrûler, puisque nous sommes condamnés à l’immobilité, va serépartir sur tout notre corps.
« Nous deviendrons obèses.
– Ça serait drôle de me voir avec un ventre depropriétaire, dit Friquet rêveur à la pensée d’acquérir lamajestueuse carrure d’un hippopotame.
– C’est alors, reprit André, en souriant à la boutade dugamin, qu’en vous gorgeant d’oxygène vous consumez toutes cessubstances grasses, comme si vous activiez le foyer d’une machinepar un courant d’air enragé, comme si, en un mot, pour dessécher unvase plein d’huile, vous allumiez deux cents mèches au lieud’une.
– Bravo ! Votre comparaison est excellente.
« Quel physiologiste vous faites !
– Mais dites donc, docteur, il me semble qu’en se mettantdeux doigts dans la bouche, et en soulageant son pauvre estomac…comme si on avait le mal de mer… m’est avis que ça seraitinfiniment plus simple.
– J’y avais bien pensé. Mais ces damnés sauvages n’ont pasentendu de cette oreille-là. Ils ont mis pendant trois jours ettrois nuits près de moi des sentinelles, avec mission d’empêchertoute tentative de ce genre.
« J’ai en conséquence imaginé ce nouveau système dont laréussite a eu jusqu’à présent un plein succès, termina le bravehomme en jetant un regard satisfait sur son torse plus sec qu’unparchemin.
– Alors, c’est entendu, dirent les deux jeunes gens. Onabsorbera dès demain de l’oxygène à haute dose. Car il fautindispensablement rester maigre ou être mangé !
Chapitre 3

Aventures merveilleuses d’un gamin de Paris. – Terre-neuvepar vocation et sauveteur par principe. – Des galeries du théâtrede la Porte-Saint-Martin à la cale d’un steamer. – Quelquesmilliers de lieues dans une soute à charbon. – Un marchand de chairhumaine. – Tête-à-tête avec un éléphant. – Précieuses relationsavec un coquin. – Périlleuse exploration entre les parois du ventred’Ibrahim. – Triomphe du docteur.

Le docteur, surexcité par l’inhalation de l’oxygène, ne pouvaittenir en place.
André et Friquet digéraient, mais n’éprouvaient, malgré lesfatigues passées, nul besoin de dormir.
La même pensée leur vint simultanément.
Ces trois hommes, qui ne se connaissaient pas vingt-quatreheures avant, étaient devenus d’excellents amis.
Leurs existences étaient dorénavant indissolublement liées.
Les deux jeunes gens, qui s’étaient spontanément et tour à toursacrifiés avec la superbe irréflexion des cœurs généreux,n’ignoraient pas, lors de leur départ, que la tentative pourretrouver le docteur serait entravée par bien des difficultés.
Aussi, bien longtemps avant de l’avoir rencontré, s’étaient-ilsattachés à lui, en vertu de cette loi psychologique qui fait quel’on aime les gens en raison des services qu’on leur rend.
Quant au docteur, il subissait tout naturellement la réciproque,et aimait déjà de toutes ses forces les deux braves qui avaientvoulu le sauver au péril de leur propre existence.
– De plus, disait Friquet, avoir la perspective d’êtremangés ensemble, il n’y a rien qui vous lie comme cela les uns auxautres.
Puisque le sommeil fuyait obstinément leurs paupières, les troisamis se mirent à causer.
Comme jusqu’alors leurs communs rapports avaient consisté enhorions surabondamment distribués aux Osyébas, en plongeons, ensauvetages mutuels et en repas n’ayant rien de gastronomique, ilsdésiraient se connaître plus intimement.
Des Anglais se fussent présentés cérémonieusement. Nos troisFrançais se racontèrent leurs aventures.
Ce désir de savoir par quelle étrange succession d’événementsils se trouvaient en ce moment tous trois du même pays, réunis sibizarrement sous l’équateur, était bien naturel.
La présence d’André, gérant intérimaire d’une factorerie àAdanlinanlango, dont il était copropriétaire, devenait jusqu’à uncertain point admissible. Celle du docteur ne l’était pas moins.Mais par quel assemblage d’aventures probablement excentriques,Friquet, le petit moineau franc de Paris, Friquet, qui avaitemporté à ses semelles la poussière du faubourg, se trouvait-ilprésentement dans une case obscure, gavé à éclater d’huile de palmeet de patates douces ?
C’est ce que ses deux compagnons voulurent tout d’abordapprendre.
Le gamin ne se fit pas prier.
– Oh ! Moi, dit-il, mon histoire est bien simple.
« La voici en deux mots.
« Enfant de Paris, ni père ni mère connus. Je me rappelle àpeine avoir porté d’autre nom que celui de Friquet. On m’a baptisécomme ça, sans doute parce que j’avais l’allure de mon compatriote,le petit moineau, le « friquet », comme nousdisons là-bas.
« Le gamin de Paris, ça ressemble au moineau franc qui estle « titi » des oiseaux.
« Il me semble que je me suis éveillé à six ou sept ansdans l’échoppe du père Schnickmann, un vieux « mastiqueur debottins », autrement dit un artiste en vieux pour hommes etpour dames.
« Huit pieds carrés pour nous deux, et toujours encombréspar je ne sais plus combien de paires de « philosophes »démolis, fourbus, béants, voilà le palais où s’écoula monenfance.
« Ah ! Le métier était dur, allez, m’sieuAndré !
« Pas que le père Schnickmann fût plus méchant qu’un autre.Mais il lui arrivait souvent de tremper son nez dans pas mal dechopines, et, dame ! Les coups de tire-pied tombaient comme lagrêle quand le bonhomme avait le cœur joyeux.
« Moi, je ne soufflais pas. J’endossais les roulées, et jeportais les escarpins aux clients.
« J’étais comme qui dirait le petit clerc del’établissement. Les appointements n’étaient pas gros. J’étais làpour mon pain. Quant à la boisson, y avait justement en face unefontaine Wallace.
« J’attrapais par-ci par-là une pièce de deux sous depourboire. Je transformais ça en saucisson ou en cervelas.
« C’étaient de fières aubaines.
« En temps ordinaire, je poissais le fil, je décousais lessemelles et préparais la besogne au patron.
« En ai-je décarcassé de ces savates !…
« Ça marcha tant bien que mal pendant plusieurs années.
« Malheureusement, je fis la connaissance de camarades. Depetits rouleurs comme moi, que je rencontrais dans mes courses. Jefumai des bouts de cigarettes, je jouai aux billes, puis aubouchon, dans la cour du palais.
– Quel palais ? demanda André.
– Du Palais-Royal, parbleu ! Y en a pas d’autre.J’m’habituai même de temps en temps à un cinquième au litre, qu’onbuvait à deux chez le marchand de vin.
« Oh ! J’étais pas un amour d’enfant, bien loin de là.J’chantais des tyroliennes, j’faisais des grimaces aux devantures,et j’m’empoignais avec les cochers ; j’étais devenu un p’titvoyou.
« Qu’est-ce que vous voulez ? J’avais pas de père, pasde mère non plus… Une pauvre vieille que j’aurais aimée à pleincœur, qui m’aurait appris le travail, et m’aurait embrassé de tempsen temps…
« Tenez, voyez-vous, tout ça me chavire tellement quej’vois trouble et que je pleure comme une bête. »
Et le pauvre Friquet éclata brusquement en sanglots.
Contraste frappant et pénible avec sa gaieté. L’enfant de Parissemblait fait pour rire de tout.
Cette preuve de sensibilité, ajoutée à l’acte de sublimedévouement qu’il avait accompli en essayant de sauver la chaloupe,le rendit doublement cher à ses deux interlocuteurs.
Le docteur et André se levèrent aussitôt et lui serrèrenténergiquement la main.
– Mais, mon bon petit diable, dit le premier, j’aicinquante ans, pas d’enfants, je vous aime déjà comme un fils, car,vrai, vous êtes un crâne petit homme.
– Et moi, reprit André, pensez-vous que je ne vous regardepas désormais comme un véritable ami… comme un frère, si vousvoulez ?
« Tenez, mon cher Friquet, je suis, sinon riche, du moinsdans une position fort aisée. Quand nous serons rentrés en France,venez avec moi.
« Je vous mettrai à même de gagner honorablement votrevie ; nous travaillerons ensemble.
– Oui, si nous ne sommes pas mis à la broche, repritl’incorrigible gamin riant et sanglotant tout à la fois, et enétreignant les mains qui se tendaient vers lui.
« Quelle veine, tout de même, d’être venu chez lesnégros !
« J’ai une famille, à présent ! Eh bien ! Moi,aussi, je vous aime de tout mon cœur. Crédié ! Ça me chaufferudement dans la poitrine, ce que vous venez de me dire là.
– Mais continuez donc votre histoire, dit le docteur.
– Allez donc, éternel bavard ! reprit André.
– Tiens, c’est vrai. Ah ! Voyez-vous, on ne m’a jamaisrien dit de pareil, et vous comprenez que ça vaut bien la peine queje m’arrête un peu en route.
« Ça ne sera d’ailleurs guère long, et peut-être pas bienintéressant.
« Enfin, puisque ça vous plaît…
« J’en étais donc au père Schnickmann.
« Un jour… j’allai toucher pour lui… quelques petiteschoses… »
Ici le narrateur, visiblement embarrassé, hésita un moment.
– Ben… après tout… faut pourtant que je vous le dise.
« Je chipai l’argent du pauv’ vieux, et je filai. Tenez, jem’en voudrai toute ma vie.
« C’était pas grand’chose… Cinq ou six francs tout au plus.Ça m’a pourtant rudement trotté par la tête.
« C’est pas des tours à faire. Aussi je n’ai jamaisrecommencé.
« Enfin, qu’est-ce que je vous dirai de plus ? J’airoulé un peu de tous les côtés, j’ai ouvert des portières, servides maçons, figuré au Château-d’eau, et vendu descontremarques.
« J’ai trimé l’hiver, grelottant sous des vêtements decoutil, et étouffé l’été sous du drap molletonné.
« Après avoir soigné les bêtes au Jardin d’acclimatation,vendu des immortelles aux funérailles des personnages célèbres, oudes « questions » en fil de fer, distribué des prospectusou crié des journaux à un sou, je suis entré au gymnase Paz pourgraisser et astiquer les agrès, ratisser la sciure de bois,etc.
« Ç’a été mon meilleur temps. J’ai appris en outre à mecamper d’aplomb sur les deux jambes, à moucher au besoin, du boutde mon soulier, un homme de cinq pieds six pouces, à faire le sautpérilleux, et pas mal de boxe française.
« Ça m’allait, le chausson !
« Puis je suis resté deux ans chezM. Robert-Houdin…
– Ah ! oui, dit imperturbablement le docteur… Laphysique !…
– La physique… répliqua Friquet avec non moins degravité.
« Passez… muscade !…
« Ça peut servir.
« J’accrochai comme ça mes seize ou dix-sept ans.
« Dame ! Je ne suis pas gros, mais j’ai du nerf.
« Jamais ni maladies, ni rhumes, ni maux de gorge. Est-ceque j’avais le temps ? Jamais d’indigestions, surtout.
« Je ne parais pas mon âge, n’est-ce pas ? Mais,bah ! C’est le moyen de rester jeune plus longtemps.
« Enfin, qu’est-ce que je vous dirai encore ? J’ai étémis à la porte de chez Paz, où j’étais revenu un beau jour. Je doisvous l’avouer, c’est pas le patron qui avait tort. Je devenaismauvaise tête.
« Je flânais un jour sur le pont des Arts. Mon estomacétait vide comme la cornemuse d’un pifferaro, et la peau de monventre battait la générale sur celle de mon dos.
« J’entends un cri, puis, plouf !…
« Tout le monde se précipite au parapet.
« On court. On se bouscule.
« J’fais comme tous les autres, et qu’est-ce quej’aperçois ?… Un chapeau qui dansait sur l’eau, au milieu desronds produits par la chute de son propriétaire.
« Ma foi ! Je n’en fais ni une ni deux. Comme j’étaisà jeun depuis plus de vingt-quatre heures, y avait pas à craindrede congestion.
« J’enjambe la balustrade de fer… puis je saute… Mais là,raide comme un paratonnerre, la tête droite, les jambes bienallongés… par principes, enfin.
« Arrivé au fond, j’ouvre l’œil, j’entrevois un paquetnoir. Ça gigotait. J’en empoigne un coin, je tire, je remonte, etme voilà parti en tirant ma coupe et en traînant à la remorque lenoyé qui ne remuait plus ni pieds ni pattes.
« Arrivé au bord de la rivière, v’là les« sergots » qui nous empoignent, mais avec toutes sortesde précautions et de bonnes paroles.
« Moi qu’étais pas habitué à ça de leur part, je trouvaisça tout drôle.
« C’est vous dire, entre nous, que j’valais pas cher et quej’commençais à mal tourner.
« Enfin mon bonhomme revient à la vie, comme un particulierétonné de se trouver encore de ce monde.
« J’avais seulement pas deux sous de pommes de terre fritesdans le corps… v’là que je me pâme comme une carpe.
« On me fait avaler une bonne tasse de bouillon. Un vraivelours qui me ranime.
« Pendant que je tournais de l’œil, des braves gens avaientfait une collecte. Comme le noyé était un richard qui s’était jetéà l’eau pour des histoires de sentiment, la collecte fut pourmoi.
« Quarante francs, en belle monnaie, que le brigadier memit dans la main en me disant merci.
« Merci de quoi ?
« Ah ! C’est vrai, j’avais fait le terre-neuve.
« Me voilà donc parti.
« Vous ne vous douteriez jamais de ce que j’ai fait lesoir.
« C’est rudement drôle, allez, la vie !
« Il y avait à ce moment-là, par tout Paris, de grandesdiablesses d’affiches sur lesquelles on lisait : Porte-Saint-Martin : Le Tour du monde en quatre-vingtsjours. Immense succès.
« Je me mangeais le sang de ne pas pouvoir aller voir çà.C’est que, voyez-vous, ça coûte cher, les troisièmes galeries.J’vendais bien de temps en temps des contremarques, mais pas pourmon compte.
« J’étais comme les pâtissiers qui ne peuvent pas toucher àla galette.
« Eh ben ! Le soir de mon sauvetage, je me suis offertle Tour du monde ! Oui, messieurs, j’ai vu ça desdeuxièmes galeries, s’il vous plaît.
« Ça m’a rendu fou !
« N’y a pas eu de trêve ni de merci ; a fallu que jeparte, que je voie la mer. Me voici au Havre avec cent sous dans mapoche.
« J’ai vécu trois jours tant bien que mal, puis, après,j’ai dû encore crever la faim. C’est un mal auquel on ne peut pass’habituer. Quel malheur !
« Pourtant, c’était si beau, la mer ! Le mouvement desbateaux, les forêts de mâts ; tout ce monde qui vient departout, ou qui y retourne… Bref, c’était mieux qu’un décor…
« Ça valait le boulevard !
« Mais ça ne donnait pas à manger.
« J’étais assis, à la marée montante, sur le quai, lesjambes ballantes… J’étais à me dire que, malgré toutes ces belleschoses, la vie n’était pas couleur de rose.
« – Eh ! Dis donc, moussaillon, fait tout à coup unegrosse voix derrière moi, t’as pourtant pas envie de te tremper làdedans.
« J’me retourne, et j’aperçois un matelot ; mais, là,un vieux de la cale, un vrai mathurin.
« – Dame ! Que j’lui dis : ben sûr que non, pourlui répondre quelque chose.
« – Bien sûr ? Qu’il reprend.
« Du coup, je ne dis plus rien. Tout dansait devant moi,comme le jour où j’avais repêché le particulier du pont desArts.
« Le vieux s’en aperçoit.
« – Tonnerre à la toile ! Mais t’as donc rien dans tasoute. Faut soigner ça, mon fils. Allons, embarque.
« Je le suis en vacillant. J’arrive, sans m’en douter, surle pont d’un bateau… J’ai su depuis que c’était untransatlantique.
« On me donne une soupe, une crâne soupe de matelot. Ça meremonte. Pour la deuxième fois, la soupe me sauvait la vie. C’estfacile à comprendre, j’en mangeais si peu souvent.
« De fil en aiguille, j’raconte mon histoire, que j’m’étaisemballé pour le Tour du monde en quatre-vingts jours, etun tas de choses comme ça, qui ont fait rire tous les matelots,mais rire comme des bienheureux.
« Y avait pourtant rien de bien drôle là dedans, allez,vous pouvez m’en croire.
« – Mais, que me dit le vieux de la cale, tu veux naviguer,c’est bon. Or pour naviguer y a deux moyens : faut êtrepassager ou matelot.
« Passager, ça coûte gros ; et t’as pas l’air calé,soit dit sans t’offenser.
« – Eh ! Ben, je me ferai matelot, que j’luiréponds.
« – Matelot ! Mais, mon fils, faut avoir éténovice.
« – Eh ben ! Je me ferai novice.
« – Mais, mon pauv’ petit gars, nous ne pouvons pas teprendre avec nous, l’équipage est complet.
« Tu ferais mieux de t’embarquer au marchand.
« Moi, je me plaisais déjà tout plein avec ces bravesgens-là. Je tirais des plans pour rester près d’eux, toujours parrapport à la chose du Tour du monde.
« Ça les a fait rire de plus belle.
« Ils ont eu beau m’expliquer qu’un matelot ne voyait rien,qu’il ne descendait que rarement à terre, et qu’il ne connaissaitpas plus les pays étrangers qu’il traverse, qu’un cocher d’omnibusl’intérieur des monuments qu’il trouve sur sa route.
« Moi, plus têtu que la mule à Jean-Baptiste, je n’ai pasvoulu en démordre.
« Comme par un fait exprès, une place se trouve tout à coupdisponible à bord. Une vilaine place. Ah ! Si j’avaissu !…
« Bref, un soutier étant mort la veille, on me proposa deprendre sa place.
« Soutier ! J’savais autant ce que c’était, qu’unmembre du bureau des longitudes.
« Je l’ai appris plus tard.
« Quand on pense que j’ai fait je ne sais combien demilliers de lieues sans apercevoir ni le ciel ni la mer, que j’aipassé six mois de mon existence, à transporter du charbon, de lasoute dans les chaufferies, à huit mètres au-dessous du pont.
« Un vrai voyage sous-marin, quoi ? J’étaisvolé ! Mais volé comme si pour voir un spectacle, j’étaisresté dans le sixième dessous, pendant toute la représentation.
« C’était pire qu’un voyage en chambre !
« Ça a marché de cette façon-là jusqu’au jour où je suisvenu à Saint-Louis sur un bateau de l’État.
« J’étais chauffeur à l’époque. Je montais en grade.
« Là, j’ai enfin pu aller à terre, voir du pays, des arbresen zinc qui rappelaient les décors de la Porte-Saint-Martin, maispas si bien arrangés.
« J’ai connu des négros. Je me suis enfin dédommagé de lavue perpétuelle des fourneaux de la machine.
« Puis, on m’a envoyé au Gabon. C’est quelque temps après,m’sieu l’docteur, que vous avez été croché par les moricauds. Pourlors, comme je n’ai jamais la fièvre, et que je me porte comme uncharme dans ce pays que chacun trouve malsain, on m’a détaché surla chaloupe qui venait à votre recherche.
« Ça m’allait.
« Et voilà. Je crois que cette fois-ci, je commence monvrai tour du monde !
– Voyez-vous, c’te p’tite couquinasse, exclama le docteuravec son bon gros rire… Mais, c’est très bien, très bien, trèsbien !
« Et comme ça, continua le brave marin, en passant tout àcoup à un tutoiement, non moins affectueux que familier, sais-tubien que te voilà un matelot fini ! »
Un matelot fini ! Friquet n’en pouvait croire sesoreilles.
C’est que, voyez-vous, il faut savoir ce que contient d’éloges,ce simple mot, et combien un marin est fier de se l’entendreappliquer.
On dit d’un général, c’est un soldat !
On dit d’un amiral, c’est un matelot !
L’un et l’autre s’enorgueillissent de ce titre. Tous lesmilitaires ne sont pas des soldats, tous les marins ne sont pas desmatelots !
Et le docteur, un chirurgien de la marine française, un vieuxbrave qui avait laissé partout des morceaux de sa peau, qui avaittraversé vingt épidémies, et mérité je ne sais plus combiend’ordres du jour, proclamait un « vrai matelot » cemoussaillon de Friquet.
Il y avait là de quoi tourner la tête au gamin, et nous devonsconfesser, en historien consciencieux, qu’elle lui tournaitpositivement.
– Merci, docteur, dit-il réellement ému, ça me faitrudement de plaisir que vous pensiez tant de bien de moi.
« Un matelot fini !…
« On tâchera d’être toujours digne de ce titre. On sait cequ’il vaut.
« Faudra que j’apprenne le métier, à présent. Car, pourvous dire la vérité, je connais la manœuvre comme les singes saventmonter aux arbres, c’est-à-dire d’instinct, et ça ne suffitpas.
– Mon fils, tu étais déjà matelot quand tu as repêché lecabillaud du pont des Arts, et tous ceux de la chaloupe t’ontregardé comme tel quand tu as sacrifié ta vie pour eux.
« Tu es un brave, mon fils ! C’est moi qui te le dis.Et le docteur Lamperrière s’y connaît.
– Tiens, c’est vrai, dit André. Nous ignorions votre nom.Les événements se sont succédé avec une telle rapidité, que jusqu’àprésent nous ne vous connaissions que par votre titre.
– Eh ! Voilà, Lamperrière, docteur-médecin, natif,comme vous pouvez le croire, de Marseille.
« Comment voulez-vous que j’aie pu naître ailleurs.
« Si l’histoire de ce Parisien de Friquet est curieuse, lamienne est bien extraordinaire.
« Je vais vous la raconter. »
Au moment où le docteur allait commencer sa narration, unefusillade enragée retentit de tous côtés.
Des cris, ou plutôt des hurlements qui n’avaient rien d’humain,mêlés à des aboiements de chiens en fureur, et au tintamarrecolossal des instruments de musique, accompagnaient lesdétonations.
Les Osyébas étaient-ils attaqués ? C’était peuprobable.
Ils semblaient en proie à une gaieté folle. Gaieté alarmante, euégard à la situation des trois Européens.
– S’ils sont si joyeux, tant pis pour nous, disait Friquet.C’est le cas de dire : La joie fait peur.
La fusillade redoublait d’intensité.
– Savez-vous, dit André, que pour des gens à court depoudre, nos sauvages ne sont guère économes.
– Je n’y comprends rien, reprit le docteur.
Le jour venait avec la rapidité particulière aux régionséquatoriales.
La nuit s’était passée si rapidement, grâce au récit desaventures de Friquet, que nos trois amis en voyant de nouveau lejour à travers le clayonnage de la case, n’en pouvaient croireleurs yeux.
– Pourvu que ce ne soit pas encore leur damnée cuisine.
– Oh ! Non, pas avant neuf heures du matin, et il enest à peine trois.
– Mais enfin, que signifie ce nouveau charivari ?
– Nous saurons cela tout à l’heure, pour le moment, faisonsdisparaître nos appareils de chimie. Ces sauvages sont si rusés,qu’ils pourraient trouver cela suspect.
Aussitôt dit, le fourneau fut remisé dans un coin, le tubeenlevé de la cornue, qui redevint modestement une espèce de gourde,et le panier contenant le peroxyde de manganèse fut déposé sur unesorte d’étagère, rabotée à la hache, et enjolivée d’ornements fortcurieux.
– Et maintenant, nous sommes parés.
Au moment ou le tapage atteignait une invraisemblable intensité,la porte s’ouvrit et nos trois amis contemplèrent un spectacleextraordinaire.
Le soleil brillant de tout son éclat, projetait d’éblouissanteslumières sur un personnage de haute taille, flanqué de deuxindigènes qui se tenaient à droite et à gauche, dans une attitudefamilière, et pourtant suffisamment respectueuse.
Le personnage en question était un noir de six pieds. Un colossedont la face d’ébène émergeait d’un burnous éclatant de blancheur,sur lequel elle se détachait violemment.
Une cordelette en poil de chameau, encerclait cinq ou six foissa tête, enfouie sous le capuchon. Les plis du burnous tombaientjusqu’à la moitié des jambes emprisonnées dans des bottes enmaroquin fauve.
Ses mains étaient garnies de bagues en or et en argent.
Cet homme, dont le costume révélait de prime abord un musulman,portait à sa ceinture un arsenal complet : deux revolvers, unlarge kandjar et un long cimeterre recourbé, au fourreau incrustéde nacre et de corail.
Il regardait sans mot dire les trois Européens, qui de leur côtése taisaient en voyant cette apparition inattendue.
Cette muette entrevue dura près de deux minutes.
Le docteur, André, et Friquet s’aperçurent bien vite que, malgrésa gigantesque stature, ses gros yeux de porcelaine, ses membres depachyderme, le nouveau venu ne payait pas de mine.
Son capuchon se rabattit à ce moment découvrant des traitsrépugnants.
Maigre, efflanqué, le cou raboteux, les épaules tombantes,l’épiderme couleur de suie, la tête à peine couverte d’une sorte deduvet laineux, la face ravagée par une lèpre hideuse, on pouvaitdire en le voyant : Quel monstre !
C’était l’opinion de Friquet, qui ne put s’empêcher demurmurer :
– Mâtin ! Qu’il est laid !
Le docteur partageait cet avis, car ses compagnons l’entendirentproférer cette phrase caractéristique :
– Té ! Le beau sujet !
Un « beau sujet », étant donné l’aspect de cet homme,devait dans l’esprit du docteur signifier : Le superbe caspathologique !
C’était vrai.
L’inconnu continuait imperturbablement son examen.
Friquet, impatienté de cette insistance, rompit le silence pardeux mots, deux simples mots, qui firent sortir le nouveau venu deson silence.
– Bonjour, monsieur ! fit le gamin.
L’homme entrouvrit lentement les lèvres et laissa tomber, commefatigué, ce mot arabe :
– Salamaleikom.
– Tiens, il parle un autre langage que les autres,celui-là. Tant mieux. On pourra s’entendre.
– D’autant mieux, répliqua André que je parle l’arabe.
– Quelle chance !
– Un vrai bonheur, murmura le docteur ; le coquin nepeut être qu’un marchand d’esclaves… peut-être y aura-t-il moyen des’arranger.
– Qu’Allah soit avec toi ! dit André.
Le géant, sembla radieux de s’entendre interpellé dans salangue. Il fit un geste rapide invitant à sortir de la case lesEuropéens qui s’empressèrent d’obéir.
Quand ils furent près de lui, il leur dit :
– Je suis Ibrahim, du pays d’Abyssinie. Je viens chercherles esclaves.
– Ah ! Très bien. Vous avez raison, docteur. C’est unmarchand de bois d’ébène, dit Friquet, quand André lui eut traduitla phrase.
Ibrahim laissa apercevoir sur ses traits hideux une fugitiveémotion, quand André lui eut expliqué en deux mots ce qu’étaientses deux compagnons. Le géant semblait affaissé sous l’étreinted’un mal mystérieux et terrible que la science du médecin européenpourrait peut-être enrayer.
– Vous êtes à moi. Venez, dit Ibrahim après un colloqueanimé avec les Osyébas.
Le docteur comprenant à son tour, annonça à ses compagnonsqu’ils venaient de changer de maître.
– Ah ! Tant mieux, s’écria Friquet ; le nouveaupatron a une vilaine figure, mais, au moins, j’espère qu’il ne nousfera pas avaler la popote d’hier soir.
« Plus de « Bicondo » alors. Ça me va.
– Laissez-moi maintenant poser des conditions, repritAndré. Je crois que nous pourrons bientôt tirer parti de larencontre.
– Comment donc ! Mais faites comme chez vous, monsieurAndré.
– Allons, viens, toi, le gamin, dit le docteur.
Tous deux, ravis de leur liberté provisoire, que les Osyébas nesongeaient aucunement à leur contester, s’écartèrent de quelquespas, pendant qu’André et Ibrahim entamaient une conversation enarabe.
Le petit Parisien, heureux d’être en plein air, se mit àcabrioler, et alla donner du coup dans une énorme masse grise, àdemi cachée par de hautes graminées aux feuilles vert-foncé,longues et aiguës.
Un ronflement saccadé, sortant d’une montagne de chair, le fittressauter.
Puis, avant d’avoir pu se reconnaître, il se sentit enlevé àplus de trois mètres, avec une force inouïe, par une sorte d’énormecâble rond, flexible, qui l’empoigna par le milieu du corps, leserrant à l’étouffer, et le maintenant entre le ciel et la terre.Friquet, gigotait désespérément, mais n’appelait pas à l’aide.
La position était pourtant critique pour le brave petit homme,qui ne fut pas long à se rendre compte de la situation.
Le câble qui le « ceinturait », était la trompe d’unéléphant colossal. Il avait, par sa culbute intempestive troubléles méditations de l’honnête pachyderme, et celui-ci cherchait àpénétrer le motif qui avait pu pousser le jeune téméraire à cetacte irrévérencieux.
Les éléphants sont fort susceptibles.
– Ben voyons, – Friquet affectionnait cette tournure dephrase familière, – c’est pas la peine de m’étriper comme ça…
« J’en ai déjà vu des éléphants… Là-bas… au Jardin desPlantes… je leur payais des croissants d’un sou… assez !… fautpas serrer si fort… Là… t’es gentil… »
Il caressait, avec un imperturbable sang-froid la base de latrompe de l’animal, qui sachant sans doute à quoi s’en tenir, leremit doucement à terre.
– Mâtin ! Qué poigne ! Poigne !… c’estmanière de parler…
Friquet, descendu des hauteurs où le tenait l’éléphant, setrouva près du docteur environné d’une centaine au moins de grandsgaillards, d’un noir d’ébène et offrant comme Ibrahim, le typeaccompli de la race abyssinienne.
Ces hommes composaient certainement l’escorte du marchandd’esclaves.
Ils étaient tous armés jusqu’aux dents. La plupart portaientd’excellents fusils à piston, et quelques-uns des fusils de chasseà deux coups, également à percussion.
Ils accouraient dans la louable intention de soustraire le petitParisien à l’étreinte de l’éléphant.
– Merci bien, messieurs, vous êtes trop bons, dit celui-ci.Mais, votre ami est un peu vif. Il vous a une poignée de mainrudement sympathique.
« Oui, mon gros loulou… j’t’ai promis du nanan… t’en auras,tout de suite. Puisqu’ils t’ont attaché par ta pauvre patte à cecocotier, je vais aller chercher ce qu’il te faut.
« Tiens… Une bonne botte de cette belle herbeverte. »
Le gamin empruntant à l’un des hommes son kandjar, se mit àfauciller rapidement une gerbe de cette plante dont nous avonsparlé plus haut. Il la bottela fort proprement, la serra dans unlien artistement tressé, et la porta à l’éléphant qui le regardaitavec une bienveillance curieuse.
– Tiens, mon gros, mange-moi ça. C’est très bon… Je pariequ’on ne t’en donne pas autant tous les jours. Et puis, c’est ça dela marchandise bien apprêtée.
– Et de la bonne, mon fils, dit le docteur.
« Tu ne sais pas ce que tu donnes à c’te grossecouquinasse.
– Ma foi non. Toujours est-il qu’il s’offre un vrairégal.
– Té crois… C’est du blé.
– Pas possible.
– À l’état sauvage, mon bon. Quand je dis sauvage,entendons-nous. Je veux dire qu’il croît ici sans culture.Seulement, comme il fait une chaleur terrible, le grain estatrophié avant sa maturité, la plante pousse tout en herbe, et aulieu de produire ces superbes épis comme en Beauce ou dans ma belleProvence, on n’a ici qu’une espèce de chiendent…
– Qui fait la joie de mon gros camarade, car, voyez… jel’ai apprivoisé… Il en redemande. Oui, mon chéri… je vais t’endonner.
Pendant que Friquet s’en allait à la recherche d’une nouvelleprovende, la conversation entre André et le nouveau venu, Ibrahim,avait pris fin.
Le jeune homme emmena le docteur à part et lui dit :
– Vous tenez notre salut entre vos mains.
– Pas possible.
– Comme j’ai l’honneur de vous le dire.
– Ibrahim ?…
– Est un abominable coquin, mais il est rongé par un malaffreux.
« Il est jeune, trente-cinq ans, dit-il. Il se sentmourir.
« Tous les remèdes ont été impuissants à le guérir. Il aabsorbé des versets du Coran en telle quantité, qu’on se demandecomment il en existe encore des exemplaires. Il s’est enveloppé lecorps des peaux toutes chaudes d’animaux écorchés vifs ! Rienn’y a fait.
« Pour comble d’horreur, il a dépouillé dans le même but,des hommes de leur épiderme ! Enfin, il a pris des bains desang humain !
– Cela vous étonne ?
– Et me révolte… Mais, enfin, que voulez-vous, notreliberté est subordonnée à la guérison de ce misérable.
– Je devine. Vous voulez que j’entreprenne sa cure.
– Sans doute.
– Je ferai de mon mieux. Mais, qui vous dit qu’une foisrendu à la santé, il ne s’empressera pas de nous laisser encompagnie de nos anthropophages.
– C’est une chance à courir. D’ailleurs, il est musulman.Qui dit musulman dit croyant. Nous lui feront prêter préalablementsur le Coran un serment dont nous lui donnerons la formule.
« Il jurera tout ce qu’on voudra. Puis, quelque misérablequ’il soit, peut-être aura-t-il à cœur de confirmer le dicton despopulations africaines :
« La reconnaissance est une vertu noire. »
– Tout cela est bel et bon, mais il faut non seulementsavoir ce dont il souffre, mais encore le guérir.
– Sans doute.
– Cela vous est facile à dire. Mais que diable luiadministrer ici, où je n’ai même pas pour deux sous decérat ?
– Docteur, vous avez trouvé le moyen de vous faire maigrir…et certainement beaucoup d’autres choses non moins surprenantes.Allons, fouillez dans votre sac à médecine, comme disent lesPeaux-Rouges.
– Eh ! Troun de l’air ! Je ne demande pasmieux.
– Alors, je puis promettre en votre nom ?
– Tout ce que vous voudrez, parbleu.
– C’est entendu. Le plus tôt sera le meilleur.
– Eh ! Quand il vous plaira. Il faut d’abord examinermon malade.
Pendant que Friquet circule au milieu des Osyébas et des hommesd’Ibrahim, comme un vrai Parisien à travers la foule ; pendantqu’il s’en donne à cœur joie avec l’éléphant, qui de son côtéparaît le regarder d’un excellent œil, le docteur et Andréretournent près du marchand d’esclaves, qui les regardefroidement.
À leur vue l’œil de l’Abyssinien s’allume. Mais il manquerait dedignité s’il manifestait la moindre précipitation. Et pourtant, sonanxiété est terrible.
– C’est lui qui est le « tôbib »(médecin) ? dit-il en arabe à André en désignant ledocteur.
– C’est lui.
– Que dit-il ?
– Que ta guérison est aux mains d’Allah !
– C’est vrai.
– Qu’il fera tout ce qu’Allah commande, et que tuobéiras.
– J’obéirai… puisque Allah le veut.
– Mais, il faut avant que tu nous arraches tous trois àceux qui nous retiennent prisonniers ! Il faut que tu nousconduises aux établissements européens…
L’œil de l’Africain eut une lueur fauve.
Il se dressa brusquement malgré sa faiblesse, et interpella lejeune homme dans sa langue gutturale :
– Chien de chrétien, dit-il en tirant un revolver, tu osesme poser des conditions ! N’êtes-vous pas mes esclaves… Jeviens de vous acheter tous trois… Vous ferez ce que je veux.
– Jamais, répliqua fièrement André en le fixantintrépidement. Tes menaces me font pitié. Tu cries comme unevieille femme. Mais nous sommes des hommes.
Ibrahim grinçait des dents comme un tigre en fureur. Il arma sonrevolver…
André ne sourcilla pas.
S’approchant lentement jusqu’à toucher de sa poitrine le canonde l’arme, il darda à son tour un regard étincelant sur la brutedont la main s’abaissa.
– Jure ! Il est temps…
– Je le jure, gronda-t-il dompté.
– Tiens donc.
Le docteur qui assistait impassible à la scène, pensa qu’ilserait bon de donner une certaine solennité à son examen médical.L’esprit de tous ces naïfs et féroces enfants de l’équateur nepouvait qu’en être frappé. Le prestige des blancs s’en accroîtraitd’autant.
Il fit ranger en cercle les membres de l’escorte, qui, arrivésdepuis quelques heures à peine, s’étaient déjà installés, en hommesrompus à la vie d’aventures.
Les ballots de marchandises étaient symétriquement empilés, etentourés d’un cordon sanitaire de sentinelles, destinées à tempérerla curiosité des Osyébas, ainsi qu’à les empêcher de se livrer àune opération arithmétique fort commune en Afrique, et quis’appelle la soustraction.
Le docteur appela les tambours, qui exécutèrent un roulementsonore. L’étendard orné du croissant fut placé au milieu du cercle,près du malade, de l’autre côté duquel se tenait André. Il fitfaire volte-face aux soldats noirs, en leur ordonnant expressémentde ne pas se retourner sous peine de causer la mort de leurchef !… recommandation que celui-ci compléta en les menaçantpréalablement d’une balle dans la tête.
– Tais-toi, lui dit rudement le docteur. Tum’appartiens ; enlève tes habits.
Il voulut appeler un noir pour l’aider dans l’accomplissement decette besogne.
– Toi seul, riposta plus durement encore le« tôbib » dont la face maigre et parcheminée étaiteffrayante.
La voix était formidable, et le regard luisant sous les sourcilsénormes, était terrible.
Le malade obéit docilement, et fut bientôt nu comme la main.
Il était plus hideux encore qu’on aurait pu le supposer. Tel futdu moins l’avis de cet intrigant de Friquet, qui, perché sur le colde l’éléphant, regardait, sans en avoir l’air, cette bizarre etmystérieuse consultation.
L’aspect du malade était effrayant. Des nodosités grosses commele poing soulevaient çà et là l’épiderme. On eût dit des tumeursprès d’éclater. La peau de l’abdomen et de la poitrine, crevassée,ulcérée par places, laissait entrevoir la chair livide.
Friquet prétendit plus tard qu’il lui avait produit, du haut deson observatoire, l’effet d’un sac à charbon bourré de pommes depin.
Mais Friquet trouvait des points de comparaison tellementextraordinaires…
L’examen du docteur fut long et minutieux. Le patient, trituré,malaxé, retourné, tâté de tous côtés, laissait échapper de temps entemps comme un rugissement étouffé.
La bête souffrait. La sueur ruisselait sur sa face contractée.Ses yeux injectés de filaments bistrés, roulaient dans leurorbite.
Le vieux praticien ne disait mot. Il recula d’un pas, contemplaun instant son malade anxieux, puis, impassible, il fit de la tête,un geste signifiant que c’était fini.
L’autre, épuisé, haletant, les mâchoires serrées s’affaissa surle sol…
– C’est bien, dit enfin le docteur.
– C’est bien, répéta en arabe, à voix basse, André.
Il fit signe à quatre hommes qui emportèrent Ibrahim inerte.
Le cercle se rompit.
Le négrier fut conduit dans la case qui se referma sur les troishommes.
– Eh bien ! demanda le jeune homme au chirurgien.
– Mon cher, répondit-il, l’affaire marche à souhait. J’aireconnu tout d’abord la cause du mal. Mais j’ai cru devoirprolonger l’examen pour donner plus d’importance à l’opération, quisera l’affaire de quelques heures.
– Vraiment ?
– Ma parole.
– Puissiez-vous dire vrai ! Mais, ne craignez-vous pasque dans l’état d’atonie où il se trouve en ce moment, le pauvrediable ne succombe ?
– Lui, jamais ! Je puis vous certifier qu’avant huitjours il sera luisant comme une botte vernie, et gai comme un jeuneorang.
– Quand commencez-vous ?
– Mais, dans un moment. Lorsque nous aurons exigé leserment préalable.
Ibrahim revenait lentement à lui. André lui donna une calebassepleine de bière de sorgho qu’il but avidement.
Les préliminaires du serment ne furent pas longs. L’Abyssinienétait un affreux mécréant, mais c’était un fervent musulman. Ilpratiquait consciencieusement sa religion.
Son premier lieutenant apporta un exemplaire du Coran, échappéde quelque bazar du Caire, et qui, plus encore que l’étendardsurmonté du croissant, était le « palladium » de latroupe.
Les hommes, en armes, se rangèrent des deux côtés de la case. Lelieutenant, prosterné, déposa sur un tapis multicolore le livresacré…
Ibrahim, complètement remis sur pied, étendit la main, et jurasolennellement, s’il était guéri, de rendre la liberté aux troisEuropéens, de veiller à leurs besoins, et de les conduire jusqu’àla côte.
On ne put cependant pas obtenir de lui que ce fût auxpossessions françaises. Le trafiquant tenant à son bétail humain,prétendit se diriger comme de coutume vers une colonie appartenantaux Portugais, les seuls qui ferment les yeux sur le hideux traficdes nègres.
Il fut intraitable sur ce point. Le docteur et André durent enpasser par là.
Il recommanda à ses gens d’avoir les plus grands égards poureux, mais que s’il mourait, ils aient à exercer les plus terriblesreprésailles.
– Et maintenant, dit le docteur, à mon tour. Il faut del’œil et de la main.
– Mais qu’allez-vous faire ?
– Je vais commencer l’opération.
– Quelle opération ?
– Ce serait trop long à vous expliquer. Vous comprendrez enme voyant faire. Ah ! Diable, c’est que je manqued’instruments ; il me faudrait au moins une pince et unbistouri, et les drôles, quand ils m’ont pris, ont eu grand soin dem’enlever ma trousse.
« Ces jolis outils les ont même ravis.
– Il faut à tout prix savoir ce qu’ils sont devenus.
Ibrahim qui ne disait mot, et attendait avec la résignation d’unvrai croyant la fin du colloque, fut chargé de négocier cettedemande.
André eut toutes les peines à lui faire comprendre ce qu’ildevait faire. Il saisit enfin, et fit appeler le grand chef,l’homme à l’habit rouge et à la canne de tambour-major.
Le monarque africain arriva en titubant. Il avait avalé decolossales rasades d’eau-de-vie de traite, et l’infernal liquide,après lui avoir flambé les entrailles, l’avait complètementabruti.
Il fallut des prodiges de diplomatie, complétés par une nouvelledistribution d’alcool, pour en arriver à le faire se dessaisir dece « petit couteau » qui coupait si bien.
Mais, en somme, comme il n’avait rien à refuser à son bon amiIbrahim, son père ! il consentit.
Le docteur, en possession des deux instruments, – pince etbistouri, – étendit le malade sur la natte où ses deux compagnonsavaient absorbé et digéré l’horrible repas.
Il saisit de la main gauche la plus grosse des tumeurs del’abdomen, et l’incisa lentement, couche par couche, avecd’infinies précautions, mais avec une dextérité sans pareille.
André étanchait avec une poignée de coton, le sang quicommençait à couler.
Après avoir disséqué et écarté les lèvres de la plaie,l’opérateur aperçut un corps blanchâtre, rond, et de la grosseurd’une corde de violoncelle. Il saisit ce corps étranger, sur lequelil opéra une traction lente et continue.
– Allons, cela marche, dit-il en voyant se former peu à peuune anse qui sortait de la plaie.
– Eh ! Bon Dieu ! Qu’est-ce donc ? fit Andréétonné.
– C’est un « filaire de Médine », un verqui vit sous la peau de notre homme, et qui produit les effroyablesdésordres que vous voyez.
« Le pauvre diable en est farci. Il y en a un partumeur.
– Mais il doit souffrir affreusement.
– Non. D’ailleurs, interrogez-le.
Le noir répondit que la douleur était fort supportable.
Le docteur continua. Il tirait tantôt d’un bout, tantôt del’autre, selon que le parasite résistait, et se cramponnait auxparois de son sillon sous-épidermique.
L’anse s’agrandissait. Trente centimètres au moins étaientsortis. Puis, brusquement un des deux fragments fut arraché, etl’on aperçut la tête de la hideuse bête, dont le corps s’agita etse replia en ondulant comme un serpent.
– Si nous avions une loupe, vous verriez que cette« bestiole » possède quatre crochets lui permettant defouir entre cuir et chair. Mais nous n’avons pas le temps de fairede la zoologie. Au plus pressé.
Le docteur enroula autour d’un bâtonnet la portion arrachée, etcontinua lentement son mouvement de traction.
Au bout d’un quart d’heure, un filaire gigantesque, long d’aumoins quatre-vingt-quinze centimètres, entourait labobine. Il n’y avait plus trace de tumeur.
C’était un début encourageant.
Attaquant aussitôt une seconde protubérance, le docteurrecommença avec un égal succès sa délicate et périlleusemanœuvre.
Tout en opérant, il donnait à son aide improvisé desrenseignements curieux sur cet étrange parasite, et la maladieterrible qu’il engendre.
– Le filaire est en principe un animal microscopique, quihabite dans les terrains humides et marécageux d’une partie de lazone équatoriale.
« Quand la femelle est fécondée, elle obéit à une sorte deprévoyance maternelle qui la pousse à chercher pour sa progénitureun asile inviolable. L’épiderme humain lui paraît remplir au mieuxces conditions, et elle s’introduit, quand l’occasion s’enprésente, entre cuir et chair.
« Comme les nègres marchent toujours pieds et jambes nus,et que la propreté n’est pas leur vertu dominante, l’animal,infiniment petit, pique la peau, se fait un nid, s’y incruste, etprend sa nourriture aux dépens du corps qu’il habite. Il grossitbientôt outre mesure, gonfle l’épiderme, trace des voiessous-cutanées, voyage d’un membre à l’autre, gagne le tronc, etfinalement s’enroule en produisant ces tumeurs que je vide en cemoment.
– Mais, c’est horrible.
– Horrible en effet.
« Mais ce n’est pas tout. Le malheureux qui remplit pourles filaires le rôle de couveuse artificielle maigrit, s’affaiblit,devient triste, fiévreux. Une toux sèche comme celle desphtisiques, lui déchire la poitrine, la sueur l’épuise…
« Voyez d’ailleurs ce qu’est devenu ce colosse qui selaisse faire comme un mouton.
« Puis, un beau jour, les petits éclosent, un abcès seforme, perce bientôt, et les jeunes retournent dans la terrehumide, d’où ils sortiront plus tard, pour accomplir une migrationanalogue dans un autre organisme.
– Et de deux ! continua, en aparté, le docteur, enjetant une seconde bobine sur laquelle était enroulé un autrefilaire.
« Pourvu que cela continue avec autant de bonheur, jepourrai terminer aujourd’hui l’œuvre de notre libération.
– Mais, ne craignez-vous pas de fatiguer lemalade ?
– Lui ! Allons donc ! Mais il est enchanté d’enêtre quitte à si bon compte. Voyez ! s’il souffle un mot.
Ibrahim, il faut lui rendre cette justice, était le patient leplus calme qui se puisse imaginer.
Il sentait bien que le « tôbib » avait trouvé lavéritable cause de son mal, et que, décidément, les docteurs noirs,avec leurs enveloppements de peaux encore chaudes, et leurs bainsde sang humain n’étaient que d’affreux charlatans.
Il regardait froidement sortir le troisième filaire, – colossal,celui-là, – dont plus de soixante centimètres avaient été extraitsdéjà d’une énorme tumeur qu’il portait à l’épaule.
Tout à coup, soit que le docteur eût opéré une traction un peutrop brusque, soi que le parasite, en raison de sa longueur et desa grosseur inusitée, eût opposé une résistance plus considérableque les autres, le fragment se cassa net, au ras de l’incisionpratiquée par le bistouri.
L’opérateur voulut saisir l’extrémité ; trop tard, elledisparut comme un morceau de caoutchouc, ou plutôt, comme un ver deterre coupé en deux, qui se cramponne désespérément à son trou.
Une exclamation de désappointement lui échappa.
– Allons, bon ! Voilà qui est à recommencer. C’estégal. Je le retrouverai.
« Ce petit accident me permet d’ailleurs de vous montrer unphénomène curieux, que bien peu ont pu observer.
« Voyez-vous cette liqueur blanche, épaisse comme de labouillie, sortir du corps de l’animal, lequel s’aplatit comme unsac qui se vide.
– Parfaitement, on dirait des milliers de corpuscules douésde mouvement.
– Vous avez de bons yeux. Ces corpuscules sont les petitsfilaires qui ne demandent qu’à s’en aller dans un autre corps.
– Merci, fit André, en essuyant ses mains.
– Oh ! Il n’y a aucun danger. Quelques gouttes d’eausuffiront à vous préserver.
« Les blancs n’en sont que très exceptionnellementatteints, précisément à cause des soins de propreté qu’ilsprennent, et que les nègres négligent trop volontiers. »
Le docteur incisa de nouveau la tumeur, et finit par retrouverle second morceau de l’animal.
Après avoir pris quelques minutes de repos, s’être rafraîchid’une ample rasade de vin de palme, il continua son voyaged’exploration entre la paroi interne et la paroi externe du torsed’Ibrahim.
Il opéra successivement douze tumeurs, petites ou grosses, etextirpa un nombre égal de filaires, dont la longueur totalen’atteignait pas moins de sept ou huit mètres.
S’appesantir sur un résultat aussi merveilleux, seraitsuperflu.
Le brave homme était positivement rayonnant. Grâce à son flairde vieux praticien colonial, il avait diagnostiqué cette horriblemaladie, à peu près inconnue en Europe ; il venait de sauverle négrier, et par cela même d’assurer le salut commun.
La séance avait duré près de cinq heures !
Les trois hommes, opérateurs et opéré, étaient littéralement surles dents.
Le malade fut enveloppé de compresses imbibées d’eau fraîche, etles deux Européens sortirent, après avoir mis près de lui deuxhommes de garde, avec mission de renouveler ces compresses dèsqu’elles commenceraient à s’échauffer.
Ils trouvèrent, à la porte, Friquet dévoré d’inquiétude.Quelques mots rassurèrent complètement le brave gamin que leshommes de l’escorte commençaient à regarder de travers.
– Eh ! Friquet, moussaillon du tonnerre deBrest ! Mon matelot, dit le docteur enchanté, sois heureux,mon fils, nous sommes sauvés.
Chapitre 4

Ce que c’est qu’un Palabre. – Un marché d’esclaves. –Comment se paye le bétail humain. – La parole d’un noir. –Contretemps – Qui commence par des rasades et finit par deshorions. – Grandeur et décadence d’un monarque africain. – Troishommes pour neuf livres de sel. – Souvenir de deux Européens. – Enroute. – Une monture pour six. – Pillage d’un trésor royal. –Effroyable vengeance. – Curieuses révélations, l’esclavage. – LeCoran et l’Évangile. – Infamie. – Vendu par son frère !… –Refus d’être libres. – Friquet et son négrillon.

Quinze jours se sont écoulés depuis cette rapide et pour ainsidire foudroyante succession d’événements, grâce auxquels le docteurLamperrière, André, et le petit Parisien Friquet ont couru entrente-six heures les dangers les plus divers.
Depuis la merveilleuse opération exécutée par le chirurgien demarine sur l’Abyssinien, la situation des trois Européens s’estsensiblement améliorée.
C’est dire que celle d’Ibrahim, le marchand d’esclaves, estaussi satisfaisante que possible.
Il n’est plus reconnaissable. Sa lèpre est totalement guérie.Les abcès profonds, survenus à la suite de l’extraction desfilaires, sont en pleine voie de cicatrisation.
Son torse d’athlète a recouvré sa puissante musculature. Safigure respire une béatitude complète. Nous le trouvonsprésentement, – il est sept heures du matin, – sollicité parl’absorption d’un plantureux déjeuner.
Il est accroupi sous un banian colossal, au feuillage épaiss’interposant entre la terre et les rayons brûlants du soleil, etproduisant un ombrage d’une adorable fraîcheur.
Il mange ! Il mastique à mâchoire que veux-tu, et broieentre ses dents blanches, d’énormes bouchées d’un ragoût fortappétissant, ma foi, qu’il tire à pleines poignées d’un large platde terre cuite.
Ce mets dont il se délecte est formidable comme quantité etcomme origine.
C’est un rognon de rhinocéros, qui a doucement mijoté dans del’huile de palme, et qu’un cuisinier indigène a savammentadditionné d’un épais coulis de fourmis rouges en purée !
Cuisine barbare, qui semble agréablement chatouiller lespapilles du convalescent.
En musulman convaincu, Ibrahim vide consciencieusement unegargoulette d’eau fraîche, qui suinte comme un alcarazas ;mais son repas terminé, il saisit un énorme vase plein de vin depalme et en absorbe le contenu d’un trait.
Bacchus, un moment détrôné par Mahomet, reconquiert tout sonprestige.
– Mâtin ! fait tout à coup une voix bien connue, lajolie descente de gosier ! Ben ! Vous savez, patron, j’enconnais pas un comme vous, pour filer la pomponnette.
C’est Friquet, notre ami Friquet, qui après un bon somme sur unpaquet d’herbes vertes, à côté de son ami l’éléphant, vient, ens’étirant, souhaiter le bonjour au « patron ».
Le petit homme a singulièrement modifié son uniforme, jadis fortélémentaire, on s’en souvient.
Il possède un burnous épais dont le capuchon lui tombe sur latête, et une paire de bottes superbes, lui montant à mi-cuisse etdont les pieds sont bien de cinq centimètres trop longs.
Mais, il faut faire figure, et comme cet habillement est, aprèstout, celui qui garantit le mieux des coups de soleil, le gamin àcru devoir l’adopter.
Friquet en costume arabe est absolument renversant.
Ibrahim, dont il semble avoir fait la conquête, le reçoit avecune sorte de rictus qui s’efforce d’être aimable, et qui ressembleau froncement du mufle d’un félin.
C’est son sourire.
Le docteur et André arrivent en même temps.
Le premier est un peu moins maigre. Il a renversé la marmite àl’oxygène. Il porte également un burnous, présent d’Ibrahim. André,vêtu de son costume européen, est coiffé de son casque enliège.
– Eh ! matelot, dit le docteur, d’oùviens-tu ?
– D’faire mon somme avec Osanore, parbleu.
– Ah ! oui, reprit André en souriant, votre amil’éléphant.
– Une bonne bête, allez, m’sieu André ; si vous saviezcomme c’est intelligent. Vrai, là, ça a plus d’entendement que biendes personnes.
– Je n’en doute pas. Mais pourquoi ce nom d’Osanore quevous lui avez donné ?
– Dame ! puisqu’il n’a plus qu’une défense.
– Raison de plus. Vous ignorez que osanore veutdire fausse dent. Non seulement votre gros ami n’en porte pas, maisil lui en manque une vraie. C’est plutôt Brèche-dent, que vousauriez dû le nommer.
– Je ne dis pas non, mais que voulez vous, Osanore, c’est si joli, ça ressemble à un roucoulement.D’ailleurs il s’entend déjà appeler comme une vraie personnehumaine.
– Osanore, soit ; nous ne vous chicanerons pas, cherami.
Ibrahim avait fini son repas. Il se leva, salua sans mot direles trois blancs, et se dirigea vers son lieutenant auquel il donnaquelques ordres.
Le tambour retentit aussitôt sous la feuillée. Les indigènessortirent tumultueusement de toutes les cases, pendant que leshommes de l’escorte formaient un large cercle.
– C’est aujourd’hui le grand jour, dit le docteur à sescompagnons.
– Quel grand jour ? interrogea curieusement Friquet lenez en l’air, et se drapant fièrement dans son burnous.
– Celui du Palabre.
– Ah ! oui, j’ai entendu parler de ça depuis trois ouquatre jours, mais je ne comprends rien qui vaille à l’argot detous ces moricauds.
– Les esclaves que ce drôle d’Ibrahim est venu acheter,sont arrivés de tous côtés : prisonniers de guerre, malheureuxenlevés dans les razzias, victimes de guet-apens, etc. ; ilssont plus de quatre cents. Il s’agit de les examiner, de constaterleur état, de les diviser par lots, de les cataloguer, bref, de lesparquer comme des bêtes de somme, et finalement de les acheter.
– Ah ! docteur ! comme vous dites cela.
– Mon cher André, j’appelle les choses par leur nom,voulez-vous que je m’insurge inutilement contre un ordre de chosesdéplorable, et qui ne me semble hélas pas près d’êtremodifié ?
« Et d’ailleurs, à quelque chose malheur est bon. Cespauvres diables seront amenés à la côte portugaise. Nous partironsavec eux. Il nous sera facile alors de nous faire rapatrier.
« Tout ce que nous pourrons, sera d’alléger leurssouffrances.
– Et le Palabre ?
– Voici. Ce terme s’emploie dans des acceptionsdifférentes. Il signifie en principe : discussion, procès, aucours desquels les parties en litige comparaissent devant desarbitres chargés de statuer sur le débat.
« On a étendu son usage non seulement au procès, maisencore à la cause qui l’amène.
« Enfin, le mot palabre, est aussi appliqué auxnégociations commerciales qui n’offrent aucun point decontestation. C’est alors la simple discussion des intérêtstoujours contradictoires du vendeur et de l’acheteur.
« Celui auquel nous allons assister, va servir depréliminaire à l’acquisition du troupeau humain dont Ibrahim serale concessionnaire.
« Il durera peut-être deux ou trois jours.
« Vous verrez, l’assaut de ruse et de duplicité auquel selivreront ces trafiquants ! Quelle surabondance de paroles, degestes, d’imprécations, de caresses, d’embrassades et dehorions !
« Vous verrez aussi quelle fantastique absorption de celiquide corrosif, vitriol étendu d’eau, que l’on nomme eau-de-viede traite.
« Surtout, le plus grand calme, pendant que ces mécréantsvont palabrer.
– Soyez tranquille.
Aux roulements du tambour abyssinien, succèdent à ce moment lesfuribondes cacophonies de l’orchestre osyéba.
Les esclaves jusqu’alors parqués hors du village, et gardésétroitement par leurs ravisseurs, arrivent lentement, à la file, enchantonnant quelques plaintives mélopées.
Ils sont, comme l’avait dit le docteur, près de quatre cents encomptant les femmes et les enfants dont le nombre s’élève à centcinquante environ.
Ces malheureux semblent avoir à peine conscience de leursituation. Ils ont tous absorbé de larges rations de bière desorgho. Leurs maîtres les ont bien nourris depuis leur arrivée,comme nos maquignons font pour leurs bêtes dont ils veulent avoirun bon prix.
Tous les hommes ont au-dessus du pied une longue et lourde bûchede bois, dans laquelle a été pratiquée une ouverture permettantl’introduction de la cheville. Cette ouverture a été rétrécie, enenfonçant des coins de bois entre la jambe et la paroi intérieure,de façon que le pied ne puisse plus sortir.
Comme il leur serait impossible de faire un pas sans se blesseraffreusement, ils attachent, à chaque bout de la bûche, une cordequi leur passe sur l’épaule, ou sur le pli du coude, comme une ansede panier.
Cette corde, sert, on le devine, à aider ces forçats del’équateur à porter leur lourde entrave.
Quelques-uns, parmi ces infortunés, ont de plus les deux mainsemprisonnées, dans une sorte de cangue. Ce sont les récalcitrants,ceux qu’on craint de voir s’enfuir.
Leurs souffrances doivent être épouvantables. Ils ne peuventmême pas chasser les moustiques qui bourdonnent de tous côtés, etse logent dans leurs yeux, leur bouche ou leurs oreilles.
Nul ne se plaint pourtant. Ils paraissent plus résignésqu’abattus. Les femmes allaitent leurs enfants.
Pauvres mères ! Pauvres petits !
Ils sont tous rangés en demi-cercle, et divisés par lots.
Les hommes d’Ibrahim déballent les marchandises. L’ingurgitationde l’eau-de-vie de traite commence. Puis, on entend des cris, deshurlements qui n’ont rien d’humain.
Les Européens se taisent, attristés.
Friquet, l’incorrigible loustic, a la larme à l’œil.
Les paquets d’ivoire sont alignés sur plusieursrangs.
Un mot sur cette nouvelle appellation. De même que le motpalabre, l’expression « paquet d’ivoire » a dessignifications totalement différentes.
Ainsi, c’est tout à la fois la défense d’éléphant vendue par lenoir et le lot de marchandises assorties avec lequel l’Européens’en rend acquéreur.
Le paquet d’ivoire est donc par extension une sorted’unité fictive, arbitraire, servant à désigner une défense plus oumoins grosse, ou même un lot d’ivoire, et la somme en marchandise,destinée à le payer.
Cette unité bizarre a été appliquée à l’odieux maquignonnage deshumains. On solde l’achat d’un noir avec le prix d’un ou deplusieurs paquets d’ivoire.
Il se compose d’abord du fusil, qui forme la pièce de résistancedu paquet. Ces outils fort primitifs, sont fabriqués à Birmingham,ainsi qu’à Paris. Ils coûtent de sept à neuf francs. Ils sont àpierre, et montés à la diable sur des fûts en bois blanc, peints enrouge vif. Nous avons manié quelques-unes de ces armesextravagantes, et nous avons été stupéfaits, nonobstant leurimperfection, des résultats qu’en obtiennent les noirs.
On donne en même temps que le fusil, deux boîtes de poudre.Cette poudre, qui, en dépit de la grosseur du grain et del’infériorité des procédés employés à sa fabrication, est moinsmauvaise qu’on pourrait le croire, est cédée aux noirs au prix detrois francs.
Le paquet comprend aussi deux Neptunes, grandsbassins de cuivre, dont les indigènes sont grands amateurs, et quiconstituent le bijou essentiel de la corbeille d’une mariée sousl’équateur.
On ajoute à chaque fusil huit brasses d’étoffes de Manchester,un paquet de tabac d’Amérique, une demi-livre de perles, deuxcouteaux, six barrettes de cuivre ou d’airain, servant auxindigènes à faire des bracelets pour les bras et les jambes, unemarmite, un chaudron en cuivre, un chapeau à haute forme,exclusivement réservé au roi ! un bonnet de laine rouge, pourun grand dignitaire, une livre de sel, vingt pierres à fusil, etenfin les deux denrées essentielles, qui sont :l’ alougou, eau-de-vie de traite, et la parfumerie.
Vous avez bien lu, la parfumerie.
Les Africains, en général, ont pour l’alougou une passion qui vajusqu’à la frénésie. Cette drogue infâme est fabriquée enmélangeant, en proportions assez mal définies, du caramel et del’alcool, – quel alcool !… – à 45 degrés.
Et n’allez pas allonger le mélange avec un peu d’eau. Les noirss’en apercevraient bien vite.
Alfred Marche nous cite ce cas extraordinaire d’un nègre, quiavala sans sourciller, et avec des grimaces de satisfaction, unénorme verre d’alcool à 90 degrés, servant aux préparationsanatomiques.
On donne quatre litres d’alougou par paquet.
La parfumerie se distribue ad libitum ; ce sontles épingles de madame, qui d’ailleurs ne se gêne pas pouringurgiter les vinaigres de Bully impossibles, les eaux de lavandeinvraisemblables, et grignoter les savons multicolores, comme dessorbets exquis.
On voit que la bourse d’un traitant ou d’un marchand d’esclavesest passablement encombrante.
Celle d’Ibrahim était un véritable bazar. Le drôle, grâce à saprofonde expérience des transactions équatoriales, avait accumuléavec une rare sagacité, toutes ces richesses qui faisaient pousseraux Osyébas des cris de chacals à la curée.
Une salve de mousqueterie, suivie d’une énorme distributiond’alougou, annonça le commencement du marché.
Jamais nos Européens n’avaient contemplé un pareilspectacle !
Les roueries des palefreniers anglais, et l’astuce desmaquignons bas-normands, ne sont que des enfantillages, comparésaux ficelles inventées par ces naïfs enfants de lanature !
Il fallait voir l’exubérance de gestes et la surabondance deparoles des vendeurs ; leur façon de présenter leur sujet, dele faire lever, marcher, courir, chanter, tousser,respirer !
Que dire des hochements de tête de l’acquéreur unique, Ibrahim,qui, tout en pontifiant, sans perdre un pouce de sa taille, ni uneonce de sa dignité, palpait les torses, soulevait les pieds,ouvrait les bouches, inspectait les yeux, et continuait sa ronde,tout en versant de nouvelles rasades.
On palabrait à loisir. Le temps n’ayant aucune valeur,qu’importent deux, quatre, huit, et même dix jours !
Les propriétaires ont la douce habitude de réclamer une valeurau moins dix fois supérieure à la valeur courante du malheureuxdont ils trafiquent.
L’acheteur refuse. On passe à un autre. Même propositionégalement repoussée. On boit encore. Puis on mange. La nuit vient,on dort. Le lendemain, la scène recommence avec les mêmesincidents.
Peu à peu, les prétentions diminuent de part et d’autre, ontermine par une dernière et colossale rasade. L’affaire estconclue.
Ibrahim est propriétaire du troupeau.
Les esclaves n’ont d’ailleurs pas été autrement maltraités.Leurs tourments commenceront réellement lorsqu’ils seront arrivés àla côte, lorsqu’ils abandonneront pour toujours le sol natal, ets’en iront à l’aventure, inhumainement empilés dans la cale l’unbâtiment négrier.
Jusque-là, leur maître a tout intérêt à les bien soigner. Plusl’état de la cargaison sera satisfaisant, meilleurs seront lesprofits.
C’est à dessein que nous avons épargné aux lecteurs tous lesincidents de cet infâme marché qui ne dura pas moins de quatrelongs jours.
Quatre mortelles journées, pendant lesquelles les malheureuxesclaves, immobiles, en proie aux insectes, malmenés par leshommes, suffoqués par la chaleur, attendaient le bon plaisir desivrognes qui les marchandaient.
Les captifs avaient changé de maître. Le cortège devait semettre en route le lendemain. Il serait difficile et superflu toutà la fois de décrire la joie des trois Européens qui voyaientarriver l’instant de la délivrance.
Ils allaient donc enfin dire adieu à ces parages inhospitaliers,où ils avaient couru les risques d’une mort épouvantable.
Confiants dans la parole d’Ibrahim, ils attendaient.
Celui-ci ne leur avait rien dit à ce sujet, depuis le jour où ledocteur, avant d’entreprendre son opération, avait exigé de lui leserment préalable.
Ils avaient dès lors été libres, et si les Osyébas ne semblaientpas nourrir à leur endroit de vifs sentiments d’affection, tout aumoins les laissaient-ils en repos.
Ils n’en demandaient pas davantage.
Ses affaires terminées, le marchand de chair noire devint pluscommunicatif. Il possédait encore un stock fort respectable demarchandises, destinées à payer les frais de la route, quipromettait d’être longue.
Voulant tout d’abord témoigner aux Européens sa reconnaissanceet sa sympathie, il fit déballer un paquet où étaient enfermées desarmes magnifiques, qui, même en pays civilisé, eussent possédé unegrande et incontestable valeur.
– Tiens, mon frère blanc, dit-il au docteur, en luiprésentant une superbe carabine de fabrique anglaise, à canoncourt, à double détente, se chargeant par la culasse, et au bout delaquelle pouvait s’adapter un épais et solide coutelas.
« Tu es libre. Tu es un grand « tôbib ». Il fautune arme à l’homme libre. Tu as sauvé le grand Abyssinien, Ibrahimte donne son arme. »
Puis, s’adressant à André :
– Toi, mon frère, tu es aussi l’ami du chef. Ta main a aidécelle du tôbib. Ibrahim n’oublie pas. Que cette arme te soitfidèle, termina-t-il en lui tendant une carabine qui ne le cédait àcelle du docteur ni en élégance ni en précision.
Se tournant enfin vers Friquet un peu interdit :
– Et toi, mon fils, qui seras un guerrier subtil, toi quies gai comme l’oiseau-moqueur, agile comme l’homme à quatre pieds,– il voulait dire sans doute le gorille, – prends ce bon fusil. Ilest à toi.
– Nom d’un nom ! patron, c’est pas de refus, fit lepetit homme, quand André lui eut traduit la phrase. Ah !j’suis malin comme un singe… vous vous en être aperçu.Allons ! tant mieux. C’est un compliment qu’en vaut ben unautre.
« Merci tout de même. »
Le lieutenant qui avait la surveillance particulière desmunitions, leur donna à chacun une vaste cartouchière bien bourrée,et un de ces beaux revolvers américains signés Smith et Wesson, quiportent à plus de 150 mètres.
Les trois blancs étaient ravis !
Posséder avec des armes le moyen de défendre sa vie, et depourvoir à sa subsistance, être en un mot des valeurs actives danscette troupe qui parlait à l’aventure, était pour eux le comble dubonheur.
En revanche, quelqu’un paraissait ne goûter que médiocrementcette distribution faite à ceux qui avaient si miraculeusementéchappé à la broche.
Ce trouble-fête, n’était rien moins que Sa Majesté Rha-Ma-Thô,celui que Friquet s’entêtait toujours à appeler« Bicondo. »
Rha-Ma-Thô, abominablement ivre, grignotait avec sensualité unlong morceau de savon rose qui moussait au coin de ses lèvreslippues, et lui donnait l’air d’un de ces anciens« sabouleux » de la cour des Miracles.
Après avoir tourné en titubant autour de trois amis, il s’avançavers Friquet, qui lui en imposait sans doute moins que sescompagnons et voulut tout d’abord lui arracher le fusil, quecelui-ci tenait, nous devons le confesser, assezmaladroitement.
– Minute, mon garçon. Tu vas pas croire qu’un marinfrançais, le matelot du docteur, va comme ça se laisser désarmer.Ah ! mais non.
« Tâche de lâcher mon flingot, ou y va grêler desgifles. »
Le docteur et André s’interposèrent. Le premier, interpellantl’ivrogne dans sa langue, voulut lui faire entendre raison.
Peine perdue. Les sujets, à peu près dans le même état que leurmonarque, formaient un cercle menaçant.
Rha-Ma-Thô vociférait. Les hommes blancs lui appartenaient.Ibrahim, son bon ami, son père, les lui avait achetés, mais il neles avait pas payés.

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