Les Empocheurs
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Description

Fraîchement diplômé en Lettres, Jérôme Lupien choisit de prendre une année sabbatique avant de se lancer sur le marché du travail. Issu d’une famille aimante et à l’aise, il semble promis à un bel avenir. Mais le sort en décidera peut-être autrement.
Coup sur coup, le voilà victime de deux arnaques. Elles ébranleront sa confiance en lui, en même temps que ses principes. À quoi bon la vertu dans un système qui sourit d’abord et avant tout aux escrocs ? Peut-on vraiment se payer le luxe d’être honnête ? Tiraillé par ces questions, Jérôme rencontrera un lobbyiste fréquentant les sphères les plus louches du gouvernement qui le fera entrer dans le monde des « empocheurs ».
Ni son ami Charlie, ni son amoureuse Eugénie, ni ses parents ne pourront le retenir de tremper son gros orteil, puis sa jambe toute entière, dans ces eaux sales et graisseuses...
Un roman parfois cruel, toujours piquant et vif, qui nous amène chaque fois là où on ne s’y attendait pas. Du Beauchemin à son meilleur.
Jérôme se trouvait dans une salle d’attente déserte ; comme personne ne se présentait, il allait s’assoir dans un fauteuil lorsqu’une voix de femme l’appela :
— Monsieur Lupien, venez, je vous en prie, je suis au téléphone.
La voix provenait d’une porte à sa gauche. Il s’approcha et entra dans un bureau meublé avec une somptuosité solennelle et démocratique mettant en valeur le bois, le fer et l’eau, principales richesses naturelles du Québec, l’eau étant représentée par un superbe aquarium illuminé où évoluaient des poissons à l’oeil hagard, ouvrant et refermant sans arrêt une bouche muette, symboles sans doute des électeurs.
— Excusez-moi, je n’en ai que pour une minute, fit la ministre Juneau en posant la main sur le récepteur. Assoyez-vous, je vous prie, ajouta-t-elle avec un charmant sourire en lui désignant un fauteuil.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 22 septembre 2016
Nombre de lectures 0
EAN13 9782764431184
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0040€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Du même auteur
La S erveuse du Café Cherrier , roman, Michel Brûlé, 2011. Nouvelle édition, coll. QA compact, Québec Amérique, 2014.
Une nuit à l'hôtel , nouvelles, coll. Littérature d'Amérique, Québec Amérique, 2001.
Les Émois d'un marchand de café , roman, coll. Littérature d'Amérique, Québec Amérique, 1999. Nouvelle édition : Le Marchand de café , coll. QA compact, Québec Amérique, 2012.
• Prix du grand public du Salon du livre de Montréal – La Presse , 2000.
Le Second Violon , roman, coll. Littérature d'Amérique, Québec Amérique, 1996. Nouvelle édition, coll. QA compact, Québec Amérique, 2012.
Le Prix , livret d'un opéra, Productions Le Prix, 1993.
Juliette Pomerleau , roman, coll. Littérature d'Amérique, Québec Amérique, 1989. Édition définitive, Fides, 2008.
• Prix des arts Maximilien-Boucher, 1991.
• Grand prix littéraire des lectrices de Elle , 1990.
• Prix Jean-Giono, 1990.
• Prix du grand public du Salon du livre de Montréal – La Presse , 1989.
L'Avenir du français au Québec , en collaboration, Québec Amérique, 1987.
Du sommet d'un arbre , récits, coll. Littérature d'Amérique, Québec Amérique, 1986. Nouvelle édition, BQ Poche, 2001.
Le Matou , roman, coll. QA compact, Québec Amérique, 1981. Édition définitive, Fides, 2007.
• Traduit en 18 langues à travers le monde.
• Prix des lycéens du Conseil régional de l'Île-de-france, Paris, 1992.
• Prix du Livre d'été, Cannes, 1982.
• Prix du grand public du Salon du livre de Montréal – La Presse , 1981.
• Prix des jeunes romanciers du Journal de Montréal , 1981.
L'Enfirouapé , roman, Éditions La Presse, 1974. Nouvelle édition, coll. 10/10, Stanké, 2008.
• Prix France-Québec, 1975.
TRILOGIE CHARLES LE TÉMÉRAIRE
Charles le téméraire , édition en un tome, roman, Fides, 2014.
Charles le téméraire, Parti pour la gloire , roman, Fides, 2006.
Charles le téméraire, Un saut dans le vide , roman, Fides, 2005.
Charles le téméraire, Un temps de chien , roman, Fides, 2004.
Jeunesse
Renard bleu , roman, Fides, 2009.
SÉRIE ALFRED
Alfred et la lune cassée , roman, coll. Bilbo, Québec Amérique, 1997.
Alfred sauve Antoine , roman, coll. Bilbo, Québec Amérique, 1996.
Antoine et Alfred , roman, coll. Bilbo, Québec Amérique, 1992.
Une histoire à faire japper , roman, coll. Gulliver, Québec Amérique, 1991.





Projet dirigé par Marie-Noëlle Gagnon, éditrice
Conception graphique : Sara Tétreault
Mise en pages : Pige communication
Révision : Michel Gay
Révision linquistique : Diane Martin et Isabelle Pauzé
En couverture : Illustration d'Anouk Noël réalisée à partir d'une
photographie de © Ezio Gutzemberg/Photocase.com
Conversion en ePub : Nicolas Ménard
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Nous tenons également à remercier la SODEC pour son appui financier. Gouvernement du Québec – Programme de crédit d'impôt pour l'édition de livres – Gestion SODEC.



Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Beauchemin, Yves
Les empocheurs (Littérature d'Amérique)
ISBN 978-2-7644-3088-0 (vol. 4) (Version imprimée)
ISBN 978-2-7644-3117-7 (PDF)
ISBN 978-2-7644-3118-4 (ePub)
I. Titre. II. Collection : Littérature d'Amérique
PS8553.E172E46 2016 C843'.54 C2016-940712-8 PS9553.E172E46 2016
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2016
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives du Canada, 2016
Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés
© Éditions Québec Amérique inc., 2016.
quebec-amerique.com



À mes fils Alexis et Renaud.

Bien qu'ils soient parfois inspirés de la réalité, les personnages et événements décrits dans ce roman sont fictifs.


Quand il s'écarta de la voie étroite et resserrée de l'honnêteté, telle qu'il la concevait, ce fut en se proclamant à lui-même qu'il était fermement résolu à reprendre la route monotone mais sans risques de la vertu, dès que sa petite randonnée dans les fondrières adjacentes aurait produit l'effet désiré.
Joseph Conrad, Un paria des îles


Un soir d'octobre, au début des années 2000, quelques minutes après le coucher du soleil, une lune orange s'éleva dans le ciel tourmenté d'où tombait une pluie glaciale ; sa couleur bizarre et comme mêlée de sang donnait à sa face une expression tellement sournoise que des passants levèrent la tête et restèrent bouche bée. Les heures s'écoulaient, incertaines, vaguement lugubres. Une pénombre piquée de lueurs tremblotantes s'était répandue partout et avait envahi la chambre d'un hôtel de Maniwaki, tirant de l'obscurité le visage d'un jeune homme endormi dont la bouche laissait échapper les soupirs d'un mauvais sommeil ; on aurait vite deviné que le dormeur n'avait pas aimé la journée qu'il venait de passer et craignait celle qui l'attendait.
En effet, vers 6 h, la première chose qu'il fit à son réveil fut de grimacer en promenant un regard maussade sur sa chambre meublée avec une sommaire banalité.
 Ah ! chienne de chienne, soupira-t-il en glissant les jambes hors du lit, c'est comme si on m'avait frappé toute la nuit avec une planche.
D'un pas traînant, il se rendit à la salle de bains, prit une douche, s'habilla et apparut bientôt dans le hall de l'hôtel, l'œil huileux, la bouche pleine de bâillements.
Une grosse fille à l'expression avenante, pas particulièrement jolie, pas particulièrement laide, se trouvait derrière le comptoir de la réception.
 Bonjour, monsieur Lupien, fit-elle avec une amabilité qui débordait les obligations de la courtoisie commerciale, vous avez passé une bonne nuit ?
La veille, dès le premier coup d'œil, ce nouveau client arrivé de Montréal lui avait plu avec sa taille élancée, son air décidé et sa belle chevelure rousse qui lui donnait des airs de chérubin délinquant.
 Non, pas vraiment, répondit-il après un nouveau bâillement.
Et il se frotta la nuque.
 Quelqu'un vous a dérangé ? s'inquiéta-t-elle, désolée. Ou c'est l'odeur de la peinture, peut-être ? On vient de rafraîchir le corridor de votre étage, mais, pourtant, le peintre avait pris bien soin d'aérer…
 Non, non, ce n'est pas ça, répondit Jérôme Lupien en agitant la main comme pour indiquer qu'il s'agissait d'une affaire personnelle.
Il s'efforça de sourire, puis, voulant manifestement changer de sujet, se tourna vers une fenêtre qui s'ouvrait à gauche du comptoir :
 La journée s'annonce belle, on dirait.
Et, enchaînant aussitôt :
 Est-ce que la salle à manger est ouverte ?
 Dans un petit quart d'heure, monsieur Lupien. Mais vous pouvez vous installer tout de suite et lire les journaux, ils viennent tout juste d'arriver. Ah ! et puis j'oubliais – sacripette ! où est-ce que j'avais la tête ? –, votre ami vous a laissé un message.
Glissant la main dans un casier, elle lui tendit une enveloppe.
 Monsieur Pimparé ? s'étonna Jérôme Lupien.
 Oui. Il est parti il y a deux heures au moins. Vous ne saviez pas ? Il m'a pourtant bien dit qu'il vous avait averti.
 Et moi, je retourne à Montréal comment ? lança le jeune homme avec désespoir. J'étais monté avec lui dans sa fourgonnette !
Il déchira l'enveloppe d'un geste rageur, en sortit une feuille et deux billets de 20 $ tombèrent à ses pieds.
 Qu'est-ce que c'est que ça ? grommela-t-il en se penchant pour les ramasser.
Il les chiffonna dans le creux de sa main et se mit à lire le mot, griffonné d'une écriture grossière et hachée à l'arrière d'une feuille de calendrier.
Salut, mon Jérôme,
Je viens tous jusse de resevoir un coup de téléphone (2 h a.m.). Ma sœur Rosalie (j'en est qune) est au plus mal à l'hopital. Faut que je dessende tout de suite à Montréal pour la voir une derniere foi. Excuse-moi pour le dérangement, je voulais pas te réveller. Je te laisse 40 $ pour ton autobus. Si y en a de trop, garde-le.
À une prochaine, peutètre. Encore une foi, mes excuses,
Donat
Jérôme, les bras pendants, la bouche entrouverte, resta sans mots pendant plusieurs secondes. Son expression ébahie lui donnait l'air d'innocence et de candeur d'un petit garçon, et fit jaillir dans le cœur de la réceptionniste un amour brûlant qui chercha frénétiquement à s'exprimer.
 Mon Dieu, murmura-t-elle, tout émue, qu'est-ce qui vous arrive, monsieur Lupien ? Est-ce que je peux vous aider ?
Ces paroles eurent sur lui l'effet d'une légère décharge électrique.
 Merci, répondit-il froidement, il n'y a rien à faire. Rien. Vous me disiez que les journaux sont arrivés ? ajouta-t-il, impatient de quitter cette grosse fille bien intentionnée qui lui tombait tout à coup sur le gros nerf.
Il s'attabla dans la salle à manger et se mit à feuilleter nerveusement Le Journal de Montréal pour se rendre compte, dix minutes plus tard, qu'on l'aurait fort embêté en lui demandant ce qu'il venait de lire. Un groupe de clients apparut et se dirigea vers le fond de la salle qui se remplit aussitôt du bourdonnement d'une joyeuse conversation.
 Puisque je vous dis, lança un homme à barbiche avec la voix grêle et cuivrée d'un ténor russe. C'est Rosaire qui me l'a annoncé au dépanneur tantôt. On l'a revu hier ! Oui ! Y a pas à se tromper ! Un panache qui aurait de la misère à passer dans la porte ! fit-il en désignant l'entrée de la salle à manger. Large comme ça ! Je suis sûr que c'était lui ! Y a pas deux orignaux de même sur toute la terre.
 Eh ben, répondit un de ses compagnons, songeur et quelque peu sceptique, le Monstre de Maniwaki serait revenu… Hum… J'étais sûr qu'il était mort de sa belle mort, celui-là… Ça faisait trois ans qu'on n'en avait pas entendu parler… T'es sûr de ce que tu dis, Raymond ? Je gagerais pas trente sous sur lui, moi.
 Ça faisait bien trois ans que tu nous disais que ta famille était faite, répliqua le ténor, et ta femme vient quand même de retomber enceinte !
Un éclat de rire général accueillit cette judicieuse observation.
Une jeune serveuse aux traits amérindiens et dotée de magnifiques yeux noirs apparut alors dans la porte de la cuisine, une cafetière à la main, et se dirigea vers Jérôme.
 Deux œufs tournés, jambon, rôties et un jus d'orange, commanda-t-il à voix basse, le regard fixé sur le filet de café qui remplissait sa tasse de grosse faïence, saisi tout à coup d'un profond sentiment de honte.
La honte ne cessait de grandir en lui de s'être fait avoir la veille comme un gamin par ce grand vieux sec de Donat Pimparé aux manières si affables et pleines de bonhomie, mais au curieux regard double, comme si derrière l'expression bienveillante qu'on lisait dans ses yeux s'en cachait une autre, subtilement narquoise.

Après avoir tâté d'études en sciences politiques, puis en psychologie, Jérôme Lupien avait enfin trouvé sa voie dans la littérature ; il s'était alors inscrit au département des littératures de langue française de l'Université de Montréal où il avait obtenu un baccalauréat qui lui permettait d'envisager une carrière dans l'enseignement, le journalisme, l'édition ou d'autres domaines connexes. Alors, pour se récompenser de l'effort remarquable qu'il avait fourni en cumulant des études universitaires et un emploi de garçon de café dans le Vieux-Montréal, il avait décidé de s'offrir une année sabbatique, dont il avait consacré les premières semaines à dormir, mener joyeuse vie et faire de la planche à voile, avec l'idée de couronner le tout par un long voyage sur le pouce en Amérique du Sud.
Puis, vers le milieu de l'été, son oncle Raoul, devenu quasi impotent, lui avait légué son équipement de chasseur. Durant son adolescence, Jérôme l'avait accompagné plusieurs fois à la chasse et s'était ainsi quelque peu familiarisé avec les armes – que son propre père avait en abomination ; il avait gardé de ces expéditions un souvenir émerveillé que le temps avait embelli. Alors, un après-midi, tandis qu'il manipulait, ému, les carabines et les fusils soigneusement astiqués et huilés que l'oncle lui avait remis les larmes aux yeux, une fringale de chasse s'empara de lui et ne lui laissa pas de répit ; la nuit, il rêvait d'expéditions dans des forêts ténébreuses où il arrivait face à face avec des troupeaux de chevreuils, d'orignaux ou de caribous qu'il décimait dans un fracas terrible, à demi aveuglé par des nuages de fumée piquante qui le faisaient tousser et rire en même temps.
Il consacra une fin de semaine à suivre des cours de maniement d'armes et d'initiation à la chasse afin d'obtenir son permis, qu'il reçut un mois plus tard. Malgré tout, il sentait le besoin d'avoir à ses côtés quelqu'un d'expérimenté pour sa première expédition d'adulte ; alors il dénicha au début d'octobre un guide de chasse sur Internet et l'affaire se conclut en deux temps trois mouvements. Donat Pimparé lui avait aussitôt suggéré de se rendre à Maniwaki.
 C'est pas à la porte, bien sûr, et ça va entraîner un peu de dépenses, mais depuis cinq ou six ans, je connais pas de meilleur coin pour le gros gibier. Y a pas une expédition que j'ai faite là-bas sans ramener une bête, mon gars. Si tu veux pas revenir déçu, crois-moi, c'est là qu'il faut aller.
L'homme de 58 ans habitait Sorel et possédait une longue expérience dans le métier. Comme Jérôme, deux mois plus tôt, avait démoli sa vieille Mazda dans un accident d'où, par bonheur, il était sorti indemne mais avec trois points d'inaptitude, le guide avait offert de le véhiculer dans sa fourgonnette. « Si l'orignal est trop gros, avait-il plaisanté, tu reviendras en autobus ! »
C'est bien ce qui l'attendait. Mais il repartait sans orignal.

L'avant-veille, Pimparé était venu le cueillir vers midi à son appartement de l'avenue Decelles ; comme ils avaient convenu de ne partir à la chasse que le lendemain à l'aube, ils avaient roulé sans trop se presser, s'arrêtant de temps à autre pour un café que le guide faisait suivre d'une ou deux cigarettes une fois dehors, pestant contre la loi qui interdisait de fumer dans les lieux publics ; Jérôme, avec diplomatie, lui avait demandé de ne pas fumer pendant le trajet, ce qu'il acceptait de bon cœur, car « le client, c'est le boss , vois-tu ». Il s'était montré un compagnon agréable et même divertissant, qui avait fait rire Jérôme à plusieurs reprises par le récit de sa vie aventureuse et colorée, où les épisodes loufoques côtoyaient les événements dramatiques et parfois même tragiques.
 J'ai fait 50 métiers, j'ai connu 10 000 misères, et je pourrais t'écrire un livre gros comme un tracteur sur les femmes et leur caractère, car j'en ai connu de toutes les sortes, de toutes les races, de tous les âges, de la jeune pute à la vieille Sœur Grise en passant par toutes les couleurs de peau que tu peux imaginer. Ah ! les femmes ! Elles m'ont fait connaître le ciel, le purgatoire et l'enfer, mais celui qui me dirait qu'on peut s'en passer, je lui donnerais tout de suite son certificat de menteur professionnel, avec un coup de pied au cul en prime. D'ailleurs, juste à voir ton air, je pense que t'en connais pas mal sur le sujet, toi aussi, non ?
 Un petit peu, répondit Jérôme, flatté.
Puis, le guide lui avait parlé de sa famille, qui comptait quelques zigotos et zigototes assez bizarres, merci, mais également des gens très bien – son frère aîné, chanoine et architecte, oui, monsieur !, qui s'occupait à Rome de l'entretien des bâtiments du pape, rien de moins –, sans oublier une nièce qui jouait du violon dans l'Orchestre symphonique de Montréal, et sacré pétard en plus !
Mais il n'avait jamais fait la moindre allusion à une sœur mourante.
La nuit tombait quand ils étaient arrivés à Maniwaki, fatigués et affamés. C'était une ville au rude visage, comme toutes les villes du Nord, construite un peu de bric et de broc, de façon improvisée, où les enseignes aux vives couleurs des chaînes de magasins américaines semblaient dans leur milieu naturel. Malgré l'heure tardive, à tout moment des semi-remorques chargés de troncs d'arbres fraîchement ébranchés filaient en rugissant dans la rue. Pimparé avait loué deux chambres à l'Hôtel Maniwaki, une grande bâtisse recouverte de clins d'aluminium blancs ternis par le soleil qui se dressait dans la rue Principale. Un fumet de viande et d'oignons frits flottait dans le hall de l'hôtel et leur remplit la bouche de salive, mais la réceptionniste annonça que la cuisine venait de fermer. Ils durent se contenter d'une poutine et d'un mauvais café dans un casse-croûte non loin de l'hôtel, puis commandèrent des sandwichs et des jus de fruits pour leurs repas du lendemain dans la forêt, que Pimparé rangerait dans une glacière portative.
 Eh ben, mon Jérôme, lança-t-il en se levant de table avec un puissant rot (le voyage semblait l'avoir mis particulièrement à l'aise avec son client), demain, c'est deboutte à 4 h. Oublie pas de demander qu'on te réveille. Je t'attendrai dans le hall à 4 h 30.
Ils retournèrent à l'hôtel et montèrent à leur chambre. Par égard pour son compagnon, Pimparé, qui ronflait, disait-il, comme une tondeuse, avait recommandé que chacun ait sa propre chambre, ce que Jérôme, de toute façon, préférait.
À l'heure dite, ils se retrouvèrent le lendemain dans le hall. L'esprit encore tout embrumé, malgré le café perco qu'il avait pu se préparer au saut du lit, gracieuseté de l'hôtel, Jérôme s'efforça d'imiter l'entrain perpétuel qui semblait la marque professionnelle de son guide.
 Bien dormi, mon gars ? demanda Pimparé avec un grand sourire à dents jaunes.
 Comme une bûche.
 Eh bien, moi, comme une corde de bois ! Je suis d'attaque à matin, c'en est quasiment épeurant.
Il se tourna vers un gros garçon ensommeillé debout derrière le comptoir qui ne cessait d'écraser des bâillements derrière son poing :
 Ç'a pas l'air d'être ton cas, mon ami. Aurais-tu passé la nuit à jouer aux fesses ?
 Pas mal difficile derrière un comptoir, se défendit l'autre, amusé.
Et il bâilla de nouveau.
 Ah oui ? Pourtant, je l'ai souvent fait, moi.
Et, sortant de l'hôtel suivi de Jérôme, il s'avança sur le trottoir, leva les bras et respira à pleins poumons l'air frisquet de la nuit :
 Humm… ça sent la forêt jusqu'en ville… tu trouves pas ?
Jérôme acquiesça de la tête. L'entrain de son compagnon dissipait sa torpeur et ranimait sa fringale de chasse qui s'était estompée durant la nuit.
 Eh bien, allons-y, mon ami, lança Pimparé en se dirigeant à grandes enjambées vers sa fourgonnette stationnée tout près. On a encore un bout de chemin à faire. La zec Pontiac, c'est à une bonne heure d'ici. Et puis, faut prendre le temps de se choisir un coin pour se mettre à l'affût.
Ils traversèrent la petite ville assoupie sous un ciel noir où se devinait confusément le lourd couvercle de nuages d'une journée d'automne menacée par la pluie.
Les événements allaient se dérouler avec la rapidité brutale d'un mélodrame.
Au bout d'une centaine de kilomètres, la fourgonnette quitta la route asphaltée pour s'engager sur un chemin de terre qui s'enfonçait en se tortillant dans une forêt de conifères, puis s'arrêta tout à coup. Le visage de Pimparé avait pris l'expression grave et recueillie d'un prêtre de l'Antiquité se préparant à l'immolation d'une victime.
 On continue à pied, annonça-t-il à voix basse, et en faisant le moins de bruit possible. Les orignaux aiment pas le heavy metal .
Jérôme eut un petit rire narquois, comme pour bien marquer qu'il n'en était pas à sa première expérience.
Ils descendirent de la fourgonnette, chacun avec son fusil (celui du guide ne devant servir que de rechange au cas où l'arme de Lupien s'enraierait), et s'avancèrent sur le chemin ; Pimparé portait un sac à dos qui contenait les munitions, les victuailles, des couvertures et divers autres objets. Le chemin dégénéra bientôt en un sentier de plus en plus raboteux qui s'amusait à escalader et à descendre des buttes, à se faufiler entre des rochers couverts de mousse et à compliquer la marche des chasseurs avec des arbres tombés au sol, de petites cuvettes marécageuses, des affleurements de granit glissants. Bientôt, ce ne fut plus qu'une vague piste que seul un œil exercé arrivait à deviner. Dans la lumière indécise du petit matin, la forêt noyait les deux chasseurs dans ses effluves profonds et capiteux, resserrant peu à peu sur eux sa masse sombre et touffue comme pour les avaler.
Pimparé s'arrêta tout à coup et promena son regard autour de lui, pensif.
 Il faut revenir un peu vers la fourgonnette, murmura-t-il. On pourra jamais ramener une bête de si loin.
Et il rebroussa chemin, suivi de son compagnon quelque peu soulagé. Au bout d'une dizaine de minutes, leur marche redevenue plus facile, il s'arrêta de nouveau ; une vague lueur à sa droite, issue d'une petite clairière, venait d'attirer son attention. Quittant le sentier, il se glissa silencieusement parmi les arbres, puis fit signe à Lupien de venir le rejoindre. Un léger affaissement du sol tapissé d'aiguilles sèches s'étendait derrière un bouleau et donnait une vue discrète sur la clairière.
 On va s'installer ici, chuchota-t-il de sa voix rocailleuse, qui en devenait cocasse. Le vent souffle vers nous… Les bêtes risqueront moins de nous flairer… Le reste, mon gars, c'est une question de chance et de patience.
Ils s'accroupirent, leur arme à portée de la main, et l'attente commença.
Au début, Jérôme, l'œil braqué sur la clairière, tressaillait au moindre craquement et jetait de temps à autre un regard de côté sur son guide, qui demeurait impassible. Peu à peu, son attention se relâcha, un léger engourdissement se répandit dans ses membres et sa pensée se perdit dans le vaste bruissement des arbres. Alors le temps se figea et une vieille rêverie d'enfant amena un sourire attendri à ses lèvres. Perdu dans le ciel, il pilotait un petit avion au corps translucide, léger comme un planeur, qui dansait dans le vent, faisait des tonneaux, des pirouettes, des piqués, puis s'enfonçait dans les nuages pour ressurgir en pleine lumière, tout environné d'oiseaux qui s'amusaient autour de lui en piaillant. Loin en bas, la terre devenue mi nus cule n'était plus qu'une chose insignifiante. Disparus, les parents, l'institutrice et ses moments d'humeur, les devoirs, les consignes, les défenses, les punitions, les aliments qu'il faut manger et ceux qu'on nous interdit, les couchers à heure fixe, les levers matinaux. Il était le roi de l'univers et qu'on ne vienne surtout pas l'écœurer : à la simple pression d'un bouton rouge, son planeur se transformerait en bombardier. Ses yeux se plissaient de plaisir et, en même temps, il souriait dédaigneusement devant la futilité de ces chimères d'enfant.
Soudain, un coup de coude dans les côtes le fit se retourner. Pimparé, livide, fixait quelque chose devant lui. Jérôme reporta son regard en avant et vit s'avancer lentement au fond de la clairière un orignal au panache gigantesque qui reniflait et tournait la tête à gauche et à droite, méfiant.
D'un geste sec, le guide pointa l'index vers l'arme de son jeune compagnon pour lui faire signe d'épauler.
Le coup partit, assourdissant. La bête eut un violent sursaut et disparut parmi les arbres.
 Je l'ai raté, se lamenta Jérôme.
 Peut-être pas, répondit Pimparé en bondissant sur ses pieds. Reste ici. Je vais aller voir… Reste ! ordonna-t-il en voyant que le jeune homme voulait le suivre. Un orignal blessé, ça peut être dangereux, mon ami.
Il traversa lentement la clairière, fusil à la main, et se rendit jusqu'au fond, inspectant le sol, puis disparut à son tour dans la forêt. Lupien, le cœur battant, se tenait debout, appuyé sur son arme, le canon en l'air, suprême imprudence. « Je n'ai jamais vu un orignal avec un pareil panache », se dit-il, puis il se rappela que les seuls orignaux qu'il ait jamais vus étaient en photos, son oncle ne l'ayant amené qu'à la chasse au petit gibier.
Pimparé réapparut au fond de la clairière et s'avança à pas lents, les épaules basses. Jérôme attendit qu'il se rapproche, puis, la mine piteuse :
 Je l'ai raté, hein ?
L'autre hocha la tête.
 C'était le Monstre, déclara-t-il en se plantant devant lui.
 Le quoi ?
 Le Monstre de Maniwaki. Tu connais pas ? Un orignal avec un panache comme personne a jamais vu : 62 pointes ! Il était disparu depuis trois ans. Tout le monde pensait qu'il était mort. Eh ben, il a failli mourir… Ça sera pour la prochaine fois…
 T'aurais dû tirer ! lança Jérôme, rouge de honte et de colère.
Pimparé secoua la tête :
 C'est pas moi, le chasseur, tit gars. J'ai pas de permis. Moi, je suis seulement le guide.
Il s'accroupit de nouveau sur le sol, le fusil sur les genoux, mais son regard voltigeait à gauche et à droite et à tout moment des grimaces lui tordaient le visage. Manifestement, le cœur n'y était plus. Lupien s'accroupit à son tour et s'efforça de concentrer son attention sur la clairière, maudissant à voix basse sa maladresse.
 On perd notre temps ici, déclara soudain Pimparé en se redressant. Quand le coup de feu a été tiré, le gibier est aux aguets des milles à la ronde. On pourrait rester jusqu'à demain sans même voir une perdrix. Faut s'installer ailleurs.
Ils retournèrent lentement à la fourgonnette. La bonne humeur du guide, dont on aurait cru qu'elle faisait partie de sa personne comme la couleur de ses cheveux ou sa façon de marcher, était disparue avec l'orignal. Il paraissait à présent soucieux et même inquiet, répondait aux questions de son compagnon par des monosyllabes, puis tout à coup, comme faisant effort sur lui-même, il se mettait à lui prodiguer des encouragements, l'assurant que ce n'était que partie remise, que le lendemain, au plus tard, il l'aurait, sa bête, car ils se trouvaient dans une des meilleures régions de chasse du Québec : en 15 ans, foi de Pimparé, il n'était jamais revenu bredouille de Maniwaki.
 Fie-toi sur moi, mon Jérôme, tu vas remplir ton congélateur à ras bord de beaux steaks d'orignal épais comme ça, et juteux… Ta blonde va être contente : la viande d'orignal, ça met de la mine dans le crayon ! ajouta-t-il avec un petit rire égrillard qui sonnait faux.
Quand ils arrivèrent à la fourgonnette, le ciel, qui n'avait cessé de s'alourdir depuis l'aube, creva avec des coups de tonnerre assourdissants. Les deux hommes se réfugièrent dans le véhicule, incapables de repartir, car les trombes d'eau rendaient la conduite impossible.
Jérôme tourna vers son guide un visage découragé :
 C'est le cas de le dire : notre partie de chasse vient de tomber à l'eau.
 Pas du tout ! répliqua Pimparé. Une pluie de cette force-là, ça dure jamais longtemps. Quand elle se sera un peu calmée, on va se trouver un autre spot , mon Jérôme. Et même, je te dirais que je suis pas fâché du tout qu'il se soit mis à mouiller.
Et il lui expliqua que la rumeur de la pluie masquait les autres bruits et mettait le gibier en confiance ; la chasse devenait alors plus facile.
Vers 10 h, l'orage cessa, remplacé par une pluie lente et monotone qui semblait devoir durer des siècles. La fourgonnette s'ébranla. Pimparé avait décidé de se rendre près du lac de l'Indienne, à une vingtaine de kilomètres. Deux ans plus tôt, il avait amené trois ou quatre groupes de chasseurs là-bas, chaque fois avec un grand succès.
Quarante minutes plus tard, ils atteignaient le lac. Pimparé retrouva facilement une sorte d'abri rudimentaire construit par des chasseurs dans un vieux cèdre à cinq ou six mètres du sol et auquel on accédait par une série de gros clous plantés dans le tronc et qui faisaient office d'échelle. Ils s'y installèrent, et le guet recommença, sous la pluie. Les heures passaient, grises, mornes, interchangeables. Au coucher du soleil, il pleuvait encore. Le toit de leur abri, conçu apparemment pour le beau temps, se contentait de filtrer sommairement la pluie qui tombait à grosses gouttes sur leurs épaules et leur dos. Jérôme, trempé jusqu'aux bobettes, mort de fatigue, affamé et maussade, ne songeait plus qu'à rentrer à l'hôtel, mais Pimparé, pourtant aussi mal en point que lui, insistait pour rester encore un peu.
Finalement, comme l'obscurité s'épaississait, ils levèrent le camp. Jérôme faillit s'étaler en butant contre une racine. Le retour se fit en silence. Morose, le chasseur en herbe pensait à tout cet argent dépensé pour du vent – et de l'eau. Il avait, bien sûr, une autre journée devant lui pour se racheter, mais, sans pouvoir se l'expliquer, il n'y croyait plus guère. Derrière le volant, Pimparé bâillait, essayait d'éviter les ventres de bœuf et la laveuse d'un chemin de terre que l'orage avait bien maltraité.
En arrivant à l'hôtel, Jérôme vit surgir entre des nuages en déroute une lune d'un orange bizarre qui semblait fixer la terre avec un sourire moqueur ; il voulut la montrer à son guide, mais celui-ci était déjà à l'intérieur.
Ils soupèrent rapidement, puis montèrent à leur chambre.
 Meilleure chance demain, fit Pimparé avec un grand sourire en donnant une tape sur l'épaule à son client.
Jérôme, soûl de fatigue, se mit au lit sans même prendre la peine de se laver. La pluie avait cessé.

 Monsieur Lupien, se risqua la réceptionniste en rougissant, je sais que je ne me mêle pas de mes affaires, mais… vous n'avez vraiment pas l'air en forme… Est-ce que je peux faire quelque chose pour vous ?
Il venait de quitter la salle à manger et, planté au milieu du hall, les mains dans les poches, fixait la rue d'un air désemparé.
L'employée, à présent écarlate, dut répéter sa question, car il ne semblait pas l'avoir entendue.
 Merci, non merci, répondit-il en sursautant. Vous êtes bien gentille, mais…
Il s'arrêta et se mit à la fixer, touché soudain par la bonté qui remplissait le regard de la grosse fille.
 Mais quoi ? demanda-t-elle en souriant.
 Rien… Une idée qui me passait par la tête, comme ça… C'est sans importance.
Puis, essayant de prendre un ton dégagé :
 Le terminus, mademoiselle, c'est loin d'ici ?
 Non, pas du tout : il est sur la rue Principale, près de la Caisse populaire.
Une femme à cheveux gris, un peu essoufflée, tenant deux petits garçons par la main, apparut alors dans l'entrée et s'avança vers le comptoir de la réception – ou plutôt y fut entraînée par les enfants que cela semblait amuser au plus haut point.
 Mais voyons, voyons, protesta-t-elle en feignant la colère, arrêtez de me tirer comme ça ! Je ne suis pas une charrue !
 Oui, t'es une charrue, grand-maman ! répondit l'un d'eux, et il éclata de rire.
Une discussion mouvementée commença alors entre la grand-mère et la réceptionniste au sujet d'un homme qui devait se trouver sur les lieux mais qui, apparemment, ne s'y trouvait point.
Jérôme Lupien décida de remonter à sa chambre pour faire ses bagages. Il n'avait plus qu'un désir : sacrer le camp.
En ramassant ses articles de toilette dans la salle de bains, il sursauta devant le reflet que lui renvoyait le miroir.
 T'en as l'air, d'un beau niaiseux ! s'apostropha-t-il à voix haute. Né pour te faire fourrer ! Pauvre con !
Il jeta pêle-mêle en grommelant ses effets dans un sac de voyage, puis promena son regard dans la chambre afin de s'assurer qu'il n'oubliait rien.
Sa colère ne cessait d'augmenter. Alors, avisant une corbeille à papier près d'une table, il lui allongea un coup de pied qui l'envoya rebondir contre un calorifère dans un tintamarre effroyable.
L'instant d'après, il redescendait posément au rez-de-chaussée, honteux de son geste.
 J'ai préparé votre note, annonça la réceptionniste comme s'il s'agissait d'une bonne nouvelle. Vous devez payer aussi la chambre de monsieur Pimparé, n'est-ce pas ?
 C'est ça, répondit-il en fixant le comptoir d'un air sombre.
Elle lui tendit son reçu, sourit sans aucune raison, puis :
 Il paraît que vous avez vu le Monstre hier, vous et votre guide ?
 Ouais… Les nouvelles circulent vite, à ce que je vois.
 On ne parle que de ça ici depuis hier soir… Dommage. Vous n'avez pas été chanceux, pauvre vous ! Ça aurait fait une bonne prise. Votre photo aurait paru dans les journaux. Une grosse légume aurait payé dans les six chiffres pour avoir son panache !
Plus elle parlait, plus elle voyait le visage de Jérôme se crisper, mais emportée par un accès de timidité qui l'avait rendue idiote, elle enfilait phrase après phrase dans l'espoir de se dépêtrer du bourbier où elle s'enfonçait toujours un peu plus.
 Excusez-moi, murmura-t-elle enfin tandis qu'il se dirigeait vers la sortie. Je parle trop.
Il y avait un tel accent de regret et de compassion dans sa voix que Lupien, touché, se retourna et lui sourit, son agacement disparu :
 Ne vous en faites pas, mademoiselle. Vous n'y êtes pour rien, vous.
Ce « vous » qu'il venait d'ajouter, et qui contenait une accusation contre quelqu'un d'autre, eut comme l'effet d'une révélation dans son esprit. Il déposa le sac de voyage à ses pieds, saisi par une idée subite :
 Où est-ce qu'on loue des autos, ici ?
 Vous voulez retourner à Montréal en auto ? s'étonna la réceptionniste. Ça va vous coûter un bras, monsieur ! Vous devriez plutôt prendre l'autobus. Il y a un départ dans une demi-heure, ajouta-t-elle en consultant sa montre.
 Ce n'est pas pour retourner à Montréal… Je voudrais faire un petit tour dans le coin… J'en aurais pour une heure ou deux, tout au plus.
La réceptionniste, plongée dans le ravissement, le fixait, le souffle coupé. L'air mâle et décidé du jeune homme lui rappelait Roy Dupuis dans un de ses rôles de détective ou de redresseur de torts. Un raz-de-marée d'amour se mit à gronder en elle.
 Si ce n'est que pour une heure ou deux, dit-elle avec la voix incertaine d'une somnambule, je pourrais vous prêter mon auto. Elle est derrière l'hôtel.
Jamais elle ne s'était comportée ainsi avec un pur étranger (c'en était un, après tout). Son dos se couvrit de sueur.
 Vous me la prêteriez ? s'écria Jérôme avec un air de gratitude ébahie qui emporta ses dernières résistances.
Elle lui tendit une clé :
 Vous me promettez d'être bien prudent, hein ? C'est une auto neuve. Ma première. J'en ai pour cinq ans à faire des paiements.
Il la remercia chaudement et, malgré sa hâte de partir, causa un peu avec elle. On savait vivre, tout de même ! Elle s'appelait Clairette Milhomme, était née à Chicoutimi, avait commencé là-bas des études en gestion hôtelière mais, faute d'argent, avait dû les interrompre pour venir s'établir dix mois plus tôt à Maniwaki, où elle vivait seule – tint-elle à préciser – dans un minuscule deux pièces et demie en attendant de trouver mieux.
 Et vous ? poursuivit-elle avec un sourire engageant.
Il présenta un résumé de sa vie en cinq phrases, puis, de plus en plus fébrile, s'excusa de devoir couper court à leur conversation : une affaire urgente l'appelait. Si elle n'était pas trop occupée, il aurait beaucoup de plaisir à causer avec elle à son retour. Et, la remerciant encore une fois, il quitta l'hôtel, l'aisselle moite, des battements aux tempes.
Une heure et demie plus tard, il débouchait sur le chemin de terre qu'ils avaient suivi la veille dans la fourgonnette de Pimparé. Il approchait 10 h. L'œil écarquillé, les mâchoires serrées, il conduisait avec d'infinies précautions, rongé par la crainte de ne pas retrouver la clairière où avait surgi le fabuleux orignal et ainsi de ne pouvoir répondre aux questions qui le torturaient depuis son lever. La tâche s'annonçait difficile : durant la nuit, le couvercle de nuages lourds et grisâtres de la veille s'était dissipé, et une lumière drue et joyeuse tombait à présent d'un ciel bleu complètement vide. La forêt en était métamorphosée. Les points de repère dont il avait un vague souvenir semblaient avoir disparu.
Mais, presque aussitôt, une exclamation lui échappa. Il arrêta, descendit de l'auto et s'accroupit dans le chemin pour examiner le sol. L'orage avait lavé presque toutes les traces de pneus de la veille, ravinant même la route ici et là, mais le couvert d'un immense érable avait protégé quelque peu une section du chemin et, à cet endroit, plusieurs sillons s'allongeant dans la terre amollie indiquaient un aller-retour. Quelqu'un serait donc venu après l'orage, durant la nuit ou au petit matin, puis serait reparti ? Était-ce Pimparé ? Les traces de pneus paraissaient identiques, mais comparer de la boue à de la boue pour un novice comme lui n'était pas chose facile. Il se gratta une tempe, perplexe.
Il retourna à l'auto et repartit, mais dut bientôt s'arrêter. Le chemin, devenu sentier, n'était plus carrossable. Il ne voyait d'ailleurs plus de traces de pneus fraîches. Il quitta de nouveau l'auto et continua à pied, promenant son regard de tous côtés, l'œil écarquillé, le souffle un peu haletant, à la recherche d'un repère, d'un indice, d'une empreinte, si petite soit-elle, qui lui permettraient de retrouver l'endroit où ils s'étaient mis à l'affût. Il marcha ainsi une dizaine de minutes, de plus en plus découragé, et allait rebrousser chemin lorsqu'il s'arrêta net et poussa un sifflement joyeux. Un gros rocher couvert de mousse et faisant penser à un immense ballon à demi dégonflé se dressait à sa droite ; il se rappelait l'avoir remarqué avant de s'être mis à l'affût avec son guide vis-à-vis de la clairière. Et, de fait, en se retournant, il aperçut à sa gauche, filtrant parmi les arbres, la lueur qui avait attiré l'attention de Pimparé la veille : c'était celle de la clairière.
Il s'y élança dans un grand bruit de branches cassées et de froissements de feuilles, insouciant des égratignures, passa près de tomber deux fois, déboucha à l'air libre et traversa la clairière en courant, la paume d'une main en sang, puis s'arrêta, hors d'haleine, et regarda autour de lui.
Tout de suite, il trouva ce qu'il cherchait.
En face, un peu à sa droite, s'ouvrait dans la végétation une sorte de passage grossier frayé manifestement par un animal de grande taille.
Il s'y dirigea à longues enjambées, puis tendit l'oreille.
Un moteur pétaradait au loin, sans doute une tronçonneuse. Son regard se porta ensuite à ses pieds et il aperçut, allongée sur un bouquet de fougères écrasées, une longue coulée de sang coagulé.
Alors il s'enfonça dans le passage qui, au bout de quelques mètres, faisait une courbe où l'on apercevait ici et là d'autres traces de sang. Respirant avec peine, il suivit la courbe jusqu'au bout, puis s'immobilisa en poussant un cri étouffé.
Devant lui gisait, affalé sur un tronc d'arbre moussu, le Monstre de Maniwaki. Sa gueule grande ouverte dans un rictus de souffrance atroce laissait voir d'énormes dents jaunâtres.
Le dessus de sa tête charcuté et recouvert d'une bouillie sanglante avait perdu son panache.
Lupien observa le cadavre encore un moment, puis revint vitement sur ses pas, secoué par un accès de nausée, remonta dans l'auto et se remit en route vers l'hôtel.
 Je l'avais donc abattu, ne cessait-il de marmonner. Et il le savait… le salaud !
« Dans les six chiffres », avait affirmé la préposée en évaluant le panache.
De quel montant parlait-on ? 100 000 $ ? 150 000 $ ? Davantage ? Ce panache lui appartenait et il n'aurait de cesse qu'on le lui rende.

Jérôme Lupien était né à Montréal en 1982. Son père, Claude-Oscar, natif de Québec, s'était établi depuis longtemps dans la métropole ; jeune, il avait rêvé d'être dentiste, mais le sort l'avait obligé à se contenter du métier de denturologiste, qu'il exerçait chez lui. « Tant qu'à être toujours sur les dents, j'aurais aimé que ça paie un peu plus », avait-il coutume de dire – plaisanterie qui connaissait toujours beaucoup de succès quand on l'entendait pour la première fois. C'était un homme quelque peu fantasque, d'un naturel joyeux et sociable, et qui malgré ses bougonnements gagnait fort bien sa vie.
Son épouse, Marie-Rose Brunelle, professeure de piano, était une petite femme effacée, d'un tempérament calme et patient, à l'esprit réaliste et pratique. En fait, à connaître leurs caractères, on aurait fort bien vu les deux époux échanger leur métier, Claude-Oscar faisant plutôt artiste et sa femme étant davantage accordée au travail technique. Mais qui a dit que le cours de la vie suivait celui de la raison ?
Claude-Oscar, qui venait d'une famille nombreuse, ne souhaitait pas revivre comme père ce qu'il avait vécu enfant et n'aurait pas fait un drame si sa lignée s'était éteinte avec lui ; sa femme, au contraire, aurait voulu plusieurs enfants, surtout des filles. Conséquemment, les époux avaient eu deux garçons : Jérôme, l'aîné, et Marcel, si longuement espéré, qui venait de fêter ses onze ans.
Ces entourloupettes du hasard les avaient déçus, bien sûr, chacun pour des raisons différentes, sans les empêcher toutefois de s'attacher à leurs rejetons, car la mauvaise fortune leur avait laissé bon cœur et ils en étaient même venus à croire qu'ils avaient toujours souhaité des garçons et, justement, pas plus de deux.
Ce n'est cependant pas à ses parents que Jérôme raconta d'abord sa mésaventure à son retour à Montréal, mais à son ami Charles Plamondon, dit Charlie, qu'il connaissait depuis le secondaire et qui était devenu son confident, dans la mesure où les hommes peuvent en avoir réellement.
Charlie travaillait comme technicien à Micro-Boutique, un marchand d'ordinateurs de l'avenue du Parc. C'était un garçon doué d'un phénoménal pouvoir de concentration quand il était penché au-dessus de sa table de travail, mais d'un tout aussi phénoménal pouvoir de dissipation quand il s'agissait de se lancer en l'air. De taille moyenne, avec des traits assez lourds et une peau durement éprouvée par l'acné, il ne pouvait compter que sur son charme et son bagout pour plaire à l'autre sexe et il essayait de faire oublier les défaillances de la nature en s'adonnant à la coquetterie pilaire : ses cheveux noirs, fournis et luisants de pommade, relevés au milieu du crâne en une longue arête, rappelaient vaguement un aileron de requin revu par la mode punk et ne le laissaient passer inaperçu nulle part. À cela s'ajoutait une barbe, courte et très fournie elle aussi, qui recouvrait le bas de son visage d'une ombre dense aux contours précis et cachait les méfaits de l'acné.
Dans la soirée du 9 octobre, Jérôme l'invita à prendre un verre dans un bar sur Côte-des-Neiges et lui raconta ses malheurs.
 Dans les six chiffres ? s'étonna Charlie. Un panache d'orignal ? T'es sûr de ça ?
 Va voir sur Internet, si tu ne me crois pas… Tu ne l'as pas vue, toi, la bête… Elle faisait quasiment peur… On ne peut pas s'imaginer… Y a des mononcles bourrés de fric qui seraient prêts à donner la lune plus les taxes pour accrocher un panache à 62 pointes dans leur salon.
 Moi, j'ai pour mon dire qu'on connaît la valeur de ce genre de choses seulement une fois qu'elles sont vendues. Tout le reste, c'est du flâsage.
 J'ai trouvé sur Internet un article de la revue Chasse et pêche parue en janvier où on raconte qu'un Américain de Boston a casqué 140 000 douilles pour un panache de 60 pointes. Le mien en comptait deux de plus !
 On raconte bien des choses…
 Eh oui… Et on voit bien que t'es pas né de la dernière pluie, répliqua Jérôme avec un sourire corrosif.
Il prit une longue gorgée de bière, reposa le bock sur la table en soufflant avec force, puis s'adossa dans son fauteuil en fixant le mur au-dessus de la tête de son ami.
 Mon pauvre vieux, reprit Charlie, changeant complètement d'attitude, tu n'as pas été chanceux. T'as frappé un virtuose de la fourrette et il t'a roulé dans la farine jusqu'aux oreilles.
Il y eut un moment de silence.
 J'aurais voulu te voir à ma place, répondit enfin Jérôme.
 Hum… Je n'aurais probablement pas fait mieux que toi, confessa humblement Charlie qui sentait le besoin de détendre un peu l'atmosphère. Je connais rien à la chasse… et même si je m'y connaissais… De toute façon, impossible de tout prévoir, surtout quand on est honnêtes comme toi et moi. Mais, reprit-il en dressant un index pontifical, si tu avais eu ton auto, tu n'aurais pas été obligé de t'embarrasser d'un guide, et le fameux panache serait peut-être chez toi.
 Merci de me réconforter, Charlie… Qu'est-ce que je ferais si je n'avais pas un ami comme toi ?
Charlie se mit à rire et, voulant se faire pardonner :
 Qu'est-ce que tu ferais ? Tu serais en agréable compagnie au lieu d'écouter un zouave débiter des niaiseries.
Et, levant la main, il commanda deux bières.

Sa conversation avec Charlie renforça Jérôme dans sa résolution de régler son compte au guide qui l'avait si perfidement roulé et le poussa également à se procurer au plus vite une nouvelle auto, quitte à se contenter d'une voiture d'occasion, ses finances n'étant pas des plus florissantes. Ces deux décisions allaient bientôt entraîner des conséquences qui bouleverseraient sa vie et changeraient profondément sa vision des choses.
Comme il avait très hâte d'assouvir sa vengeance et que le choix d'une auto risquait de prendre plusieurs jours sinon des semaines, il se rendit chez ses parents, rue Fleury, pour emprunter la Chevrolet de son père et dut donc raconter ses malheurs, ce qu'il aurait préféré retarder jusqu'au moment où son honneur aurait été lavé. Un fils n'aime guère passer pour un nigaud aux yeux de ses géniteurs et s'exposer du même coup à de pesantes leçons de prudence et de sagesse.
Son appel lui avait valu aussitôt une invitation à souper le jour même. Il se présenta à 18 h. C'était un vendredi soir. Dans la salle à manger, sous le lustre qui faisait étinceler les couverts dits du dimanche , une bouteille de Salice Salentino luisait doucement au milieu de la table recouverte de la nappe de lin brodée des grandes occasions. Depuis un an – et particulièrement depuis sa rupture avec Dorothée, qu'on avait fini par considérer comme un membre de la famille –, les visites du fils aîné s'étaient considérablement raréfiées, faisant presque figure d'événements.
 Vous attendez quelqu'un ? demanda Jérôme, pince-sans-rire, à la vue de cet apparat.
 Oui : toi, répondit son père sur le même ton tandis que Marie-Rose, qui avait déjà accueilli son fils à l'entrée, continuait de lui tapoter tendrement la nuque et les épaules.
Des protestations s'élevèrent dans la cuisine :
 Ah non ! pas encore des ris de veau ! s'écria Marcel dans un flacotement de chaussures de tennis délacées. Tu fais des ris de veau chaque fois qu'il vient, maman !
Et il apparut dans la porte de la salle à manger, rouge d'indignation.
 Cesse de crier, répondit placidement Marie-Rose, je t'ai préparé un spaghetti.
Jérôme lui donna une bourrade affectueuse :
 Et alors, le p'tit frère, toujours aussi chialeur ? Tiens, je t'ai apporté des Red Ketchup et des Astérix que j'ai achetés l'autre jour dans une vente de garage.
Et il lui tendit un sac bourré d'albums de bandes dessinées.
 Ah ! cool ! fit Marcel en s'emparant du sac, l'œil dilaté de plaisir. Merci beaucoup , Jérôme !
Il alla s'assoir 1 dans un coin et changea d'univers.
 À table ! À table ! ordonna Claude-Oscar, affriolé par les fumets qui arrivaient de la cuisine. Je me suis tapé 14 prothèses, moi, cet après-midi. J'ai hâte de faire marcher celle que le p'tit Jésus m'a donnée.
Marcel leva la tête :
 C'est pas une prothèse que t'as, papa, c'est des vraies dents.
Claude-Oscar lui décocha un clin d'œil moqueur :
 Ah, toi, mon gars, j'ai toujours admiré ton sens de l'observation !
Le repas se déroula dans la bonne humeur jusqu'au moment où Claude-Oscar lança négligemment :
 Alors, si j'ai bien compris, mon garçon, la chasse n'a pas été bonne, sinon tu nous aurais apporté des tas de steaks et de filets mignons.
Le visage de son fils prit une expression farouche :
 Tu n'as jamais si bien dit, p'pa.
Et il se mit à raconter son expédition de chasse avec l'illustre Pimparé. Il avait beau monter en épingle la finesse de ses intuitions qui lui avaient permis de découvrir – après coup, hélas ! – l'arnaque dont il avait été victime et d'éviter ainsi le déshonneur des grands benêts qui se font avoir le sourire aux lèvres et n'apprennent leur malheur que longtemps après par les ricanements de la foule impitoyable, la consternation avait figé le visage de ses parents et même de son petit frère, qui l'écoutait la bouche ouverte et à demi pleine.
 Cent cinquante mille piastres ! s'écria Marcel, la voix empâtée dans un mouvement de déglutition.
Et il faillit s'étouffer.
 Mon Dieu ! mon Dieu ! soupira Marie-Rose. Quelle horreur ! Comme on peut être ignoble ! Pauvre enfant ! Et dire qu'en plus tu l'as payé !
Claude-Oscar avait laissé tomber fourchette et couteau dans son assiette, les ris de veau devenus insipides.
 Il faut porter plainte à la police, Jérôme, déclara-t-il gravement.
 Moi, je m'adresserais plutôt à un avocat, suggéra Marie-Rose. La police va se traîner les pieds, elle en a tellement sur les bras…
Son fils posa sur elle un regard rempli d'une sombre détermination :
 Maman, j'ai décidé de régler ça moi-même .
Marcel battit des mains :
 Yééé ! J'espère que tu vas lui péter la gueule, Jérôme ! C'est un bandit !
 On se calme ? gronda Claude-Oscar.
Tous les efforts de ses parents pour dissuader Jérôme de se faire justice lui-même le convainquirent que l'âge les avait rendus froussards, pour ne pas dire pissous.
On dut arrêter. Il allait se mettre en colère. Après s'être fait longuement prier, Claude-Oscar accepta même, de guerre lasse, de lui prêter son auto pour que Jérôme se rende à Sorel, mais il exigea qu'un ami l'accompagne pour sa rencontre avec Pimparé. À son retour chez lui, Jérôme téléphona à Charlie pour le lui demander ; un empêchement le retenait. Il téléphona à deux autres copains ; ni l'un ni l'autre ne pouvait se libérer à si court avis. Alors il se considéra comme libéré de sa promesse.

Le lendemain matin, vers 6 h, il filait vers Sorel après avoir avalé trois cafés bien tassés, autant pour dissiper sa fatigue que pour stimuler son courage, car il n'avait rien du batailleur et, sans trop se l'avouer, redoutait quelque peu cette rencontre. Mais bientôt une joyeuse indignation se mit à bouillonner en lui ; son cœur battait la chamade des redresseurs de torts. À la pensée qu'en tirant vengeance du mal qu'on lui avait fait subir il rendrait le monde un peu plus juste, un sourire acide étira ses lèvres. La route lui parut soudain bien longue. Il accéléra. Il voulait prendre la crapule au saut du lit. L'effet de surprise, la confusion qui alourdit l'esprit d'un dormeur brusquement réveillé et l'étrange solennité qui enveloppe les rencontres au lever du jour (on n'avait pas fait trois ans de lettres sans que cela influence l'imagination), tout cela, avait-il calculé, jouerait en sa faveur ; il fallait mettre le plus de chances possible de son côté, car l'adversaire était coriace.
Donat Pimparé habitait dans le Vieux-Sorel une rue paisible ayant vue sur le carré Royal, un des endroits les plus charmants de la ville. Jérôme stationna devant une petite maison d'un étage à pignon, au revêtement de bardeaux de cèdre assez mal entretenu et dont le bas commençait à noircir. La porte donnait sur une galerie ouverte qui s'allongeait sur la façade.
L'idée lui vint tout à coup que sa visite pouvait mal tourner dès les premières secondes pour mille et une raisons.
 Tant pis, murmura-t-il en enjambant d'un saut les deux marches de la galerie.
Il sonna. Un carillon émit à l'intérieur une série de tintements faibles et tremblotants. Un moment passa. Jérôme toussota, puis jeta un coup d'œil sur ses souliers ; un de ses lacets s'était détaché. Il sonna de nouveau, prit une grande inspiration, essuya sa main moite sur son pantalon, puis se retourna au passage d'un vieux camion qui s'éloigna lentement avec des pétarades et des frémissements de tôle.
« Merde ! Il n'est pas là… ou il fait le mort, le salaud. »
Il recula d'un pas et se demandait s'il ne devrait pas, jouant de ruse, stationner son auto plus loin et revenir à pied pour se planquer quelque part en attendant que son bonhomme montre le nez. Soudain, des traînements de savates se firent entendre. La porte s'ouvrit et Donat Pimparé apparut, les traits affaissés, le regard huileux, les cheveux ébouriffés, dans un pyjama de flanelle trop grand à motifs de petits canards pataugeant dans une mare qui lui donnait une apparence grotesque.
 Eh ben ! s'écria-t-il d'une voix rauque. De la grande visite ! Qu'est-ce que tu fais ici à matin, mon Jérôme ?
Il avait essayé de donner à sa voix une intonation de joyeuse surprise, mais son mécontentement n'en paraissait que davantage.
 J'espère que je ne te dérange pas trop, répondit le jeune homme, sarcastique.
 Euh… non… Enfin, pas trop… C'est que je dormais, vois-tu… Une vieille habitude que j'ai prise. Quelle heure est-il, au fait ?
 Il est 7 h 20.
Le camion brinquebalant repassa avec ses pétarades. Pimparé, debout dans la porte, l'œil plissé, était manifestement lancé dans une fiévreuse analyse de la situation, passant à toute vitesse d'une hypothèse à l'autre sur la cause précise de cette visite impromptue, puis il se rendit compte que son manque d'hospitalité risquait de le trahir.
 Mais entre donc, mon gars ! J'ai pas l'habitude de recevoir les gens sur le pas de la porte. Ma mère m'a mieux élevé que ça, bonyenne !
 Je préfère rester ici, répondit Jérôme froidement.
 Alors qu'est-ce que je peux faire pour toi à matin ? soupira le guide avec une lassitude mêlée d'impatience.
Lupien le regarda droit dans les yeux ; il ne ressentait aucune peur et en était ravi.
 Me remettre mon panache.
 Ton… quoi ? balbutia le guide en prenant un air ahuri.
 Tu m'as très bien compris. Le panache que tu m'as volé. C'est moi qui l'ai abattu, l'orignal, et le panache m'appartient. Où est-ce qu'il est ?
Il y eut un moment de silence. Le visage de Pimparé s'était empourpré ; ses lèvres se mirent à trembler :
 Tu dérailles, mon gars… Je sais pas ce que t'as avalé à matin, mais ça tourne pas rond dans ta tête. Y a pas de panache d'orignal ici… et je suis pas un voleur !
Il avait haussé la voix en prononçant ces derniers mots, et le ton à présent devenait menaçant. Un doute horrible traversa l'esprit de Lupien. Et si le bonhomme disait vrai ? Quelqu'un d'autre – un témoin invisible de leur partie de chasse ou un chasseur survenu après coup sur les lieux – aurait pu tout aussi bien s'emparer du précieux butin. Mais il réussit à garder contenance et poursuivit sur le même ton assuré :
 Je ne déraille pas, et tu le sais fort bien. Alors, si tu ne veux pas que je porte plainte à la police, rends-moi mon panache, et plus vite que ça !
Pimparé, la bouche entrouverte, le fixait, l'œil exorbité ; il semblait faire des efforts inouïs pour pomper un air que sa gorge étranglée refusait de laisser passer. Des veines gonflées avaient surgi tout à coup sur ses tempes. À le voir ainsi, on aurait cru qu'il était possible de mourir d'indignation.
 Eh ben ! mon jeune… eh ben !… eh ben !… t'es pas barré ! réussit-il enfin à bégayer d'une voix sifflante. Dans toute ma vie, j'ai jamais vu ça ! Jamais ! Faire 100 kilomètres… pour venir réveiller une personne honnête au petit matin et l'insulter… Est-ce que je mérite ça, moi , un homme de mon âge qui a toujours fait son gros possible pour être correct avec les autres ?
Il tendit le bras au-dessus de la tête de Jérôme pour désigner quelque chose de l'autre côté de la rue :
 La preuve, mon jeune, que j'ai rien à me reprocher, elle est là , derrière toi, prends donc la peine de la regarder, espèce de p'tit fendant !
Jérôme se retourna pour voir ce dont il s'agissait, et un violent coup de pied au postérieur le projeta en bas de la galerie, passant près de le faire piquer du nez sur le trottoir.
 Que ça te serve de leçon ! glapit Pimparé d'une voix de fausset méconnaissable. On insulte pas les honnêtes gens sans que ça nous chauffe au cul !
Et il claqua la porte. Jérôme, ahuri, fou de rage, bondit sur la galerie et se mit à marteler la porte à coups de poing en hurlant des injures. Au bout d'un moment, il dut s'arrêter : ses mains saignaient.

Les choses ne pouvaient pas en rester là. Ce farceur dégueulasse devait répondre de ses actes. Il fallait consulter un avocat, quitte à s'endetter. La dèche, plutôt que l'humiliation ! Un seul nom lui venait à l'esprit : celui de maître François Asselin qui tenait une chronique juridique dans La Presse depuis des années. Sa photo lui inspirait confiance : un sexagénaire aux traits aigus, au regard perçant, au sourire plein d'assurance : l'image même du redresseur de torts qui prend plaisir à son métier. Sans en dire un mot à personne, il lui téléphona à son retour à Montréal. Il l'eut tout de suite au bout du fil. Une rencontre fut arrangée pour le surlendemain à 14 h à son bureau du 4703, rue Saint-Denis.
À l'heure dite, maître Asselin, les mains jointes sous le menton, enveloppa son client d'un regard qui semblait vouloir en aspirer la moindre parcelle de réalité :
 Je vous écoute, monsieur Lupien.
Au premier abord, on aurait cru maître Asselin d'origine française : il articulait nettement chaque syllabe avec une énergie qui tenait du style militaire et s'exprimait par phrases courtes et précises ; Jérôme apprit pourtant par la suite qu'il avait grandi dans un quartier ouvrier du sud-ouest de Montréal.
Jérôme commença le récit de ses malheurs. De temps à autre, l'avocat l'interrompait par une brève question, puis, d'un léger mouvement de la tête, lui faisait signe de continuer.
 Vous dites 150 000 $ ? C'est beaucoup d'argent, ça… Qui voudrait payer un tel montant ?
Jérôme, un peu piqué, rougit légèrement :
 Un collectionneur, bien sûr.
 Un collectionneur avec beaucoup d'argent.
 Ça se trouve.
 Vous en connaissez ?
 Personnellement, non. Mais tout le monde sait qu'il y en a.
 C'est documenté, ça ?
 Oui. Dans un numéro récent de Chasse et pêche , on parle d'un Américain qui avait déboursé 140 000 $ pour un panache à 60 pointes. Le mien en a 62 !
 Il faut vérifier tout ça avec soin. C'est la base même de votre réclamation. Vous êtes étudiant ?
 Je viens d'obtenir un baccalauréat en littérature de l'Université de Montréal.
 Vous avez un emploi ?
 Pas encore.
 De combien d'argent disposez-vous, monsieur Lupien ?
Jérôme avait l'impression de subir l'interrogatoire d'un accusé et trouvait maître Asselin de moins en moins sympathique. Cela dut paraître dans son expression, car l'avocat ajouta aussitôt :
 Je vous pose toutes ces questions, monsieur Lupien, justement pour vous éviter de dépenser votre argent inutilement. Il y a deux écueils à éviter dans cette affaire, vous comprenez : le manque de fond de votre réclamation – par exemple, si ce fameux panache valait beaucoup moins que ce que vous prétendez – et, si vous me permettez un jeu de mots, votre manque de fonds à vous, qui vous empêcherait de supporter jusqu'au bout les frais d'une poursuite en justice. Ce serait alors du gaspillage, vous comprenez.
Le visage de Jérôme s'éclaira un peu :
 Je n'ai pas beaucoup d'argent, à vrai dire. Mais je suis prêt, monsieur, à m'endetter pour donner une leçon à cet écœurant ! Et puis, en ce qui concerne la valeur du panache, je suis sûr de mon affaire.
 Hum, je vois, je vois, murmura maître Asselin en hochant pensivement la tête. Mais je vais quand même demander qu'on fasse une petite recherche à ce sujet. De toute façon, il y a eu vol… Vous aviez votre permis de chasse ? ajouta-t-il négligemment.
 Je l'avais. Mais lui n'en avait pas.
L'avocat croisa ses doigts, les coudes toujours posés sur son bureau :
 Ah bon… Écoutez, monsieur Lupien, si ce panache vaut ce que vous dites, il faut agir avec diligence – en espérant qu'il ne soit pas trop tard. Votre guide ne vous l'a sûrement pas extorqué pour l'exposer dans son salon, n'est-ce pas ?
Jérôme poussa un petit ricanement.
 S'il ne s'en est pas déjà défait, poursuivit l'avocat, il cherche à s'en défaire. Deux avenues s'offrent à nous : le faire surveiller par un détective privé – c'est très cher, ça – ou le dénoncer auprès d'un agent de la conservation de la faune.
Il y eut un silence.
 Je vous conseille la deuxième avenue. Vous pouvez dénoncer vous-même ce monsieur Pimparé. Mais si la dénonciation vient de notre bureau, il y a de fortes chances qu'on s'y montre plus attentif – et qu'on agisse plus rapidement.
 Dénoncez-le.
 Bien. Je vous demanderais auparavant un dépôt de 1000 $.
Jérôme eut un léger sursaut.
 Je peux vous payer par chèque ?
 Chèque certifié ou comptant, s'il vous plaît.

Une semaine environ après sa rencontre matinale avec Donat Pimparé, Jérôme Lupien se rappela une observation que lui avait faite son ami Charlie le soir où, dans un bar de la Côte-des-Neiges, il lui avait raconté ses malheurs. S'il avait encore eu son auto, avait observé Charlie, il n'aurait pas été obligé de s'embarrasser d'un guide qui l'avait crossé jusqu'au trognon et il serait peut-être revenu avec le fameux panache ou, à tout le moins, avec de belles pièces de viande qui les auraient nourris, lui et ses amis, durant tout l'hiver. Le temps était venu d'acheter une voiture d'occasion qui lui assurerait à la fois la liberté, l'indépendance et un statut honorable.
Après une courte recherche sur Internet, il tomba sur un site où quelques offres attirèrent son attention. L'une d'elles concernait une Toyota 1996 « 4 portes, de couleur noir [ sic ] », n'ayant que 38 000 kilomètres dans le ventre et présentée comme « en excellante condision [ resic ] », contrairement, fallait-il espérer, à la langue qu'on utilisait pour la vanter ; elle appartenait à un certain Sylvain Losier qui en demandait 1500 $. Consulté, Charlie, qui avait déjà travaillé comme aide-mécanicien au garage de son père, déclara qu'à première vue cela ressemblait à une véritable aubaine.
 Mais, comme tu sais, ajouta-t-il aussitôt, ce qu'on annonce et ce qu'on essaie de vendre, c'est parfois deux choses bien différentes. Tu as pris rendez-vous pour ce soir ? Eh bien, si tu veux, je t'accompagne. Je n'ai rien d'autre à faire.
Il arrive parfois que la malchance, ce bourreau aveugle qui frappe ses victimes sans les connaître, donne soudain l'impression de s'être transformée en une sorcière sortie tout droit de Macbeth et qui, ayant repéré un malheureux parmi la multitude des humains, prend plaisir à l'accabler de ses cruelles attentions.
Le bonhomme demeurait rue Florian, près d'Ontario, dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve, réputé pour la vigoureuse initiation aux duretés de la vie qu'il fournissait à ses résidants.
À 19 h, Jérôme sonnait à la porte d'un appartement à l'étage d'un immeuble à façade de brique dont l'escalier à la française luttait depuis des années contre la rouille et la pourriture avec un succès des plus mitigés. Une femme au début de la quarantaine, cigarette à la main, leur répondit parmi des criailleries d'enfants. Un reste de fraîcheur subsistait sur son visage, qui avait dû être fort beau.
 Vous venez pour le char ? fit-elle d'une voix rauque en les enveloppant d'un regard scrutateur (l'aileron de requin de Charlie semblait l'impressionner fortement). Ça tombe mal : mon mari est parti faire une commission. Il sera pas de retour avant une heure.
 C'est qu'on avait pris rendez-vous avec lui, madame, répondit Jérôme avec humeur tandis que Charlie poussait un grognement.
 Ah ça, mais y a pas de problème, monsieur, j'ai la clé de l'auto… Tenez, fit-elle en la lui tendant, prenez-la, vous m'avez l'air du bon monde, vous deux. Voyez-vous la Tercel noire là-bas, au coin de la rue ? Eh bien, c'est elle. Examinez-la tant que vous voulez, mais oubliez pas de me rapporter ma clé, hein ? Je me fie sur vous, messieurs , ajouta-t-elle en minaudant. Roland ! hurla-t-elle tout à coup en se tournant vers l'intérieur, veux-tu bien laisser ta p'tite sœur tranquille ? Attends pas que j'aille te voir !
À première vue, la Tercel semblait dans une condition remarquable. Ils la firent démarrer, écoutèrent le moteur, jouèrent avec le bras de vitesse, puis soulevèrent le capot, vérifièrent l'usure des pneus, cherchèrent des traces de rouille, en trouvèrent à peine.
Debout sur son balcon, la femme les observait.
 Vous pouvez aller faire le tour du bloc, si ça vous tente, gênez-vous pas ! leur cria-t-elle.
 On dirait qu'elle sort tout droit de l'usine, Charlie ! s'exclama Jérôme au bout de deux coins de rue.
Il jubilait.
 Ça augure bien, mais si tu comptes l'acheter, il faut absolument qu'un mécanicien l'inspecte. Et ne va jamais faire l'erreur d'aller chez son garagiste à lui . Ils seraient peut-être de mèche. C'est toi qui dois choisir ton garagiste. Capiche ?
Jérôme se mit à rire :
 Pour qui tu me prends, Charlie ? Il y a longtemps que je ne fais plus caca dans mes culottes, tu sais.
 Oui, mais pipi ?
 Vous pouvez rejoindre mon mari n'importe où n'importe quand, annonça la femme, la bouche en cœur, quand Jérôme alla lui remettre la clé de l'auto. Il a un cellulaire .
Elle prononçait le mot comme s'il s'agissait d'une commodité outrageusement luxueuse.
Jérôme téléphona aussitôt à Losier, qui accepta tout de suite d'aller confier la Tercel au Garage Armand Valiquette dont le jeune homme avait été un client pendant trois ans. Ils prirent rendez-vous pour le lendemain après-midi.
La Tercel passa son examen haut la main. Sylvain Losier confia au jeune homme qu'il devait s'en départir pour des raisons financières. Il avait travaillé jusqu'à tout récemment comme manutentionnaire dans un centre de distribution de marchandises, mais une vague de licenciements l'avait envoyé sur le trottoir. L'auto appartenait en fait à sa femme, qui était coiffeuse.
 Avec cinq enfants, on n'avait pas le choix de la vendre, vous comprenez… Faut les nourrir, ces bouches-là, sans compter que l'hiver approche et que le chauffage de l'appartement… De toute façon, j'ai un vieux bazou qui va nous dépanner en attendant que les choses se remmieutent.
De taille moyenne, ni gras ni maigre, un peu voûté, la contenance modeste, avec une peau grise et tavelée, c'était le type même du bon diable usé par 40 ans d'une vie médiocre et sans issue. Seul signe d'une quelconque résistance contre l'aplatissement général que lui imposait son état de prolétaire sans le sou : une grosse moustache brune et luxuriante qui masquait sa lèvre supérieure et donnait parfois une sorte d'ironie à ses sourires.
Son examen terminé, le garagiste s'essuyait les doigts avec un vieux chiffon ; il fit un signe de tête discret à Lupien : à ce prix-là, il fallait sauter sur l'occasion.
 Quand est-ce que votre femme pourrait passer au bureau d'immatriculation, monsieur Losier ? demanda Jérôme.
L'homme se troubla et, le regard fixé au plancher, toussota à plusieurs reprises, comme s'il n'arrivait pas à formuler une demande suprêmement humiliante.
 C'est que… c'est que j'aurais une petite faveur à te demander, Jérôme.
Le tutoiement, loin d'agacer Lupien, lui amena un sourire ; il y voyait comme un effort naïf pour établir entre eux pendant quelques instants un semblant d'égalité qui faciliterait sa demande.
 Ah oui ? De quoi s'agit-il ?
 Est-ce que… est-ce que je pourrais garder la Tercel deux ou trois jours encore, le temps de changer les amortisseurs de mon bazou ? Ils sont bien maganés et Lucie, vois-tu, a besoin d'un char pour son travail… Je te la remettrais mercredi prochain au plus tard, promis, juré, craché.
Jérôme, perplexe, plissa les lèvres, ennuyé par l'idée de ce contretemps. Mais s'il refusait, ne risquait-il pas de rater une occasion en or ?
 Bon, répondit-il enfin, si tu me garantis que j'aurai l'auto mercredi…
 Ça ferait bien mon affaire, répondit l'autre avec un air de profond soulagement.
Mais déjà il se remettait à toussoter, l'œil baissé, saisi par un dandinement qui lui donnait l'air pitoyable :
 Il y aurait aussi autre chose…
Il paraissait si mortellement embarrassé que Jérôme, dans un mouvement de compassion et oubliant leur différence d'âge, ne put s'empêcher de poser une main protectrice sur son épaule :
 Qu'est-ce qu'il y a ? Qu'est-ce que tu veux me demander ?
 Je sais pas trop comment te le dire, mais… En fait, c'est que…
Il respirait par petites saccades, comme s'il était sur le point d'éternuer. Le garagiste, par discrétion, s'était éloigné et donnait des ordres à un jeune mécanicien.
 C'est que, reprit Losier, le regard tourné cette fois vers le fond du garage comme si la vue du jeune homme lui causait un malaise insupportable, j'aurais besoin d'un… d'un acompte… parce que j'ai un p'tit problème pas mal pressant à régler et que…
 Combien tu veux ?
L'homme trouva enfin le courage de regarder son interlocuteur en plein visage, avala péniblement sa salive, puis, d'une voix brisée :
 Est-ce que… 800… ça serait trop ? demanda-t-il avec un pauvre sourire.
Les mains entrouvertes devant lui, il fixait le bout de ses doigts d'un air stupide.
Quelques minutes plus tard, la Tercel stationnait devant une caisse populaire. Jérôme en sortit au bout d'un moment avec une enveloppe rebondie. Pendant le trajet, Losier, suant et bégayant, avait essayé de faire porter sa demande d'acompte à 1200 $. Finalement, Jérôme avait accepté de lui en verser 1000.
 Un gros gros merci, Jérôme, fit Losier, le visage rayonnant de reconnaissance. Tiens, voici ton reçu, et puis je te remets tout de suite les enregistrements de l'auto, c'est-à-dire une photocopie, mais c'est la même chose, tu comprends, ça possède la même valeur que l'original… Ce qui compte, après tout, c'est les renseignements qui sont dessus.
 Je sais, je sais, fit Lupien avec un sourire un peu condescendant.
Losier poursuivait ses remerciements, de plus en plus ému, et promit de se présenter avec sa femme le mercredi suivant au bureau d'immatriculation pour effectuer le transfert de propriété du véhicule. Jérôme lui donna son numéro de téléphone.
 Pfiou ! soupira-t-il quand le pauvre diable l'eut déposé devant son appartement de l'avenue Decelles après lui avoir manifesté encore une fois sa gratitude dans les termes les plus vibrants, quelle patience ça demande, parfois, le rôle de bon Samaritain !
Mais il sourit aussitôt à la pensée de l'aubaine extraordinaire qui venait récompenser son geste charitable.

Malgré le sentiment de fierté que lui inspirait sa bonne action, Jérôme n'en parla à personne. Pourquoi ? Il n'aurait su le dire. Quoi qu'il en soit, ses pensées prirent un autre cours, et pour une raison bien fortuite : le prénom de Lucie, que Losier avait prononcé à quelques reprises en parlant de sa femme, avait fait surgir dans son esprit celui de Lucy, une jeune Torontoise venue s'établir à Montréal pour apprendre le français – mais aussi, semblait-il, pour passer du bon temps avec les Frenchies . Il avait eu une brève aventure avec elle six mois plus tôt et, comme il était actuellement aussi célibataire que le rocher Percé, il décida de la relancer. Les choses allèrent à merveille et les nuits devinrent si torrides à son appartement que son voisin de palier se mit à donner des coups de poing dans le mur.
Le mercredi arriva, puis le jeudi. N'ayant pas de nouvelles de Sylvain Losier, Lupien lui téléphona.
 Ah ! je suis content de te parler, Jérôme, lui dit celui-ci, j'allais justement t'appeler. J'ai une misère du maudit, figure-toi donc, à trouver les amortisseurs qu'il me faut dans les cours à scrap , mais je pense bien y arriver d'ici demain, au plus tard . Ça te dérange pas trop, j'espère ?
 Euh… ça va, ça va, répondit Lupien, un peu déçu mais résigné à poursuivre son rôle de bon Samaritain. Par contre, j'aimerais bien avoir mon auto pour samedi. J'ai prévu une sortie.
 T'inquiète pas, tu vas l'avoir, mon Jérôme. Compte sur moi.
Et, après l'avoir chaudement remercié, il raccrocha.
Le samedi arriva. À midi, Losier n'avait toujours pas donné signe de vie. Lupien l'appela et l'eut aussitôt au bout du fil ; c'était l'avantage des cellulaires : on pouvait joindre l'abonné partout et en tout temps. Miracle de la technologie !
 Ah ! Jérôme ! Je suis bien malheureux. J'ai réussi – enfin ! – à trouver mes maudits amortisseurs de Ford. Même usagés, ça coûte les yeux de la tête, tabaslac ! On va me les livrer demain après-midi. Compte une couple d'heures pour l'installation, et t'auras ton auto lundi en début de journée. Excuse-moi, mon vieux, je suis mort de honte ! Je pensais jamais que ça prendrait autant de temps !
 Bon. Ma sortie tombe à l'eau… Je t'attends, répondit Jérôme, devenu laconique, et il raccrocha.
Il se sentait de moins en moins l'envie de parler à quiconque de son désagrément.
 J'ai l'impression qu'il a les deux pieds dans la même bottine, le pauvre, ronchonna-t-il à voix basse. Une semaine pour trouver les amortisseurs d'une vieille Ford ! C'est comme s'il cherchait l'urinoir de Napoléon !
Un appel de Lucy, dont l'accent délicieusement voilé provoqua l'apparition d'une protubérance significative dans l'entrejambe de son pantalon, lui fit aussitôt oublier ce nouveau contretemps.
Le surlendemain, lundi, il ne se réveilla qu'au milieu de l'après-midi avec une formidable gueule de bois et une Lucy amoureusement blottie contre lui – une Lucy qui semblait avoir échappé par miracle aux effets d'une soirée très arrosée dans une discothèque.
Le téléphone sonna. Après quelques essais maladroits, il réussit à s'emparer du combiné, tandis que son amie lui couvrait le dos et les fesses de petits baisers folâtres.
 Jérôme ? demanda une voix bien connue. C'est moi, Sylvain. Je suis content de t'attraper.
 Qu'est-ce qui se passe ?
Et en disant ces mots, il respira une bouffée de sa propre haleine qui le fit grimacer de dégoût.
 Je suis à Sainte-Agathe.
 À Sainte-Agathe ? Qu'est-ce que tu fous à Sainte-Agathe, Sylvain ?
 Ah ! c'est une histoire terrible, Jérôme ! larmoya Losier. Je peux pas t'en parler au téléphone ! Je te la raconterais, tu me croirais pas ! En plus, je viens de tomber en panne sèche en plein milieu de l'autoroute !
 Avec mon auto ?
 Eh oui, avec ton auto.
  What's happening 2 , chéri ? s'inquiéta Lucy. Des problèmes ?
Il la rassura d'un geste et poursuivit :
 Mais qu'est-ce que tu fais à Sainte-Agathe avec mon auto, Sylvain ? Je pensais que c'était ta femme qui s'en servait pour son travail.
 C'est justement ça , l'affaire, Jérôme. On est dans la marde jusqu'au cou, elle et moi. Mais je suis venu régler le problème, Jérôme.
 Je ne comprends rien.
 Je t'expliquerai, je t'expliquerai. Demain. En venant te remettre l'auto. Je me sens tellement mal, si tu savais… J'en ai pas dormi de la nuit.
 Moi aussi, je suis à la veille de ne plus dormir, Sylvain. Tu viens me porter l'auto demain ? Promis ?
 Juré.
 À quelle heure ?
 À 3 h. Où tu voudras.
 Chez moi, comme on avait convenu. Sylvain ?
 Oui, Jérôme ?
 Ma patience a des limites, mon ami. J'attends mon auto depuis une semaine . Ça suffit, tu ne trouves pas ?
Au bout du fil, son interlocuteur, apparemment sous le coup de l'émotion, s'étouffa net. Une toux furieuse, monstrueuse, interminable, s'empara de lui, comme s'il venait d'avaler une poignée de bran de scie. Peu à peu, elle se calma. Alors il se racla la gorge, cracha, soupira, puis d'une voix sifflante :
 Excuse-moi, Jérôme… Je sais plus quoi te dire… C'est terrible, ce que je vis.
 Je vois bien ça. Eh bien, bonne chance. Et à demain, 3 h. J'ai bien dit : 3 h . Compris ?
 Compris, Jérôme.
Lupien raccrocha et laissa retomber sa tête sur l'oreiller.
 Non, non, Lucy, je t'en prie, pas tout de suite… Pourrais-tu aller me chercher des Tylenol, ma chérie ? Avec un grand verre d'eau ?

Jérôme n'avait plus le cœur à la fête, ni à rien qui lui ressemblât, même de loin. La même angoisse, le même sentiment d'humiliation qu'à l'issue de sa partie de chasse ratée venaient de l'envahir. Le sentiment d'avoir été roulé dans la farine comme un idiot, de faire partie de l'immense troupeau des pauvres types dont la chevelure prospérait au-dessus d'un vide absolu. Étendu dans son lit, les jambes écartées, il clignait des yeux au rythme du marteau sadique qui lui percutait la tête.
Lucy, voyant son état et n'obtenant aucune réponse à ses questions inquiètes, par délicatesse s'était éclipsée, promettant de le rappeler en fin d'après-midi.
Vers le début de la soirée, il se sentit un peu mieux et se fit réchauffer une pizza aux épinards. La pensée de Sylvain Losier ne le quittait pas. Il devait parler de cette affaire à quelqu'un. À la simple idée de se confier à Charlie, son corps se couvrait de sueur. Il connaissait d'avance sa réaction. Les mots « con », « niaiseux », « nono », « gnochon » constitueraient le corps de son discours de même que l'introduction et la conclusion. Il ne se sentait aucun goût d'entendre ces qualificatifs. D'ailleurs, il remerciait le ciel que Charlie ne l'ait pas appelé depuis quelque temps. Il aurait été obligé de fabriquer une histoire pour sauver la face. Mais où trouver l'énergie qui lui permettrait de la fabriquer, cette histoire ?
Alors il décida d'appeler ses parents. Avec les parents, on court moins de risques de se faire aplatir sous les critiques. Après tout, une bonne partie de leur honneur est engagée dans leur progéniture, produit de leurs gènes et de l'éducation qu'ils lui ont donnée, et puis il y a l'amour , qui rabote les torts, bouche les fissures, trouve des excuses, détecte la petite lueur au bout du tunnel.
Il téléphona donc à ses parents. Les deux répondirent en même temps.
La nouvelle mésaventure de son fils provoqua chez Claude-Oscar sa réaction habituelle d'artiste hyperémotif égaré dans la denturologie ; son imagination corsetée depuis des années dans un métier prosaïque et sans horizon fit encore une fois sauter le carcan qui l'emprisonnait et c'est d'une voix fiévreuse de malade en délire qu'il s'écria :
 Pas possible ! Tu nous racontes une blague, hein, fiston ? Dis-moi que c'est pas vrai ? C'est vraiment vrai ? T'es tombé sur un réseau d'escrocs, mon garçon. Tu ne reverras plus jamais cette auto. Ils vont essayer de te dépouiller jusqu'au dernier sou. Ils sont peut-être à l'œuvre au moment où on se parle. As-tu fait annuler ta carte de crédit ? Bloqué ton compte de banque ? Tu vas te retrouver les deux fesses en plein vent, si ce n'est pas déjà fait !
 Papa ! Papa ! essayait de l'interrompre son fils. Arrête de capoter, bon sang !
 Claude-Oscar, fit Marie-Rose d'une voix placide, tu exagères – comme d'habitude.
 Vous verrez ! Vous verrez ! Est-ce que je m'étais trompé tant que ça la fois de notre voyage en Gaspésie où on nous avait convaincus de…
 Est-ce que je peux placer un mot, moi aussi ? l'interrompit sa femme.
 Place tout ce que tu veux. Mais si l'affaire tourne en catastrophe, ne venez pas me blâmer. Je vous aurai prévenus. D'ailleurs, c'est déjà une catastrophe, j'en suis sûr.
 Jérôme, poursuivit Marie-Rose, as-tu porté plainte à la police ?
 Pas encore. J'attendais de…
 J'aurais porté plainte depuis longtemps, moi, bout de cierge ! coupa Claude-Oscar.
 Vas-y tout de suite, Jérôme, poursuivit Marie-Rose comme si elle n'avait pas entendu son mari. La police va pouvoir vérifier si les enregistrements qu'il t'a fournis sont vrais.
 Ils sont au nom de sa femme.
 Quelle idée, grommela Claude-Oscar, d'aller donner un acompte de 1000 $ à un pur inconnu avant même d'être passé au bureau d'imma triculation…
 Comme on n'a pas encore inventé la machine pour reculer dans le temps, répliqua Marie-Rose qui commençait à donner des signes d'impatience, je propose, avec ta permission, qu'on s'occupe du présent.
 Bon, bon, ça va. Je vois que je suis totalement inutile dans cette affaire comme dans beaucoup d'autres, alors je vais vous laisser discuter en paix et je retourne à mes dentiers.
La mère et le fils causèrent encore un moment. Jérôme, tout requinqué de s'être confié à quelqu'un, brûlait maintenant de passer à l'action.
 Essaie de calmer un peu papa, hein ? dit-il au moment de raccrocher. Il va encore avoir des brûlements d'estomac ou sa fameuse migraine de 48 heures.
 Il aura couru après, le pauvre, soupira Marie-Rose. Que veux-tu ? Il ne fait aucun effort pour se contrôler. Jamais. Penses-tu que je n'en fais pas, moi, présentement ?
Son ton jusque-là détaché et presque froid s'était fissuré en petits ruissellements d'émotion. Elle prit une profonde inspiration, puis s'arrêta, incapable de poursuivre.
 Ne t'inquiète pas, maman, je vais m'en tirer, tu vas voir.
 Tiens-nous au courant, Jérôme… et sois prudent !

Les mains dans les poches, Jérôme arpentait la cuisine en jetant un coup d'œil de temps à autre sur son cellulaire déposé sur la table. Ordure ou pauvre type, ce Losier ? Ou les deux ? Il décida finalement de lui laisser une dernière chance – mais en augmentant la pression qu'il exerçait sur lui. Il allait se montrer chic, mais dur. Tough love 3 , comme disent les Anglais. L'instant d'après, il l'avait au bout du fil. Il l'avait toujours au bout du fil. Cela faisait peut-être partie de la stratégie de mise en confiance du bonhomme. Celui-ci parut terrifié à l'ultimatum que son jeune acheteur lui servit : s'il ne livrait pas la Toyota tel que promis le lendemain après-midi à 3 h tapantes, Jérôme irait illico déposer une plainte à la police.
 Écoute, Jérôme, bredouilla Losier d'une voix éteinte, essaie de me comprendre un peu, bon sang… Je suis en chômage depuis six mois avec cinq enfants sur les bras et une femme qui travaille à temps partiel pour un salaire de misère… Je le trouvais pas, le fric, pour ces maudits amortisseurs… Mais, minute ! Je viens d'avoir une idée pour te dépanner jusqu'à demain : je vais téléphoner à mon cousin Bob et lui demander qu'il te prête sa voiture. C'est une Pinto 92. Elle pompe un peu l'huile, mais pour le reste, elle est de première classe.
 C'est pas la peine. Je vais attendre jusqu'à demain. Demain, 3 h. Mais à 3 h 05, je m'en vais au poste de police, Sylvain. Fini, le niaisage. C'est clair ?
 Oui, Jérôme, j'ai compris.
Le ton était si humble, si apeuré, si servile et repentant, le ton qu'on utilise pour implorer son vainqueur en se traînant devant lui à plat ventre, le fond de culotte souillé par un excès de trouille, que Lupien sentit comme un début de remords, mais il le refoula aussitôt au fond de lui-même. S'il obtenait gain de cause le lendemain, ç'aurait été un combat durement gagné. Au diable la sensiblerie !
 Quelle plorine ! murmura-t-il en raccrochant.
Cet échange l'avait réconcilié avec lui-même. Un fond d'inquiétude demeurait, bien sûr, juste ce qu'il faut pour entretenir la vigilance, mais l'horrible crispation qui le torturait depuis des jours commençait à se dissiper.
Il alla chercher une bière au frigo et s'affala devant la télé sur le canapé vert émeraude qui avait orné de son opulence bourgeoise le salon familial de sa jeunesse et que ses parents lui avaient donné, un peu avachi, quand il avait pris un appartement. Après avoir zappé un moment d'une émission idiote à l'autre, il tomba sur un film américain où on s'agitait beaucoup et tenta de saisir le fil de l'histoire. Mais, au bout de quelques minutes, ce conflit de famille de la haute gomme autour d'une écurie de course, plein de cris et de hennissements, lui parut tout à coup absurde et lointain ; le doublage en français synthétique n'arrangeait rien. Il poussa deux ou trois bâillements et décida d'aller se coucher. Une fois au lit, il se mit à penser à Lucy. Il s'était montré cavalier avec elle dans l'après-midi et peut-être même grossier. Sans doute offusquée, elle ne lui avait pas encore téléphoné ; mais il connaissait un moyen de se faire pardonner. Il se leva et l'appela. À sa grande surprise, elle l'accueillit avec une gentillesse charmante. Passer la nuit ensemble ? fit-elle. Bonne idée. Le temps frisquet lui enlevait cependant le goût de sortir. D'autant plus qu'elle venait de prendre sa douche et d'enfiler son pyjama. Par contre, si 15 minutes de métro ne le rebutaient pas outre mesure, il y avait une place pour lui dans son lit.
Le lendemain, après avoir fait la grasse matinée chez sa petite amie – elle s'était levée tôt pour assister à son cours de French Canadian Culture and Society à l'Université McGill –, Jérôme retourna chez lui vers 11 h. Dans quatre heures, il saurait à quoi s'en tenir sur son fameux Losier : sac de merde ou pauvre type, il aurait pénétré dans la zone de la certitude. L'angoisse l'avait de nouveau envahi. Dans le métro, une omoplate se mit à le démanger, puis le genou gauche, puis les deux mollets ; il se grattait, tandis qu'une petite toux sèche lui faisait sautiller les épaules, bien qu'il n'eût pas le moindre rhume. Un Noir à la taille athlétique, assis en face de lui, se mit à l'observer d'un œil ironique. Lupien comprit qu'il avait l'air ridicule et se plongea dans la lecture du Devoir afin de cacher sa misère humaine aux passagers. Sa réconciliation avec lui-même se montrait bien fragile.
À l'appartement, son répondeur contenait deux messages. Le premier de son père, l'autre de Charlie. Il n'avait envie de parler ni à l'un ni à l'autre et alla prendre sa douche (sa nuit avec Lucy avait été particulièrement mouvementée et appelait certains soins d'hygiène).
Cela fait, une terrible fringale s'empara de lui. Pourtant, il venait de déjeuner fort copieusement chez Lucy. Avec les démangeaisons et la fausse toux, la fringale était un autre signe de profonde nervosité chez lui. Il décida de la tuer à coups de rôties lourdement tartinées de beurre d'arachide. Le remède, massif, s'avéra très efficace : une vague nausée remplaça la fringale.
Il était midi trente. Plus que deux heures et demie. Que ferait-il de tout ce temps ? Impossible de lire, il ne pourrait se concentrer. Passer l'aspirateur ? Son appartement en avait besoin, mais il avait plutôt envie de se transformer en poussière et de se faire aspirer lui-même par l'appareil.
Un soupçon horrible traversa tout à coup son esprit. Et s'il était tombé entre les mains, non pas d'un petit minable qui se contentait de tromper les gens quand la chance se présentait, mais d'un escroc professionnel ayant monté un système de combines sophistiqué avec sorties de secours, escaliers dérobés, fausses identités et tout et tout ?
Il se rendit à son bureau, alluma l'ordinateur, ouvrit le site d'annonces classées où il avait repéré la fameuse Tercel et se mit à parcourir les offres d'autos d'occasion. Au bout de quelques minutes, il tomba sur la description d'une Saturn 1999, « 4 porte, de couleur bleu, 35 000 kilomètre, en excellante condision », dont le vendeur demandait 1400 $.
Bout de crisse de sainte varlope ! Il reconnaissait les mêmes fautes d'orthographe ! L'ignorance était chose largement répandue, mais, d'ordinaire, chacun avait sa propre façon de l'afficher, non ? Suivait un numéro de téléphone, différent, il est vrai, de celui de Losier, mais encore là, qu'est-ce qui l'empêchait d'en avoir plus d'un ?
Il voulut en avoir le cœur net, attrapa son cellulaire et composa le numéro. Quel accent contreferait-il ? Haïtien ? Anglais ? Espagnol ? Il opta pour l'espagnol dans le registre haut perché.
 Allô ? fit une voix familière.
Alors, en arrondissant les syllabes comme s'il avait eu la bouche pleine de sucre d'orge, Lupien demanda si la Saturn en question possédait un système de climatisation. Non, à ce prix-là, monsieur, elle n'en possédait pas, bien sûr. Mais, d'un autre côté, si on tenait compte de…
 Merci, monsieur.
Il raccrocha. Aucun doute, c'était bien lui ! Mais comment s'appelait-il, ce lui ? Le salaud avait sûrement utilisé un faux nom. Il fallait trouver une façon de le cerner. Lupien connaissait du moins son adresse ou, en tout cas, celle de la femme qui lui servait de complice. Il décida de s'y rendre sur-le-champ. Il n'avait plus rien à perdre. Jamais sa Tercel ne lui serait livrée.
Il sortit, héla un taxi et se fit conduire rue Florian.
 Attendez-moi, dit-il au chauffeur, je n'en ai pas pour longtemps.
 Presse-toi pas, mon tit gars, répondit le gros homme chauve épanoui dans sa graisse et qui faisait dans l'humour familier, j'aime le bruit du compteur, ça me détend.
Jérôme s'avança en claquant des talons sur le trottoir, l'œil vengeur ; il allait gravir l'escalier qui menait à l'appartement lorsqu'une exclamation lui échappa : « sa » Tercel était stationnée juste devant lui !
Alors, des imprécations aux lèvres, il grimpa les marches quatre à quatre et sonna à la porte, essayant de percer du regard le rideau de mousseline grisâtre qui masquait les carreaux. Des pas se firent entendre, il distingua vaguement une forme menue qui s'avançait à l'intérieur, la porte s'ouvrit et une petite fille en salopette bleue et chemise rose tachée ici et là par ce qui semblait du caramel, leva la tête vers lui et demanda avec le plus grand calme :
 Qu'est-ce que tu veux ?
On entendait une voix de femme quelque part dans l'appartement. Il sentit la chance qui passait.
 Est-ce que ton père est là ?
Elle fit signe que non et s'apprêta à refermer la porte.
 C'est qui, Henriette ? lança la femme d'un ton criard.
 Un monsieur, maman, répondit-elle en se retournant.
Alors Jérôme se pencha vers elle et, avec son plus beau sourire :
 Comment il s'appelle, ton papa ? s'enquit-il à voix basse.
Elle parut surprise, hésita, puis, comme s'il s'agissait d'une évidence :
 Eh ben, Sylvain Tardieu.
 Merci.
Il dégringola l'escalier et venait tout juste de s'engouffrer dans le taxi lorsque la porte de l'appartement s'ouvrit de nouveau et qu'une femme en robe de coton jaune à manches courtes s'avança sur la galerie, les bras frileusement serrés autour de son corps, et jeta un regard inquiet sur le véhicule qui démarrait.

Une heure plus tard, Jérôme Lupien apprenait au poste de police que cinq plaintes d'escroquerie concernant des ventes d'automobiles avaient déjà été portées contre le dénommé Sylvain Tardieu, alias Losier – et qu'on faisait enquête sur lui. Le ton sur lequel le sergent-détective Boilard lui communiqua ces renseignements – un mélange d'ironie, de lassitude et de légère pitié – l'incita à croire qu'il avait bien peu de chances de revoir son argent. Il posa directement la question à l'enquêteur :
 Si ça vous chante, vous pouvez bien aller à la Cour des petites créances, répondit ce dernier avec un soupir. Ç'a l'avantage de ne pas coûter cher… Vous allez facilement obtenir un jugement contre lui. Mais pour ce qui est de retrouver votre fric… Ces gens-là n'ont jamais une cenne devant eux, mon ami, ils dépensent tout au fur et à mesure : la drogue, la boisson, les pitounes, les voyages dans le Sud, et Dieu sait quoi encore…
Jérôme Lupien avait le caquet bas quand il retourna chez lui en métro. Il n'avait toujours pas rappelé ni son père ni Charlie. Personne ne répondit chez ses parents, partis sans doute faire des courses. Il joignit Charlie à son travail. De ses propos succincts, il se souviendrait toute sa vie.
 Va acheter Le Journal de Montréal , Jérôme. Il y a une manchette qui va t'intéresser.
Le ton de Charlie ressemblait étrangement à celui du sergent-détective Boilard. Et pourtant, il était impossible que son ami fût au courant des derniers développements de sa mésaventure. Malgré l'insistance de Jérôme, Charlie ne voulut rien ajouter. Lupien, le cœur battant, se rendit au dépanneur le plus près, acheta le journal, mais le roula bien serré dans sa main pour lutter contre la tentation de le lire en pleine rue. Il se hâta ensuite vers la Brûlerie Saint-Denis, sur Côte-des-Neiges, choisit un coin tranquille et déroula le journal.
Une serveuse s'approcha, souriante :
 Un petit latte , comme d'habitude ?
Jérôme leva vers elle un visage congestionné, fit signe que oui et poursuivit sa lecture.
Dans le coin supérieur droit de la première page, un orignal étalait un panache gigantesque, tandis qu'à sa gauche, une manchette sur trois lignes résumait la question :
QUI A TUÉ LE MONSTRE DE MANIWAKI ?
En page 2, un article racontait les tracas d'un certain Donat Pimparé, guide de la Société des établissements de plein air du Québec. Des agents de la conservation de la faune l'avaient rencontré deux jours plus tôt au cours d'une enquête sur la vente illégale d'un panache d'orignal hors du commun qu'il avait faite à un riche Américain de Princeton. Pimparé affirmait avoir aperçu une première fois la bête une dizaine de jours plus tôt alors qu'il accompagnait un chasseur novice, mais que ce dernier n'avait pas réussi à l'abattre ; son client lui aurait alors demandé de changer de site, ce qu'ils avaient fait. Mais revenant seul le lendemain sur les lieux où ils avaient aperçu le Monstre, le guide l'aurait alors abattu, quoique sans permis de chasse, et prétendait avoir le droit de disposer du panache comme bon lui semblait. Mais sa version des faits, disait-on, était contestée.
Lupien se dressa comme si on lui avait planté une pique dans le derrière, tandis que sa tasse de café dansait dans la soucoupe :
 Hostie de menteur ! C'est mon panache ! lança-t-il, l'air égaré, à la grande surprise des clients.
Quelques minutes plus tard, retiré dans un coin discret d'une librairie voisine, il avait maître Asselin au bout du fil.
 Vous avez vu la manchette du Journal de Montréal ce matin, maître ?
L'avocat partit d'un long rire aux accents métalliques :
 J'en suis un peu à l'origine, monsieur Lupien.
 Ah bon ! c'est donc…
 Je vous avais bien dit que si la dénonciation provenait d'un avocat, les choses risquaient d'aller assez vite. Est-ce que je me suis trompé ?
 Mais vous auriez pu quand même m'avertir ! Je viens de l'apprendre. C'est comme si j'étais tombé d'un troisième étage !
 C'est vrai. J'ai complètement oublié. Excusez-moi. Je suis débordé de travail ces jours-ci, à ne plus savoir où donner de la tête. Désolé.
 Et maintenant, qu'est-ce qu'on fait ?
 Le plus long reste à venir. Comme il y a beaucoup de fric en jeu dans cette histoire, la partie adverse, vous pensez bien, va se battre bec et ongles.
 Ça risque donc d'entraîner pas mal de frais.
 Sans doute.
 Il faudrait que je fasse un emprunt… Mais je n'ai pas d'emploi… pas d'emploi stable, en tout cas.
Il y eut un silence.
 Il n'y a personne qui pourrait vous aider, monsieur Lupien ? Je ne sais pas, moi, vos parents, par exemple ?
 Je ne veux pas mêler mes parents à ça, répondit Jérôme, buté.
 S'ils en ont les moyens, vous avez tort, mon ami. Nous avons de très bonnes chances de gagner. La mauvaise foi de ce guide est évidente. Ce mot par exemple qu'il vous a laissé à l'hôtel le lendemain de la chasse, c'est une preuve manifeste de sa tromperie. Sans compter que… Écoutez, laissez-moi réfléchir à cette affaire… Ce n'est pas dans mes habitudes, mais je pourrais peut-être envisager de travailler à pourcentage plutôt qu'à taux horaire.
 Vous pourriez ?
 Peut-être. Pour être franc avec vous, je n'aime pas beaucoup ça, mais… Il faudra d'abord que j'évalue soigneusement l'affaire… Désolé, je dois vous quitter, monsieur Lupien. On se reparle. Bonne journée.
Planté devant un étalage d'albums sur la Deuxième Guerre mondiale, l'Holocauste et l'apartheid, Jérôme se dandinait en faisant des grimaces, son cellulaire encore à la main. Malgré l'espoir que lui avait laissé l'avocat, un découragement mêlé de dégoût le gagnait. Il chercha un endroit où s'assoir. La librairie n'en offrait pas.
 La vie, quelle beurrée de merde, marmonna-t-il en se dirigeant vers la sortie. Tous des salauds ! Tous !
Dans la soirée, il alla à une quincaillerie acheter un litre de décapant à peinture.
 Le plus puissant que vous avez, précisa-t-il.
La nuit tombée, il se rendit encore une fois rue Florian. La Tercel noire s'y trouvait toujours. Après s'être assuré que personne ne le voyait, il aspergea l'auto de l'avant à l'arrière à partir du toit, puis s'éloigna le plus tranquillement qu'il put, son bidon vide caché dans un sac ; il s'en débarrassa discrètement trois coins de rue plus loin, l'esprit non pas en paix mais du moins un peu soulagé.

Une étrange langueur s'était emparée de lui, de celle qu'on peut ressentir après avoir reçu coup sur coup deux puissants uppercuts sur la gueule. On ne le reconnaissait plus. Il restait la plupart du temps encabané chez lui, assis devant la télé ou penché au-dessus d'une grille de mots croisés ou alors plongé dans un roman policier. Sa barbe et ses cheveux allongeaient, lui donnant des airs de Robinson Crusoé, les messages s'accumulaient sur son répondeur, les courriels dans son ordinateur, le courrier dans sa boîte aux lettres ; il s'en fichait comme un naufragé d'une annonce de piscine. Ses amis s'efforcèrent un temps de continuer à le fréquenter, par esprit de loyauté et bientôt par compassion, puis cessèrent peu à peu – sauf Charlie, que la langueur de Jérôme impatientait de plus en plus, et qui passa près de se brouiller avec lui à quelques reprises.
 Le pauvre con, il fait une dépression et il est trop orgueilleux pour l'admettre. Comme si c'était une honte ! Il n'y a pas pire malade que celui qui refuse de se faire soigner. Cette histoire va finir par mal finir, vous verrez !
Il téléphona à ses parents pour essayer, par leur entremise, de le tirer du marais spongieux où il le voyait s'enfoncer jour après jour, mais ceux-ci se déclarèrent aussi impuissants que lui devant la détresse de leur garçon.
 Mon pauvre Charlie, soupira Marie-Rose, nous l'avons invité trois fois à souper pour tenter de l'aider, et trois fois il a claqué la porte aussitôt que nous avons abordé le sujet. Il a presque aussi mauvais caractère que mon mari.
 Ce qui n'est pas peu dire, ricana Claude-Oscar derrière elle.
Seule Lucy parvenait, après bien des efforts, à le tirer de sa langueur, mais cela ne marchait pas toutes les fois. Elle finit par se lasser, eut une aventure avec un de ses professeurs de McGill qui donnait un cours intitulé Community Life of the Saint-Lawrence River Valley Peasantry, 1850-1950 4 , et cessa bientôt, elle aussi, de le voir .
 Je crois, analysa-t-elle un soir, les sourcils doctement relevés, en sirotant un cognac avec le professeur Pettigrew-Dansereau, que les malheurs de ce pauvre garçon… euh… have reactivated his old French Canadian roots ; in my opinion , il souffre d'une… euh… recrudescence d' immobilisme sociologique . Don't you think so 5 ?
 C'est en effet très canadien-français, ça, approuva le professeur avec un sourire éclatant, and it doesn't seem to be very good for fucking, eh, sweetie 6 ?
Et il glissa aimablement une main sur sa cuisse.
Jérôme considéra la défection de sa petite amie comme une troisième trahison du destin, mais une trahison qu'il avait, hélas ! lui-même en quelque sorte encouragée.
Une nuit, il se réveilla en sursaut comme si quelqu'un venait de le tirer par une oreille. Assis dans son lit, haletant, il promenait un regard éperdu dans l'obscurité. Entre les coups de timbale qui résonnaient sourdement dans ses oreilles, il entendit le grondement lointain d'un autobus quelque part dans la ville et ce bruit pourtant familier le remplit soudain d'un sentiment de désolation épouvantable.
 Mais qu'est-ce que je fais ici ? murmura-t-il au bout d'un moment.
Il ne se questionnait pas sur la place où il se trouvait dans la chambre, ni dans l'immeuble, ni dans la ville ni même sur la planète, mais bien sur celle qu'il occupait… dans l'Univers ! Comme une lourde massue maniée par le bras d'un géant, elle venait de faire éclater en mille miettes le sentiment de banalité et de familière insignifiance que nous donne habituellement la vie quotidienne et qui affecte d'une douce myopie le regard que nous portons sur notre existence. Qui donc, en effet, avait décidé de le faire apparaître, lui, infime grain de poussière perdu dans l'Inconnu, ballotté à gauche et à droite d'une façon insensée, et condamné aux tracas perpétuels et à la souffrance sans pouvoir en connaître la raison ?
Chienne de chienne ! Il faisait une crise d'angoisse métaphysique ! Jamais une telle chose ne lui était arrivée. Comment était-ce possible ? De vagues souvenirs de lecture de Nietzsche et de Schopenhauer, résidus d'un cours de philosophie, refaisaient surface, sinistres et grimaçants fantômes qui s'amusaient à le terroriser avec leur hantise du néant ou du malheur éternel. Il essaya de se rassurer en se disant qu'après tout il ne faisait que partager la condition des huit milliards d'être humains en train de respirer comme lui sur la planète, mais cela ne lui fut d'aucun secours ! Il avait l'impression que sa pensée était désormais vouée à errer dans une sorte de vide galactique glacial et désolé, et la phrase célèbre de Pascal lui revint, frémissante : « Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie . »
Ah ! maudites lectures ! maudite culture ! Elles étaient en train de le perdre. Elles allaient le rendre fou. Que n'était-il donc resté ignorant comme au jour de sa naissance ? Est-ce qu'apprendre, ce n'était qu'ajouter aux façons d'être malheureux ?
Voilà que ses intestins s'en mêlaient, à présent, et qu'une chiasse immonde de trouilleux le forçait à courir à la toilette ! Il s'y précipita en retenant ses sanglots. Ses pieds poisseux collaient au plancher, il se heurta contre le chambranle d'une porte et jura. Une fois soulagé, il se mit à errer dans l'appartement ; il avait allumé dans toutes les pièces et, le corps en sueur, le souffle court, l'œil hagard, ne sachant plus où donner de la tête, il poussait de petits gémissements, s'assoyait, se relevait, pressait à tout moment la main sur la poitrine, d'où il avait l'impression que son cœur allait sortir.
 Est-ce que ça va durer comme ça longtemps ? murmurait-il de temps à autre avec désespoir.
Il voyait bien que son angoisse alimentait son angoisse. Alors, il alla fouiller dans la pharmacie à la recherche d'un médicament pour briser le cercle vicieux qui le torturait et ne trouva qu'un flacon de comprimés de valériane, d'ailleurs périmés, qu'il avait utilisés deux ou trois ans auparavant pour lutter contre l'insomnie. Il en avala quatre, sans grande conviction, puis décida de s'habiller et de sortir.
Un vent frisquet de novembre soufflait dans la rue déserte, que la lueur des lampadaires faisait paraître plus large et plus longue. Au loin, des autos montaient le chemin de la Côte-des-Neiges en direction du centre-ville. Il se mit à marcher en prenant de profondes inspirations, et cela lui fit du bien ; le sentiment d'irréalité et d'affreuse solitude qui l'étreignait commença à se relâcher. Il aurait voulu parler à quelqu'un, à n'importe qui et de n'importe quoi. Mais, à 3 h du matin, quelle bonne âme aurait voulu l'écouter ? Il parvint ainsi jusqu'au boulevard Édouard-Montpetit et entendit dans son dos le grondement d'un autobus. Mais cette fois, chose curieuse, le grondement, au lieu de le remplir d'un sentiment de désolation, le réconforta. Dans l'autobus, il y avait un chauffeur et sans doute quelques passagers. Leur présence lui parut un cadeau inespéré. Il s'élança vers le prochain arrêt, qui se trouvait à 20 mètres, et attendit. L'autobus s'arrêta avec ses grincements et ses soufflements familiers, la portière s'ouvrit avec son claquement sec, et il monta. La chauffeure, une quinquagénaire costaude et bien en chair avec un visage énergique et des joues couperosées, lui jeta un regard machinal, puis un second, plus appuyé, en levant les sourcils. Il glissa sa carte sur le lecteur et alla s'assoir un peu plus loin. Au fond, à demi allongé sur deux sièges, le dos appuyé contre la glace, les genoux relevés, un homme sans âge à queue de cheval blonde et veste de cuir western à longues franges lisait un journal comme s'il se trouvait dans son salon. Jérôme jeta un regard à l'extérieur ; la glace, d'un noir presque opaque, lui renvoya son image.
« Qu'est-ce que je fais ici ? se demanda-t-il de nouveau (mais cette fois sa question avait perdu son caractère philosophique). Est-ce que je suis devenu fou ? Non, se répondit-il aussitôt. Si j'étais fou, je ne me demanderais pas si je suis fou. » Mais un doute apparut dans son esprit sur la qualité de ce raisonnement.
L'autobus s'immobilisa à un feu rouge et la chauffeure se retourna pour lui jeter un rapide coup d'œil.
« Merde. J'ai l'air bizarre et ça l'inquiète. »
Il se recroquevilla sur son siège et pencha la tête. Décidément, cette promenade nocturne n'était pas une très bonne idée. Et pourtant il se sentait mieux. Mais où descendrait-il ? Car il fallait bien descendre quelque part. Les autobus n'étaient pas des refuges. Et c'est en se posant et se reposant cette question qu'il s'endormit. Arrêts brusques, secousses et cahots, rien ne parvenait à le tirer de son sommeil. Quatre adolescents complètement gelés passèrent près de lui en se bousculant et en riant aux éclats, il ne les entendit pas.

Un tapotement sur l'épaule le réveilla en sursaut. Debout à ses côtés, la chauffeure le regardait avec un grand sourire où se lisait un peu d'appréhension.
 Terminus, monsieur. Il va falloir aller dormir ailleurs.
Il bondit sur ses pieds et bredouilla d'une voix enrouée :
 Quelle heure est-il ?
 Il est 5 h 15, monsieur. J'ai fini de travailler, moi. Je rentre l'autobus au garage. Vous êtes sur Mont-Royal, près de Fullum, ajouta-t-elle aussitôt, allant au-devant de sa question. Voilà deux fois que vous faites le circuit ! Vous aviez l'air de si bien dormir que je n'ai pas voulu vous réveiller, même si ça va contre les règlements. Mais, à présent, il faut partir, monsieur.
 Excusez-moi, fit-il en se levant, et il s'élança vers la sortie.
Debout sur le trottoir, il se massait le cou pour tenter de dissiper un début de torticolis, résultat de ses deux heures de sommeil en position assise, et réfléchissait sur la meilleure façon de rentrer chez lui lorsqu'un autobus surgit tout à coup à sa droite dans un rugissement d'enfer, s'apprêtant à décrire une large courbe pour rentrer lui aussi au garage. Lupien se recula pour échapper aux fumées puantes et, l'au to bus disparu, vit apparaître une Honda jaune qui s'arrêta devant lui.
La chauffeure aux joues couperosées baissa la glace :
 Encore ici, vous ? s'étonna-t-elle.
Puis, après une seconde d'hésitation :
 Est-ce que je peux vous déposer quelque part ?
 Merci, ça va, madame, répondit-il en rougissant.
 Vous êtes sûr ?
Manifestement, Jérôme lui inspirait de la sympathie.
 Allez, montez, ordonna-t-elle sur un ton plein d'entrain. Vous avez l'air d'un petit chien perdu au pôle Nord.
La comparaison lui déplut, mais il obéit, par paresse, par fatigue, et parce qu'il n'avait aucune raison à lui opposer.
 Où demeurez-vous ? demanda-t-elle quand il eut pris place à ses côtés.
Il donna son adresse.
 Je vais vous laisser au métro Mont-Royal. De là, vous serez chez vous en quinze minutes. Ça vous va ?
 Vous êtes bien gentille. Merci beaucoup.
La femme, remettant l'auto en marche, sourit, toussota, puis jeta deux ou trois regards de biais sur son passager tandis que la Honda filait vers l'ouest. À présent, c'était elle qui semblait mal à l'aise.
 Jamais je ne fais monter d'inconnus avec moi, crut-elle bon de préciser. Dans mon métier, on voit tellement de choses… Je ne sais pas ce qui m'a pris… Faut croire que votre visage inspire confiance…, poursuivit-elle en riant. Qu'est-ce que vous faites dans la vie ?
 Je suis étudiant à l'université, répondit Lupien pour simplifier les choses.
Il se présenta, parla un peu de ses études, puis se tut ; une immense envie de dormir venait de s'emparer de lui à nouveau. Il avait peine à former des phrases.
 Moi, je m'appelle Marlène Guibord, répondit la chauffeure.
Elle toussota de nouveau, fredonna une vague musiquette, puis :
 Ça n'a pas l'air de très bien aller, vous.
 Pas tellement, non… Mais ça va passer. C'est presque passé.
Elle lui jeta de nouveau un coup d'œil en biais, eut une moue sceptique, puis :
 Problèmes d'études ? Arrêtez-moi si je suis indiscrète, hein…
 Non, non, pas du tout. En fait, j'ai pris un an de congé. Une sabbatique, comme on dit. Je voulais partir en voyage. Mais j'ai eu des pépins.
Et il se tut.
Un moment passa.
 Écoutez, j'ai l'habitude chaque matin après le travail d'aller déjeuner à la boulangerie Première Moisson que vous voyez là-bas, devant vous. Il faut bien que je déjeune, après tout, et j'ai toujours besoin d'une pause avant de me mettre au lit. D'autant plus que, parfois, mes nuits au volant sont assez agitées, vous comprenez… Est-ce que ça vous tenterait de m'accompagner ? Je vous invite. Je n'ai jamais proposé ça à un client de la STM, mais il faut bien une première fois, non ?
Il la regarda, surpris, presque méfiant, mais son sourire bon enfant le gagna :
 Vous êtes bien gentille, dit-il de nouveau. Justement, j'ai un petit creux.
 Alors, on va le remplir, lança-t-elle joyeusement.
L'instant d'après, ils entraient dans la boulangerie-café. Une atmos phère chaude et parfumée les enveloppa, où se déployaient des arômes de vanille, de cannelle et de chocolat. Jérôme soupira d'aise. À leur droite, des étalages de pâtisseries luisaient dans des comptoirs-vitrines brillamment éclairés ; sur le dessus on avait disposé des assortiments de friandises. À gauche, une dizaine de tables attendaient les clients pour la consommation sur place ; deux vieillards à casquette, attablés chacun dans un coin, parcouraient La Presse en mangeant une brioche. Une jeune employée, menue, les traits délicats, avec de longs cheveux noirs, nettoyait une table, l'air absent. Elle leva la tête et, à la vue de la quinquagénaire, son visage s'éclaira :
 Ça va, madame Guibord ?
 Comme jamais, chère, répondit l'autre dans un élan d'optimisme officiel. Et le petit ?
 Je voudrais bien avoir son énergie !
Marlène Guibord se tourna vers Jérôme :
 Assoyez-vous, je vais aller commander. Qu'est-ce que vous voulez ? Une brioche ? Un muffin ? Une danoise ? Un morceau de gâteau ? Avec un café, bien sûr. Moi, je vais prendre un déca, car dans un quart d'heure je file droit au lit.
Il hésita une seconde, puis :
 Un muffin au son, s'il y en a…
 Il y en a. Je vous en apporte deux, vous avez l'air d'avoir faim.
 … et un café.
 Au lait ? Allez, ne vous gênez pas, c'est moi qui paie la traite.
 Euh… au lait, si vous voulez.
 Je veux tout, moi. C'est vous qui choisissez. Bon. Je reviens dans une minute.
Il s'assit et se mit à observer l'employée qui nettoyait à présent une autre table, juste en face de lui. Il la trouva jolie, mais avec quelque chose de souffreteux, d'épuisé, comme il imaginait les mères célibataires à faibles revenus. Et soudain il réalisa que ses angoisses avaient disparu.
La chauffeure revint bientôt, portant la commande sur un plateau ; elle avait choisi pour elle une imposante chocolatine encore tiède et recouverte d'amandes émincées.
 Je ne devrais jamais venir ici, soupira-t-elle en s'attablant devant lui. En deux ans, j'ai pris quasiment cinq kilos avec ces satanées pâtisseries. Il va bien falloir que je me raisonne un jour.
« Parle, parle, ma toutoune, lui répondit intérieurement un Jérôme rempli tout à coup de malice, mais tu vas bientôt en prendre cinq autres », et il lui fallut toute sa volonté pour réprimer un petit sourire. Mais il trouva sa réflexion mesquine et cruelle, et décida de se racheter, même si sa compagne, naturellement, ne se doutait de rien. Aussi, à la première question de Marlène Guibord sur sa vie et ses occupations, il voulut lui donner une preuve de confiance et se mit à lui raconter en long et en large ses mésaventures récentes, allant même jusqu'à lui confier l'inconstance de sa petite amie de Toronto. Mais plus il avançait dans son récit, plus l'angoisse et le découragement qui l'avaient assailli et torturé reprenaient de la force.
 Alors cette nuit, conclut-il avec un soupir, je me sentais tellement seul, seul comme un chien tout nu perdu sur une autoroute, que je me suis retrouvé dans votre autobus.
Elle l'avait écouté avec attention, en apparence impassible, tout en mordant dans sa chocolatine et en buvant son café à petites gorgées.
Ils se regardèrent un moment en silence.
 Ouais, soupira la chauffeure, c'est épouvantable, ça… Et coup sur coup… Vous n'êtes pas chanceux… On dirait que le diable vous a adopté.
Elle prit une autre bouchée, la mouilla d'une gorgée de café et se mit à mâcher lentement, les yeux huilés de plaisir.
 Moi aussi, il y a huit ans, le diable m'avait adoptée… et j'ai bien pensé qu'il ne me laisserait pas, le maudit… Voilà pourquoi, cette nuit, je me trouvais dans un autobus, moi aussi.
Jérôme leva les sourcils d'un air interrogateur.
 Eh oui, poursuivit-elle doucement, le regard dans le vague, quand t'as un mari sur la coke depuis des années qui t'abandonne un beau soir en te laissant trois enfants sur les bras et en prenant soin, avant de partir, de te sacrer une volée qui t'envoie à l'hôpital pour deux mois, t'as vraiment l'impression d'être devenue la fiancée du diable… Et puis, une fois de retour à la maison, les morceaux plus ou moins recollés, il faut bien que tu te débrouilles, n'est-ce pas, pour te trouver un gagne-pain… Alors, après avoir pleuré toutes les larmes de ton corps, tu te mets à chercher un emploi, même si tu ne sais pas faire grand-chose, et tu finis par suivre une formation de chauffeure d'autobus…
 Ah bon, se contenta de répondre Lupien, impressionné.
Elle le regardait avec un léger sourire, enserrant sa tasse des mains, et il eut l'impression qu'une pointe de dureté venait d'apparaître dans son regard, comme pour lui signifier qu'il existait de bien meilleures raisons que des histoires de panache d'orignal, d'auto d'occasion et de parties de jambes en l'air pour s'apitoyer sur son sort.
Et il eut tout à coup envie d'être désagréable avec cette femme qui n'avait cessé pourtant de le couvrir de gentillesses.
Marlène Guibord prit une dernière gorgée de café et glissa le reste de sa chocolatine dans un sac de papier ciré :
 Alors, je vous laisse au métro ?

Vers la mi-décembre, Jérôme reprit son ancien emploi de garçon de café dans le Vieux-Montréal ; il avait abandonné ses projets de voyage et ne savait tout simplement plus quoi faire de son reste d'année sabbatique. À force de discussions et d'argumentations, ses amis et ses parents avaient fini par le convaincre d'intenter une poursuite contre Sylvain Tardieu à la Cour des petites créances ; vers la fin de janvier il avait obtenu un jugement en sa faveur ; mais une victoire en cour ne garnit pas nécessairement le portefeuille, d'autant plus que, deux jours plus tard, l'escroc s'était fait coffrer pour un an. Il ne resta en fin de compte à Jérôme Lupien que la secrète satisfaction d'une vengeance au décapant, accompagnée de celle, très éthérée, d'une victoire morale.
 Ah ! si je pouvais récupérer mon panache ! soupirait-il.
Maître Asselin avait fini par accepter de défendre sa cause en se faisant rémunérer à pourcentage, mais l'avait prévenu que l'affaire pourrait prendre des mois, sinon des années, avant d'aboutir.
La nuit d'angoisse qui l'avait poussé dans un autobus et lui avait permis de rencontrer la très aimable Marlène Guibord avait eu un effet étrange sur lui, dont il ne se rendit pas compte tout de suite. Une sorte de cautérisation semblait s'être opérée dans son être, détruisant certaines fibres, en renforçant d'autres, comme dans la création d'une carapace. Le jeune homme plutôt idéaliste, à l'indignation facile, sensible aux malheurs et aux injustices subis par ses frères humains – mais dont la compassion, faut-il ajouter, ne se traduisait le plus souvent qu'en paroles vite oubliées – s'était comme mis en retrait pour faire place à un autre au regard détaché, à l'indifférence ironique, qui laissait une impression de froideur un peu cynique. Cela ne se remarquait pas toujours, quoique de plus en plus souvent.
Peu après sa victoire en cour, il avait proposé un soir à Charlie d'aller voir le dernier film des frères Dardenne au Quartier Latin ; ils décidèrent ensuite de se rendre dans une microbrasserie voisine, rue Saint-Denis, et leurs discussions, alimentées par la bonne bière capiteuse, les menèrent jusqu'aux approches de minuit. En quittant l'établissement pour prendre le métro, ils aperçurent un robineux qui s'avançait vers eux en chancelant, la main tendue, manifestement grand amateur de bière lui aussi malgré un budget plus restreint, qu'il cherchait encore à augmenter malgré l'heure tardive. Le froid était vif, une flaque d'eau sur le trottoir avait tourné en glace ; l'homme posa maladroitement le pied dessus et tomba. Son dos et sa tête heurtèrent le trottoir avec un bruit sourd. Pendant quelques secondes, il demeura immobile, la bouche ouverte, l'œil hagard, puis se mit à gigoter, cherchant à se relever. Jérôme et Charlie accoururent. L'homme, de peine et de misère, avait réussi à s'assoir et frottait sa tête, qui saignait. Il était trapu, tout en rondeurs, sans âge, avec un visage aux traits épaissis et comme fondus par l'alcool.
 Crisse ! chu étourdi, bougonna-t-il d'une voix spongieuse. Aide-moé à me relever, toé, dit-il en s'adressant à Charlie penché au-dessus de lui. Mieux que ça, tabarnac ! J't'ai pas demandé de tomber sur moé, chose, un avec le cul par terre, c'est ben assez, stie !
 Viens-t'en, Charlie, lança Jérôme, dégoûté, en s'éloignant, il est capable de se débrouiller tout seul.
Son ami, d'un geste, lui montra la flaque de sang qui grossissait sur la glace :
 On peut pas le laisser comme ça. Aide-moi.
Jérôme se retourna :
 Règle numéro un dans les accidents, bonhomme : ne pas bouger le blessé.
Pendant qu'ils échangeaient ces paroles, l'homme, soufflant et geignant, s'était mis à genoux et, le torse penché en avant, les mains appuyées au sol, essayait de se remettre debout.
 On n'a pas le choix, rétorqua Charlie. Amène-toi !
Jérôme, de mauvaise grâce, obéit. Après quelques efforts, ils réussirent à remettre le robineux debout et, le tenant chacun par une épaule, allèrent l'adosser contre la façade du Théâtre Saint-Denis.
 Pas trop vite, les boys , marmonnait le blessé, ça tourne en tabarnac !
Jérôme, les narines pincées, se tourna vers son ami en grimaçant : l'homme dégageait une puanteur abominable. Charlie sortit un cellulaire de sa poche et s'adressa au robineux qui tenait à peine sur ses jambes :
 Il faut que t'ailles à l'urgence, mon vieux. Je vais t'appeler une ambulance.
L'homme, la tête levée, semblait fixer un point dans le ciel et marmonna quelques mots inintelligibles.
 Eh bien, moi, ma B.A. est faite pour aujourd'hui, lança Jérôme avec humeur, je fous le camp. Salut.
Et il s'éloigna à grands pas vers une bouche de métro. Il allait y pénétrer lorsqu'un clignotement familier bleu et rouge le fit se retourner ; une voiture de police venait de s'arrêter devant le Théâtre Saint-Denis et deux agents en sortaient, libérant son ami de sa mission de bon Samaritain.
Jérôme haussa les épaules et s'engouffra dans le métro.

Cet incident donna lieu quelques jours plus tard à une discussion assez vive entre les deux amis, un soir qu'ils soupaient à l'appartement de Charlie, rue Marie-Anne. Ils avaient commandé une pizza et Charlie, qui se piquait d'être un fin connaisseur en vins, voulait que Jérôme profite d'une découverte historique faite la semaine d'avant ; il s'agissait d'un Château Drobeta-Turnu, vin rouge du sud-est de la Roumanie (mais dans sa portion septentrionale) ; ce merlot-grenache élevé en fût de chêne américain, aurait rempli de jalousie, disait-il, bien des producteurs bordelais réputés. Ils en vidèrent rapidement une bouteille et quand la deuxième commença à souffrir d'un vide prononcé, une franchise virile se mit à régner dans la conversation.
 T'as changé, toi, depuis un mois ou deux, observa Charlie d'un ton quelque peu abrupt.
 Oui, bien sûr. J'ai vieilli d'un mois ou deux, selon le cas.
 Essaie pas de tourner ma remarque en farce, je suis sérieux. Je trouve que t'as changé, Jérôme – et pas nécessairement pour le mieux.
 Ah bon. Désolé. Est-ce que je peux avoir les détails ?
 Je pense, entre autres, à l'histoire de ce robineux de la rue Saint-Denis. Je t'ai déjà vu plus compatissant, c'est le moins qu'on puisse dire.
 Tout le monde ne peut pas avoir comme toi du sang de Mère Teresa dans les veines, bonhomme. T'as peut-être reçu une transfusion ?
 Non, j'avais tout mon sang d'origine. Mais toi, ce soir-là, je ne te reconnaissais plus, Jérôme, vraiment plus.
 Que veux-tu ? Quand un robineux puant et abruti s'écrase devant moi sur le trottoir et qu'il se met à insulter celui qui vient l'aider, ça me donne envie d'aller voir si je ne serais pas ailleurs.
 Je te comprends, Jérôme. Moi aussi, il me levait le cœur. Mais on ne pouvait quand même pas le laisser là à -10 °C en train de se vider de son sang, et puis, comme je te disais, ce n'est qu' un exemple. T'en veux un autre ? Jeudi passé, quand je t'ai annoncé que mon père allait se faire opérer pour un cancer de la prostate, c'est comme si je t'avais dit que le club des Lapins tondus de Val-d'Or risquait de finir en dernière position cette année. Ce n'est pourtant pas banal : il risque même d'en crever. En cherchant un peu, je pourrais continuer, je n'ai pas dressé de liste, remarque, ce n'est pas mon genre. Il y en a qui te feraient rire sans doute, tu les trouverais insignifiants. Moi, pas. En fait, chum, c'est ton attitude en général qui me chicote. On dirait que depuis un certain temps tu te fous des gens, peu importe ce qui leur arrive, bonheur ou malheur. Comme si tu t'étais coupé du monde. Poli, gentil, mais froid comme un glacier.
 Ça y est, Charlie, ma décision est prise : je te choisis comme confesseur. T'as vraiment le genre, je trouve. Il va falloir, par contre, que tu suives quelques cours de morale et de théologie pour obtenir ton diplôme de curé, mais tu pourras continuer à baiser, je te le permets.
 Tu vois, fit Charlie en remplissant leur verre, tu te fous de tout. On dirait vraiment qu'il y a quelque chose de gelé en toi.
 Et pourtant, je me sens de plus en plus chaud, Charlie… Bon, je t'accorde que ce n'est pas le mot d'esprit du siècle… On efface. D'ailleurs, soit dit en passant, ton vin, il est pas mal pour le prix, mais il ne mettra pas en faillite les négociants de Bordeaux – ni d'ailleurs, d'ailleurs.
 Tu changes de sujet, bonhomme ? Aurais-tu peur de poursuivre ? Ça tremble un peu dans tes culottes ?
De rougeaud, le visage de Jérôme devint tout à coup écarlate :
 T'occu pe pas de ce qu'il y a dans mes culottes, chose, je gère très bien ça moi-même. J'ai l'habitude, tu comprends… Je te trouve tout à coup bien moralisateur, Charlie, et aussi pas mal naïf. La vie, pourtant, c'est pas du bonbon, tu ne t'en es pas encore rendu compte ? Il faut se protéger un peu, non ? Il faut voir venir, être aux aguets, si on ne veut pas se retrouver dans le fond de la cale avec tous les nonos de la société. C'est ça que tu me reproches ? Est-ce que c'est ça ?
Charlie eut un sourire sarcastique, prit une gorgée de vin et fit claquer sa langue d'un air satisfait pour bien montrer à Lupien que sa critique du Drobeta-Turnu ne l'influençait aucunement. Le tour qu'avait pris la conversation commençait cependant à l'inquiéter ; il fallait trouver une voie d'évitement sans perdre la face, mais il n'en voyait aucune.
 Tout ça à cause d'une histoire de bazou qui a mal tourné, finit-il par ronchonner sans conviction.
Jérôme assena alors sur la table un coup de poing si violent que son compagnon dut bondir vers la bouteille de vin pour l'empêcher de tomber.
 Tu dérailles, bonhomme ! lança Jérôme dans une volée de postillons. Tu capotes à 300 milles à l'heure ! Qui t'a parlé de bazou ? Il n'y a pas que le bazou ! Il y a aussi une histoire de panache d'orignal où je risque de perdre 200 000 $, et peut-être plus ! Une misère, quoi ! Il y a… il y a…
Sa voix s'était mise à trembler, un sanglot montait dans sa gorge.
Alors, par un violent effort de volonté, il se calma tout à coup, vida son verre en deux goulées, prit une grande inspiration, les yeux levés vers le plafond, puis d'un ton très posé :
 On ouvre une autre bouteille ?
Charlie, pourtant convaincu qu'ils avaient largement dépassé les limites du raisonnable, se leva (il dut s'appuyer sur la table), alla au comptoir et revint avec une troisième bouteille du très remarquable Château Drobeta-Turnu ; il voulut la déboucher, mais ses mains ne lui obéissaient plus aussi bien qu'avant.
 Passe, ordonna Jérôme.
Le bouchon sortit de la bouteille avec un joyeux claquement.
Il remplit les verres, plongea les lèvres dans le sien :
 Je le trouve meilleur que tout à l'heure, ce vin. Curieux.
L'autre, soulagé de voir son ami radouci, opina lentement de la tête.
Un moment s'écoula.
 Et alors ? fit Jérôme.
 Et alors quoi ?
 Tu me classes dans la catégorie des sans-cœur, hein ?
 Mais non, pas du tout, assura Charlie qui aurait préféré empiler de la brique toute la nuit ou changer les couches de 50 bébés plutôt que de reprendre la discussion. C'est plutôt que…
Et, malgré l'épaisse bouillie qui remplissait son crâne, il se mit à chercher une formule à la fois diplomatique et franche pour exprimer son opinion.
 C'est plutôt que quoi ? reprit Jérôme, plongeant un regard vacillant dans celui non moins vacillant de son ami.
 Écoute, Jérôme, fit celui-ci en secouant la tête comme un cheval harcelé par un taon, pourquoi on ne reprendrait pas cette discussion une autre fois, hein ? On est tous les deux paquetés aux as, je ne sais plus trop ce que je dis, toi non plus, on risque de partir une autre engueulade qui pourrait nous brouiller pour des mois, et moi, je ne veux pas te perdre comme ami, et je suppose que toi non plus, non ?
Lupien eut une grimace de dépit :
 Bon… Puisque tu ne veux pas me livrer le fond de ta pensée, je vais te livrer le fond de la mienne, ça compensera un peu. Tu te désoles de me voir pratiquer le fameux « chacun pour soi, au diable les autres ». Pas très ragoûtant, hein ? Eh bien, ouvre-toi les yeux, Charlie, c'est ce que tout le monde fait sans oser le dire. Seules exceptions : les niaiseux, et deux ou trois saints, que personne n'a jamais rencontrés, d'ailleurs. Ah oui, j'oubliais l'exemple classique des parents quand il s'agit de leurs enfants. Facile à expliquer, ça : c'est l'instinct de reproduction qui les pousse, ou plutôt celui de la perpétuation de l'espèce. Les vaches en font autant pour leurs veaux. Et malgré l'instinct en question, les journaux sont remplis chaque jour de drames de famille assez horribles, merci, tandis que la DPJ ne fournit pas à ramasser les enfants abîmés. Tu me reproches en fait de vouloir m'adapter à la vie. Voilà. Eh bien, moi, je te donne un conseil d'ami : imite-moi donc un peu, bonhomme, tu t'en trouveras mieux.
Et, souriant, il se mit à fixer son verre, une lueur de satisfaction dans son regard embrumé.
Charlie éclata de rire :
 Alors si, moi, je suis un confesseur, toi, t'es devenu prédicateur, mais d'une drôle de sorte, toton de tôle !
Dix minutes plus tard, deux ronflements s'élevaient dans l'appartement, l'un en provenance du salon, où Jérôme cuvait laborieusement son vin, étendu sur un canapé, l'autre de la chambre à coucher, où d'étranges cauchemars agitaient Charlie.

Les deux amis furent plusieurs jours sans se voir ni se parler.

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