Les enfants de Soundiata et de Pokou
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Les enfants de Soundiata et de Pokou

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Description

Le pays éburnéen vit la période la plus incertaine de son histoire. A peine installé au pouvoir, l'héritier politique du Père de l'indépendance a mis en oeuvre l'"éburnité", nationalisme culturel conduisant à des mesures discrimatoires sur la scène socio-politique.
A travers ce roman, l'auteur nous fait côtoyer, voire toucher certains problèmes du quotidien communs à tant de sociétés africaines aujourd'hui, dénonçant la mauvaise gouvernance, le gaspillage des ressources du pays, le népotisme, le tribalisme, la guerre, les emprisonnements arbitraires etc.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2007
Nombre de lectures 218
EAN13 9782296631366
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0082€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LES ENFANTS

DE SOUNDIATA ET POKOU
© L’H ARMATTAN, 2007
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

L’H ARMATTAN, I TALIA s.r.l.
Via Degli Artisti 15 ; 10124 Torino
L’H ARMATTAN H ONGRIE
Könyvesbolt ; Kossuth L. u. 14-16 ; 1053 Budapest
L’H ARMATTAN B URKINA F ASO
1200 logements villa 96 ; 12B2260 ; Ouagadougou 12
E SPACE L’H ARMATTAN K INSHASA
Faculté des Sciences Sociales, Politiques et Administratives
BP243, KIN XI ; Université de Kinshasa – RDC
L’H ARMATTAN G UINEE
Almamya rue KA028
En face du restaurant Le cèdre
OKB Agency
Conakry – Rép. de Guinée
BP 3470

http://www. librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-02501-1
EAN : 9782296025011

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
Diaby Salif


LES ENFANTS

DE SOUNDIATA ET DE POKOU


roman


L’Harmattan
A Jean Hélène de Rfi
A toutes les victimes
de la haine
INTRODUCTION
Kélétigui Sanogo appartient, à travers sa mère, à une famille de propriétaires terriens qui a donné son nom à la ville de Tiézankro, au cœur du pays éburnéen. Très jeune, il est animé par une farouche volonté de réussir. A l’approche de la quarantaine, il est à la tête de l’une des plus grandes fortunes de la zone forestière.
Chez les Sanogo, on milite de père en fils dans les rangs du Rassemblement du Peuple Eburnéen. Seulement, les temps ont changé. La réinstallation du multipartisme contraint l’ancien parti unique à la cohabitation avec une centaine de formations politiques.
Entre temps, l’héritier constitutionnel du père de l’indépendance crée un concept politique, l’éburnité, lequel se nourrit de tribalisme, de xénophobie et d’exclusion. Lorsqu’il apparaît qu’un candidat à la Présidence de la République est capable de battre le professeur Hermann Broh, successeur du Père de la Nation, le clan de l’éburnité au sein du RPE mène des manœuvres pour le disqualifier. Ce candidat auquel le clan attribue une origine étrangère est dans l’incapacité constitutionnelle de briguer la Présidence de la République Eburnine de Biélérazi compte tenu de la loi sur l’éligibilité. Telle est la situation dans laquelle se trouve Noah Diawara, ancien ministre de l’Economie et des Finances du Père Fondateur.
C’est un procédé que désapprouve Kélétigui Sanogo. Le notable de Tézankro, membre du bureau politique du RPE quitte ce parti pour soutenir le combat de l’opposition contre l’éburnité. Ses compagnons d’hier ne le lui pardonnent pas. Ils lui trouvent une origine étrangère. Il est arrêté et jeté en prison. Tiézankro est secouée par cet événement.
La République Eburnine de Biélérazi est le théâtre d’une chasse aux sorcières. La suspicion s’installe entre les Biéléraziens. Le pays bascule dans la guerre. C’est le temps des escadrons de la mort et des charniers.
I
L’horloge indique cinq heures. La ville reste pourtant muette. Seul le chant du coq fend de temps en temps le silence. En dehors de cela, rien d’autre. Les rues sont désertes. Y a-t-il des fidèles à vouloir prendre le risque d’aller narguer, sous le couvre-feu, au nom de la foi, du sens de l’absolu de Dieu, les hommes en armes postés aux principaux carrefours de Tiézankro ? S’il s’agit de mourir en martyr, la ville avait déjà accompli sa part de sacrifice. La chasse aux assaillants, décrétée par les autorités locales, avait coûté la vie à quelques jeunes arrêtés abusivement, puis morts sous les sévices.
Une fois de plus, l’appel du muezzin ne prendra pas son envol au-dessus des quartiers. Il reste désespérément cloué au sol. Il en est ainsi depuis des mois. Certes, les fidèles d’Allah ne sont pas les seuls à subir ces contraintes en fonction desquelles les églises et les temples ont réaménagé leurs heures de culte.
Kélétigui Sanogo se tient debout dans un coin de son salon. Tourné vers l’orient, il multiplie les prosternations devant Allah. Il est rattrapé par les soucis quotidiens avant même d’avoir quitté le tapis. Consécutive à un coup d’Etat militaire avorté, la crise politique que subit le pays parasite les affaires. La cartoucherie de Kélétigui Sanogo est fermée à la suite d’un ordre donné par le préfet du département quand sa boulangerie accumule les pertes. Sont également pour lui une source d’inquiétude son dépôt de pharmacie, sa librairie, sa station d’essence, sa société de transport et surtout ses plantations désertées par la main d’œuvre d’origine étrangère de plus en plus victime d’agressions xénophobes.
Les habitants de Tiézankro se sont davantage appauvris en ces jours d’incertitude. Ils en sont réduits à recourir à certaines astuces pour pouvoir satisfaire leurs besoins alimentaires. Par exemple, ils échangent volontiers le peu de cacao et de café récolté contre le riz, l’huile et le sucre.
De toute évidence, ce troc profite surtout aux commerçants libano-syriens installés depuis des générations à Tiézankro. Ceux-ci sont détenteurs du monopole s’agissant de la distribution des denrées de base. Il leur est attribué d’être habiles dans le maniement des dessous de table, pratique honteuse devant laquelle les fonctionnaires de Lagoonville aux salaires dérisoires sont si vulnérables.
"C’est l’arme qu’ont utilisée les familles Toufic, Jaber et Assef", jure-t-on à Tiézankro, "pour écarter les concurrents locaux du commerce juteux des produits alimentaires de base".
Redoutables Libano-Syriens qui attisent la frustration de la population toujours pauvre autour d’eux. Ils possèdent de belles résidences. Leurs magasins sont parmi les plus grands et leurs camions parmi les plus gros de la région.
Alors que le soleil peine à dissiper l’épaisse brume dans laquelle la ville s’est drapée, quelques tracteurs roulent en direction des exploitations agricoles encore entretenues autour de la cité.
Ce matin-là, Kélétigui déploie un ensemble bazin bleu clair imprégné de la luminosité de l’amidon et surmonté, à la hauteur de la poitrine, par une somptueuse broderie dorée. Il exhibe une toque blanche et de splendides babouches marocaines. Il s’installe sur un canapé au bout d’un hangar construit devant sa villa. Derrière une cloison de bois, des individus occupent une rangée de chaises. Ce sont en majorité des chefs de famille, une charge difficile à porter en ces temps de crise. Aussi, ont-ils laissé leur orgueil chez eux pour venir frapper à la porte de Kélétigui Sanogo. Car chacun sait dans la cité que cet homme est une exception. Même si les affaires ne marchent pas, il reste sensible à la souffrance des gens. Pendant qu’ils l’attendaient, sa maison les faisait rêver. Avant qu’il ne la bâtisse, l’idée était répandue à Tiézankro que l’automobile, mieux qu’un simple outil, était un attribut de la réussite sociale. De telle sorte que les gros planteurs, tout en continuant à dormir dans une obscure "deux chambres-salon" de la cour familiale, reculaient rarement devant l’acquisition coûteuse d’un véhicule bâché ou d’une berline lorsque venait à remonter le cours du cacao et du café.
Kélétigui quant à lui a ajouté à la voiture le confort d’une maison. A présent, sa demeure suscite les commentaires les plus élogieux au marché et à la gare routière du chef-lieu départemental. Certains affirment qu’elle offre un plus grand nombre de chambres que la résidence du préfet de Tiézankro.
Selon ces mêmes personnes, le sol carrelé brille avec un tel éclat chez Kélétigui qu’il rappelle les reflets de la rivière sous un soleil de saison sèche. Les uns et les autres pensent que l’exemple de cet homme va faire tâche d’huile en raison de l’émulation qu’entretiennent les grandes familles de Tiézankro. Encore une dizaine ou une quinzaine de villas comme celle-ci et la population verra la cité s’embellir d’un quartier à l’autre de joyaux de l’immobilier.
C’est l’heure des audiences. Un vieil habitant du nord de la ville rejoint son hôte de l’autre côté de la cloison. Il lui raconte que le plus jeune de ses enfants tousse sans arrêt. Il lui a administré des remèdes à base de racines et d’écorces qu’il a l’habitude d’utiliser. Grâce à ce traitement, il s’est débarrassé par le passé de ses toux les plus tenaces. Or, cette fois la moindre amélioration quant à l’état de l’enfant ne s’est manifestée. Très inquiet, il l’a conduit à l’hôpital.
Le docteur veut bien s’occuper du garçon à condition que les frais de consultation soient payés d’abord.
Une infirmière lui a jeté ces mots à la figure. "Où trouver cinq mille francs ? ", se lamente le vieux. "Cela fait longtemps que je n’ai pas senti les caresses d’un billet de cinq mille francs entre mes doigts. Faut-il à mon âge me transformer en coupeur de routes ? "
Le vieux ne va pas plus loin. L’homme au bazin se montre pensif un instant. Puis il prend sa sacoche, l’ouvre promptement, en sort quelques billets de banque qu’il tend à son humble visiteur.
Voilà ! Conduis vite l’enfant à l’hôpital. Si on te donne une ordonnance, apporte-la moi.
Le vieux se penche pour recevoir l’argent, le porte à son front, puis le glisse dans son bonnet qu’il remet sur sa tête. Il a rarement vu tant de générosité dans cette vie de pauvre qu’est la sienne. En un seul geste de son bienfaiteur, il dispose non seulement de moyens pour faire soigner son enfant, mais aussi pour manger à sa faim pendant des semaines : "Al hamdou lillahi", dit-il. "Kélétigui initché, inibaradji.."
Mais au moment de partir, le vieux demande à partager quelques minutes supplémentaires avec son bienfaiteur. L’hôte, quoique agacé, accède à ce souhait. Le vieux se remet à parler :
Le seul don que j’ai reçu d’Allah, c’est de pouvoir interpréter certains signes. Mais il ne faut pas me prendre pour un charlatan. Moi charlatan ? Jamais ! Je ne l’accepte pas ! Je préfère mourir de faim.
Si je suis pauvre, ce n’est pas parce que je ne me suis pas battu. Je suis parti de Ségou il y a longtemps. J’ai tout essayé. En vain ! J’ai été chercheur d’or à Diarabana, manœuvre agricole dans les plantations du Sud, trafiquant de cigarettes. Chaque fois que je croyais être près du but, je me retrouvais plus pauvre. Soit parce que mes partenaires dans les mines avaient disparu avec les pépites en me laissant avec des dettes. Soit parce que les chefs manœuvres des plantations manquaient d’honnêteté. Soit parce que j’avais abandonné les marchandises de la contrebande sur une piste où les douaniers attendaient le meilleur moment pour m’arrêter.
Quel âge lui donner ? Kélétigui se le demande. Il répand une odeur de transpiration difficile à supporter. L’hôte ne laisse rien paraître. Sa porte est ouverte à tout le monde, à ce vieux bouc qui se raconte.
J’ai mené une vie pleine de dangers. J’ai vu des gens gagner beaucoup d’argent dans les mines et dans la contrebande. J’en ai vu mourir aussi : piqûre de scorpion, morsure de serpent, effondrement de terrain. Je suis toujours en vie auprès de mes enfants. J’en remercie Allah qui m’apporte aujourd’hui l’aide de l’un de ses bons serviteurs.
La maladie de l’enfant a sans doute précipité ma visite chez toi Kélétigui, mais tu peux me croire, je serais venu, même s’il n’y avait pas eu cette contrainte.
Le vieux reprend son souffle.
Alors, écoute-moi bien, dit-il à son hôte. Un complot se profile à l’horizon. J’ai fait un rêve. Tu étais au milieu d’une foule. D’un côté on se moquait de toi, on voulait te voir en prison. De l’autre, on te lavait de tout soupçon et on te demandait de ne pas céder devant les intrigues. A la fin de l’épreuve tu as regagné ton domicile accompagné par la louange de tes partisans.
Lorsque ceux-ci se sont dispersés, tes adversaires ont tenté de te lyncher à ton domicile. Tu comprends ? Ils disent des choses monstrueuses sur l’origine de ta fortune.
Oui. Cela m’a déjà été rapporté.
Ta richesse est au centre de leurs interrogations. Certains établissent un lien entre cette fortune qui ne cesse de grossir et les disparitions d’enfants dans la ville. En ce qui me concerne, quand je te regarde, je ne vois pas l’homme capable de faire enlever l’enfant d’autrui. Tu es en train avec l’aide d’Allah, de sauver le mien. Que puis-je ajouter à cela ? Les actes de générosité que tu ne cesses de poser constituent ta meilleure protection contre l’adversité.
Le vieux marche maintenant vers le portail en formulant mainte bénédiction en faveur de Kélétigui Sanogo. C’est la troisième fois qu’on parle à celui-ci d’un complot en gestation. Qui sont ceux qui veulent l’attaquer et pour quelles raisons ? En attendant d’avoir une réponse à ces interrogations, il lui faut revenir aux préoccupations du jour. Ainsi, Kélétigui regarde-t-il à partir de la porte de la cloison et interroge : "A qui le tour ? " Ce qui provoque un petit mouvement sur les chaises. En ce moment-là, son regard rencontre celui d’un barbu portant une saharienne coupée dans un wax multicolore.
"Je n’ai pas l’habitude de vous voir, vous", s’adresse-t-il à l’homme au milieu de visages angoissés.
Un quidam se lève subitement pour spéculer autour de l’homme en question :
Excuse-moi, Papa Sanogo. C’est au sujet du barbu. Si je ne me trompe pas, c’est Monsieur Ferdinand Tongbé que je vois devant Papa Sanogo.
Vraiment, qu’est-ce que le "en haut de en haut là" est venu faire ici parmi nous les "en bas de en bas" ? J’ai hésité à cause de sa barbe. Mais je le reconnais. C’est le premier responsable à Drongouineu du Programme d’Action pour le Changement. Je vous présente mon ancien patron.
Tous les regards sont en ce moment-là braqués sur le barbu avec qui le quidam entend manifestement régler de vieux comptes.
J’ai travaillé pendant deux ans dans sa plantation sans salaire. "Va te plaindre où tu veux !". C’est tout ce qu’il a trouvé à me dire à la fin de mon contrat : "Vous les étrangers, vous croyez que sans vous, nos plantations ne seront pas entretenues… Ce qui fait mal, c’est qu’avant qu’on n’ouvre les yeux, vous avez enceinté les filles du village, dans le but de devenir les propriétaires de nos plantations. Pendan ce temps nos garçons sont en train de chercher du travail dans les bureaux et usines de Lagoonville".
L’effet de surprise passé, Kélétigui s’est emporté contre l’impertinent :
"Sors de ma cour ! Qui t’a conduit chez moi ? Je ne veux plus voir ce garçon mal élevé", tonne Kélétigui. "Tu te permets de manquer de respect à mon étranger ! Tu ne sais pas que c’est Allah qui envoie l’étranger ? Qu’est ce que vous attendez pour me chasser le voyou là ? Si tu as besoin d’argent pour te droguer, alors tu t’es trompé de porte, parce que l’argent de Kélétigui ne va pas avec la drogue".
L’auteur de l’incident tente péniblement de réparer les dégâts :
Pardonne-moi Papa Sanogo. Je n’ai jamais eu l’intention de me moquer de toi. Ce que je voulais te dire, c’est que Monsieur Tongbé et moi, nous nous connaissons. Ça ne s’est pas bien passé entre nous. Si tu me chasses, chez qui je vais partir. J’ai reçu une lettre. On me demande de rentrer au village alors que je n’ai encore rien gagné. Qui je vais aller regarder au village ? Quelle femme va accepter un homme revenu les mains vides ? Je le reconnais. J’ai manqué de respect à Monsieur Tongbé. Je lui présente mes excuses.
Le quidam n’a pas tardé à se courber. Cela n’apaise pas pour autant Kélétigui. Il prend à témoins les domestiques accourus.
Je vous le demande : depuis que vous travaillez chez moi est-ce que vous m’avez vu me fâcher contre quelqu’un ?
Non Papa Sanogo !
Est-ce que vous m’avez vu en train de ridiculiser un individu ?
Non Papa Sanogo ! Tu respectes tout le monde, les vieux comme les jeunes. Tu n’as diminué personne devant nous.
Kélétigui fait des va et vient. Il finit par regagner le divan. D’aucuns supposent que sa colère est tombée. Il n’en est rien.
Apportez-moi mon fouet ! Crie-t-il en s’arrachant du divan.
Les visiteurs s’interposent aussitôt.
Ne fais pas ça Papa Sanogo ! Ne te salis pas les mains. Confie-nous ce va-nu-pieds. Si tu le frappes, ils vont gâter ton nom. Nous, on ne veut pas entendre les gens dire que tu traites en esclave l’enfant d’autrui venu te demander de l’aide.
Entre temps, le chauffeur de Kélétigui surnommé Le Long par les habitants de Tiézankro, à cause de sa taille de cocotier, a attrapé vigoureusement le jeune homme par le bras. Avec la rapidité d’un turbo, il l’a traîné hors de la cour.
Les visiteurs, paraissent plus fâchés que leur hôte. Ils maudissent l’incident et l’auteur de l’incident. "Il faut être un démon", selon eux, "pour faire perdre à Kélétigui son sang froid légendaire".
Aussi, les "malobali", "maalangolondé", "wourou fato" et autres invectives, fusent-ils. Le doyen des quémandeurs est un vendeur de friperie réduit à l’inactivité à cause de difficultés de livraison dues à la guerre. Ce curieux personnage présente le visage abîmé d’un ancien boxeur. Toute la ville l’appelle’‘ Tonton Veste’‘ à cause de ses nombreux costumes. Chaque fois qu’un ballot lui est livré, il l’ouvre, choisit quelques vestes et cravates pour lui-même conformément au dicton selon lequel on n’est mieux servi que par soi-même.
Tonton Veste fulmine contre le jeune homme : "Je dis : c’est un bilakoro incapable, rien qu’à le voir, de louer un rentrer-coucher. Avec ça, il se permet de venir concurrencer les chefs de famille chez Kélétigui. Ah ! Non ! Je ne l’accepte pas. Le jeune qui veut nous imposer la voyoucratie, il va nous connaître. "
A présent, chacun redoute que l’homme au bazin trouve dans cet incident un prétexte pour interrompre les audiences du jour. Malheureusement pour eux, la décision prise par l’hôte justifie leurs appréhensions. Il leur demande de rentrer chez eux.
"A cause d’Allah, faites ce que je vous demande. Je compte vous recevoir un autre jour. Pour le moment, je vais m’occuper de mon étranger. Il a été bien inspiré en venant vers moi. Il est membre du Programme d’Action pour le Changement, parti de la démocratie, de l’unité et du développement. Et vous savez que j’appartiens au Rassemblement du Peuple Eburnéen. Cela ne doit pas nous empêcher, face aux épreuves, de nous donner la main. Comme le Père Fondateur s’est fatigué à nous l’enseigner, malgré nos choix politiques divergents, nous devons nous considérer comme étant les enfants d’une même famille."
II
Ils ne sont plus que deux sous le hangar, assis côte à côte sur le canapé. Kélétigui demande à Tongbé de faire comme si rien ne s’est passé. Exceptionnellement, il se met à parler de lui-même à l’étranger.
Moi, je ne fais que dépanner ceux qui sont dans le besoin. C’est ma manière à moi de remercier Allah qui m’a aidé à franchir de nombreux obstacles. Il y a longtemps, très longtemps, j’allais de village en village pour vendre les pagnes que je recevais de commerçants sarakolés.
A cette époque-là, Kélétigui ignorait ce que signifiait avoir peur. Le pays éburnéen, c’était la forêt noire à travers laquelle serpentaient des pistes souvent barrées par des troupeaux d’éléphants.
L’intrépide jeune colporteur de l’époque a acheté une bicyclette qu’il a vite transformée en un étal roulant. Puis Kélétigui bénéficiera de l’aide déterminante de son oncle maternel.
C’était un planteur de cacao. Il m’observait. Il m’a dit un jour que je l’avais séduit à travers l’enthousiasme que je mettais dans ce que je faisais. Il a tenu à récompenser mon courage. Il m’a aidé à acheter un taxi-brousse, puis un deuxième. J’ai payé mes traites de manière à obtenir la confiance des concessionnaires d’automobile de Lagoonville. Ils m’ont fait des conditions favorables. Au bout de dix ans, je suis devenu le transporteur le plus important de la région. Alors j’ai diversifié mes activités. J’ai acheté un terrain à Lagoonville sur lequel j’ai bâti un immeuble, petit à petit.
Permettez-moi de vous poser une question.
Laquelle ? Ne vous gênez pas !
Comment avez-vous fait pour avoir un tel niveau de culture, ce degré de compétence dans la gestion de vos affaires ?
Quand mes activités ont commencé à prospérer, j’ai pris conscience qu’il me fallait améliorer mon niveau d’instruction. Autour de moi je voyais les gens se moquer de certains riches parce que ceux-ci manquaient d’instruction. Dès qu’ils ouvraient la bouche, ils provoquaient un sourire ironique chez ceux qui ne pouvaient même pas venir à leur cheville dans la gestion des affaires.
Il était important pour Kélétigui de discuter d’égal à égal avec son partenaire qu’il soit Biélérazien, Européen, Américain ou Asiatique, d’aborder sans complexe tous les sujets.
Il reprend son récit :
J’avais abandonné les bancs sous la pression de la vie. C’était un lourd handicap à combler. Je suis de ce fait un produit des cours à domicile. Les professeurs du collège moderne de Tiézankro se relayaient chez moi, tantôt le matin, tantôt l’après midi. Ils m’ont conduit avec succès à l’examen du BEPC. J’ai le niveau de la classe de terminale. Je ne renonce à aucun sacrifice pour que mes enfants aillent le plus loin possible dans leurs études.
Concernant la rigueur qu’on me prête dans la gestion de mes affaires, je n’ai aucun mérite. Ce sont des dispositions innées.
Qu’est ce qui vous motive à accorder ces audiences ?
Vous avez vu le vieux n’est ce pas ? A quoi sert-il d’avoir de l’argent si on n’accepte pas d’aider ceux qui en ont besoin ? J’avoue cependant qu’il n’est pas aisé de s’occuper des démunis. Certains viennent solliciter ton aide. Quand on leur dit que tu dors, ils osent demander aux domestiques de te réveiller : "Dites lui que son grand frère est arrivé".
Souvent, ils justifient leur présence en t’apprenant qu’une famille endettée est en train de vendre une automobile, une cour ou une plantation à vil prix. Est-ce que Kélétigui leur a dit vouloir augmenter sa fortune en profitant des problèmes des gens ? D’autres veulent te donner des tuyaux pour accroître ta fortune. Les audiences connaissent parfois des incidents comme celui que nous avons vécu ce matin.
Oubliez ce que le jeune homme a dit à la sauvette. Vous n’avez rien à voir avec les demandeurs nerveux qu’il m’arrive de mettre à la porte. Maintenant, je vais vous écouter. Qu’est-ce qui vous conduit à Tiézankro ?
Tongbé tarde à trouver une formule de gratitude digne de son hôte. Il se hasarde tout de même à parler :
Malgré l’incident, votre hospitalité a un goût de miel. Ce que le jeune homme s’est abstenu de dire, c’est qu’il a participé au vol d’une importante quantité de café dans ma plantation. Il a échappé aux gendarmes allés l’arrêter. Je ne pensais même plus à lui. Ce sont les sages qui disent que seules les montagnes ne se rencontrent pas.
Laissons ce garçon mal élevé ! Surtout qu’il ne s’amuse pas à remettre les pieds ici.
Pourquoi je suis ce matin à Tiézankro ? Je revenais de ma plantation il y a quelques jours lorsque les Zinzins et les Bahèfouès, entrés en rébellion selon eux pour avoir été démobilisés abusivement, ont lancé une offensive contre Drongouineu. Ils étaient partout. Je leur ai échappé de justesse en abandonnant ma voiture pour me cacher dans la brousse. Puis j’ai marché toute une nuit avant d’atteindre un village. Un acheteur de produits, de passage en ce lieu, m’a pris à bord de sa camionnette pour me déposer à Tiézankro. J’ai entendu parler de Monsieur Kélétigui Sanogo. Voilà !
Je pense à votre famille. Rien ne lui est-il arrivé ?
N’ayez aucune crainte à ce sujet. Drongouineu a été évacuée par une grande partie de ses habitants. Et moi, devant la progression des assaillants, j’avais fait partir mes proches à Lagoonville. A cause de ses activités, c’est là-bas que réside ma femme Emilienne.
Que comptez-vous faire maintenant ?
Me rendre à Lagoonville afin d’informer la direction de mon parti du désarroi de la population à laquelle il convient de faire livrer des vivres et des médicaments.
Vous tombez bien. La liaison Tiézankro-Lagoonville est assurée par ma société de transport. (Kélétigui jette un coup d’œil sur sa montre). Le départ du jour a lieu dans une heure. Il y avait trois voyages vers la capitale. Aujourd’hui, il n’y en a plus qu’un seul. Les voyages de nuit ont été supprimés en raison du couvre-feu.
Les transporteurs portent un autre fardeau que sont les jeunes désœuvrés des villages. Ceux-ci ont trouvé à s’occuper en érigeant des barrages dans le but, soutiennent-ils, de freiner la progression des assaillants. Ils sont armés de machettes, de fusils et de gourdins. Les passagers de nationalité étrangère souffrent avec eux. On les traite de rebelles lors de la fouille des véhicules. Parfois ils en sont descendus pour être soumis devant les villageois à un traitement humiliant. Ces barrages d’auto-défense sont des lieux de racket et aussi de vols : vols d’argent et de bagages commis par les jeunes. Les commerçants attendent des jours favorables pour se remettre à voyager.
Les syndicats des transporteurs ont parlé de ce problème aux autorités locales. Elles déclarent avoir d’autres priorités que le problème des barrages. Elles ne disposent d’aucun moyen de contrôle alors que des dizaines de villages dans la région sont desservis par les transporteurs.
Une fois de plus, Kélétigui prend sa sacoche. Il en extrait des billets de banque qu’il remet à Tongbé.
Cet argent est une petite contribution que j’apporte à ceux qui n’ont pas pu fuir la ville de Drongouineu.
J’imagine leurs difficiles conditions de vie en ces jours de guerre. C’est un premier pas que d’autres pas vont suivre, inch Allah.
Ferdinand Tongbé prend congé de son hôte. Il lui a été donné de rencontrer des hommes et des femmes de qualité. Kélétigui, quant à lui, a la particularité d’enseigner, à travers ses actes, l’humilité et le partage.
Ma ville compte aussi ses grands acheteurs de produits, ses planteurs et ses transporteurs. Je les connais tous de très près. Si tous réunis, ils pouvaient offrir le tiers de la charité de Kélétigui, le sort des démunis de Drongouineu serait considérablement amélioré. Je serai ravi de vous recevoir à Drongouineu, une fois la paix revenue.
III
Les mois s’égrènent péniblement. Le pays éburnéen s’enlise dans la crise. Les milices tribales naissent ici et là.

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