Les Esseulées
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Description

" Une grande partie des mâles avait trépassé, en dépit des précautions prises par l'ensemble des grands-mères, des tantes, des mères, des belles-mères, des servantes, des cousines et des soeurs. Ainsi était-il rappelé à ces Bédouins que leur Dieu était maître de tout et qu'il n'était pas bon de Le provoquer ! On accepta Sa volonté: le nombre des Esseulées dépassa toute prévision et, très vite, elles dominèrent la vie du campement (...)". Dans ces chroniques du Trarza, l'auteur nous livre un témoignage passionné sur la vie bédouine et ses mystères.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mars 2010
Nombre de lectures 187
EAN13 9782296696501
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0070€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Les Esseulées
Aichetou


Les Esseulées


Chroniques du Trarza


L’Harmattan
© L’HARMATTAN, 2010
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-11486-9
EAN : 9782296114869

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
Préface
C’ est avec étonnement, gratitude et fierté que j’accepte d’écrire pour Les Esseulées cette modeste préface. Plaisir d’avoir retrouvé Aichetou, une de mes élèves du Collège de Jeunes filles, toutes brillantes, après tant d’années, où elle n’a cessé d’étudier l’âme, les sentiments et la mutation de la femme, particulièrement de la femme mauritanienne.
Gratitude qu’elle ait songé pour cette entrée en matière à son professeur de ce Collège de « la capitale des sables », Collège ayant une telle importance pour les jeunes filles prisonnières de l’évolution de la femme et qui découvraient aux contacts d’autres civilisations d’autres modes de vie, d’autres méthodes de travail, leur potentiel dans le domaine intellectuel et culturel, dans le respect toutefois de leurs croyances religieuses et des coutumes de leurs tribus. Fierté qu’Aichetou ait choisi pour son œuvre littéraire la langue française qu’elle a toujours aimée depuis son très jeune âge, la privilégiant à la langue arabe maîtrisée si bien au Collège. C’est peut-être ce bilinguisme qui lui permet à ses descriptions une telle intensité presque magique et à ses sentiments personnels de planer au-dessus de situations souvent amusantes à rocambolesques.
Aichetou s’est certes éloignées de ces « Esseulées » mais elle ne les a ni abandonnées ni reniées et à travers toutes les lignes émanent envers elles de la sympathie, de la compréhension sans toutefois qu’elle avoue un certain regret de ne pas avoir suivi leur destin.
La société mauritanienne s’ouvrant à toutes les modes de communication mondiaux comptera-t-elle encore longtemps des qui « Esseulées » qui accepteront de vivre protégées certes, mais à l’écart du monde d’aujourd’hui ? Telle est la question. Aussi le récit le ton peut-il être considéré comme un témoignage impartial, vécu, passionnant, intéressant les générations futures, les ethnologues et les lecteurs curieux de découvrir une existence insolite, inhabituelle, parfois incompréhensible mais tellement réelle dans cette région enchanteresse, jadis.

Laroque, le 15 novembre 2009

Arlette CASES {1}
A Rosa Luxembourg et ses amis,

morts pour que les hommes soient moins crétins !
Avant-propos
T rop jeune quand j’ai quitté les Esseulées, les jeunes femmes de mon campement, je n’ai gardé de mon passé, à leurs côtés, que les plus beaux moments : ma mémoire, particulièrement sélective, s’est débarrassée, sans regret, de tout ce qui pouvait me faire mal, me permettant de survivre et d’écrire ce récit, après celui de Cette légendaire année verte {2} sur la vie de Rabia dont la trop dure réalité m’avait été dissimulée, comme pour m’en protéger.
D’ailleurs, j’ai choisi délibérément de laisser certains aspects de la vie de mes Bédouins, insupportables ou laids, à ceux qui ont envie de dénigrer la société bédouine de mon Trarza {3} qui n’intéresse plus que ma narratrice et moi : ils pourraient sans doute noircir des pages entières en ne s’attachant qu’à ses insuffisances, à la misère évidemment présente partout, à l’injustice intrinsèque à toute société de castes, aux maladies inévitables dans un univers sans médecin, à la mort, aux souillures et aux blessures d’une histoire humaine grevée par les rigueurs sahéliennes d’un milieu naturel extrême ou à la malhonnêteté même de ceux qui s’apprêtent à livrer leur vision noire de la société bédouine, pour parler d’eux, faute de pouvoir parler d’autre chose.
En réalité, je n’ai jamais eu l’intention d’épuiser le sujet, « vie des Bédouins », ni d’un point de vue littéraire, ni d’un point de vue sociologique ou ethnologique. Mon égoïsme a des limites. Je me suis lancée dans cette aventure littéraire francophone comme dans une catharsis vitale. Je n’ai jamais eu d’objectif précis au cours de ces ateliers d’écriture, et je n’ai surtout pas eu l’intention de faire le tour d’un sujet que je ne connais pas assez. J’ai utilisé la partie que j’ai vécue pour m’aider à me reconstruire après L’Impossible retour {4} : je n’ai jamais rien attendu de ma nouvelle mission, d’« écrivaine prolétaire », faute de m’être intégrée assez pour devenir une républicaine paupérisée, ou une rêveuse fuguant un moment, pour mon bon plaisir, dans l’Antiquité romaine.
Le campement de ma Grand-mère est suffisamment présent en moi (sa fin se confondant, dans mon esprit, avec la mort de mon aïeule et mon départ) pour poursuivre cette aventure encore quelques années : mon imagination devient fertile chaque fois que je revois les quelques tentes modestes qui le composaient. D’ailleurs, j’avoue que je n’ai jamais connu que le campement de ma Grand-mère dont j’ai décrit, sans exagération, la vie, tenant à rester objective quand il s’agissait de notre vieille servante, ma protectrice. Et je suis sûre, dans le fond de moi-même, que je suis restée fidèle à ce que j’ai vécu avec elle : à moins qu’elle n’ait décidé volontairement de m’éviter sa détresse pour m’en protéger ?
Je n’ai rien à dissimuler ; je n’ai pas honte de mon passé : fille d’une famille zouaya relevant d’une des tribus les plus nobles, au sens antique du terme, les plus lettrées, celle qui marqua aussi le plus l’histoire de son Trarza, voire du pays de sable dans son ensemble, avant que victoire du capitalisme mondial oblige, l’Histoire n’en hisse, à la tête de l’Etat bédouin d’autres plus entreprenants. Ma vie dans notre campement je l’ai totalement décrite, celle de la capitale de sable que j’ai connue aussi, mais il faut reconnaître que j’ai eu la chance de la quitter très vite.
Je prétends faire partie d’une génération originale, selon les critères des valeurs gauloises que j’ai recherchées et intégrées à ma façon : rien de plus beau que l’engagement militant des collégiennes n’a marqué l’histoire de cette société que je devais quitter au moment où le crétinisme – le nationalisme sauvage – commençait à la dévaster, la livrant à des hyènes, balayant la francophonie, retrouvée nécessairement comme bouclier face aux individus sans scrupules, aux chefs du pétrole et autres soudards et ignorants.
Il est vrai que la vie que j’ai eu à décrire était limitée à l’école coranique, pilier de toute vie dans le désert. J’ai eu cependant la chance d’avoir été une des premières élèves de la première école française sous la tente, dans mon campement.
Lors de L’Impossible retour, j’eus la confirmation que ma Grand-mère était unique en son genre : je devais m’en rendre compte quand je fus conduite à rendre visite aux femmes de ma belle-mère, une autre Grande Bédouine, la mère d’Akbar {5} , (mon quatrième mari en vue de l’improbable retour), très respectable, elle aussi, et de la même tribu que mon aïeule. Mais comment la sagesse de ces femmes ne l’avaient-elles pas soustraites à la décadente capitale de sable ? Et qu’auraient fait ma Grand-mère et mes tantes à leur place ? Peut-être, d’ailleurs, que l’ancrage des femmes de la Grande Bédouine dans leur nouveau monde n’était qu’une apparence : l’amour qu’elles vouaient toutes à Akbar, leur politesse – n’étais-je pas issue d’une tribu pair de la sienne ? – les devoirs de grandes dames d’une très noble tribu les obligèrent à rencontrer la nouvelle bru, moi. En étais-je vraiment une ? J’aurais tant voulu les retrouver dans leur campement au cœur de leur Inchiri {6} natal.
Ma Grand -mère, elle, ne recevait pas ses brus. Je ne l’ai vue recevoir d’ailleurs personne, excepté le puisatier et sa vieille compagne, Rabia, sa fidèle servante. Ai-je donné à mon aïeule un rôle trop important dans mes récits parfois médiocres et souvent indignes d’elle ? Mes souvenirs m’y ont obligée : je n’ai pu me remémorer ce campement sans elle, je n’ai pu la voir occupant une autre place dans ces modestes histoires. Elle était réellement l’âme de son petit monde.
Rabia, de son vrai nom Talya Mint M’Barek Ould Beilil, était bien entendu ma reine et l’esclave de ma famille maternelle. Mais le souvenir de cette courageuse femme est fortement lié à sa place dans ma propre vie : je lui dois tout. Etait-ce pour cela qu’elle est devenue « la chef du campement » dans Cette légendaire année verte {7} ? Victime, comme les siens, des lois de la tradition et de son système de castes. Je déplore aujourd’hui de n’avoir pas été consciente de sa condition ; comment aurais-je pu l’être ? La société de castes était si naturelle dans cette antiquité bédouine. La douleur dans laquelle me plonge le drame qu’a été, sans doute, la vie de ma vieille nounou, me pousse à revisiter le Siècle des Lumières ou celui de Marx : Voltaire n’était pas antiesclavagiste – il n’a jamais vu un esclave. Marx n’était pas anticolonialiste : il n’a jamais vu de colonie. Je m’accroche encore, pour avoir un minimum de repères, aux grands principes que ces deux grands nous ont légués, à nous enfants de l’école publique. Je fus une fillette dans une société où chacun appartenait à une caste. C’était tout : « Dieu en avait décidé ainsi ». Sans avoir été jamais vraiment croyante, j’étais le produit de mon campement.

J’aurais pu forcer ma mémoire à se souvenir plus des vents de sable qui empêchaient toute vie normale, de l’esclavage – un des aspects qui me révolte le plus aujourd’hui en pensant à ce passé – et de ces enfants malades dont je fis partie, échappant miraculeusement à toutes les maladies infantiles qui avaient emporté tant de fillettes plus âgées ou plus jeunes ou tant de mes camarades. J’aurais bien entendu pu parler davantage du dénuement de notre campement. Pour autant, le drame de l’esclavage est le thème de deux de mes récits {8} et je n’ai peint qu’une réalité très nue : des dunes, des tentes noires, des nattes, des calebasses, des cheptels et ces esclaves qui s’affairaient toujours pour parer la rudesse d’un milieu extrême : decorum modeste dans des étendues désertiques et somptueuses de mon enfance.
J’ai présenté ma Grand-mère telle que je l’ai connue. J’ai présenté aussi une de mes nombreuses Maîtresses de Coran telle que je l’ai connue. J’ai peint des jeunes femmes : dans le campement, je ne me souviens pas avoir vraiment vu des mâles, à part des vieillards dont la mort ne voulait pas ou des puisatiers sur lesquels je me suis assez étendue, me semble-t-il : puits oblige.
Les femmes étaient en nombre important. Je me souviens d’un monde où partout, sous nos tentes, des femmes m’observaient, m’invitaient, me sermonnaient, ou au contraire me gâtaient, partageaient entre leurs enfants et moi le peu qu’elles avaient : du lait. Je jouais avec leurs fillettes. Y’avait-il des garçons de mon âge, dans notre campement ? J’ai pu aussi les oublier. Ces femmes étaient pieuses, ce qui n’empêchaient pas certaines d’être très espiègles. Toutes devaient passer par le cycle des Esseulées si elles n’étaient ni esclaves, ni znaguyat {9} , ni filles de griot {10} . À mon grand regret, je n’ai connu ces dernières beautés que trop tard dans la capitale de sable ; je le déplore : à leur caste, la société maure doit beaucoup. Elle doit tout.

Je souhaite du courage à ceux qui ont envie de plonger le lecteur dans les facettes noires de la société de mon enfance : je ne les ai jamais connues, leur accès m’était interdit et la rigueur de mon éducation m’en a protégée. Je n’ai pu avoir le temps de connaître vraiment la société citadine de Rihyan, la capitale de sable : j’ai vécu trois années seulement dans celle-ci, me limitant au Collège de jeunes filles et ses enseignants français, moment d’intense construction intellectuelle, ou aux épisodes « révolutionnaires » livrés dans L’Impossible retour. Quand cette cité naissante commençait à se détacher de son monde bédouin, j’ai réussi à fuir vers la Gaule.
Ici, dans le pays des Montagnards, je m’abandonne parfois trop facilement aux délices gaulois, mais je n’ai jamais passé une semaine sans habiter, pendant quelques heures, une des nombreuses bibliothèques qui m’entourent partout où je cherche à me fixer, après avoir passé une bonne partie de mon temps dans ses écoles ou dans ses universités, buvant le savoir de ses enseignants quand je le peux, les dévorant même si une opportunité se présente. Je continue d’ailleurs à hanter tous les lieux de l’Education nationale, chaque fois que la vie me le permet.


Paris, le 25 décembre 2007

Aichetou
Chapitre 1
P ouvais-je imaginer que ces beautés-là, les Esseulées, disparaîtraient si longtemps de ma vie ? Pratiquement trois décennies ! Quand je les ai revues, j’ai rougi, j’ai dû faire face à mes quarante ans qu’elles me rappelaient, j’ai réalisé que je ne retrouverai plus ce paradis perdu : mon enfance. Elles me saluèrent, me souhaitèrent la bienvenue ; elles retrouvèrent leur posture d’antan, un peu hautaine pour les non initieés, celle qui les avait distinguées jadis de leurs voisines : rien n’était plus important qu’elles, leur monde, leur mode, leurs amies, leur vie. Leur campement, Archan, n’était-il pas au cœur de l’univers ?

En les retrouvant, si loin de notre campement maure, enseveli depuis longtemps sous des dunes dans le Trarza natal, je n’en crus pas mes yeux ! Elles, les Esseulées ! Elles avaient été rassemblées sans doute pour l’interview organisée par l’Orpheline, la fille de feu notre maître de Coran, interview qui avait pour seul objectif de leur permettre de briller, se raconter, se libérant ainsi en se confiant à un magnétophone apporté par Christina, une amie de la Cité des femmes. Cette rencontre, un devoir comme tant d’autres, j’en avais un grand besoin et je l’ai recherchée avant toute autre : un des objectifs de L’ Impossible retour.
Oui ! C’étaient bien elles : ces anciennes jeunes épouses dont les maris disparaissaient si longtemps de nos tentes noires, parce qu’un homme ne devait pas rester dans un campement, parce qu’il devait être occupé, parce qu’il devait entretenir et protéger les siens. Invraisemblable ! Moi face à celles qui avaient si bien su animer la vie entre nos modestes dunes, la vie à Richyan !
Jadis, entre ces dunes, leur histoire n’avait-elle pas rythmé celle de nos tentes ? Leurs naissances, souvent non désirées, avaient marqué les légendaires années, presque vertes, années où il n’avait pas assez plu, mais suffisamment pour que l’on ne les confonde pas avec les années sèches. Au cours de l’une d’elle, la moitié des garçons décédèrent de déshydratation, tandis qu’elles échappaient aux sécheresses, se réfugiant plus tard dans l’école coranique, leur lieu naturel, où elles s’épanouissaient chez la Maîtresse de Coran, personnage particulièrement important dans la vie de chacune : ne les avait-elle pas conduites à un niveau de formation qui les rendaient épousables aux yeux des nôtres ? Des Bédouins démunis, mais suffisamment imbus d’eux-mêmes pour exiger que leurs filles assimilent leur culture dans l’institution prestigieuse de leur modeste communauté.
Si elles n’étaient pas à l’école coranique, elles étaient chez la gaveuse. Le gavage {11} de ces femmes avait bien sûr été un autre moment fort de la vie de Richyan : la Belle Affranchie, personnage omniprésent, s’en était chargée avec une efficacité à la mesure de la confiance que toutes les mères avaient en elle. N’était-elle pas la terreur et la salvatrice des Esseulées qui attirait leurs fiancés et organisait leurs mariages ?
Ces mariages, leurs accouchements, divorces ou décès avaient été aussi des péripéties importantes dans notre communauté : après la prière exigée par le Dieu d’Abraham pour célébrer toutes les circonstances, on se congratulait, on tremblait, on déplorait, on pleurait. C’était selon.
Leur vie permettait de dater de nombreux épisodes de l’histoire du campement : ne parle-t-on pas de l’année du mariage d’El Beidha, ou de l’année d’un divorce d’El Hartaniya ou de l’année de l’excision des Marieme, ou de l’année du gavage de toutes les filles ou celle du trépas prématuré d’une qui ne survécut pas à ses couches ? De fait, elles étaient l’âme de ce campement aujourd’hui ensablé. Elles y avaient imprimé leur marque. Ces créatures auraient sans doute été brillantes si le destin le leur avait permis. Elles n’en étaient pas moins fragiles et menacées, elles aussi, par la faucheuse, dans cet univers où tout est à la merci de la soif. Mais chacune devait d’abord, il est vrai, aider à la continuité du campement. Hors de question donc d’imaginer leur disparition, n’était celle, dramatiquement réelle, de la poétesse des sables, partie trop tôt et pour toujours.
D’ailleurs le souvenir de la poétesse domina la rencontre. Certes, ses amies de jadis connaissaient un sort étrange, loin de leurs dunes d’origine, qu’elles affrontaient avec courage, mais chacune voulait d’abord immortaliser la défunte, et en raconter l’histoire, avant d’aborder la sienne propre, pourtant si importante, elle aussi.

Je t’invite, lecteur, à écouter l’histoire de ces Esseulées telles que j’ai pu la revisiter. Il est vrai que je vais devoir l’imaginer en partie : ma mémoire a été altérée parce qu’une trop longue période nous a éloignées les unes des autres. Il faut dire aussi que j’étais presque enfant quand j’ai partagé leur vie. Pourtant notre passé commun est trop précieux pour rester enseveli dans un Trarza lointain.
A l’époque, j’étais alors à la merci de l’Orpheline, de Salma, ma cousine et de mes camarades de jeux, les petites esclaves, Ouïcha, Soueïlma ou Mbeirka. Toutes me manipulaient, selon leurs caprices pour régler un compte avec une des aînées, en effrayer une autre, en discréditer une troisième : les relations entre les Esseulées et les petites filles que nous étions étaient particulièrement mouvantes.
Nos aînées avaient des avantages sur notre bande, mais Rabia, ma vieille nounou, esclave de mes aïeules, était toujours là pour me protéger contre tout et tous et notamment contre ces redoutables « vedettes ». Sa tente providentielle et inviolable m’accueillait quand je m’y réfugiais, laissant les autres face à ces héroïnes irritées, les rejoignant une fois la paix revenue.

Qui sont les Esseulées ? Quel est le cadre dans lequel elles rayonnaient jeunes ? Étaient-elles vraiment seules ? Comment s’était déroulée leur enfance ou comment passaient-elles leur temps sous les tentes ? Quels étaient leurs rapports avec les autres habitants de la communauté ? la Maîtresse de Coran, leurs mères, la Belle Affranchie, leurs belles-mères, leurs belles-sœurs, leurs sœurs, leurs servantes, leurs tantes, leurs cousines, leurs amies, leurs voisines et d’autres qui ne manqueront pas d’émerger sous l’œil attentif d’une narratrice – la Vierge des sables – dont l’imagination est vivace et la mémoire imprécise. N’attends pas d’elle, lecteur, qu’elle livre un récit linéaire et clair, une histoire ordinaire avec de « super héros », des belles, des gentilles, des méchantes et des happy ends : tu risques d’être déçu. À toi de fouiner et de trouver l’originalité de ce nouvel univers. Ne te décourage pas : cet incipit est le début du labyrinthe dans lequel je t’invite à te perdre. La chute, si l’on peut parler de chute, annoncera ton évasion.
Chapitre 2
Q uelle surprise ! Elles sont toutes là, les chapelets solidement tenus entre le pouce et l’index de la main droite, la main gauche occupée par les cure-dents qui leur donnent toujours l’air impertinent, alors qu’aujourd’hui ce sont des sages, elles qui se préparaient si peu à la sagesse, dans le campement. Le tableau est prêt pour une peintre digne de ce nom. Saurais-je être à la hauteur de cette œuvre ?

Est présente Ramla, la pieuse. Fille d’une étrangère, d’où cette timidité qui amenait souvent une de ses camarades à lui rappeler qu’elle n’était pas muette. Sont là, bien sûr, comme toujours, les Marieme, les aînées des familles. Le temps semble les avoir particulièrement mises à l’épreuve.
Peut-on voir un groupe des Marieme sans Khadi ? Celle-ci occupe sa place entre ses amies qui envisagent rarement un moment sans elle. C’est la fille de la plus grande famille de forgerons de notre tribu, pilier du campement, appelée longtemps « la beauté des beautés ».
Aucune Esseulée ne peut apprécier un après-midi sans El Hartaniya, la fille de la Belle Affranchie, assise au centre de l’assemblée – n’est-elle pas leur âme ? – les dominant totalement, forte d’une taille en imposant à toutes.

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