Les survivants de Sallimoc
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Les survivants de Sallimoc

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Description

Une volonté irrésistible pousse Fanny Poinsettia à débarquer à Sallimoc. Est-ce pour qu'elle comprenne le sens de l'horrible cauchemar qui la poursuit depuis l'enfance ? La jeune femme se lance alors dans une véritable quête à la recherche des mystères de ce village d'Ubracenitaq. Les paysages, les sculptures prennent des allures inquiétantes. Les habitants sont étranges. Une chose est sûre : un grand danger la menace.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mai 2010
Nombre de lectures 35
EAN13 9782336279480
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0160€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296118867
EAN : 9782296118867
Sommaire
Page de Copyright Dedicace Page de titre Epigraphe I II III IV V VI VII VIII IX X XI XII XIII XIV XV XVI XVII XVIII XIX XX XXI XXII XXIII XXIV XXV XXVI XXVII XXVIII XXIX XXX XXXI XXXII XXXIII XXXIV XXXV XXXVI XXXVII XXXVIII XXXIX XXXX XXXXI XXXXII XXXXIII XXXXIV XXXXV XXXXVI XXXXVII XXXXVIII XXXXIX L LI LII LIII LIV LV LVI LVII LVIII LIX LX LXI LXII LXIII LXIV LXV LXVI Écritures
À mon tortionnaire,
Les survivants de Sallimoc

Pascale Lora Schyns
« La mer est une pluie qui dort Aux quatre coins d’un rêve percutant le réel Jusqu’aux premières lueurs d’une joie Qui vibre comme un muscle Sur le visage de la folie »
(Pierre Schroven, in « États d’âme d’un feu »)
I
B leu marine. C’était la couleur que montrait le ciel du royaume d’Ubracenitaq le matin où le ferry qui transportait Fanny Poinsettia accosta le quai du port de Dertannas.
Jeune femme de bonne éducation, Fanny Poinsettia n’avait jusqu’alors jamais voyagé autrement que dans les nombreux livres que renfermait l’imposante bibliothèque de son père, héritage qui se transmettait depuis de nombreuses générations et qui s’étoffait d’année en année. Fanny Poinsettia regrettait bien souvent que son frère soit son aîné de deux ans. Il s’emparerait un jour par la fatalité de la naissance de ce précieux trésor qui avait bercé ses rêves de petite fille et allait bouleverser sa vie de femme.
II
Q uelque temps avant d’entreprendre ce voyage dont la destination allait étonner toute sa famille, Fanny Poinsettia s’était plongée pendant des heures et des heures dans la lecture de La grotte perdue dans les collines de Talarami , un ouvrage agrémenté de quelques mauvais clichés en noir et blanc sur lesquels on devinait des dessins d’une toute grande beauté. Comme le confirmait le texte attenant, il s’agissait de peintures polychromes qui recouvraient l’intérieur de la grotte depuis quelque vingt mille voire peut-être même quarante mille ans ! Fanny Poinsettia resta de longues minutes immobile, subjuguée, émue, paralysée, à fixer de toute l’attention de ses petits yeux bleus cerclés de fines lunettes dorées à l’or fin ce qui n’était rien d’autre qu’un gros bœuf écroulé sur le sol et dont elle ne parvenait pas même à distinguer la tête de la queue. Le livre, dont le nom de l’auteur ne figurait nulle part, signalait qu’il y en avait des dizaines et des dizaines d’autres, tous peints dans des positions différentes sur les parois de cette grotte qui s’enfonçait dans les entrailles de la terre. À la fin du volume, en forme de post-scriptum, une description un peu vague certes mais pas autant qu’il y paraissait à première vue permettait au lecteur qui le désirait vraiment de venir découvrir de ses propres yeux ce que les photographies suggéraient si mal. L’endroit semblait être encore inconnu des paléontologues et c’était bien ainsi car en quelques semaines ils auraient, avec leurs drôles d’instruments grâce auxquels ils se livraient à toutes sortes d’études, fait disparaître toute la poésie d’un temple encore secret. Sans aucun doute l’auteur avait-il préféré rester anonyme parce qu’il en savait en réalité bien plus que ce qu’il avait donné à connaître. Il devait souhaiter qu’on le laissât vivre en paix auprès de la grotte dont il parlait comme si elle lui appartenait. Il n’avait malgré tout pas pu s’empêcher de la décrire dans un livre ! Soulever un coin du voile pour aussitôt le laisser retomber ! On avait affaire à un coquin qui voulait que tout le monde sache qu’il possédait un trésor mais qui craignait qu’on le lui dérobe. Certains secrets sont bien lourds à porter !
Fanny Poinsettia n’avait plus après cette lecture qu’une seule chose en tête : admirer ces fresques fabuleuses de ses propres yeux. Sa motivation était telle que quelques mois lui suffirent pour apprendre l’étrange langue que l’on parlait alors en Ubracenitaq et dont la connaissance lui serait nécessaire lors de ce périple qu’elle voulait effectuer sans tarder. Elle convainquit sans trop de mal ses parents de la laisser se mettre en route. À près de vingt-cinq ans et toujours célibataire au grand dam de sa mère qui ne comprenait pas qu’une jeune fille à ses yeux de génitrice aussi charmante et douée de toutes les grâces préférât la compagnie de vieux bouquins poussiéreux à celle des jeunes gens de son âge, il était temps que le papillon sorte du cocon familial et déploie ses ailes avant qu’elles s’atrophient. Un voyage dans l’inconnu était le meilleur moyen de s’ouvrir aux difficultés de la vie. Elle n’aurait à s’inquiéter d’aucun problème d’ordre financier. Les ressources des Poinsettia étaient telles que les frais occasionnés par ce voyage ne risquaient pas de grever le budget familial. Depuis des générations dans le florissant commerce des pierres précieuses, ils possédaient largement de quoi s’offrir un petit caprice de temps à autre ! C’est ainsi qu’à la grande surprise de Fanny qui ne s’attendait pas à être littéralement expédiée à l’étranger, son père lui réserva un billet en première classe pour le bateau qui devait lui permettre de poser le pied là où le ciel n’avait pas la même couleur qu’à Dorseln, sa ville natale.
III
L e car qui devait conduire Fanny Poinsettia à Sallimoc, le village de pêcheurs où son père qui avait des relations haut placées dans tous les pays d’Europe lui avait fait réserver une chambre d’hôtel, ne partirait pas avant une bonne heure. Elle déposa ses deux valises à la consigne et s’en alla faire quelques pas en ville. Après avoir flâné le long d’avenues qui ressemblaient plus à des jardins qu’à ces artères continuellement encombrées qui traversaient Dorseln de part en part, elle revint vers le bord de mer. Elle ferma les yeux et se laissa envahir par le bruit des vagues qui l’envoûta tout entière. La mer, enfin !, étalée à ses pieds. Outre lors de la traversée qui venait de s’achever, elle ne l’avait vue qu’une seule fois auparavant. Elle devait avoir cinq ou six ans lorsque leurs parents les avaient emmenés, son frère et elle, passer le week-end sur la côte. La nounou qui devait les garder était tombée malade au dernier moment et « après tout », avait dit leur père, « il faudra bien que nos enfants la voient un jour, la mer ! Pourquoi pas aujourd’hui ? »
Fanny Poinsettia ne gardait aucun souvenir de cet endroit, si ce n’est celui des coquillages qu’elle avait ramassés sur la plage et qu’elle conservait toujours précieusement dans une petite boîte de porcelaine en forme de cœur que lui avait offerte sa grand-mère. « Le premier coquillage, c’est un peu comme le premier amour », lui avait susurré son aïeule, « un jour on le range au fond d’une boîte et on l’oublie. L’heure arrive toujours où l’on retrouve la boîte. On l’ouvre et notre amour nous saute à la figure tel un diable qui sort de sa boîte après un trop long séjour dans la prison de notre souvenir. » Fanny Poinsettia se mit alors à revivre les heures les plus heureuses de son enfance en écoutant ce que la mer avait à lui dire.
« Bonjour jolie sirène ! », lui siffla un inconnu qui passait derrière elle. Fanny Poinsettia ouvrit les yeux car elle sentit ses pommettes s’empourprer. Déjà le jeune homme qui l’avait admirée s’éloignait. Il ne se retourna pas, mais la jeune femme comprit que sa vie venait de commencer.
IV
« H aut les mains ! Haut les mains ! » C’est par ces mots que Fanny Poinsettia fut accueillie à sa descente de car. Après s’être assoupie pendant la quasi-totalité du voyage, elle était enfin arrivée à Sallimoc. Qui était cet individu qui osait lui tenir de tels propos ? Son air pourtant n’avait rien de menaçant. Tout de bleu vêtu, il lui souriait sans pour autant cesser de lui lancer ses « Haut les mains ! Haut les mains ! » à tout va. « Je vends des cigares et du tabac bleu. Tu en veux ? », ajouta-t-il avant de s’enfuir en courant.
Que le ciel était sombre tout à coup ! Les nuages s’étaient amoncelés à la vitesse de l’éclair et d’énormes gouttes commencèrent à s’écraser sur le sol, une par une d’abord et toutes ensemble ensuite. Fanny Poinsettia était trempée jusqu’aux os lorsqu’elle atteignit le porche sous lequel elle fut contrainte de s’abriter pendant près d’une demi-heure. La pluie s’arrêta net. Le répit risquait d’être de courte durée. Le vent qui soufflait pourtant avec violence ne parvenait pas à éparpiller les nuages. Ils se tenaient en rangs serrés, telle une armée de soldats prêts à se lancer avec rage dans une bataille qui n’attendait qu’un signe pour recommencer.
« Haut les mains ! Haut les mains ! » Le petit homme bleu était revenu. « Toi, je suis sûr que tu vas quelque part mais que tu ne sais pas comment t’y rendre. Toi, je t’emporterais bien sur mon dos mais tes bagages, eux, sont trop lourds pour moi. Je vais néanmoins t’indiquer le chemin. Je me présente : je ne me souviens pas de mon nom ! », clama-t-il joyeusement en effectuant un tour complet sur lui-même. « Ici tout le monde m’appelle l’ idiot du village  ! Ils ne savent rien des pouvoirs qui sont les miens ! Chut ! C’est un secret ! Ils seraient tellement surpris ! Je sais que toi tu ne tarderas pas à savoir, mais je t’en supplie n’en dis jamais rien à personne et nous serons amis. Il se pourrait, si j’en crois mes oreilles pointues, que tu aies à nouveau recours à mes services avant longtemps ! Alors, dans quel hôtel loges-tu ? » Il tressaillit au nom de Logis de Saint Jérôme . Le sourire naïf qu’il affichait disparut de son visage. Il arrêta en plein mouvement la pirouette qu’il était en train d’effectuer et perdit l’équilibre. Il tomba lourdement la tête la première sur le bord du trottoir. « C’est par là », pointa-t-il d’un doigt tremblant. Il se releva d’un bond et s’élança à toute vitesse dans la direction opposée. Fanny Poinsettia ne se formalisa pas outre mesure de cet abandon. Elle avait bel et bien eu affaire à l’idiot du village ! Elle empoigna ses valises et tourna à droite au coin de la rue. L’hôtel ne se situait qu’à une petite centaine de mètres, mais que la pente était raide ! Elle hissa tant bien que mal ses bagages jusqu’au devant de la grille d’entrée du domaine qui abritait cette écrasante demeure qu’était le Logis de Saint Jérôme . Après avoir traversé l’allée bordée de palmiers dégoulinants de pluie qui menait au bâtiment principal, Fanny Poinsettia poussa du coude la lourde double porte vitrée qui donnait accès à la réception. Les lieux étaient vides et elle hésita longuement avant de se décider à poser ses valises et faire tinter la clochette qui attendait sur le comptoir qu’on la taquinât un peu.
Personne ne répondit à son appel. Elle attendit plusieurs minutes avant de le réitérer. Toujours personne. Sans doute la réceptionniste se trouvait-elle quelque part à l’autre bout du bâtiment. Elle n’avait pu entendre le timide son émis par la clochette. Il n’y avait pas de quoi s’inquiéter, juste de quoi patienter. Au loin, la cloche d’une église tinta à quatre reprises. Il était trois heures.
« Ne vous étonnez pas ! », s’exclama une toute jeune fille de bleu sombre vêtue et qui semblait être sortie du mur. « Les heures, ici, ne connaissent aucune logique, aucun respect de l’ordre normal des choses. Quand je n’étais encore qu’une très petite fille, le clocher déjà aimait faire des siennes. Il paraît qu’une espèce de vieille sorcière que l’on appelle La Grande Hardie y a fait son nid. Elle passe son temps à faire des pieds de nez à la population pour se venger du mal qui lui a été fait. » La jeune réceptionniste continua à voix basse son récit comme si elle craignait que, du haut de son refuge, La Grande Hardie ne l’entendît. « On dit que c’est un être tellement maléfique que les nuits sans lune, lorsque dorment profondément les habitants, elle descend au village et s’introduit dans les maisons pour sucer le sang des nouveaux-nés. On dit aussi que chaque fois que meurt une vache, que pourrissent les récoltes ou que brûle une maison, c’est elle qui en est la cause. Mais je sais moi que tout cela n’est pas vrai. C’est ma grand-mère qui a inventé cette triste histoire. Peu avant de passer de vie à trépas, elle m’a conté son méfait. Elle m’a fait jurer de ne pas trahir son secret, car elle n’était vraiment pas fière de ce qu’elle avait fait. Mais vous, vous êtes une étrangère. Après tout, qu’est-ce que cela peut bien faire si je vous le raconte? La réputation de ma chère aïeule n’en sera pas salie pour la cause. Car vous n’en direz rien au village, n’est-ce pas ? »
Curieuse de savoir qui donc était cette Grande Hardie qui avait eu la drôle d’idée d’aller s’établir dans le clocher d’une église, Fanny Poinsettia assura son interlocutrice de sa plus grande discrétion.
« On l’appelait alors Marie, tout comme ma grand-mère, jalouse du fait qu’une autre jeune fille du village portât le même prénom qu’elle, d’autant plus que l’autre Marie était beaucoup plus jolie qu’elle ne l’était elle-même ! Marie était orpheline. Tout le monde la plaignait pour cet état et l’aimait pour la grande douceur qui se lisait sur son visage. Tout se gâta le jour où le jeune homme que ma grand-mère avait secrètement rêvé d’épouser depuis la première fois où elle l’avait rencontré sur le chemin qui menait au village voisin où il habitait jeta son dévolu sur l’autre Marie ! Ma grand-mère, une brave femme pourtant comme le démontra le restant de ses jours qu’elle passa à tenter de racheter le mal qu’elle avait fait dans sa jeunesse, fut envahie par un tel dépit, une telle rage, qu’elle provoqua bien des ravages. Et voilà que mon aïeule alla répandre partout les pires horreurs sur le compte de celle qui lui avait pris celui qu’elle considérait comme son promis, même si tel n’avait bien entendu jamais été le cas. Elle décrivit une véritable sorcière qui offrait des sucreries aux enfants pour les attirer dans sa modeste demeure. Une fois à l’intérieur, elle les séquestrait pendant plusieurs heures dans des petites cages habituellement réservées aux poules ou aux lapins. Elle les endormait en leur administrant un poison de sa composition qu’elle avait pris soin de diluer dans un grand bol de délicieux chocolat tout fumant de douceur. Elle s’armait alors d’un couteau à la lame bien tranchante, perçait un petit trou qui aurait tôt fait de cicatriser dans le creux de leur genou et vidait les petits innocents d’une partie de leur sang. Elle revendait ensuite le précieux liquide rouge à un vieillard sans scrupules qui n’avait trouvé d’autre remède pour conserver une certaine vigueur malgré son âge avancé que celui de s’injecter le sang frais de la jeunesse. Lorsqu’ils se réveillaient, les enfants, affaiblis, se régalaient d’un nouveau bol de chocolat — sans cet infâme poison celui-là ! Leurs petites joues rondes ne tardaient pas à reprendre des couleurs. Ils rentraient chez eux en remerciant Marie pour sa bonté et lui promettaient de revenir avant longtemps. Leurs parents ne s’apercevaient de rien et ils attribuaient les quelques signes de faiblesse que parfois leur progéniture montrait à une fatigue passagère. C’était sans compter sur la soi-disant perspicacité de ma grand-mère qui avait mis à jour ce répugnant trafic, vénal qui plus était ! Les accusations qu’elle porta furent aussitôt crues sans que quiconque estimât nécessaire de mener une enquête ! Les gens sont prompts à accabler les autres d’un péché qu’on ne risque pas ainsi un jour de leur reprocher d’avoir commis. Tous les parents se souvinrent alors avoir vu leurs enfants rentrer à la maison les yeux cerclés de noir et les joues plus pâles que la mort. D’ailleurs, depuis ce jour-là, ils n’étaient plus vraiment les mêmes. Que leur avait-on fait ? Leur santé risquait-elle d’en souffrir ? Et ma grand-mère d’attiser ces angoisses en racontant des histoires toutes plus épouvantables les unes que les autres. Elle prétendait avoir vu comment l’autre Marie pratiquait un soir où elle était allée l’épier par la fenêtre de la cuisine qu’elle avait laissée entr’ouverte malgré le froid piquant qui régnait au dehors. Pour que les esprits maléfiques y trouvent refuge, sans aucun doute !
Et c’est ainsi que la douce Marie fut chassée du village sans aucune forme de procès. Son fiancé lui-même, qui pourtant connaissait la bonté de sa promise, prit peur de la réputation qu’elle risquait de lui faire et il lui tourna le dos. Désemparée, Marie partit sur les chemins. On raconte encore aujourd’hui qu’elle se nourrissait des baies qu’elle cueillait dans les buissons et des limaces qui glissaient sur les sentiers les jours de pluie. À force de solitude, elle oublia qu’elle jouissait de l’usage de la parole et lorsqu’un voyageur croisait son chemin et l’interpellait, rien d’autre ne sortait d’entre ses lèvres qu’un petit cri apeuré. S’il tentait de l’approcher, elle s’enfuyait et se cachait dans le creux d’un buisson. Elle se recroquevilla de plus en plus et, la dernière fois qu’on l’aperçut, elle n’était plus qu’une petite pomme toute ratatinée. C’était par une glaciale nuit d’hiver. Il paraît que plusieurs témoins l’ont vue escalader le mur de l’église après avoir pris la forme d’une vilaine araignée. Elle pénétra à l’intérieur du clocher. Elle cherchait sans doute un endroit où se tapir à l’abri de la redoutable tempête de neige qui devait s’abattre cette nuit-là sur la région et que ses pouvoirs maléfiques lui avaient permis de précéder.
Depuis lors, chaque fois qu’un malheur nous touche, c’est que La Grande Hardie nous a lancé un mauvais sort ! Sornettes que tout cela ! Elle ne fait rien d’autre que d’embrouiller nos heures. Quel mal y a-t-il à cela ? Elle a tellement souffert de la bêtise des hommes. Qu’on la laisse s’amuser un peu avant de mourir. Mais vous ne direz rien, n’est ce pas ? Vous m’avez promis, n’est-il pas vrai ? ». La réceptionniste s’en voulait de s’être laissée aller à de telles confidences, mais elle avait la langue si bien pendue qu’elle n’était pas faite pour garder des secrets. Aussi devait-elle compter sur la discrétion de ses auditeurs. Fanny Poinsettia la rassura sur ce point.
« Vous savez », poursuivit la jeune fille, « les villageois ne cessent de répéter qu’il faudra bien un jour ou l’autre aller déloger La Grande Hardie , mais jusqu’à présent aucun homme n’a trouvé le courage de monter là-haut. Ils ont beau faire les fiers et jouer les mâles, l’idée de se retrouver nez à nez avec une vieille femme toute rabougrie les terrorise. Bah ! Tout ça n’est pas bien grave après tout ! C’est juste embêtant pour les enfants. Ils doivent chaque après-midi s’atteler une heure supplémentaire à la tâche après avoir cru que la classe était finie. Eux qui se réjouissaient déjà de s’élancer hors de l’école pour disputer une partie de billes sur la place du village avant de rentrer chez eux, les voilà contraints de postposer leur projet ! Assez bavardé ! Vous devez être Fanny Poinsettia ? », interrogea la réceptionniste. « Suivez-moi, votre chambre est prête. On n’a pas l’habitude de recevoir des hôtes à cette période de l’année, aussi suis-je obligée de vous loger dans le bâtiment central. Les chambres sont plus petites que celles situées dans les ailes, mais vous y serez plus au chaud et … en sécurité. En novembre à Sallimoc ! A-t-on idée ! Vous devez aimer la pluie. Sinon, vous apprendrez à l’aimer ! Ici il pleut un jour oui … et l’autre aussi ! Avez-vous vraiment l’intention de séjourner chez nous pendant deux semaines entières ? Si vous changez d’avis, avertissez-nous aussi vite que possible. Vous êtes notre unique cliente et sans vous nous aurions fermé nos portes. Ah ! J’allais oublier », dit encore la jeune fille après avoir introduit Fanny Poinsettia dans sa chambre, « prévenez-nous quelques heures à l’avance lorsque vous désirez prendre vos repas à l’hôtel. Le cuisinier est déjà suffisamment contrarié comme ça de devoir rester ici en hiver ! Il vient d’une terre ensoleillée et aurait souhaité passer la saison froide au sein de sa famille, restée là-bas. Mais, comme on dit, le client est roi. Je souhaite que votre séjour ne soit pas trop désagréable ! »

Après avoir verrouillé la porte, Fanny Poinsettia se dirigea vers la fenêtre pour ouvrir les persiennes. Cela ne changea pas grand-chose. Il faisait tellement sombre au dehors que la chambre resta dans l’obscurité la plus complète. Le lit, poussé contre la fenêtre, était minuscule et dominé par un crucifix déverni. Une carpette rouge et élimée était posée en travers de la pièce empêchant à cet endroit le parquet de craquer. Sur une petite console, quelques feuilles de papier jauni et un porte-plume serti de pierres faussement précieuses attendaient un besoin impérieux d’écrire une lettre ou un court message. Contraste saisissant, une armoire immense, encastrée dans le mur, invitait le voyageur à un séjour prolongé. La serrure, en piteux état, semblait avoir été fracassée. Jamais, après avoir défait ses bagages et soigneusement rangé leur contenu, Fanny Poinsettia ne parvint à fermer les portes et que l’armoire reste close. Comme si, le moment venu de partir, elle n’aurait qu’à siffler ses affaires pour qu’elles reprennent d’elles-mêmes la place qu’elles occupaient dans ses valises avant qu’elle ne les en sortît. Elle jugea la salle de bain fort coquette, même si le robinet s’amusait à résister à la pression qu’exerçait son poignet pour le resserrer. Une exaspérante goutte d’eau ne cessa de heurter l’émail de l’évier à chaque minute que dura son séjour.
Harassée par le voyage, Fanny Poinsettia s’étendit tout habillée sur le lit. Lorsqu’elle se réveilla, la nuit était tombée depuis tellement longtemps que déjà l’aube tentait de s’infiltrer par la fenêtre qui avait profité du sommeil profond dans lequel était plongée la jeune femme pour s’entrouvrir sans faire de bruit et laisser entrer un subtil courant d’air frais.
V
F anny Poinsettia souhaitait se rendre le plus rapidement possible dans les collines de Talarami. Il lui fallait au préalable introduire une requête afin de recevoir l’autorisation de visiter la grotte. Le livre qui avait éveillé l’intérêt de la jeune femme commençait à attiser l’imagination d’éminents spécialistes en la matière et des demandes de visites arrivaient de différents endroits du monde. Pourquoi n’existait-il pas la moindre trace de ces peintures rupestres dans aucun écrit autre que ce livre somme toute douteux puisque anonyme, ni même dans aucune légende de la tradition orale pourtant particulièrement développée en ce royaume où abondaient fées, lutins, monstres et esprits malins en tous genres ? Certains érudits émettaient la possibilité que tout cela ne soit rien d’autre qu’une vaste supercherie inventée de toutes pièces pour faire venir se promener un peu de monde sur cette terre perdue qui n’avait jusqu’alors d’autre atout que la pluie à présenter. Vous parlez d’une aubaine ! À part quelques esprits chagrins, qui donc un tel climat prompt à réveiller une crise aiguë de rhumatisme pouvait-il attirer ?
Fanny Poinsettia s’informa auprès du serveur lors du très frugal petit déjeuner servi dans une salle toute ronde qui s’élevait telle une tour au sommet de laquelle il y avait bien longtemps une sentinelle avait dû passer ses nuits à faire le guet. Alors que le jeune homme, un adolescent aux traits sobres mais dont était absente toute trace de beauté, était sur le point de fournir un début de réponse à sa question, Fanny Poinsettia fut prise de violents maux de ventre. Il lui semblait qu’un serpent endormi depuis des décennies au creux de son abdomen venait de se réveiller et distillait son venin longtemps retenu. La jeune femme ne parvenait pas à réprimer la douleur qui la tenaillait. Le serveur la regardait, impassible. « Ne vous inquiétez pas, cela vous passera d’ici quelques minutes. Nous sommes jeudi. Toutes les femmes ont mal au ventre le jeudi. Sans doute avez-vous marché sur une salamandre. Elles grouillent un peu partout dans le domaine. Des sales bêtes, je vous le dis. Sans que vous ayez le temps de vous en rendre compte, elles vous piquent et votre compte est bon. Les hommes piqués éprouvent ensuite des difficultés respiratoires, mais eux c’est le mardi que ça les prend. Les femmes ont mal au ventre. Le jeudi. Allez comprendre pourquoi ! Saviez-vous que l’animal se nourrit exclusivement de larves ? Un jour, pour nous en débarrasser — ces bestioles-là, ça rebute le touriste ! —, le jardinier a bouté le feu à un tas d’herbes séchées rassemblées sous un if où il avait remarqué qu’elles aimaient s’entasser pour s’y frotter contre les racines. Et bien, devinez quoi ! Les herbes ont brûlé, l’if a brûlé et le jardinier a failli brûler s’apercevant presque trop tard que son tablier de grosse toile bleue était en train de se faire dévorer par les flammes. Et les salamandres, me demanderez-vous ? Elles n’ont pas brûlé ! Intactes ! Des sorcières ! J’aurais voulu vous prévenir afin que vous preniez garde, mais je constate que le mal est déjà fait ! Je tiens néanmoins à vous rassurer, à part ces petites douleurs, elles ne vous causeront aucun autre souci. Et puis le jeudi, ça ne revient qu’une fois tous les sept jours et la douleur est de courte durée. Il n’y a pas de quoi en faire tout un drame. »
Moins de dix minutes s’écoulèrent effectivement avant que l’épouvantable serpent ne replongeât dans un profond sommeil. À peine le serveur avait-il terminé le récit de son histoire abracadabrante que Fanny Poinsettia se sentait à nouveau parfaitement bien. Elle n’ignorait pas que si les salamandres ne brûlaient pas, c’était parce qu’elles s’enfonçaient dans la terre humide lorsque des flammes menaçaient de mettre en péril leur existence et qu’elles ne remontaient à la surface qu’une fois tout danger écarté. Sans aucun doute la fatigue du voyage et l’absence de dîner avaient-elles provoqué ce désordre physiologique. Le serveur s’était bien moqué d’elle. Probablement pour cacher le désarroi qui était le sien face au malaise dont était victime cette cliente étrangère ! Elle dévora goulûment un toast épais nappé de confiture de coings, vida le contenu de la théière et décida de descendre prendre un peu l’air du village avant de s’informer de la procédure à suivre pour accéder au droit de visiter la grotte et ses fameuses peintures polychromes.
Elle n’avait pas fait dix pas qu’une suite de « Haut les mains ! Haut les mains ! » pourtant déjà familière la fit sursauter. « Voulez-vous m’acheter du tabac bleu ? », lui demanda l’idiot du village en lui présentant sa marchandise. Fanny Poinsettia n’avait aucune idée de ce qu’elle pourrait en faire, aussi refusa-t-elle. Elle n’en tendit pas moins une pièce au petit homme, ce matin-là aussi tout de bleu vêtu. Il la remercia d’une cabriole. « Tu sais, la grotte, à cette période de l’année, elle est fermée ! Va voir Madame Rachel de ma part. Elle habite la dernière maison sur la place, juste au bas de l’escalier, au numéro neuf. À cette heure-là elle roupille encore, mais passe la voir un peu plus tard. Elle sait tout sur tout. Moi, je ne sais rien. Qu’ils disent ! » Il salua d’un geste de la main et disparut d’une manière aussi surprenante qu’il était apparu.
« Comment sait-il que je souhaite visiter la grotte ? Aurait-il une antenne cachée quelque part sur le dos ? », s’interrogea Fanny Poinsettia qui ne se souvenait pas avoir parlé de son projet à quiconque. Elle avait été sur le point d’aborder le sujet avec le garçon qui lui avait servi ce que l’on ne pouvait décemment pas appeler un petit-déjeuner, mais ce maudit mal de ventre qui l’avait tant fait souffrir l’avait empêchée de lui exposer ses intentions. Elle se promit d’aller rendre visite à Madame Rachel après le déjeuner. Elle n’avait rien à perdre. Et si cette dame savait réellement tout comme le prétendait le petit homme bleu, elle pourrait lui indiquer le nom de la personne à qui il convenait de s’adresser afin d’obtenir le permis requis pour visiter cette grotte qui était l’unique but de son voyage.
VI
L e village s’étendait à ses pieds dans une abrupte descente, avant de remonter dans une étrange envolée. Les édifices serpentaient. On aurait dit qu’ils se mouvaient et changeaient continuellement de place. Le clocher de l’église se dressait au centre de cet ensemble, écrasant de sa fierté les vieilles maisons aux façades agrémentées d’appentis recouverts de vigne vierge. Elles courbaient l’échine en signe de déférence. Ridicule jeu de pouvoir. L’immense bâtiment qui se dressait au sommet de la colline qui s’élevait à l’autre extrémité du village aurait pu s’il l’avait seulement voulu tout anéantir d’un seul mouvement. Adieu clocher ! Adieu maisons ! Adieu village ! Quel était donc ce monstre de demeure ? Un château ? Une cathédrale bâtie par un fou qui avait souhaité y réunir tous les habitants que comptait le royaume ? Il faudrait qu’elle se renseigne. Que d’énigmes dans cet endroit apparemment inconnu du reste du monde ! Elle n’allait pas s’ennuyer et elle avait hâte que le temps passe pour pouvoir frapper à la porte de cette énigmatique Madame Rachel. Elle espérait qu’il ne s’agissait pas là d’une plaisanterie du petit homme bleu et que cette dame était bel et bien le puits de science qu’il lui avait fait miroiter.
En attendant que s’écoulent les heures, repoussant à plus tard la suite de sa visite du village qui, elle en était déjà convaincue, ne manquerait pas de susciter en elle d’autres interrogations, Fanny Poinsettia décida de descendre vers le bord de mer. Une réponse sortirait peut-être de ses flots ?
Une petite route bordée de restaurants pittoresques dont les cartes offraient aux ventres affamés toutes les préparations imaginables de poulpes, couteaux et araignées de mer menait au rivage. Le ciel, s’il n’avait jamais quitté sa robe grise, s’était fait de plus en plus menaçant. Fanny Poinsettia n’eut pas le temps de trouver un abri qu’elle était déjà la victime non consentante des hallebardes qui s’abattaient de là-haut. Elle trouva refuge sous un palmier qui, tant bien que mal, fit office de bouclier. Près d’une heure s’écoula pendant laquelle elle n’eut devant les yeux rien d’autre qu’un pan de mur sur lequel un artiste qui avait offert un peu de gaieté à ce triste montage de pierres grises avait peint d’étranges fleurs rouges dont les racines ne parvenaient pas à s’enfoncer dans le sol, comme si elles n’avaient pas besoin de nourriture terrestre pour vivre et qu’une autre destinée s’offrait à elles, plus céleste celle-là. Le ciel daigna enfin rappeler à lui ses eaux, permettant ainsi à Fanny Poinsettia de poursuivre sa promenade jusqu’au bord de la mer, laquelle était étrangement calme. On aurait pu la croire morte, aussi morte que ce gros poisson rougeâtre au ventre tout gonflé que se disputaient quelques mouettes. Seul un léger clapotis faisait entendre ses palpitations tout contre un rocher posé là nul ne savait par qui, nul ne savait pourquoi. Un sentiment de parfaite quiétude envahit Fanny Poinsettia qui s’assit à même le sable mouillé. La plage était déserte — hormis ces mouettes gourmandes et ce cadavre de poisson — et rien ne troublait la tranquillité du petit port de pêche qu’elle distinguait à l’autre bout de la crique. Elle y compta treize embarcations, presque toutes peintes en bleu à l’exception d’une en jaune, la plus petite, coincée entre le mur et un chalutier qui, vu de loin, en imposait plus que les autres. Aucun signe de vie n’émanait non plus de ce coin-là. Comme si, la nuit venue, ces bateaux de pêche se mettaient seuls en mouvement pour rejoindre la haute mer et y attendre que les poissons décident que leur heure de mourir et d’être dévorés était venue et que, d’un geste désespéré, ils sautent sans se retourner dans les filets tendus pour sceller définitivement leur sort. Fanny Poinsettia se souvint avec amusement que c’était jeudi et que les hommes étaient probablement restés à la maison pour réconforter leurs femmes qui avaient mal au ventre. Elle se concentra sur l’horizon. Dans le lointain, la cloche de l’église tinta deux fois. Il était treize heures et son estomac la prévint qu’il avait faim. L’idée d’une grosse portion de poulpe assaisonné de piment doux et déposé sur un lit de pommes de terre, spécialité locale selon ce qu’elle avait lu dans un guide décrivant les traditions culinaires de cette région alors qu’elle préparait son voyage en ce royaume, n’était pas pour lui déplaire. Hélas, les restaurants qui lui avaient fait de l’œil alors qu’elle se rendait à la plage étaient tous fermés. Elle revint sur ses pas et se dirigea dans la direction opposée où une bicoque de bois sembla tout à coup prendre vie. De la fumée sortait d’une petite cheminée tourbillonnante accrochée à son toit et deux hommes arrivés par elle ne comprenait pas où en franchirent le seuil. En s’approchant, une odeur de poisson frit vint lui caresser les narines. Elle allait pouvoir satisfaire son estomac. À son tour, elle passa la porte. Aucune table à l’intérieur n’invitait à s’asseoir, aussi s’accouda-t-elle au comptoir comme les autres clients. Elle commanda ce poulpe tant désiré ainsi qu’un grand verre de vin blanc. L’endroit était bondé. Voilà donc où se nichaient les pêcheurs ! Ils avaient délaissé leurs embarcations pour se consacrer avec la plus grande délectation qui fût au contenu du tonneau que vidait dans leurs verres une grosse fille blonde aux manières rudes, un peu comme si elles étaient nécessaires pour mériter le respect de cette bande de marins bourrus et rongés par l’ennui en attendant de reprendre la mer. Incommodée par la fumée bleue qui sortait des pipes sur lesquelles les hommes tiraient entre deux rasades de vin blanc, Fanny Poinsettia emporta son verre ainsi que la lourde planche de bois sur laquelle était éparpillé son repas au dehors du cabanon. Après avoir payé ce qu’elle devait ! « N’oubliez pas de me rapporter la planche et le verre quand vous aurez terminé », lui lança la serveuse. « J’ai autre chose à faire que de courir après la vaisselle égarée. » Pour toute réponse, Fanny Poinsettia se contenta de sourire et de tirer derrière elle la porte. Elle s’assit par terre, le dos appuyé contre le mur de planches afin de se protéger du vent qui soufflait maintenant avec une violence qu’il ne contenait plus. Elle fut surprise de constater que, malgré la tempête, les nuages ne se déplaçaient pas d’un seul centimètre dans le ciel toujours aussi gris et lourd de larmes à tomber. Le repas n’en était pas moins succulent pour la cause et elle se promit de revenir si les activités qui ne manqueraient pas de l’occuper au cours des prochains jours lui en laissaient l’occasion. L’accueil était épouvantable, mais la nourriture valait le détour. Après avoir, en petite fille bien sage et obéissante qu’elle avait toujours été, rapporté à l’intérieur la vaisselle sale, elle fit quelques pas au bord de l’eau, étourdie. Elle n’avait pas l’habitude de boire de l’alcool. Pourtant, elle trouva plaisante cette griserie qui lui fit voir le ciel moins gris qu’il ne l’était en réalité. Elle ne tarda pas à retrouver toute sa lucidité. Elle décida de revenir au village et de surprendre Madame Rachel par sa visite.
VII
L a dame, toute vieille, toute menue et toute de dentelle noire vêtue, l’attendait sur le pas de sa porte. « Suivez-moi », lui dit-elle simplement. « J’occupe le premier étage. »
Le premier étage était vide. Surprenant l’étonnement qui se lisait sur le visage de sa visiteuse, Madame Rachel précisa : « Mes affaires sont au deuxième étage, mais je n’ai pas besoin pour vivre de toutes ces choses inutiles que l’on accumule avec les années telles des rides ajoutées à celles qui déjà défigurent le visage de notre jeunesse. J’aime le vide apparent. Il est peuplé de tous les esprits qui viennent s’y délasser. » Sur le mur, un bas-relief donnait vie à l’immense pièce. Le premier étage y puisait son ampleur. Une force étrange se dégageait de la bouche grande ouverte d’un énorme poisson-chat qui semblait prêt à avaler le monde tout entier. Madame Rachel glissa sa main dans la bouche de l’animal et son bras disparut jusqu’à l’épaule. Après avoir trouvé ce qu’elle semblait y chercher, elle retira doucement son membre, comme si elle craignait d’endommager les cordes vocales du silure, pourtant muet comme une carpe qu’après tout il était peut-être. Fanny Poinsettia ne s’y connaissait en matière de poissons que lorsqu’ils étaient délicatement cuisinés et reposaient sur une assiette… ou une planche de bois ! Le récipient importait fort peu pourvu que le contenu soit à la hauteur de son appétit qu’elle avait toujours eu fort bon. Madame Rachel finit par retirer tout son bras et avec lui une espèce de petite urne funéraire. « Ma grand-mère ! », présenta-t-elle en ôtant le couvercle de marbre du funeste récipient, « ou du moins le peu qu’il en reste. » Elle promena une poignée de cendres sous le visage de sa visiteuse. « Une longue histoire ! », commença à expliquer Madame Rachel. « Mon grand-père était pêcheur. Une nuit où il avait pris la mer pour ramener sa pêche quotidienne, une violente tempête secoua les flots qui emportèrent dans leurs tourbillons mon aïeul ainsi que tous les autres pêcheurs qui l’accompagnaient. Jamais on ne les revit. On ne retrouva pas la moindre planche ayant appartenu à l’une des barques qui avaient été jetées à l’eau cette nuit-là. Ma grand-mère mourut quelques années plus tard, victime d’un chagrin trop lourd à porter sur ses épaules qu’elle avait frêles. À l’heure de rendre l’âme, elle me fit promettre, ma mère s’y refusant, de faire incinérer sa dépouille et de disperser en mer ses cendres afin que ses restes rejoignent ceux de mon grand-père dans le domaine de Neptune et qu’ils se réunissent à tout jamais. Je n’eus aucune peine à la faire brûler même si j’hésitai quelque peu car du cimetière où l’on inhumait alors les dépouilles des villageois, elle aurait à tout jamais joui d’une vue imprenable sur la vaste mer. Le problème est que je souffre d’un mal de mer chronique. Alors que j’étais encore une toute petite fille, mon grand-père m’avait emmenée avec lui sur son ignoble barque afin que je comprenne en quoi consistait le pénible travail d’un pêcheur. Il fut contraint de rebrousser chemin presque aussitôt. À peine sur l’eau, je fus assaillie par des nausées tellement épouvantables que je crus que j’allais en mourir. Vous comprenez pourquoi je n’ai pas encore trouvé le courage de repartir en mer pour aller rendre ma grand-mère à son mari ! Chaque année, le jour de l’anniversaire de sa mort, je tente de me faire violence et je demande à un pêcheur de me prendre à bord de son embarcation, mais le souvenir de ma première et jusqu’à cette heure dernière expérience en mer me pousse toujours à renoncer au tout dernier moment. L’année prochaine… En attendant, ma grand-mère repose dans l’estomac de cette espèce de poisson. Qui sait, la nuit, lorsque je dors profondément, peut-être se détache-t-il du mur pour plonger dans la mer et conduire ma grand-mère dans les bras de son bien-aimé afin qu’ils partagent un moment de bonheur ? » Madame Rachel prit le temps de souffler quelques secondes avant de poursuivre avec un entrain dont avait disparu toute trace de mélancolie : « Il est temps de remettre grand-mère en place ! Faire sa connaissance n’était le but premier de votre visite, ou est-ce que par hasard je me tromperais ? Les gens d’ici ne sont pas très causants et j’imagine sans peine que vous éprouvez pas mal de difficultés à trouver des réponses aux questions que vous vous posez. Qu’est-ce donc qui vous amène sur cette terre d’ombre, ma petite ? »
Fanny Poinsettia conta à Madame Rachel ce qu’elle avait lu au sujet de la grotte des collines perdues et à quel point son plus cher désir était de pouvoir y accéder. « Tel est le but de votre voyage ? Je ne trouve là qu’un intérêt ma foi fort relatif », commenta Madame Rachel. « Il y a ici bien d’autres mystères à éclaircir, bien réels ceux-là. À vous d’en juger. Si malgré tout votre souhait est d’aller admirer ces vieilles peintures, rien de plus simple. Il suffit de vous rendre de l’autre côté du village et de demander la maison d’Ovide. Sonnez fort, car il est à peu près sourd. S’il ne répond pas, n’hésitez pas à pousser la grille et à pénétrer à l’intérieur de la maison. Il ne ferme jamais la porte. Il a bien trop peur de mourir seul et que, le croyant parti en voyage, jamais on n’enterre son cadavre. Être dévoré par les loups qui pénètrent dans les maisons où un corps décomposé a trop longtemps pourri, voilà quelle est l’angoisse profonde de ce vieil imbécile. Je ne l’estime guère, comme vous le voyez ! Après avoir demandé la main d’une jeune fille d’un village voisin, Il y a sans doute plus d’un siècle de cela, il fit une vilaine chute qui le précipita au bas de l’immense escalier de chêne qui descend majestueusement jusque dans le hall d’entrée de la demeure familiale où il réside toujours. Le jour précédent la noce! Que vouliez-vous que la fiancée fasse de cet infirme condamné à passer le reste de sa vie péniblement assis entre deux roues ? Quelques semaines à peine avaient-elles passé qu’elle épousait le frère d’Ovide, bien solide sur ses deux jambes, celui-là ! Seulement, comme personne n’est parfait, il ne possédait pas une once de conversation et était ennuyeux au possible. Sa jeune épouse l’empoisonna peu de temps plus tard. Et il en creva ! Bien lui en prit à cette petite, car si vous voulez mon avis, Ovide n’était pas tombé tout seul du haut de l’escalier. Je n’ai jamais douté que cet acte malveillant eut été l’œuvre de son frère, encouragé par une jalousie qui le poursuivait depuis l’enfance. Il a reçu la monnaie de sa pièce. Jeune fille, il est temps pour moi de piquer un petit somme. À mon âge, les visites m’épuisent rapidement. Je vous souhaite bien du succès dans vos démarches. Et puis, faites-moi plaisir, cessez de faire semblant d’acheter du tabac à l’idiot de notre village. Il avale les pièces qu’il récolte grâce à son commerce, illégal soit dit en passant. Un jour il finira par s’étrangler et vous serez rendue responsable de son décès. Il est aisé de rejeter sur une étrangère de passage un meurtre commis par toute une communauté », conclut la vieille dame.
Fanny Poinsettia se retrouva dans la rue, quelque peu effrayée par les derniers propos tenus par Madame Rachel. Était-ce une menace ? Ce début d’angoisse disparut à la pensée qu’elle savait désormais à qui s’adresser pour obtenir le droit de visiter la grotte, toujours unique objet de son périple. Même si elle commençait à en douter. L’existence avait tant de choses à lui apprendre. Ce drôle de petit village semblait propice à une étude plus approfondie des habitants de cette terre et de certaines de leurs coutumes !
VIII
F anny Poinsettia abandonna la place du village. Quelle heure était-il ? Quatre heures, lui répondit la cloche de l’église qui retentit à cinq reprises. Elle aurait souhaité se reposer un peu avant d’aller rendre visite à ce Monsieur Ovide, mais l’idée de devoir une nouvelle fois traverser le village dans toute sa longueur la découragea. Elle prit la direction que lui avait dit de suivre la drôle de vieille dame. Une nouvelle fois, elle eut à se hisser au sommet d’une pente fort raide. Décidément, ce village n’était fait que de hauts et de bas. Et plus elle l’explorait, plus il s’agrandissait. Le village devenait ville sous ses petits pas. Une étrange demeure finit par surgir au détour d’une haie de cyprès élancés vers les cieux. Son toit d’ardoise était surhaussé de petites tourelles et sa façade scintillait de blancheur. Une galerie de larges fenêtres en faisait le tour. Un parfum de magie s’évaporait des lieux. Fanny Poinsettia se sentait observée. Elle appuya longuement sur la sonnette appliquée contre la grille qui délimitait la propriété. Elle n’obtint aucune réponse. Une troisième tentative succéda à la seconde. Infructueuse elle aussi. Silence total. Fanny Poinsettia savait pourtant qu’elle n’était pas seule. Elle se souvint du conseil de Madame Rachel qui lui avait dit que les lieux étaient toujours ouverts à tout qui voulait y pénétrer et elle tenta de pousser la lourde grille de fer forgé. Elle était tellement rouillée qu’il n’y avait pas moyen de la faire bouger du moindre millimètre. Depuis combien de temps plus personne n’était-il passé par là ? Un énorme mouton recouvert d’une toison qui balayait le sol sortit alors par la porte d’entrée de la maison et descendit en claudiquant l’escalier qui conduisait au jardin. Un autre, puis un autre, puis encore un autre, beaucoup moins imposants ceux-là, le suivaient de près. Ils vinrent frotter la grille de la pointe du museau et Fanny Poinsettia les entendit prononcer en chœur : « Le maître se repose. Entre si tu le souhaites, mais nous te prions d’attendre qu’il se réveille avant de lui parler. Tu es ici chez toi. »
Fanny Poinsettia se frotta les oreilles. Elle devait être sacrément fatiguée pour entendre ces ruminants lui adresser la parole ! Déjà ils étaient partis brouter l’herbe de l’autre côté du parc. Elle ne l’avait pas remarqué immédiatement, mais pendant qu’elle était victime d’une hallucination auditive, la grille s’était entrouverte sous la pression exercée par les moutons. Elle se faufila à l’intérieur en prenant bien soin de ne pas refermer derrière elle. Elle gravit lentement les marches du perron, se retournant à chaque pas, comme si elle craignait que les moutons la suivent. La porte était ouverte, bien entendu.
L’escalier qui avait brisé les fiançailles de Monsieur Ovide, outre sa colonne vertébrale, se pâmait là devant elle, fier de ses actes passés. Magnifiquement sculpté, il foisonnait de boutons de roses, de tulipes et de pommes de pin. Une espèce de pont-levis suspendu dans les airs survolait les marches, rendant impossible toute tentative de gravir ces dernières. Le soir tombait et la lumière disparut petit à petit, absorbée par les innombrables fenêtres qui au lieu d’éclairer la maison lui donnaient un air de sombre douceur.
Un vacarme monstrueux fit faire trois bonds en arrière à Fanny Poinsettia qui cherchait un moyen de malgré tout grimper au sommet de ce maudit escalier. Après avoir dévalé le pont-levis, une chaise roulante avec Monsieur Ovide coincé entre les deux roues s’abattit dans un grand fracas à un petit centimètre de la pointe des pieds de l’intruse qui, clouée sur place par cette apparition, n’avait pas eu le réflexe d’effectuer trois bonds supplémentaires vers l’arrière au moment où Monsieur Ovide avait fait atterrir son bolide infernal. « Désolé de vous avoir effrayée, gente demoiselle ! Je vous prie d’excuser tout ce tapage. Ne restez pas ainsi plantée au milieu du hall. Veuillez me suivre au salon. Un verre de vin de fleurs vous ferait-il plaisir ? J’ose espérer que mes moutons se sont bien comportés avec votre jeune personne. Ils sont parfois un peu trop bavards. Je ne cesse de leur répéter que les moutons ne parlent pas, ils n’en font qu’à leur tête ! »
Monsieur Ovide était un bien curieux personnage. Il avait beau vivre assis entre deux roues, il était si alerte qu’on avait l’impression en le regardant de le voir marcher. Ce qu’il pouvait gesticuler ! Après avoir servi l’apéritif, il daigna enfin se calmer et s’inquiéter de sa visiteuse. « Quel bon vent vous amène ? »
Fanny Poinsettia lui fit part du but de sa visite et avoua que c’était sur le conseil de Madame Rachel qu’elle était venue solliciter son aide.
« Cette vieille chipie ! Elle n’est donc pas encore morte ! », s’exclama le bonhomme. Il ne pouvait cacher sa déception. Il se dirigea vers un secrétaire dont la serrure résistait à la clef qu’il venait de retirer de la petite poche du gilet jaune trop étroit qu’il portait. « Encore une vieille chose toute rouillée. Vous ne verrez rien d’autre dans ce village. Il faudra vous y faire ! » Finalement, le battant s’abaissa et il retira un bout de papier que des années d’enfermement avaient jauni. « Voilà votre Sésame, ouvre-toi », dit-il en le tendant à Fanny Poinsettia. « Vous n’aurez qu’à présenter ce document au gardien de la grotte et il vous autorisera à visiter ce que vous voulez voir. Vous devez drôlement y tenir pour avoir fait un tel voyage. Tout ça pour quelques coups de peinture passés sur de vieilles parois. Enfin, si cela peut vous amuser ! Les erreurs forment la jeunesse. N’oubliez pas de refermer la grille en sortant. Je ne voudrais pas que mes moutons en profitent pour prendre la clef des champs. Vous savez, ils ne sont pas n’importe qui. Il y a bien longtemps, avant que l’homme n’ait abîmé le paysage en construisant toutes ces habitations qui empoisonnent le regard, vivait sur cette colline une communauté de nomades qui avait choisi d’arrêter ici sa longue marche autour de la terre. Il leur semblait que l’herbe y était plus verte que dans les autres pays qu’ils avaient traversés jusqu’alors et que la mer était gorgée de poissons à la chair bien plus savoureuse que celle de ceux qui nageaient dans toutes les autres mers du monde. Il est vrai qu’en ce temps-là, la nuit lorsque la lune éclairait les flots, on pouvait voir les sardines — par milliers ! — sauter allègrement par-dessus l’eau comme si elles tentaient d’aller rejoindre les étoiles. Depuis que le monde est monde, les créatures ont toujours cherché ailleurs le paradis qu’elles sont incapables de créer là où elles se trouvent. Pensant l’avoir trouvé, ces hommes et ces femmes, de nomades qu’ils avaient toujours été, prirent racine en cette terre. Oh ! Tout était magnifique. Il était exact que l’herbe était fort grasse et que jamais leur bétail n’avait donné autant de lait. Et il était exact également que la chair des sardines grillées était exquise et que plus jamais ils ne connurent la faim. Aussi longtemps que dura l’été ! Car quand arriva l’hiver ! Ah, mon enfant, quand arriva l’hiver ! Nombreux furent ceux qui ne résistèrent pas plus de quelques jours au froid glacial qui régnait alors dans la région à cette ère où les hommes commençaient à peine à écrire l’histoire. Ces hommes et ces femmes qui avaient toujours vécu en paix furent peu à peu envahis par de vils sentiments à l’égard de leurs compagnons. L’envie surtout fit son apparition. L’envie et la jalousie ! Chacun convoitait la peau de bête dont l’autre se protégeait des morsures du froid, plus épaisse et plus chaude que la sienne. Chacun tentait de dérober le poisson qu’avait pêché l’autre en creusant un trou dans la glace. Parce qu’il y avait pensé, lui ! Parce qu’il avait trouvé une pierre suffisamment pointue pour y parvenir. La haine était désormais la seule loi qui régnait sur cette colline et la communauté ne résista pas à ce sentiment ravageur. Les survivants reprirent la route et l’existence qui avait toujours été la leur avant de croire que tout était arrivé et que plus jamais ils n’auraient à lutter pour améliorer la qualité de leur vie. J’ignore s’ils retrouvèrent un jour la paix. Il est difficile lorsque l’on a entrevu le paradis de faire ensuite comme s’il n’existait pas. Quelques-uns parmi ces nomades, peut-être parce qu’ils étaient plus costauds ou plus rusés ou plus paresseux peut-être, décidèrent de ne pas repartir. S’ils n’avaient pas le pouvoir de dominer la nature, tout au moins pouvaient-ils espérer qu’elle tolèrerait leur présence en se pliant à ses caprices. L’homme apprit à s’adapter. Le bétail était parti, le poisson avait disparu sous la glace ? Que leur importait ! Ils brouteraient l’herbe cachée sous la neige ! Leur corps n’était pas fait pour résister à la bise glaciale qui balayait la colline ? Que leur importait ! À force de vivre comme des bêtes, ils finiraient bien par prendre leur pelage. Combien d’années, de siècles, cela leur prit-il ? Je n’en ai pas la moindre idée, mais toujours est-il qu’ils finirent par se recouvrir de laine et que plus jamais ils n’eurent froid. Certains survécurent et vous l’avez constaté, ils s’accommodent désormais fort bien du confort que leur offre ma demeure ! Et voilà, maintenant que vous savez tout », conclut-il, « adieu ! Vous aurez l’amabilité de saluer mon vieil ami le gardien de la grotte de ma part ! »
Fanny Poinsettia sortit sur la pointe des pieds de peur que les moutons ne se mettent en tête de la suivre ou, pire, de l’empêcher de sortir. Les gens de Sallimoc aimaient inventer des histoires particulièrement extravagantes ! Croyaient-ils que parce qu’elle était étrangère elle n’était qu’une petite sotte qui gobait toutes les mouches ? Elle provenait tout de même d’une grande ville cosmopolite ! Et pourtant elle n’avait jamais entendu raconter autant de choses que depuis qu’elle avait quitté sa ville natale pour entreprendre ce voyage. Fausses peut-être, mais elle dévala néanmoins la rue sans se retourner et rejoignit son hôtel. On ne savait jamais ! Il arrive que l’extraordinaire étouffe l’ordinaire.
Elle mourait de faim, mais comme elle avait oublié de prévenir qu’elle dînerait au Logis ce soir-là et qu’elle n’avait ni l’envie ni le courage de revenir au village, elle se coucha une nouvelle fois le ventre vide.
IX
U n grand bruit réveilla Fanny Poinsettia en sursaut en plein milieu de la nuit. Elle n’avait pas la moindre idée du nombre d’heures pendant lesquelles elle avait dormi. Un battant de cette immense armoire qui refusait de se fermer complètement était venu cogner le dossier de la chaise qui se trouvait sur son chemin. Cette dernière avait heurté le parquet avec fracas.
Fanny Poinsettia ne parvint pas à se rendormir, horripilée par le bruit de la goutte d’eau qui s’écrasait toutes les soixante secondes au fond du lavabo. Elle se leva pour pousser la porte de la salle de bain avant de cacher sa tête sous l’épaisse couverture de laine grise, mais rien n’y fit, elle ne retrouva pas le sommeil.
Ce fut l’estomac dans les talons que, le jour n’étant pas encore levé, elle sauta bas du lit et fit sa toilette. Elle dut patienter pendant près de deux heures dans la tour où l’on prenait le petit-déjeuner avant de voir le serveur pointer son nez. Sans lui demander de quoi elle désirait se sustenter ce matin-là, il lui apporta une théière de thé brûlant ainsi qu’un toast déjà barbouillé de confiture de coings. Elle mit cette attente à profit pour relire les notes qu’elle avait prises à Dorseln au sujet des peintures rupestres qu’elle avait l’intention de découvrir au cours de cette journée qui commençait.
Elle avait encore faim lorsqu’elle eut terminé son tellement frugal petit-déjeuner, mais elle préféra se mettre rapidement en route plutôt que de réclamer un toast supplémentaire.
X
L e car qui passait par Sallimoc avant de rallier Talarami, le village des collines perdues où l’attendait la grotte , ne serait pas là avant un peu plus d’une heure. Fanny Poinsettia en profita pour aller respirer le silence de la mer. Elle se sentit apaisée une fois confrontée au spectacle grandiose qu’elle offrait. Contrairement à la veille où elle semblait morte à force de ne pas bouger, elle présentait ce matin-là de hautes vagues rugissant au ciel plus noir encore qu’il ne l’était le jour précédent. Les nuages s’amoncelèrent pour assister à ce bruyant spectacle. La mer se fatigua vite de cette dépense d’énergie et ne tarda pas à retrouver toute sa platitude. Les nuages se dispersèrent.

Trente kilomètres à peine séparaient Sallimoc de Talarami et pourtant le voyage sembla interminable à Fanny Poinsettia. Après une bonne dizaine d’arrêts où personne ne descendit du car ni n’y monta vu qu’elle était l’unique passagère, le chauffeur lui intima presque l’ordre de descendre. « Vous êtes arrivée. Je repasserai à quinze heures précises, ou à peu près. Soyez là, car je n’attendrai pas. Et demain, c’est samedi. Le prochain car ne passera pas avant lundi. » « Oui, merci, je serai là », balbutia Fanny Poinsettia en descendant en toute hâte du véhicule qui déjà se remettait en mouvement.
Rien n’indiquait lequel des deux sentiers qui se présentaient à elle il lui fallait choisir pour rejoindre l’entrée de la grotte. Aussi se fia-t-elle à son instinct. Elle se souvenait d’une photographie représentant cet endroit qu’elle avait longuement examinée dans la bibliothèque paternelle, comme si elle avait su alors qu’un jour elle aurait à décider quel chemin il lui faudrait prendre. Elle s’engagea d’un pas décidé et pressé sur la voie de gauche et au bout de cinq minutes à peine de marche, elle se trouva nez à nez avec la maisonnette du gardien dont lui avait parlé Monsieur Ovide. Les volets clos ne lui disaient rien qui valait. Elle effectua un tour presque complet du bâtiment avant de faire face à la porte d’entrée sur laquelle, moqueur, un morceau de carton gris mal découpé lui annonçait que « pour des raisons de santé, je ne pourrai provisoirement pas répondre à mes obligations de gardien de la grotte de Talarami. Réouverture probable dans quinze jours . » Aucune date ne figurait sur cette incomplète mise en garde. Le gardien l’avait-il punaisée sur sa porte le matin même pour contrarier Fanny Poinsettia ou les quinze jours annoncés étaient-ils sur le point d’être écoulés ? Ou ce carton était-il là depuis des semaines et des semaines et l’homme gisait-il mort et déjà tout desséché quelque part à l’intérieur ? Cette dernière hypothèse ne parut pas invraisemblable à Fanny Poinsettia qui ne trouva cependant pas le courage de s’introduire dans la maison afin de constater si elle avait raison ou tort. Si elle rencontrait quelqu’un sur le chemin du retour, elle en profiterait pour s’informer de l’état de santé du malheureux. Dans le cas contraire, elle le ferait une fois rentrée à Sallimoc. Elle trouvait étrange que Monsieur Ovide ne lui eût rien dit. Il n’y avait, réflexion faite, rien d’étonnant à cela. Combien de temps cela faisait-il qu’il n’avait plus conversé avec quelqu’un d’autre que ses moutons ?
Elle avait près de trois heures devant elle avant que ne revienne le car. Elle s’assit au-dessus d’un talus après avoir sorti de son sac à main le petit carnet dans lequel figuraient les notes qu’elle avait consignées avant de partir afin de, le moment venu, se souvenir des peintures rupestres qu’elle voulait examiner avec plus d’attention que certaines autres.
Ce fut alors que s’éleva un chant lugubre. Un frisson de terreur fit frémir Fanny Poinsettia qui, sous l’effet de la surprise, lâcha son carnet de notes qui termina sa course deux mètres plus bas. Au moment où elle se levait pour aller le récupérer, le chant se fit à nouveau entendre. Pas un chant. Une plainte. Une profonde lamentation. Fanny Poinsettia se signa à trois reprises. La Mort semblait l’appeler, l’inviter à pénétrer dans le bois qui s’étendait derrière elle. Elle n’osait pas se retourner. Il lui semblait que la plainte se rapprochait à chaque fois qu’elle retentissait à nouveau, lancinante. « Viens, viens à moi », lui semblait-il entendre.
Un boucan épouvantable s’échappa d’un fourré. C’était là, juste dans son dos. Elle regarda. Un impressionnant volatile noir, un noir violacé, la regardait, plus étonné encore qu’elle-même ne l’était, par cette rencontre inopinée. Ses grands yeux cerclés de rouge n’avaient jamais auparavant croisé le regard d’une aussi avenante jeune dame. Après avoir de son bec noir tacheté de blanc arraché du sol un ver de terre qui avait eu le malheur de sortir un peu prendre l’air au moment où il ne le fallait pas, le coq de bruyère retourna au fond du bois poursuivre son sinistre chant.
Fanny Poinsettia ne savait si elle était plus émerveillée par la beauté de l’oiseau ou épouvantée par cet appel de la Mort qu’elle avait cru entendre.
Qu’elle était donc stupide ! Depuis quand la Mort chantait-elle ? La Mort n’était que silence. Immobilité et silence. Il n’empêcha que, l’heure venue, elle fut bien contente de voir arriver le car et son chauffeur ronchonneur !
XI
L e jour s’achevait lorsque le car s’arrêta sur une petite place de Sallimoc. Fanny Poinsettia s’assit sur un des bancs et regarda les enfants jouer à chat perché sur le grand rectangle de sable qui formait leur terrain de jeu favori. Leurs grands-pères les surveillaient du coin de l’œil tout en jouant aux quilles à l’autre bout de la place. Armés d’énormes boules en bois, ils visaient leurs objectifs avec une ardeur surprenante pour leur âge. De loin, il sembla à Fanny Poinsettia que les quilles sautillaient de gauche à droite, comme si elles tentaient d’éviter le jeu de massacre. Elle se leva et s’approcha des joueurs afin d’assister de plus près à cette partie que se disputaient avec acharnement les aînés du village. Ces derniers n’avaient de toute évidence aucune intention de laisser une étrangère prendre part à leur divertissement car dès qu’elle se fut levée du banc où elle avait pris place, ils commencèrent à ramasser les quilles pour les ranger dans une boîte métallique peinte en rouge foncé qui ressemblait à du sang caillé. L’intruse eut juste le temps de voir les pièces de bois agiter leurs petits bras avant que ne se referme le couvercle et que celui qui paraissait être le plus vieux des hommes présents ne ferme à clef le coffret. Clef qu’il enfouit dans la poche de son gilet dans un geste de colère. De quoi se mêlait cette petite fouine aux courts cheveux blonds ?
Ou elle avait rêvé — ce qui n’était pas improbable, son imagination semblant lui jouer de drôles de tours depuis qu’elle séjournait à Sallimoc — ou ce que Fanny Poinsettia avait d’abord pris pour des quilles étaient en réalité de minuscules bonshommes faits comme elle et vous de chair et d’os et qui ne devaient pas comprendre pourquoi les petits vieux prenaient autant de plaisir à les pourchasser et les voir s’écrouler sur le sol. Bien sûr, Fanny Poinsettia n’avait aperçu ces cibles que durant quelques secondes, mais elle était pourtant certaine de ce que ses yeux avaient vu. En imagination ou en réalité.
Elle était apparemment la seule à s’en étonner. « Alors, combien de blessés et de tués aujourd’hui ? », demanda à l’un des vieillards une jeune dame qui passait par là chargée de sacs à provisions ? » « Partie écourtée », répondit l’homme visiblement agacé. Les enfants rejoignirent leurs grands-pères qui les prirent par la main afin de les raccompagner à la maison.
Décidément, il y avait du vrai dans ce que lui avait laissé entendre Madame Rachel. La grotte de Talarami n’était peut-être pas la curiosité principale de la région ! La vie du village intriguait de plus en plus Fanny Poinsettia, même si elle paraissait tout à fait naturelle à la communauté locale.
Déconcertée, elle prit à son tour le chemin du retour. Elle avait très faim. Le matin en quittant l’hôtel, elle n’avait pas oublié de prévenir qu’elle y prendrait son dîner. Il était copieux et elle en fut ravie. Vivre le ventre vide n’avait rien de bon. Elle devait peut-être chercher dans cet état la source de certaines de ses hallucinations. Même si elle était sûre de n’avoir rien inventé. Jeune femme rationnelle, elle n’avait jamais fait preuve d’une imagination particulièrement débordante. Ce qu’elle voyait était toujours ce qui était.
Elle se délecta d’un savoureux rôti de lotte arrosé d’un filet d’huile d’olive aillé. Elle termina le repas par une énorme portion de gâteau au chocolat fait maison que, malgré son appétit et le fait qu’il était réellement succulent, elle ne fut pas capable d’avaler entièrement. Lorsque la serveuse, qui n’était autre que la réceptionniste, vint débarrasser, Fanny Poinsettia lui demanda si, par le plus heureux des hasards, elle savait ce qui était arrivé au gardien de la grotte de Talarami. Et le hasard était heureux ! « Bien sûr », répondit celle-ci amusée, « c’est mon grand-oncle ! Entre nous, il n’est pas réellement malade. Vu que c’est l’administration qui le paye pour ce pseudo travail, lorsqu’il souhaite aller passer quelques jours chez sa fille, ma cousine Joana, il est bien obligé de s’inventer l’une ou l’autre maladie s’il ne veut pas qu’une partie de son salaire lui passe sous le nez. Ne vous inquiétez pas : il y reste rarement plus d’une semaine. Il est bien trop inquiet à chaque fois qu’il décide de s’absenter que quelqu’un en profite pour tenter de s’introduire dans la grotte à son insu. Ce ne serait pas la première fois que des vandales viendraient s’attaquer à ses peintures, juste pour faire parler d’eux dans la gazette locale. Il s’agit généralement de très jeunes gens qui ne savent quoi faire pour attirer sur eux l’attention des filles. Et le responsable dans tout ça ? Mon grand-oncle, bien sûr ! Le pauvre homme, imaginez-vous, il n’aurait soi-disant jamais le droit de quitter les lieux ne fut-ce que pour faire une petite promenade ! Une valeur inestimable, ces peintures ! Du moins à ce qu’on en dit, car je me demande bien ce qu’on peut faire de ces bêtes peintes sur des morceaux de roche. Si du moins il était possible de les transporter pour les exposer dans un musée. Enfin, ce que j’en pense n’intéresse que moi ! Ne vous faites aucun souci, je vous préviendrai dès qu’il sera sur le point de rentrer chez lui. Je demanderai dès demain à ma cousine de m’en avertir. D’ici là, pourquoi n’en profitez-vous pas pour vous promener un peu au bord de la mer ou monter au sommet des falaises ?

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