Linguère Sara le voyage d une vie
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Français

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Linguère Sara le voyage d'une vie , livre ebook

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Description

C’est une histoire sans prétention, celle de Sara, une toubab née au Sénégal.
Dans ce voyage d’une vie, on parlera le français, mais aussi le wolof et l’espagnol. On mélangera les cultures, les croyances et les origines. Sara y connaitra l’amour, l’amitié, le respect des différences, mais aussi les douleurs, la séparation et la mort. Mais tout ceci viendra plus tard, pour le moment, elle vient juste de naître. On va lui laisser un peu de temps pour s’acclimater à cette nouvelle vie.
Vous rencontrerez la tribu des Martini. Ils ne sont pas très nombreux, rassurez-vous. Il y aura la fille, le père, la mère, la demi-sœur même père, mais pas même mère, l’amant, le meilleur ami et quelques autres.
Vous y croiserez même des personnages qui ont réussi à traverser la barrière du temps.
Sara devra trouver sa place dans cet Univers.
Pendant le périple, vous tomberez sur des chansons, trébucherez sur des poèmes, contemplerez quelques panneaux de citations. Sara partagera avec vous certaines réflexions, parfois puériles, parfois matures.
Et quand elle aura grandi, elle sera enfin prête pour le Grand Voyage.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 20 mars 2019
Nombre de lectures 15
EAN13 9782312065274
Langue Français

Exrait

Linguère Sara le voyage d’une vie
Béatrice Bernier - Barbé
Linguère Sara le voyage d’une vie
LES ÉDITIONS DU NET
126, rue du Landy 93400 St Ouen
« Cette œuvre est un ouvrage de fiction. Les noms, les personnages et les événements sont le produit de l’imagination de l’auteur ou utilisés de façon fictive. Toute ressemblance avec des faits réels, des personnages existants ou ayant existé serait purement fortuite ».
Copyright @2019 – Bernier - Barbé Béatrice
Design , dessins et graphismes des couvertures : @ MagriDavidGraphisme
Crédit photo Quatrième de couverture : @ Grégory Rohard
© Les Éditions du Net, 2019
ISBN : 978-2-312-06527-4
À mon Homme - Étoile .
À ma petite Lumière .
À tous les êtres fabuleux.
1. Naître
« Toute naissance est la renaissance d’un ancêtre. »
Proverbe africain.
Une petite fille à la peau claire vient au monde dans une ville située sur le plus vieux continent, au bord de l’océan Atlantique , une cité bruyante et grouillante, en perpétuelle effervescence. Une ville où il fait bon vivre, loin de la guerre et de l’intolérance, loin de la destruction massive et de la folie des Hommes . Un lieu bercé par une vitalité singulière qui ne laisse aucun de ses visiteurs indifférent : certains l’adorent et le contemplent, d’autres le fuient et préfèrent s’en éloigner. Mais tous s’en souviennent. Peut -être parce que sur la terre d’Afrique règne une énergie bien particulière, qui, portée par les vents, a trouvé le moyen de traverser les siècles, au-delà des nombreuses civilisations qui ont cherché à l’asservir de toutes les manières possibles. Cette ville insoumise ne cèdera jamais.
Pour honorer ses origines familiales méditerranéennes, on décide que la petite fille s’appellera Sara, mais sans le H à la forme d’une échelle. L’entendement veut que tous les prénoms contenant plus de deux syllabes finissent par être raccourcis au quotidien, à l’usage. Autant ne pas y rajouter de fioritures qui ne seront jamais prononcées à voix haute, autant faire court.
Donner un prénom à son enfant, ce n’est pas banal. Certains parents attendront même la naissance du bambin pour vérifier si sa tête colle bien avec celui qu’ils ont choisi pour lui. Comme si un prénom pouvait aller ou pas avec une frimousse, franchement. Mais au-delà de cet entendement qui semble si évident, il y a aussi un processus inconscient qui, au moment où nous décidons du prénom que portera toute sa vie notre enfant, nous dépasse, sans même que nous nous en rendions compte. Nous projetons sur lui ou sur elle, quelque chose : un dessein, une espérance, un aboutissement. Une mission dont nous faisons de lui le garant.
« Lorsque tu ne sais pas où tu vas, regarde d’où tu viens ». Cette simple phrase peut remuer beaucoup de questions en nous. Reste encore à savoir d’où l’on vient. Déjà que l’on ne sait pas où l’on va, à moins d’avoir de super pouvoirs magiques ou une diseuse de bonne aventure à portée de main…
Nous sommes à Dakar, un 7 décembre de l’an de grâce dont la date a été oubliée, dans une clinique qui aujourd’hui n’existe plus, transformée en galerie d’Art six mois à peine après la naissance du bébé.
C’est fou comme certains lieux peuvent évoluer en l’espace de quelques mois, quelques années. Le modernisme a du bon me direz-vous, il faut accepter le changement, rien n’est immuable. L’Univers est en perpétuel mouvement, et nous avec lui, par la même occasion. Mais tout y est-il éternel pour autant ? Certains espaces chargés d’histoires et de mémoires sont tout simplement pulvérisés, réduits à néant par les générations futures. Comme pour permettre aux derniers arrivés d’y faire de la place en réduisant les vestiges du passé à un grand rien. Déraciner les racines, aller chercher la graine enfouie profondément. La remodeler et la replanter ailleurs, à notre image.
Naître n’est pas une mince affaire pour tous les enfants, figurez-vous. Certains font un refus au moment d’arriver, hésitant finalement à se poser sur cette terre, à intégrer leur nouvelle enveloppe charnelle : pas assez, ou trop, au goût de l’âme. Présumons que l’on vous dit : « OK , tu veux sauter ? Pas de souci. Mais tu ne sauras pas à l’avance où tu vas atterrir. Peut-être qu’en bas, ce sera la guerre, peut-être que tout sera en feu. Peut-être même que tu te briseras tous les os à l’atterrissage et que tu devras passer le reste de ton existence dans un corps estropié et mal habile. Tu n’auras ni garantie ni assurance. Pas de remboursement ou SAV ». Nos âmes sont téméraires, incontestablement, pour se lancer à corps perdu dans pareille aventure !
Pour certains, notre scénario de naissance engloberait notre processus d’incarnation et imprimerait dans nos mémoires corporelles et cellulaires des contrats inconscients, mais également nos futurs schémas comportementaux. Nous hériterions de nos ancêtres la mission de mener à bien ce qu’ils n’ont pas eu le courage, le temps ou l’opportunité de réaliser de leur vivant. Imaginez une conversation entre votre arrière-arrière-arrière-grand-père et vous qui se déroulerait ainsi : « Hé petit, je voulais être riche, tu sais. Mais la vie ne m’a pas fait de cadeaux. C’est à toi maintenant de faire de l’argent. Moi, je suis mort, c’est trop tard ! ».
Des biologistes travaillent très sérieusement à l’étude de nos comportements futurs, et ce, avant même notre naissance. Grâce au décodage de notre ADN , ils promettent de pouvoir prédire ce que nous deviendrons à l’âge de vingt, trente ou soixante ans. La partie serait bientôt jouée d’avance. Plus besoin de lancer les dés. On pourra dire à une mère enceinte d’à peine un trimestre : « madame, votre fils ne sera pas assez intelligent pour faire de grandes choses dans sa vie », ou « vous portez dans votre ventre le futur Néron qui sera responsable de la mort de milliers de personnes dans quarante ans ». Vous le garderiez quand même ? Ou encore : « elle souffrira en permanence d’une maladie incurable qui réduira son existence et la vôtre à un enfer quotidien. Votre vie volera en éclat, votre mariage et votre capital santé avec. ». Que choisiriez-vous alors ?
Sara, quant à elle, débarque aussi bleue qu’une schtroumpfette. Là-haut, personne ne lui a expliqué qu’elle n’avait nul besoin de naître avec son cordon ombilical en guise de collier autour du cou. Ce sont dix-sept secondes interminables qui s’écoulent pour ses parents, avant qu’elle se décide finalement à pousser son premier cri et à respirer ce nouvel air terrien. Elle le laisse envahir pleinement ses petits poumons.
La première sensation au monde de Sara sera celle de l’étouffement.
Dans le grand jeu de la Roue de la Vie, dans cette incarnation, il lui faudra lutter pour prouver qu’elle mérite sa place dans ce Nouveau Monde et qu’elle a les armes nécessaires pour y survivre parmi les autres.
« Tu veux jouer, Petite Sara ? Tu es sûre de ta décision ? Aucun retour possible avant la fin du voyage. Tu ne pourras pas descendre en cours de route. Tu as fait ton choix ? Parfait ! Eh bien, ne perdons pas de temps. Montre-nous tout de suite de quoi tu es capable. Tourne ta roue et que la partie commence. »
2. Grandir
« On ne tire pas sur une fleur pour la faire pousser. On l’arrose et on la regarde grandir patiemment. »
Proverbe africain.
L’enfance de Sara s’écoule au gré des voyages et des destinations variées que ses parents choisissent par rapport à leur travail. Eh oui, il faut bien bosser. On ne peut pas vivre que d’amour et d’eau fraîche ici-bas.
Quelques années dans une ville, puis quelques autres ailleurs : l’Afrique principalement, un peu l’Asie et l’Amérique. La famille française joue les Magellan au gré de ses mutations. Sara est heureuse. Cette vie au milieu des malles en bois brut, taguées au feutre noir « MARTINI » en grosses lettres manuscrites pour ne pas les perdre en cours de route (on ne sait jamais) lui donne l’opportunité de découvrir et d’acquérir une connaissance large du monde et de la nature. Dans ces pays, on ne reste pas devant la télé le samedi parce qu’il pleut, et on ne va pas au Mac Do le dimanche pour se réfugier dans un espace abrité de la neige et du vent. Il y fait beau et chaud toute l’année. À la place, on apprivoise un hippopotame (un vrai, pas un truc en plastique rose qui flotte dans une piscine ! Non je n’ai pas dit licorne, mais hippopotame) sur les bords d’un estuaire à la Pointe Denis, au Gabon. On arpente les plages de l’île de Ngor au large du Sénégal, on ramasse des dollars {1} sur la côte d’Assinie-Mafia en Côte d’Ivoire.
Ça y est, je vous vois venir : la mer, le sable fin, les cocotiers et les filaos. Bref, le décor planté d’une existence paradisiaque. Soit, mais pas que. Comme dans chaque destination, il y a du bon et du moins bon. Parfois, la vie y est douce et les paysages idylliques. D’autres fois, elle vous fauche violemment, telle une lame de fond, et vous promet que si vous n’êtes pas assez fort pour vous battre et survivre, elle vous jettera en pâture aux requins !
Vivre loin de sa nation d’origine peut tout à fait être compatible avec le désir de se sentir proche de son pays natal. Sans pour autant renier la première, on peut en adopter une seconde qui devient sa patrie de cœur. On peut créer un pont virtuel, une passerelle invisible entre les deux. Il suffit de voir au-delà des différences, de la couleur de la peau, de l’intonation des accents et des mots. Martin Luther King disait que « ce qui compte, chez un homme, ce n’est pas la couleur de sa peau ou la texture de sa chevelure, mais la texture et la qualité de son âme ».
Sara est une jolie petite fille brune aux grands yeux marron et au tempérament déjà bien assuré. Elle assume ses choix et les défend grâce à une rhétorique bien ficelée qui déroute beaucoup de gens, y compris sa famille. « Sara, je ne peux pas répondre à ton flot de questions. Un pourquoi en attire toujours un autre », lui dit parfois son père, à bout d’arguments et de patience. Vous savez, un enfant éveillé, c’est merveilleux, mais c’est aussi épuisant. Parfois, on rigole bien à la maison. Pas besoin de brancher la télévision pour assister au spectacle en direct. Par contre, vous ne trouverez jamais le bouton off . Et ne comptez pas sur une éventuelle coupure de courant ou un délestage, car le système est autonome. Ses batteries ne se déchargent jamais. Au contraire, elles sont alimentées ad vitam aeternam .
Sara conteste, donne des exemples, compare l’incomparable jusqu’à retourner comme une crêpe son interlocuteur, quels que soient son âge, sa corpulence ou son degré de connaissance. Elle veut apprendre, elle veut comprendre, elle veut savoir. Bien que souvent elle se heurte à des murs sans réponses évidentes. « Pourquoi on meurt ? Qui a créé Dieu ? Pourquoi les hommes détruisent la nature ? Ils sont bêtes ou quoi ? Il faut lui expliquer au Président que c’est mal de faire ça ! La maîtresse s’est trompée et je lui ai dit. Après elle m’a punie. Je ne sais pas pourquoi. J’avais raison, tu sais ! » Vous répondriez quoi à une gamine de dix ans ?
Mais qu’à cela ne tienne, elle continue de chercher à comprendre, même sans réponse. Viendra un moment où elle finira bien par trouver. Curieuse et dynamique – certains parleront même à tort d’hyperactivité – elle explore le monde et ses secrets du haut de ses quelques printemps avec passion et engouement. La vita e bella . Pas de temps à perdre. Sara la croque à pleines dents.
Pourtant, un jour d’automne – bien que dans ce pays les saisons n’existent pas – l’enfance de Sara va radicalement changer et prendre un tout autre tournant. Il s’en passe parfois plus en un jour qu’en une décennie. Mais cela, elle ne s’en rendra compte que des années plus tard.
La maman de Sara, Raphaëlle, se fait braquer. Elle rentre d’une journée de travail bien remplie et vient de garer sa voiture devant la maison familiale. Dans cette ville, leur logement, comme beaucoup d’autres, est gardé non-stop . Nous sommes à Abidjan et les rues ne sont pas toujours très sûres à cette période de l’Histoire ivoirienne. Il est dix-huit heures et la relève de nuit n’a pas encore pris du service. Au moment où elle descend de son véhicule, un homme qu’elle n’a pas entendu arriver, lui pointe un pistolet dans le dos. La tunique de Raphaëlle est légère. Elle sent le canon entre ses deux omoplates, presque contre sa peau. Mais elle ne voit pas son visage. Il lui ordonne de lui donner les clés de la voiture, ce qu’elle s’empresse de faire, sans aucune résistance. « Un objet ne vaut pas la peine de risquer sa vie, quelle que soit sa valeur matérielle », se dit-elle. L’homme sans visage s’empare des clés, attrape la tignasse de Raphaëlle d’une main ferme et projette violemment son visage contre la carrosserie du véhicule. Il monte dans la voiture, démarre en trombes, et disparaît à jamais.
Jules retrouve sa femme étendue et inconsciente, le crâne en sang sur le perron extérieur de leur domicile. La porte d’entrée de la maison est restée ouverte. Sara aussi découvre sa mère, gisant sur le sol en béton. La petite fille est tétanisée par la scène d’une violence inouïe. C’est la première fois qu’elle rencontre le danger par procuration d’aussi près. C’est la première fois qu’elle éprouve la peur de perdre un être cher. C’est la première fois qu’elle voit autant de sang couler.
Raphaëlle passera plusieurs jours à la clinique. Tous les soins physiques nécessaires lui seront dispensés. Rapidement et malgré le climat très humide, elle cicatrisera à l’extérieur. Pour l’intérieur, ce sera une tout autre histoire.
Après l’agression de l’homme sans visage, elle développe une phobie anxiogène et un comportement maniaco-dépressif. Elle ne veut plus conduire et préfère louer les services d’un chauffeur de taxi qu’elle connait, pour l’amener au travail et la raccompagner. Lorsque quelqu’un l’aborde sans qu’elle s’y attende, elle sursaute, prise de panique, et se met à trembler d’effroi. Même son mari doit faire preuve d’une délicatesse extrême lorsqu’il veut l’approcher. Seule Sara semble, par moment, avoir encore un accès autorisé auprès de sa mère. La nuit, elle ne dort plus. Le jour, elle est l’ombre d’elle-même. Mais Raphaëlle continue de travailler pour s’occuper l’esprit et arrêter de repasser en boucle la scène de l’agression dans sa tête.
Nul n’est sans savoir que dans un foyer, la mère reste le pilier de la maison, la base, les fondations. Tant que Maman va bien et donne au change, le bateau est insubmersible. Il peut affronter tous les tumultes de l’Océan. Mais quand Maman part en sucette, c’est sauve-qui-peut ! Peu à peu, l’unité familiale se disloque. Le château de sable s’effondre, emporté par les flots.
Il faut alors qu’une personne soit en mesure de prendre la relève, de tenir le gouvernail et de ramener l’embarcation au port, en pleine tempête. Quelqu’un doit se dévouer, attraper le bâton de relais des mains de celle qui vient de chuter, et finir la course. Dans le cas contraire, l’équipe sera déclarée perdante.
Pourtant, tout le monde n’a pas cette énergie et cette capacité. Certains mènent, d’autres suivent : attaquants, défenseurs, offensives… offensés. Tous les joueurs ne sont pas forcément polyvalents ou taillés pour certains postes. Ainsi va la vie.
La période estivale est de retour. La famille Martini rentre en France entre deux mutations africaines, histoire de changer d’air et de revoir les proches, avant une nouvelle destination. À l’occasion du 15 août, elle organise une fête de retrouvailles dans sa maison de vacances en Corse, non loin d’Ajaccio. Un couple d’amis les rejoint le temps d’un weekend à rallonge. Les Saint Exupéry ont deux enfants : Renan, un bel adolescent de quinze ans qui respire la joie de vivre et la santé. Et Tara, sa sœur de huit ans qui passe ses journées à râler après tout et n’importe quoi : le Soleil qui tape trop fort, la mer qui est trop froide, le plat qui est trop salé. Malgré le peu d’écart d’âge entre les filles, Sara ne se sent pas proche de cette petite fille perpétuellement insatisfaite, chouchoutée en permanence par son père et sa mère qui cèdent à ses moindres caprices. Un jour où ils sont tous à la plage, elle dit à Renan qui s’est un peu éloigné de la tribu :
– Comment tu fais pour la supporter ?
Par un processus qui défie la loi de la relativité, il est en train de faire tenir en équilibre des galets de taille et de formes différentes, les uns sur les autres. Il éclate de rire face à autant de spontanéité de la part de Sara et lui répond après une grande inspiration :
– Tu sais, Sara, la famille et les gens auxquels on tient, c’est ce qu’il y a de plus important dans la vie. C’est vrai que Tara n’est pas toujours facile à vivre, mais c’est ma sœur. Et je l’aime.
Sara devra se contenter de cette réponse. Renan est déjà reparti à son œuvre d’art éphémère.
Raphaëlle ne va pas mieux. La nuit, elle se réveille, sujette à d’effroyables cauchemars. L’homme sans visage est là, encore et toujours, sorti des profondeurs, réapparu comme par désenchantement. Les médecins ne comprennent pas, ne savent pas. Ils parlent de symptômes post-stress, de dépression. Ils pensent que le traumatisme finira bien par passer, qu’il faut du temps.
Sara est encore trop jeune pour comprendre ce vocabulaire scientifique et psychologique. Mais « dépression » est un mot qu’elle a entendu dans l’avion quelques jours auparavant. Il y avait un monsieur assis derrière eux qui discutait avec sa femme et lui expliquait qu’il espérait que durant le vol il n’y ait pas trop de « dépression atmosphérique due aux orages équatoriaux ». Allez comprendre quelque chose à onze ans. En tous les cas, ce que Sara avait retenu c’est qu’il valait mieux l’éviter, atmosphérique ou pas.
Mais sa mère est en pleine dépression et comme dans cette famille on considère que les thérapies sont réservées aux fous, on y va à grands coups de médocs qui se terminent tous en PRAM , en MINE , avec des X, des Y et des Z un peu partout à l’intérieur. Pourquoi parler, extérioriser son émotionnel lorsqu’il suffit d’avaler une ou deux pilules magiques tous les jours pour que tout aille pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Après tout, les docteurs ont promis que cela finirait bien par passer, non ? Il faut croire en eux, ils ont fait de longues études. Ils savent tout, ou presque.
Le problème, c’est que Sara a toujours été une petite fille volubile qui aime parler et aller à la rencontre des autres.
Mamie lui disait : – ma chérie, avec toi, c’est cinq sous pour commencer et dix francs pour t’arrêter.
Mais là, avec cette nouvelle donne, elle sent bien qu’il n’y a pas d’espace de dialogue ouvert. Le loft a été transformé en studio. Maman va mal, elle le sait, elle le sent, mais c’est un sujet tabou qu’il faut taire, enterrer, enfermer à triple tour, avant de jeter la clé dans les tréfonds de l’océan. « Reste à ta place d’enfant Sara !, lui dit son père. Ce sont des histoires de grands, tu ne peux pas comprendre. » Non, en effet, elle ne peut pas les comprendre, mais elle les ressent au fond de son petit cœur trop sensible, selon certains.
Peu à peu, Sara change physiquement et moralement. Elle se renferme et arrête de manger, développant une dépendance au « rien ». Ingérer un aliment devient pour elle source de souffrance, une agression de plus de la part du monde extérieur : un univers hostile et froid où les sentiments et leur démonstration n’ont pas leur place. Elle ne pèse pas très lourd à cette époque.
L’été se termine, la rentrée scolaire approche. Il est temps de repartir sous les tropiques, dans le pays natal de Sara , le Sénégal . Elle intègre une nouvelle école qui porte le nom du célèbre Jean Mermoz . « Un aviateur c’est plus cool qu’un général, ou qu’un président », se dit-elle. Ça a un petit côté aventurier qui lui plaît bien. Dans la brochure de l’établissement, elle découvre une citation de Mermoz qui résume la philosophie de l’escadrille : « il faut prendre la vie comme elle vient ». Et si elle vient de travers, on fait quoi ? On la retourne comme une galette bretonne ? On la fout à la porte et on en demande une autre ? « Il était marrant celui-là ! », ne peut s’empêcher de penser Sara . Sa vie a dû être un long fleuve tranquille. Il ne peut en être autrement pour écrire des choses pareilles.
L’école est grande. Elle accueille beaucoup d’élèves, du CP à la terminale. Mais elle est également très vétuste. Les murs recouverts de crépit sont fissurés par endroit, les locaux disposent de très peu d’espaces verts et elle est construite juste à côté du Port Autonome de Dakar , en pleine zone industrielle. Il n’est pas rare qu’en plein cours les enfants respirent soudainement les odeurs de tabac qui se dégagent des cheminées de la fabrique de cigarettes, située non loin de là. Dès leur plus jeune âge, on tente déjà de les rentre addict . C’est du beau !
Sara n’a pas envie. Pas envie d’être là, de devoir se refaire des amis, elle, la dernière arrivée qui doit aller vers les autres. Cette difficulté est nouvelle pour elle, la petite griotte {2} . Elle qui était toujours prête, avant, à aller à la rencontre des autres, à poser des tonnes de questions et à passer d’un pourquoi à un autre.
Et puis, Sara est complexée par son corps. Elle n’a plus que la peau sur les os. Elle ronge ses ongles parfois jusqu’au sang. Son visage pâle est cerné. Son enveloppe charnelle, presque translucide, ressemble dorénavant à celles des animaux préhistoriques qui vivent au fin fond de l’océan, là où il n’y a jamais de lumière. Seuls ses longs cheveux bruns trouvent encore grâce à ses yeux. Et encore. Il faut qu’ils soient propres et bien coiffés en arrière.
Elle se met à porter des T-shirts à manches longues alors qu’il fait très chaud. Elle tente de se faire dispenser de piscine par ses parents chaque semaine. Pourtant, elle nage comme un poisson dans l’eau.
Oui, mais voilà, Sara a de l’eczéma qui se propage telle une trainée de poudre depuis l’intérieur de ses coudes jusqu’à ses avant-bras. Dieu sait qu’elle en passe de la pommade, au sens propre comme au figuré, mais rien n’y fait. Il est toujours là. Il gratte, il pique, il brûle. Il la rappelle à l’ordre quand elle est sur le point de découvrir un peu son corps frêle. Il est moche et purulent. Elle ne voit plus que lui. C’est comme si tout le reste avait disparu sous cette dermatopathie, et elle avec. Lorsqu’elle regarde Pirates des caraïbes , elle ne peut s’empêcher de se comparer à Salazar , le méchant de la saga, au corps laid et difforme. Peut-être qu’elle aussi, un jour, sera complètement engloutie sous cet eczéma. Et quand on lui demandera de prendre le rôle de l’acteur, le travail des maquilleuses sera vite torché !
Dans quelques décennies, elle comprendra le comment du pourquoi. Elle découvrira que ce n’est pas qu’un facteur physique, mais la résultante d’un stress psychologique chronique qui fragilise l’être et l’use prématurément. C’est le langage d’un corps dont l’inconscient est en souffrance. Mais pour le moment, elle est trop jeune pour analyser tout ça, en conscience. À travers son instinct de survie, elle tente juste de ne pas se noyer.
Dorénavant, Sara ne prend la parole que lorsque cela est nécessaire. Elle évite les autres et préfère la compagnie des quadrupèdes à celle des humanoïdes. « Plus je connais les hommes, plus j’aime les bêtes » devient son leitmotiv. Les animaux sont doux, eux. Ils ne parlent pas, ils ne jugent pas. Ils ne critiquent pas. Ils n’ont pas besoin de mots pour communiquer. Elle affectionne également les livres dans lesquels elle perd pied, entre fiction et réalité. Ils lui permettent de voyager dans le temps, de déplacer son esprit d’une épopée à une autre. Les auteurs y décrivent des émotions qu’elle ressent dans son âme et son corps, comme si certains textes avaient été écrits pour elle. Du moins, c’est ce qu’elle se dit. Elle y change d’époques pour devenir une princesse le temps d’un après-midi ou un savant fou pour une nuit. Elle sauve la Terre du Milieu des griffes de l’ombre du Mordor et survole la ville d’ Agrabah avec Aladdin sur un tapis magique.
Ses parents ne voient pas d’un bon œil sa période d’ermitage et sa maigreur prédominante. Ils décident de l’inscrire sans son consentement au sport. « Un esprit sain dans un corps sain », comme s’évertue à lui dire si souvent son père. S’il savait !
Finalement, les activités physiques auront du bon. Elles lui permettront de dégager son trop-plein d’énergie, sa colère, sa frustration, son incompréhension de tout ce qui l’entoure. Avec le temps, elle rétablira peu à peu la texture de sa peau, son interface entre son intimité et le monde extérieur. Le sport lui ouvrira l’appétit malgré elle en brûlant le peu de calories restantes, et transformera cette enveloppe chétive en un corps sec, mais musclé, aux formes harmonieuses et attirantes.
Platon disait que « l’âme doit être traitée en premier lieu avec la plus grande sollicitude pour que le corps s’en trouve soulagé », mais Sara n’a que quinze ans et elle ne connait pas encore Platon.
3. Se construire
« Ce qui importe dans la ferveur de l’adolescence, ce n’est pas le sujet de l’émotion, mais l’émotion elle­même. »
Lucien Arréat
Sara grandit. Elle devient une adolescente aux formes élancées et au caractère d’acier bien trempé. Elle n’a plus sa langue dans sa poche. Son verbe est souvent incisif, tranchant. Elle se défend des brimades infligées par les autres, elle attaque les p’tites frappes et les grandes gueules du lycée, tous ceux et toutes celles dont les propos manquent cruellement de tolérance. Peu à peu, l’eczéma a disparu.
Elle n’a plus honte de son corps. Dorénavant , elle le montre, même si elle ne l’apprécie pas encore vraiment. Mais elle a maintenant conscience que son anatomie, son véhicule physique, est sa première interface avec le monde qui l’entoure. Plus vous trouvez quelqu’un attrayant, plus vous êtes attiré par cette personne. Rassurez -vous, c’est humain. L’attirance physique et l’attraction du langage corporel jouent un rôle important dans les rapports et les échanges avec autrui. Et ce, même si le côté beau de la personne ne s’arrête qu’à l’esthétique… Plaire comporte certains avantages non négligeables. Réfléchissons -y deux petites minutes : « Mesdames , quand un policier vous arrête pour un contrôle de routine et que vous réalisez que vous avez oublié vos papiers dans le sac de soirées que vous portiez la veille, vous croyez qu’il vous laisse repartir sans contravention parce que vous êtes intelligente ou que vous avez signé une pétition pour défendre la préservation des ours polaires ?
Messieurs, lorsque la réceptionniste d’une société trouve le moyen de vous caser un rendez-vous de dernière minute avec son patron qui a un emploi du temps de ministre, vous croyez qu’elle vous rend ce service parce que vous avez été poli ou qu’elle pense que vous êtes un bon père de famille qui lit des histoires à ses enfants le soir avant d’aller les coucher ? ».
Mais rassurez-vous, Sara ne prend pas la grosse tête pour autant, ce n’est pas son genre. Cet attribut de qualité reste pour elle un outil qui facilite sa vie de tous les jours. Rien de plus, rien de moins. Et elle continue de se passer de manger dès qu’elle en a l’occasion. On dit qu’il n’y a pas plus vorace qu’un adolescent dans une maison. Elle doit être cette exception qui confirme cette règle.
De temps à autre, elle rentre avec des bleus et tient l’entrainement de boxe pour responsable. Elle a toujours eu des marques, facilement, dès qu’elle prend un coup. Ses jambes sont souvent en demi-teinte, oscillant entre le violacé et le pourpre. C’est un peu l’histoire de sa vie à Sara : éviter les coups et sauver sa peau. Du moins, c’est déjà son impression.
À la maison, son père la supporte, sa mère l’insupporte. Voilà bien longtemps que Sara ne se confie plus à ses parents. La communication se limite souvent à échanger des banalités : « tu peux me passer le sel s’il te plaît ? Bonne journée. À ce soir. ». Peu à peu, elle s’est enfermée dans un mutisme aux parois de verre incassable. Le lot de beaucoup d’adolescents me direz-vous. Certainement .
Au quotidien, elle traine avec une bande de copains, qui comme elle, gaspille son temps et son potentiel à faire de nombreuses bêtises d’ados. Elle pratique des sports extrêmes de temps à autre, histoire de se sentir vivante, fait du surf car sur le toit des voitures de ses potes plus âgés à plus de quatre-vingts kilomètres à l’heure. Il lui arrive parfois de se demander comment elle ne s’est pas tuée la nuit d’avant, à force de faire autant de conneries et de jouer avec le feu, à presque s’en brûler les ailes. Quelqu’un doit veiller sur elle, depuis là-haut, elle ne voit pas d’autres explications quand elle y pense. Bien qu’elle n’y réfléchisse pas souvent car, à chaque fois, elle recommence. Le besoin de se sentir vivante est trop fort. L’extrême et la montée d’adrénaline deviennent son carburant, impossible de s’en passer. Ses états d’âme oscillent entre une intense envie de vivre et le besoin omniprésent de pousser les limites jusqu’à l’insupportable. Parfois, elle vrille, se plante en beauté et se ramasse la tronche. Mais ses expériences ne lui servent pas encore de leçons. Pour ça, il faut mûrir. Pour ça, il faut grandir et se construire doucement de l’intérieur.
Son assiduité scolaire fonctionne en dilettante. Elle travaille les résultats, comme dit la jeunesse : une ou deux bonnes notes décrochées, puis des absences aux évaluations suivantes. Le tout emballé plié pour obtenir une moyenne raisonnable et acceptée par les parents en fin de trimestre. Elle n’a qu’un seul objectif en tête : passer dans la classe supérieure. Rien de plus, rien de moins.
Concrètement, elle ne fait pas grand-chose, la p’tite Sara. Elle vit beaucoup sur ses acquis et ses facilités pour donner au change, une discipline plurielle qu’elle pratique depuis longtemps maintenant. D’année en année, les appréciations dans les bulletins sont toujours les mêmes :
Sara se contente du strict minimum. Elle pourrait faire tellement mieux si elle s’en donnait les moyens. Nous l’encourageons à redoubler d’efforts.
Sauf que Sara ne fournit pas d’efforts ! Au contraire. Ça ne l’intéresse plus de se défoncer pour une matière ou d’être valorisée par ses enseignants. Ce qu’elle veut, c’est qu’on lui foute la paix et qu’on la laisse naviguer à flots, sans objectifs précis et réalisables.
Un 21 septembre, elle doit écrire quelque chose au sujet de la journée mondiale de la paix. C’est pour l’école. Elle le fait, mais à sa manière. La veille, sa meilleure amie, Awa, lui a offert un petit calepin de notes, en lui disant :
– Xam nga luy sa porobalem yaw ? Sa bopp bi moo jaxaasoo. Jelal sa temps nga toog. Sa su nekk taf taf rekk {3} ! Prends ce carnet et pose-toi Sara.
Pour une fois, elle suit les conseils de sa sœur de cœur sénégalaise. Elle s’installe à son bureau, dans sa chambre, au premier étage de la maison Martini , et commence à rédiger, au fil des émotions :
« Elle est différente pour chacun d’entre nous,
Parfois même, elle nous pousse à bout.
Et pourtant nous passons notre vie à la chercher
Parce qu’elle fait partie de l’Humanité.
Beaucoup font la guerre en son nom,
Volent son identité, tout en affirmant s’inscrire dans le bon.
Ils vous diront qu’elle n’existe pas,
Que c’est un mythe, une légende, une lubie enfantine
Que l’on recherche quand plus rien ne va,
Pour continuer d’avancer dans un monde vallonné de guerres intestines.
D’autres la présenteront comme un chemin de vie, une voix solitaire
Dans laquelle la prière et la méditation ont remplacé la colère,
Pour trouver un équilibre
Qui les a rendus libres.
Chacun à notre manière, nous la recherchons,
Á travers des instants plus ou moins longs.
Et quand enfin nous la trouvons, dans un geste, un regard,
Nous ne voulons plus la quitter tant sa présence parmi nous se fait rare.
Une fois par an, seulement, nous l’honorons
En lui dédiant une journée mondiale
Mais le reste du temps, nous la bafouons
Et déclenchons des querelles qui deviennent virales.
En oubliant dans notre infinie sagesse que le mot Humanité
Ne peut rimer qu’avec le mot Paix. »
Satisfaite de sa production, elle referme le carnet et le range précieusement dans son sac. Dorénavant, il la suivra partout, au cas où elle aurait envie d’écrire. Poser ses maux sur le papier a souvent du bon.
Entre temps, l’école déménage. Elle quitte la zone sinistrée du port après l’explosion d’une usine, à quelques kilomètres de là, provoquant sur le coup, des morts et des blessés en plein milieu d’un bel après-midi ensoleillé. Jean Mermoz est finalement reconstruit pas très loin du littoral et de ses plages somptueuses, dans le quartier du même nom. Mais tout s’appelle Mermoz dans le bled de Sara ? Eh bien, dans cette zone de la ville, oui, presque tout. Le célèbre aviateur décollait depuis cette zone avec sa Croix du Sud pour aller livrer le courrier de l’ Aéropostale jusqu’en Amérique Latine. Un exploit pour l’époque.
Les années folles de l’adolescence passent en un éclair.
« L’horloge tourne, les minutes se dérident, Et moi je rêve, tranquille je prends mon temps […] Dam dam déo oh oh oh, dam dam déo oh oh oh oh. »
Sara fréquente toujours autant de potes, poursuivis par leurs études. Elle tombe même dans les draps de certains, le temps d’une soirée ou d’un weekend. Mais elle refuse de se lier à un en particulier. Pas de petit copain officiel. Ce serait trop d’attachements, trop d’étouffements. Souvenez-vous de son collier de naissance. S’attacher c’est s’ouvrir, puis souffrir finalement, lorsque l’être aimé finit par vous rejeter parce qu’il ne vous trouve plus à son goût ou qu’il est pourchassé par de vieux démons invisibles qui viennent troubler son subconscient et ses émotions. Hors de questions de se lier à un potentiel futur consommateur de médicaments qui se terminent en MINE ou PRAM .
Il n’y a qu’avec Brice qu’elle se permet de créer des liens d’amitié en béton armé. Entre ces deux-là, le courant passe tout de suite très bien car ils sont câblés de la même manière. Ils partagent le même humour et la même furieuse envie de dépasser les limites, inexorablement un peu plus. Elle lui raconte une grande partie de ses conneries passées et futures. Il écoute, se moque parfois d’elle en la traitant de « chieuse », mais répond toujours présent dans les pires moments de Sara. Et Dieu sait qu’elle en a eu quelques-uns durant cette période d’adolescence rebelle.
Brice approche doucement de la trentaine. Lui aussi est un enfant toubab d’Afrique au pédigrée baroudeur. Ses cheveux blonds en bataille et ses yeux bleus délavés lui donnent un air de Chris Hemsworth. Vous savez, l’acteur qui incarne Thor au cinéma. Mais oui, voilà, vous y êtes ! Il s’agit bien de cette armoire à glace hyper sexy et indestructible qui sauve le monde en brandissant son marteau et qui fait trembler l’Univers. Et bien, c’est un peu Brice, mais dans la vraie vie, et sans le marteau.
Il a arrêté l’école jeune pour aller gagner sa vie en faisant du transport routier de marchandises entre la Casamance, au sud du pays de la Teranga , et la capitale. Il sillonne des pistes périlleuses et capricieuses. Il s’est déjà fait braquer plus d’une fois, mais ce n’est pas grave, il continue quand même, avec la chanson de Cindy Lauper qu’il passe en boucle dans son radio cassette : « Suitcases of memories , Time after time {4} ».
Cette sorte d’Attila des temps modernes que rien ne semble effrayer, c’est le frère de cœur de Sara. Souvent, lorsqu’ils se retrouvent, ils ne discutent pas, ils se posent juste et profitent de l’instant présent, une bière à la main. Quand Sara avale la boite de comprimés en Z de sa mère, un weekend où ses parents sont partis souffler en amoureux, c’est Brice qui gère, sans oublier de la traiter de « chieuse », une fois l’épisode enterré !
Et puis, un jour, à la grande surprise de Raphaëlle et Jules, elle obtient son bac. Ils étaient presque sûrs qu’elle ferait exprès de le rater pour pouvoir passer une année de plus au soleil, aux frais de la princesse. Certains enfants de leurs amis l’ont déjà fait. Et au fond d’elle, ça n’aurait pas dérangé Raphaëlle de garder sa fille à ses côtés une année de plus. Elle la trouve encore si jeune pour affronter le monde, seule. Mais Sara n’apprécie pas les échecs. Elle aime trop gagner pour se retrouver sur le banc de touche pendant que ses potes vont fêter leur ticket pour une nouvelle vie. Avoir son bac demeure une formalité pour elle, au même titre que de présenter son passeport à l’aéroport avant d’embarquer, ou d’aller se faire vacciner contre la fièvre jaune. Elle l’obtient et se paye même le kif {5} d’une mention bien. « Quitte à devoir faire les choses, autant ne pas les faire à moitié », se dit-elle.
Et là, de nouveau, il faut partir. Tout quitter pour recommencer, dans un ailleurs land .
Sara n’a qu’une très vague idée de ce qu’elle veut faire après le bac. Elle ne s’est pas vraiment posé la question en fait. Comme la majorité de ses camarades, son projet n’est qu’une ébauche. Il y a tant de choses à apprendre et à découvrir. Pourquoi s’enfermer dans une voie alors qu’une vie ne suffira pas à expérimenter un dixième des connaissances du vaste monde ?
Elle a pourtant cherché un établissement ou une formation. Elle a arpenté le NET et ses sites d’orientation, pour, au final, se sentir plus perdue qu’aux prémices de ses investigations. Un lien réexpédie vers un autre qui renvoie aux suivants. Du côté des écoles payantes, c’est la course à l’armement. Chacune se déclare meilleure que ses concurrentes pour attirer de futurs clients dont les parents alimenteront pendant des années les frais d’écolage.
À ce moment de l’histoire, il est nécessaire que vous connaissiez l’un des secrets de Sara. C’est un mélange brouillon dont on aurait raté la créa sur Photoshop , un mix entre Sainte Rita qui prend soin des causes désespérées, pensant pouvoir sauver toutes les brebis égarées de cette Terre, et Bob Morane contre tout chacal. Non, elle n’est pas balance ascendante scorpion comme lui et ne mesure pas 1 mètre 82. Mais, elle alterne des périodes d’activités hyper intenses et ne mange jamais, par principe, de cuisses de grenouilles. L’hyper vitalité de Sara est souvent suivie de passages à vide, comblés d’incertitudes pantouflardes durant lesquels elle laisse déambuler son esprit au gré des pensées qui surgissent.
Pour l’heure, elle doit faire un choix. Mais choisir, n’est-ce pas renoncer à autre chose, d’une certaine manière ? Sara a dix-huit ans et n’a pas envie de renoncer à quoi que ce soit, pas à son âge.
Elle prend une feuille de papier, la divise en deux colonnes inégales. D’un côté, la plus large qui contiendra ce qu’elle souhaite faire. De l’autre, la plus étroite qui regroupera ce qu’elle ne veut pas faire. À la fin de l’auto-exercice, les mots glanés sont : communiquer, langues, photographie. Soit ! Elle s’en tiendra au plan. Reste à trouver une formation qualifiante. Ses parents ont largement insisté sur le label « qualifiant ». Hors de question de subventionner une école, aussi prestigieuse soit-elle, si elle ne délivre pas à la fin un sésame reconnu par l’État.
4. Devenir responsable
« Que celui qui n’a pas traversé ne se moque pas de celui qui s’est noyé. »
Proverbe africain.
Sara ne rentre pas en France, non, elle s’expatrie. La petite toubab part en mission. Cette approche lui donne le sentiment de pouvoir mieux supporter un nouveau déracinement, loin du continent africain. Vivre en Afrique et avoir une autre couleur de peau c’est parfois s’entendre dire des choses désagréables, le rappel d’erreurs abominables prodiguées par les générations passées avec lesquelles on ne partage rien de plus qu’une pigmentation. Vivre en France après une telle expérience, c’est souvent s’entendre dire des choses désagréables de la part d’esprits fermés qui ne veulent pas comprendre, qui ne veulent pas découvrir et passer au-delà d’émotions xénophobes.
La France , c’est un pays dont elle porte la nationalité et connait l’Histoire parce qu’elle l’a étudiée dans les livres d’école : une certaine Jeanne qui prend les armes pour défendre son pays et finit brûlée vive par les Anglais sur un bûcher, un roi à l’ego démesuré qui se fait appeler Soleil , des têtes tranchées pendant une Révolution quand le peuple en a marre de crever de faim, et un dénommé Jules {6} qui sort les enfants de la mine pour les envoyer à l’école.
C’est un pays qu’elle connait en vacances, quand il y fait chaud et beau et que les champs gorgés de tournesols et de coquelicots défilent sous ses yeux contemplatifs le long de l’autoroute, quand le tube de l’été passe en boucle dans les magasins de prêt-à-porter où elle va refaire son stock pour l’année scolaire suivante.
Mais cette fois-ci, c’est différent. Elle va y poser sa valise et pour un bon moment.
Jules et Raphaëlle l’installent à Montpellier, une ville universitaire du sud de la France qui a l’avantage de bénéficier de presque trois cents jours de soleil par an. Tout le monde se plaît dans cette ville, il ne saurait en être autrement pour Sara.
Le choix des parents n’est pas anodin. Sa demi-sœur ainée, Isabelle, habite dans le coin depuis son divorce, avec ses deux enfants : Mathéo et Lucie. Comme on dit en Afrique, Isabelle et Sara sont « même père, mais pas même mère ». Isabelle est née vingt ans avant Sara. Avant de se remarier avec Raphaëlle, Jules a été uni quelques années avec Manon. De cet amour égaré n’est restée qu’Isabelle qui, après la séparation de ses parents, est partie vivre aux côtés de sa mère. Certaines relations ne résistent pas à la perte d’un enfant.
Manon et Isabelle ne sont pas de grandes aventurières. L’étranger ne les a jamais tentées. Elles n’ont d’ailleurs pas compris l’engouement de Jules pour ses destinations professionnelles pittoresques. Comment peut-on faire le choix d’aller vivre dans des contrées profondes coupées parfois de tout rattachement à la civilisation ? De subir des coupures d’eau et d’électricité pendant des jours entiers. De ne pas trouver ses céréales favorites dans un supermarché grand comme un mouchoir de poche. De croiser tous les matins des enfants d’à peine cinq ans qui mendient dans la rue, sans chaussure aux pieds. Ce n’est définitivement pas une vie pour elles ! C’est ainsi que Jules a rencontré Raphaëlle, lors d’une de ses nombreuses missions en Afrique. Lorsqu’ils sont rapidement tombés dans un lit, Manon n’en a pas fait une maladie, au contraire. Elle s’est dit que c’était un mal pour un bien. Il n’y avait plus rien à sauver entre eux. La pirogue avait pris l’eau, jusqu’à couler. L’ombre de cet enfant reparti trop vite avait toujours plané au-dessus de leur bonheur familial. Jules a pris le large, définitivement. Manon et Isabelle sont restées.
Du coup, les demi-sœurs n’ont jamais vécu ensemble. Pour tout dire, elles ne se connaissent pas, malgré leur lien de sang. On prétend que les liens de la famille sont ce qu’il y a de plus précieux, toutes les grandes religions le disent. Montesquieu écrivait il y a quelques siècles que « ce ne sont pas seulement les liens du sang qui forment la parenté, mais aussi ceux du cœur et de l’intelligence ». Peut-être avait-il déjà trouvé le juste milieu.
L’arrivée de Sara dans la région doit être l’opportunité pour elles de faire vraiment connaissance et de partager une histoire de famille commune. Pour réécrire l’histoire, il n’est peut-être jamais trop tard. Isabelle emploie souvent des expressions sudistes que Sara ne comprend pas. Il en va de même pour Isabelle qui reproche à Sara son « accent africanisé original ». Isabelle a pris la peau mate et les yeux verts bouteille de Jules, alors que Sara a les yeux marron de sa mère et une carnation de peau très claire. Ce n’est pas dans leur physique qu’elles se trouveront des points communs. Il faudra les chercher ailleurs.
Du côté des études, Sara opte pour deux cursus en parallèle : d’un côté une école privée de communication et de management qui va coûter une fortune aux parents, de l’autre, la fac en filière psychologie. Le fantasme de devenir photographe devra attendre, car, comme dit son père : – Trouve-toi un vrai métier, ma fille, un métier qui te permettra de gagner ta vie correctement et d’être autonome. Et après, on en reparlera !
Un petit studio meublé en centre-ville, les fournitures universitaires, les inscriptions administratives et pédagogiques, de gros chèques au comptant, une nouvelle garde-robe bien moins sexy que l’estivale, tout est fait en un temps record pour installer Sara dans d’excellentes conditions. Elle est parée matériellement. Psychologiquement, c’est une autre histoire. Elle se sent perdue dans cette immensité de possibilités. Quand on quitte son village pour la grande ville, on se retrouve parfois désorienté, un peu comme Un indien dans la ville lorsqu’il débarque à Paris, au milieu des géants de ciment et des enseignes lumineuses qui attirent le regard comme un papillon de nuit pris dans un faisceau de lumières artificielles. Le plus drôle dans l’histoire, c’est que le cerveau se met à vous jouer des tours. Lorsque vous êtes mélangé à la foule et que vous la balayez des yeux, souvent, vous croyez reconnaitre un visage, une silhouette familière. Mais il n’en est rien. Vous ne connaissez pas cette personne, vous ne l’avez jamais rencontrée. C’est juste votre mental qui, pour vous rassurer, au milieu de ce monde peuplé d’inconnus vous chuchote pendant quelques millièmes de seconde : « tout va bien. Tu vois la femme là-bas, de dos, c’est tante Germaine. Et l’homme assis à la terrasse du café, c’est le prof de Maths que tu avais en quatrième, celui qui était toujours enrhumé parce qu’il ne supportait pas la climatisation au lycée français Blaise Pascal d’Abidjan ». Mais non, en fait ! Daniel Kahneman a écrit que « le monde a beaucoup moins de sens qu’on ne le croit. La cohérence vient de la manière dont nous pensons ». Nous restons influencés par notre environnement direct et tout ce qui nous entoure, c’est humain.
Les cours débutent, cette nouvelle vie avec.
À l’école de communication, elle s’est inscrite à quelques modules. Un climat concurrentiel règne férocement : pas d’entraide, c’est chacun pour soi. Sur les deux cents inscrits en première année, seule la moitié accèdera à la seconde. Il faut être dans le peloton gagnant, quitte à marcher sur le cadavre des autres. Les locaux sont spacieux et bien équipés, mais l’ambiance est glaciale. Les étudiants semblent robotisés, comme programmés la veille pour le lendemain. Ceux-là semblent avoir trouvé le bouton on/off . L’environnement manque cruellement de spontanéité et d’humanité. Les propos et les réactions de chacun sont maîtrisés. Tout est sous contrôle. Ici, les étudiants sont là pour gagner, quitte à écraser les autres. Personne ne les attend sur un marché du travail déjà saturé depuis bien des années.
À la fac de lettres, l’ambiance est plus détendue, les cours sont dispensés dans des amphithéâtres pouvant contenir jusqu’à trois cents étudiants aux looks déjantés échappés d’une BD Manga ou semblant avoir survécu au mouvement du Flower Power . Sara n’a pas un style aussi excentrique, elle est plutôt du genre classique. Elle aime les tenues originales certes, mais pas les rétrospectives à la Che Guevara ou les chemisiers tout droit sortis d’un nuancier pantone aux dégradés d’orange. Le contenu des cours n’est pas vraiment ce à quoi elle s’attendait. Elle imaginait cet apprentissage comme le fruit de longues discussions à la fois métaphysiques et psychosomatiques, à la frontière de l’ésotérisme.
Mais il n’en est rien. Il faut apprendre comment fonctionne le corps humain, par où passe la transmission d’informations, au départ physiques, puis neurologiques. Bref, elle a fait une série littéraire et elle est complètement larguée. Même Freud qu’elle avait mis sur un piédestal avant de commencer à l’étudier lui tape sérieusement sur les nerfs avec son moi , son surmoi et son ça . Chomsky, qui d’ailleurs est né le même jour qu’elle, père de la linguistique générative, au parcours intellectuel engagé et aux tendances anarchistes, trouve davantage grâce à ses yeux. Elle dévore également les ouvrages de Winnicott dont certains travaux concernent l’interaction entre le nouveau-né et son entourage. Il est question de la mère suffisamment bonne , capable dès la naissance de son enfant de créer un monde sécurisant autour de lui. Sara s’interroge et une question en apporte une autre : « Raphaëlle a-t-elle été une Good enough mother ? Et elle, le jour où ce sera son tour, sera-t-elle à la hauteur de l’engagement pris ? ».
Le module favori de Sara reste celui axé sur la communication au sens large en psychologie, peut-être aussi parce que l’enseignant ne la laisse pas indifférente. C’est un brun aux yeux verts, avec un petit accent qui chante et un look plutôt classique. Il doit avoir deux fois son âge. Elle n’a que dix-huit ans, « le plus bel argument de sa victoire », comme le répétait Dalida, et elle « aurait donné n’importe quoi pour le séduire ». Il porte son alliance une fois sur deux au mauvais doigt. Mais ce que Sara oublie dans son délirium, pendant qu’elle perd le cours auquel elle est censée assister et participer, c’est que cette chanson parle aussi d’un profond sentiment de solitude éprouvé dès la fin des ébats torrides. Sara s’en fout. De toutes les façons, c’est entre elle et son mental qui tricote des bobines pour les longues soirées d’hiver qui se profilent à l’horizon. Et puis, elle a sa règle d’or : ne pas s’attacher aux gens et à leur vie. Survoler leurs histoires et leurs états d’âme, toujours. Aucune chance de souffrir avec cette logique implacable : la tête d’abord, les émotions après.
– Sara, n’oublie pas de payer les factures et de faire tes comptes régulièrement. Raphaëlle rappelle la check-list à sa fille depuis l’Afrique par Skype , la même liste que celle qui est accrochée sur le réfrigérateur depuis l’emménagement, celle devant laquelle elle passe tous les matins lorsqu’elle prépare son café et finit par ne même plus la voir. Elle lui dit souvent :
– Ma fille, tu as dix-huit ans maintenant, il est temps de devenir responsable. « Oui Maman, il paraît… », se contente de penser Sara, dans un coin de sa tête.
Dorénavant, il faut tout faire soi-même dans cette nouvelle vie, ne rien oublier. Finie la gestion parentale aux rouages si bien huilés, finie la logistique maternelle si bien organisée. Il faut se gérer. Sic transit Gloria mundi {7} .
Le bon côté des choses, c’est que le temps passe vite et que les prochaines vacances arrivent à grands pas. Elle va bientôt retrouver sa famille, Brice et Awa , sous le soleil tropical pour fêter la nouvelle année au bord d’une plage. Mais avant, il y a les examens, à l’école et à la fac. Sara se met à faire quelque chose qui jusqu’à présent lui était inconnu : travailler, pour de vrai, pendant des heures jusqu’à avoir mal aux yeux, jusqu’à oublier de prendre une douche. Ne pas voir le temps qui passe pendant qu’elle a la tête plongée dans les manuels. Farcir son crâne de notions incompréhensibles. Remplir des carnets de notes et les décortiquer. Apprendre et ne pas se reposer sur ses acquis. C’est nouveau pour elle, et cela fonctionne relativement bien, ses résultats sont plus que bons.
Elle retrouve occasionnellement sa copine Pascale, à la bibliothèque universitaire. Pascale est une enfant d’ailleurs. Elle est née et a grandi aux Antilles Françaises, sur l’île de Saint-Martin, quelque part au milieu de la mer des Caraïbes.
« Là -bas il fait chaud, on boit l’eau du coco. Sous les cocotiers les filles sont dorées . »
Comme Sara , elle s’est « expatriée » en métropole pour les études, laissant sur place son père, d’origine hollandaise et sa mère créole, ainsi que ses deux frères. Pascale a très vite intégré la communauté saint-martinoise de Montpellier . Elle fréquente beaucoup de monde. De temps en temps, elle invite Sara à la rejoindre dans un restaurant antillais à l’ambiance zoukée et aux effluves de rhum. La nuit y est chaude et les rythmes ambiancés. La fille des îles s’est plus vite acclimatée à cette nouvelle vie que la Toubab finalement.
Pascale est plongée dans une lecture des plus absorbantes. La couverture du livre s’intitule Le guerrier pacifique , de Dan Millman. L’ouvrage semble avoir survécu aux bombardements de la Seconde Guerre mondiale. « Quel drôle de nom pour un bouquin », se dit Sara.
Comment un guerrier pourrait-il être pacifique ? Les deux sont-ils compatibles ? Gandhi, le guide spirituel indien, a inspiré des mouvements de libération à travers le monde. Il a amené les hommes à se soulever pour le respect de leurs droits civiques et à refuser l’oppression. Il fut une sorte de guerrier pacifique. Idem pour Madiba, en Afrique du Sud. Mandela consacra sa vie à lutter contre un système politique basé sur la ségrégation raciale. Il participa à une campagne de sabotage contre les installations publiques et militaires de son pays. Il y eut des morts. Un an avant son assassinat, Kennedy pensait que : « ceux qui rendent une révolution pacifique impossible rendront une révolution violente inévitable ».
– Intéressant ? lui demande Sara.
– Terriblement ! Tu devrais le lire toi aussi.
– Tu sais, les bouquins sur la guerre, ce n’est pas vraiment mon genre, Pascale.
– Alors là, tu n’y es pas du tout, Sara. C’est un livre qui parle de sagesse et de quête spirituelle. Le narrateur rencontre un homme qui devient son mentor. Ce mentor va lui faire traverser des épreuves à la fois mentales et physiques pour lui faire prendre conscience de la place qu’occupent ses émotions négatives dans son quotidien. Et surtout comment s’en libérer. Ce serait formidable de pouvoir se débarrasser pour toujours de tout ce qui est toxique dans notre vie, tu ne trouves pas ?
– C’est un conte de fées pour enfants ton bouquin, Pascale. Tu connais la loi de Murphy ?
Pascale prend un air étonné :
– Heu, non. Pas vraiment.
– Et bien, c’est simple. Tu pars du principe que la moitié de la planète est sur Terre pour casser les pieds à l’autre moitié. 50 % vont chercher à faire des choses positives, et les 50 autres % vont tenter de mettre le désordre. « Tout ce qui est susceptible de mal tourner tournera mal. » Déjà , si tu sais ça, t’as une longueur d’avance.
– Elle est carrément déprimante ta loi !
– Je ne t’ai jamais dit que Murphy était un optimiste. Quand tu fais des erreurs, tu stresses. Et quand tu stresses, tu fais encore plus d’erreurs. C’est ainsi que ta vie va de Charybde en Scylla. La fatalité avant tout avec lui !
– Génial ! Il est vraiment temps que tu lâches tes lectures de psycho… pathes ! Et que tu te plonges dans des ouvrages plus sains, Sara Martini . Tiens , je te le prête. Je viens de le terminer et il m’a rempli d’un puissant positivisme que même ton Murphy ne peut ébranler.
Pascale tend le bouquin à Sara . « Tout ça n’est pas pour moi », se dit Sara intérieurement. Elle se passe de commentaire pour ne pas froisser sa copine, et lui répond juste : – Merci . À tout à l’heure.
Elle s’installe un peu plus loin et se remet à un DS qu’elle doit absolument rendre au module suivant si elle ne veut pas se prendre un carton. Le guerrier pacifique traine sur le coin de la table. Il lui reste deux bonnes heures devant elle pour peaufiner sa production sur la complexité de la communication dans la relation intrapersonnelle et interpersonnelle. Tout un programme ! Sa dissertation commence par une réflexion de Jean - Paul Sartre : « chaque regard nous fait éprouver concrètement que nous existons pour tous les hommes vivants ». À quand remonte la dernière fois qu’elle a regardé quelqu’un dans les yeux ? Même tout à l’heure, lorsqu’elle parlait à Pascale , a-t-elle vraiment pris le temps de la regarder dans les yeux ? Sans tricher en tournant la tête vers elle, serait-elle capable de se souvenir de ce qu’elle porte aujourd’hui ? La réponse est négative.
« Alors regarde, regarde un peu […] Je vais pas me taire parce que t’as mal aux yeux . Alors regarde, regarde un peu […] Tu verras tout c’qu’on peut faire si on est deux. »
Rédiger n’est pas vraiment un problème pour Sara. Les mots s’encastrent facilement les uns avec les autres sur le papier, telle une construction de Lego dont elle oublie rarement une petite pièce sur le côté au moment de finaliser le montage. Le souci pour elle c’est plutôt d’arriver à structurer sa pensée qui a tendance à partir dans tous les sens, qui s’échappe, vagabonde et voyage à la vitesse de la lumière pour se retrouver à mille lieues de là. Deux heures sont passées. Il est temps d’aller au cours du beau brun. Sara n’a pas fini. Il va falloir jongler et jouer les acrobates pour gagner du temps et éviter d’être hors-jeu.
L’amphithéâtre est gelé. Les radiateurs doivent remonter à la IV e République. À la veille de Noël, certains semblent avoir pris des congés anticipés. Il n’y a pas grand monde aujourd’hui. « Merde », se dit Sara. « Ou comment se faire repérer encore plus facilement quand on n’a pas fait son taf jusqu’au bout. » L’heure passe, monsieur Guillaumet fait son cours magistral puis finit par conclure en souhaitant des vacances reposantes à ses étudiants. Ouf, il a zappé. Puis, il reprend la parole :
– Ha, j’ai failli oublier. Déposez-moi vos productions sur le bureau avant de quitter l’hémicycle, s’il vous plaît.
Bon. Il reste deux solutions à Sara : soit faire l’idiote et esquiver l’obstacle jusqu’à la rentrée, et adviendra certainement le pire. Soit la jouer franco. Elle préfère opter pour le second choix. C’est bien connu : faute avouée à demi pardonnée. La salle s’est vidée très rapidement. Elle s’approche de lui. Il est en train de ranger ses affaires dans son sac à bandoulière en cuir.
– Monsieur Guillaumet, je suis désolée, mais j’ai rencontré quelques difficultés à finaliser le DS qui était à rendre pour aujourd’hui.
– De quel ordre, Madame Martini ?
Il connait son nom, surprenant pour un professeur d’université. Et son alliance, elle rêve ou elle a encore changé de doigt ? Un problème de mycose peut-être, ou de positionnement identitaire ? Va savoir.
« De quel ordre ? », a demandé le monsieur. Réponds au monsieur Sara !
« Eh bien, comment dire, j’ai commencé à réfléchir à votre sujet. Du coup, j’ai pensé à vous… comme sujet, et là, dans ma tête, c’est parti en sucette, un vrai délirium de tout ce que l’on pourrait faire vous et moi, mais qu’on ne fera pas. Entre temps, j’ai discuté avec Socrate, pas le vrai qui est mort depuis plusieurs siècles, mais l’enseignant du guerrier pacifique , me laissant guider par les conseils d’une amie qui m’a suggéré de le lire. Et là, j’ai perdu la notion du temps. »
Sara n’a pas encore prononcé un mot. Le prof la regarde dans l’attente d’une réponse. Il va finir par croire qu’elle est muette.
– Je me suis plongée dans un ouvrage qui a absorbé mon temps et mon énergie, Monsieur.
Ouf, elle a fini par sortir quelque chose, mais pas exactement comme elle aurait aimé. Mais c’est mieux que rien. Ses yeux ! Il y a quelque chose de singulier dans ce regard vif.
– Intéressant. Et de quel livre s’agit-il, Sara ?
Il connait son prénom aussi. Elle est grillée, repérée, exposée. Le gars ne va plus la lâcher. Il va surveiller son travail jusqu’à la fin du semestre, voir les suivants. Si elle savait à quel point il ne va plus la lâcher. Mais Sara n’a que dix-huit ans et elle est loin d’avoir encore tout compris au sujet des relations intra et interpersonnelles.
Avant même qu’elle n’ait le temps de répondre, il reprend la parole tout en attrapant son sac, après y avoir rangé les copies de ses étudiants.
– Il fait froid ici. Je vous propose d’aller en discuter autour d’un café sur la Comédie .
Un café sur la place la plus populaire de Montpellier, après tout, pourquoi pas. Il a raison, il fait froid. Et puis, on n’est plus à l’école, elle peut prendre un café avec son professeur, entre adultes responsables. Il quitte déjà la salle. Elle lui emboite le pas jusqu’au parking où est garée sa voiture, un modèle plutôt sportif pour un type qui avoisine la quarantaine. Le trajet dure une vingtaine de minutes jusqu’au centre-ville. Ils échangent à peine quelques mots. Monsieur Guillaumet est concentré. Il est très prudent. Il prend soin de bien respecter chaque feu et chaque stop. Sara se demande s’il conduit de la sorte parce qu’elle est dans la voiture avec lui, ou si c’est sa conduite habituelle : la prudence. D’où elle vient, personne ne conduit comme ça, même pas elle. La conduite prudente est presque dangereuse ! Déjà, il n’y a pas de stop ou de feu, mais quelques rares ronds-points. Ensuite, on ne s’arrête pas pour laisser traverser un piéton, de peur que le type qui arrive dans le rétroviseur nous emboutisse, ou décide de doubler sans ralentir, au risque de renverser le marcheur. Moralité : quand tu roules, tu n’appuies pas sur le frein, ou presque.
Le Café du Théâtre est plutôt calme. Il dispose d’un grand espace en extérieur, agréable en hiver grâce à ses parasols chauffants. Les chaises portent des noms de célébrités françaises. Il hérite d’Alain Delon, Sara s’assied en face de lui. Elle sera Mireille Darc le temps d’un après-midi. Ils commandent ce pour quoi ils sont venus : un café.
C’est lui qui prend la parole en premier :
– Alors Sara, de quoi s’agit-il ?
– Je vous demande pardon, Monsieur Guillaumet ?
– En dehors des cours, vous pouvez m’appeler Jean . Ce fameux livre qui a absorbé votre temps et votre énergie, c’est lequel ?
– Ha, ça ? C’est Le Guerrier Pacifique .
Elle se demande ce qu’elle fait là. D’un côté, elle se dit qu’elle n’est pas à sa place. De l’autre, elle n’aimerait être nulle part ailleurs. Elle a réussi à capter toute l’attention de son enseignant. Il faut croire qu’elle se démarque du lot.
– Vous savez qu’à sa sortie, ce livre n’a pas vraiment connu un franc succès. Il a même failli tomber dans l’oubli, pour finalement, quelques années plus tard, devenir un best-seller traduit dans plus de vingt langues différentes. Je l’ai lu deux fois : la première pour le comprendre, la seconde pour le vivre et le ressentir. Je vous conseille d’en faire de même.
– Je n’aime pas relire deux fois le même livre. Je trouve cela ennuyeux de consacrer du temps à quelque chose dont on connait déjà la fin. Il n’y a plus d’effet de surprise.
– C’est intéressant ce que vous dites là… Vous fréquentez certainement des gens depuis un certain nombre d’années, n’est-ce pas ?
Sara hoche la tête en guise d’approbation. Pourtant, elle ne voit pas du tout où il veut en venir. Il reprend :
– Ces gens vous les connaissez bien, du moins vous pensez bien les connaitre.
Elle hoche la tête de nouveau et lui dit :
– Et…
– Et il peut arriver que ces personnes, que vous pensez connaitre sur le bout des doigts, agissent de manière à vous surprendre, à vous étonner.
– En effet.
– Et bien, c’est la même chose avec les bons livres, ceux qui vont vous marquer, vous faire vibrer et que vous conserverez toute votre vie.
– Mais on ne réimprime pas un livre pour en changer l’histoire entre deux lectures ?
– En effet, Sara. Le livre reste le même, l’histoire également. Mais vous, vous changez. Au gré de vos expériences et de vos rencontres, vous évoluez. Peu à peu, vous vous métamorphosez. Et à travers cette mutation personnelle, vous lisez l’ouvrage autrement, avec des yeux neufs et une expérience de vie différente.
Sara sourit. Elle aime beaucoup cette approche conceptuelle de la relecture d’un livre. Elle n’avait jamais pensé à ça. Une fois de plus, aucun mot ne sort de sa bouche. Elle ne parle pas, elle ressent. S’il savait ce qu’elle ressent. Il lui rend son sourire.
Dans un geste maladroit, elle renverse son café sur la table.
– Je suis désolée, dit-elle alors qu’elle est en train d’éponger le liquide marron répandu devant eux avec des serviettes en papier. Jean se met à en faire de même. Sa main frôle celle de Sara une première fois, puis une seconde. La troisième fois, le contact dure un peu plus longtemps.
– De quoi ? Vous n’avez rien fait de mal, du moins, à ma connaissance.
Il la cherche ou elle débloque ? Perdre ses mots et son assurance n’est pas vraiment le genre de Sara. Qu’est-ce que ce type est en train de lui faire ?
En Afrique, là où elle a grandi, on raconte que lorsqu’une personne n’est plus elle-même c’est que quelqu’un l’a marabouté, lui a jeté un sort pour la manipuler, lui faire perdre son libre arbitre. Mais il y a peu de chance pour que Jean Guillaumet et son petit accent qui chante aient déjà mis un pied aussi loin de chez lui. C’est autre chose. Mais quoi exactement ? Elle se doit de reprendre le dessus de cette situation rocambolesque dans laquelle elle est en train de s’enferrer.
« Et moi je suis tombé en esclavage, De son sourire, de ce visage, Et je lui dis emmène-moi […] Et moi je suis prêt à tous les sillages, vers d’autres lieux, d’autres rivages. »
– Vous êtes du coin, Jean ? Je veux dire de Montpellier ?
Un peu surpris par la question personnelle de la jeune femme, il finit par répondre :
– Non, pas vraiment. Ma famille est originaire de la Marne. Puis, il y a deux générations, elle est descendue sur Toulouse. Je suis arrivé à Montpellier pour les études, comme beaucoup. J’y ai trouvé le climat agréable et j’ai décidé d’y rester lorsque l’on m’a proposé un poste à l’ Université Paul Valéry . Et vous ?
– Moi ? Non. Pas du tout. Je viens d’ailleurs.
– Intéressant. Mais encore… ?
Jean prend un air intrigué. Il avance un peu vers elle, suspendu à ses lèvres.
– J’ai grandi et vécu la majeure partie de ma vie en Afrique. Je suis arrivée en France pour les études supérieures. Montpellier, la vie en France, tout ça est très nouveau pour moi.
– Une Africaine à la peau blanche, en quelque sorte ?
– Voilà, en quelque sorte.
– Mon grand-père a fait beaucoup d’allers-retours entre Toulouse et Dakar. Vous connaissez cette ville, la capitale du Sénégal ?
– J’y suis née ! répond Sara. Votre grand-père ?
Sara attend la suite avec impatience. Elle est intriguée et ne s’attendait pas du tout à une réponse de la sorte de la part de l’accent chantant.
– Oui , Henri Guillaumet , l’un des pilotes les plus émérites de l’aéropostale, grand compagnon d’aventures extrêmes d’Antoine de Saint Exupéry qui lui dédia son livre Terre des Hommes , et de Jean Mermoz , mort au large des côtes africaines. D’où mon prénom en son honneur : Jean . Ces deux-là étaient inséparables jusqu’à la disparition tragique de Mermoz en mer, en 1936. Vous saviez que c’était pourtant la vingt-cinquième fois qu’il traversait l’Atlantique

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