Mariana et Milcza
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Mariana et Milcza , livre ebook

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Description

Après la misère et la pauvreté, la Seconde Guerre mondiale inflige à Théodora une profonde blessure : son fiancé, le résistant Gustave Novotný, meurt. Malgré son mariage avec un médecin, Jaromir Střílka, et la présence vivifiante de ses deux filles jumelles, Mariana et Milcza, Théodora devient de plus en plus distante et mystérieuse. Même le projet familial de partir pour quelques années en Australie ne la séduit pas...
Ce n’est qu’après la mort de leur mère, que Mariana et Milcza, remontant dans leurs souvenirs, perceront ses secrets et reconnaîtront les liens indéfectibles qui les unissent.
Une histoire émouvante, tout en retenue, qui montre que, dans des temps difficiles comme l’après-guerre, l’amour filial peut triompher de la haine et de l’indifférence.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 21 janvier 2015
Nombre de lectures 2
EAN13 9782895974963
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0500€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

MARIANA ET MILCZA
DE LA MÊME AUTEURE

Un long voyage (nouvelles), Winnipeg, Éditions du Blé, 2003.

Tant que le fleuve coule (nouvelles), Winnipeg, Éditions des Plaines, 1998. Prix littéraire Rue-Deschambault.
Marie Jack
Mariana et Milcza
ROMAN
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada

Jack, Marie, auteur Mariana et Milcza / Marie Jack.
(Voix narratives) Publié en formats imprimé(s) et électronique(s). ISBN 978-2-89597-440-6. — ISBN 978-2-89597-495-6 (pdf). — ISBN 978-2-89597-496-3 (epub)
I. Titre. II. Collection : Voix narratives
PS8569.A238M37 2015 C843’.54 C2014-908120-0 C2014-908121-9

Les Éditions David remercient le Conseil des arts du Canada, le Secteur franco-ontarien du Conseil des arts de l’Ontario, la Ville d’Ottawa et le gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada.



Les Éditions David 335-B, rue Cumberland, Ottawa (Ontario) K1N 7J3 Téléphone : 613-830-3336 | Télécopieur : 613-830-2819 info@editionsdavid.com | www.editionsdavid.com

Tous droits réservés. Imprimé au Canada. Dépôt légal (Québec et Ottawa), 1 er trimestre 2015
À la mémoire de mes parents
Et l’homme et la femme sans nom sont morts, et leur amour Est mort, et qui donc se souvient ? Qui ? Toi peut-être, Toi, triste, triste bruit de la pluie sur la pluie, Ou vous, mon âme. Mais bientôt, vous oublierez cela et le reste. O.V. de L. Milosz, « Les terrains vagues », Adramandoni
Soldats inconnus
1
En écrivant un courriel à ma sœur jumelle, Milcza, je me suis laissé envahir par un souvenir d’enfance. Soudain, il était là, tout enroulé autour de moi, à profusion, comme le petit jour, me baignant de sa lumière blanche.
Plongées dans un profond silence, maman, ma sœur Milcza et moi, Mariana, nous revenions du cimetière. Nous, les filles, nous devions avoir une dizaine d’années. À mi-chemin, Milcza s’est tournée vers ma mère et lui a demandé de but en blanc :
— Maman, pourrions-nous aller demain chez le jardinier pour acheter une douzaine de pensées ?
— Des plants de pensées, tu veux dire ? Oui et pourquoi ?
— Nous avons décidé, ai-je déclaré solennellement, de soigner une tombe abandonnée à l’entrée du cimetière. C’est la tombe de M. Vladimír, un brave soldat de la Seconde Guerre mondiale. Au village, on dit qu’il est mort comme il a vécu : seul. Et qu’il est mal enterré pour avoir voté du mauvais côté aux élections…
Quelque chose de tendre et de douloureux s’est réveillé un instant sur le visage lisse et grave de ma mère.
— D’accord, c’est une bonne idée, a-t-elle dit avec un imperceptible sourire. Vous prendrez l’argent qui reste des dernières commissions.
— Et si ce n’est pas assez, pourrons-nous en prendre dans nos tirelires ?
— Ce sera bien assez, Marianette, a-t-elle répondu en nous embrassant d’un regard tendre, mais fuyant.
J’ai remarqué alors la sueur abondante ruisselant dans son cou et faisant des taches sombres sur sa robe de lin bleue.
« Il faut toujours penser à demain », a-t-elle conclu.
Et nous nous sommes mêlées à la foule qui se précipitait vers l’auberge, avide de glaces et de boissons rafraîchissantes. Ayant acheté les nôtres, nous sommes sorties, avons cherché notre bus, le numéro 35. Il desservait le village de Jeseník et loin après, une grande maison blottie dans la verdure, en contrebas d’une colline : c’était Horka, notre propriété.
2
Horka, Jeseník : c’était notre centre du monde. Cela se trouvait en Tchécoslovaquie, dans la rude, mais poétique région de la Moravie du Nord 1 .
Pendant ma jeunesse, il arrivait à ma mère de me rappeler :
— Toi, Mariana, tu as toujours de bonnes histoires à raconter. Je sais qu’un jour tu écriras la mienne, et ensuite la nôtre.
J’ai promis de le faire quand viendrait le jour.
3
— Te souviens-tu, Milcza, de la tombe abandonnée et des douze pensées pour M. Vladimír ? lui ai-je demandé dans mon dernier courriel.
— Je m’en souviens, comme si c’était hier, répond-elle quelques heures plus tard. Il y avait tant de mauvaises herbes qu’à force de sarcler, je m’étais abîmé les ongles et taché les doigts de vert. J’étais triste, toi aussi, d’ailleurs, Mariana… C’est pour ça que nous étions allées chercher des pierres sur la colline. Ne feraient-elles pas une jolie bordure à la petite tombe ? Quelques passants s’arrêtaient, nous encourageaient. Je ne disais rien, et toi non plus, Mariana. Mais quand j’y pense, ça aurait dû tellement faire plaisir à maman ! À propos, je dois justement aller chez le fleuriste chercher sa couronne pour la Toussaint… Oui, la première fois, ça fait très mal.
4
Ayant éteint l’ordinateur, je me suis demandé un moment laquelle des deux jumelles avait plus mal à cause de la mort prématurée, encore récente de notre mère. N’arrivant à aucune conclusion, j’ai pensé de nouveau aux soldats oubliés. Puis j’ai sorti, d’un tiroir de la commode, un journal avec une couverture noire où j’avais noté le passage suivant.
Je devais avoir seize ans environ quand maman m’avait raconté brièvement son histoire d’amour avec un certain Gustave Novotný, mort à la Seconde Guerre mondiale. C’était un jeune homme de la moyenne bourgeoisie — son père était architecte. Par contre, sa bien-aimée, Théodora Hassil, qui est devenue plus tard notre mère, était fille de paysans et travaillait comme servante chez ses parents à lui. Tous les deux étaient âgés de dix-sept ans lorsque la guerre a éclaté. Gustave avait formé un réseau d’une vingtaine de résistants, dont il était le cerveau. Théodora l’aidait courageusement.
Un soir, étant entré au village pour lui rendre visite et aussi pour chercher des munitions, il a été arrêté par la Gestapo. Aussitôt, il a été envoyé à Berlin, où l’on n’a sûrement pas tardé à l’exécuter et à l’enterrer dans une fosse commune.
Ni dans sa ville natale, ni dans les environs, aucune stèle, aucune plaque commémorative ne se souvient de lui.
Une tragédie semblable avait eu lieu encore près de chez nous, à la ville de Neutitschein 2 à une dizaine de kilomètres du village de Deutsch Jassnick 3 . On connaissait même la victime, l’étudiant Karel Žák, et son amie, Albertina Blum. Mais la fiancée de Gustave Novotný n’avait jamais voulu communiquer avec Albertina. D’ailleurs, elle ne parlait presque à personne de Gustave. Son chagrin était indicible, comme l’avait été son amour.
5
Quand maman m’avait confié toute sa douleur à moi, une jeune fille de seize ans, elle a ajouté en posant sa main ferme sur la mienne :
— Ne raconte surtout rien à Milcza !
N’osant guère m’opposer à ma mère, j’étais cependant très contrariée. Sous-estimait-elle Milcza ? Parce qu’elle avait moins lu que moi ? Parce qu’elle était plus terre à terre que moi et respirait la vie à pleins poumons ?
En effet, maman semblait attendre quelque chose de ma culture littéraire, comme si mes modestes connaissances formaient un mur invisible autour de moi. Derrière ce mur, elle voulait peut-être parfois se réfugier.
Je crois qu’avec le temps, elle est arrivée à corriger son impression sur Milcza, une apparente « amie de tout le monde », car Milcza, une jeune fille sensible, rattachée par toutes les fibres de son être au village, était en même temps la discrétion même.
Théodora
1
Tous les enfants seront étonnés quand ils nous reverront tous les deux, mon doux cheval et moi… ô enfance, belle enfance, reviens-nous cet automne, comme vient une seconde chance… chante la joyeuse voix à la radio.
Enfants, enfance… Tant de fois, ces mots reviennent dans les chansons des années cinquante et soixante. Comme si on attendait un petit miracle de nous, les enfants de l’après-guerre.
Enfants, enfance… je continuais à fredonner.
— Tu es sûre, maman, que tout le monde est passé par là ? Te souviens-tu de ton enfance à toi ?
— Oui, Marianette, répond-elle de sa voix douce qui se fait ensuite invitante. Voulez-vous, les filles, que je vous en raconte un bout ?
— Oui, oui… tu nous as jamais dit comment c’était quand tu avais notre âge.
— On attendra que Milcza sorte les brioches du four.
Milcza ne tarde pas à apporter une assiettée de brioches toutes chaudes, fourrées au fromage blanc et aux raisins et garnies sur le dessus d’un soupçon de beurre de poires séchées. Moi, j’étais en train de faire du thé dans la vieille théière en terre cuite.
— Comment on t’appelait quand tu étais petite ? ai-je demandé à ma mère.
— Mais comment m’appellerait-on ? Comme maintenant. Théodora, a-t-elle répliqué. Déjà, depuis mon berceau, je suis Théodora. Cela veut dire un don de Dieu. J’étais l’aînée de sept enfants, je devais donner l’exemple.
Pensive, elle a fixé un moment le pommier blanc derrière la fenêtre. Peut-être scrutait-elle sa mémoire afin que surgisse et s’impose un univers vaguement familier, noyé dans la brume du temps ; ce labyrinthe sombre dont l’entrée était déjà difficile à trouver et, à plus forte raison, la sortie !
J’ai versé du thé dans les tasses translucides. Puis je me suis assise à côté de Milcza, en face de notre mère. Et tout en dégustant les délicieuses pâtisseries, nous sommes parties en voyage avec sa voix envoûtante :
— Ma famille avait toujours habité ici, à Jeseník. Déjà avant la Seconde Guerre mondiale ce village portait le nom allemand de Deutsch Jassnick parce que la majorité de sa population était allemande. Puis, après la guerre et la Libération, Deutsch Jassnick est devenu Jeseník et on y parlait tchèque.
« Nous vivions toujours dans la maison de bois que vous connaissez si bien : celle de l’oncle Martin et des grands-parents. À l’époque de mon enfance, avant qu’on bâtisse une nouvelle rangée d’habitations sur le même côté de la route, cette modeste maison se trouvait tout à fait à l’entrée du village. Ainsi, les passants qui avaient besoin d’un renseignement ou d’un verre d’eau frappaient d’abord chez nous.
« À l’intérieur, il y avait, comme aujourd’hui, une grande cuisine qui servait aussi de salle à manger, de salon et parfois de bureau. La chambre à coucher, séparée de la cuisine par une porte étroite, était minuscule. Elle accueillait les nouveau-nés pour quelques semaines. Ensuite, on les installait dans la cuisine, cette pièce grouillante d’activités, qu’ils animaient encore davantage. »
— Et les grands-parents qui étaient, paraît-il, très indépendants, où vivaient-ils ? ai-je demandé.
— Les grands-parents avaient leur propre maisonnette attenante à notre maison à l’est : elle se composait d’une cuisinette et d’une chambre à coucher. Ce système de deux entrées séparées était commun dans tout le pays.
« La plupart du temps, nous nous retrouvions tous dans la grande cuisine où nous étions très serrés. Comme de raison, nous n’étions pas riches. Notre père, comme beaucoup d’hommes du village, était habitant. Son lopin de terre de deux hectares ne pouvait pas, à l’époque de la Dépression, nourrir une famille de sept enfants. Alors, nous autres, les enfants, — sauf Martin, resté sur la terre —, on devait accepter qu’on nous trouve du travail ailleurs. »
C’est ce soir-là qu’on apprit qu’en suivant une curieuse coutume, certains parents pauvres envoyaient leurs enfants dans le monde le lendemain de leur huitième anniversaire de naissance. Désormais, placés chez des riches, ces enfants devaient, en plus de fréquenter l’école, gagner leur vie, envoyer de l’argent à leurs parents et, surtout, acquérir de nouvelles aptitudes. La scolarisation des enfants de 6 à 12 ans était obligatoire déjà depuis 1774.
Ma mère nous expliqua que dans les écoles, tout en étudiant les matières obligatoires, les garçons apprenaient un métier. De leur côté, les filles, en plus des matières de base, suivaient des cours de cuisine et de tenue de maison auxquels s’ajoutaient très souvent l’apprentissage de la couture, du tricot et de la broderie.
— Moi, je trouverais ça très ennuyant, dit Milcza, en réprimant un bâillement.
— Finalement, c’était un peu ennuyant quand même, a acquiescé notre mère. Ces écoles nous préparaient, nous autres les filles, surtout pour le mariage. Une jeune fille de ma génération pouvait-elle faire un bon mariage sans savoir cuisiner ou sans faire un peu de couture ?
Elle fait une pause, reverse du thé dans les tasses. Nous voyant très silencieuses, elle reprend :
« Pour mon huitième anniversaire, ma marraine Zofia que j’adorais pour sa bonne humeur m’avait apporté un croissant. Je l’ai partagé avec mon petit frère Martin et ma petite sœur Félicia — les quatre autres enfants n’étaient pas encore nés. Puis, je me suis assise à côté de Zofia, en face de ma mère qui m’a dit d’une voix ferme :
— Théodora, tu as huit ans aujourd’hui. Tous les jours, Zofia et moi, nous prions pour ta bonne santé. Tu en auras bien besoin, car demain tu devras quitter la maison pour gagner ta vie. Ne sois pas triste, parce que tu habiteras assez près d’ici — au petit bourg de Starý Jičín.
J’ai fondu en larmes, comme le jour où l’on m’avait dit qu’il fallait tuer le petit agneau pour les fêtes de la Moisson. Un agneau que j’avais moi-même élevé !
Ma mère m’a essuyé les yeux, puis m’a dit :
« Sois brave, ma Théodora, et méfie-toi des larmes. Le vent les emporte Dieu sait où, et tu es seule sur la route, fatiguée et triste. Si tu sens monter les larmes à tes yeux, dis-toi que tu as eu beaucoup, beaucoup de chance. Tu vas travailler chez ta tante Anna Maria, tandis que beaucoup de tes compagnes, et même un jour ta sœur Félicia, devront aller chez des étrangers. Pense donc que tu pourras fréquenter l’école avec ta cousine Anna Marieta qui a presque le même âge que toi. »
« C’est ainsi que le lendemain j’ai commencé mon service chez tante Anna Maria, une riche propriétaire terrienne, devenue veuve récemment. Complètement dépassée par les événements, elle ne savait pas quoi faire, vers qui se tourner. Imaginez qu’elle a failli tout vendre ! Fort heureusement, elle s’était déjà départie de plus de la moitié de ses terres et des deux tiers de ses animaux. De l’ancienne équipe d’ouvriers agricoles, elle n’avait gardé que Joseph, un homme très fort, âgé d’une quarantaine d’années. Puis elle m’a embauchée, moi, une fillette pas plus haute que trois pommes, pour travailler et pour apprendre. Joseph, lui, était affecté aux gros travaux de la ferme : labours, semailles, moissons, foins et bien sûr, le train des animaux, deux chevaux de labours et quatre vaches laitières. Mon travail était plus léger et plus varié : travaux aux champs, à toutes les saisons sauf l’hiver ; travaux au potager au printemps et en été ; à l’automne, travaux dans le verger. Toutes ces besognes se faisaient avant et après l’école — où les classes duraient de huit heures et demie à quatre heures et demie.
« De retour de l’école — il était cinq heures —, il fallait encore faire quelques menues tâches aux champs ou dans le jardin, aller chercher du bois et du charbon pour faire chauffer le poêle, tandis que ma tante faisait la traite des vaches et Anna Marieta ramassait les œufs. Puis il fallait aider ma tante et Anna Marieta à faire le souper, nous servir tous, aider avec la vaisselle.

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