Mémoires apocryphes d
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Mémoires apocryphes d'Augusto Roa Bastos

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Description

Juan, un journaliste, en 1978, en pleine dictature argentine, s'apprête à interviewer sept écrivains exilés. Il décide que sa première interview sera pour Roa Bastos. De Réécriture en palimpseste, "détours et jeux textuels" se métamorphosent alors en histoires, qui, rassemblées, forment la biographie apocryphe de l'auteur paraguayen Augusto Roa Bastos, le transformant en personnage de fiction.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mai 2010
Nombre de lectures 49
EAN13 9782296699120
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0076€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Mémoires apocryphes
d’Augusto Roa Bastos
© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieh armattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-11880-5
EAN : 9782296118805

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
Carolina Orlando


Mémoires apocryphes
d’Augusto Roa Bastos


Préface et traduction de l’espagnol (Argentine)
d’Éric Courthès


L’Harmattan
« Et maintenant dégage Carpincho. Prends la plume et déguerpis plus vite que ça. Je ne veux plus te revoir. Ah, attends un instant. Si tu arrives à écrire avec la plume, ne lis pas ce que tu écris. Regarde les figures blanches, grises ou noires qui tombent sur les côtés, entre les lignes et les mots ».

Augusto Roa Bastos, Moi le Suprême


« Un livre où l’on se perd, où l’on ne trouve pas toujours ce qu’on cherche et où la plupart du temps, on découvre ce qu’on n’y cherchait pas, mais qui nous attendait, là…
Un livre qui nous écrit et nous réécrit… »

Iker Boutin, à propos de Moi le Suprême
PRÉFACE
Augusto Roa Bastos, le génial écrivain paraguayen, passé Maître de l’hypertexte et de l’endotexte entre autres attributs textuels, est mort le 26 avril 2005, trois jours après l’un de ses Maîtres, Miguel de Cervantès, disparu pour sa part le 23 avril 1616, et pourtant son œuvre, telle celle de son illustre antécesseur, non seulement ressuscite dans chacune des lectures qu’on en fait mais aussi dans la réécriture.
Nous sommes en effet quelques-uns {1} dans le monde à avoir décidé de reprendre en main la plume de Carpincho, celle donc du Suprême et de Raymond Roussel, et à nous l’attribuer. Pour ma part, ce processus se fit de façon presque inconsciente {2} , dans le cas de Carolina Orlando, la démarche est claire, faire revivre le Carpincho à travers, d’une part, son écriture et, d’autre part, une interview apocryphe de Juan, un jeune journaliste argentin, en 1978 {3} , à Toulouse, où résidait alors Augusto Roa Bastos, puisqu’il enseignait la littérature latino-américaine et le guarani, à l’Université de Toulouse le Mirail.
Carolina Orlando est née le 24 septembre 1975, elle n’a jamais rencontré Roa ni ne l’a interviewé, elle l’a par contre lu en long et en large, en profondeur oserais-je dire. On retrouve dans ses remarquables mémoires apocryphes de Roa Bastos, l’humanisme révolutionnaire de Fils d’homme, dans le conte « Des armes avec du sang », la complexe pluritextualité de Moi le Suprême, dans les nombreux paratextes et dans « Le jeu de l’écriture », qui débouche sur l’hallucinante marqueterie textuelle de « La légende du divin narcisse », une pièce de théâtre presque exclusivement constituée de passages retravaillés d’œuvres qu’a sans doute lues Augusto Roa Bastos… Impressionnant donc, car au moment où le lecteur exercé de Roa croit déceler une faiblesse : cette pièce est l’élément de trop dans l’ensemble, elle est discordante, ce n’est plus de la réécriture de Roa Bastos, et qu’il découvre le stratagème, il ne peut que réitérer ici sa vision de l’écriture roabastienne, il s’agit d’un endotexte qui se mue en exotexte, par la magie de la relecture et de la réécriture. On remarque en effet que dans l’œuvre de Roa, les narrateurs-écrivants sont dominants, qui mettent en scène l’écriture et donnent l’illusion qu’elle s’autogénère : endotexte. Mais logiquement le processus ne s’arrête pas là, le lecteur s’empare à son tour de cette merveilleuse machine à écrire à la Roussel, et y va de sa plume, il réécrit, consciemment ou pas du Roa Bastos, sans jamais sombrer dans les excès de la citation ou du plagiat, il écrit du Roa Bastos, parce qu’il n’a pas le choix, il est condamné à réécrire : exotexte, et à se transformer en simple maillon d’une écriture transfinie…
Ce phénomène est à mon sens unique, c’est pourquoi, quand au printemps 2006, une jeune Argentine de 31 ans, grâce à mon blog sur Roa Bastos {4} , m’envoya ses Mémoires d’un écrivain, je ne pus que frémir dès la première lecture. En effet, ce que je croyais la marque d’une forme de folie, la mienne, celle de passer ma vie à commenter son œuvre, à parcourir son pays en tous sens, à lire tout ce qu’il a lu {5} , était partagée et qu’en cette matière à la fois métatextuelle, hypertextuelle, endotextuelle et exotextuelle, je n’étais qu’un novice face à l’incroyable jeune fille…
Pour finir, et c’est là sans doute le plus étrange, je suis sans le vouloir et sans que nous nous soyons jamais vus ou concertés, le protagoniste de ces contes à ma façon. De fait, je m’identifie, – en tant qu’ancien postier–, profondément avec le facteur de « Quelques notes sans temps », qui disparaît dans Buenos Aires pour ressurgir à Toulouse. Mon cœur frémit à l’occasion d’un colloque à Nanterre, dans « Première rencontre avec Borges », – où j’ai étudié et enseigné -, et bien entendu je me mets dans la peau de Juan quand il parvient enfin, après mille détours textuels, à réaliser l’entrevue de Roa, – qui lui raconte l’histoire du facteur-, à Toulouse en mars 1978. En effet, il m’a accordé le privilège de deux entrevues, en son domicile d’Asunción, en septembre 2000 et en août 2003 {6} , que je pourrais bien qualifier moi aussi de moments « magique(s) sans temps »…
D’aucuns verront dans ces quelques notes une amitié de circonstance et quelques heureuses coïncidences, ou encore une admiration naïve pour un auteur partagée, mais tout comme Roa je crois au « mystère terrible du hasard {7} , et même à sa suprématie sur les lois du monde rationnel » : « Le hasard répète toujours les mêmes coups. Qui voudrait tromper le hasard doit seulement en mémoriser les lois. Ce sont les plus simples et les plus rigoureuses de l’univers {8} . » Nous sommes en l’occurrence deux au moins à avoir maîtrisé l’une de ces combinatoires en même temps, en nous inscrivant dans la « répétition {9} » de la lecture et de l’écriture d’un authentique Génie !
Alors, à l’heure où celui-ci mort récemment est déjà presque oublié, - en effet, on peut signaler cet incroyable paradoxe, les traductions en français de Hijo de hombre et de Yo el Supremo, sont épuisées et non rééditées -, saisissez-vous lecteurs de ce livre pas comme les autres, ayez le courage non mercantile de l’éditer, de le faire connaître, de le lire et de le relire, et de vous engager vous aussi dans cette voie de la délivrance {10} par la réécriture, vous n’y échapperez pas…
AVERTISSEMENT DE L’AUTEUR
En 1978, je fis un voyage en France. J’avais pour objectif d’enregistrer sept écrivains latino-américains. L’un d’entre eux se nommait Augusto Roa Bastos. A la suite de plusieurs rencontres dans son appartement de la rue Van Gogh, à Toulouse, ce livre est né : une compilation de moments, transcrits à partir de sa propre voix, qu’il décida de sauver du naufrage qu’est la vie, des mémoires qu’il choisit de ne pas laisser sombrer dans l’oubli, il doit bien y avoir une raison à cela…
Quelques années plus tard, nous nous sommes revus par hasard à Nanterre. A ma grande surprise, il me félicita pour la position que j’avais adoptée lors de la table ronde sur « la réalité dans la fiction » et, presque en chuchotant, il me demanda si j’avais écrit quelque chose à partir de ses récits.
Bien sûr que j’ai écrit quelque chose, don Roa, je vous ferai parvenir une copie de mes contes.
Il les reçut en 1984. Un ami commun me fit parvenir son opinion. Il me suggérait, me dit-il, de ne jamais les publier parce que je n’avais pas su retranscrire les faits tel qu’il me les avait contés, que j’aurais pu les avoir écrit mieux que ça, que j’avais utilisé une langue trop baroque, parfois abstraite et confuse : « Mon avertissement, en fait, c’est que le protagoniste de ces contes est en désaccord avec ceux-ci ».
En cherchant les causes d’une telle désapprobation, j’en finis par conclure que peut-être à l’époque l’idée de mon exil m’occupait trop l’esprit, ou que mon manque d’expérience comme écrivain mit à bas cette première œuvre.
Je n’écartais pas non plus, pour éluder ma responsabilité, la possibilité que Roa Bastos se soit laissé guider par sa volonté de ne pas révéler des histoires intimes, quelque secret ou texte dont il ne veut pas se rappeler.
Cependant, je crois pour ma part que la parution de ceux-ci est indispensable, afin de démontrer comment les circonstances : des instants de vécu qui ne semblent pas laisser de traces, en firent l’écrivain génial que l’on connaît.
Je laisse entre vos mains, lecteur, le loisir de la critique. Afin d’étayer mon point de vue, je rajoute les notes de mon cahier qui, je le crois, éclaireront quelques-uns de vos doutes. (Vous pouvez toujours vous en passer si vous n’aimez pas les premiers pas).
Ce que je promets en revanche, c’est de revoir ces récits dans quelque temps. Pendant ce temps-là, je rechercherai de la documentation digne de foi et, comme preuve de mon humble condition d’apprenti permanent, je ferai cas des sages conseils d’un maître que j’ai transformé, de façon irresponsable, en Personnage de ces contes.

« Les fables doivent finir en épousailles… »
Don Quichotte de la Manche
CAHIER DE NOTES
À celui qui le trouvera
La peur détruit le corps et aujourd’hui on vit avec la peur. Mais personne ne détruira l’écriture. C’est pourquoi je laisse ces notes d’informations sur le début d’un projet qui, de par son caractère infime, ne prétend pas changer le rythme qui régit mon peuple. Régime d’oppression, de mort, d’emprisonnement ; dans un style opposé à celui de la liberté. Et j’ai lu quelque part que la littérature c’est la liberté. C’est cette liberté que j’utilise. Un jour vous écouterez Rodolfo Walsh, Conti {11} … Un jour on découvrira l’immortalité de cette liberté.
« … tu ne prendras pas le pouvoir avec ce poème » dit-il/ tu ne feras pas la Révolution avec ces vers » dit-il/ ni avec des milliers de vers tu la feras » dit-il/ il s’assied à sa table et écrit. »
Ah ! Gelman {12} …
Évidemment que personne ne sait pourquoi je vais en France. Seule ma mère peut le savoir. Même pas la grand-mère qui pourrait en parler avec les voisins.
Pour des raisons évidentes, je ne peux pas sortir et leur expliquer à tous qu’on nous prive d’une littérature dont on parlera encore longtemps. Je ne peux pas leur raconter que ceux qui la dirigent depuis l’exil en France m’attendent…
La seule chose que je leur dis c’est : dans deux mois je vais en France, vous savez bien : les musées, le dollar bon marché, et tout ça. La nouvelle a mis le quartier en ébullition. Les gens me demandent des parfums, des tissus et des photos. Le petit voisin part en France, les entends-je chuchoter, Qui ? dit Susana, Juan, le fils d’Emilia. Ah bon… Et alors Susana se demande ce qu’elle pourrait bien me demander. Ils insistent, tous, avec la Tour Eiffel et le Moulin Rouge. Patience. Je ne peux pas leur raconter mon projet de livre, que j’arrive d’abord à Barcelone pour me rendre ensuite à Toulouse en train. Pourquoi à Toulouse ? Qu’est-ce que je pourrais bien dire ? Il vaut mieux ne pas donner d’explications. Il y a danger. Le fait de ne pas m’intéresser aux cartes postales et, de surcroît, mon besoin de m’éloigner des barricades d’Argentins braillards préoccupés parce que tout s’achète au double du prix : victimes (ou victimaires) de la douce monnaie {13} .
Maman : en supposant que je ne sois plus là et que tu trouves ces notes : fais tout ce que tu peux pour envoyer ce cahier et les sept chemises avec les questions des entrevues à Paco. J’aimerais qu’il les lise et que, s’il le juge bon, il essaie de les interviewer lui-même.
(Une demande sans sentiments, n’est-ce pas ? Mais ce n’est pas le moment approprié pour ça. Je n’écartais pas la possibilité qu’ils découvrent le cahier avant toi et ce serait injuste qu’ils emportent aussi mon intimité. Mes sentiments se trouveront dans une lettre. Mais c’est une autre histoire, qui te sera plus visible.)
Objectifs : compléter par leurs réponses les entrevues de sept écrivains exilés. Confirmer les dates de rencontres avec les amis de Paco. Appeler les autres avant le voyage pour qu’ils soient au courant de mon arrivée imminente et certaine. En plus, ils voudront sans doute connaître la situation d’autres collègues. Il me faut donc chercher des informations de bonne source, contacter ceux qui restent et les prévenir de mon départ pour qu’ils ne s’imaginent pas que je suis tombé.
Ça me fera du bien de voyager. De m’éloigner pour un temps, ça dissipera les peurs. Ça fait un peu lâche, mais il se peut que dans cette faiblesse (lâcheté, peur) se cache un peu de fermeté. Les souhaits d’un lâche ?
Barcelone-Toulouse-Paris. Une fois terminé le voyage, revenir en Argentine (appel au préalable de maman pour savoir comment évolue la situation), corriger, assembler et organiser le livre. Attendre le moment opportun, comme le dit Paco. Lancement du livre « Sept conversations : échos de l’exil » (ou quelque chose comme ça). Fin de mes objectifs. Ah… j’espère pouvoir revenir.
Le premier que je vais interviewer ce sera vous, annonçai-je au nom imprimé sur la couverture de Moi le Suprême d’Augusto Roa Bastos.
À cet instant précis, derrière le meuble vitrine, je découvris une file de fourmis qui entraient par les fentes de la ventilation et parcouraient le triangle formé par le mur et la plinthe, et finissaient par monter, insolentes, par un pied de mon bureau. Elles chargeaient sans repos les grains de sucre dispersés cette nuit dans une tentative de sucrer mon café. Tentative qui s’avéra, évidemment, mal tentée.
Je les laissai poursuivre leur tâche. Loin d’interpréter ma pitié, elles se multipliaient, elles faisaient irruption dans ma tranquillité sans le moindre respect, et finissaient par me déranger. Je pris alors un morceau de tissu imbibé d’eau chaude (je ne sais pas pourquoi chaude, je supposai qu’elles mourraient plus vite ainsi) et je les chassais sans compassion. Au rythme de leur mort, je commis des dizaines d’assassinats.
Mes yeux étourdis par la tuerie devinrent deux vigiles qui observaient de temps en temps les fentes. Pour me concentrer sur les mots, je décidai de retranscrire la dernière feuille de questions que je poserai à l’un des écrivains qui m’attend à Paris.
Sans perdre le rythme, je lisais mes notes et je retranscrivais l’entrevue jusqu’à ce que je parvinsse aux dernières lettres du texte. Il ne restait plus qu’à ajouter le nom de Julio Cortázar. Une ultime stimulation de mes mains et ma vision s’emplit à nouveau de ces bestioles gênantes qui dévièrent les lettres sans autorisation. Je constatai, soulagé, que ce n’était qu’illusion d’optique. J’enlevai la feuille de la machine et je la gardai dans ma chemise.
Vraiment libre à présent, pour commencer à relire le roman de celui qui suit, je cachai la machine dans le tiroir du bureau, je me servis un verre d’eau fraîche et je dis au livre où apparaît le porte-plume du grand-père, c’est à ton tour maintenant.

Je ne peux interrompre l’armée de fourmis qui envahit la feuille. Mes mains, attachées et soumises à la machine à écrire, ne semblent pas intéressées par le danger d’une telle invasion (une fourmi ronde vient d’ailleurs de s’immiscer). Il y en a de toutes les formes, et c’est à celle qui sera la plus noire, qui se tordra le plus. Une fourmi maigre avec son antenne orientée vers l’est vient ensuite. Une autre de la même grosseur court et s’arrête, elle arrive après mais elle est plus grande, on dirait une aiguille, et ces antennes, une de chaque côté, poussent la précédente vers l’avant. Elles arrivent très vite, elles sautent violemment et quelques-unes échappent à ma vue. Ici, ici et les voilà déjà sur la feuille… Elles tachent le papier et chacune occupe sa place derrière l’autre (une autre et encore une autre). Mes mains se relâchent et elles cessent de rentrer, elles n’envahissent plus, elles ne crient plus. La dernière est encore une de celles dont l’antenne est orientée à l’est.
Avec précaution, je soutiens le papier par son extrémité supérieure, je fais tourner le rouleau et je tire. Les petites fourmis restent à leur place, elles attendent des réponses à leurs questions en France.
La feuille, impeccable, s’emplit de lettres.
Le cristal et l’insipide liquide jouent. Les lettres de la couverture augmentent et aussi la taille d’une figure qui, à cause de l’ondulation du verre, semble sans visage. Je la déplace de son centre.
J’enlève du milieu la barrière d’eau. La figure est toujours déplacée. C’est ainsi que comprit le Suprême Dictateur Carlos Alonso {14} : corps sans visage, figure qui observe à travers son contour obscur et vide, des yeux attentifs, un regard sévère, qui me menace, qui semble parler. Il vous faut bien saisir que vous devez en finir avec les métaphores, me dit-il, que vous les aplatissiez ou que vous les disiez à voix haute, continue-t-il. J’ouvre le livre et il se tait. Une fois à l’intérieur, je ne vois plus le dessin.
Le roman {15} se résume plus ou moins à ça : le Suprême fut un dictateur du Paraguay avec une autorité, évidemment, Suprême. Son nom : José Gaspar Rodríguez de Francia. Les opinions sont diverses, opposées. Je vous renvoie à ces deux informations :
« Les Paraguayens virent un homme qui, ayant convoqué et réuni en Congrès les habitants de la Province, présida celui-ci et se fit proclamer par ses partisans : Suprême Dictateur Perpétuel de la République du Paraguay », se prévalant de l’ignorance des Paraguayens, qui ne connaissaient même pas l’autorité sans limites de la dictature ; et que le fait de donner à un citoyen dans une République une autorité illimitée est le plus grand de tous les maux (…). Il commença par devenir un despote, dégénérant ensuite en tyran et bourreau de ses sujets : et, s’imaginant tout d’un coup que la dignité épiscopale lui faisait de l’ombre et s’offusquait de sa dictature, il s’ingénia à persécuter l’Evêque et finit par le faire empoisonner… ». (Mariano Antonio Molas, Description historique de l’antique Province du Paraguay, Editions princeps, 1868, troisième édition, Asunción, Nizza, 1957, chapitre V : « La dictature »).
« Une fois aboli l’empire des prêtres et l’inquisition, des idées plus saines prirent la place des anciennes préoccupations. Comme depuis le début de la révolution l’introduction de livres était libre, le goût pour la littérature commença à se généraliser et, partant, celui de l’instruction, tout au moins parmi les jeunes (…). Enfin, la présence des étrangers, détenus depuis des années dans la capitale, contribua à une meilleure divulgation du progrès et on adopta des coutumes plus en accord avec notre siècle. Il convient de remarquer que les femmes ont manifesté une plus grande disposition à l’instruction que les hommes. (…) Il est d’ailleurs bien évident qu’ayant mis le pays sur le pied de guerre, l’ayant rendu capable de se faire respecter de ses voisins, et puisqu’il y avait de l’ordre dans les finances publiques, cet homme a montré à ses compatriotes qu’ils pouvaient obtenir leur indépendance. » (Longchamp M. ; Rengger J.R., « Ensayo histórico sobre la revolución del Paraguay y el gobierno dictatorial del Doctor Francia, traduit du français par Florencio Varela, Montevideo, in Comercio del Plata, 1846, p. 201).
Il faudrait peut-être mélanger ces opinions et il se peut qu’il en sorte quelque chose de bon. C’est à peu près ce que fit Augusto Roa Bastos longtemps après, qui, en s’attribuant le nom de Compilateur, rassembla des données ; des cahiers de notes personnelles, des lettres et des objets pour refaire l’histoire et la raconter autrement. C’est cette histoire-là que nous parcourons pendant 460 pages. À travers celles-ci, l’auteur nous parle, communique avec le lecteur et la force vitale du personnage nous hallucine.
J’ai cru comprendre cependant, que tout le monde n’est pas convaincu par cette histoire compilée avec des fragments analogues ; tout le monde ne peut écarter la réalité quand il s’agit de lire de la fiction. Ce n’est pas facile. Peut-être en suis-je aussi incapable.
Reprendre la lecture demain à la page 214, où l’on explique les détails du porte-plumes. Mon porte-plumes, Compilateur.

« Que celui qui éprouve le moindre doute se rende chez moi et me demande de lui montrer. Elle est là sur ma table qui me regarde sans cesse…( Moi le Suprême {16} , p. 214)
Bien entendu que j’éprouve un doute, Monsieur le Compilateur ! Vous m’assurez que vous possédez la même « plume souvenir » ou « plume mémoire » que celle-ci, qui se trouve actuellement enfermée dans le meuble vitrine de mon arrière-grand-mère.
Inexplicable coïncidence. Vous ne pensiez sûrement pas que le véritable propriétaire de la plume, pourrait, un jour ou l’autre, se pencher sur ces lignes trompeuses. Tu vas faire ma connaissance à Toulouse, Compilateur !

Ce n’est pas n’importe quelle plume.
Selon le Compilateur, sa particularité c’est qu’elle écrit seule et, en même temps, on peut visualiser dans son manche les formes d’un autre langage, composé d’images, « de métaphores optiques. »
Le grand-père, – je ne l’ai essayée pour ma part qu’une fois – s’en serait servi pour écrire une lettre à grand-mère. Tandis que j’écrivais, je vis jaillir des rayons lumineux de la plume et, depuis ce jour, je sentis que j’avais le soleil en moi et je ne pouvais contenir cette formidable fulguration de moi-même.
C’est pourquoi je m’en souviens aussi bien. Comment oublier cette phrase. J’ai toujours cru que quelqu’un lui avait soufflé et qu’il la répétait parce qu’il en aimait probablement la sonorité de ses mots. Ce fut peut-être cet ami qui lui fit cadeau du porte-plumes. On lui avait peut-être soufflé à lui aussi.

Le meuble vitrine, comme on l’appelait à la maison, (Je me souviens : où sont les verres ? Dans le meuble vitrine mon fils. / À qui appartenait le porte-plumes blanc qui s’y trouve. Il était à ton grand-père. Il avait appartenu auparavant à un ami paraguayen de petite taille, avec un grand nez, qui vint vivre en Argentine et qui avait échappé à je ne sais plus quel homme politique, je ne me souviens plus très bien de cette histoire. / Quel meuble puis-je utiliser pour ranger mes livres, Prends le meuble vitrine, mon fils, il ne reste presque plus de verres.), avait servi à abriter les objets de valeur : des jeux d’assiettes et de verres du mariage de l’arrière grand-mère qu’on finit par casser complètement. De la vaisselle de la même fête de la grand-mère qui finit par la casser. Des verres, des assiettes, mariage, maman, des ruptures tout compte fait. Plume de l’ami du grand-père. Livres du petit-fils.
La vitrine en réalité c’est ce qui se trouve dans la partie supérieure du meuble, dont la base constitue le dessus d’une étagère obscure dans laquelle à une époque les décorations prirent la poussière. A présent : des livres. Sous cette planche se trouve une série d’étagères cachées par deux portes aveugles couleur acajou. C’est là qu’on avait coutume de mettre les assiettes, les verres et autres absents. À présent : des livres. Mais ce qui est intéressant c’est la vitrine.

Cela fait déjà longtemps que la porte ne s’ouvre plus. Elle a un cadre noueux, acajou aussi. Si l’arbre par ses veines nous conte son nombre d’années, ce bois les a toutes. Le cadre soutient une glace d’un modèle ancien, ficelés disait la grand-mère. Il est décoré au centre de fleurs opaques. Derrière, attendant en silence, un trésor du Suprême Dictateur Rodríguez de Francia.
Je me dirigeai vers la vitrine. De l’autre côté de la glace : mystère. Et la plume.
« Cylindrique… d’ivoire blanc », dit le Compilateur. C’est certain, blanche, cylindrique, ivoire. Mais je l’ai chez moi. Comment est-ce possible ? Un autre élément en ma faveur, elle venait du Paraguay…
Il vaudrait mieux la voir de près. Pourquoi ne pas ouvrir la porte du meuble ? Oui, défier le Compilateur une fois observés tous les détails.
La petite porte semblait fragile, mais la force n’est pas dans l’apparence. Il ne restait plus qu’à faire pression sur l’anneau de la clé et le tourner vers la droite pour, une fois ouverte, étudier l’objet. Ma main stimula le mouvement giratoire. Un tour, deux tours, mais loin de s’ouvrir, elle résista.
Je me souvins alors d’une histoire entendue à Luján, à Córdoba et même au Chili. On raconte qu’un carrosse s’enlisa avec la Vierge à bord, fixant ainsi son lieu de résidence. C’est ce qu’on appelle un « miracle ».
Mais ceci n’était pas un miracle, mais un aimant. Sec, coincé, encastré dans le temps.
Je donnai quelques coups mesurés, précis et rapides tout le long du cadre acajou. Ma délicatesse s’avéra inutile face à l’attraction bigarrée des contraires. Guerre déclarée aux lois de l’aimantation, dirait le Suprême.
La main gauche, ravie d’apporter de l’aide, tourna la petite clé un peu plus à droite, jusqu’à la butée. L’autre main, qui transpirait plus, tira sur la cordelette de fil beige accrochée à un clou, qui soutenait auparavant une poignée. Toutes ces actions réunies : forcer, tirer ; tourner, atteindre la butée ; oxygène dans les fentes de l’aimant, empressement et colère, la porte à la cordelette s’ouvrit avec, jusqu’à ce moment absent, facilité.
La main, en forme de poing, incontrôlable, finit par revenir frapper mon nez. Ce fut un coup envers moi-même, guidé par une stimulation que je crus externe, étrangère, allant-venant dirait (à nouveau) le Suprême. Comme s’il avait voulu, comme si le porte-plumes…
Mes sens s’emplirent de mauvais sang. La salive dégustait des traces de fer ; le nez, estourbi, coagulait ma respiration ; ma main tâtait le liquide qui s’écoulait ; mes yeux, fixés sur trois doigts rouges, et mes oreilles écoutaient le silence.
Un mouchoir servait contre l’hémorragie. Il n’était déjà plus blanc et tâchait de l’attraper.
Dans le grand évier de la laverie, le petit homme frappé sécha les traces de sang et revint, anxieux, étourdi et métaphorique, au meuble vitrine.
Métaphorique, c’est-à-dire, poète : revenir au livre des souvenirs/ des mots qui te dessinent/ des lettres qui t’arrêtent : plume objet/ encre-eau du Suprême/ je te regarde et je / pense/ tu es là tranquille, d’ivoire/ mystérieuse, silencieuse/ l’air, l’eau, le sang, le temps/ Je te tiens ma Plume, je me sens un homme éternel/ Annulaire, marcher en arrière/ « Ne montons-nous pas vers le bas ? », dit Vallejo/ inverser, libérer ces vers. (Les blancs sont-ils autorisés dans un cahier de notes ? Si l’on prend en compte ma vocation de poète semi-frustré : Oui).
« Une pointe évasée constitue l’extrémité supérieure de la plume ; elle porte une inscription effacée par des années de mordillage », ( Moi le Suprême, p. 214).
Ma plume a de ces mordillages, mais on peut y lire l’inscription, nette et révélatrice. Je n’ai déjà plus aucun doute.
« Enchâssée dans le creux du tube cylindrique, à peine plus étendu qu’un point brillant, se trouve la lentille souvenir… » (p. 214).
La lentille souvenir, intacte, projette deux fins fils de lumière. Cela pourrait être de la magie ou, tout simplement, le reflet d’un point brillant quand il est touché par un rayon de soleil.
À l’intérieur du meuble vitrine, derrière les portes aveugles, il y a quelques feuilles de papier Joseph. Essayer avec ça.
Attention. Ne pas se laisser éblouir par l’objet. J’aurais bien l’occasion de faire valoir mon droit de réel propriétaire.
Faire des recherches sur la langue guarani. Lire les contes de ce « septième écrivain ». Rédiger les questions de l’entrevue.
Je le répète : ne pas se laisser éblouir par l’objet.
Pendant l’entrevue, ne pas faire référence à la « plume mémoire » (comme il aime la qualifier). Ne pas prendre de risques.
Situation à éviter finalement : il sollicite le questionnaire avant la rencontre, il lit la question qui mentionne le porte-plumes, il se refuse catégoriquement à me recevoir et la possibilité de démontrer la supercherie s’évanouit. Quel dommage, car la discussion, sur un ton de joute verbale, pourrait s’avérer pittoresque. D’autant plus que je le sais grand affabulateur, comme on me l’a raconté.
Il vaudra mieux, une fois à l’intérieur de son appartement, saluer cordialement et respectueusement, j’obtiens les réponses à mes questions et avant de m’en aller : – Pourrais jeter un coup d’œil sur la plume mémoire du Suprême ? –, ou quelque chose dans ce genre. Ecouter ses excuses, le surprendre. Cessez de mentir, génial Augusto ! Car la plume est à moi.
Regardez, lisez, aucun des mordillages n’a effacé l’inscription.
MOMENTS DE L’ENFANCE ASUNCI Ó N-ITURBE-ASUNCI Ó N
Asunción, 13 juin 1917
D’ASUNCI Ó N À ITURBE
Tu te tais enfermé dans un ballon aqueux et vivant tes mains inutiles s’étirent jusqu’à ce qu’elles caressent le tunnel bouclé qui te transmet la vie les mouvements sont imperceptibles on n’entend pas ta voix elle gît étouffée dans ton « cimetière marin » ton corps se retourne le temps s’arrête le décompte commence doux lent prémonitoire tu essaies de t’échapper de cette mer obscure tu avances vers la lumière et tu tombes dans un tunnel empli d’air le changement te désespère tu te noies dans l’oxygène et tu crois avoir besoin de l’eau le liquide de la vie et l’obscurité mais tu ne peux déjà plus revenir.


C’est seulement de temps en temps, quand nous traversions des campagnes dépeuplées, que j’assumais notre éloignement d’Asunción et nos retrouvailles avec ton père.
Nous descendîmes un moment à Paraguarí, je te rafraîchis le corps avec l’eau de la gare et je me lavai le visage pour me débarrasser de la poussière accumulée autour des yeux. Nous remontâmes dans le train quand retentissaient les derniers appels qui annonçaient Villarica.

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