Mère à Mère
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Mère à Mère , livre ebook

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Description

Traduit pour la première fois en français, Mère à Mère, est l’un des plus grands livres sud-africains.
Traduit de l'anglais par Sarah Davies Cordova
Résumé
Grand roman de l’apartheid où violence et beauté demeurent l’héritage de l’histoire. Sindiwe Magona signe un récit bouleversant sous forme de lettre. L’Afrique du Sud y est racontée tout en nuances, complexité et passion.
Extrait de la postface de Véronique Tadjo
« Elle dit : « Mon fils a tué votre fille ». Et c’est cette affirmation d’une simplicité terrifiante qui ouvre le livre. Histoire douloureusement vraie, racontée avec sensibilité et empathie par Sindiwe Magona. Une voix authentique. »
Échos de presse
« La réussite de Mère à Mère réside dans le fait que Sindiwe Magona ait pu concilier amour et souffrance. Par sa dimension humaine, le roman échappe à la terrible impasse du passé et du présent et ouvre une lueur d’espoir pour l’avenir. »
André Brink
L’auteure
Née en 1943 à Umtata, dans la région rurale du Transkei en Afrique du Sud, a grandi à Gugulethu, township proche du Cap, Sindiwe Magona est la première écrivaine sud-africaine noire de sa génération. Autobiographe, poète, dramaturge, romancière, elle écrit en anglais et en xhosa, l’une des 11 langues officielles de l’Afrique du Sud. Elle détient une maîtrise en travail social de Columbia University (New York), elle y a vécu et travaillé à l’Onu ; elle a pris une part active dans la lutte contre l’Apartheid jusqu’à sa retraite en 2003. Féministe engagée, Magona par son travail d’écrivaine, résiste pacifiquement à la domination raciale et sexiste. Sindiwe Magona vit actuellement au Cap, en Afrique du Sud.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 02 octobre 2019
Nombre de lectures 163
EAN13 9782897126520
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0022€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Pour mon père
PRÉFACE DE SINDIWE MAGONA
Amy Elizabeth Biehl, boursière Fulbright, a été attaquée et tuée par une foule de jeunes Noirs à Guguletu 1 , en Afrique du Sud, en août 1993. Les effusions de larmes, d’indignation et de soutien à la famille Biehl ont été sans précédent dans l’histoire du pays. Amy, une Américaine blanche, était venue en Afrique du Sud aider la population noire à préparer les premières élections réellement démocratiques du pays. Ironie du sort, les gens qui l’ont tuée étaient, d’après tous les comptes rendus de l’incident, ceux-là mêmes dont elle comprenait les souffrances et partageait les privations.
Généralement, dans des affaires comme celle-ci, on parle beaucoup, à juste titre, de l’univers de la victime : sa famille, ses amis, son travail, ses intérêts, ses espoirs et aspirations. Le cas Biehl n’y a pas échappé.
Et pourtant, n’y aurait-il pas des leçons à tirer d’une connaissance de l’autre univers ? L’autre face des entités aussi bienveillantes et nourrissantes que celles qui produisent les Amy Biehl, les Andrew Goodman et d’autres jeunes de cette qualité ? Quel était l’univers des tueurs de cette jeune fille, l’univers de ceux dont l’environnement a négligé de cultiver en eux les grands idéaux de l’humanité et qui, tout aussi jeunes que leur victime, sont devenus des créatures perdues, habitées par la malveillance et la destruction ?
Dans mon roman, il n’y a qu’un tueur. Par l’entremise des souvenirs de sa mère, nous entrevoyons la dureté humaine qui a rendu possible le meurtre d’Amy Biehl. Et là, je reviens à l’héritage de l’apartheid – un système répressif et brutal, qui a engendré une violence inter et intraraciale insensée, ainsi que d’autres événements infâmes ; un système qui a favorisé la perversion du bien et du mal, où tout est perçu selon le prisme déformant et déterminant de crime contre l’humanité, comme la communauté internationale l’a libellé.
Dans Mère à Mère, la mère du tueur, désemparée et éplorée, scrute sa mémoire et examine la vie que son fils a connue… son univers. En quête de réponses pour elle-même, elle parle à l’autre mère. Imaginant sa peine, elle dessine le portrait de son fils et de son monde, et espère que la compréhension de celui-ci et de son propre chagrin atténue la souffrance de l’autre mère… un tant soit peu.
New York, août 1998
1 Guguletu est le nom d’un des townships de la banlieue du Cap, dont l’orthographe a changé pour « Gugulethu » à partir de 1994, à la fin de l’apartheid, pour qu’elle reflète mieux la prononciation du mot. Les townships commencent à être développés en tant que (native) locations après la Première Guerre mondiale et Langa est le premier à être construit, en 1923, avec des quartiers pour les familles et des baraquements pour les célibataires, et une architecture « poliçable », afin d’assurer la ségrégation de la population noire, loin de la ville. Nyanga (1946), puis Guguletu (1960) et ensuite Khayelitsha (1983) sont construits par les autorités locales et le secteur privé pour contrôler les camps de squatters, et loger les travailleurs migrants, ainsi qu’une population urbaine noire grandissante.
1
LAMENTATION DE MANDISA
Mon fils a tué votre fille .
Les gens me regardent comme si je l’avais fait moi-même. Les plus généreux, comme si je l’avais poussé à le faire. Comme si j’avais toujours pu tout faire faire à cet enfant. Même avant qu’il n’ait six ans, avant qu’il ne perde sa première dent, ou qu’il n’aille à l’école. Même, à dire vrai, avant qu’il ne soit conçu ; quand, avec un manque total de considération ou encore par véritable malice, il s’est implanté dans mon ventre. Mais maintenant, les gens me regardent comme si c’était moi qui avais dit, en me réveillant par un matin bien shushu 1 , Boyboy, va voir si quelque part là dehors tu ne peux pas trouver une fille blanche qui n’a rien de mieux à faire que de venir à Guguletu, là où elle n’a pas sa place .
Et tiens, pendant que tu y es, fiston, si c’est une Américaine, c’est tant mieux ! Comme si c’était quelque chose – un badge ou une étiquette – qu’elle aurait porté au faciès. Comme s’il sortirait, soupèserait les pour et les contre, et la choisirait par égard pour elle, pour qui elle était vraiment .
Mes détracteurs semblent penser qu’avec une si parfaite entente entre mère et fils, je n’aurais pas eu à dire un mot de plus. Bien entendu, il aurait su ce que c’était que je voulais… ce que je voulais qu’il fasse .
J’aimerais bien avoir un fils aussi obéissant ! Pourquoi croient-ils qu’il ait fait ce qu’il a fait s’il est doux comme un agneau, un enfant modèle ?
Laissez-moi vous dire d’emblée, je n’ai pas été étonnée quand mon fils a tué votre fille. Cela ne veut pas dire que j’étais contente. Ce n’est pas bien de tuer .
Mais il vous faut comprendre mon fils. Alors vous comprendrez pourquoi cela ne m’a pas étonnée que mon fils ait tué votre fille. Plus rien de ce que fait mon fils ne me surprend. Depuis ce premier choc d’incrédulité quand il s’est implanté en moi, détruisant indûment et entièrement l’être que j’étais… l’être que je serais devenu .
Je savais depuis bien longtemps qu’il tuerait quelqu’un sans doute un jour. Ce qui m’étonne, cependant, c’est qu’il n’ait pas tué un de ses amis, ou même un autre de mes enfants. Toutefois, avec son frère cadet, il a eu raison de ne pas essayer. Celui-là l’aurait tué à mains nues en premier. Et peut-être que cela aurait été pour le mieux. Si cela était arrivé, votre enfant serait en vie aujourd’hui. Sauf que, bien entendu, il y a toujours la possibilité qu’elle se serait fait tuer par un autre de ces monstres que nos enfants sont devenus. Ici, à Guguletu, ou à Langa, ou Nyanga, ou Khayelitsha. Ou, certainement, dans un autre township plus reculé dans l’immensité de ce pays .
Mais dites-moi : qu’est-ce qu’elle faisait ici, à se promener à Guguletu, posant son pied où elle n’avait pas raison d’être ? Où pensait-elle aller ? Était-elle aveugle au point de ne pas voir qu’il n’y avait pas de Blancs en ce lieu ?
Vraiment, plus j’y pense, plus je suis convaincue que votre fille était une de ces personnes qui n’a aucun sens du danger qu’elle encourt quand elle croit à ce qu’elle fait. C’était bien son point faible à votre fille, je vois ça. Combien de jeunes femmes blanches sud-africaines étaient ici, à Guguletu, le jour où elle a été tuée ? Vous les voyez en train de conduire de part et d’autre de ce township, comme si elles allaient au marché ? Mais les gens comme votre fille n’ont aucun sens inné de la peur. Ils croient si fort en leur bonté, sachant qu’ils n’ont fait de mal à personne, pensant qu’ils aident vraiment, qu’il ne leur vient jamais à l’esprit que quelqu’un veuille leur faire du mal .
Je parie que si l’idée même qu’elle pouvait être en danger lui ait jamais effleuré l’esprit… elle ne le voyait venir que de la part des autorités qui soit entraveraient et gêneraient ce qu’elle tenait à faire, soit l’en empêcheraient carrément .
Pour les gens comme votre fille, faire le bien dans ce monde est une compulsion féroce, dévorante, qui les consume. Je me demande si cela ne rétrécit pas comme des œillères leur champ de perception .
Et s’il avait tué une des autres femmes qui étaient avec votre fille, pensez-vous qu’il y aurait eu un tel tollé ? Il serait ici à cette heure, tout comme les centaines de tueurs qui arpentent Guguletu de long en large. Mais voilà, il a toujours sérieusement manqué de bon sens. Pas de jugeote du tout dans cette lourde tête gênant ses épaules qui plient sous son poids. Elle est remplie d’eau, cette cruche. Quel dommage ! Depuis les années qu’il est de ce monde, n’a-t-il vraiment rien appris ? Ne se doutait-il pas qu’ils ne manqueraient pas de le crucifier pour le meurtre d’une Blanche ?
Et votre fille, n’est-elle pas allée à l’école ? N’a-t-elle pas vu qu’il n’y a que des Noirs qui vivent dans cet endroit ? En plus de ça, ne se sentait-elle pas naturellement mal à l’aise ? N’éprouvait-elle pas de la gêne, ici, comme un poisson hors de l’eau ? Cela aurait dû lui servir d’avertissement… d’avertissement à rester hors d’ici. Lui indiquant que ce n’était pas un endroit pour elle. Que c’était dangereux pour des gens comme elle. Oh, pourquoi n’est-elle pas restée loin d’ici ? Pourquoi n’est-elle pas restée loin d’ici ?
Les Blancs vivent dans leurs quartiers et se mêlent de leurs affaires – point barre. Nous vivons ici, nous nous bagarrons et nous nous tuons. C’est notre affaire. Vous ne nous voyez pas faire les gros titres de tous les journaux parce que l’un de nous a tué quelqu’un ici, dans les townships. Mais voilà, dans le cas de Boyboy, même la Blanche pour qui je travaille me les a montrés. Le fait divers apparaissait partout. Les photos aussi .
La voie que mon fils a empruntée a été longue et difficile. Maintenant, votre fille a payé pour les péchés des pères et des mères qui n’ont pas fait leur part et n’ont pas vu que mon fils avait une vie qui valait la peine d’être vécue .
Comment se fait-il que le gouvernement paie maintenant sa nourriture, ses vêtements, le toit au-dessus de sa tête ? Où se trouvait-il, le gouvernement, le jour où mon fils a volé la poule de mon voisin, lui a tordu le cou et l’a préparée – sans même la plumer, parce qu’il n’y avait rien à manger à la maison et que je n’étais pas là, parce que je m’occupais des enfants de la famille blanche pour laquelle je travaillais ? On m’avait demandé de rester le week-end – ils avaient leur urgence… la mienne était juste qu’il m’était impossible de prévenir mes enfants auparavant qu’ils seraient seuls pendant le week-end… Impossible de leur laisser assez à manger pour le temps où je n’étais pas là… impossible de leur passer un coup de fil pour leur dire qu’il y avait un changement de programme. Qui avait le téléphone à Guguletu alors ? Et pourquoi l’attribution des téléphones aurait-elle commencé avec une moins que rien comme moi ?
Comment se fait-il que, maintenant qu’il est proscrit, mon fils ait le meilleur toit au-dessus de sa tête de sa vie ?… qu’il connaisse une vie meilleure, bien qu’enchaîné ? Je ne comprends pas pourquoi le gouvernement est en train de lui donner tant maintenant, alors qu’il ne lui a absolument rien donné durant toute sa vie .
Ah mon Dieu, tu connais mon cœur. Je ne dis pas que mon enfant ne devrait pas être puni pour son péché. Mais je suis une mère, avec le cœur d’une mère. La coupe que Tu m’as donnée à avaler est trop amère. La honte. La peine de l’autre mère. La jeune femme dont la tendre vie fut cruellement écourtée. Dieu, s’il te plaît, pardonne à mon fils. Pardonne-lui ce terrible, ce si terrible péché .
1 Shushu (isiXhosa) : chaud.
2
MOWBRAY – MERCREDI 25 AOÛT 1993
Un clair matin d’automne. La pièce, dont la fenêtre donne sur l’est, baignée d’une fine lumière d’août. La fenêtre est ouverte. Votre fille avait dormi ainsi toute la nuit.
Quelles pensées remplirent son esprit à son réveil ? Quels rêves furent les siens pendant la nuit précédente ? Quels espoirs abritait-elle en son sein pour la journée naissante ? Lesquels, pour le retour chez elle le lendemain ?
Le cri strident du téléphone la secoue. Il l’arrache à son profond sommeil. S’attend-elle à l’appel ou est-ce une vraie surprise ? Je ne peux pas dire. Mais elle est très heureuse au téléphone.
Elle dit à la personne : « À bientôt ! » Sa voix, celle d’un cygne à l’orée du jour. Alors qu’elle repose le combiné, un sourire radieux illumine son visage.
Elle se rallonge et fredonne un air, le sourire se prolonge, éclairant ses yeux. Mère ? Ou… petit ami ?
La personne l’avait rendue heureuse. Un peu plus tard, chantant toujours, elle saute, du lit dans la douche.
Corps, grand et fort, chaque tendon et membre pleinement éveillé, en vie, tonique, elle sort de la grande baignoire blanche, craquelée et ébréchée sur toute sa surface couleur d’os, dont le brillant s’est évaporé il y a longtemps. La maison est un de ces vieux édifices délabrés dont les étudiants raffolent.
Enveloppée dans une grande serviette moelleuse, pieds nus, elle se dirige vers la cuisine. De longues mèches épaisses et noires lui collant au dos, elle prépare son petit-déjeuner en quelques gestes rapides et efficaces. Précipitamment, elle avale ses céréales au lait froid. Qu’elle fait suivre d’un café noir, brûlant. Et d’une tranche de pain complet. Grillé. Du beurre et une pointe de Marmite 1 . Après coup, elle rajoute une tranche épaisse de fromage.
Toujours nue, munie de la serviette blanche, retour au lit, à pas feutrés, où le rose de ses pieds longs et fins se détache de la moquette marron foncé, presque noire. Retour au lit. Pour lire, griffonnant des notes au fur et à mesure qu’elle avance, la main tenant le stylo s’agitant furieusement comme la queue d’un chiot surexcité. Le front légèrement froncé.
Elle s’arrête. Penche la tête. Entend la douche glouglouter. Qui lui fait savoir qu’une de ses colocataires est debout. Lisa ? Tess ? Elle écoute un moment. Sourit. Puis, ses yeux reviennent au livre ouvert sur sa poitrine.
Quel dernier geste sa routine matinale comprend-elle ce jour-là ? Lance-t-elle un « À tout à l’heure ! » à ses colocataires ? À vive allure, elle se rend à la voiture garée dans la cour. Tour de clé. La porte s’ouvre. Elle se glisse derrière le volant et son regard atterrit mécaniquement sur son poignet. La grosse montre ronde qui ressemble à celle d’un homme lui indique 7 heures 55.
À 20 kilomètres, à Guguletu, c’est exactement à cette même heure que je quitte la maison.
— Dors encore un peu, avais-je dit plus tôt à la masse inerte et silencieuse dans la plus petite des deux chambres. Il est presque 8 heures, au cas où ça t’intéresserait. Je suis sur le point de partir.
Ma fille avait marmonné, et s’était retournée face au mur.
Le rituel est immuable. D’abord, j’essaie avec elle, puis je vais chez ses frères, tous les deux plus âgés qu’elle. Debout à la porte de derrière, la porte de la cuisine qui donne sur la cour arrière, où les garçons dorment dans une case en tôle, le hokkie (vous savez, ces maisons à taille unique de Guguletu ne s’élargissent pas au fur et à mesure que les enfants naissent), je hurle :
— Hé, vous deux ! Il est l’heure de se lever ! Comme d’habitude, il n’y a aucune réponse du hokkie .
— Mxolisi ! (C’est l’aîné, circoncis juste l’année dernière.) Il se targue d’être capable de rester éveillé la moitié de la nuit. Ce qu’il n’a toujours pas compris, après toutes ses années en vie, c’est qu’il y a une relation directe entre l’heure du coucher et celle du réveil. Il reconnaît facilement qu’il est incapable de se lever le matin, mais il ne voit aucune relation de cause à effet, aucun lien entre cette difficulté quotidienne et ses veillées de couche-tard. Il affirme que son état est naturel, tout comme certaines personnes ont la voix douce et d’autres la voix bourrue.
— Lunga ! Lunga, lève-toi et réveille ton frère ! Dépêche-toi, avant que l’eau que j’ai réchauffée ne refroidisse !
— Oui, M’ma ! Même si, à l’entendre, on dirait que Lunga a la bouche pleine de coton, je suis rassurée, particulièrement satisfaite qu’une fois de plus mon pouvoir a marché, que je dispose de la capacité de ressusciter les morts.
Bientôt, lui et Siziwe sont dans la cuisine, prenant du café, du pain et de la confiture.
— Assieds-toi ! Assieds-toi ! Pourquoi mes enfants ne s’assoient jamais pour manger, surtout le matin, ça me dépasse. Évidemment, maintenant, ils sont pressés ; c’est quelque chose que de les voir engloutir ce qu’ils mangent. Pourquoi ne se lèvent-ils jamais à l’heure ?
— Ton bhuti 2 , il est encore au lit ?
Juste à ce moment-là, une voix grésillante demande de la porte :
— Est-ce qu’on peut avoir un peu d’argent pour des œufs, Mama ?
Mon cœur fait une embardée. Certains jours, la voix de Mxolisi ressemble tellement à celle de son père que j’oublie les années et je pense que je verrais China là debout si je levais les yeux.
Comme une girafe, les genoux à demi pliés, tandis que le cou bascule la tête vers le bas pour ne pas se l’érafler à la chambranle de la porte, il entre. Il commencera bientôt à se raser, me dis-je. Grand et musclé. Soudain, Lunga, à côté de lui, paraît petit pour son âge… ou bien plus jeune que les six ans qui les séparent.
— Est-ce qu’on a tous dormi dans la même pièce ? je lui lance.
— Bonjour Mama ! ’jour Siziwe ! salue-t-il d’une voix devenue forte et sérieuse, main levée, paume visible, tendue vers moi.
— Je rapporterai des œufs en rentrant du travail.
Puis, il se tourne vers sa sœur :
— Qu’est-ce que t’as pris ?
La bouche pleine, Siziwe marmotte quelque chose et lui montre son pain.
— M’ma, dit-il, en fouillant dans le placard, est-ce qu’on peut avoir le poisson en saumure ?
— Il y a plein de fruits, je lui réponds. Il y a du pain, de la confiture et du beurre d’arachide aussi.
— Le pain, il n’en reste presque plus, ronchonne Mxolisi, brandissant ce qu’il reste du pain, presque un quart.
— Pour moi non plus, je rétorque en souriant, il ne m’en reste presque plus… de temps. Il faut que je file, sinon je serai en retard.
En réponse, aucun sourire de sa part. Au lieu de cela, il dit :
— Wayeka nokusenzel’ isidudu, Mama ! Tu ne nous prépares même plus de porridge, mère !
— Vous êtes assez grands pour vous le préparer vous-mêmes !
— Mais c’est ton tour de main qui nous manque ! grogne Lunga.
J’avale ma culpabilité. Que se passerait-il si je restais à la maison à faire tout ce qu’une mère est censée faire ? Nous ne pourrions pas survivre juste avec ce que Dwadwa gagne… Nous n’y arrivons déjà presque pas, alors que je travaille à plein temps.
Quelques minutes plus tard, sur le point de sortir, je leur jette à la hâte plusieurs avertissements : ce qu’ils devraient faire pour moi à la maison, les provisions auxquelles il ne faut pas qu’ils touchent.
— Et rappelez-vous, je vous veux tous à la maison quand je rentre !
Pas que je pense que cela change quoi que ce soit à ce qui se passera. Mais, en tant que mère, je suis censée avoir autorité sur mes enfants, sur le fonctionnement de la maison. Peu importe que je ne sois jamais là. Du lundi au samedi, je vais travailler dans la cuisine de ma mlungu 3 , Mme Nelson ; quittant la maison avant que les enfants ne partent à l’école et ne rentrant que bien après le coucher du soleil. Je ne suis pas à la maison quand ils rentrent de l’école. Tout allait bien mieux quand je n’avais que Mxolisi. Je l’emmenais avec moi au travail… l’ai fait jusqu’à ce qu’il commence l’école. Mais quelle femme mlungu permettrait à toute ma crèche d’être chez elle ? D’ailleurs, les enfants sont tous grands maintenant, ils vont à l’école. Pour leur rappeler mes règles donc, tous les matins, je donne des instructions élaborées et vides en ce qui concerne leur comportement pendant que je ne suis pas là. Une pure formalité, une mascarade, quelque chose dont personne ne tient compte. Les enfants font plus ou moins ce qui leur plaît. Et s’en tirent bien aussi. Qui se souvient toujours de ce qui lui est interdit et de ce qui lui est permis ? À l’heure où je rentre le soir, je suis trop fatiguée pour me souvenir de tout cela. Déjà que j’ai souvent du mal à me souvenir de mon nom, alors ma foi. Mais nous devons travailler. Nous travaillons pour rester en vie. Mon peuple dit : « Ukulunga kwenye, kukonakala kwenye – Le redressement de l’un est le détournement d’un autre (souci). La vie n’est jamais sans soucis. »
Votre fille prend-elle d’autres personnes avec elle dans sa voiture en se rendant à l’école ou y va-t-elle seule ? Est-ce que la radio est allumée ou fait-elle jouer une cassette, une chanson qui lui rappelle son petit ami si lointain ? Quels projets a-t-elle pour la soirée ?
La circulation est fluide lorsqu’elle quitte Mowbray. Et son cœur, léger. Bientôt. Bientôt, elle sera chez elle. C’est étrange comment elle a pu tenir – supporter d’être éloignée. Jusqu’à maintenant. Alors qu’il ne reste plus qu’un jour, tout d’un coup, c’est devenu insupportable. Depuis la fête, samedi soir. Formidable cette soirée d’adieu que ces aimables gens lui ont préparée. Vraiment formidable. Alors pourquoi a-t-elle le blues ? Eh oui, se dit-elle, les adieux m’ont toujours posé problème.
Elle n’a presque pas le temps de souffler de la journée. Si occupée. Sa dernière journée dans ce lieu devenu son home durant ces 10 derniers mois. Ici, à l’université aussi, beaucoup de gens veulent parler de son retour à la maison. S’ils savaient. S’ils savaient. Aussi heureuse est-elle à l’idée de voir sa famille, de rentrer, tout ça… Néanmoins, faire ses adieux, ce n’est pas facile. Ça ne l’a jamais été pour elle. C’est ce qu’elle est en train de faire maintenant. Elle aimerait tant que tout le monde oublie qu’elle rentre chez elle. Mais non. Les gens insistent pour lui dire adieu, organiser fête après fête en son honneur. Elle est cependant obligée de prendre congé de ses amis, de reconnaître la douleur des séparations. Moments doux-amers. Elle aimerait tant être déjà rentrée chez elle. Mais, évidemment, avant que cela ne se passe, il faut qu’elle dise adieu à tous ces chers, si chers amis, ces gens qu’elle aime tant. Mais peut-être qu’elle reviendra. Bien sûr qu’elle reviendra un jour. Un jour pas trop lointain, ça c’est certain.
Oui, je peux comprendre comment elle se sentait ballottée. Emballée et affligée. Heureuse et triste. Tout à la fois. Pour la même raison, exactement la même raison.
Mercredi, c’est jour d’école. Cependant, aucun de mes enfants n’ira à l’école. Le sachant, c’est une charge que je porte comme une tortue sa carapace. Mais c’en est une qui m’accable.
Il y a deux jours, le Congrès des étudiants sud-africains ( COSAS ) a appelé les écoliers à rejoindre l’Opération Barcelone, une campagne qui, disent-ils, soutient la grève de leurs enseignants. Ils sont exhortés à ne pas se rendre à l’école, à incendier les voitures et à chasser tout élément réactionnaire hors des townships. Du silex à l’amadou. Les étudiants se bousculaient au portillon pour répondre à l’appel. Maintenant, les étudiants désignent comme « réactionnaire » toute personne qui n’est pas d’accord avec eux. Cela a instillé une peur bleue dans bien des cœurs vaillants. Un leader étudiant a annoncé publiquement : « Nous voulons faire comprendre au gouvernement que nous en avons assez d’être assis en classe sans nos instituteurs. » Ces enfants grandes gueules n’y comprennent rien. Ils n’ont aucune idée de combien la vie est dure ; et s’ils ne prennent pas garde, ils finiront dans les cuisines et les jardins des maisons des Blancs… exactement comme nous, leurs mères et pères. Ils verront alors comment ça leur plaît.
Pour ce qui est de Mxolisi, je ne suis pas certaine que nous ne nous soyons pas trompés en l’envoyant dans la brousse, en décembre dernier. Mais il avait atteint l’âge. Était assez grand. Cependant, depuis son retour, au lieu d’aller mieux, il est encore plus paresseux qu’avant. Ce qu’on lui a ôté à la circoncision, ce n’était certainement pas la paresse ni ce qui fait que son pied prenne la route. Bien qu’il soit toujours mais toujours le dernier à se coucher, Mxolisi est toujours le premier à quitter la maison. Et avec cette façon qu’il a d’intimider son frère et la fille, il ne fait presque aucune des tâches ménagères. Souvent, à moins que les autres ne la jettent à sa place, mon mari et moi rentrons du travail pour retrouver la bassine dans laquelle il s’est lavé le matin, toujours remplie de son eau sale à lui. Quel paresseux ! Toujours en vadrouille. Ah, ça oui ! Alors là, plus question d’être fainéant : aller de chez ce copain ou de cette connaissance à la maison de cet autre… et ainsi de suite… pendant toute la sainte journée. À le voir faire ses tournées journalières, on pourrait penser qu’il livre le lait à domicile et qu’on le paie pour le faire.
Ce jour-là, Mxolisi quitte la maison. Il se tient à la grille et scrute longuement la rue. Comme un général qui sonde ses troupes, de son regard, il descend et remonte la rue.
Un sifflement.
Qui le porte à relever brusquement la tête.
Du coin de la rue, un bras qui le salue.
Il agite le bras en réponse et d’un pas nonchalant sort par la grille.
— Oui, Bajita ! dit-il, interpellant ses amis.
— Ouais, Mjita ! répondent-ils en chœur.
Le groupe se desserre et l’engloutit. Il disparaît en leur sein. Vous ne pourriez pas le distinguer des autres maintenant. Même s’ils ne portent pas leur uniforme scolaire, leurs habits y ressemblent tellement par la couleur, la coupe et la façon dont ils pendent sur leurs longs corps souples et négligés que les garçons ont l’air de porter un genre d’uniforme.
Comme un mille-pattes gigantesque, à membres multiples, le groupe s’enfle en remontant la NY 1. Il n’y a ni hâte ni flânerie dans la façon dont ses pattes nombreuses abattent la distance. Leurs épaules voûtées et leurs longues enjambées bravaches en disent long sur l’objectif commun qui lie le groupe, cimente les membres en un tout solidaire. Lorsqu’il parvient à sa destination, St Mary Magdelene, au coin de la NY 2 et la NY 3, le groupe se fend en deux énormes branches.
Votre fille est à la cafétéria universitaire. Elle est entourée d’amis. De beaucoup d’amis. Il y a, parmi ces amis, trois jeunes femmes africaines, des filles des townships.
— J’imagine que c’est la dernière fois qu’on te voit ? lui demande une de ses amies noires.
Ses yeux souriants se brouillent, alors qu’une pointe de tristesse lui perce le cœur. Elle a si bon cœur, cette amie d’au-delà des mers ! Ne leur a-t-elle pas promis de voir s’il n’y avait pas de bourses auxquelles elles auraient droit ? Il est possible que j’aille aux États-Unis l’année prochaine, si tout se passe bien. Une bonne personne. Elle mérite plus que des larmes. Beaucoup plus. À ce moment précis, le visage de la fille s’égaye. C’est la dernière journée que son amie passe avec elles. Elle ne doit pas se passer tristement… Il faut qu’elle parte avec de bons souvenirs : des rires, pas de larmes.
— Alors, c’est l’heure des adieux ! geint encore une autre des filles. Les jeunes filles, y compris la vôtre, en ont le cœur gros. Elles font tout pour ne pas se dire adieu. Votre fille a été une excellente amie, très enthousiaste et si disposée à apprendre : la langue xhosa, les danses africaines et les mœurs des gens d’ici. Elle a appris à apprécier la cuisine qui fait la fierté du pays… tout. Pas une trace d’arrogance en elle… regorgeant d’une joie de vivre enfantine. Une bonne personne, ses amis diront d’elle, par la suite.
Votre fille connaît les difficultés auxquelles ses amies des townships font face. Aussi voudrait-elle prolonger ce moment pour leur dire adieu un peu plus longtemps. Là où elles logent, il n’y a pas de téléphone, et quand elle leur dit adieu maintenant, c’est pour de bon. S’écrire, c’est si pénible. En outre, la distribution du courrier étant aléatoire dans les maudits townships, qui sait si elles les recevraient jamais, ses lettres, si elle les écrivait ? Pour les bourses, il faudra s’arranger avec UWC 4 … seul moyen de rester en contact avec la bande des townships. Elle s’entend lâcher :
— Je vous ramène chez vous.
Elle n’arrive pas à croire qu’elle ait dit ça.
— Tu es sûre ? demande une de ses amies, incrédule.
— Bien sûr ! répond votre fille, convaincue maintenant que c’est quelque chose qu’elle devrait faire. Mais je ne peux pas rester. Je vous dépose, c’est tout.
— Je pense que non, oppose Lumka, une autre du trio de Guguletu. Tu disais que tu avais encore beaucoup à faire.
— Mais vous emmener à Gugs ne prendra que quelques minutes, ce n’est qu’un détour.
— Non ! non ! On va prendre un taxi.
Lumka est catégorique. Elle se fait du mauvais sang pour votre fille, une Blanche après tout, qui se rend dans les townships à cette heure – en fin d’après-midi, alors que les gens rentrent du travail et des divers ailleurs où leur journée les a portés. Plus tôt peut-être. Mais pas si tard. Non, pas si tard.
— J’insiste ! Vous ne pouvez pas me refuser ce dernier souhait ! plaisante votre fille.
— Bon, d’accord ! consent Lumka.
Elle ne veut pas jouer la rabat-joie. Puisque les deux autres filles de Guguletu ne la soutiennent pas dans son refus, elle comprend qu’elles veulent rentrer en voiture. Elles veulent être avec cette amie, qui les quitte, juste un petit peu plus longtemps.
La générosité de votre fille fait que beaucoup l’apprécient. Elle sait qu’elle ne devrait pas le faire… pas avec tout ce qu’elle a encore à faire. Ses valises. Et toutes les choses innombrables dont elle doit s’occuper : appeler et confirmer son vol et l’organisation de son transport à l’aéroport ; appeler les amis qu’elle n’a pas pu voir une dernière fois ; couper le téléphone ; régler les factures ; acheter les quelques cadeaux restants (elle n’a aucune idée de qui, parmi tous les amis qu’elle comptait chez elle, devrait recevoir ou encore s’attendait sans doute à ce qu’elle leur rapporte quelque chose d’Afrique du Sud). Un instant, elle se demande ce que certains d’entre eux diraient si elle leur racontait la vie moins que romanesque et franchement dure, vraiment dure de tant des gens qui sont sur le point d’obtenir le droit de vote. Pire que tout ce qu’ils pourraient imaginer… Bien pire que ce qu’elle avait imaginé avant de venir ici. Elle hoche la tête pour s’empêcher de penser de cette façon. Des avancées se réalisaient. Il y avait de l’espoir. Le suffrage universel était pratiquement assuré.
— Allons-y, tout de suite ! lance-t-elle, jetant un coup d’œil à l’intérieur de son poignet gauche.
— Eh bien, merci, disent les trois filles à l’unisson.
Suit une vague d’étreintes, car la plupart des gens autour de la table ne verront plus votre fille. Elle part avec les trois femmes de Guguletu et un autre ami qui loge pas loin de chez votre fille. Il sortira du township avec elle… les deux feront le trajet ensemble jusqu’à Mowbray.
— Non, les amis, réfuta le Révérend Mananga au groupe d’étudiants. Je suis désolé, aujourd’hui, la Manyano des Jeunes Femmes se rencontre là cet après-midi. Comme d’habitude, chaque mercredi.
« Là », c’était le hall à Sainte Mary Magdalene, l’église anglicane de Guguletu.
— Tous les mercredis, réitéra-t-il.
Le refus du pasteur mit le groupe dans l’embarras. On leur avait déjà refusé l’utilisation du hall des trois lycées locaux. Même si les étudiants étaient entrés de force (ce qu’ils avaient réussi à faire par le passé), cette fois-ci, ils auraient échoué. À chaque école, un cordon d’agents de police leur en barrait l’accès.
Ils savaient que le pasteur disait la vérité. La plupart de leurs mères faisaient partie de la Manyano des Femmes, qui se rencontrait le jeudi. Certains d’entre eux avaient des sœurs qui faisaient partie de l’organisation à laquelle le pasteur faisait allusion. Ils essayèrent néanmoins de le raisonner.
— Non, continua d’opposer le pasteur.
Il ne pouvait pas changer le lieu de la réunion de la Manyano des Jeunes Femmes. Et il ne pouvait changer ni le jour ni l’heure de leur réunion. Changer la programmation et les procédures de l’église n’était pas de son ressort. Non, ça n’irait pas du tout de les laisser utiliser le hall même pendant la demi-heure qu’il restait avant la réunion des filles. Ces garçons risquaient d’être turbulents, et disposer les sièges et remettre tout en place une fois la pièce mise sens dessus dessous, ça prend du temps.
— Réactionnaire ! hurla quelqu’un, perdu dans la foule.
Après quoi, l’homme de Dieu murmura quelque chose à l’oreille de Mxolisi, avant de battre en retraite.
— On peut se réunir ici demain matin ! dit Mxolisi au groupe, alors que le pasteur s’enfonçait dans le presbytère.
Il y eut quelques ronchonnements timides, rien de grave.
Étant donné l’heure, beaucoup étaient d’avis qu’il leur serait plus profitable de se réunir de bonne heure le lendemain, de toute façon.
— À 9 heures alors ?
— 9 heures !
— 9 heures ! carillonnèrent-ils.
Ensuite, la foule se mit à chanter : Siyanqoba ! Nous vaincrons ! Faisant le toyi-toyi, marchant à demi, dansant à demi, ils quittèrent les lieux.
Peu de temps après, la chanson se transforma en un chant d’appel-réponse :
Ngubani lo ? NguMandela !
Uyintoni ? Yinkokheli !
Le cri et le contre-cri se répétaient. Le son s’amplifia et résonna le long des toits bas couverts de lichen des maisons, au ras du sol de Guguletu. Le groupe amorphe se scinda en deux. Pour faciliter sa mobilité, l’amibe se divisa. Maintes fois, il se fendit, se morcela, au moment où de petits groupes atteignaient le bout de leur route, et bifurquaient pour s’acheminer dans diverses directions, certains rentrant chez eux.
La bande de Mxolisi continua son toyi-toyi le long de la NY 3 vers la NY 1. Alors que l’avant-garde s’approchait de la NY 1, tout d’un coup, elle s’arrêta net, frappée par une cacophonie familière : le crépitement de langues de feu affamées, occupées à dévorer une maison ou un véhicule. Accompagnée de la voix rauque jubilatoire des spectateurs. Du son vibrant, résonance des pieds battant le sol au pas de course.
Galvanisé par le vacarme, le groupe s’arrêta de chanter. Il arrêta son toyi-toyi . Et courut, déferla, comme attiré par un puissant aimant géant. La forêt de pieds trépignant et de bras sciant l’air dévala la NY 3 jusqu’à sa halte abrupte ; stoppée par le spectacle combien familier mais tellement palpitant.
Au coin de la NY 1 et de la NY 3, une grosse camionnette dansait au ralenti, au rythme chatoyant des flammes orange et rouges qui la caressaient. À regarder de plus près, la camionnette ne bougeait pas. Le mouvement, un mirage, une illusion d’optique. Seules les langues orange ardentes folâtraient tout autour d’elle, la léchant, la consumant, donnant l’impression qu’elle tremblait et frissonnait. Tandis que les spectateurs retenaient leur souffle, les yeux leur sortant de la tête, la camionnette paraissait osciller, vaciller, chanceler comme un ivrogne. Puis tremblant toujours, accompagnée d’un profond soupir crépitant, elle se laissa aller, s’abaissant lentement jusqu’à ce qu’elle tombât à genoux, comme si elle priait. Alors que les roues de devant avaient disparu, celles de derrière restaient intactes. Cependant, un instant plus tard, elles aussi s’enflammèrent.
De temps en temps, des rubans de lettres bleues et blanches apparaissaient, furtifs et clignotants, entre les langues de flammes pressées et acharnées. Au flanc du véhicule « & FILS » se profilait intouché. Il y eut un long cri silencieux issu des portes béantes et mutilées – deux en nombre ; des portes que naguère quelqu’un avait ouvertes de force et qui crachaient alors une épaisse fumée noire et des langues intimes caressaient, partaient en flèche, gambadaient, fouillant les recoins et les fissures les plus reculés du véhicule déchu ; cinglantes, léchantes. D’après les débris tout autour de la fournaise, il était clair que la camionnette avait été pillée bien avant sa livraison.
— Qu’est-ce que tu penses qu’elle livrait, la camionnette ? demanda Sazi, un lieutenant du groupe.
— Demande-le au conducteur, répliqua Lwazi, un des disciples farouches de Mxolisi.
Ceux qui l’entendirent rirent. Dans ces cas de pillage et d’incendie, tout conducteur de camionnette de livraison est le premier visé. Les conducteurs s’enfuient ou risquent d’être grillés vifs à l’intérieur de leurs véhicules. Celui qui était au volant de cette camionnette, c’était évident, avait choisi la première option, la discrétion.
— Sans doute en train de faire une livraison au dispensaire antituberculeux ici, mentionna un autre membre du groupe, indiquant de la tête le bâtiment blanc situé pas loin de la scène.
C’était le dispensaire de lutte antituberculeuse de Guguletu.
— Ils sont forts pour nous donner des traitements pour lutter contre la tuberculose, reconnut Lwazi. Mais pas pour les livres ni pour les bons enseignants.
— La tuberculose, ça s’attrape, tu ne le savais pas ? demanda Sazi. Les Boers ont la trouille qu’on la leur refile. Puisque nos mères travaillent chez eux, si nous attrapons tous la tuberculose, alors ils l’auront aussi.
À ce moment-là, des sirènes de voitures de police retentirent.
La bande de Mxolisi n’avait besoin d’aucun autre avertissement. La police tirerait d’abord et poserait des questions après – c’est-à-dire, si jamais elle venait à en poser. Selon la police, toute personne à deux pas de l’incendie serait le suspect numéro un.
Rapidement, le groupe se dispersa, s’éloignant du crépitement du métal brûlant, alors que la camionnette semblait fondre et que toute couleur avait disparu. Visage impassible, la carcasse chatoyante peinte en gris canon de fusil se tenait là, striée de noir par les coups de langue ardents des flammes farouchement intimes. « & FILS » avait disparu aussi. Était complètement éliminé. Volatilisé de ses flancs carbonisés. À y regarder de plus près, cependant, on pouvait le voir, blanchi comme l’image sur le négatif d’un photographe.
Les deux groupes avaient convenu plus tôt que ceux qui continuaient vers le sud repéreraient les lieux au terrain de sport de la NY 7. C’est là que ceux qu’il restait du groupe de Mxolisi se dirigèrent. Le restant de l’autre groupe, dont les membres s’en étaient mieux sortis, fit de même. En l’occurrence, ils étaient aussi tombés sur un véhicule qui venait d’être détourné. Mais dans leur cas, ils avaient réussi à récupérer de la viande de la victime, une camionnette de livraison de boucherie.
Les groupes se réunirent alors brièvement, de manière informelle, et échangèrent les renseignements qu’ils avaient recueillis en cours de route vers ce point de rendez-vous. Plusieurs membres du deuxième groupe partagèrent aussi le butin prisé. Ensuite, l’ensemble se sépara de nouveau, cette fois selon la direction de la maison de chaque membre.
Certains allèrent vers le sud, d’autres pointèrent le nez vers l’est. Au fur et à mesure que ces éclats avançaient, ils se divisaient et se subdivisaient encore plus quand certains partaient de part et d’autre pour emprunter les traverses et autres rues transversales presque inexistantes de Guguletu.
La bande de Mxolisi, bien réduite maintenant, continua vers le sud. Soudainement dynamisés, ils se remirent au toyi-toyi : Ngubani lo ? NguMandela ! Ngubani lo ? Ngu Sobukhwe ! Baziintoni ? Ziinkokheli !
Chantant, marchant à demi, dansant à demi, ils cheminèrent en direction du poste de police, toujours un événement palpitant, alléchant. Comment savoir dans quel état d’esprit ils trouveraient les poulets ? Il y avait toujours la possibilité de s’amuser avec eux.
Votre fille et ses quatre amis arrivent à la voiture. Elle ouvre sa porte, monte en se glissant de côté et tend le bras pour ouvrir les portes côté passager.
— Tout le monde est à bord ?
La voiture glisse hors de sa place de stationnement. Elle la dégage, tourne, la redresse et avance lentement.
Alors que la voiture quitte le campus, un silence les envahit. C’est un adieu inédit. Imprévu. Chacun des jeunes gens dans la Mazda jaune regarde silencieusement la scène ; faisant le point et prenant la mesure de ce que l’œil retient ; tenant délibérément l’image, la gardant longuement à l’esprit, la rangeant en lieu sûr, la classant. Pour toujours.
Ils arrivent à l’autoroute. Une décontraction silencieuse, un relâchement des épaules, un soupir individuel, inaudible. Pour chacun. Un autre jour de terminé. Seulement, pour tous, c’est un jour distinct. Un jour avec une raison singulière. Un jour de fermeture définitive. Lourde comme une porte de prison.
Le groupe de Mxolisi atteint le coude de la voie. Un vaste bâtiment gris-blanc frappe l’œil.
— Yekelela ! Yekelela, Mjita ! Du calme, mon frère, du calme ! avertit Lumko, un jeune homme dégingandé à l’air sérieux, de l’âge de Mxolisi et qui était un de ses compagnons de brousse, tout juste l’an passé.
Immédiatement, l’ardeur du pas dansé s’apaise. Ainsi que la frénésie de la chanson. La mise en garde rappelle des rumeurs de méfaits effroyables commis dans ce bâtiment. La mémoire inconsciente prévaut. Au milieu de la nuit, des cris à vous figer le sang dans les veines y avaient été entendus. Il fut dit qu’il s’y passait des choses atroces aux gens qui y étaient emmenés de force par la police. De terribles choses, si terribles, certaines pires que la mort. Bien entendu, la mort arrivait là aussi. Bien entendu.
Il y a une légère pause aux feux, à quelques mètres au-delà du poste de police. Le groupe se sépare pour la nuit. La bande de Langa discute : autobus ou train ? Les autres n’ont que leurs pieds pour les porter chez eux. D’ici, personne ne vit à plus de quinze minutes, tout au plus.
Du groupe de Langa, il en reste un nombre significatif à ce coin. Ils avaient opté pour l’autobus. Ceux qui prennent le train continuent à pied avec la bande de la section 3 de Guguletu, descendant la NY 1 vers Netreg, la gare la plus proche à ce stade. Les deux groupes se sépareront au prochain coin.
La Mazda jaune pénètre dans Guguletu en empruntant le pont du sud, près du township des Coloured 5 de Montana. À l’approche de leur séparation, la conversation s’étiole. Pour écarter la gêne et les larmes imminentes, les filles se mettent à chanter. L’humeur du moment l’autorisant :
Nous avons vaincu ! Nous avons vaincu !
Nous avons vaincu aujourd’hui-u-uui !
Car au fond de nos cœurs, nous savions
Nous allions vaincre un jour !
Après deux ou trois reprises, la chanson s’épuise et le groupe est de nouveau silencieux, chacun absorbé dans ses propres pensées.
Le groupe de Mxolisi est arrivé à la séparation finale. À un pâté de maisons au nord de la voiture qui vient vers eux, au coin de la NY 1 et de la NY 109, la plupart des jeunes bifurquent et tournent à gauche. La gare se trouve par là. Cependant, ils ont à peine fait dix pas quand un cri les rappelle à la NY 1.
Ils y retournent en courant, l’aimant trop puissant pour leurs estomacs, affamés d’excitation.
Ils arrivent au coin qu’ils venaient juste de quitter. Plus bas, sur la NY 1, à gauche, un essaim bourdonne. En son sein, en plein milieu de la route, ils voient ce qui a l’air d’une voiture. Difficile à dire, étant donné qu’elle est complètement encerclée ; l’essaim s’élargissant alors même qu’ils s’en approchent. Dans le tumulte, des bouts de jaune percent et clignotent ; apparaissent, disparaissent, réapparaissent. Pour s’esquiver à nouveau.
La voiture est petite.
La foule qui l’éclipse est effrénée et tempétueuse. Elle scande et hurle, poings poignardant l’air. Poings levés vers les cieux bleus et impénétrables.
1 Marmite : marque britannique de pâte à tartiner à base d’extrait de levure, mise sur le marché en 1902.
2 Bhuti (isiXhosa) : frère.
3 Mlungu (isiXhosa) : personne blanche. Terme ironique ou péjoratif.
4 University of the Western Cape, fondée en 1959 et située à Bellville, dans la banlieue du Cap.
5 Coloured (anglais) : personnes métissées nommées parfois « Brown », dont la communauté représente environ 9 % de la population. Elles vivent principalement dans la région du Cap et parlent majoritairement l’afrikaans. Sous l’apartheid, elles connaissent aussi la ségrégation et les déplacements forcés.
3
17 H 15 – MERCREDI 25 AOÛT 1993
— Mandy ! s’écrie Mme Nelson.
C’est comme ça que la Blanche pour qui je travaille m’appelle : Mandy. Elle dit qu’elle n’arrive pas à dire mon nom. Dit qu’elle n’arrive à prononcer aucun de nos noms natifs à cause des clics. Je m’appelle Mandisa. MA-NDI-SA . Vous voyez un clic là-dedans ?
Quoi qu’il en soit, aujourd’hui, la voilà qui arrive, les yeux exorbités comme sur des tiges.
— Prends ton sac, je t’emmène à la gare dit-elle.
Maintenant, c’est à mon tour d’être stupéfaite. Qu’est-ce qui lui est passé par la tête ?
— Mais Madame, je réponds, j’ai pas fini de faire la cuisine.
Je n’en crois pas mes oreilles, ça, je vous le dis. Après tout, c’est mercredi, le jour où, le plus souvent, je ne pars pas de chez elle avant 8 heures. Je n’arrive pas à imaginer ce qui lui a pris, pour qu’elle me dise que je dois quitter le travail de bonne heure. Un mercredi, aussi. D’habitude, ce jour-ci, elle s’assure que non seulement je prépare et serve le dîner, mais que je fasse la vaisselle jusqu’à la dernière cuillère avant de pouvoir partir. Quoi qu’il en soit, je ne m’en plains pas. D’une certaine façon, c’est aussi la meilleure journée de ma semaine de travail.
Le mercredi est le « jour de congé » de ma mlungu, imaginez-vous cela. Une femme a une journée de congé, alors qu’elle ne fait jamais de ménage dans cette maison. Ce n’est pas moi qui vais me plaindre. En fait, j’aime son jour de congé et j’ai hâte qu’il arrive, comme le mien le dimanche. Le mercredi, je peux souffler, au lieu d’avoir Mme Nelson sur le dos chaque minute de cette sacrée journée : Mandy, fais ceci ! Mandy, fais cela ! Mandy, viens ici ! Mandy, va là !
Cependant le mercredi, je suis libre comme l’air toute la matinée. D’abord, elle va au gym. Elle dit que c’est un grand hall où tout le monde saute de haut en bas pour ne pas se retrouver vieux, malade ou gros. Madame a très peur de vieillir. Elle pense qu’elle peut empêcher la vieillesse de venir à elle. Elle ne sait pas qu’elle arrive tout doucement, lorsqu’elle dort profondément ou quand elle est en train de manger tous ces zimuncumuncu qu’elle aime tant.
Elle n’emmène même pas les deux filles à l’école. Mme Thompson, qui habite en haut de la rue, le fait et les ramène après l’école. Madame lui rend le même service le vendredi. Je suppose que c’est le jour de congé de Mme Thompson.
Madame me raconte qu’après avoir sauté et couru, elle a une faim de loup. Alors qu’est-ce qu’elle fait ? Cette personne qui a si peur de grossir ? Eh bien, elle prend le petit-déjeuner avec sa meilleure amie, Mlle Joan, qui ne s’est jamais mariée. Mlle Joan est exactement comme les femmes pas-à-marier de l’Église, les bonnes sœurs.
C’est dommage et bien triste pour Mlle Joan. Bien triste. Madame me raconta comment le jeune homme de Mlle Joan se fit tuer pendant la guerre des Boers. Le dernier jour en plus, le pauvre. Alors, Mlle Joan demeura Mlle Joan, même si tous ses cheveux sont aussi blancs que le poil d’une chèvre, comme si elle les avait mis dans du Jik ou de l’eau de Javel, ces produits qu’on utilise pour oxygéner le linge blanc et le rendre blanc comme neige. Et elle a son propre restaurant. Il est bon aussi, dit Madame. Évidemment, je ne m’y connais pas. Comment le pourrais-je ? À moins d’y travailler, nous n’allons jamais au restaurant ni à l’hôtel, ni à n’importe quel bon endroit comme ça. Mais la nourriture au restaurant de Mlle Joan doit être bonne. Très bonne. Voyez combien Mlle Joan est grosse et voyez comment la nourriture rend ma mlungu heureusement malheureuse.
Un jour, je lui dis qu’elle devrait être bien grosse comme Mlle Joan. Madame était tellement en colère qu’elle trépignait. « Mandy ! hurla-t-elle, je ne serai jamais aussi grosse ! » Ce fut alors qu’elle me parla du jeune homme que Mlle Joan devait épouser, mais qui était mort à la guerre.
Après le petit-déjeuner, Madame et ses amies se rencontrent et vont faire des emplettes. Elles déjeunent et jouent au bridge une fois le repas terminé. Voilà son jour de congé. Elle n’est pas chez elle de la journée. C’est en cela que son jour de congé ressemble au mien.
À l’heure où elle rentre, c’est l’heure du dîner. « Wouah ! dit-elle, se jetant sur le canapé du salon, je suis épuisée ! » Chaque fois, elle rentre épuisée de son jour de congé. Chaque fois. Moi ? Je grogne un coup, je hausse les épaules et me remets au vrai travail éreintant que j’ai à faire. Si elle veut voir ce qu’est l’épuisement, elle devrait me voir durant mon jour de congé. En effet, je pense que c’est le jour où je travaille le plus et le plus longtemps de toute la semaine.
Ce mercredi-là, cependant, voilà Mme Nelson qui vient me contrarier de façon étrange et bête en me parlant de rentrer alors que je suis occupée à mettre la table pour le dîner. Des fleurs cueillies au jardin : « Ça rend la maison joyeuse » dit-elle toujours. Et un homme vient deux fois par semaine, rien que pour le jardin. Il faut chaque fois que je mette un vase propre sur la table de la salle à manger, même s’il n’y a que des feuilles dans ce vase.
Je suis sur le point de finir de préparer le repas. Le dîner est servi à 18 heures pile, beau temps mauvais temps. En allant chercher des raisins secs dans le placard, je regarde la face grise de l’horloge au mur, et pense : Monsieur devrait arriver d’une minute à l’autre. Ensuite, Madame arrivera, haletante et essoufflée, agitée juste avant le dîner. Elle rentre toujours en retard après son bridge. Sauf aujourd’hui.
C’est au moment même où je verse une tasse de raisins secs sur le riz dans la passoire, en me disant que Monsieur sera là d’une minute à l’autre, que le clac-clac ! de la grille de fer du portail, que la voiture de Madame traverse, me sonne à l’oreille. Les raisins s’éparpillent sur le comptoir. Vite, je ramasse les égarés et les fourre dans la poche de mon tablier. Elle déteste le gâchis. Mais ai-je bien entendu ? Est-ce bien sa voiture ? J’en suis vraiment étonnée. À la fois qu’elle soit rentrée avant Monsieur et par son empressement, que le cri de la grille trahit. D’ordinaire, elle fait en sorte que la voiture glisse dessus. Pas aujourd’hui. Aujourd’hui, elle vole carrément. On penserait qu’on lui avait dit que la maison brûlait. Mais avant que je ne termine cette réflexion, des pas précipités martèlent un staccato sur le plancher en bois du long passage menant à la cuisine. C’est une autre surprise, car je n’ai pas entendu la porte de la voiture se refermer. Tout de suite après, je vois Mme Nelson débarquer dans la cuisine. Et elle ne pose aucune question au sujet des enfants. Elle demande toujours de leurs nouvelles. Est-ce que Mme Thompson les a ramenés ? Est-ce qu’ils vont bien ? Est-ce que tout va bien ? Elle demande toujours des nouvelles des enfants d’abord – avant toute chose. Même avant qu’elle ne demande s’il y a des messages téléphoniques, elle demande des nouvelles des enfants ou elle va les voir d’abord. Pas aujourd’hui. C’est alors que je remarque que le moteur de la voiture tourne encore. Ça alors, me dis-je, ça alors, elle est vraiment pressée… pour sûr… pour ne même pas couper le moteur de la voiture.
Alors, sans doute en voyant la stupéfaction absolue qui s’est peinte sur mon visage devant ces agissements, Madame hoche la tête plusieurs fois et assez vigoureusement. Puis elle halète :
— Troubles à Guguletu, ma fille ! Je pense que tu devrais partir !
Tout en disant cela, elle est déjà en train de faire demi-tour et de se diriger vers la porte.
— Viens ! m’intime-t-elle, marchant à grands pas le long du passage, ses chaussures faisant clap-clap ! clap-clap ! sur le plancher en bois. Je te dépose à la gare !
Maintenant, il ne me reste aucun doute. Je sais qu’il doit y avoir de gros, gros troubles, pour que Madame ne se plaigne pas du tout. Ni de tout ce qu’elle a mangé. Ni de sa fatigue. Ni de tout le travail que je lui laisse. Et pour son jour de congé.
— Quels troubles, Madame ? je demande.
Ma voix sonne étrangement à mon oreille. Trop haute. Aiguë. Ma bouche est complètement sèche. Mais elle appelle les enfants.
— Eh les garçons ! crie-t-elle.
Elle n’attend pas pour autant leur réponse ni qu’ils se manifestent, mais file à la voiture.
En quelques minutes, elle m’a poussée dans le Kombi.
— Dites à votre père que j’ai emmené Mandy à la gare hurle-t-elle, mettant la voiture en marche arrière pour descendre l’allée d’entrée, passer par-dessus la grille et sortir du portail.
J’espérais que les enfants l’avaient entendue.
C’est une femme au visage bien grave au volant. Je la regarde : une petite bille joue à cache-cache le long de sa mâchoire. Je n’avais jamais vu Madame dans un tel état. Elle s’en fait chaque fois qu’il se passe quelque chose à Guguletu. Et ces jours-ci, il se passe toujours quelque chose à Guguletu. Ou à Langa. Ou à Nyanga. Depuis que les enfants ont commencé leur boycott des classes, il y a longtemps, en 1976, quand les émeutes de Soweto descendirent jusqu’au Cap. En août 1976.
Madame ne m’emmène pas à Guguletu, le township où j’habite. Elle ne m’emmène jamais à Guguletu. Les Blancs n’ont pas le droit d’y aller. Nous arrivons au terminus des autobus près de la gare et trouvons que le chaos règne en roi.
Les queues étaient de gigantesques colonnes de fourmis perturbées et en plein désarroi. Déchaînés, les gens se poussaient et se bousculaient, essayant par tous les moyens de monter dans les autobus. L’agitation même révélait le désespoir, la défiance profonde de la part de ceux que les lignes d’autobus desservaient. Ils ne croyaient pas qu’ils seraient desservis de manière adéquate. Ni desservis dans les temps. Ni desservis du tout. La queue s’avérait désordonnée, pas bien différente des intestins d’un porc que les enfants rôtissent au feu de bois : désordonnée, sans queue ni tête et allant de tous les côtés à la fois. Des bribes de conversation acheminaient la même angoisse et fébrilité. La femme à côté de qui je me tenais, une grande et forte femme, à la peau noire, avec de petits yeux, coiffée d’un turban jaune, se tourna vers moi et secouant la tête lentement, offrit : « Bekuse kukudala kakade ! Deux semaines entières sans aucun incident à Guguletu ».
— Que s’est-il passé, cette fois ? répliquai-je, cherchant à dénicher des renseignements.
Il se pourrait qu’elle en sache plus que moi, vu que je ne savais pratiquement rien. Le « Quelque chose s’est passé à Guguletu ! » de Madame n’était vraiment pas un bulletin d’information.
— Je n’en sais rien, répondit la femme et elle ajouta que les gens qui descendaient des autobus de Guguletu, qui venaient d’arriver de là, disaient que les élèves manifestaient.
Et alors, quoi de neuf ? La pensée s’inséra dans mon esprit. Ne connaissions-nous pas les émeutes de ces enfants depuis 1976 ? Pourquoi manifestaient-ils cette fois ? Je n’étais pas un peu énervée. Et en colère. Plus en colère qu’énervée, à vrai dire. Ces tyrans que sont désormais nos enfants, grisés par le pouvoir, au pied levé, ils en font de ces revendications souvent absurdes, à nous, leurs parents.
Pas question d’aller au travail !
L’école, non !
Interdiction d’aller aux magasins d’alimentation !
Défense de consommer l’alcool du Blanc !
Défense d’acheter de la viande rouge !
Quant à moi, j’en avais jusque-là, de toutes ces sottises.
Pressée et poussée de toutes parts, je me laissais projeter en avant par la foule, mes pieds ne touchant pratiquement pas le sol. Tandis que des corps serrés comme des sardines me portaient, des pieds éraflaient des chevilles inconnues et désunies. Des mains attrapaient d’autres coudes, et s’enfonçaient dans des épaules inamicales. Elles furent récurées par des barbes imprégnées de sueur et sentant la bière blonde de Lion, par des cheveux gras et emmêlés, et les surfaces rugueuses de manteaux élimés. Elles furent barbouillées de la mucosité froide des nez morveux des jeunes enfants perchés sur le dos de leurs mères. C’était ainsi que j’avançais. Déplacée de corps en corps, sans aucune volonté ou direction de ma part. Je continuais d’avancer, flottant et cahotant, me rapprochant de plus en plus de l’autobus. Centimètre par centimètre cahotant. Je serrais mon sac fortement contre ma poitrine. Le tenais dans mes bras comme un nouveau-né. Ou un amant nouvellement rentré d’un long séjour dans les mines d’or de Johannesburg. Si dans le chaos le sac tombait, alors je n’aurais qu’à lui dire adieu.
Enfin, j’arrivai devant l’autobus. Projetée, de tout mon long, jusqu’au seuil de la porte. De ma main droite, je saisis la barre à la porte comme soutien, mon sac toujours à plat sur ma poitrine, mon bras gauche l’agrafant solidement là.
Le long couloir étroit entre les deux rangs de sièges s’était transformé en tube, le boyau d’une saucisse géante, et nous, la viande hachée, embossés au coup par coup de bout en bout. Poussés jusqu’au fond. Poussés contre les genoux et les coudes qui dépassaient de ceux qui, par miracle, s’étaient retrouvés installés dans un siège. Chancelant, nous suivions tant bien que mal le couloir. Nous ne formions certainement pas une farce bien lisse : grumeleux, irritables, tranchants, et nous regardant d’un air renfrogné. Un salmigondis de toute évidence mal à l’aise.
Partout mais partout, quelque chose occupe la place, remplit les intervalles, arrête la circulation. Des coudes, bien éloignés de leur corps, des têtes qui paraissent aussi grotesquement disloquées, des sacs en plastique usés et déchirés d’où dépassent et se répandent divers articles d’épicerie : des barres de savon aux bords durs, des bouteilles d’huile de cuisine, des paquets de bougies dorénavant brisées qui, s’encroûtant, s’effritant et s’émiettant, révèlent en leur cœur la fine mèche blanche pendante, flasque et sans vie, des paquets de haricots et de stamped mealies 1 se déversant sur le plancher. Les rares fois où j’arrive à bouger du pied, la chaussure fait crisser les granules sur le plancher de l’autobus. Sucre ? Non, plus gros ? Samp 2 ? Non, plus fin. Surprenant combien on peut distinguer… juste en ressentant la surface des choses sous nos pieds chaussés. Ils sont habiles, n’est-ce pas ? Les pieds, je veux dire. Savais pas qu’ils distinguaient autant. Me suis jamais rendu compte qu’autant se transmettait ainsi.
Les œufs de Mxolisi ! Mon cœur sombra. Dans le branle-bas du départ, j’avais complètement oublié ma promesse du matin. C’était tant mieux. Dans quel état seraient-ils, ces œufs, dans ce chahut ?
L’autobus bondé gémit sous le poids de tous ces corps en sueur.
— Ils disent que Guguletu est complètement cerné. Des Saracens 3 partout ! hurle le conducteur de l’autobus par-dessus le vacarme des voix discordantes.
Espère-t-il vraiment se faire entendre ? Il persiste et, effectivement, obtient bientôt des résultats. Le brouhaha s’apaise et de nombreux visages se tendent dans sa direction.
— Quand est-ce que tout a commencé ? demande un homme dans la foule.
— Alors qu’on partait, à l’instant, répond le conducteur. La police se tenait à toutes les entrées de Guguletu… De gros troubles là, je vous dis.
Les mots du conducteur me remettent en tête ceux de Madame « … troubles à Guguletu, ma fille ! » Mais le problème, c’est qu’il y a toujours des troubles à Guguletu… d’une sorte ou d’une autre… depuis que le gouvernement nous a déracinés de partout : de tous les quartiers du Cap, des banlieues, et autres lieux de ses environs, et nous a déchargés sur les Cape Flats arides, sableux et balayés par le vent. Mes premières impressions de l’endroit demeurent toujours aussi vives dans mon esprit, gravées à l’intérieur de mes paupières, fraîches aujourd’hui, comme elles le furent il y a toutes ces années, quand je n’étais encore qu’une enfant, j’avais pas encore 10 ans…
Aucun grand panneau souriant n’accueille l’étranger à Guguletu. Je suppose que même les menteurs les plus accomplis ont leurs limites. Cet endroit ressemble à une boîte à sardines, pourtant les gens qui nous la construisirent l’appelèrent Guguletu, « Notre Fierté ». Les gens qui habitent Notre Fierté l’appellent Gugulabo, « Leur Fierté ». Qui aurait de la gugu pour un tel endroit ?
Ma famille arriva ici, tôt un matin, au début de 1968. Comme mes yeux furent assaillis par le chaos. Les gens bouchaient les rues du matin. Où que l’on regardât, des gens partout. Des chiens errants. Des colporteurs. Des enfants traînant dans les rues, même à cette heure matinale. Et puis, la forêt de maisons. Une masse grise sans fin de squats. Laids. Impersonnels. Dont la vue laissait froid. La plupart avec leur porte fermée. J’étais effrayée.
Guguletu est à la fois grand et petit. L’endroit s’étale à perte de vue. C’est vaste. Ça saute aux yeux en voyant Guguletu la première fois. Tout cet espace. À bien y regarder, on se rend compte tout à coup qu’il sera difficile de trouver une seule place où poser un pied. Encombré.
À perte de vue. Des centaines et des centaines de maisons. Des rangs et des rangs, sans cesse à se souffler les uns sur les autres. Des maisons minuscules, blotties l’une contre l’autre. S’appuyant l’une contre l’autre, se poussant mutuellement. Petites maisons tristes couronnées de toits gris, plats, sans sourire. Basses comme si on les avait formées à ne jamais songer à des rêves ambitieux. Opprimées par tout ce qui les entoure… par tout ce qu’on y fourre… par la façon même dont elles furent conçues. Et qui, à leur tour, pèsent lourdement sur ceux, prétention éhontée déclarée, qu’elles devaient protéger et abriter.
Les rues sont étroites, truffées de débris, envahies d’ornières grouillant de mouches, moustiques et divers parasites, se portant à merveille dans les flaques d’eau stagnante, qui sont à peu près les seules choses qui ne tarissent ni ne disparaissent jamais de Guguletu. Du matin au soir, des enfants vêtus de guenilles pataugent dans ces flaques, y jouent, se crottant de boue en les écumant pour de précieux trésors, les jouets des gosses de la rue : bouteilles, boîtes de conserve, noyaux et épluchures de fruits et légumes, restes de nourriture et tout ce sur quoi ils arrivent à mettre la main. Pour la plupart, c’est leur seule école, leur cour de récréation.
Dès les premiers jours en ce lieu, comme tout semblait différent. Différent de ce que nous étions à Blouvlei, de comment nous faisions les choses, dans ce lieu que nous appelions notre chez-nous. Ici, tout changea. Ce n’était pas comme si les gens ne faisaient pas d’efforts. Mais comment accueillir une voisine et lui montrer comment faire, alors qu’on y était des nouveaux venus aussi ? Ça faisait partie du problème : jeter tant et tant de gens ensemble, tout à la fois, dans un nouveau lieu. Tous nouveaux en ce lieu. Tous encore affligés, se languissant des lieux qu’ils avaient été forcés de quitter. Tous sans coup de cœur pour le nouvel endroit, ayant le cœur gros en songeant à leur vieille maison : Blouvlei, Vrygrond, Addersvlei, Windermere, Simonstown, Steenberg, District Six, ainsi que de nombreuses enclaves situées dans les vraies banlieues, où les Blancs habitaient majoritairement. Désormais, seuls les Blancs habiteraient ces lieux, les lieux d’où Africains, Coloureds et Indiens venaient d’être chassés. Le gouvernement avait décidé que les quartiers résidentiels seraient ségrégués, de manière formelle, et comme prévu par la loi. Malgré tout, les gens essayaient de suivre les règles selon lesquelles ils avaient vécu avant de venir en ce lieu. Du moins, au début, ils essayèrent. C’était dur quand même.
Une fois arrivés ici, on découvrit que trop peu de maisons avaient été construites. De nombreuses familles furent obligées d’ériger des shacks 4 sur le sable blanc de blanc, qui disait que la mer ne s’était retirée de cet endroit qu’hier. Sinistre. Incapable de retenir quoi que ce soit, pas même des herbes sauvages. Sans ambages, le gros sable hostile nous racontait que rien ne pousserait en un tel endroit. Il faudrait que des gens y habitent pendant une centaine d’années pour stabiliser le sable et le fouler suffisamment afin de lui insuffler assez de vie pour nourrir plantes et animaux.
Ma famille était parmi les nombreux, nombreux malheureux, les gens pour qui rien n’était récupérable de leur shack . Au premier coup de marteau, notre shack s’était tout simplement désintégré, en un amas de décombres. Décombres inutilisables que les camions du gouvernement ne cessaient d’aplatir comme autant de nids d’oiseaux arrachés de leurs rameaux et précipités à terre par une tornade.
« Vous mangerez ce que je mange et vous dormirez là où je dors. » Ainsi dit notre peuple, pour que l’étranger ne se sente jamais de trop pour la famille. La plus triste, c’était la mère de Vuyo, Sis’ Lulu 5 . Le jour du déménagement, elle avait accouché de jumeaux et son mari n’était pas là, parti en mer. Il a fallu séparer la petite famille de Sis’ Lulu puisqu’elle n’avait nulle part où loger. J’étais très contente que Mama prenne son fils, Vuyo, pour qu’il soit avec nous. C’était comme si j’avais un petit frère. Tat’ uNonjayikhali 6 , qui n’avait ni femme ni enfant, accepta de donner son lit à Sis’ Lulu et aux petits jumeaux, et elle resta dans son shack . Entre-temps, son mobilier et d’autres choses dont elle n’avait pas besoin dans l’immédiat furent partagés entre plusieurs personnes, tous ses anciens voisins. Ils les lui garderaient jusqu’à ce qu’elle se construise son propre shack ou qu’elle reçoive une maison du Logement social 7 , selon ce qui adviendrait en premier.
Et où fallait-il se construire soi-même ces shacks ? Où ?
Ici, disait le gouvernement, indiquant la périphérie du nouveau township en béton, là où, pendant la construction, les ouvriers du Conseil municipal avaient déchargé déchets et matériaux excédentaires. Ici, disaient-ils, installez vos shacks et patientez jusqu’à ce que d’autres maisons vous soient construites.
Les autorités avaient sous-estimé combien d’Africains il y avait au Cap et la pénurie de logements qui en résultait aggravait une situation déjà intenable. Bien évidemment, le gouvernement ne payait pas la folie de son mauvais calcul. Cela, et l’espoir d’en sortir rapidement garantissait que les shacks de fortune construits à la hâte seraient encore plus bringuebalants que ceux que nous avions quittés… avions été forcés de quitter. Qui investirait sa paie gagnée à la sueur de son front dans la construction d’un shack que le gouvernement l’obligerait bientôt à démolir ?
Ainsi, ma famille, aux côtés de milliers de familles de Blouvlei et d’autres parties du Cap, trouva que son sort était bien loin de s’être amélioré à la suite du projet « Élimination des taudis » du gouvernement. N’habitions-nous pas encore des shacks ? En outre, là où, auparavant, nous étions membres d’une solide communauté bien soudée, dorénavant, nous étions parmi des étrangers, des gens que nous ne connaissions ni d’Ève ni d’Adam.
Néanmoins aux yeux du gouvernement, le problème reposait entièrement sur les épaules de l’Africain. Il y avait bien trop d’indigènes, disait le gouvernement. Comment cela aurait-il pu être sa faute ?
En sus de l’adversité que vivre dans des shacks constituait, un vent de tempête brutal soufflait constamment sur cette région. De jour, il fouettait le sable jusqu’à ce qu’il morde la peau du visage, des bras et des jambes ; qu’il pénètre les cheveux, les yeux, la nourriture, le linge étendu sur le fil, les moindres coins et recoins de chaque maison ou shack . De nuit, il hurlait et gémissait et criait comme les voix désespérées d’âmes perdues. En fait, certains racontaient que ce que l’on entendait la nuit, c’était les voix des esclaves malais perdus lors d’un naufrage quelque part ici, quand cette région était encore la mer.
Quoi qu’il en soit, le vent impitoyable soufflait le sable partout. Nuit et jour, il soufflait. Nous balayions et balayions et balayions, mais le sable ne nous laissait jamais tranquilles. Nous partagions notre fragile maison avec lui. Chaque jour. Un rappel du coup de balai qui nous avait balancés dans ce lieu de hurlements contre notre gré. Oui… vraiment contre notre gré.
À peine étions-nous installés, pour ainsi dire, qu’un nouveau problème se présenta quand les écoles rouvrirent, tardivement, en ce mois de septembre.
Blouvlei se targuait d’une seule école. Guguletu en avait au moins une douzaine. À Blouvlei, pour inscrire un enfant à l’école, il avait toujours suffi d’emmener son enfant par la main à l’école lors de la rentrée. Ici, nos mères inexpérimentées supposèrent que leurs enfants iraient automatiquement à l’école à laquelle les instituteurs de leur ancienne école avaient été affectés. Et peut-être que cela aurait pu être ainsi si le Département de l’Éducation bantoue, dont ces instituteurs dépendaient, avait eu un système. Même quand tout allait au mieux, ce département était géré de la manière la plus chaotique qui soit, et justement, à ce moment-là, la situation n’était pas des plus brillantes. L’afflux de milliers de familles à Guguletu aurait causé problème à l’organisation la plus systématique. Ce dont personne n’avait jamais accusé le Département de l’Éducation bantoue.
Le chaos régnait dans les écoles le premier jour de classe. Les mères de Blouvlei arrivèrent en masse à la Grande École primaire Vuyani et à la Petite École primaire Songeze. Et ça, c’était parce que la plupart des instituteurs de Blouvlei étaient affectés dans ces deux écoles.
Quand elles se heurtèrent au refus, les instituteurs qui y étaient disant qu’ils avaient déjà dépassé le nombre autorisé par la réglementation du gouvernement, les mères s’alarmèrent. Elles paniquèrent tout simplement, quand les instituteurs qu’elles ne connaissaient pas, les instituteurs avec des noms étranges d’autres parties du Cap les renvoyèrent. Les résidents de Blouvlei avaient supposé qu’ils maintiendraient leur communauté plus ou moins intacte. Même si la plupart des instituteurs étaient dans ces deux écoles qui, dans leur esprit, étaient réservées aux enfants de Blouvlei, ça les choquait d’apprendre que ce n’était pas le cas pour tous. En effet, il y avait des instituteurs de Blouvlei qui se retrouvaient dans d’autres écoles, selon le bon vouloir du département.
Allant d’école en école, nos parents errèrent dans Guguletu, cherchant des écoles dans des rues où ils n’avaient jamais mis les pieds. D’école en école, pour n’entendre que la même nouvelle fâcheuse : « Kugcwele kwesi sikolo – Elle est pleine, cette école. »
Par bonheur, parce que Khaya et moi étions de si bons élèves, nos instituteurs nous firent entrer en douce, se doutant qu’au fur et à mesure, les choses se tasseraient, et que quelques-uns des inscrits décrocheraient. Mama était très soulagée par la tournure des événements et que mon frère et moi allions à la même école, avec nos instituteurs, à Vuyani.
Cependant, à mon arrivée à l’école, le lendemain, une rude déconvenue m’attendait. Très peu d’enfants de Blouvlei étaient à ma nouvelle école. Aucun n’était dans ma classe. Puisqu’aucun de mes amis ne vivait près de chez nous, j’avais perdu tous mes amis. Ma nouvelle école, 10 fois plus grande que l’école de Blouvlei, comptait des centaines d’élèves de plus, et je n’en connaissais aucun. J’étais complètement déroutée. Perdue. Dans cette mer de visages inconnus, j’étais seule. Je n’étais pas à ma place. Çà et là, un vent violent nous avait éparpillés, comme de la menue paille entre les mains d’un vanneur enragé.
Mama ne voulait pas m’entendre me plaindre de ne pas avoir d’amis à l’école.
— Estime-toi heureuse, dit-elle. Sais-tu combien d’enfants aimeraient être à ta place ?
Être à ma place ? Être à ma place ?

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