Mes petites primordiales
256 pages

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Mes petites primordiales

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
256 pages

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

L'auteur raconte des souvenirs qui ont marqué ses premières années : petites aventures amusantes, cocasses ou émouvantes, mais courtes, simples et presque toujours inattendues. Elles ont pour toile de fond une famille, des écoles, et quelques lieux accoutumés de l'Anjou. On peut les lire dans le désordre. Elles constituent un portrait moral où chacun, ça et là, se reconnaîtra.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mai 2009
Nombre de lectures 159
EAN13 9782296676961

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Mes petites primordiales
© L’Harmattan, 2009
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-08940-2
EAN : 9782296089402

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Jacques Lesparat


Mes petites primordiales


album


L’Harmattan
Nos premières impressions sont les seules ineffaçables, le reste n’est qu’une répétition, un effet de l’habitude.

Jules RENARD (Journal)
1 Prologue : La marionnette
J uste à ses divers commencements, voici tout moi, ou presque ! Et drôlement composé de quarante-cinq petits panneaux relevables. Il suffit qu’ils jouent à tour de role pour qu’à la fin on m’ait vu en entier.
A condition d’avoir bonne mémoire.
En effet, dès qu’un panneau se dresse, le précédent se rabat, comme sous l’action d’une effeuilleuse un peu Pénélope qui se rhabillerait tout en se déshabillant. Pas moyen de me découvrir d’un seul coup.
Un fil conducteur mystérieux anime l’ensemble, in-dépendant de la chronologie.
Comme une présentation digne de ce nom s’accom-pagne toujours d’un boniment, vous qui daignez lever les yeux, avant que bouge le premier panneau, écoutez-moi !
« Mon petit bonhomme en habit d’Arlequin, vous expose, seules images encore vivantes d’une enfance mal achevée !
Images assombries peu à peu, pareilles à des Rem-brandt où le seul détail important luit dans l’ombre.
Admirables images, vous jalonnez l’étroite et longue galerie de mes anciens jours.
Souvent je me retourne pour vous revoir, et je vous revois, lointaines, mais toujours aussi présentes.
La patine vous éclaire, c’est neuves que vous étiez obscures !
Précieuses assises, immuables références, ai-je su vous peindre sans vous appauvrir, ai-je su vous remettre au monde dans l’haleine des mots ? »
Première partie
2 Les trois coups
J e crois qu’un œuf m’a ouvert les yeux car il émerge d’abord du rideau brun de l’oubli. Il émerge, tulipe lu-mineuse et rose sur la tige de son coquetier, il s’arrondit autour d’un petit lac de lave où tournoie une poreuse mouillette.
Je me penche fasciné par cet œil, appuyé, semble-t-il, à même son bord. Je me penche et le reste s’estompe, je suis seul avec ce soleil jaune et mou pour unique horizon. Mais la mouillette se soulève, soufrée, une goutte d’or perle et tremble en dessous. Je fais « oh ! » et la merveille dispa-raît, chaleureuse et colorée ; j’aspire avec délice et frisson, je bois la vie.
Pour la première fois, je sais que je suis au monde, sur un genou maternel que je compare aujourd’hui au tiède parapet d’un pont de pierre, par un été chaud.
Avais-je un an, ce n’est pas sûr.
Ainsi, depuis toujours, me nourrir me fait puissamment toucher terre, j’y reprends des forces comme Antée. L’œuf, l’assiette, les plats… aussi ronds que la lune ou le soleil sont mes ostensoirs personnels par l’intermédiaire desquels je communie avec la création.
Ni commencement ni fin à mon second souvenir, juste l’essentiel : je m’élève dans le vide de la cuisine, face à la vieille cheminée : on m’a lancé en l’air. Ce moment me semble long, très long. J’éprouve encore à présent cette sensation d’être un corps libéré de toute pesanteur. Je monte en ralentissant et puis je m’immobilise, au ras du plafond dont je reconnais les poutres apparentes mais que je ne pourrais toucher.
Instant ineffable, rien ne me retient, l’air ne me frôle plus ; je ne flotte ni ne bouge. Je suis un corps céleste, je suis impondérable.
Il me semble avoir produit moi-même cette force qui m’a projeté ; pourtant tous mes muscles sont au repos, aucun d’eux n’a joué pour que j’en arrive là.
Instant unique où je n’appartiens plus à la terre et qui me rappelle confusément un état que j’ai oublié, mais que je sais avoir existé, car ce néant qui m’enveloppe, sans que j’en éprouve aucune gêne, je suis sûr de l’avoir connu déjà et avec un bien-être proprement paradisiaque, c’est à dire hors du temps et des choses.
Instant infini, puisqu’il n’existe qu’en lui-même.
Mais en réalité instant véritable, qui n’a pas de durée réelle ; car aussitôt immobile, je commence à redescendre ; je revois passer le dessus de la cheminée, avec sa pendule et sa boîte d’allumettes, ensuite le gouffre noir et je me sens saisi à la taille par deux mains familières.
Mon plaisir n’a pas eu le temps de s’épanouir, il est resté béat. Mais il va éclater comme des fusées d’artifice car je suis encore lancé plusieurs fois.
Je crie de bonheur pendant les montées, de peur pendant les descentes. Mon corps et mon esprit s’agitent ; mon cœur se fait lourd puis se fait léger …
Ici le film casse ; c’est le noir d’une salle obscure. Néanmoins la séquence est inoubliable.
Dans le cours ordinaire de ma vie, quand le plaisir et la peine alterneront brusquement, elle ressurgira.
Troisième souvenir, qui a pris un charme comique avec les années : je suis couché, je ne dors pas encore. Ma mère, qui vient me voir, allume dans la chambre.
Alors un ton rose m’éblouit, celui d’un tissu à petites fleurs qui se fronce tout autour de moi. Il me contient et surtout me recouvre, tendu par une légère vannerie en quart de sphère. Je suis très à l’étroit et très à l’aise dans cet espace. Ma vue est partagée par un large ruban de même couleur qui va d’une double boucle au-dessus de ma tête jusqu’à une autre, à mes pieds.
Maintenant je sais que m’abritait un petit chariot d’osier recouvert de cretonne. (Il y a belle lurette que mon quintal n’y tiendrait pas !)
Ma cervelle neuve s’illumine de sensations tièdes et douces. Les roulettes de bois crient sur le carreau verni. L’osier craque ; une tête énorme et souriante vient occuper tout le champ libre devant moi ; mes mains se tendent ins-tinctivement. Mon ciel rose se replie en arrière ; je suis sou-levé, embrassé, porté sinueusement jusqu’à la fenêtre ouverte. On me penche ; je vois le soleil rouge, prêt à se coucher, qui encombre tout le fond de l’avenue rectiligne. Aussitôt, je frissonne de frayeur et de froid : ce disque éclatant me rappelle une voix bruyante, une présence rubiconde et nauséeuse. Je réclame mes draps à tue-tête en pleurant et en gesticulant ; « Dodo, dodo ! »
La scène qu’on croyait charmante se termine en sauve qui peut.
Petit animal farouche, je retrouve ma corbeille avec joie, je me rassure, et je m’endors probablement tout de suite car mon souvenir s’arrête.
L’insolite, c’est que ma mère ne représente déjà plus pour moi l’abri primordial, et qu’il m’a fallu la quitter pour m’y replonger.
Ainsi furent frappés les trois coups de ma vie consciente.
On y reconnaît des équivalents aux éléments premiers, la terre, l’eau, l’air et le feu qui s’emparèrent de moi pour me mettre au monde une seconde fois.
On y reconnaît aussi cette tendance au repli régressif qui empêche tant d’existences de suivre tranquillement leur cours et dont les traces sont si nombreuses dans le langage : retour aux sources, paradis perdu, belle époque…
J’ai donc commencé ma route sans m’inquiéter de savoir où elle mène ; j’y vais encore au hasard et cahin-caha ; un jour, j’en verrai la fin qui est son accomplissement.
3 Le pyjama
U n passage recouvert de falun longeait le pignon de notre maison et séparait ensuite notre jardin d’un vieux taillis de châtaignier. Il rejoignait, au fond de la propriété de fonction que nous occupions, un hangar où l’on rangeait les matériaux de construction. Des camions allaient et venaient là, chaque jour pour renouveler les stocks ou approvisionner les chantiers. Près de l’angle droit que l’entrée formait avec la route, une pompe à gas-oil avait été installée par l’entreprise qui assurait ainsi elle-même le ravitaillement de ses propres véhicules.
Mes quatre ans prenaient cet appareil pour un grand échassier rouge, très haut sur patte, dont la tête en forme de disque portait fièrement un nom qui se voulait glorieux. Le jour, on lui vissait au côté une canne élégante ; il ouvrait tout grand les volets de sa poitrine et laissait voir deux poumons de verre cylindriques. Quand on manœuvrait la canne, ceux-ci se remplissaient et se vidaient alternativement avec des gargouillis bizarres. Alors, un grand appendice en forme de trompe transfusait un sang roseclair dans le ventre d’un camion, lequel n’attendait que d’en être plein pour repartir.
Que ces activités étaient donc intéressantes ! Mais les monstres bruyants m’effrayaient ; je ne les observais que de loin. Ce dont j’avais surtout envie, c’était de manœuvrer la poignée de la canne ; j’y allais en cachette, quand l’endroit était désert ; elle était trop haute pour mes petits bras. Je ne pouvais que toucher respectueusement la boucle basse de la trompe dont la narine restait accrochée à la taille de l’oiseau écarlate.
Enfin, le Père Noël m’apporta un tricycle d’un rouge superbe. Il devint aussitôt le camion de mon entreprise personnelle. Il fallut bien me laisser pédaler dans le passage pendant les heures creuses. J’allais livrer mes maté-riaux dans le hangar ; au retour je faisais le plein à la pompe. Je fus rapidement très habile sur mon trois roues ; si habile même que pour monter dans ma benne fictive, j’imaginai de poser un pied sur le guidon, un autre sur la selle ; ce fut ce qui me perdit : pendant que mon ouvrier invisible remplissait mon réservoir, je grimpai inspecter mon chargement, levai les bras pour assurer quelque planche et touchai à la fatale poignée. Il y avait longtemps qu’elle me tentait. Vite, un coup à droite, un coup à gauche et je reçois sur le crâne un jet malodorant qui m’aveugle et m’inonde. Je perds pieds, je tombe sur le falun ; je me relève en hurlant, incapable de me diriger. Ma mère arrive, m’emporte jusqu’aux cinq marches de la cuisine, m’essuie la figure pour que j’y voie et fait chauffer de l’eau, beau-coup d’eau. Je ne suis pas fier. Je sens très mauvais et je suis tout jaune. Elle me déshabille, me rentre et me lave. Que c’est long !
Au lieu d’autres vêtements de jour, elle me dit d’en-filer mon pyjama et de me mettre au lit. Je rejoignis donc ma petite chambre. J’y purgeais ma peine en silence, ayant accepté la sanction comme rançon de ma faute.
Pendant ce temps, arrivèrent en visite une dame et sa fillette dont je reconnus les voix et qui sûrement allaient s’étonner de ne pas me voir.
Les personnages étaient en place, il fallait que le drame éclatât. Moi si calme l’instant d’avant, je le pressentis avec une extrême tension, une extrême appréhension, déjà prêt à la lutte à outrance, car j’étais quoique malingre d’une agressivité étonnante.
Immobile, ramassé sur moi-même, dans l’ombre de la pièce aux volets tirés, serrant les dents et les poings, je suivais la conversation aussi bien que me le permettaient mon faible entendement et surtout l’épaisseur de la porte.
Soudain celle-ci s’ouvre, et le jour entre qu’une silhouette éclipse, la lumière électrique m’éblouit, la voix de ma mère, qu’adoucissent des sous-entendus édifiants sinon éducateurs, s’élève…
Alors, tel le chien enragé brisant sa chaîne, hors de moi, je m’élance comme on se jette au feu : plutôt mourir que souffrir cette horrible morsure de la dignité blessée. Ma tête bouillonne, mon cœur s’affole, je bave, et je crache des cris ; je cogne tant que je peux, partout, des bras et des jambes. On se recule, sidéré.
Sur le point de m’évanouir et tout secoué de tremblements, je m’arrache, je piétine, puis je déchire mon beau pyjama blanc à liseré rouge, pourtant fait avec amour, et je pleure, et mes pleurs redoublent de ma honte de pleurer. J’entends malgré mon désarroi, qu’on parle avec commisération de cet écart incompréhensible de la part d’un si bon petit garçon.
Mon souvenir ne va pas plus loin ; il s’est arrêté pour toujours à l’instant le plus douloureux, celui où je comprends que je ne suis plus un simple prolongement maternel, mais un être indépendant qui devra parfois lutter pour le rester. Cette évidence me fait souffrir ; quelque chose en moi se sépare de moi (c’est Adam chassé du paradis terrestre). Je me sens un peu étranger à moi-même, c’est à dire à tout ce qui s’est accumulé en moi et qui, en me diversifiant, me disperse.
Cette pénible impression dure encore bien que transposée : la nature est muette mais elle m’attire ; le monde est bavard mais il me répugne. Je suis seul entre les deux et depuis toujours longuement déchiré…
4 La lecture au CP
T rès tôt, on me donna de ces petits livres d’images qu’on n’appelait pas encore des bandes dessinées. Je n’eus de cesse qu’on ne m’en ait lu et relu toutes les légendes. Ensuite, à longueur de journée, conduit par les illustrations, je les parcourais du doigt, à haute voix, et déjà je reconnaissais beaucoup de mots au passage.
Un peu plus tard, quand je fus à l’école, j’attrapai très vite le mécanisme permettant de séparer ou d’associer les syllabes, puis les lettres. Ce qui me permit d’aller seul, en peu de jours, jusqu’au bout de ma méthode de lecture, en demandant simplement à ma mère qu’elle me dît la nouveauté de chaque leçon. Inutile qu’on me répétât quoi que ce fût, je retenais tout, tout de suite. Si bien que je sus lire quand les autres n’en étaient encore qu’aux premières pages.
Mais alors je me mis à m’ennuyer continuellement et profondément.
S’ennuyer en classe, à écouter avec étonnement les hésitations des autres élèves, est bien ce qu’il y a de plus pénible au monde.
C’est à ce moment qu’on m’emmena, croyant me faire plaisir, voir un furet dans sa caisse grillagée. J’entendis de loin les grattements précipités de ses petites pattes et je ne vis, m’approchant, que mille éclairs roux. Aussitôt, je m’identifiai à cette pauvre bête, et en vérité l’envie ne me manquait pas de me comporter comme elle.
J’avais un âge mental supérieur à mon âge réel ; je parlais d’ailleurs très bien et depuis mes deux ans. En calcul pourtant j’étais très ordinaire.
Vers la fin de l’année, on nous donna notre premier livre de lecture courant, « Lise et Victor ». J’en fus enchanté ; je le dévorai, en revécus pour mon compte et par la pensée toutes les histoires. Il devint alors à vrai dire « Lise, Victor et moi ». Je le sus bientôt mot à mot ; mais je ne me lassai pas de le parcourir.
Si bien qu’un après-midi, pendant « la lecture », l’inévitable se produisit.
Bercé par le concert des mouches, je somnolais, feuilletant les pages, lisant quelques phrases de ci de là et rêvassant aux illustrations. J’entendais quand même, mais très vaguement, la plus ou moins haute voix de chaque élève.
Quand soudain la maîtresse, qui sans doute m’avait vu dans la lune, hurla mon nom pour que je continue. Pris de court, je restai stupide quelques secondes, puis jouant le tout pour le tout, je mis le doigt au hasard sur mon livre ouvert, et faisant mine de lire, ânonnant un peu, exprès, pour faire plus vrai, je récitai la suite que je savais par cœur.
Hélas, je fus trahi par une image, la page du jour n’en comportant pas… Ma maîtresse, l’air courroucé, bondit jusqu’à moi. Je suis perdu ! Mais non ; je ne vois dans ses yeux que la stupéfaction. J’attends, prêt quand même à me lever pour aller au coin. Nous sommes là, côte à côte, elle debout, moi sur mon banc, aussi embarrassés l’un que l’autre… Enfin, sans mot dire, elle s’en retourne à son bureau.
Malheureuse honnête femme, pouvait-elle me punir d’être en avance sur les autres ?
Assurément beaucoup ne s’en seraient pas privés. Elle ne le fit pas et après tant d’années, je l’en remercie encore.
Peut-être l’aurait-elle dû pourtant car je pris l’habitude de faire tout autre chose que mon travail obligé, dérisoire à mes yeux et longtemps cela m’a beaucoup nui.
Quelques jours plus tard, après réflexion, elle me mit dans un autre cours, le CE1 probablement, mais j’y fus en butte aux moqueries et je m’y perdis aussitôt, là trop petit quoi qu’ailleurs trop grand, j’éprouvai vite une gêne immense et mon écriture devint impossible. Il me fallut donc retourner au CP et même reprendre le crayon.
De cet incident qui peut paraître sans gravité aucune, j’ai gardé un souvenir net et vif, et depuis j’ai souvent éprouvé l’impression très désagréable de n’être nulle part à ma place, de n’être pas tout à fait adapté à mon entourage.
5 La fête de l’école
N ’ai-je pas trop entendu dire qu’il faut éviter d’ap-prendre aux enfants d’idiotes poésies pour ne point charger leur mémoire au lieu de l’enrichir.
C’est raisonner en adulte, car l’enfant ne retient que ce qui lui plait et reste ainsi en accord constant avec son propre fond.
Nous avions répété dans un parc, derrière l’école une ronde pour la fête de fin d’année. Je viens d’en retrouver quelques pauvres paroles :
Au jardin, sous la charmille,
Les enfants y sont ;
Plus frais que lilas, jonquilles,
Plus gais que pinson,
Ils rient au soleil qui brille,
Ils ont bien raison …
J’avais cinq ans. Je ne retins qu’un mot ; comme un objet de famille dont le contour connu se fait plus émouvant avec les années, aussitôt qu’il se présente, le mot charmille m’enchante.
C’est une matinée de printemps toute fraîche et fondue dans les vapeurs de sa rosée.
C’est mille petites touches de couleurs vert-tendre qui remuent, doucement éventées.
C’est une farandole ingénue et souriante, qui plonge sous des arceaux de feuillage et qui en émerge, une chanson aux lèvres et les cheveux flottants.
C’est le froissement soyeux de jupons de papier rose rencontrant des culottes de papier bleu.
C’est des petites mains qui se donnent et des petits pieds qui frôlent l’herbe d’une pelouse fleurie.
C’est un élan très doux qui soulève et qui emporte dans les ramures, au milieu des chants d’oiseaux.
C’est l’enfantine ivresse d’avoir bu l’azur et les rayons de soleil.
Mais c’est aussi la mélancolique certitude d’être sans cesse repris par la terre, d’être sans cesse éloigné de ses origines par une force aveugle et sourde.
C’est aujourd’hui, pour moi, comme une éclosion dont il ne resterait plus que la coquille.
Et d’ailleurs, sur le moment, malgré ma joie j’éprouvai une certaine gêne qu’il y a déjà longtemps, j’ai traduite ainsi, et bien sûr sans employer le mot charmille :
A cinq ans j’allais à l’école
Nommée indûment maternelle
Où ma maîtresse à la prunelle
Froide hérissait ma tête folle.
En groupe exerçant ma parole,
J’y ressassais la ritournelle
Dite « Au printemps sous la tonnelle »,
Qui parlait d’un oiseau qui vole.
Je sentais qu’il était content
De s’envoler à chaque instant
Pour la tranquillité des mères.
Alors tant que durait le chœur
Si j’avais l’œil sec en mon cœur
S’amassaient des larmes amères.
Nous avions dû apprendre, combien péniblement, la chanson en classe, et puis la ronde heureuse dans le parc ; si bien que j’ai, d’un seul fait de mon enfance, ces deux souvenirs incompatibles.
Ainsi, j’ai su très tôt qu’en chacun de nous, en même temps, et sans qu’ils se gênent, le bien et le mal prenaient place, alimentant notre dualité.
6 Le défilé
U ne autre fête des écoles ne m’a laissé que le souvenir d’une contrainte absurde, tant morale que physique, aussi pénible que celle des rêves où l’on se débat en vain, paralysé par ses couvertures.
Il y avait cette année-là, défilé dans les rues. J’avais à peu près six ans et je devais figurer dans un petit char dont les deux niveaux inégaux, uniquement assemblés par des montants de bois, rappelaient plutôt mal une libellule posée sur une planche à roulettes.
L’insecte géant, tout barbouillé de bleu, comme il se doit, avait des ailes de contreplaqué, une tête ronde à gros yeux noirs et des antennes de fil de fer enrubanné ; son corps en gouttière était destiné à me recevoir ainsi que quatre ou cinq petits de mon âge.
Quant à la planche à roulettes, c’était une remorque habilement vêtue de papier vert et jaune. Un tracteur entraînerait l’ensemble.
Ma pauvre mère qui ne manquait pourtant pas d’ouvrage dût me confectionner le costume bleu correspondant : culotte collante, coiffe en demi-sphère avec deux antennes et deux cercles bruns, caraco rayé supportant, bien cousues dans le dos, deux grandes ailes translucides, tendues par des boucles en fil de fer.
Ces travaux furent longs et s’accompagnèrent d’une idée de derrière la tête dont j’eus conscience, et fort bien ; il s’agissait d’abord, pour ma couturière, que mon costume fût mieux que celui de mes camarades ; mais son excellent cœur reprit le dessus et finalement je crois qu’elle les fit tous, ayant ainsi satisfait à la fois sa vanité et sa bonté.
Si bien qu’il y eut pendant une quinzaine une assemblée de mères de famille médisantes et de gamins braillards dans la pièce « du devant », celle où se trouvait la vieille machine à coudre faiseuse de miracles (presque tout à partir de presque rien).
Pas étonnant que j’aie pris en horreur les séances d’essayage.
Mais le pire, ce fut le défilé.
Je tordis mes ailes en sortant par le couloir. On me les redressa ; on me hissa dans ma gouttière. Je m’y assis ; un camarade prit place entre mes jambes étendues, les pressant contre les parois, ce qui me causa des crampes douloureuses.
Il faisait très chaud et rien sinon ma coiffe incommode ne me protégeait du soleil. En me penchant, je vis d’autres enfants riant à l’aise dans la remorque ; j’enviai leur sort mais le vertige me saisit et je dus cesser de me distraire à les regarder pour ne plus fixer devant moi qu’un dos et des ailes tremblantes.
Alors le tracteur démarra, dégageant par son tuyau vertical, juste à notre hauteur, une fumée noire et malodorante.
Le char avançait en se balançant mollement. J’avais peur, mais mon camarade derrière moi, tellement plus encore qu’il trempa sa culotte et qu’un petit ruisseau fumant m’atteignit, me dépassa et se perdit dans la rangée.
Ce que j’en ai voulu à toutes ces grandes personnes souriantes et endimanchées qui nous regardaient passer, nous croyant positivement au septième ciel !
Pris en sandwich par mes deux voisins, je ressentais intensément ma solitude et je n’avais que le désir de descendre et de fuir dans le taillis touchant notre maison. Là, il y avait les arbres, les petits animaux, les chants d’oiseaux dont j’avais coutume de jouir sans bruit ; là j’aurais été heureux, alors qu’ici je n’étais qu’une bête farouche qu’on traînait dans une sorte de cage pour l’observer en grimaçant.
« Rien n’a changé, toujours de moi-même on dispose,
et toujours, impatient de fondre en toute chose,
je maudis l’enveloppe où je suis en souffrance. »
Mais qu’on ne croie pas que j’aspire à sortir définitivement de moi-même. L’enveloppe dont il s’agit n’est pas mon corps de chair, elle a plutôt un rapport avec le corps social qui m’entoure.
7 L’interro d’histoire
U n soir, au cours de ma 6 ème , notre maître, avec mille recommandations (autant de menaces pour nous car il était très sévère) nous enjoignit d’apprendre, au lieu du résumé habituel, toute une page d’histoire ancienne.
Je me rappelle que c’était la description de l’Acropole et de ses monuments. D’habitude, je lisais mes leçons et cela me suffisait. Je les savais on peut dire avant de vraiment les apprendre.
Mais, ce soir-là, puisque la difficulté était à ma me-sure, je me piquai au jeu et en une petite demi-heure, après en avoir ressassé chaque phrase, je la sus impeccablement. Je m’amusai même, plusieurs fois, à la bredouiller à toute vitesse sans aucune hésitation comme le curé sa messe basse.
Je n’étais pas peu fier de moi. Quel dommage que je n’aie pas été plus souvent confronté à quelque chose qui me résistât un peu, « j’eusse étudié » au lieu de somnoler d’ennui !
Le lendemain, au début de l’après-midi notre maître qui avait son idée, persuadé qu’aucun élève n’avait été capable d’apprendre par cœur cette page trop riche d’étranges noms propres, interrogea d’abord quelques élèves moyens qui n’en menaient pas large, et puis enfin, le plus travailleur et le plus souvent premier de la classe, pour l’édification des autres bien sûr !
Or, il récita en faisant ce qu’on appelait des rondelles de saucisson, c’est à dire qu’à chaque membre de phrase, il trébucha et pondit, la bouche en cul de poule, quelques douzaines de « heu ».
Ce qui me mit en joie, moi qui savais tout cela comme le Notre Père ou la table de deux, je trépignais sur mon banc, je me tortillais de rire, je faisais mille intolérables singeries. Alors notre maître, voyant le plus dissipé se conduire si mal visà vis du plus docile, entra en fureur.
Il était gros et gras ; la colère lui donnait l’air d’un phoque blessé.
Il rugit plutôt qu’il ne parla, et les postillons brillaient, accrochés à ses moustaches touffues.
Viens ici réciter, et si tu te trompes d’un mot, si tu oublies une virgule, tu auras un zéro ; c’est bien simple, tu n’auras que zéro ou vingt !
Sûr de moi, je n’étais nullement intimidé, d’ailleurs j’avais tant l’habitude d’être rudoyé que cela ne me faisait plus aucun effet.
Alors, lentement, je commençai de réciter, articulant bien, m’arrêtant convenablement aux virgules, aux points, ironique et vainqueur.
Mon maître devait souffrir car il devint pâle, très pâle : même, il laissa échapper son crayon sans penser à le reprendre.
Toute la classe, glacée d’effroi, totalement silen-cieuse, assistait à l’exécution capitale du gros maladroit qu’un faible enfant prenait à son propre piège.
Tout en récitant, je pensais à David et Goliath, et véritablement, il y avait de çà !
Mais soudain que m’arrive-t-il ? A peine ai-je exprimé le verbe étonne, celui de la dernière phrase, que son complément m’arrête. Impossible d’articuler. Je suis si stupéfié que mon sourire narquois ne me quitte même pas. Vais-je échouer pour quelques mots ?
Il y a un moment d’extrême tension. Notre maître, sur son cahier de notes, semble assommé ; on ne voit plus que son crâne chauve … Je pense : « c’est le zéro ! » Et cependant je suis sûr d’être encore plus gagnant, sans savoir pourquoi.
Alors la voix vaincue, altérée, prononce un 19 déshonorant.
Aussitôt ma langue se délie, et j’embouche le clairon de la victoire pour ajouter, surpris moi-même du ton de ma propre voix : « … étonne par la perfection de ses lignes ! »
Mon malheureux maître, qui bien que sévère, n’était point méchant, me regarde comme le supplicié celui qui l’achève. Un éclat de rire général me tire de ma stupeur. Je rougis violemment ; mon crâne semble subir une brève et très douloureuse décharge électrique : Eurêka ! (l’intuition lorsqu’elle est véritable frappe comme la foudre). Je viens de découvrir l’inconscient, sa puissance immense et en même temps j’ai honte de comprendre ce que mon maître est en train de penser.
Lui, si dur, il croit que j’ai profité d’un de ses rares moments d’humanité alors qu’une force interne inconnue m’a contraint d’agir de la sorte. Tout le reste de la journée, j’y repense et je conclus avec honnêteté que si mon com-portement fut involontaire, il ne m’en a pas moins servi, qu’il est conforme à ma nature, qu’il donne même de mon intelligence une idée supérieure à ce qu’elle mérite.
Ainsi, moi qui croyais me connaître, je venais de m’aviser que j’étais bien autre chose encore …
Plus tard, vers 17 ans, quand je lus Freud, aussitôt mon aventure me revint à l’esprit, et je vis bien que je ne m’étais pas trompé.
Cette découverte, quoique je l’eusse faite si jeune, me servit beaucoup. Je l’appelai, faute de mieux, l’arrièrepensée, et bientôt, j’en reconnus partout des effets.
Mais cela me rendit morose et m’encouragea de persister dans mes habitudes de franchise totale, à mon grand désavantage d’ailleurs.
Car aucun groupe ne supporte ceux qui s’expriment et se comportent sans détours. Ils y sont craints, surveillés, détestés, méprisés, persécutés, voire exclus. Ils n’appliquent pas la règle du jeu, implicitement admise, pour le bien-être des gens ordinaires, lesquels sont, heureusement, les plus nombreux.
8 Une correction
N os récréations se passaient dans une cour étroite et longue, dominée sur tout le grand côté bâti par ce qu’on appelait une marquise et qui était plutôt une galerie.
Trois marches sur le bord et des poteaux de fonte y supportaient une verrière si sale que les classes en étaient tout obscurcies.
Mains au dos, blouses ballantes et traînant la jambe, nos maîtres y faisaient trois par trois de continuels va et vient.
De temps en temps, pour se dégourdir les doigts et sans cesser de jacasser, ils tripotaient machinalement les stylos ostentatoires de leur pochette, se décrottaient le nez, lissaient leurs cheveux ou même agaçaient quelques puces fictives par les poches de leur pantalon. D’en bas, nous re-gardions le manège de cette ménagerie.
Parfois un élève, sortant d’une classe leur apportait en pâture les feuilles de sa punition. Alors, c’étaient des gloussements, des coups d’index durs comme des becs sur la faute d’orthographe ou sur le crâne du cancre, misérable ver de terre qui n’en menait pas large.
J’appelais ce jeu cruel la haute cour de la basse-cour.
Mais on s’en tirait le plus souvent, il faut bien le reconnaître avec plus de peur que de mal.
Le seul à redouter, c’était le maître du fin d’études : un gros lourdaud à l’étroit dans sa blouse ; un chauve aux yeux ronds, au crâne en plan incliné ; un sanguin au cou très court portant des socques de bois et de cuir noir ; une brute montrant l’énergie offensive d’un taureau furieux.
Un matin, je me trouvais sur une marche, le bras autour d’un poteau de fonte, tout près de sa classe, quand il en sortit et s’empara d’un élève.
Alors commença une scène odieuse. De toute sa force qui était grande, il lui assénait ses socques dans le dos et ses poings dans la nuque. On entendait les coups résonner sourdement sous la marquise…
S’il continue, il va le tuer ; et pourtant il continue ; chaque choc tend tous mes muscles ; enfin l’enfant frêle se plie en S et tombe à genoux. D’une main le monstre le redresse et de l’autre il recommence à le frapper avec des « han » rauques car il s’essouffle…
Du coup, je n’en peux plus ; mon cœur s’accélère et cogne à mes côtes, ma respiration se bloque ; mon corps tremble ; mes tempes battent ; vais-je m’écrouler aussi ? Non ! Un terrible influx nerveux, soudain, me fouette jusqu’au sang ; je bondis oubliant ma peur et mes faibles moyens ; je cherche mon ennemi : il n’est plus là. A l’instant où je m’élançai, aveuglé par l’émotion, il a dû entraîner sa victime en classe car je les vois par la fenêtre, chacun à sa place, comme si rien ne s’était passé.
Je n’ai fait qu’un pas. Nul ne s’en est aperçu. En vérité j’ai eu chaud ; maintenant je m’en rends compte ; qu’aurais-je pu à treize ans contre ce bœuf en colère ? Qu’auraient pensé les autres, les maîtres et les élèves, de cette révolte incongrue ? J’aurais été la risée de tous et j’en serais mort de honte et de dégoût.
Mais plus j’y repensais et plus j’étais convaincu que, s’ils avaient pu regarder en moi le souvenir qui m’en restait, d’héroïques résistants eux-mêmes en auraient été surpris car cela se passait vers la fin de 1945, juste après l’occupation nazie, ses tortionnaires et ses camps de concentration que cet homme, ce français, avait sûrement condamnés et peut-être activement contribué à détruire.
Tant il est vrai qu’on ne se ressemble pas si l’on change de rôle et qu’on est plus déterminé par les circonstances que par son propre fond. Pour l’avoir vécu et compris je commençai d’entrer dans l’ambiguïté de l’âge adulte. Mais j’y entrai avec crainte et à contrecœur comme dans un endroit malsain où la vie intérieure n’est comptée que si elle se résout en actes.
Et puis, il y a peu de jours, quelqu’un, par hasard, m’a parlé de ce maître. Il passa jadis une année dans sa classe. Il admet que chaque matin, il y entrait avec angoisse : « mes problèmes sont-ils bons, etc. » et que toute la journée il y tendait le dos ; mais il affirme que sans cela, il n’eut pas fait de progrès décisifs. Il lui est encore reconnaissant de l’avoir obligé de travailler. Est-ce moi qui ai tort ?
Je pense avec tristesse qu’il y a chez la plupart des hommes un instinct servile qui s’accommode avec plaisir de la discipline brutale.
Faut-il forcer les gens à faire leur devoir ?
Quoi qu’il en soit, la passive intention n’est qu’une pierre de l’enfer, une des plus lourdes puisqu’elle donne, soit une autosatisfaction indue, soit le regret de n’avoir pas su agir, c’est à dire de n’avoir pas vécu.
Mais, toujours intervenir est-il recommandable à qui veut le calme des jours et même, quoi qu’on puisse penser, le repos de la conscience ? Après tout cet enfant acceptait d’être battu et le maître savait bien à qui il s’en prenait ; il n’aurait pas agi aussi durement avec n’importe lequel d’entre nous. Tous deux étaient donc tacitement d’accord et aussi coupables l’un que l’autre.
Ce n’était pas à moi à intervenir, mais d’un côté à ses parents et de l’autre au directeur de l’école.
D’ailleurs quand j’en parlai à la victime, il me dit que cela ne me regardait pas, que mon tour viendrait et qu’alors on verrait bien … J’aurais pu triompher en lui racontant ce que j’avais réussi 3 ans auparavant, je n’en fis rien : il ne m’aurait pas cru !
Ah, mon cher Gandhi, je ne te connaissais pas alors, mais je me comportai à ta manière, laquelle ne rappelle en rien celle du chrétien méprisable qui tendrait l’autre joue !
Il ne fallait pas bouger en 6 ème . Notre maître unique ne tolérait que le geste et que la parole utiles à son ensei-gnement. Tout écart était immédiatement sanctionné.
Moi, si instable, et il savait pourquoi, j’étais donc souvent puni, plus souvent giflé quoique sans brutalité excessive. Mais j’en ressentais de l’humiliation car je savais mon comportement irrépressible et peu gênant. D’autre part, j’étais le meilleur élève de la classe, le plus intéressant, il l’avait dit à ma mère qui avait eu le tort de me le répéter ; je pensais donc, injustement sans doute, qu’il aurait dû être indulgent avec moi qui en avais tant besoin.
S’il avait montré un peu d’humanité, je me serais efforcé de me tenir tranquille pour lui faire plaisir. Nous aurions ainsi été charitables l’un pour l’autre et la véritable éducation y aurait trouvé son compte. Mais pour lui l’enseignement seul importait. C’était une erreur courante à l’époque.
Je résolus qu’à la première occasion je tenterais de le faire changer de conduite à mon égard. C’était accrocher la clochette au chat, je le savais, mais je faisais confiance à mon ingéniosité.
J’avais observé qu’il ne passait ordinairement aux actes que si l’élève en faute prenait une attitude de repli craintif, comme se protéger la tête de ses bras ou geindre à l’avance en grimaçant. Il préférait même parfois ne pas perdre son temps à intervenir si le coupable ne semblait pas s’être rendu compte de sa faute.
La difficulté était qu’il commençât son action et qu’il y renonçât en route. Il fallait donc d’abord qu’il me vît conscient et ensuite, sans peur.
Les enfants ont une lucidité bizarre. J’avais très bien compris la marche à suivre quoique intuitivement, c’est-à-dire sans l’avoir pensé en termes de langage intérieur. Le comportement qui en résulta fut à la fois instinctif et prémédité ce qui n’est plus à la portée de beaucoup d’adultes.
Je ne sais quelle nième espièglerie provoqua sa colère.
Il m’ordonne de l’arrêter ; je la continue un peu cependant, juste le temps qu’il se lève, qu’il descende de sa chaire et s’approche de moi.
Alors je prends la position la plus convenable, assis bien droit, mais à l’aise, sans nulle raideur, les deux mains à plat sur mon bureau ; je ne montre aucune appréhension ; au contraire je pose sur ses yeux, sans ciller, un regard tranquille, ingénu, un peu interrogateur et surtout inexpressif, un regard de gentil petit élève qui n’attend de son maître que la bonne parole encourageante et approbatrice.
Il est tout près de moi maintenant, ses mains déjà s’élèvent, il va crier. Je ne quitte pas ses yeux. J’esquisse un léger sourire montrant que je le vois avec plaisir, que j’attends ce qu’il me destine avec confiance et le cœur pur.
Pendant quelques secondes interminables il ne se passe rien ; puis son œil courroucé s’éteint, ses bras s’abaissent, il soupire, il renonce, je le vois à sa figure ; il commence un mouvement de retraite : le loup décontenancé n’a pas pu s’en prendre à l’agneau sans défense.
Alors mon sourire s’accentue, très peu, juste ce qu’il faut pour qu’il change de signification et paraisse légèrement ironique.
C’était un risque à courir ; il fallait savoir estimer quand le châtiment était devenu impossible.
Encore un moment d’hésitation de sa part ; non, décidément, il abandonne. Il s’en retourne à son bureau ; je vois à son dos humilié qu’il n’y comprend rien. Certainement, on ne lui avait jamais joué ce tour-là. J’avais vaincu par la non-violence ; je n’avais pas montré d’agressivité, mais je n’avais pas non plus tendu l’autre joue.
Entre nous, s’instaura une sorte de coexistence pacifique ; il y regarda à deux fois avant de me punir, j’évitai de l’exaspérer, et chacun s’en trouva bien.
Ainsi celui qui craint de perdre son pouvoir, qu’on l’attaque, il mord ; qu’on s’en recule, il mord. C’est vrai dans les relations humaines quelles qu’elles soient. J’ai souvent profité de cette expérience quand je l’ai voulu, et je ne doute pas d’en profiter encore.
9 Les feuilles de platane
V ers huit ans, les moments que j’ai passés au patronage du curé, comme nous disions, furent parmi mes plus heureux.
Dans la grande cour un peu en cuvette, forme qu’accentuaient de hauts murs, nous avions toute liberté de jouer selon notre humeur, comme des lapins lâchés dans un enclos, et nous en usions largement car nous étions à l’âge créateur où l’imagination tient lieu de règle et d’instrument.
Ce fut l’époque du gendarme et du voleur, aux mille péripéties ; de l’aventure inventée, jamais finie, car chacun y prenait le relais de celui qui restait court ; aventure qui surpassait, j’en étais certain, tout ce qu’on aurait pu trouver dans les livres.
Ornement et agrément uniques de cet endroit, huit platanes gigantesques. Leurs feuillages, tout là-haut, dans le ciel, se rejoignaient, nous mettant à l’ombre sans nous exposer à la fraîcheur ; leurs troncs massifs semblaient la chair d’un animal obèse à l’étroit dans sa peau, car, en effet, elle se déchirait par larges plaques et nous les décollions à partir du bord, dès qu’il s’ourlait, pour le plaisir sans cesse renouvelé de voir, en dessous, la peau neuve plus claire, comme celle de nos genoux, si souvent meurtris quand les croûtes s’en détachaient. L’automne en ce lieu était un enchantement. Les grands platanes impassibles perdaient leurs feuilles. Elles se détachaient, plus larges que celle de la vigne, plus épaisses et plus plates, et, avec une infinie lenteur, descendaient bien droit, jusqu’à nos pieds. Nous les suivions des yeux, prêts à les recevoir. Elles ne tournoyaient pas mais parfois se frottaient les unes aux autres avec un long froissement sec et doux, ou bien, caressant au passage les grands bras lisses qui les avaient lâchées.
De plus en plus nombreuses à mesure que la saison s’avançait, elles recouvraient bientôt le sol de la cour d’une fourrure craquante où nous enfoncions avec délices. Nous en arrangions dans nos mains des bouquets en éventail comme on le fait des cartes à jouer, pour en admirer la forme harmonieuse et le vert-tendre légèrement roussi.
Nous organisions des sortes de parcours processionnaires : un tel bouquet dans chaque main et les bras en croix, nous passions d’un arbre à l’autre en chantant les quelques airs que nous connaissions, le plus souvent des cantiques ; et le vicaire se réjouissait de voir cette nouvelle entrée dans Jérusalem (qu’en ce temps-là, notre logique enfantine appelait : Jésuralem).
L’automne finissant, nous étions chargés de les entasser au milieu de la cour ; nous n’avions que nos mains pour ce travail et nous passions beaucoup de temps, d’abord à les regrouper devant nous par un mouvement de brasse, ensuite à les saisir toutes jusqu’à disparaître derrière, et à les emporter ainsi, bien vite, pour qu’il en retombe le moins possible. Quand nous arrivions, nous lâchions d’un coup notre provision, ou bien nous nous laissions tomber avec elle ; et c’étaient des roulades sans fin parmi l’immense monceau.
L’odeur des feuilles de platane est très pénétrante sans être incommode. Elle ne ressemble à aucune autre ; je serais bien en peine de la définir, et bien plus encore celle de leurs tas quand ils brûlent. Car nous y mettions le feu et dansions tout autour. Longtemps montait d’entre les feuilles et comme du centre du tas, une vapeur fine et parfumée qui imprégnait toute chose autour d’elle. Le soir, je la rapportais à la maison sur mes vêtements et le lendemain, à mon réveil, elle y était encore.
Pendant les quelques jeudis que duraient nos feux, je vivais dans cette odeur comme un poisson dans l’eau, et aujourd’hui encore, je n’y repense pas sans nostalgie.
Bien longtemps après, dans la triste période de mon internat, aigri par mes professeurs, torturé par la promiscuité vulgaire, exilé des coins de verdure si chers à mes rêveries, je me promenais sur un quai de la Maine, un dimanche après-midi qu’on ne m’avait pas privé de sortie, quand soudain surgit à mes narines, comme un souvenir ressuscité, cette ineffable fumée des feuilles de platane lentement consumées. Aussitôt, je revis, avec une précision douloureuse, ces jours d’automnes anciens où, petit garçon, je nourrissais mon printemps de la décrépitude des ramures. Alors dans l’allée déserte, des larmes douces coulèrent longtemps de mes yeux, si abondantes que je dus m’appuyer contre un arbre comme on se blottit près de sa mère.
A son contact, je reconnus le platane. Que j’étais bien dans ce refuge, respirant cette odeur, et que le temps passa vite ! Je n’étais pas triste, mais plutôt ému comme on l’est parfois, quand les circonstances sont favorables, par un poème ou une symphonie. Et véritablement tout concourait à faire de mon émotion un produit délicat, un des premiers dont je me promis, si je m’en sentais capable un jour, de rendre compte par de suffisants moyens littéraires.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents