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Moi, fils d'immigrés espagnols

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Description

1939, année néfaste et catastrophique, la France entre en guerre contre l’Allemagne, la vie est déjà difficile en ce milieu du vingtième siècle pour les petites classes ouvrières et le conflit mondial va les compliquer sérieusement. À partir de Juin 1940, doucement l’Allemagne a occupé tout le territoire, ainsi le Sud de la France comme le reste du pays entre en restriction sévère, l’incertitude du lendemain occupe la pensée de tous les Français.
Une Gestapo sans merci, qui est capable de faire subir les pires tortures à des gens qu’ils ont arrêtés sur des soupçons et sur dénonciations. Les délateurs peuvent avoir le visage de n’importe qui, aussi chacun veille à rester en bon terme avec son entourage mais en gardant tout de même ses distances, seul le cercle familial est sûr.

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Informations

Publié par
Date de parution 02 mai 2018
Nombre de lectures 2
EAN13 9782312058184
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Moi , fils d’immigrés espagnols
Yohan Marcus
Moi , fils d’immigrés espagnols
LES ÉDITIONS DU NET
126, rue du Landy 93400 St Ouen
© Les Éditions du Net, 2018
ISBN : 978-2-312-05818-4
À mes héros de guerre, mon père Antoine, ma mère Rosalie et mes sœurs Dolores et Françoise.
C’est à l’écoute des récits de cette période de conflits que m’a fait ma sœur Françoise et à sa demande que m’est venue l’idée de la première partie de ce livre. Pour la seconde partie, l’inspiratrice est ma fille Laëtitia, désireuse que je laisse un témoignage sur ma vie et ainsi donner à mes petits-enfants la possibilité de mieux me connaître par la narration de faits et de vécu d’une période que j’ai traversé et qu’ils n’auront pas la possibilité de connaître.
À aucun moment mon intention est de juger ou reprocher quoi que ce soit à un tiers et encore moins de me mettre en avant en me glorifiant d’actions ou de comportements flatteurs. Je raconte simplement les événements comme ils se sont passés, cela a été ma vie, chaque situation m’a enrichi d’un savoir et chaque événement m’a amené à mieux me comprendre et surtout à comprendre les autres, les choses ont été ainsi. Je remercie chaque personnage qui a croisé ma vie et m’a aidé à me façonner, combien même cela fût dans la douleur. Pour ceux qui croient me connaître ils vont découvrir certains côtés de ma vie et de ma personnalité que je n’ai révélé à personne jusqu’à aujourd’hui, sauf il est vrai à ma fille Laëtitia, curieuse qu’elle a été de mon passer.
En retour, si j’ai déçu certaines d’entre elles puissent-elles me pardonner en attendant que la lumière de la compréhension à mon égard les éclaire et puisse ce livre les aider un peu, en attendant permettez-moi de vous exprimer toute mon affection.
Chapitre 1. L’arrivée en France
C’est un petit bout de femme d’un mètre quarante-huit, alerte et pleine de vie, son sourire est réchauffant avec ses deux rangées de dents bien blanches et régulières. Ses petits yeux noisette avec son regard un peu enfoncé lui donne le charme des femmes latines. Avec Ses cheveux mi-longs et noirs et son teint basané, elle parait plus pauvre et triste qu’elle ne le soit en réalité.
Elle arrive en France en cette année 1925 avec son père François, sa mère Espérance et quatre sœurs, Léonore, Rose, Carmen et Pilar. Ce sont des immigrés Espagnols et ses parents ont pris la décision de venir vivre en France, car dans leur pays, ils comptent plus souvent les jours où ils sautent un repas, voir deux pour les parents, que les jours où ils font bombance. Ils décident de s’installer à Marseille, « dans un port pense François, le travail ne manque pas », et puis il a des connaissances, car trois ans auparavant, il a reçu une lettre d’un cousin venu s’y installer.
Quand ils arrivent à la gare saint Charles à Marseille , le père de Rosalie , car ce petit bout de femme de quatorze ans, si heureuse de vivre et si triste à la fois, se nomme ainsi. Ne parlant pas le Français , montre aux passants qu’il croise, l’adresse inscrite au dos de l’enveloppe de la lettre de son cousin qu’il avait pris soins de garder.
Ce jour-là est très éprouvant pour Rosalie, de la gare saint Charles, ils doivent se rendre à pieds au quartier de pont-de-Vivaux qui se trouve dans les quartiers Est de la ville, tout à fait à l’opposé de la gare. Tous portent des paquets en rapport de leur âge, Rosalie porte un carton cerclé d’une ficelle et une valise trop lourde pour son âge. La ficelle du paquet lui blesse les doigts et le poids de la valise lui donne des douleurs à l’épaule, aussi elle change régulièrement les charges de côté.
Après presque deux heures d’un trajet éprouvant, ils se trouvent à l’adresse indiquée sur l’enveloppe, « Un impasse des frênes ». Le moment crucial et tant redouté par François Landines est arrivé : « trouvera-t-il ses cousins, depuis le temps, ils ont pu avoir déménagé ? ». Avec un pincement au cœur, il tape à la porte, presque immédiatement un petit garçon âgé d’environ six ans apparait dans l’embrasure de la porte et dans un Français parfait, demande à François ce qu’il veut. Ne comprenant pas un mot de français, en Espagnol il s’excuse et lui explique qu’il pensait trouver ici des cousins qui lui avaient écrit dans son pays. À son grand étonnement, il est tout autant surpris d’entendre l’enfant lui répondre en Espagnol, que lui le comprend très bien et qu’il va chercher son père. L’accueil est des plus chaleureux, les paquets sont posés dans un coin de la pièce principale qui est la cuisine et pièce à vivre, comme c’est souvent le cas à cette époque dans les classes populaires. Le cousin ouvre une bouteille de vin pour les hommes et une bouteille de limonade pour les femmes et les enfants. La première heure se passe à parler du pays, à donner des nouvelles de la famille restée là-bas et qu’ils ont bien fait de s’être décidé à venir dans le pays où coule le lait et le miel. Le cousin les invite à rester pour la nuit en attendant que le lendemain ils avisent ensemble des décisions à prendre.
Au matin, le cousin emmène François chez un de ses amis qui doit quitter son logement, dans la même journée ils rencontrent le propriétaire, très conciliant, il ne demande qu’une somme modique pour le premier mois. Une deuxième nuit est passée chez le cousin et le surlendemain François et sa famille aménage dans leur appartement. De la rue pour accéder à ce dernier il faut ouvrir une porte pleine en bois qui est le seul accès dans un mur de deux mètres cinquante de haut et d’environ quinze mètres de long qui relie de chaque côté de petits immeubles anciens de trois étages. Par cette porte on accède dans une cour cimentée, en face en rentrant on y voit, adossé à un autre mur, un bâtit d’un mètre cinquante, sur un mètre cinquante et deux mètres trente de haut, en son milieu une porte avec une petite ouverture vers le haut en forme de cœur, de toute évidence c’est le lieu commun dans lequel on y entre le visage crispé et on en ressort avec un air détendu de bien-être. À gauche et à droite se trouve un appartement des seuls locataires qui se partagent la cour.
À gauche, l’appartement qu’ils vont aménager, se résume à une seule pièce, qui fait office de cuisine, salle à manger et de chambre. Elle comprend en rentrant à droite le coin cuisine équipée d’un petit buffet, d’une table ronde et ses trois chaises en paille, d’une pile en pierre de cassis surmontée d’un robinet d’eau froide en laiton, à côté une petite cuisinière à bois et charbon qui fait office de réchaud et de chauffage pour l’hiver. À gauche de la pièce, trois lits à sommiers métalliques alignés contre le mur, un pour deux personnes et les deux autres pour une seule, les matelas roulés sur eux même ont été poussé vers le mur. Nul besoin d’autres meubles comme une armoire ou une commode, les gardes robes de la famille sont restreintes à une tenue pour la semaine et une pour le week-end et trois rechanges en sous-vêtements. Le tout est contenu dans deux valises et un carton, le soir au coucher les vêtements sont posés sur le dossier de deux chaises. Deux paires de chaussettes et une paire de chaussure pour chacun d’eux, c’est là toute leur richesse vestimentaire. Toutefois, personne ne se plaint tant en cette époque l’essentiel pour la famille est de se retrouver dans un pays où ils peuvent jouir de plus de liberté et surtout d’avoir la possibilité journellement de manger à leur faim, mais pour se faire il va falloir s’organiser rapidement pour avoir régulièrement des salaires. Le peu d’argent avec lequel ils sont arrivés en France ne leur permettra pas de tenir très longtemps, surtout qu’au change la péséta Espagnole a peu de valeur.
Dans la même semaine, le cousin fait embaucher François à la verrerie du pont-de- Vivaux et avec un faux certificat de travail, il arrive à faire embaucher Rosalie , il faut gagner de l’argent et tous les moyens sont bons pour y parvenir, il est vrai aussi qu’à cette époque la chose est aisée car les contrôles sont moins stricts et que les entreprises manquent de main d’œuvre. La seule difficulté qu’ils peuvent rencontrer, c’est la barrière de la langue, mais là aussi, à cette époque, Marseille bénéficie d’un important flux d’immigrants à dominance Espagnols et Italiens , aussi il est rare que dans une entreprise un ou l’autre des employés ne parlent pas l’une des langues.
La cour est partagée par deux familles en face des Landines, se trouve la famille Hernandez, la coïncidence est heureuse eux aussi sont des immigrés Espagnols arrivés en France une dizaine d’années auparavant. La famille se compose de trois enfants, Antoine l’ainé, deux filles Marcelle et Bienvenue, un garçon a disparu pendant la guerre au Maroc, le père Francisco et la mère Dolorès. Une amitié, dû certainement à leur origine va naître entre les deux familles. Les soirées d’été, il fait tellement chaud dans les appartements que les deux familles sortent des chaises dans la cour pour discuter autour d’une bouteille de vin et de bière, leur origine fait qu’ils aiment se retrouver en groupe. Les soirées sont animées aussi par quatre ou cinq chansons que l’on demande à Rosalie de chanter tant sa voix est agréable à entendre.
Antoine est d’une taille moyenne, il est très mince les cheveux noir corbeau coiffés en arrière, il travaille sur les quais à faire le docker. Ces réunions amicales entre les deux familles vont faire naitre, en cette année 1929 entre lui et Rosalie des sentiments partagés. Après une décision commune, Antoine décide de demander la main de Rosalie, il a vingt-cinq ans et il est son aîné de huit ans, l’autorisation des parents s’impose, mais la demande en mariage ne reçoit pas la réponse espérée.
La mère Hernandez aime bien Rosalie, mais seulement comme voisine ou amie de la famille, quand aux Landinez, ils ne sont pas contre ce mariage, mais une fille a vu le jour en 1927 et il est difficile de se passer d’une paye.
Une semaine vient de passer, le samedi c’est le jour où les salaires sont versés en espèce dans une enveloppe à chaque employé. Ce soir, Antoine et Rosalie ne rentrent pas chez leurs parents, il ne faut pas une longue analyse à ces derniers pour comprendre qu’ils sont partis ensemble.
Pendant plus de deux ans, ils vivent dans un petit appartement du quartier de la Belle de Mai, Antoine a changé d’emploi, il travaille maintenant dans une usine de produits chimiques, Rosalie fait des ménages et la lessive pour des particuliers. Ils vivent encore moins richement, mais ils sont heureux et se satisfont de peu. Leur couple c’est étoffé avec la naissance à l’hôpital de la Conception de Dolorès en 1930, qui sera surnommée Lola et à l’hôpital de la Belle de Mai de la cadette Françoise en 1931.
Ils parlent souvent de leurs parents, la nostalgie de les revoir, en ce début de l’année 1932, ils décident de rendre visite à leurs familles. L’accueil est tendu, puis avec les excuses et les (si vous), le calme revient, ils présentent leurs filles et on présente une nouvelle petite sœur à Rosalie, qui d’ici à la guerre de quarante deviendra l’aînée d’une fratrie de sept filles.
La solidarité jouant et avec l’aide de relations, cette même année, ils emménagent dans un appartement de la rue des vignes, qui se résume à une pièce principale faisant office de cuisine et salle à manger et d’une petite chambre, ainsi ils se retrouvent à quelques pas de leurs familles. En cette année 1933, une nouvelle petite fille leur est naît, cette fois à la maison avec l’aide d’une sage-femme du quartier, Espérance et dans les jours qui suivent ils font une petite fête en famille pour fêter la naissance de la petite dernière, du nouvel an et de leur mariage récemment officialisé.
Au cours de cette nouvelle année, Antoine est embauché à la savonnerie « LE BOUTON D ’ OR », à Rabataud dans le quartier du Rouet et Rosalie pour six mois de l’année est saisonnière aux dattes, dans l’établissement « CASSOUTE », le reste du temps elle fait des ménages, mais en cette année où tout semble aller mieux, son père François décède.
En 1935, ils emménagent dans un petit pavillon d’une cité d’urgence, la Gardanne à Saint-Loup, du nom de la donatrice du terrain, la Comtesse De La Gardanne, elle a fait don du terrain à la mairie pour y réaliser le projet de construction de petits pavillons, pour les nécessiteux des bas quartiers de Marseille. Ils obtiennent un premier petit pavillon au soixante-trois avenue centrale et en cette année Rosalie attend de nouveau un enfant. Antoine lui promet que si c’est un garçon ils arrêteront d’avoir des enfants, mais il ne sera pas exaucé, en 1935 le quatrième enfant voit le jour à la maison, une fille, Joséphine. Le petit pavillon se compose d’une cuisine avec une pile en pierre de cassis surmontée de l’incontournable robinet d’eau froide en laiton, c’est la pièce à vivre de la maison, deux chambres séparées par un couloir qui donne sur un petit jardin, mitoyen d’un côté et de l’autre adossé à un mur d’un mètre cinquante de haut qui délimite le stade de foot municipal de la cité.
Ils chauffent la maison et cuisinent à l’aide d’une cuisinière à charbon et à la nuit tombée ils s’éclairent avec une lampe à carbure, allumage primaire qui nécessite de l’eau et des fragments de carbure (carbone de calcium et d’un autre corps gras). Le peu de confort qu’ils bénéficient est précaire, mais il présente un avantage ils sont indépendants.
Fin 1936, apothéose dans la famille, le garçon tant désiré par Antoine vient de naître, comme Espérance et Joséphine Rosalie accouchera à la maison avec l’aide d’une sage-femme du quartier, il est baptisé du prénom d’Antoine, mais pour le différencier de son père, il est surnommé Toni. La promesse qu’Antoine a faite à Rosalie, n’est pas tenue car en 1939 un deuxième garçon nait, lui aussi à la maison, Armand, sixième enfant de la famille. Cette même année la France déclare la guerre à l’Allemagne, très vite tout le territoire français est occupé, la famille va connaître les affres de la guerre. Pendant les raids de l’aviation ils se réfugient tous derrière le mur de clôture du stade en bordure d’un bras du petit fleuve l’Huveaune. S’ils sont terrorisés par les raids aériens, ils le sont plus encore en voyant passer des vipères à seulement trois mètres d’eux. Les trente-huit mètres carrés du petit pavillon sont désormais trop petits, ils font une demande à la mairie et obtiennent un changement de maison avec celui du numéro quarante-cinq de la même avenue centrale qui est un peu plus grand, celui-ci ne compte pas moins de cinquante-deux mètres, il est classé comme un des cinq plus grands de la cité.
Le jour où ils emménagent Lola et Françoise vont connaître le plaisir d’un confort inattendu, le précédent locataire a fait installer l’électricité, aussi durant toute cette première journée elles ne vont de cesse d’éclairer et d’éteindre les pièces les unes après les autres. Le pavillon est composé d’une cuisine qui reste toujours la pièce à vivre de la maison, quatre chambres, séparées par un couloir qui donne sur l’arrière de la maison sur un jardin de cent mètres carrés. Sur le devant une petite terrasse de vingt-cinq mètres carrées, l’ensemble fait l’angle de l’avenue Centrale et de l’avenue Maurice Lambert. En sortant dans le jardin, à gauche se trouve l’inévitable toilette extérieure si désagréable en hiver, mais il présente au moins un grand avantage, il est personnel à la maison. Ce petit pavillon c’est beaucoup mieux que ce qu’ils ont eu jusqu’alors, c’est même inespéré pour eux.
Au milieu de l’avenue Centrale, se trouve une place avec des petits commerces, deux épiceries, une boucherie, une boulangerie et un cycle.
Quatre grands lavoirs publics sont répartis dans la cité et c’est là que les mères de familles viennent faire leur lessive à l’eau froide et rencontrer leurs voisines et quelques fois se crêper le chignon, car certaines d’entre elles ne laissent pas les lieux propres pour les suivantes.
Très rapidement, Rosalie c’est fait une nouvelle clientèle pour les ménages et la lessive, pour les périodes de l’année où les dattes ne l’embauchent pas comme saisonnière.
À cent cinquante mètres de la maison se trouve l’école scolaire communale de la cité qui prend les enfants du cours préparatoires au cours moyen de deuxième année, les quatre filles aînées de la famille, y feront leur courte scolarité.
Chapitre 2. Les années de guerre
1939, année néfaste et catastrophique, la France entre en guerre contre l’Allemagne, la vie est déjà difficile en ce milieu du vingtième siècle pour les petites classes ouvrières et le conflit mondial va les compliquer sérieusement. À partir de Juin 1940, doucement l’Allemagne a occupé tout le territoire, ainsi le Sud de la France comme le reste du pays entre en restriction sévère, l’incertitude du lendemain occupe la pensée de tous les Français.
Une Gestapo sans merci, qui est capable de faire subir les pires tortures à des gens qu’ils ont arrêté sur des soupçons et sur dénonciations. Les délateurs peuvent avoir le visage de n’importe qui, aussi chacun veille à rester en bon terme avec son entourage mais en gardant tout de même ses distances, seul le cercle familial est sûr.
L’école de la cité est réquisitionnée pour y cantonner une vingtaine de militaires allemands équipés d’un véhicule léger, un camion bâché et d’une auto mitrailleuse. Régulièrement quatre d’entre eux font, de jour comme de nuit une ronde dans la cité ainsi que dans le village de saint-Loup, ce qui donne encore plus de crainte à leur présence.
Il est vrai que les résistants s’ils sont peu nombreux, comme partout ailleurs ils s’en trouvent ici aussi pour être très efficaces pour compliquer sérieusement la présence de l’occupant. Les frères Morales, Louis, Philippe et François sont de ceux-là, ce dernier épousera ma tante Éléonore
Dolorès et Françoise , sont toutes les deux petites de tailles pour leurs âges, mais étant les aînées des enfants de la famille, elles sont chargées d’aller faire les courses aux commerces de la cité qui les contraint toujours à une file d’attente qui n’a pas de durée de temps déterminé. Aujourd’hui, à l’épicerie elles attendent que leur tour arrive, si toutefois, elles ont la chance qu’il n’y ait pas rupture de stock des aliments. Un allemand vient d’être servi et va sortir du magasin, à la porte Dolorès tire Françoise par le bras qui gêne le passage, l’allemand a vu la manœuvre, il s’arrête à la hauteur de Françoise , se penche et avec un grand sourire, lui fait en souriant dans sa langue natale, une remarque qui semble gentille.
Du haut de sa petite taille elle le regarde avec ses petits yeux ronds bruns, le visage fermé sans montrer la moindre émotion. L’allemand se relève et sort du magasin, Françoise se tourne vers Dolorès et l’interroge :
– Qu’est-ce qu’il a dit ?
Avec un sourire amusé, Lola lui répond :
– Je ne sais pas, demande-lui !
La plaisanterie les amuse, aussitôt, elles partent à rire, oubliant pour un instant les difficultés du moment.
Chaque jour un peu plus s’accroissent les difficultés pour trouver de la nourriture, les restrictions sévères, contraignent les gens pour ceux qui le peuvent, au marché noir et à la débrouille diverse.
Dans le jardin de la maison, Antoine a construit des clapiers pour élever des lapins et un poulailler où il a placé quelques poules et trois canards, le tout est à l’abri sous un figuier qui est très généreux à la belle saison. Quelques légumes sont plantés et six plans de tabacs qu’il a pu se procurer auprès d’une relation du quartier, en échange de deux pains de savon.
Françoise est chargée le midi de porter la gamelle jusqu’à Rabataud à la savonnerie « BOUTON D ’ OR », où est employé son père Antoine. Ce n’est pas tous les jours qu’elle doit porter la gamelle, seulement quand il y a de quoi manger pour les adultes, les enfants étant prioritaires. La plupart du temps, elle fait le chemin seule et quelques fois avec Lola, ces jours-là en sa compagnie, le chemin semble plus court. Elle fait presque toujours l’aller à pieds et il faut compter pas moins de quarante-cinq minutes, Rosalie lui donne toujours des tickets pour le tramway qui la laisse au début du boulevard Bonnefoy, près du boulevard Rabataud, mais Françoise a été élevé dans un milieu où il n’y a pas de petites économies et les tickets comme tous les éléments du quotidien coûtent à la famille, il est impératif de les économiser.
Aujourd’hui, Antoine prend la biasse contenant la gamelle que lui tend sa fille Françoise et discrètement il lui donne un petit paquet enveloppé dans du papier journal qu’il lui demande de cacher rapidement sous son manteau.
– Tu diras à maman de le fondre avec celui d’hier, rentre maintenant, à ce soir.
Elle ne traîne pas, aussi décide-t-elle ce jour-là, pour le trajet du retour de prendre le tramway pour récupérer de sa fatigue et ne pas rentrer trop tard à la maison. Vingt minutes plus tard, elle se retrouve à l’arrêt du tramway sur le boulevard de la Capelette, elle est seule, le froid est sec, par chance le mistral ne souffle pas, ce qui aurait pour conséquence de rabaisser la température. Le tramway s’arrête, les portes s’ouvrent, à peine a-t-elle monté les deux marches, un homme arrive précipitamment et lui emboite le pas. Il porte une gabardine grise, sous laquelle on peut distinguer un costume en coton grossier, il vient s’assoir en face de Françoise et durant un moment la dévisage.
Du coin de son petit œil malicieux, elle le voit faire, aussi décide telle de l’ignorer, les battements de son cœur s’accélèrent, elle pense au paquet de savon qu’elle a sous son manteau et en cette période d’occupation il est plutôt judicieux de se méfier de tout le monde et de ne pas attirer l’attention sur soi.
Et puis pense telle :
« Il ignore que j’ai du savon sous mon manteau, pourquoi s’occuperait-il de moi, après tout, je n’ai rien fait de mal, je n’ai aucune raison de m’inquiéter, c’est une coïncidence s’il est arrivé en courant et monté dans le même tramway et peut-être que c’est un bon père de famille.
– Tu es toute seule petite, l’interroge t’il.
– Oui !
– Comment t’appelles –tu fillette ?
– Françoise.
– Tu sais, tu n’as pas à avoir peur de moi, tu sais qui je suis ?
– Non !
– Je suis un officier de la défense passive, tu vois tu ne risques rien, tu es en sécurité avec moi. »
Comme réponse, elle lui lance un léger sourire crispé, elle sait qu’il n’hésitera pas à lui créer des problèmes ainsi qu’à sa famille s’il se doute ou se rend compte de quelque chose. Les recommandations de ses parents lui reviennent en mémoire : « il ne faut faire confiance à personne, même si la personne semble gentille, un allemand en tenue vous savez de quel côté il est, mais derrière une personne en civil peut se cacher un délateur ou un collaborateur qui nous créera les pires ennuis ».
– Où habites-tu ?
– À saint-Loup.
– Tu viens d’où alors ?
– Je viens de porter la gamelle pour le midi à mon père qui travaille à la savonnerie de Rabataud.
Pendant un instant le silence se fait, il regarde Françoise en fronçant légèrement les sourcils. Elle n’est pas décontenancée par son changement d’attitude, son visage fermé, elle continue à le regarder.
– Je vois que tu es une gentille fille, tu peux tout me dire, si tes parents ou des voisins font quelque chose qui n’est pas bien, tu peux me le dire, je suis là pour t’aider.
– Je sais monsieur, mes parents m’ont dit que quand je rencontrai des gens comme vous, je pouvais leur faire confiance, si je sais quelque chose je vous le dirai.
Le tramway s’arrête à l’arrêt de Florian à saint-Loup, enfin elle va descendre et se débarrasser de l’homme qui devient trop curieux. La main gauche dans la poche de son manteau, elle tient plaqué le plus possible contre son corps le paquet de copeaux de savon afin qu’il ne risque pas de tomber.
– Au revoir monsieur, c’est là que je descends !
– Et bien moi aussi.
Françoise traverse le boulevard de saint-Loup afin de prendre l’avenue Florian qui mène à la cité la Gardanne, après quelques mètres, elle jette un coup d’œil en arrière et constate que l’homme n’a pas bougé, il est resté à l’arrêt du tramway, il la suit des yeux.
Avant d’arriver à la cité, elle regarde à deux reprises derrière elle pour voir si l’homme ne la suit pas et avant de rentrer à la maison, une fois encore, elle jette un coup œil vers l’entrée de la cité, soulagée elle peut constater que l’homme n’a pas donné suite à ses doutes.
Tous les moyens sont bons pour sortir du savon et Antoine arrive à sortir journellement de la savonnerie des morceaux de savon, qu’il cache sur lui et dans la biasse qui contient sa gamelle du midi qu’il n’oublie pas de remplir de nouveau par des copeaux de savon, à la savonnerie les copeaux sont recyclés et fondus de nouveau. Rosalie en fait de même, elle les récupère en les mettant dans une casserole en aluminium qui est posée sur la plaque de la cuisinière à charbon et quand ils sont dans l’état liquide elle verse le tout dans une boîte de biscuits vide en fer blanc de vingt-cinq centimètres sur vingt-cinq centimètres et sept centimètres de haut. Elle laisse refroidir, puis démoule un gros pain de savon qu’elle coupe en six parts égales. Dans le quartier, elle s’est constituée une clientèle relativement importante et surtout fidèle, avec laquelle elle troque son savon contre divers aliments et aussi d’affaires de première nécessité, telles que chaussures, vêtements, etc. etc.
Antoine est inquiet, les coups de feu, les raids aériens et les bombardements sont de plus en plus fréquents dans le quartier ainsi qu’un peu partout dans Marseille, après mures réflexions avec Rosalie et l’ensemble des membres de la famille dont une partie réside dans le quartier de Menpenti, ils décident d’installer la famille à la campagne, tous sont d’accord, les risques seront moindres qu’à la ville.
Par l’intermédiaire d’une connaissance, Antoine a pu louer un coin de ferme aménagé en appartement à Jonquières dans le Vaucluse qui se trouve à dix kilomètres de la ville d’Orange et huit km de Courthézon. Le rez-de-chaussée se compose en rentrant à gauche d’un escalier qui mène au premier étage et qui donne sur deux pièces dans lesquelles le fermier entrepose la paille pour les bêtes. C’est sur cette paille et avec des couvertures que la famille improvise des lits pour toute la durée de la guerre. Au rez-de-chaussée en entrant à droite devant la fenêtre une pile en pierre au-dessus de laquelle trône un robinet d’eau froide, dans le milieu du mur de droite, se trouve une grande cheminée à bois, un trépied en fonte a été disposé en son milieu qui servira à poser la marmite ou la poêle pour faire la cuisine ou faire chauffer de l’eau et du même coup elle est l’unique point de chauffage de la maison. Seul chauffage de la maison et avec les hivers vigoureux de la campagne, ils vont rester, même à l’intérieur, chaudement vêtus. Au milieu de la pièce une table en bois rectangulaire de deux mètres de long autour de laquelle sont disposées six chaises en paille et un banc. C’est la pièce à vivre, en face en entrant, au milieu du mur, une porte qui donne dans une pièce, au premier coup d’œil, on peut voir qu’elle faisait office d’abri pour les bêtes du fermier, elle va servir comme réserve pour le bois. Sous l’escalier un bahut en bois dans lequel y est rangé le peu de vaisselle qu’ils détiennent.
Dans cette maison, ils vont y installer certains membres de leurs familles et de leurs enfants, Dolorès la mère d’Antoine avec trois enfants de sa sœur Bienvenue , Joseph , Katie et Marcel , dont son mari Jean travaille à la savonnerie « L ’ AMANDE » dans le quartier de la Capelette . Se trouvent également Marius et Lucien les deux enfants de Rosette la sœur de Rosalie , qui fera le trajet régulièrement pour aller voir ses enfants, apporter des provisions et continuer son marcher noir, parti le vendredi en fin d’après-midi pour rentrer le dimanche au soir. Il y a aussi deux autres de leurs sœurs, Jeannette et Congette . Espérance qu’ils appellent tous la Yaya , la mère de Rosalie à qui elle a confié ses enfants, ses filles Espérance , Joséphine et ses deux garçons Toni , Armand . Françoise reste à Jonquières pour aider la Yaya et veiller sur ses frères et sœurs. Mais selon les besoins et les calculs de Rosalie , souvent Françoise fait le trajet en train pour Marseille avec sa mère. Rosalie met une énergie toute particulière à parvenir à nourrir sa petite famille et se procure tant que faire se peut, le nécessaire à son bien-être. Ce petit bout de femme d’un mètre quarante-huit couvre un terrain inimaginable, joue d’astuce pour contourner les éventuelles difficultés, apprend les horaires des tramways, des trains pour Paris , changer à Tarascon et descendre à Courthézon , là, il reste encore une marche de huit kilomètres à pieds pour rejoindre Jonquières . Elle va prendre en compte les heures et les trajets où il y a le moins de risques d’être contrôlé. Elle a repéré les endroits où les contrôles sont les plus fréquents et comment les éviter. Elle abat un travail colossal, non seulement pour elle-même mais, également pour des membres de sa famille et de quelques amis. L’entourage proche de sa famille s’en remet à elle aussi souvent qu’ils le peuvent, elle devient la meneuse et l’organisatrice d’une filière du marché noir familial qui va durer tout le temps de la guerre.
Ainsi, on peut dire que deux équipes de fondeurs de savon travaillent à Marseille, Bienvenue avec son mari Jean à Menpenti et Rosalie avec Antoine à Saint-Loup. Elles font un va et vient régulier Marseille, Jonquières pour les besoins de leurs enfants. Il arrive qu’elles se retrouvent à six avec sacs et bagages à défier les contrôles, mais Rosalie reste celle qui a le plus de volonté, elle motive tout le monde quand de loin, ils pressentent un danger.
En semaine, se trouve à la maison de la cité, Antoine, Rosalie et son oncle Jean, appelé tchatché, vous devinez pourquoi, il est chiffonnier, s’il faut le définir en peu de mots, on peut dire de lui que c’est, la gentillesse incarnée, il ne s’est pas marié, il est resté célibataire. Dolorès la fille aînée de la famille est là aussi pour seconder Rosalie dans les taches du foyer, apporter la gamelle du midi à son père et aussi quand sa mère doit s’absenter pour faire ses livraisons qui quelques fois demandent plusieurs heures et au moins deux jours quand elle se rend à Jonquières.
Cela fait quelques jours qu’ils démoulent des pains de savon, Rosalie en met quatre de côté et les quatre autres elle va tenter de les échanger dans le quartier. Il lui arrive aussi que des connaissances proches la mettent en relation avec des personnes des quartiers avoisinants comme le Pont de Vivaux ou la Capelette et souvent, par souci d’économie elle s’y rend à pieds.
Elle ne fait jamais de troc avec des personnes qui lui sont totalement étrangères, il est exclu de prendre le moindre risque, seules les relations directes ou indirectes, mais sures, sont acceptées.
Ce jour-là, elle doit rendre visite à une cliente, avant de partir elle fait ses recommandations à Lola :
– Lola, cette après-midi je vais échanger du savon au Pont de Vivaux et à Saint-Loup, quand papa arrive demande lui de couper le pain de savon qui est dans la boite, demain matin je parts pour Jonquières.
Elle glisse quatre pains de savon dans son cabas en toile noire et les couvre d’une petite veste en laine.
Lola c’est très bien ce que cela veut dire, demain elle va prendre le train pour le Vaucluse . Elle va avoir bientôt douze ans et elle seconde parfaitement sa mère, elle est déjà rodée aux tâches ménagères, tout comme Françoise sa sœur cadette qui se trouve à Jonquières pour aider sa grand-mère. Elle est contrariée de voir sa mère partir enceinte de son septième enfant, par économie, elle va faire le trajet à pieds jusqu’au quartier voisin, alors qu’elle devrait se reposer. Mais la volonté de ce petit bout de femme dépasse de loin la mesure de ce qu’une personne dans cet état est autorisée à faire.
Rosalie connaît de mémoire tous les noms et adresses des personnes qu’elle doit livrer, avec Antoine ils ont convenu de ne recevoir personne à la maison ou du moins que des personnes sures, afin de ne pas attirer l’attention sur eux, quand en cette période de délation, certaines gens en ont fait une discipline morale et civique.

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