On l appellera Téhie
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On l'appellera Téhie

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Description

Au matin du 25 septembre 1992, une fusée Titan III s’élève dans un bruit assourdissant au-dessus de la presqu’ile de Cap Canaveral. Elle emporte avec elle la sonde interplanétaire la plus coûteuse jamais lancée par la NASA, Mars Observer. Le 21 août 1993, l’information plonge la communauté scientifique dans un profond désarroi : la sonde est définitivement perdue. Mais ce que le monde entier ignore en cet instant critique, c’est que Mars Observer n’était pas uniquement une grosse boite en acier bardée d’électronique … il y avait quatre astronautes à bord !
Seul survivant après que la météorite ait heurté le vaisseau, Jean Martinier s’apprête à entamer un voyage retour terrifiant, véritable odyssée solitaire, qui allait durer six longues années. Il ne le sait pas encore, mais pour tous, il est déjà mort ! Il a été porté disparu en mer au large de Long Island, un matin brumeux d’août 1992, soit très exactement un mois avant le lancement de la plus secrète et de la plus incroyable mission de toute l’histoire de la conquête spatiale : Mars Reality !
Amina est une fillette enjouée de huit ans qui vit dans un village perdu au cœur de l’Afrique de l’Ouest. Depuis toujours elle partage un secret avec son grand-père. Un secret bien lourd à porter dans cette partie du monde : elle est surdouée !
Renvoyée de l’école par son instituteur qui l’accuse de tricher, marginalisée au sein de sa propre famille, Amina n’a guère d'autre choix que de fuir. Fuir un univers où elle n’a apparemment pas sa place.
En cette sombre année 1993, rien, non absolument rien, n’aurait pu laisser présager qu’un jour ces deux âmes égarées se croiseraient et se lieraient d’amitié … et pourtant !
Sept ans plus tard, le destin a achevé de tisser sa toile et un fil tenu relie désormais Jean et Amina. Mais le chemin qui mène à leur rencontre est sinueux et semé d’embûches, car entre-temps, bien d’autres fils sont venus s’entrelacer autour d’eux.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 02 décembre 2016
Nombre de lectures 0
EAN13 9782312049335
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0017€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

On l’appellera Téhie
Christian Sournia
On l’appellera Téhie
Roman
Tome I – La face cachée
LES ÉDITIONS DU NET
126, rue du Landy 93400 St Ouen
© Les Éditions du Net, 2016
ISBN : 978-2-312-04933-5
Prologue B ANNIS
« Amina , ma chérie, comme tu m’as manqué ! Cela fait presque un an maintenant et tu as encore grandi, c’est incroyable ! »
C’était vrai qu’elle avait grandi. Sa jolie robe jaune ornée de discrets lisérés rouges lui arrivait très au-dessus des genoux désormais. Amina avait revêtu sa tenue du dimanche pour rendre visite à son vieux grand-père qui vivait seul dorénavant, caché au cœur de cette immense forêt. Une multitude de petits nœuds de rubans blancs donnaient un côté festif à sa chevelure finement tressée.
« Grand-père ! Mais… tu étais mort ! Ils l’ont dit, tous. Ils ont dit que tu avais disparu en mer, que tu t’étais noyé quand la pirogue a chaviré. Comment c’est possible ? »
Amina avait couru très longtemps… bien trop longtemps. Je pouvais sentir son jeune cœur battre la chamade alors qu’elle se pressait contre mon vieux corps, si fatigué.
« C’est une longue histoire, Amina. Mais nous aurons tout le temps pour l’évoquer ensemble. Ainsi donc, tu as réussi à déchiffrer mon message ?
– Peuh… évidemment ! C’est maman en fait qui a reçu le message codé. Par chance, j’étais à ses côtés à ce moment-là pour le récupérer après qu’elle l’eut jeté dans la poubelle en s’écriant, horrifiée : " Mais , c’est quoi ce charabia ? On veut me jeter un mauvais sort, c’est ça, hein ?"
– Je reconnais bien là la réaction de ta mère. Ses superstitions lui mangent la tête petit à petit, et ça ne date pas d’aujourd’hui. En fait, ça a commencé quand elle avait ton âge.
– Ah… et quel âge j’ai ? »
Amina me regardait fixement, la tête négligemment penchée sur le côté. Elle était si mignonne lorsque son visage arborait cette moue de défi, avec ses sourcils exagérément froncés et ses lèvres légèrement plissées.
« Ne joue pas l’espiègle avec ton vieux grand-père, Amina. Tu as très exactement huit ans et six jours. Il me semble que le message codé est arrivé pile pour ton anniversaire, non ? Comme tous les ans, d’ailleurs.
– Tu aurais pu choisir un code plus simple, tu sais. En décalant juste une lettre, par exemple. À la maison, ils savent à peine lire les lettres quand elles sont dans le bon ordre, alors…
– Peut-être, mais en utilisant notre code le plus complexe, j’étais sûr que tu devinerais que le message venait bien de moi et de personne d’autre.
– C’est vrai, c’est ce que je me suis dit. Et ensuite, j’ai pleuré pendant une heure. »
L’évocation d’Amina pleurant à l’annonce que son grand-père était toujours vivant eut le don de faire fondre mon cœur instantanément. Un cœur pourtant terriblement endurci par les épreuves de ces derniers mois.
« Alors, dis-moi, tu as eu droit à quoi comme cadeaux cette année ?
– Ben, il n’y a pas eu de cadeau cette année, Grand-père. Ni d’anniversaire, d’ailleurs.
– Tiens donc, et pourquoi ça, Amina ? Tu n’as pas été sage ?
– Non, ça n’a rien à voir. C’est parce que depuis quelques mois, maman est persuadée que sa fille Amina n’habite plus mon corps. Quelqu’un d’autre aurait pris sa place.
– Mais, c’est absurde ! Tu es bien trop jeune pour être victime d’un envoûtement. Je n’ai jamais entendu dire qu’un mort ait pris possession du corps d’une enfant pour réapparaître.
– Peut -être, Grand -père, mais le marabout a confirmé les craintes de ma mère. Il a même évoqué un nom : Fatoumata . Tu la connais ?
– Oui. Fatoumata était une cousine éloignée de ta mère. Elle est morte il y a dix ans maintenant. La maladie et le chagrin l’ont emportée en quelques jours. »
Amina me fixait désormais avec une grande attention. Elle sentait que le mystère Fatoumata était sur le point de s’éclaircir.
« Et pourquoi elle voudrait habiter mon corps ? Je lui ai rien fait, moi !
– Les morts choisissent en général des corps et des esprits faibles pour se manifester aux vivants.
– Ah bon ! Tu trouves que je suis un corps et un esprit faible ?
– Pour le corps, c’est possible. Tu fais plus grande que ton âge mais tu as toujours un corps d’enfant. Pour ce qui est de l’esprit, ça c’est une autre histoire. J’imagine mal un mort te voler ton esprit. Encore moins Fatoumata qui était réputée pour être la plus sotte du village. Mais, ne soit pas inquiète. Moi qui te regarde depuis plusieurs minutes, je ne vois qu’Amina dans ce grand corps élancé.
– Ah ! tu me rassures. C’est que j’ai pas envi de le partager, moi. En plus, je ne la connaissais même pas. Et pourquoi elle voudrait se manifester ? Elle est morte, alors à quoi bon ?
– Probablement, parce qu’elle estime que justice ne lui a pas été rendue.
– On lui a fait du mal ?
– Non, pas à elle directement, plutôt à son mari. Il a reçu un coup de machette sur la tête qui lui a été fatal. »
L’évocation de la fin tragique de l’époux de Fatoumata la fit soudain frissonner.
« On voulait lui voler quelque chose ?
– Non, Amina, non. En fait, c’est lui qui voulait, disons, voler la femme d’un autre… mais juste pour un soir. Manque de chance, le mari venait d’acheter une machette toute neuve.
– On peut voler quelqu’un pour un soir et le rendre après ?
– Ha , ha, ha ! oui, si tu veux. Mais ce sont des affaires de grandes personnes. Ça ne regarde pas les fillettes délurées comme toi.
– Eh bien, si ça ne me regarde pas, elle n’a qu’à se chercher un autre corps, cette Fatoumata. Le mien est occupé !
– Mais qu’est-ce qui a bien pu pousser ta mère à imaginer une chose pareille ?
– En fait, elle me trouve trop grande pour mon âge, presque une taille d’adulte. Et puis ma façon de m’exprimer n’a rien à voir, d’après elle, avec les jacassements habituels d’une gamine de huit ans. Elle est réellement convaincue qu’il y a quelqu’un d’autre dans mon corps, tu sais. »
Amina était vraiment remontée. Quel esprit malade avait bien pu faire croire à une fillette et à sa mère qu’elle était possédée par une morte à moitié débile ? Un esprit suffisamment tordu dans le village, je n’en voyais qu’un. Aboubacar, le marabout. Encore lui ! Ainsi donc, un mois après les évènements qui m’avaient poussé à fuir et à me cacher dans la forêt, nos routes se croisaient à nouveau. Combien de fois j’avais rêvé que je l’étripais ce sorcier de malheur. Mais sa mort aurait apporté la malédiction sur le village et ça, c’était une chose à laquelle je ne pouvais me résoudre. Fort heureusement, Aboubacar ne connaissait pas l’existence de l’enregistrement, de cette preuve indiscutable de l’étendue de sa fourberie. Sinon, il l’aurait très certainement détruit. Désormais, j’étais condamné à errer seul. Et probablement pour toujours, puisque aux yeux de tous… j’étais mort depuis un an déjà !
« Grand-père, tu m’écoutes ?
– Hein… ah oui, pardon ma chérie ! Je pensais à autre chose… tu me disais quoi au juste ?
– Je te disais que c’était parce que l’instituteur m’avait renvoyée de l’école que maman me croyait possédée par la folle.
– L’instituteur t’a renvoyée ? Toi qui dois avoir un Q.I. d’au moins le double du sien !
– C’est quoi un Q.I., Grand-père ?
– Oublie ça, Amina. C’est juste une méthode pour trier les imbéciles. Allez, ma grande, raconte-moi tout ! »
Amina attrapa un petit tabouret et s’assit prestement dessus, non sans avoir pris la précaution de lisser consciencieusement les plis de sa robe avec ses mains posées bien à plat.
« Eh bien voilà. Un jour, il a voulu nous apprendre les multiplications à plusieurs chiffres. Il a écrit à la craie au tableau une suite de nombres "17 x 32 = ?". Mais avant qu’il ait eu le temps de se retourner, j’ai annoncé à voix haute : "544, Monsieur !"
– Et alors ?
– Ben, tout le monde s’est tu dans la classe et m’a regardée bizarrement. Il a réécrit une autre multiplication, puis une autre et encore une autre avec de plus en plus de chiffres, et à chaque fois je lui donnais le bon résultat.
– Mais c’est très bien ça, Amina ! Tu as dû avoir dix sur dix à l’exercice, je suppose ?
– Ben, non ! Il m’a juste attrapée par l’oreille avant de me ramener à la maison. Il a dit à maman que j’étais une sale tricheuse et qu’il ne voulait plus de moi dans sa classe. Depuis, je reste toute la journée dans la cuisine, avec elle. »
Le souvenir trop récent de cette brimade la rendit subitement triste et elle baissa lentement la tête. Inconsciemment, elle se remit à lisser les pans de sa robe avec application.
« Mais enfin, ta mère n’a pas protesté ?
– J’ai deux frères et une sœur encore à l’école. Elle m’a juste dit que ce n’était pas grave si j’étais la seule analphabète de la famille. Et puis, je pourrais toujours l’aider pour les tâches ménagères.
– Ma petite-fille, analphabète ! Mais combien je préférerais être sourd que d’avoir à entendre ça. Tu ne peux plus rester là-bas, Amina. Si ta mère ne te soutient pas, si le marabout et l’instituteur te sont hostiles, alors tout le village va commencer à te rejeter. Même tes copines… leurs parents vont les monter contre toi. Tu n’as plus le choix, Amina, tu dois partir.
– D’accord, Grand -père ! Je viens vivre ici avec toi. Ça me va. »
Amina était toujours assise sagement sur son tabouret et elle me fixait avec ses grands yeux noirs. L’idée de venir habiter chez son grand-père suffisait à son bonheur. Le reste, sa vie d’avant, n’était plus désormais qu’un lointain souvenir sans intérêt. Quant à l’extrême modicité de ma cabane et à la rudesse des conditions de vie au cœur de la forêt, rien de tout cela ne semblait de nature à la décourager.
« Non, Amina. Une vie de banni, ce n’est pas fait pour une fillette de ton âge. Et puis toi, tu es promise pour faire de grandes choses. Je le sais… je l’ai toujours su.
– Grand-père, ça veut dire quoi banni ?
– Ça veut dire que je ne peux plus rentrer au village. On ne veut plus de moi là-bas.
– Mais non, ce n’est pas vrai ! Le village était triste quand tu es mort. Même que les gens pleuraient beaucoup. Il suffirait que tu réapparaisses pour que tout redevienne comme avant.
– Ce n’est pas aussi simple, Amina. Le marabout a confirmé officiellement mon décès. Par conséquent, tout le monde là-bas me croit mort. Si je reviens, ce n’est pas moi mais l’incarnation de mon esprit qui se manifestera à eux. Je sèmerai la terreur dans le village. Les morts ne sont pas censés revenir, tu sais. Mais quand cela arrive, c’est rarement pour faire le bien. »
Amina devint subitement songeuse, comme si une idée venait de lui traverser l’esprit et qu’elle était en train de la soupeser avant de se décider à m’en faire part.
« Mais le Père Martin a bien dit qu’un certain Jésus était revenu, lui. Alors toi aussi tu pourrais ressusciter, Grand-père !
– Comparer ton grand-père avec un messager de Dieu, voire même son fils – du moins c’est ce que racontent nos amis chrétiens – c’est me faire beaucoup d’honneur, Amina, si, si ! Malheureusement je suis loin d’avoir ses pouvoirs. Je n’ai jamais fait de miracles, moi. Mais revenons à ton propre cas, fillette. Tu vas aller chez ta tante Kilia qui est installée à la ville, à trois jours de marche d’ici. Je t’accompagnerai pour le voyage et je te laisserai devant sa porte. Comme elle n’a eu que des fils, elle sera sûrement heureuse de s’occuper de toi. On écrira un faux message de la part de ta mère dans ce sens.
– Mais ce n’est pas possible ! Maman sait à peine écrire et fait des fautes d’orthographe à chaque mot.
– Eh bien, on s’appliquera à mal écrire et on inventera plein de fautes d’orthographe. Ta tante n’y verra que du feu, elle en fait probablement autant que ta mère.
– Et je ferai quoi, moi, à la ville ? »
Amina se tortillait de plus en plus sur son petit tabouret, l’excitation commençait à la submerger.
« Tu iras dans une nouvelle école, avec un nouvel instituteur qui n’aura plus peur de toi et tu vas apprendre plein de choses intéressantes, crois-moi.
– Oui, mais s’il essaye lui aussi de m’expliquer les multiplications ?
– Eh bien, tu feras comme les autres petites filles ! Tu commenceras par fermer ta jolie petite bouche, tu prendras l’air sérieux de quelqu’un qui réfléchit beaucoup, et tu écriras ensuite le résultat avec application sur ton ardoise. Tu auras dix sur dix, ton instituteur sera fier de toi, et ta tante aussi par la même occasion.
– Mais alors, on ne se verra plus ?
– Bien sûr que si, Amina ! Je passerai le plus souvent possible. À la ville, peu de gens me connaissent. Comme d’habitude, je te préviendrai à l’aide d’un message codé.
– Ça me plaît, Grand-père ! On part quand ?
– Après-demain. Juste le temps de trouver suffisamment de nourriture pour le voyage. Et puis, il faut aussi penser à écrire un mot d’explication pour ta mère.
– Grand-père… je crois que je viens d’avoir une idée ! »
Elle sauta carrément de son tabouret et vint me murmurer son idée à l’oreille. Un grand sourire illumina immédiatement mon visage pourtant si ridé. J’avais définitivement retrouvé mon Amina. Personne d’autre au monde n’aurait pu imaginer adresser un message d’adieu à sa mère de cette façon-là. Je ne savais pas si je devais en pleurer de rire ou de tristesse. Désormais, il y aurait deux bannis dans le village !
Nous passâmes une partie de la journée du lendemain à écrire ces fameuses lettres. La première était destinée à Kilia, la tante d’Amina.
« Ma chair Kilia . Je te confi mon Amina parce je peu plu man ocupé. Elle grandi tro vite et il fot une méyeur école pour elle. Je lui é confié un peu d’arjan pour sa nouriture et dé abis. Merci bocout. Ta kouzine, Kadidia . »
« Amina, tu n’y es pas allée de main morte sur les fautes !
– Mais non, Grand-père ! Je t’assure, elle écrit comme ça. Tiens, regarde ! »
Elle sortit un petit bout de papier d’une poche dissimulée dans un pli de sa robe et me le tendit. Je le lus à voix haute :
« " Achette o marché – catre tomate, troi bol de mahisse, sisse mangue et un poulaid…"
– Tu vois, moi pas avoir exagéré du tout ! »
Et nous éclatâmes de rire. En ce qui me concernait, il s’agissait plutôt d’un rire jaune. Comment avais-je pu passer autant à côté de l’éducation de ma fille Kadidia ? Et que dire de sa phobie des mauvais sorts. Forcément, j’y étais pour quelque chose. Et il n’était plus question pour moi de rejeter la faute sur Leila, sa mère. Ma tendre épouse était morte de chagrin un mois après que cet immonde d’Aboubacar ait réussi à la persuader de mon décès.
« Bien, maintenant passons à la lettre pour ta mère. Et pas de faute d’orthographe dans celle-là, je te surveille !
– Même pas une petite ? Elle ne va pas comprendre sinon.
– Amina, essaye d’être sérieuse deux minutes s’il te plaît. N’oublie pas qu’à la fin de cette lettre, tu auras disparu à jamais.
– D’accord, d’accord ! »
Elle posa une nouvelle feuille sur la table, prit le stylo fermement dans sa main gauche et commença à écrire consciencieusement. Non sans oublier de tirer la langue, histoire de me montrer qu’elle aussi pouvait imiter les filles de son âge.
« Kadidia , ma cousine. J’ai choisi le corps de ta fille Amina pour porter ma colère. Toi non plus tu ne m’as pas soutenue quand je réclamais justice. L’homme qui a pris la vie de mon époux est libre et n’a jamais été jugé. Je ne te la rendrai que lorsque j’aurai pu enfin contempler son cadavre et trouver ainsi le repos éternel. Fatoumata »
« Eh bien, c’est le genre de courrier qui risque de semer la panique dans le village. Le mari cocu qui a tué l’époux de Fatoumata va devoir raser les murs pendant quelque temps. Ça tombe bien, c’est un homme riche et prétentieux, et je ne l’ai jamais aimé. Et comment comptes-tu envoyer ce message ? Il n’y a pas beaucoup de facteurs par ici, tu sais.
– Pas d’inquiétude, Grand-père ! J’ai emmené avec moi mon messager. Tu me donnes deux petites minutes ? »
Sans attendre ma réponse, elle sortit précipitamment de la cabane et s’enfonça dans la forêt. Deux minutes plus tard en effet, elle revint en compagnie d’un petit chien terrorisé qu’elle tenait fermement en laisse.
« Je te présente Touba, mon cadeau d’anniversaire de l’année dernière. Il m’aime bien, mais il préfère de loin sa gamelle. Et ça fait bien vingt-quatre heures qu’il n’a rien mangé. On va fixer le message sur son collier.
– Tu as pensé à tout, Amina. Décidemment, il était grand temps pour toi de quitter le village. Allez, prépare DHL et attache-le, moi je vais relever les collets. Et après, au lit ! Il nous faudra partir tôt demain matin.
– Grand-père, c’est qui Déachel ?
– Mais, c’est le nouveau surnom de ton chiot, Amina. Je trouve qu’il colle parfaitement à sa nouvelle fonction. »
La ville était distante d’une cinquantaine de kilomètres environ. Deux jours de marche suffisaient généralement pour effectuer le trajet, mais la présence d’Amina à mes côtés était une joie bien trop rare. Pour rien au monde je n’aurais voulu écourter ces moments privilégiés passés en sa compagnie. Nous partîmes dès les premières lueurs de l’aube, dans le plus grand silence. Sortir de la forêt demandait une concentration de tous les instants. Il fallait en effet suivre les repères que j’avais préalablement dissimulés sur les troncs d’arbres. L’avant-veille, Amina avait fait la même chose pour me rejoindre. Depuis toute petite, elle connaissait mes techniques de repérage en forêt. À part elle, personne au village ne serait jamais capable de trouver le chemin de ma nouvelle demeure.
Amina me tenait la main qu’elle serrait bien plus fort que nécessaire. Elle avait probablement besoin de s’assurer que son grand-père était bien là, à cheminer à ses côtés. Et qu’il n’allait pas disparaître au détour d’un sentier, comme dans un rêve qui subitement se transformerait en cauchemar et la réveillerait en sursaut. De son autre main, elle tenait un petit sac en plastique dans lequel elle avait placé sa belle robe jaune, après l’avoir préalablement pliée avec d’infinies précautions. Cette tenue était bien trop voyante pour notre petite expédition. L’étendue de ma garde-robe étant des plus limitées, elle avait dû se contenter d’une vieille chemise grise qui lui tombait sur les genoux et qui lui donnait un air de petit vagabond. Une casquette enfoncée jusqu’aux oreilles parachevait le déguisement en dissimulant efficacement ses tresses. Pour ma part, un vieux tee-shirt troué et tâché en plusieurs endroits faisait amplement l’affaire. Ainsi attifés, nous avions beaucoup moins de chances d’attirer l’attention.
Au-delà des repères sur les arbres, il nous fallait aussi prendre garde aux serpents, très présents en cette saison des pluies. Pour les faire fuir, nous progressions en tapant des pieds et en fouettant les herbes avec un long bâton. Juste avant notre départ, nous avions relâché Déachel. Ce dernier avait détalé en direction du village sans demandé son reste. Il avait l’air réellement affamé. Mais lui aussi allait devoir se méfier des serpents. Sa petite taille en faisait un mets de choix pour les reptiles. Et le message alors serait définitivement perdu…
« Grand -père, tu ne m’as toujours pas raconté ton voyage au bout du monde. Maman disait que c’était pour ça que tu étais parti un beau jour, avec trois autres compagnons et… mais, j’y pense tout à coup, oncle Yaya était avec toi ! Alors , il est vivant lui aussi ! Tante Kilia va être contente quand on lui annoncera la nouvelle.
– Je suis désolé, Amina, mais ton oncle Yaya est bien mort. Il a disparu là-bas, au bout du monde comme tu dis, et il est mort en héros. En fait, c’est lui qui m’a sauvé la vie.
– Comment ça ?
– J’étais gravement malade et il a fait quelque chose pour me protéger. Quelque chose qui l’a obligé à se jeter à l’eau et il s’est noyé dans les eaux froides… du bout du monde.
– Comme je suis triste pour tante Kilia.
– D’ailleurs, cela me fait penser qu’il faudra que je parle à tes cousins. C’est important pour des garçons de savoir que leur père est mort en héros. Et pas bêtement en tombant d’une pirogue en pleine mer, comme on le leur a fait croire à eux aussi. C’est pour ça que ta tante a préféré fuir le village et s’installer en ville. Ça te plairait de voir une image du bout du monde Amina ? Je la garde toujours avec moi. »
C’était l’heure de faire une pause et de profiter de la chaleur du soleil qui venait tout juste de percer. Un tronc d’arbre couché nous servit de banc improvisé. Au loin, plus au sud, le ciel était en train de se charger de nuages gris qui n’allaient pas tarder à virer au noir. L’orage ne devrait cependant pas être sur nous avant cinq heures, ce qui nous laissait suffisamment de temps pour trouver un abri pour la nuit. La piste que nous suivions était éloignée de plus d’un kilomètre de la route principale. Une mesure de prudence qui nous permettait de cheminer dans un calme rassurant. Nous n’avions croisé que deux groupes de femmes depuis notre départ, car j’avais aussi pris le parti de contourner systématiquement les villages.
Je posais mon sac et en sortis une carte postale dont les coins étaient légèrement écornés à force de manipulations. À perte de vue, on pouvait voir d’immenses buildings enchevêtrés les uns avec les autres. C’était une photographie aérienne et à aucun endroit on ne distinguait le bleu du ciel. Des milliers de voitures, pour la plupart de couleur jaune, encombraient les rues et les avenues à l’infini. Un sentiment oppressant émanait de cette image.
« Mais c’est horrible, Grand-père ! Qui peut bien vouloir vivre dans un endroit pareil ?
– Oui, effectivement c’est horrible, Amina. Et c’est bien pour ça que nous ne devions faire qu’y passer. C’était ça, la mission que nous avait confiée Aboubacar, le marabout. Mais, vois-tu, les choses ne se sont pas vraiment passées comme nous l’espérions.
– Grand-père, cette ville effrayante, comment elle s’appelle ?
– Cette ville, Amina, elle s’appelle New York ! »
« Regarde, Amina, le spectacle de cette nuit étoilée. On dirait que la pluie a lavé le ciel jusque dans ses moindres recoins. Tu ne trouves pas ça merveilleux ? Pour ma part, je ne m’en lasse jamais, moi qui en ai été privé durant de longs mois. »
Nous avions trouvé refuge dans une grange abandonnée, à peine quelques minutes avant que l’orage n’éclate. Seule une toute petite partie du toit était encore en état, mais cela s’avéra amplement suffisant pour nous protéger de l’averse. Et puis pour notre première nuit, il était préférable d’éviter de loger chez l’habitant, nous étions bien trop près du village. Pour notre petite soirée en tête-à-tête, Amina avait décidé de remettre sa jolie robe jaune.
« Oui, c’est magnifique, Grand-père. Mais, comment fais-tu pour reconnaître les planètes dans tout ce fatras ?
– C’est très simple, Amina. Les étoiles scintillent, elles, pas les planètes.
– Alors celle-là, juste au-dessus du grand arbre… tu la vois ? C’est quoi son nom ?
– Oh, celle-là, avec sa couleur orangée, impossible de se tromper. Amina, j’ai l’honneur de te présenter la planète Mars ! »
Amina leva alors son bras droit et tel un général romain s’adressant à son empereur, elle prononça la phrase consacrée…
« Mars, je te salue !
– Ô Mars, toi qui brilles au milieu des cieux, voici Amina, ma petite fille ! Je te la confie pour que tu veilles aussi sur elle, longtemps… très longtemps. »
Chapitre 1 L A LOI DE M URPHY
Pardon à toi, Jean, pardon Kate, pardon à vous tous… et par-dessus tout, pardon à vous deux, Allan, John, mes compagnons d’infortune. Mes compagnons que j’ai… assassinés. Oui, assassinés ! Je sais, ce mot est terrible et il raisonne dans ma tête depuis près d’une heure maintenant. Mais mon esprit échoue désespérément à en formuler un autre, moins radical. Dommage, cela permettrait peut-être d’atténuer le sentiment de culpabilité qui m’étouffe, et qui m’entraine irrésistiblement, dans un gouffre sans fin. En plus, c’est grotesque ! Je viens de me rendre compte que j’avais parlé de vous au passé alors que vous n’êtes même pas morts… du moins, pas encore. D’ailleurs, en y réfléchissant bien, il y a de fortes chances pour que vous me surviviez de quelques heures. Une bien maigre consolation, mais une consolation tout de même. « L’assassin est mort alors que ses deux victimes respiraient encore ! », un titre accrocheur pour la Une des journaux du soir. J’avoue qu’on pourrait même en rire si la situation n’était pas si triste… si désespérément triste.
J’aurais tant aimé trouver un peu d’apaisement avant de prendre cette terrible décision d’en finir, mais le temps m’est compté désormais et il me reste encore une chose importante à faire. Une chose qui va requérir toute mon attention et toute mon énergie. Alors hors de question de gaspiller de précieuses minutes à m’apitoyer sur mon propre sort.
Jean, si tu écoutes un jour ce message, je serai bien entendu mort depuis bien longtemps, mais cela voudra dire que j’aurai au moins accompli quelque chose de bien dans cette mission. Pour les autres, quels qu’ils soient et qui viendraient un jour à entrer en possession de cet enregistrement, considérez qu’il s’agit là de mon ultime contribution au programme Mars Reality. Mon testament en quelque sorte, puisque après tout, ce sont les derniers mots que je m’apprête à prononcer en ce monde… enfin, dans quel monde ?
Pourtant, tout avait idéalement commencé en ce mois de septembre 1992. Un lancement réussi et une mise en orbite basse réalisée en douceur. Il ne nous avait fallu que trente minutes à peine pour retrouver le cargo et nous arrimer à lui. Le cargo, qui allait nous servir de vaisseau amiral pour le trajet vers Mars, avait été lancé un mois auparavant dans le plus grand secret. Secret Défense, paraît-il. Rien de bien surprenant à cela. Depuis deux ans déjà, depuis ce fameux discours du Président en fait, tout ce qui touchait de près ou de loin au programme portait le sceau du secret le plus absolu. Chacun des acteurs de cette aventure n’avait accès qu’aux données strictement indispensables à l’accomplissement de sa propre mission. Et celle-ci se limitait bien souvent à l’exécution d’une tâche unique. Plus de quatre-vingt-quinze pour cent des personnes ayant contribué au projet au cours de ces dernières années n’avaient absolument aucune idée de la véritable finalité de celui-ci. Et forcément cet échec, je devrais plutôt dire mon échec, les maintiendrait dans l’ignorance à jamais. Seul notre petit groupe d’astronautes, les quatre « chanceux », John, Allan, Jean et moi, pouvions échanger librement entre nous sur le sujet. Mais, contrairement aux précédentes missions, tout contact avec nos doublures nous avait été rigoureusement interdit. Tout ce que nous avions réussi à savoir, c’était que quatre astronautes, dont nous ignorions jusqu’au nom et que nous appelions entre nous les « une autre fois, peut-être ? », étaient censés suivre exactement le même entrainement, mais sur un autre site sécurisé.
Ce petit intermède en orbite nous avait offert l’occasion d’effectuer trois rotations complètes autour de la Terre et ce pour le plus grand plaisir de notre jeune bizuth de l’espace, Allan. Ce fut donc dans la bonne humeur générale que nous avions pris possession de notre nouvelle demeure. Après avoir suivi à la lettre la check-list, John avait mis en route le moteur principal qui, en quelques dizaines de secondes à peine, devait nous propulser vers notre destination finale. Lorsque la vitesse optimale fut atteinte, il coupa l’alimentation et activa le stabilisateur automatique de trajectoire. Ensuite… et bien ensuite nous nous sommes souhaités une bonne nuit et chacun de nous s’est installé confortablement dans son cocon pour un long, très long sommeil. Un sommeil qui allait durer six mois.
Comme prévu, le réveil avait eut lieu une petite semaine avant la date historique, qui serait bientôt inscrite dans tous les manuels d’histoire. Ce jour tant espéré où j’étais censé faire quelques pas de danse sur Mars en compagnie de ma cavalière du moment, Allan . « Quelques pas pour l’humanité… » , comme l’avait si bien dit un certain Armstrong . Ma première image ce jour-là fut justement le visage d’Allan , penché sur mon cocon et barré par un sourire qui s’agrandissait au fur et à mesure que ma conscience se manifestait. Comme il flottait tranquillement au-dessus de moi, il me fallut un peu de temps pour rapprocher cette vision de la réalité. L’apesanteur n’est pas un phénomène physique naturel pour les bipèdes que nous sommes, surtout au réveil après un si long sommeil.
J’attendis encore une bonne quinzaine de minutes avant de me sentir suffisamment solide pour m’extraire du cocon par mes propres moyens. L’absence de gravité présentait l’avantage de rendre les mouvements beaucoup plus aisés en phase de réveil et cela réduisait significativement le délai de récupération. Les premiers essais de sommeil prolongé en cocon réalisés sur Terre avaient nécessité plus de vingt-quatre heures d’accoutumance lors de cette fameuse phase de réveil pour les cobayes volontaires, hommes et femmes confondus. Et ils avaient même dû patienter quarante-huit heures de plus avant de retrouver l’intégralité de leurs capacités intellectuelles et physiques. Faute de pouvoir réaliser une expérience similaire en apesanteur, la NASA s’était contentée d’extrapoler les études menées sur le sommeil plusieurs années auparavant dans la Station Spatiale Internationale. Notre mission aura eu au moins le mérite de confirmer les hypothèses dans ce domaine. Avec un léger bémol tout de même…
Oui, parlons-en de ce fameux bémol, de ce minuscule grain de sable qui allait gripper une mécanique pourtant parfaitement huilée. J’étais un des rouages de cette belle mécanique et j’ai participé à son déraillement. Non, correction votre honneur… j’ai provoqué son déraillement !
Jean, le chapitre qui va suivre t’est personnellement destiné. Tous les faits que je vais être amené à évoquer maintenant ont été transmis et enregistrés en temps réel à Houston. Même si j’imagine qu’à l’instant où tu écouteras ce message, ces fameux enregistrements auront été enfouis depuis bien longtemps dans les profondeurs des archives secrètes de la NASA.
Mais revenons à ce jour funeste où la belle mécanique à quinze milliards de dollars s’est subitement grippée. Alors que je sortais lentement de mon nid douillet – en apesanteur tous les mouvements donnent l’impression d’être extrêmement lents – je pouvais apercevoir John à quelques mètres de là qui s’activait nerveusement sur ton cocon. Son visage ne reflétait pas la même jovialité que celui d’Allan, loin s’en faut. C’était généralement le cas. Après tout, John était le commandant de la mission et « seul maître à bord après Dieu » comme il aimait à le répéter. Mais là, ça ne sentait vraiment pas bon. La procédure de réveil dans ton cas ne s’était pas déroulée normalement, comme pour nous trois. Tous les paramètres vitaux semblaient apparemment corrects, mais le voyant sur le flanc de ton sarcophage, c’était le surnom que nous avions donné aux cocons, restait désespérément rouge. Comme tu le sais, l’orange aurait signifié que le programme de réveil était en cours, programme qui nécessitait selon les individus une petite dizaine d’heures. Le vert indiquait quant à lui l’ouverture automatique de la verrière.
Bien évidemment, Houston était au courant du problème depuis plusieurs heures maintenant et c’est avec eux que John essayait désespérément de s’entretenir. Mais les temps de réponse de plus de dix minutes avec la Terre rendaient toute tentative de discussion illusoire. Au bout d’une demi-heure de vérifications en tous genres, il fallut se rendre à l’évidence : le cocon fonctionnait parfaitement mais il avait décidé de te garder au chaud. Et comme tu le sais, il était impossible d’aller à l’encontre de cette décision en désactivant manuellement le système. Cette fameuse procédure d’urgence, qui avait occasionné tant de discussions houleuses, venait de s’activer à plus de cent millions de kilomètres de la Terre, et nous n’avions aucun moyen de nous y opposer. Le cocon avait détecté une infection qu’il n’avait pas eu le temps de traiter intégralement pendant la phase de sommeil et l’ordinateur n’envisageait pas de réveil possible dans les prochaines soixante-douze heures. Le constat était sans appel : tu étais définitivement perdu pour la mission.
Au moment de la conception des cocons, les cerveaux en blouses blanches de la NASA avaient considéré qu’un astronaute malade constituerait un risque bien trop grand de contamination pour le reste de l’équipage et par là même, un danger majeur pour le bon déroulement de la mission. En conséquence, il serait préférable de le maintenir en sommeil, le cas échéant. Mais ce que laissait sous-entendre cette satanée procédure automatique, c’était une réelle défiance des grands patrons de l’Agence à l’égard de l’esprit de corps qui unissait les équipages une fois dans l’espace. Depuis bien longtemps, ils avaient identifié ce comportement comme un risque potentiel. Une menace sournoise, susceptible d’altérer le discernement d’un commandant face à une situation individuelle critique. Et dans le cas présent, nous avions bien à faire face à une situation individuelle critique. Je ne leur jette pas la pierre, la suite des évènements a malheureusement démontré qu’ils avaient eu raison de douter. Pourtant , je ne peux m’empêcher de penser que, même réveillé de force et avec quarante de fièvre, tu n’aurais probablement pas commis ces erreurs de débutant à l’origine de ce désastre.
Mais revenons-en aux faits. Désormais, nous n’étions plus que trois pour mener à bien la mission. Cette information a mis un certain de temps à cheminer dans mon cerveau. Encore un effet secondaire de la phase de réveil, sans doute. L’hypothèse qu’un astronaute puisse être maintenu en sommeil avait été jugée suffisamment plausible par les ingénieurs pour que nous soyons parfaitement préparés à faire face à trois, et ce, quel que soit le trio sortant. Il me fallut quelques minutes pour passer en revue les quatre combinaisons possibles et analyser les nouvelles répartitions de tâches correspondantes…
Non. En fait, tout cela est rigoureusement faux. À quoi bon mentir maintenant, alors que je m’apprête à faire le grand saut. Une seule et unique chose me préoccupait en cet instant précis, et ce bien au-delà de ton triste sort, Jean. Lequel de nous deux, d’Allan ou de moi, poserait le pied sur Mars ? En effet, il fallait bien que l’un d’entre nous reste à bord du vaisseau pour te remplacer. Le scénario qui me revenait petit à petit en mémoire semblait me désigner comme l’heureux gagnant. Une joie intense m’envahit subitement. Je décidais néanmoins de jeter un regard discret en direction d’Allan. À sa façon nonchalante de se mouvoir dans l’habitacle, de voler devrais-je dire, je savais que lui aussi venait d’aboutir à la même conclusion et son esprit l’incitait progressivement à se résigner. Nous savions pertinemment tous les deux que le privilège qui nous était offert de faire quelques pas sur Mars serait unique. Contrairement au programme Apollo, il n’y aurait pas de seconde chance.
Et c’est à cet instant précis que tout a basculé. Alors que Houston venait de confirmer, d’une façon un peu directive, à la fois ton maintien en sommeil profond et la nouvelle réorganisation de la mission, John a dû sentir que les évènements commençaient à lui échapper et il s’est mis dans la tête de jouer sa partition « seul maître à bord après Dieu ».
« Houston , je valide le premier point mais je sollicite un délai supplémentaire avant de confirmer le second. J’ai ici deux candidats pour poser le pied sur Mars , l’un comme l’autre parfaitement entraînés et interchangeables, et je considère que c’est à nous seuls de décider, ici et maintenant, lequel m’accompagnera à bord du module. Ce n’est pas parce qu’un ingénieur boutonneux a inscrit arbitrairement le nom de Mickael sur une procédure que nous devrions obligatoirement dire Amen . Le commandant de la mission ici, c’est moi ! »
John était remonté, et ça se sentait à sa façon de tripoter nerveusement les boutons de la radio. Tous ces mois passés à acquiescer, à accepter de n’être tenu informé que du strict minimum, à la limite de l’infantilisation, tout cela avait resurgi d’un coup.
Il s’est alors retourné vers nous pour nous informer que le hasard et lui seul déciderait du nom de celui qui l’accompagnerait. Et certainement pas un dictat de bureaucrates bien assis le cul sur une chaise à des millions de kilomètres de là. D’accord pour le coup du cocon, de toute façon il n’avait pas le choix, mais maintenant ça suffisait. Le sol commençait à se dérober sous mes pieds. J’aime bien cette métaphore parce qu’elle n’a précisément aucun sens dans l’espace. Et il s’est dérobé définitivement lorsque le sort m’a désigné pour te servir de nounou pendant que les deux autres iraient au bal. Allan n’a rien dit, il n’a pas protesté. Mais est-ce que je l’aurais fait à sa place ? Dans la vie, il y a des moments où l’on n’a pas forcément envie de laisser sa place dans le bus à la vieille dame qui vient de monter.
Un quart d’heure plus tard, la voix de Houston se faisait à nouveau entendre.
« Mars Reality , pouvez-vous répéter ? Nous n’avons pas saisi vos intentions ! Vous ne pouvez pas… »
Houston a râlé, puis menacé, avant de capituler. Il nous restait tellement de choses à préparer…
Je passe sur les quatre jours qui ont suivi cet événement parce que l’heure tourne et que ça n’a aucun intérêt pour toi Jean, qui en connaît tous les détails par cœur. Ni pour les autres d’ailleurs, car tout cela est inscrit noir sur blanc dans la Bible. Il n’y a qu’à demander le manuel Mars Reality à la NASA, tout est dedans. Ce n’est que lorsque le module s’est finalement séparé du vaisseau et que je me suis retrouvé seul, à ne rien faire qu’attendre, qu’un immense sentiment de désespoir m’a envahi. Je pensais être préparé psychologiquement à gérer des situations de stress extrêmes, mais ce coup du sort – puisque c’est bien lui qui en avait décidé ainsi – m’avait complètement déstabilisé. Des heures d’entretien avec les psychologues les plus retors, les plus vicieux de la NASA, jamais mis en défaut une seule fois, et j’étais en train de craquer comme un gamin qui en voit un autre lui piquer son jouet préféré. Qu’à cela ne tienne ! J’étais fermement décidé à vivre pleinement et par personne interposée, le rêve de toute une vie. Le rêve de ma vie. Qui oserait me priver de ce lot de consolation ?
Pendant plus d’une heure, je suis resté à l’écoute du moindre chuchotement en provenance du module. Les bruits parasites du vaisseau perturbaient ma concentration, aussi j’avais décidé de mettre un casque pour m’isoler complètement. Lorsque le module s’est finalement posé en douceur et que la porte du sas s’est ouverte, j’ai fermé les yeux quelques secondes. J’y étais. Je revivais tous ces gestes, maintes et maintes fois répétés sur terre et qu’Allan était en train d’exécuter, tel un automate parfaitement programmé. Et c’est alors que je pris la décision… la funeste décision de ne filtrer que les sons en provenance de son scaphandre. Désormais, et alors qu’il commençait à descendre l’échelle du module, je pouvais percevoir très distinctement le souffle de sa respiration, légèrement haletante… et je respirais à son rythme. J’ai alors rouvert les yeux, aussitôt rivés sur l’écran qui affichait les images de sa caméra embarquée. J’étais tellement concentré sur cet évènement que je vivais par procuration, que j’avoue ne pas avoir retenu la phrase historique qu’il prononça inévitablement, lorsque son pied toucha le sol. Mais l’espace d’un instant, j’étais entré par effraction dans la peau du héros, dans la peau du premier homme à avoir jamais foulé le sol d’une autre planète.
Je vois maintenant clairement le drapeau dans sa main droite… ça y est, la bannière étoilée flotte sur Mars ! Autour de lui, un immense désert minéral s’étend à perte de vue. Ce qui sur Terre s’apparenterait à un paysage de désolation absolue, avait soudain pour nous, pour moi, le doux parfum de la terre promise. Allan se décide à faire quelques pas, d’une démarche encore mal assurée, puis il se fige. Lentement, je le vois qui se retourne vers le module. Et là, une caméra me renvoie l’image de son visage. Un visage blême, les yeux fixes et grands ouverts. Puis un cri étouffé sort du plus profond de sa gorge…
« Mickael , nooon ! »
Ce cri agit sur moi comme un véritable électrochoc. Mon cerveau se remit instantanément en action. Ces gestes réflexes, maintes fois répétés… l’écran de contrôle, les voyants rouges d’alerte collision qui clignotent… J’arrache d’un geste brusque le casque de mes oreilles. L’alarme lancinante en fond sonore confirme l’imminence d’un danger. Et soudain, un message de Houston. Un message envoyé une dizaine de minutes plus tôt… une dizaine de minutes trop tard !
« Mars Reality , nous venons de détecter la présence de météorites susceptibles de croiser la trajectoire de votre orbite. Veuillez modifier celle-ci de toute urgence, vous êtes en danger ! »
Et puis finalement, la voix de John qui hurle…
« Bon sang, Mickael , qu’est ce que tu fous ? Dégage … dégage, vite ! »
Je ne perds pas de temps à répondre, mon attention est désormais focalisée sur l’écran radar. Une nuée de météorites est effectivement à la poursuite de Mars Reality. Elle semble se déplacer beaucoup plus vite que le vaisseau sur son orbite et la rencontre paraît imminente, dans cent-vingt secondes très exactement. Un zoom rapide sur l’écran et la vérité me saute à la figure. Le nuage est trop étendu, je n’ai plus assez de temps pour m’échapper. Dans un ultime réflexe, j’entame une manœuvre d’évitement et je pousse à son maximum le moteur principal en priant pour que la moindre densité de blocs en périphérie du nuage me laisse une petite chance d’échapper au choc fatal.
À partir de maintenant, Mesdames et Messieurs, mon récit a valeur de témoignage. En effet, tout contact avec Houston a été perdu à cet instant précis. La manœuvre, parfaitement exécutée, a probablement permis d’éviter la destruction totale du vaisseau. Mais pour la seconde fois en moins d’une semaine, le sort m’a été défavorable. Le choc fut effroyable et le bruit du métal qui se déchire proprement terrifiant. Bien que fermement sanglé sur mon siège, la secousse m’a littéralement coupé le souffle. En apnée totale, les muscles bandés à l’extrême, j’attendais avec une réelle angoisse l’impact suivant, le vrai, celui qui allait nous pulvériser. Mais des secondes s’écoulèrent, puis des minutes, une, deux, et plus rien ne se passa.
Dans l’espace, tout n’est que calme, bruits feutrés et mouvements lents. En moins d’une seconde le chaos avait pris possession de l’habitacle. Tous les objets libres ou mal fixés étaient allés rebondir contre la paroi du fond et ils volaient désormais dans tous les sens, m’obligeant à mettre des lunettes pour me protéger les yeux. L’alarme continuait d’émettre un son lugubre, des voyants rouges et orangés clignotaient tout autour de moi et la radio grésillait sporadiquement. Un début d’incendie dans le boîtier des fusibles me ramena immédiatement à la réalité et cinq secondes plus tard, il était éteint… encore un de ces fameux réflexes.
Face à une telle situation dont l’issue tragique ne faisait malheureusement plus aucun doute, un être normal aurait probablement cessé de lutter et se serait mis à prier avec ferveur. Mais nous n’étions pas des hommes normaux. Toutes ces années de préparation, d’entrainements intenses, à la limite de nos capacités physiques et mentales, avaient atteint leur objectif : nous en persuader intimement. J’ai donc entrepris de faire ce pourquoi j’avais été si efficacement formé : évaluer les dégâts, réparer le matériel endommagé, imaginer un scénario de survie et, accessoirement, mourir dignement après avoir tout tenté.
Les check-lists se sont enchaînées à une vitesse surprenante, menées avec une rigueur que je ne me connaissais pas. La météorite avait ricoché le long du vaisseau. Un choc frontal aurait bien évidemment entrainé sa désintégration. Après son passage, toutes les antennes avaient été arrachées ainsi qu’un des deux panneaux solaires qui alimentaient la station. Le second était toujours en place, mais il ne fonctionnait manifestement plus, le témoin de charge des batteries demeurant figé dans le rouge. La radio continuait d’émettre des grésillements par intermittence, ce qui signifiait que le module ou Houston tentait désespérément d’entrer en contact avec le vaisseau. Je pris à nouveau la décision de ne pas répondre. Pourquoi susciter inutilement de faux espoirs ? Je savais que quoi que nous tentions, nous étions tous les trois irrémédiablement condamnés. Ite missa est ! La messe était dite…
À bord, seul ton cocon paraissait encore intact. Il avait miraculeusement résisté au choc. Les trois autres, demeurés en position déverrouillée, avaient perdu leurs verrières qui s’étaient à moitié arrachées sous la violence de l’impact. Sans cocon, et avec au mieux un seul panneau solaire pour recharger les batteries, il était impossible de survivre plus de quelques mois. Mais pour l’instant, le problème le plus délicat concernait la fuite de carburant au niveau du moteur principal. Lors de ma tentative d’évitement, j’avais choisi la seule option possible : m’éloigner au maximum de Mars afin de ne pas cumuler les effets de son attraction sur des manœuvres éventuelles de récupération du vaisseau. Juste après la collision et un petit délai pour me permettre de reprendre mes esprits, mon attention s’était immédiatement portée sur les indications des paramètres moteur. Une donnée en particulier m’avait tout de suite alarmé. La jauge de carburant diminuait très vite, beaucoup trop vite. Probablement une fuite importante au niveau du réservoir principal. Il restait à peine de quoi alimenter le moteur pendant une petite dizaine de secondes. Aucune hésitation, pleine puissance et cap sur le Soleil… et accessoirement l’orbite de la Terre. Lorsque le moteur s’est finalement tu, je savais que je venais d’abattre le dernier atout qui me restait encore en main. Un coup d’œil rapide sur l’indicateur de vitesse, juste pour confirmer mes craintes. Désormais, seul l’ordinateur de bord serait en mesure de fournir une solution de retour, du moins s’il en existait une. Le propulseur directionnel droit semblait fonctionner normalement, mais le gauche avait rendu l’âme lors de la dernière manœuvre. La correction de trajectoire ne pourrait donc se faire qu’à l’aide du premier, et encore avec parcimonie car il fallait garder suffisamment de carburant en réserve pour la rentrée dans l’atmosphère terrestre. Belle preuve d’optimisme, n’est-ce pas, Jean ?
À mon grand étonnement, une proposition de trajectoire s’est affichée à l’écran. Sans hésiter un seconde, j’ai passé la main au pilote automatique qui a assuré en douceur la correction de cap. À l’instant précis où je prononce ces paroles, Mars Reality s’en retourne donc paisiblement, à une vitesse de sénateur, vers la Terre . Le silence est revenu à bord, je viens de couper toutes les alarmes, désormais inutiles. J’en ai aussi profité pour faire un peu de ménage en collectant tous les objets flottants et en les regroupant dans un grand sac. Enfin , j’ai éteint dans la foulée l’éclairage général pour ne garder qu’une simple veilleuse allumée. Celle -ci diffuse une lumière légèrement orangée dans l’habitacle et crée ainsi une ambiance ô combien apaisante, après ces dernières minutes de stress intense. Et puis je connais par cœur le moindre recoin de ce vaisseau, je pourrais aisément m’y déplacer les yeux fermés. La faible correction de trajectoire a eu pour effet de décaler l’axe de celui-ci par rapport au soleil, permettant désormais à quelques rayons de pénétrer dans l’habitacle et d’illuminer un petit bout du tableau de bord.
Étonnamment , ce long monologue m’a apporté un peu de la sérénité qui me faisait tant défaut jusqu’à présent. Et puis, il m’a donné une dose supplémentaire de courage avant d’aborder la suite des opérations. Celle -ci te concerne directement Jean , toi le futur naufragé de l’espace, car ce sont les conditions de ta survie qui vont occuper l’essentiel de mon temps désormais. Du moins pour la petite heure qui me reste à vivre. Je n’ai pas de raison de faire durer le suspens plus longtemps, le retour va être long, extrêmement long. L’ordinateur de bord, qui n’a aucun sens de l’humour, te propose un voyage retour sans escale de… je n’arrive même pas à le dire tellement cela paraît absurde… un voyage retour de six ans et six mois !
J’ai arrondi au mois près, Jean , tu ne m’en voudras pas. La bonne nouvelle, c’est que tu n’auras pas à te soucier des deux premières années, tu ne les verras pas passer. Ton cocon peut te maintenir en sommeil prolongé pendant encore douze mois et j’ai réussi à raccorder et reprogrammer deux autres cocons pour qu’ils fournissent le complément d’énergie et de fluides pour douze mois supplémentaires. Le quatrième cocon est trop endommagé pour servir à quoi que ce soit. Au -delà de cette période, et quoi qu’il arrive, infection ou pas, le système te réveillera avant de s’arrêter définitivement. À partir de ce moment-là, toi seul auras ta destinée en main. Tu pourras baisser les bras bien sûr et te laisser dépérir, mais je n’y crois pas. Je sais que tu te battras. Pas une seule seconde je n’aurais fait ce que je m’apprête à faire si je n’avais pas cru en toi.
Pour la nourriture, les réserves initialement prévues pour quatre personnes pendant douze mois ne seront probablement pas suffisantes. Mais tu pourras alors disposer à ta guise de ma « boîte magique ». Elle est restée avec moi dans le vaisseau. Allan avait ses propres expériences à mener, et celle-là n’avait pas été jugée prioritaire. Concernant l’eau, pas d’inquiétude à avoir, pour peu que tu limites au maximum les bains moussants et surtout que le système d’épuration continue à fonctionner normalement sur une aussi longue période, ce que bien entendu personne n’a jamais eu l’idée saugrenue de vérifier. Pour l’oxygène, même topo que pour la nourriture, ce sera ric-rac. Mais tu pourras encore une fois compter sur ma boîte magique, elle recèle aussi dans ce domaine un petit secret.
Bon , maintenant venons-en au plat de résistance : l’énergie électrique. Si tu as suivi mon récit attentivement, tu n’as pas manqué de noter que les batteries sont en train de se vider inexorablement et ce, même si j’ai coupé la quasi-totalité des instruments de bord. Voilà pourquoi il ne me reste tout au plus qu’une heure pour agir, dont une bonne demi-heure réservée pour ma petite balade spatiale. Je n’ai malheureusement pas d’autre choix. Si je veux remettre en état le dernier panneau solaire, ce qui me semble tout à fait envisageable, je dois effectuer une sortie dans l’espace. La mauvaise nouvelle, c’est que celle-ci se présente sous la forme d’un aller simple. Le sas a été endommagé lors de l’impact avec la météorite et il n’est plus étanche. Je vais donc devoir dépressuriser l’ensemble du vaisseau avant de sortir, et même s’il me venait l’idée saugrenue d’y revenir, c’est un squelette hilare que tu retrouverais à ton réveil. Tu noteras qu’un squelette a toujours l’air hilare. J’avais déjà remarqué ça au collège et ça me faisait beaucoup rire à l’époque. J’ai aussi reprogrammé le stabilisateur de pression à son niveau minimal afin d’économiser l’énergie au maximum. De fait, la pressurisation de Mars Reality prendra environ dix mois avant de retrouver sa valeur normale. Il en faudra autant pour que la température remonte elle aussi très progressivement.
Voilà, Jean. Tu en sais suffisamment désormais pour vivre pleinement tes six prochaines années. Ma contribution au programme Mars Reality s’arrête donc là, à toi d’écrire maintenant une suite à la hauteur. J’aurai juste une dernière pensée pour Allan et John. J’espère qu’ils ont pris la bonne décision, à savoir celle de rester sur Mars et ne pas tenter désespérément de rejoindre le vaisseau. Je serais moins triste d’imaginer ces enfoirés profitant en ce moment même du plus beau spectacle qui soit.
Maintenant , si vous le voulez bien, j’aimerais passer quelques messages personnels. Jusqu’à présent cela m’a semblé tellement simple, tellement naturel, de parler de ces évènements, même dans des circonstances aussi tragiques. Mais comment fait-on pour dire adieu à ceux qu’on aime lorsqu’on sait pertinemment qu’il n’y a qu’une chance infime – pardonne-moi Jean pour ce petit moment de défaitisme – une chance infime pour que ce message leur parvienne… au mieux dans sept ans ? Quelques siècles en arrière, alors que leur navire était en train de sombrer et dans un ultime geste empreint d’un espoir illusoire, les marins jetaient des bouteilles à la mer. Je suis assurément un de ces marins. Certes , un marin des temps modernes à bord d’un vaisseau d’un genre un peu spécial, mais un marin qui sait que, quoi qu’il fasse, quoi qu’il tente, il va se noyer. Oui , je suis un marin qui cherche simplement à dire…
« Kate , Jessica , mes chéries, je vous aime… »
Non , décidemment, je n’y arrive pas. En tout cas pas maintenant et pas comme ça. J’enregistrerai ce dernier message lorsque j’en aurai fini avec ce fichu panneau. Alors , j’aurai tout mon temps… oui, c’est ça, tout mon temps. Kate , il y a eu bien trop de malentendus entre nous avant mon départ. Je ne peux me résoudre à tirer ma révérence en laissant planer le moindre doute sur notre amour.
Jean , j’ai bien essayé de t’épargner au maximum jusqu’à présent, mais je me rends compte qu’à l’approche du dernier acte, mes épaules n’ont pas la carrure suffisante pour porter à elles seules le poids énorme de ce fiasco. Il me revient en mémoire cette phrase si souvent prononcée, dans toutes les langues et dans toutes les religions « … à l’heure du jugement dernier ! ». Une menace à peine voilée qui aujourd’hui prend tout son sens pour moi. Peu importe qui sera le juge, Dieu ou les hommes, il y aura bien un jugement, j’en ai l’intime conviction. Et l’acquittement, dans le cas présent, n’est pas envisageable. Tout juste pourrais-je espérer un allègement de peine ? Après tout, moi aussi j’ai bien droit à des circonstances atténuantes.
Nous n’en avons jamais reparlé par la suite, Jean , mais dans la chambre d’appel, juste avant d’enfiler nos scaphandres et alors que nous nous étreignions une dernière fois, nous avions remarqué que tu présentais les signes d’un léger rhume naissant. Mais lequel d’entre nous aurait pu envisager une seule seconde de te dénoncer et ainsi d’anéantir ton rêve ? C’était tout simplement impossible. Toi seul aurais pu, à ce moment-là, décider de renoncer. Mais tu ne l’as pas fait Jean … tu ne l’as pas fait ! Après tout, on nous avait tellement vanté les mérites extraordinaires du cocon, capable de soigner n’importe quelle infection connue pendant la durée du voyage.
Et puis, il y a eu ce moment imprévisible où John a disjoncté. Ton réveil annulé à cause d’une procédure contestée, des mois à tout accepter sans broncher, les informations distillées au compte goutte… comme si lui, le Commandant de Mars Reality , n’avait pas le droit de tout savoir, de tout connaître sur ce qui nous attendait. Une crise d’autorité au mauvais endroit et au mauvais moment. Un coup de menton qui allait me priver de l’instant unique d’une vie. Pourquoi le sort était-il allé à l’encontre d’un scénario réfléchi et écrit bien longtemps à l’avance ? Mais cela sonne comme une évidence. Christophe Colomb avait dû lui aussi remettre de l’ordre sur la Santa - Maria avant d’aborder les côtes du Nouveau Monde …
Et pour finir, Allan qui ne bronche pas. Un retournement de situation inespéré en sa faveur. Le sort qui me fut hostile, avait soudain pris pour lui le parfum enivrant de la destiné. Il n’avait rien demandé, rien quémandé et le hasard, la main de Dieu diront certains, venait de le désigner pour être le premier homme à marcher sur Mars. L’idée de cette notoriété à venir, offerte sur un plateau, lui a certainement retourné la tête. Une telle gloire n’est pas à l’échelle d’un homme, elle dépasse le simple entendement. Allan était le plus jeune de l’équipage et c’était son premier voyage dans l’espace. Il aurait pu protester. Non, il aurait dû protester ! Finalement, il n’a rien dit, pas même un mot de compassion à mon égard, comme s’il se sentait honteux d’avoir eu plus de chance que moi. Mais après tout, est-ce que le joueur de Poker se sent honteux lorsqu’il abat un carré d’As ?
Mais mon réquisitoire serait bien incomplet sans appeler à la barre Jonathan Gresham, notre cher directeur des programmes. Lui et son obsession maladive du secret :
« Messieurs , le programme est trop avancé. C’est décidé, cette fois-ci, on va jusqu’au bout… et puis, le Président est derrière nous. »
Pas une seconde nous n’avons cru à vos sornettes. Mais avec nous, vous jouiez sur du velours. Nous étions des aventuriers passionnés, prêts à tout, et surtout prêts à gober n’importe quelle histoire pour peu que l’on nous donne les moyens d’aller au bout de nos rêves. Et ce, même si nous avions pleinement conscience que le risque d’un voyage sans retour était bien réel. Ce rêve-là était unique, nous le savions pertinemment et c’est pour cela que nous avions tous signé. Signé les yeux fermés, pour une gloire éternelle… ou pour un anonymat posthume. Car c’est bien en ces termes qu’était rédigé notre contrat.
Et j’imagine déjà notre cher Directeur s’exprimant devant la commission d’enquête parlementaire, la main gauche posée bien à plat sur le cœur et la droite effleurant un exemplaire de la sacro-sainte bible…
« Messieurs les Sénateurs , ces rumeurs sont totalement infondées ! Allan Berwick , John Ellison , Jean Martinier et Mickael Norman n’ont jamais travaillé pour le compte de la NASA , jamais ! Je le jure sur mon honneur… »
J’essaye juste d’imaginer la tête des futurs explorateurs lorsque dans une centaine d’années, au gré d’une petite balade martienne entre amis à bord d’un 4x4 rutilant, ils tomberont nez à nez avec deux squelettes revêtus d’un scaphandre et tenant chacun dans la main un petit drapeau américain, tous les deux paisiblement appuyés contre les pieds d’un module archaïque sur lequel sera inscrit en lettres rouges sang : Mars Reality.
Un point que j’aurais cependant aimé éclaircir avant de… enfin, c’est le pourquoi des deux mois qui ont précédé le vol. Deux mois passés à l’isolement complet, sans contact avec l’extérieur et bien évidemment sans contact avec nos familles. Nos proches devaient être maintenus dans l’ignorance absolue de la mission et nous avions accepté la mort dans l’âme cette contrainte. Mais pour quelle raison nous infliger soixante jours d’éloignement supplémentaires en plus des trois-cent-soixante-quinze autres que devait durer la mission ? L’idée d’une soi-disant période transitoire de mise en condition ne nous a jamais réellement convaincus. Là aussi, ce fut une cause de stress supplémentaire et probablement inutile.
Voilà, mon sac est vide désormais et je me sens incroyablement mieux. Fin prêt pour enfiler une dernière fois mon cher scaphandre. Eh oui, Mesdames, Messieurs, j’ai omis de le préciser en préambule, mais le dernier acte va se jouer en costume de scène. Certes, il s’agit du dernier acte d’une tragédie grecque, mais l’avantage dans ce genre littéraire, c’est qu’à la fin de l’histoire, ce sont toujours les spectateurs qui pleurent… pas les héros.
Mon nom est Mickael Norman, je suis… enfin, j’étais astronaute à bord de Mars Reality.
« Si un évènement néfaste a ne serait-ce qu’une chance infime de se produire, alors soyons en sûr, un jour il se produira. »
À cent millions de kilomètres de la Terre, dans le noir et le froid infinis de l’espace, l’implacable loi de Murphy venait de faire trois nouvelles victimes.
Chapitre 2 L’ INCONCEVABLE
« Mary, à quelle heure déjà ont-ils prévu d’arriver ?
– Bon sang, Harry ! Pour la troisième et dernière fois, ma sœur et toute sa troupe devraient être là en milieu d’après-midi.
– Ah oui, c’est vrai, excuse-moi ! Bien, je vais finir de préparer les chambres.
– En parlant de préparation à finir… tu en es où de ton histoire ? Tu sais que les garçons t’attendent au tournant. Il faut dire que l’année dernière tu avais mis la barre très haut avec ton récit sur le tueur psychopathe aveugle. Ça va être dur de faire mieux, non ? »
Cela faisait dix ans maintenant que chaque été, Karren, la sœur ainée de Mary, et ses trois garçons dont des jumeaux, venaient passer deux semaines chez nous. La piscine y était probablement pour beaucoup, eux qui habitaient toute l’année dans une tour en plein centre-ville de Dallas. Karren vivait séparée depuis plusieurs années. Elle et son mari avaient opté d’un commun accord pour cette solution bancale, reportant sans cesse l’officialisation de leur divorce.
« Tu comprends, les enfants sont encore jeunes… »
Tout ça énoncé avec un air condescendant qui semblait dire :
« Mais c’est vrai, vous, vous ne pouvez pas comprendre. »
Comme si le fait de ne pas avoir d’enfant… de ne pas avoir pu en avoir plus exactement, nous ôtait à jamais le droit d’émettre un avis sur la façon dont nos amis élevaient leur progéniture ou sur leurs implacables certitudes de ce qui était véritablement bon pour eux. C’est par ailleurs ce vide douloureux qui nous avait incités à inviter chaque année Karren, personnage au demeurant insupportable. Mais, pendant ces quelques jours, nous avions l’agréable sensation d’avoir trois fils autour de nous, ici, dans notre propre maison. Depuis cinq ans maintenant, nous nous débrouillions toujours avec Mary pour faire coïncider nos congés avec sa venue. Outre les innombrables parties de foot et de baseball, je m’étais découvert durant ces étés passés avec les garçons, un talent tout à fait inattendu : celui de raconter des histoires.
Tout naturellement, je m’étais porté volontaire dès leur plus jeune âge pour « la petite histoire avant de dormir ». Séance qui a le don d’exaspérer au fil du temps tous les parents du monde, mais qui pour moi restait toujours un moment magique. Bien entendu, la première fois j’avais eu droit à Blanche Neige. Mais alors que ce conte s’expédie généralement en trois séances, ma Blanche Neige à moi avait tenu dix soirées et elle avait vécu des aventures dignes de Mata Hari. Tant et si bien qu’aujourd’hui encore, du haut de ses seize ans pour John et de leurs quatorze ans pour les jumeaux Teddy et Allan, ils continuaient à me réclamer « la petite histoire avant de dormir ». Bon, nous étions désormais bien loin des princesses et autres châteaux forts et cela faisait longtemps que j’avais laissé de côté les histoires de pirates. Ma dernière prestation avait effectivement été jugée grandiose, bien qu’un peu trop sanguinolente au goût de Karren. Mais autant dire que je n’avais jamais fait grand cas de ses remarques, seuls les applaudissements de mes fidèles spectateurs m’importaient.
Ainsi donc, Mary s’inquiétait pour ma future performance ? Normal, c’était la première fois qu’elle ne me voyait pas noircir mon célèbre cahier à histoires durant les jours qui précédaient leur arrivée. Cahier que personne n’avait jamais eu le droit de consulter, pas même elle. Rassure-toi Mary, l’histoire de cette année 2015 sera à la hauteur, et probablement même au-delà. Et pas besoin de la coucher sur du papier, elle était gravée au fer rouge dans ma mémoire… depuis tant d’années déjà.
Pendant le repas et toujours fidèles à leur habitude, les garçons avaient tenté de cuisiner Mary pour lui arracher quelques indices. Mais comme à chaque fois, ils étaient ressortis de table bredouilles. En fait, ils mettaient la pression sur Mary uniquement par jeu, car ils savaient pertinemment qu’elle n’avait strictement aucune idée de ce qui se tramait dans mon cerveau de conteur. Dans ce genre d’exercice, l’effet de surprise est l’une des clés essentielles du succès. Ce premier repas pris en commun était généralement expédié en moins d’une demi-heure, Mary ayant abandonné depuis longtemps l’idée de faire de la grande cuisine pour l’occasion. C’est alors que tout le monde était bien installé dans le salon que je m’apprêtais à faire mon entrée. Dès lors, toutefois, que j’aurais estimé que le niveau sonore des applaudissements était suffisant. Ce qui, en général, ne prenait pas plus de quelques secondes. L’histoire pouvait alors commencer…
… Nous étions à la veille de l’an 2000, en septembre 99 pour être plus précis. Je travaillais alors depuis cinq ans au Service Écoute et Surveillance de la NASA , à Houston . Un travail certes en correspondance avec mon diplôme d’ingénieur en électronique, mais qui me laissait pour tout dire un arrière-goût d’insatisfaction. Pour le commun des mortels, et j’en faisais partie à l’époque, le nom de la NASA était synonyme d’aventures, de défis extraordinaires et de héros flottant dans l’espace en scaphandres étincelants. Le Service Écoute et Surveillance était loin, mais alors très loin de cette image d’Épinal . Cependant , comme nous le répétait inlassablement le grand patron, Jonathan Gresham , le job devait être fait…
« Harry , vous venez d’intégrer une grande maison, une vieille maison couverte de gloire et qui a besoin de vous, besoin de votre talent dans un service stratégique, au sein d’une équipe soudée et motivée. Bienvenue parmi nous et bonne chance ! »
Cinq ans plus tard, j’en étais toujours à chercher désespérément le côté stratégique de mon travail. Huit heures par jour, cinq jours par semaine, vingt jours par mois et deux-cent-trente jours par an, je passais le plus clair de mon temps à repérer et à écouter les séquences d’identification d’une cinquantaine de satellites placés sous la surveillance de la NASA . Jamais la désignation d’un service n’avait aussi bien collé à sa fonction. Je faisais bien mon job, trop bien probablement. À aucun moment au cours de ces cinq années, mes supérieurs ne m’avait laissé entendre, ni même laissé espérer, que ma vie professionnelle pourrait un jour évoluer. À cette époque, même vendeur de glaces m’aurait paru plus épanouissant et surtout plus utile. Oui , parce que je ne l’ai pas précisé, mais mon rôle n’était pas de communiquer avec les satellites, pas plus que de jouer avec. Ça , c’était du ressort d’équipes spécialisées, généralement indépendantes de la NASA . Non , notre service – nous étions alors une petite dizaine, six sur Houston et le reste dans notre centre de Honolulu à Hawaï – notre service disais-je, se contentait d’enregistrer les signaux des satellites, d’analyser les données fournies par les stations de poursuite et de lancer périodiquement les programmes automatiques de correction de trajectoire.
J’étais à deux doigts de me laisser tenter par une petite dépression lorsqu’un matin de ce fameux mois de septembre, un signal incompréhensible était apparu sur l’un de mes écrans. C’est la triste réalité, mais dans une telle ambiance routinière, le moindre problème, même s’il était précurseur d’une catastrophe, était perçu comme une véritable bénédiction. Autant dire que je n’allais pas laisser passer pareille aubaine. Cependant, mes premières constatations étaient venues tempérer quelque peu cette joie que je sentais néanmoins monter en moi pour la première fois dans ce bureau. Le signal semblait correspondre à un satellite météo prénommé Geostar IV, appartenant à la NASA. Celui-ci était positionné en géostationnaire au-dessus de l’Atlantique et j’avais vaguement entendu dire que sa mission était de prévoir les ouragans et autres cyclones susceptibles de toucher la côte Est, et donc Cap Canaveral. Il avait était déclaré obsolète six mois auparavant et sa mise sur une orbite cimetière était programmée pour le mois de novembre. Un petit coup de propulseur pour gagner trois cents kilomètres d’altitude et hop ! on n’entendrait plus jamais parler de lui. Finir sur une orbite poubelle, quel triste destin tout de même. Beaucoup moins glorieux et bien moins écologique que celui de ses congénères qui achevaient leur vie en apothéose dans les hautes couches de l’atmosphère. Mais bon, Isaac Newton et sa fameuse loi en avaient décidé autrement pour Geostar IV et on n’allait pas revenir là-dessus.
Pourtant, quelque chose m’intriguait dans ce signal. Il était surchargé de bruits parasites, irréguliers en apparence, qui auraient très bien pu avoir pour origine un dysfonctionnement de l’émetteur. Mais Sherlock Holmes venait de rentrer en piste et je n’allais pas classer l’affaire aussi facilement. Ma journée de travail ne me laissant que peu de temps pour mener sereinement une enquête comme celle-là, je décidais de faire exceptionnellement quelques heures supplémentaires. Le contribuable américain n’en saurait jamais rien car dans ce service aucune heure supplémentaire n’avait jamais été payée, et ce pour une raison implacable, c’est qu’elles étaient totalement inutiles.
Une fois mon rapport journalier transmis, rapport sur lequel bien évidemment ne figurait pas ce petit incident a priori sans conséquence, et après avoir informé le poste de sécurité de ma présence tardive dans les locaux, je me remis au travail. J’étais désormais seul dans la salle de contrôle, la surveillance de nuit étant assurée par Honolulu. J’avais éteint toutes les lumières et seule la lueur bleutée renvoyée par les quatre écrans placés en face de moi m’évitait de me retrouver dans le noir complet. Je trouvais cette ambiance beaucoup plus en adéquation avec ce que je m’apprêtais à faire. À partir de cet instant, la traque pouvait commencer. Après cinq longues années passées dans ce bureau, je n’avais jamais ressenti pareille excitation.
Quelques touches enfoncées sur mon clavier et la fréquence de mon satellite moribond s’afficha à l’écran. Il ne me fallut que quelques secondes pour isoler le signal parasite en gommant la séquence normale et là, un frisson parcourut tout mon corps. Non seulement le signal n’avait rien d’erratique, mais en plus j’avais la nette impression qu’il avait légèrement augmenté d’intensité par rapport à ce matin. Je lançais immédiatement l’enregistrement. À quelques exceptions près, la séquence était régulière. De temps à autre, le signal s’interrompait sur une courte période de cinq minutes, et puis tout redevenait normal. J’avais juste noté que ces silences étaient espacés d’environ une heure plus ou moins dix minutes, sans que pour autant j’en comprenne la signification exacte.
Et puis subitement, aux alentours de minuit, le signal s’était mis à diminuer d’intensité avant de finir par disparaître totalement. Par acquit de conscience, j’avais laissé courir l’enregistrement pendant une bonne demi-heure, mais il n’était jamais réapparu. Quelqu’un, ou peut-être un automate, avait éteint l’émetteur. À moins que… Sans plus attendre, je décrochais le téléphone et composais un numéro à Hawaï. Avec le décalage horaire, Karlson devait encore être à son poste et il allait probablement pouvoir m’aider à résoudre cette énigme.
« Salut Karlson, c’est Harry, pas encore à la plage en compagnie de tes Vahinés ?
– Harry , quelle bonne surprise ! Tu t’ennuies toujours autant à Houston pour appeler ton vieux pote ? Mais dis-moi, je rêve où il est minuit passé chez toi ? Tu m’appelles d’où, d’une boîte à strip-teases ? Tiens , en parlant de ça, comment va Mary , toujours aussi belle ? Et Paul , et les autres…
– Karls, si tu pouvais me laisser en placer une ! Mary va bien et elle t’embrasse. Je suis encore au bureau et pour être franc, assez pressé de la rejoindre. Mais avant, j’aurais besoin que tu me rendes un petit service. Pourrais-tu me dire si tu reçois quelque chose sur la fréquence 15,66 GHz ?
– Harry , ne me dis pas que tu as égaré un de tes petits protégés ? Tu sais que si t’en perds un, il va falloir le rembourser, hein ! Ha , ha, ha ! C’est la règle à la NASA et…
– Karls, bon sang !
– O.K., O.K. ! Laisse -moi une petite seconde pour régler tout ça… hum, c’est bon ! Oui , je reçois bien un signal, tu veux l’écouter ?
– Oui, s’il te plaît ! Vas-y… envoie ! »
Karlson approcha le combiné du téléphone du haut-parleur de son ordinateur. Aucun doute, c’était bien lui, exactement la même séquence. Je commençais à l’avoir en tête telle une rengaine qu’on traîne toute la journée juste parce qu’on l’a écouté le matin en garant sa voiture. Évidemment, le signal n’était plus pollué par les émissions de Geostar IV qui se trouvait en ce moment même à l’opposé d’Hawaï
« Karls, tu m’en enregistres quelques heures et tu me les transfères, s’il te plaît ? J’analyserai tout ça demain à tête reposée.
– No problemo, mon ami ! Si tu veux, je peux même te faire un paquet cadeau avec un très joli ruban et… »
J’avais raccroché. Enfin je tenais quelque chose et ce quelque chose avait le goût salé de l’aventure. J’étais quasiment certain de pouvoir relier l’inconnu à la NASA . J’avais reconnu le mode de séquençage utilisé par l’Agence . Mais pourquoi un autre satellite émettrait-il sur la même fréquence que Geostar IV ? C’était a priori impossible… Impossible ? Pas si sûr ! Il existait bien une hypothèse plausible, mais j’osais à peine l’envisager… ce serait trop énorme.
Mary dormait déjà depuis longtemps lorsque je me suis allongé à ses côtés. Jusqu’à présent, je n’avais jamais eu de problème de sommeil, mais ce jour-là, je m’apprêtais à passer ma première nuit blanche. La toute première d’une longue série…
« Et maintenant, jeunes gens, il est temps d’aller se coucher, le marchand de sable va passer ! »
Des rires, quelques applaudissements, deux ou trois protestations d’usage, mais le voyage avait été long et épuisant et tout le monde est monté se coucher. La première partie de mon récit avait tenu le public en haleine, comme d’habitude. Mais ils étaient bien loin d’imaginer la suite…
« Person, vous vous rendez compte de ce que vous venez de dire ? Nous sommes dans les locaux de la NASA, bon sang, pas dans un roman de science-fiction ! »
Paul Graber, le numéro deux de l’Agence, faisait les cent pas dans son bureau situé au dernier étage du building. Depuis une demi-heure déjà, je lui exposais les conclusions de ma petite enquête concernant le fameux signal parasite. Il m’avait fallu quatre heures supplémentaires non payées pour percer le mystère de l’objet inconnu et trois de plus pour mettre en évidence l’anomalie qui m’avait amené à émettre cette incroyable hypothèse. Et c’est précisément l’énoncé de cette hypothèse qui venait de mettre Paul Graber dans tous ses états.
« Je sais, ça paraît dingue à première vue, mais j’ai toutes les données : les enregistrements, les recoupements… Vous voulez les voir ?
– Non , non ! J’en ai assez entendu pour savoir que vous avez mis le doigt sur une sacrée merde, Person . Il va falloir assumer maintenant, mon garçon. Bon , suivez-moi, on file voir Gresham ! »
Jonathan Gresham, le grand patron de la NASA. Je ne l’avais rencontré physiquement que deux fois en cinq ans. On le surnommait le Sphinx parce que son visage n’exprimait jamais aucun sentiment. Celui-ci semblait figé, comme gravé dans le marbre. Cette impression était renforcée par la présence d’une barbe fournie qui lui recouvrait la moitié du visage. Ceux qui l’avaient côtoyé dans les années 80 parlaient de lui comme d’un homme passionné à l’extrême, jovial et d’un manager proche de ses équipes. Les rumeurs faisaient état d’un événement survenu en 1993 qui l’aurait changé du jour au lendemain. Mais cette année-là, aucun problème significatif, aucune catastrophe n’était venue assombrir le ciel au-dessus de l’Agence. Sept lancements de navettes réussis et l’immense mécano de la station spatiale internationale qui continuait de s’agrandir. Certes, on avait bien perdu une ou deux sondes, mais qui s’en souvenait encore ? Dans tous les cas, rien qui puisse justifier un tel changement de comportement. On en restait donc à des supputations sur de possibles problèmes d’ordre personnel. Cela n’engageait en rien concernant un homme dont on ignorait tout de la vie privée. Pour ma part, je ne l’avais pas connu avant et rien qu’à l’idée d’un entretien à trois dans son bureau, mes jambes commençaient à fléchir au fur et à mesure que nous progressions dans le couloir.
Paul Graber poussa la porte sans frapper et sans que la secrétaire ne s’en offusque le moins du monde. Ces deux-là se connaissaient depuis trop longtemps pour s’embarrasser de formalités.
« Jonathan ! On est dans la merde… et pas qu’un peu !
– Je te rappelle ! »
Jonathan Gresham était au téléphone et il ne laissa pas le temps à son interlocuteur de répondre qu’il avait déjà raccroché. L’entrée fracassante de son bras droit l’avait instantanément alerté. Paul Graber était réputé pour être un animal à sang froid et il l’avait rarement vu dans cet état.
« Paul ! Tu sais que tu es toujours le bienvenu dans ce bureau, mais pense à mon cœur, nous ne sommes plus tout jeunes. C’est le genre d’entrée qui incite à la crise cardiaque. Bon, assieds-toi tranquillement et raconte-moi ce qui t’amène. Qui c’est celui-là ? »
Gresham venait tout juste de prendre conscience qu’un inconnu, à la démarche mal assurée, venait de pénétrer dans la pièce à la suite de son bras droit.
« Harry Person, il travaille au Service Écoute et Surveillance. Il est chez nous depuis cinq ans et ce qu’il va te dire ne va pas te plaire du tout, mais alors pas du tout. Allez-y, Person, balancez votre histoire ! Et puis ne restez pas debout comme un con… prenez un fauteuil ! »
Dire que j’avais la gorge sèche serait un euphémisme. Je ne sentais plus ma gorge du tout. Incontestablement, il savait y faire Graber, pour mettre les gens en confiance. Je serais venu annoncer à Gresham qu’il était viré, je ne me serais pas senti plus mal à l’aise. Comme il ne fallait pas espérer qu’il me propose un verre d’eau, je n’avais plus qu’à me lancer.
« Monsieur le Directeur, voilà. En fait, je travaille… je travaillais sur des enregistrements… plutôt non, sur la surveillance de satellites… à la réception de signaux émis par les satellites… en fait, j’en suis personnellement une cinquantaine tous les jours et en général ça se passe sans problème, et puis…
– Stop ! On arrête tout ! On ne va pas y arriver comme ça. O.K. fiston, on décompresse ! Nous sommes entre nous et personne ici n’a l’intention de vous bouffer. Martha !… un verre d’eau je vous prie, pour notre jeune ami. Bien, Person, on va reprendre tout depuis le début, et sans s’embarrasser de périphrases, d’accord ? Vous allez droit à l’essentiel. »
Ouf, la syncope n’était plus très loin et heureusement Gresham s’en était aperçu à temps. Je n’attendais aucun secours de la part de Graber car depuis le début, je sentais qu’il m’en voulait sérieusement de lui avoir gâché sa journée.
« Je vous prie de m’excuser, Monsieur. Deux nuits blanches à cause de cette affaire. Je dois être encore un peu dans les vapes. Ah, merci pour le verre d’eau, Madame !… Donc, si vous le permettez, je vais reprendre. »
Et j’entrepris ainsi de lui faire le récit de ces dernières 48 heures. Deux jours auparavant, en contrôlant les séquences émises par les satellites, j’avais détecté une anomalie sur l’une d’entre elles. Elle correspondait au satellite météo Geostar IV appartenant à la NASA . Ce satellite devait être expédié sur une orbite cimetière prochainement et je n’aurais pas dû m’en inquiéter plus que ça, si ce n’est que la perturbation de la fréquence semblait bien étrange pour un simple problème d’émetteur. En filtrant le bruit parasite, j’étais parvenu à isoler l’intrus et à mettre en évidence ce que je pressentais depuis le début : une séquence d’identification tout à fait régulière et conforme à la codification habituelle de l’Agence . Cette séquence avait subitement disparu vers minuit, mais Hawaï avait confirmé qu’ils recevaient toujours un signal sur la fréquence.
« Il ne me restait alors que deux choses à faire : localiser la cible et l’identifier à partir des listings d’archives, puisque aucun des satellites suivis actuellement par le service ne correspondait. Et c’est alors…
– … et c’est alors notre petit génie ici présent a localisé le signal comme provenant d’un point quasiment fixe dans l’espace, Jonathan . Et tu sais parfaitement ce que cela signifie, n’est-ce pas ? Aucun satellite ne pourrait réussir un tel tour de force. Harry a fini par identifié l’intrus et je te demande de rester bien assis parce ça va te faire un choc : il s’agit… de Mars Observer , perdu corps et biens officiellement le 21 août 1993. Tiens , sers-nous un Whisky s’il te plaît. Je sens qu’on va en avoir besoin. Notre fantôme revient nous hanter, Jonathan … à 1,2 kilomètre par seconde, très exactement. »
Non, Gresham n’était pas le Sphinx impassible que l’on connaissait tous. Aussi incroyable que cela puisse paraître, son visage avait encore la capacité de se durcir, de s’assombrir. Alors qu’il s’était levé lentement pour servir trois Whisky depuis le petit bar aménagé dans un angle de son bureau, je crus déceler un léger tremblement de sa main droite. Qu’est-ce qui pouvait le mettre dans un état pareil ? La référence à cette année 1993, où un évènement l’avait durablement affecté… ou bien le souvenir de la perte de cette fameuse sonde, Mars Observer ? Certes, celle-ci avait coûté la bagatelle de huit cents millions de dollars à la NASA, mais à l’échelle du budget de l’Agence…
« Paul, tu es absolument sûr de ce que tu m’annonces ? Il n’y a pas d’erreur possible ?… Qui est au courant ?
– Je donnerais ma maison pour que ce ne soit pas le cas. Mais non, la séquence est identique. Désolé Jonathan, mais il n’y a pas d’erreur possible. Pour l’instant, les seules personnes au courant sont dans cette pièce. Karlson Milles s’est contenté de transmettre l’enregistrement réalisé à Hawaï. Je le connais bien, plages, voitures et belles nanas, pas le style de notre ami ici présent à passer des nuits blanches à traquer des fantômes. »
Décidemment, la pilule avait beaucoup de mal à passer côté Graber. Mais enfin quoi, je n’avais fait que mon boulot après tout… ou presque.
« Bien, un bon point pour vous, Person ! Dans la maison, on n’aime pas trop les bavardages inutiles. Je suppose que pour couronner le tout, vous allez m’annoncer que Mars Observer se dirige droit sur nous ?
– La trajectoire et la vitesse nous amènent à penser qu’effectivement, la sonde devrait tangenter très prochainement les hautes couches de l’atmosphère.
– Paul , y a-t-il une quelconque chance pour que cette rencontre soit purement fortuite ? Une conséquence inattendue de la perte de la… sonde et de ses errements dans l’espace, en quelque sorte.
– Oublie ça, Jonathan ! La probabilité serait de l’ordre de un sur un milliard. La sonde revient uniquement parce qu’on l’a programmée pour ça et que…
– Oui, c’est ça ! L’ordinateur de bord a analysé la perte de puissance survenue en 1993 et a reprogrammé automatiquement une nouvelle trajectoire et…
– Person, à partir de maintenant… la ferme ! Ce qui va se passer dorénavant vous échappe complètement, alors s’il vous plaît, bouclez-la. »
Je suis resté bouche bée une bonne dizaine de secondes, le temps pour moi d’accuser le coup et de reprendre mes esprits. Cette fois-ci, Gresham ne semblait pas disposé à me venir en aide. Aussi, je pris la décision de m’enfoncé profondément dans mon fauteuil en attendant la suite. Quelque chose m’échappait. On tenait là une occasion inespérée de récupérer une sonde six ans après qu’elle ait été déclarée perdue, et le seul que la perspective semblait réjouir, c’était moi.
« Jonathan, malheureusement ce n’est pas tout. Notre jeune Einstein ici présent a décelé des anomalies dans l’émission de la séquence d’identification et voilà le résultat de son analyse. J’avoue que sa théorie me laisse perplexe, mais je n’ai malheureusement pas d’autre hypothèse à te proposer. »
Graber s’est alors levé, puis il s’est approché de Gresham sans se presser pour lui parler directement à l’oreille. Cette messe basse ne dura que quelques minutes. Des minutes durant lesquelles le teint du patron de la NASA passa de pâle… à livide.
« Non , dis-moi que c’est un rêve, Paul ! Ou plutôt un cauchemar. Tu as réellement conscience de ce que tu viens de m’annoncer ? »
Le visage fermé de son ami suffit à le convaincre qu’ils étaient bien dans la réalité et que celle-ci était en train de les rattraper à grand pas. Mais pour quelle raison, bon sang ?
« Bon, premier point à régler immédiatement. Paul, tu as quelqu’un d’autre à qui confier le suivi de la… sonde ? Enfin je veux dire, quelqu’un d’affranchi ?
– Non, Jonathan, je n’ai personne d’autre sous la main malheureusement. Je te rappelle qu’ils n’étaient que deux à l’époque, et comme tu le sais, Ted Harrison a pris sa retraite il y a deux ans maintenant. Quant à Jack Tiller, il a démissionné le jour où il a deviné ce que l’on s’apprêtait à faire. Assurèrent une erreur de casting lors de la délivrance de son habilitation.
– Oui, justement ! Et j’aimerais autant que cela ne se reproduise plus. Passe donc un coup de fil à Bill Ice pour recueillir son avis sur le sujet. Nous t’attendons. »
Bill Ice était le responsable de la sureté ici, à Houston , depuis près de vingt ans. Jamais un homme n’avait porté un nom aussi prédestiné. L’entretien que j’avais passé avec lui lors de mon recrutement, il y a maintenant cinq ans, avait été la pire épreuve de ma vie. Le passage devant le jury d’examen pour l’obtention de mon diplôme universitaire, trois mois auparavant, avait été une promenade de santé en comparaison. Cet homme-là m’avait poussé dans mes derniers retranchements. Il était allé gratter au plus profond de mon âme et encore j’avais le sentiment qu’il se retenait. Après tout, on ne parlait que d’une simple habilitation de niveau quatre, le niveau cinq étant probablement réservé au personnel d’entretien.
Graber sortit quelques instants pour téléphoner. L’ambiance dans la pièce était glaciale et j’avais décidé de suivre à la lettre son dernier conseil… la fermer ! Gresham semblait perdu dans ses pensées et il secouait la tête de temps à autre comme pour chasser un mauvais souvenir. Je faisais des efforts pour ne pas avoir à croiser son regard et je reportais toute mon attention sur la trentaine de photos encadrées, accrochées au mur. Elles représentaient chacune un équipage posant devant un pas de tir juste avant leur embarquement. Qu’est-ce qu’on pouvait bien ressentir à un moment pareil ?
Paul Graber revint au bout de deux minutes. Deux petites minutes qui m’avaient paru durer une éternité.
« Bon, Bill retourne à son bureau et il nous rappelle immédiatement. Il a bien compris le problème, je n’ai pas eu besoin de lui faire un dessin. Comme tu le sais, il est autant concerné que nous par cette affaire.
– Parfait ! Un autre Whisky ? Je pense que ça ne sera pas de trop pour la suite de notre discussion… Harry, vous nous accompagnez ? »
C’était la première fois que Gresham m’appelait par mon prénom. Quelque chose me disait que l’intervention de Ice me concernait personnellement et ce n’était pas fait pour me rassurer.
« Oui, s’il vous plaît, Monsieur. Un remontant ne sera pas de refus. Tout ce qui vient d’être dit dans cette pièce… c’est étrange, non ? J’avoue avoir un peu de mal à m’y retrouver.
– Rien d’anormal à ça, Harry. Mais tout va s’éclaircir pour vous dans quelques instants… ou pas ! Un glaçon ? »
Le téléphone sur le bureau se mit à sonner. Gresham appuya aussitôt sur le bouton de l’interphone.
« Oui, Martha ?
– Vous avez Monsieur Ice , sur la deux ! »
Gresham décrocha le combiné et écouta attentivement Ice lui faire son rapport. Il ne prononça aucun mot, juste quelques hochements de tête pour ponctuer les propos de son Directeur de la Sécurité.
« J’ai bien compris ! Je te remercie Bill. Il sera à toi à la minute où il sortira de ce bureau. Je te tiens informé de la suite des évènements. »
Gresham raccrocha, puis regarda fixement le combiné pendant quelques secondes avant de reprendre la parole. Je n’en pouvais plus de cette attente.
« Harry Person, félicitations ! Vous venez de passer du niveau 4 d’habilitation au niveau 2 L, L comme limité exclusivement à l’affaire qui nous concerne. De mémoire de la NASA, ce n’est jamais arrivé avec un jeunot de trente ans. Mais Ice considère que l’on peut prendre le risque de vous faire confiance, du moins après le petit entretien amical qu’il aura avec vous dès que vous aurez quitté cette pièce. »
Le terme amical me fit instantanément froid dans le dos.
« Dans tous les cas, nous n’avons pas le choix et ce sera votre punition pour avoir mené cette petite enquête seul dans votre coin sans en référer immédiatement à Paul . Vous voilà dans le grand bain maintenant mon garçon et je me dois de vous prévenir : ici nous ne sommes pas à Hawaï , l’eau s’annonce particulièrement glaciale ! »
Jonathan Gresham lança un regard appuyé à Paul Graber qui finit par hocher la tête favorablement. Je le sentais quelque peu désabusé notre Directeur Adjoint. L’idée que je puisse être mêlé à tout ça ne semblait pas particulièrement l’enchanter, mais en bon soldat, il acceptait la décision du commandant en chef. Bien évidemment, de mon côté, j’attendais la suite avec impatience et les dernières nuits blanches étaient définitivement oubliées. J’étais loin de me douter que je n’allais pas tarder à regretter amèrement cet élan d’enthousiasme.
« Paul, tu crois aux mauvais pressentiments ?
– Ça dépend des moments, Jonathan. Une raison particulière de devenir croyant ?
– Tu sais avec qui j’étais au téléphone au moment de ton arrivée fracassante ?
– Pas la moindre idée.
– Sam Carter, le patron des missions interplanétaires. Il semblerait que nous ayons perdu définitivement notre dernière sonde, Mars Climate Orbiter. Elle se serait positionnée sur une orbite beaucoup trop basse, ce qui aurait entraîné sa désintégration. Une erreur de programmation, apparemment. Mais ce n’est pas tout, Paul. Tu te rappelles quel jour nous sommes ? Aujourd’hui, nous sommes le 25 septembre 1999 ! Oui, c’est ça… pile le jour anniversaire du lancement de Mars Rea… Observer. »
Jonathan Gresham se retourna lentement vers la fenêtre. D’un geste mécanique il entrebâilla les persiennes avec ses doigts avant de contempler au loin les eaux sombres du lac Clear . De son côté, Paul Graber fixait d’un air désabusé le verre de whisky qu’il tenait du bout des doigts, telle une voyante cherchant à prédire l’avenir à travers sa boule de cristal. Mais l’avenir s’annonçait bien sombre…
« Effectivement, Jonathan, on est en droit de se poser la question. »
« Et ce sera tout pour ce soir, les amis ! Un petit tarot… ou bien au lit direct pour les plus fatigués ?
– Oh, non ! Tu ne vas pas nous laisser comme ça, oncle Harry ! Pourquoi tu as regretté… ?
– Stop ! Vous connaissez la règle du jeu dans cette maison : quand c’est fini, c’est fini ! »
Lorsque nous nous sommes couchés ce soir-là, Mary m’a regardé bizarrement. Un étrange pressentiment avait commencé à s’immiscer dans son esprit. Un vécu, pas si lointain que ça, était en train de remonter sournoisement à la surface. Et encore, ce n’était là que le début…
Chapitre 3 L E CHAOS APPARENT
« Eh bien, Messieurs, je pense qu’il est grand temps de passer aux choses sérieuses ! La NASA n’étant pas en mesure de traiter seule une affaire comme celle-là, je ne vois pas d’autre solution que de passer un coup de fil. Un coup de fil que je n’aurais jamais imaginé avoir un jour à donner… et ce, même dans mes pires cauchemars. Je sais que cela n’est pas très fair-play, mais je vais vous demander de rester dans cette pièce pendant l’entretien. Il est souhaitable que cette conversation ait des témoins… au cas où ! Et puis, cela sera très instructif pour vous, Harry. Non seulement vous allez savoir ce qui nous tourmente, Paul et moi-même, depuis près d’une demi-heure maintenant – et pour être totalement honnête, depuis plus de six ans en réalité – mais surtout vous allez prendre la vraie mesure du guêpier dans lequel vous venez de vous fourrer, avec un peu trop d’enthousiasme à notre goût.
– Jonathan , tu es sûr que c’est vraiment raisonnable ? S’il apprend que tu l’as piégé, sa réaction risque d’être terrible. Surtout avec un témoin du niveau d’Harry … sans vouloir offenser personne.
– Ne t’inquiète pas, Paul ! S’il y a un piège, il n’est pas là où tu l’imagines, fait moi confiance. »
Jonathan Gresham décrocha son téléphone et appuya sur l’interphone :
« Martha, soyez gentille, vous pouvez essayer de joindre l’Amiral Sam Blatchef au Pentagone ?… Merci ! »
Sam Blatchef, le Chef des Opérations Navales, le patron de la Marine des États-Unis ? Il fallait à tout prix que je me pince, et vite. C’était proprement insensé ! Nous étions là pour parler de la récupération d’un tas de ferraille vieux de près de sept ans, pas pour partir en guerre. Je comprenais mieux maintenant la remarque de Graber. Si j’étais surpris en train d’écouter cette conversation, j’étais mort. Et ce n’était pas qu’une simple vue de l’esprit. Entre deux tremblements nerveux, je me fis cette réflexion étrange : comment avait-on pu confier la moitié du potentiel militaire du pays à un homme portant un nom à consonance Russe ? Effectivement, c’était une remarque stupide.
« Monsieur , vous avez l’Amiral sur la deux. »
Gresham nous fit un signe de la main pour nous inciter à garder le silence, puis il appuya sur l’un des boutons de l’interphone pour prendre la communication.
« Amiral Blatchef, heureux de vous entendre ! Jonathan Gresham à l’appareil. Désolé d’accaparer un peu de votre temps, ô combien précieux, mais j’aurais une petite requête à vous exposer.
– Jonathan , quelle surprise ! Des années sans nouvelles. Mais c’est qu’on s’inquiétait en haut lieu. Il paraît que vous ne sortez plus de votre repère que pour quelques rares parties de golf ?
– C’est un peu exagéré Amiral , mais c’est promis, j’enverrai des cartes postales plus souvent. Juste pour mon information personnelle et avant que nous ne commencions, cet entretien sera enregistré ?
– Jonathan , à qui croyez-vous téléphoner ? Au guichetier de la gare centrale ? Vous avez besoin d’un horaire de train, peut-être ? Mais décompressez cher ami, les conversations me concernant ne pourront être déclassifiées que dans cinquante ans. Autant dire que personne ne viendra jamais nous reprocher nos propos graveleux. Alors , qu’est-ce qui vous amène, Jonathan ? Vous ne m’appelez pas uniquement pour me parler de la météo, même si vous en connaissez un rayon sur le sujet. Et on ne dérange pas le Chef d’état-major de la Marine juste pour lui demander un petit service. Que se passe-t-il, vous avez perdu un de vos joujoux et vous avez besoin d’une main-d’œuvre qualifiée pour le retrouver ? »
L’Amiral Blatchef avait l’air d’humeur plutôt joyeuse en cette fin de journée. J’ignorais la raison qui poussait Gresham à faire appel à lui, mais quoi qu’il en soit, c’était assurément une bonne nouvelle. L’Amiral avait en effet la réputation d’être un personnage assez rugueux et cassant, du moins avec les rares journalistes qui osaient encore l’approcher pour l’interviewer. Gresham avait certainement dû se faire la même remarque, car on le sentait plus détendu qu’au moment de décrocher le combiné.
« Vous ne croyez pas si bien dire, Amiral. En fait, nous pensions l’avoir perdu, mais il se trouve que notre joie de l’avoir finalement retrouvé est quelque peu tempérée par le risque encouru, notamment si cet objet tombait, disons, dans de mauvaises mains.
– Hum , vous ne m’aurez pas aussi facilement, Jonathan , avec votre histoire de mauvaises mains. Il va falloir être plus convaincant que ça.
– L’objet qui revient à la maison, en fait il s’agit d’une sonde, porte le nom de Mars Observer, déclarée perdue en août 93. Août 93, Amiral, cela ne vous rappelle rien ? »
Un bref silence s’ensuivit, au cours duquel je réussis à surprendre le clin d’œil que Gresham venait d’adresser à son bras droit.
« Attendez , vous ne seriez pas en train de faire allusion à notre petite aventure commune ? Comment aurais-je pu oublier ! La NASA et le Pentagone partageant en secret la même mission, c’est suffisamment rare pour que l’on s’en souvienne. Désolé que vous ayez perdu votre jouet, Jonathan . Comme vous le savez, le nôtre a parfaitement fonctionné, au-delà de nos espérances d’ailleurs. Mais allez-y, continuez…
– Vous êtes-vous déjà demandé, Amiral , pourquoi l’Agence vous avait proposé un beau jour cette histoire abracadabrante ? Pourquoi elle était prête, à l’époque, à prendre en charge tous les frais et vous laisser ensuite vous amuser avec votre jouet si… particulier ?
– Mais il me semble me souvenir que vous aviez besoin dans tous les cas de ce cargo, comme vous l’appeliez, pour alimenter votre sonde où je ne sais plus trop quoi. Et c’est une de vos têtes pensantes, si ma mémoire ne me fait pas défaut, qui avait eu cette idée. Une idée géniale, je dois l’avouer. Mettre en orbite Owl , le premier et unique satellite espion furtif au monde. Il fallait y penser ! Le FBI avait identifié une taupe russe au sein de votre chère Agence , et plutôt que de la neutraliser immédiatement, nous avions décidé d’un commun accord de l’utiliser pour tester les réactions, et surtout les intentions, de nos nouveaux alliés. Et forcément votre proposition tombait à pic. Il s’agissait d’un jeune programmeur je crois, avec une habilitation ridicule de niveau quatre. Ce fut un jeu d’enfant que de lui distiller les informations au compte goutte. Je suppose qu’il a dû recevoir la médaille de Héros de la Fédération de Russie lorsqu’il a pu accéder aux codes de cryptage des liaisons avec le satellite, codes qu’un de mes capitaines avait bien négligemment laissé traîner lors d’une réunion dans vos locaux. Mais je vous ai coupé dans votre élan, Jonathan , vous aviez une révélation à me faire à ce sujet, non ? »
« Un programmeur, avec une habilitation ridicule de niveau quatre ». C’est étrange, mais cette remarque acerbe me rappelait vaguement quelqu’un. J’avais toujours eu le sentiment confus de ne pas peser bien lourd dans l’organigramme de l’Agence, mais là, grâce à l’Amiral, je venais d’en recevoir la triste confirmation en pleine figure.
« Rien ne presse, Amiral, rien ne presse. Poursuivez, je vous en prie ! Les deux affaires étant intimement liées, je serais curieux de connaître la suite des aventures de Owl.
– Bien , comme vous le savez, notre Owl … en fait votre cargo, a été mis en orbite un petit mois avant votre sonde, Mars quel

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