On vous souhaite tout le bonheur du monde
130 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

On vous souhaite tout le bonheur du monde

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Description

Un désir lancinant, celui d'élever un enfant. Au fond du gouffre, l'espoir renaît par le biais d'une coutume polynésienne ancestrale ou tradition fa'a'amu, aux préceptes bien éloignés de nos moeurs occidentales. Un parcours qui révèle un pan de la culture ma'ohi traditionnelle, une ouverture vers une autre parentalité. Une coutume séculaire qui s'ajuste au fil du métissage avec les Européens.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 02 décembre 2017
Nombre de lectures 0
EAN13 9782336806259
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0042€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Titre

Prisca G UILLEMETTE -A RTUR




On vous souhaite tout le bonheur du monde
Roman
Copyright

























© L’Harmattan, 2017 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.editions-harmattan.fr
EAN Epub : 978-2-336-80625-9
Dédicace

A la famille, Miraculeuse, biologique, de cœur ou d’adoption, A ceux qui rêvent d’une famille.
PROLOGUE
Mon regard a immédiatement plongé dans ses grands yeux noirs. J’étais avide de ce regard-là. Je l’attendais.
J’étais même un peu fébrile à l’idée qu’il m’échappe. J’avais lu quelque part qu’il se passe « quelque chose » à ce moment-là. Un échange, une reconnaissance mutuelle qui fige pour la vie le lien affectif singulier, unissant deux êtres au commencement.
Je m’étais préparée à accueillir une émotion foudroyante, comme à ne rien ressentir du tout, au cas où. Je crois savoir que quand les signaux émotionnels s’emballent, le cerveau sature. Il répond à l’assaut neuropsychique par un vide total de tout sentiment identifiable, conférant à la situation une certaine étrangeté.
Indifférents à mon bug intérieur, les évènements se sont pourtant déroulés comme prévu, s’enchaînant les uns à la suite des autres comme un scénario bien rôdé. J’avais l’impression d’avoir quitté mon corps et de regarder cette femme qui me ressemble, affublée d’une blouse et d’une charlotte à usage unique, vivre un instant crucial de sa vie, comme un baptême vers un nouveau monde. Néanmoins, j’ai pleuré quand il est enfin apparu. J’ai même sangloté, je me souviens. Des soubresauts inattendus ont soulevé ma poitrine comme une toux inopportune et incontrôlable. Puis, de concert des larmes ont sillonné mes joues achevant leur course impromptue en mourant au coin de mes lèvres.
A cet instant, tous les regards sont braqués sur moi. J’ai l’impression que c’est l’attitude que l’on attend de moi.
Ce doit être une joie sans précédent.
Au secours ! Qui pourrait deviner que ce larmoiement soudain et ces sursauts étouffés sont en fait pour mon propre compte… Je pleure sur moi !
Je sanglote, réflexe conditionné face à une apparition tant attendue qui me déchire et m’expose si impudiquement aux autres. Je m’ouvre en deux, me fend de bas en haut, comme la gousse de vanille déversant autour d’elle des milliers de petits grains sombres et parfumés.
Je me répands.
La douleur accumulée à mon insu ces dernières années resurgit inopinément avec brutalité, pour s’écouler aussitôt hors de moi comme une rivière jaillissant à travers un barrage rompu. Sans attendre, les sanglots cessent aussi abruptement qu’ils sont apparus. Ces pleurs fugaces me libèrent d’un poids considérable, en même temps qu’ils me légitiment : je suis devenue maman.
Il m’a rendu ce regard, il me semble, malgré ses paupières toutes gonflées et cette lumière crue qui l’éblouissait. J’ai soupesé son petit corps gluant, rendu violacé par l’immense épreuve qu’il venait de subir et blanchi par endroits par le vernix protecteur. Il était déjà tout en rondeurs et ses petits poings étaient résolument fermés.
Je l’ai serré prudemment contre mon cœur pour qu’il s’imprègne de mon odeur. J’ai respiré la sienne, étrangère. J’ai détaillé ce petit visage qui allait devenir si familier, presque étonnée de le trouver si charmant. J’ai un instant cherché la ressemblance, puis j’ai remis cela à plus tard. Je l’ai posé sur la poitrine maternelle avec reconnaissance et mes bras l’ont entourée. Nous ne faisions qu’un à cette seconde.
La sage-femme m’a tendu les ciseaux pour couper le cordon ombilical et je me suis exécutée avec cérémonie, bien consciente de l’allégorie du geste.
J’avais planifié d’être indulgente envers moi même. Patiente. Prudente même.
Haere maru, haere papu 1 , comme on dit ici.
Pour ne pas me reprocher de ne pas l’aimer tout de suite, je m’étais répété à l’envi que l’amour maternel viendrait en temps voulu. Un déclic dans une paire de jours ou quelques semaines, peut-être. Ainsi, je n’ai pas tout de suite reconnu et identifié le curieux sentiment de fierté, qui a aussitôt gonflé mon cœur, cette manie de me rengorger chaque fois qu’un tiers s’extasiait sur la beauté de mon fils. J’ai laissé la douce euphorie qui accompagne le changement m’envahir. Dès la salle de naissance, son regard a semblé me dire :
— Ne t’inquiète pas Maman, je suis là.
Il a bu sagement son premier biberon et il n’a presque pas pleuré dans mes bras. Chaque geste, chaque étape par la suite m’ont paru d’une facilité déconcertante, en comparaison au chemin parcouru pour parvenir jusqu’à lui. Je suis née une seconde fois avec lui. Il a fait de moi une maman confiante, à jamais guidée par ce regard brûlant, me rassurant définitivement sur la nature de ce désir lancinant depuis si longtemps, celui d’élever un enfant.
1 Lentement mais sûrement
PREMIÈRE PARTIE


« Nous devons nous y habituer : aux plus importantes croisées des chemins de notre vie, il n’y a pas de signalisation. »
Ernest Hemingway
« Tahiti est le seul endroit de la Terre que la Nature et le Bonheur ont adopté, de préférence pour leur dernier asile. »
Louis-Antoine de Bougainville
CHAPITRE 1 L’appel de la Polynésie
2006
Je flotte dans le bleu immense, à la fois profond et lumineux. En apesanteur, j’ai l’impression de voler. Seul parvient à mes oreilles le bruit de ma respiration régulière, mêlant le petit chuintement caractéristique du détenteur au glougloutement des bulles d’air s’échappant vers la surface. L’espace dans lequel j’évolue est infini, j’ai perdu tout repère visuel. Mes oreilles ne se tendent pas douloureusement, m’indiquant que je suis bien stabilisée. L’ordinateur à mon poignet annonce trente-deux mètres de profondeur. Lorsque je regarde sous mes pieds, les abysses me renvoient d’étranges rais lumineux, disposés en étoile, tandis qu’en tordant le cou vers le ciel, je distingue le clapotis mousseux des vagues et les rayons solaires qui diffusent vers nous.
Rien que l’intensité de ce bleu, c’est saisissant.
Au loin, une ombre immense et mal limitée se dessine peu à peu. Mes yeux se plissent pour identifier l’apparition de plus en plus nette. Sur près de dix mètres de haut, un gigantesque banc de Barracudas tournoyant se détache sous mes yeux écarquillés. De grands poissons oblongs et argentés par milliers, striés de rayures noires caractéristiques, suivent à l’unisson une direction commune et instinctive dans une spirale infernale et compacte. Leur rotation infinie demeure tandis que mes palmes m’entraînent irrémédiablement au cœur de cette tornade lente et majestueuse. Je distingue alors sans peine leurs impressionnantes mâchoires armées de crocs puissants et leurs gros yeux globuleux, leur conférant malgré eux un air antipathique. Les bulles d’air que j’expire ne perturbent qu’un instant leur trajectoire en rangs bien serrés. Ils s’écartent alors légèrement du cercle et leur procession solennelle se poursuit. Comme si de rien n’était.
Hypnotisée, je m’allonge dans le mouvement, crispant mon corps d’une prière silencieuse, étirant ma silhouette par mimétisme, espérant naïvement me faire passer pour l’un des leurs. Nos regards se croisent, je deviens poisson. Je les presse mentalement de m’accepter parmi eux et de m’inclure dans leur ronde. Je voudrais tournoyer encore et goûter leur aisance mais un sifflement bref retentit brusquement, tranchant le fond sonore, maintenant constitué du cliquetis incessant des poissons-perroquets picorant le massif corallien, à l’image des gallinacés de basse-cour (le récif n’est jamais loin). Ma rêverie s’interrompt à ce moment précis. Je déploie méthodiquement mon regard autour de moi pour localiser l’origine du bruit. J’aperçois Marco, notre chef de palanquée qui brandit son bras, remuant frénétiquement l’index vers le haut. Un coup d’œil dans la direction indiquée et son agitation me contamine. De grands dauphins se donnent en spectacle sous nos yeux émerveillés. Sans l’ombre d’un effort, ils abandonnent la surface et sondent vers nous d’un puissant coup de nageoire caudale, fendant avec vivacité le banc de Barracudas qui s’éparpille à nouveau et se reconstitue imperturbable à proximité. Les mammifères effectuent un demi-tour serré tout en souplesse et réitèrent leur manège, nous lorgnant avec malice au passage d’un œil sagace. Je pivote à la recherche de mon binôme Gabriel, mon mari depuis quelque mois. Mon regard accroche le sien. Des larmes d’émotion me picotent les yeux à l’abri derrière mon masque de plongée. Je voudrais lui sourire, mais l’eau tente de s’immiscer à la commissure de mes lèvres appliquées sur l’embout du détendeur. Je lui prends la main et je la presse fermement. Il savoure avec moi la magie de l’instant. Le sentiment de vivre un moment précieux. Ce spectacle inédit nous inonde de gratitude ! Notre vie commence à Rangiroa et elle est merveilleuse.
Mon nom est Lucile et j’ai à peine vingt-six ans quand je rencontre Gabriel, mon aîné d’une année. À cette époque, je poursuis encore des études de médecine dans une université métropolitaine. Je n’ai pas beaucoup de temps libre entre les vacations à l’hôpital, les gardes et ma thèse à rédiger. Après une garde mouvementée, j’ai l’habitude de marcher avec mon chien Fargo dans la campagne avoisinante pour décompresser. Côte à côte sur les berges du lac, on guette les hérons et les poules d’eau. Je me vide la tête pendant qu’il vidange sa vessie, truffe au sol à l’affût d’une piste olfactive. A chaque sortie, je croise des joggeurs affûtés, me promettant avec conviction de m’y mettre moi aussi, un jour prochain.
J’ai rencontré Gabriel, un soir à la fin de l’hiver. La balade avait été écourtée sur le chemin du retour par une pluie fine nous faisant presser le pas. Sur le parking, je maudissais la maladresse qui avait envoyé mes clés de voiture, directement dans la bouche d’évacuation d’eau juste à mes pieds. Mes cheveux châtains dégoulinaient piteusement sur mon visage, je tentais vainement à quatre pattes de les atteindre du bout des doigts et j’étais furieuse. Je frissonnais de rage et de froid dans ma tenue, qui n’avait de sportive que le nom. Fargo impassible patientait sur son séant, dans le même état capillaire que moi. C’est le moment qu’a choisi Gabriel pour apparaître en tenue de course à pied. J’ai levé les yeux et il m’a offert nonchalamment son aide. Je n’ai pas imaginé un instant pas qu’il puisse entreprendre une quelconque tentative de séduction, au vu de mon allure plutôt pitoyable. Je l’ai observé récupérer ingénieusement mon trousseau à l’aide de mon essuie-glace, démonté au préalable d’un geste professionnel. Puis il m’a fait face, rayonnant, ses yeux noisette pétillant d’une joie enfantine, balançant les clés du bout de son index. Ses cheveux bruns bouclés encadraient un visage masculin, à la mâchoire prononcée et couverte d’une barbe de quelques jours. Il était plus grand que moi d’au moins une tête et de stature plutôt athlétique. Je me rappelle surtout son sourire lumineux et moqueur, qui retroussait ses lèvres sur de belles dents saines. J’ai alors baissé les yeux.
La nuit était tombée et j’ai proposé de le raccompagner chez lui en remerciement. Il a hésité un instant (je saurai par la suite qu’il venait à peine de commencer son entraînement), puis il a finalement accepté, peut-être un peu tenté.
Quelques jours plus tard, nous nous sommes revus sous prétexte d’échanger des conseils sportifs. J’ai été séduite immédiatement par son humour à toute heure et sa vision pragmatique de la vie.
— C’est la sagesse paysanne, déclarait-il avec une moue caractéristique, quand je lui demandais d’où lui venaient ces certitudes sur l’avenir et cette foi en les rapports humains.
Il m’offrait une bouffée d’oxygène dans ce milieu médical parfois complaisant et fermé, dans lequel j’évoluais depuis quelques années. Encouragée, j’ai même débuté des entraînements de course à pied autour du lac. Habilement, il a parfait son entreprise de séduction, à l’occasion de balades à vélo ou à moto dans le vignoble, de dîners en tête-à-tête au prétexte de découvrir la gastronomie locale et de discussions animées jusque tard dans la nuit. Nous nous tournions autour, chacun épiant l’autre pour y déceler un tacite encouragement à se dévoiler.
Quelques semaines après notre rencontre, il m’a proposé un week-end en Bretagne, en bord de mer, où ses parents possédaient une maison de villégiature « en tout bien tout honneur », qu’il disait. Il s’acharnait à jouer les gentlemen en toute retenue. Le dimanche matin après la nuit passée dans la chambre d’amis, la situation ne pouvait décemment pas se prolonger sous le masque mensonger de l’amitié. Intimidée mais résolue, je l’ai embrassé au pied du phare. Notre relation était différente des aventures passées, saine et sans concession. Loin de la passion destructrice ou de la relation insipide, nous étions connectés par des élans similaires. J’ai rapidement avoué à Gabriel mon fervent désir de voyager et mon impatience d’explorer le Monde. Je lui ai expliqué mon besoin d’un investissement plus approfondi que la simple casquette de touriste. J’imaginais facilement m’expatrier quelques années, au grand dam de ma mère, qui déplorait de me voir quitter la France et la proximité familiale. Mais avant d’envisager un projet à long terme, il fallait au préalable achever ma formation de médecin. J’avais récemment découvert la possibilité de partir en outre-mer, sans pour autant compromettre mon internat. Certes, on restait en territoire francophone mais le dépaysement garanti et les facilités administratives pour travailler sans mettre de côté mes études à rallonge rendaient l’opportunité plus qu’attrayante ! Quand j’ai obtenu un poste d’interne à Nouméa en Nouvelle-Calédonie, Gabriel n’a pas pu me suivre pour des raisons professionnelles. Notre couple était jeune et l’occasion trop belle pour renoncer au prétexte d’une relation naissante. Gabriel n’a pas caché sa réticence à l’idée de me laisser partir seule à l’autre bout du monde, pourtant la distance qui nous a séparés six mois a finalement entériné notre attachement mutuel. Il m’a rejoint pour quelques semaines de congés sur le Caillou 2 , intermède suffisant pour se laisser gagner à son tour par l’attrait des îles.
Peu après mon retour de Nouméa, je nous revois blottis l’un contre l’autre dans notre canapé bon marché, un après-midi au cœur de l’hiver métropolitain. Emmitouflée dans une couverture de laine polaire, je sirotais un Earl Grey brûlant, captivée par un documentaire animalier traitant des modes de reproduction des requins gris, au sein de la passe de Tiputa à Rangiroa. J’étais subjuguée par le destin féroce de ces femelles squales violentées par leurs homologues mâles pour permettre la perpétuation de l’espèce dont la survie, à cette étape de leur reproduction, dépend du courant des passes insufflant à leurs fentes branchiales l’oxygène nécessaire pour respirer. Il m’apparaissait combien donner la vie dans ces conditions frisait l’exploit, la répétition inlassable du processus envers et contre tout dictée par l’instinct animal. Le film ravivait notre engouement récent pour la plongée sous-marine, éclos plusieurs mois plus tôt en Nouvelle-Calédonie. Sans attendre, j’avais tapé « Rangiroa » dans la fenêtre Google de mon ordinateur pour localiser l’île du reportage. Cet atoll du Pacifique avait l’air fabuleux.
À l’époque, nous ignorions presque tout de la Polynésie française, à l’exception de l’image paradisiaque et commune à l’inconscient collectif. Je devinais néanmoins que des sites de plongée hors du commun permettaient l’observation privilégiée de grands animaux pélagiques. Je me souviens de l’exaltation et de la longue conversation qui nous avait animés jusqu’au milieu de la nuit. Il fallait repartir. Une petite voix au fond de moi, fluette mais autoritaire me l’intimait. Nous étions à l’aube de notre vie commune, sans attache ni contrainte, quand tout est possible. Notre expérience calédonienne avait fait office de révélateur. La frustration du retour était grande et je pressentais au plus profond de moi que là-bas, il y avait « quelque chose » à accomplir. En toute honnêteté, à cet instant précis, je pensais surtout à des rencontres sous-marines et j’étais loin d’imaginer un chemin de vie singulier.
J’ai demandé un nouveau poste d’interne pour une année, cette fois-ci à Tahiti en Polynésie Française, tandis que Gabriel obtenait enfin un congé sabbatique. Il s’était battu pour ce compromis, lui permettant de conserver la sécurité de son emploi à notre retour inévitable pour valider mon cursus, et de tenter l’aventure à mes côtés.
Deux années s’étaient déjà écoulées à toute vitesse depuis l’épisode de l’essuie-glace quand il m’a demandé d’être sa femme. Notre départ vers la Polynésie était imminent et nous nous sommes mariés simplement, dans l’euphorie totale, abreuvés de vœux de bonheur et de garanties de famille nombreuse, proclamés en toute bonne foi par nos proches. Six semaines après la cérémonie, nous décollions en direction de Tahiti via Los Angeles, dans un avion bleu et blanc, à la carlingue ornée d’une emblématique petite fleur blanche, résolus à accomplir notre destinée, conquérants et pas peu fiers de partir en voyage de noces pour une année entière !
Nous atterrissons à Tahiti pour la première fois au début de l’automne 2006. Après d’interminables heures de vol depuis la métropole, reprendre contact avec la terre ferme sur le tarmac brûlant et respirer l’air humide de l’aéroport de Tahiti-Faa’a nous procurent une émotion poignante. La nuit est moite et odorante. L’environnement exotique et chargé d’essences parfumées nous laisse croire un instant que nous débarquons en villégiature. Ce sont peut-être les touristes qui nous accompagnent, excités d’entamer leur séjour, ou bien les uniformes fleuris d’hibiscus du personnel navigant souriant, ou encore le son entraînant des ukuleles 3 qui parvient à nos oreilles, mélopée entêtante inconsciemment reconnue. On nous couronne de tiare 4 parfumée en gage de bienvenue et les ondulations sensuelles des vahines 5 accompagnent notre procession lente jusqu’au contrôle des passeports. Nous sommes las et fatigués par le voyage, mais nous savons déjà qu’à notre réveil prochain, l’aube sera pleine de couleurs et de promesses.
Notre ambition première est de découvrir la Polynésie et sa culture ma’ohi 6 , à la fois proche et différente de la société calédonienne à multiples facettes, que nous avons déjà entr’aperçue l’année précédente. Nous nous doutons déjà qu’une seule année n’y suffira pas, tant la Polynésie Française en particulier et le Pacifique sud en général, semblent regorger de beautés à contempler et d’activités inédites à expérimenter. Très vite, notre quotidien va devenir trépidant. Nous côtoyons de nouveaux amis, souvent expatriés comme nous, enclins à partager notre passion de la plongée sous-marine et les possibilités de randonnées offertes par la nature généreuse de l’île. Nos week-ends sont bien remplis. Gabriel profite de la liberté forcée que lui octroie son congé pour organiser avec un soin tout particulier nos expéditions, toujours optimisées, dès que je bénéficie de quelques jours libres, sillonnant avec avidité les différents archipels de Polynésie Française.
La semaine, je travaille à l’hôpital, m’extasiant sur la variété des pathologies rencontrées, la simplicité et la gentillesse des insulaires, tandis que le week-end nous donne le sentiment grisant d’écrire un nouvel épisode de notre feuilleton à succès. Nos familles et nos amis de métropole nous envient ce quotidien extraordinaire et ensoleillé.
Même si la question des enfants est une évidence pour nous deux, cette éventualité n’encombre pas encore nos pensées quotidiennes. Bien sûr, nous évoquons le sujet quelques fois avec légèreté et il est vrai que le désir d’enfant se fait sentir de manière plus concrète depuis notre rencontre. Il a pénétré doucement le domaine du « possible » ou « à penser pour plus tard ». Notre amour est encore exclusif, c’est la lune de miel ! Nous sommes toujours dans la prime découverte de nous-mêmes en tant que couple et si un enfant nous apparaît alors, comme un but à atteindre, il est encore loin devant.
2 Autre nom familier de la Nouvelle Calédonie
3 Instrument à cordes pincées traditionnel d’Hawaï
4 Gardenia taitensis, fleur symbole de Tahiti.
5 Femme
6 Relatif à la Polynésie
CHAPITRE 2 Tic-Tac fait l’horloge
2007.
Je vais bientôt souffler trente bougies. Une nouvelle dizaine, c’est un cap à franchir et à célébrer ! Gabriel essaie de me sonder, sans grande discrétion depuis plusieurs jours :
— Ma Luciole ? Dis-moi, qu’est-ce qui te ferait plaisir pour ton anniversaire ?
— Je ne sais pas, n’importe quoi… Tu trouveras bien !
— Allez, donne-moi au moins une idée, sois sympa ! Tu sais bien que ce n’est pas mon truc les cadeaux !
— Hé bien, tu n’as qu’à me faire un enfant !
— …
J’ai répondu du tac au tac, sans vraiment réfléchir. Est-ce mon horloge biologique qui la ramène tout à coup ?
Intimidée, je n’ose plus regarder Gabriel dans les yeux. J’ai un peu peur de sa réaction, à vrai dire. C’est tellement soudain comme idée !
— Alors comme ça, tu veux un enfant ? chuchote-t-il, comme si quelqu’un pouvait nous entendre.
— Hmm ! Je ne sais pas… Pas toi ?
— Si bien sûr ! Mais rien ne presse, tu ne crois pas ? Tu n’as même pas trente ans. Avec un bébé sur les bras, tu peux dire adieu aux week-ends de plongée, aux voyages…
— Oui, je sais bien, tu as raison… Je ne sais pas ce qui m’arrive tout à coup… Je n’ai pas envie d’attendre trop longtemps, d’être une maman trop âgée. Et puis, toi aussi tu aimerais avoir plusieurs enfants, alors il va bien falloir s’y mettre un jour ou l’autre…
— Oui, on va y penser… Viens par-là, je te propose de commencer par un entraînement intensif ! me répond-il en roulant ses bras autour de ma taille, son bassin contre le mien, plongeant son visage piquant dans mon cou, avec un regard sans équivoque.
Je me dis qu’il a raison. : « Pourquoi nous précipiter » ? Nous avons encore le temps… La graine du désir est désormais plantée.
Notre premier séjour à Tahiti touche à sa fin. L’année écoulée nous a comblés mais pas rassasiés. Nous savons déjà que l’aventure ne peut s’arrêter là. Nous sommes accoutumés au rythme polynésien, loin du stress et de la précipitation métropolitaine et nous avons pris goût à cette effervescence qui nous pousse vers la découverte. Nous profitons de chaque destination avec l’urgence de s’imprégner au maximum, comme si nous ne devions jamais revenir fouler ces îles lumineuses. Pourtant, au fil de cette année d’expatriation, le virus a tranquillement creusé son lit, inexorablement et à l’abri de nos consciences. Cette terre d’accueil nous donne le sentiment rassurant d’être vivant et hors du temps, en marge de la société occidentale moderne en perpétuelle mutation, encore préservés des crises économiques et autres conflits géopolitiques. L’isolement insulaire au cœur du Pacifique est somme toute relatif pour nous qui avons l’immense privilège de nous envoler régulièrement vers d’autres archipels, des Marquises aux Iles Australes, en passant par les Tuamotu, haut lieu de la plongée sous-marine.
La douceur du fenua 7 et de ses habitants nous remplit d’aise et l’évocation du retour prochain en métropole nous effraie tous les deux. Comment reprendre des habitudes de métropolitains, renoncer à notre quotidien bariolé et nous installer dans un mode de vie « classique » ? La vie insulaire en Polynésie trouve en nous un écho si puissant et inattendu, qu’il est encore difficile de l’expliquer totalement aujourd’hui. Dans l’immédiat, nous sommes déterminés à prolonger l’expérience pour une, voire deux années supplémentaires et c’est sans réserve que j’accepte le poste de praticien hospitalier que me propose l’hôpital de Papeete à la fin de mes études. Repartir et prolonger notre expérience polynésienne, ce sera l’évidence. Mais ne brûlons pas les étapes…
Avant de regagner la métropole pendant quelques mois d’hiver et obtenir mon diplôme, nous avons projeté de faire un détour de quelques semaines par la Nouvelle-Zélande. Nous sommes surexcités à l’idée de découvrir cette nouvelle destination du triangle polynésien. Cela fait des semaines que je potasse les différents guides touristiques, acquis pour l’occasion, tentant d’établir notre circuit en camping-car au départ d’Auckland. Îliens depuis près d’une année entière, nous aspirons à de grands espaces naturels où l’horizon lointain offre une autre perspective au regard que l’immensité du Pacifique.
Tahiti est une île « haute », volcan millénaire dont le cratère originel se devine encore avec des versants abrupts se jetant directement dans le lagon turquoise. Le mont Orohena culmine à plus de deux mille mètres et figure la nageoire dorsale d’un squale dans la mythologie polynésienne. Une seule route de cent vingt kilomètres ceinture l’île. On raconte qu’il suffirait de juxtaposer bout à bout toutes les voitures de l’île pour en faire le tour ! Au demeurant, la ville de Papeete n’est pas très étendue, on la traverse à pied en moins d’une heure. L’axe touristique, figuré par le Boulevard de la Reine Pomare IV suit naturellement le front de mer, reliant la gare maritime au temple protestant.
Le véritable cœur battant de la ville se trouve un peu plus loin, en retrait du port. Tous les jours, le marché municipal s’éveille à l’aube, théâtre privilégié de la vie polynésienne, jusqu’au début de l’après-midi. A l’ombre de la grande halle bien ventilée ou dans les contre-allées couvertes mais inondées de soleil, Polynésiens de naissance, résidents popa’a 8 et touristes de passage échangent paroles et sourires dans les clameurs et le tapage entraînant de la musique ma’ohi 9 . Les habitués se saluent d’un signe de la tête ou d’un bref haussement de sourcils puis poursuivent nonchalamment leurs emplettes non sans avoir commenté les dernières nouvelles du fenua . Les exposants croquent un casse-croûte sur place, surveillent d’un œil distrait leurs mo’otua 10 qui sommeillent sous les tables, étendus sur de simples peue 11 , ou attirent l’attention des touristes avec un flacon de monoï , estampillé d’une emblématique vahine , dont la senteur caractéristique nous entête. D’un côté, les poissons du lagon sont régulièrement alignés et rangés par espèce sur leurs étals glacés. Les rougets, les poissons-perroquets, les becs de cane, les poissons-chirurgiens, les mérous et les carangues rivalisent de couleurs chatoyantes et leurs écailles sont brillantes. Les poissons-perroquets sont les plus beaux, à mon avis avec leur robe turquoise parée d’un dégradé arc-en-ciel et le bec proéminent qui rappelle le fameux oiseau éponyme. J’aime à les observer et je ne suis pas la seule à en croire les flashs qui crépitent et les touristes qui les immortalisent comme des tableaux originaux.
Un peu plus loin, la zone alimentaire regroupe les fruits et légumes locaux, disposés en petits paquets savamment équilibrés. Toutes sortes de bananes, corossols, citrons des Marquises, mangues, papayes, ananas liés entre eux par une grosse ficelle, parfois ramboutans et litchis à la bonne saison, mais aussi des choux, du pota 12 , des bottes de taro et de bons gros fruits de l’arbre à pain appelés ‘uru , dégoulinant de sève. Une mamie qui a croisé mon air gourmand me tend une carambole mûre, je la remercie d’un sourire et je continue ma promenade en croquant à pleines dents dans le fruit juteux. Les étals se couvrent progressivement de souvenirs pour les touristes, fraîchement débarqués des gigantesques paquebots de croisière, amarrés au port. L’artisanat local se décline au tour du tressage du niau 13 (chapeau, panier, peue …), des coquillages (colliers agrémentés de perles noires, de fragments polis de nacre, réalisant des parures originales de la mer) et des produits locaux ( monoï , huile de coco vierge, de tamanu 14 , noni 15 , savonnettes parfumées à la tiare ) qui recèlent peut-être le secret de la beauté ma’ohi . Les vendeurs m’adressent des signes amicaux afin de m’attirer dans leurs stands qui regorgent de souvenirs en tous genres. Je refuse poliment car j’ai déjà plus qu’il n’en faut à la maison. À l’étage, lorsque l’on a gravi l’un des imposants escaliers de ferronnerie rouge, la variété des robes locales aux motifs fleuris, cumulée à l’abondance des pareu 16 multicolores ne peut qu’éblouir le visiteur. Il assiste, déjà conquis, à l’explosion de couleurs vives émanant de petites échoppes, alignées les unes contre des autres, aux limites souvent incertaines, dont il faut parfois s’enquérir du propriétaire, dans la profondeur des tissus tendus les cloisonnant. Dans un coin, de majestueux tikis 17 marquisiens s’exposent aux passants, personnifiant des divinités affublées de gros yeux ronds, de lèvres saillantes et d’un corps replet et disproportionné, orné de gravures complexes, figurant des tatouages sibyllins. Du haut des passerelles du premier étage, j’assiste à une démonstration de ‘ ori tahiti 18 par un groupe local en costumes traditionnels. Mon point de vue est privilégié, tandis que les flâneurs du rez-de-chaussée se massent en cercle autour d’eux. Les percussions résonnent sous la grande halle et me donnent envie de remuer le bassin en rythme saccadé. Je redescends du côté des fleurs où les compositions exotiques s’exhibent emballées sous plastique. Mais, j’apprécie surtout les couronnes de tête, patiemment confectionnées par des mamies polynésiennes à l’aide de fleurs fraîches et odorantes. Dans les contre-allées du rez-de-chaussée, on retrouve les pareu et robes locales qui volent au gré des alizées, alternant avec les parures de perles noires vendues au détail ou montées en parure, image d’une Polynésie polychrome aux multiples reflets, qui attirent tel un aimant le simple promeneur. Les rues qui encadrent le marché sont étroites et rétrécies par les véhicules mal stationnés et les étals empiètent sur la chaussée. On ne connaît pas ici la plupart des enseignes métropolitaines. La majorité des boutiques sont la propriété de petits commerçants asiatiques, importateurs en tous genres, dont les marchandises s’entassent jusqu’au plafond dans leur local. Devant la banque de Polynésie, des hommes chapeautés de niau , sont assis à l’ombre des bâtiments, à même le trottoir. Ils jouent avec dextérité du ukulele sous les acclamations enchantées des touristes. Un peu plus loin en revenant de quelques pas sur le front de mer, c’est la gare des trucks. Trois quarts de siècle que ces grosses camionnettes équipées d’un diesel allemand et d’une remorque de bois coloré offrent un confort rudimentaire et ventilé, apprécié des passagers qui souhaitent sillonner l’île. On les prend à peu près n’importe où et n’importe quand, de jour comme de nuit, on les arrête à peu près où l’on veut. Un geste de la main suffit pour héler le conducteur et lui glisser quelques pièces au creux de la paume. Il tournera autour de l’île autant de fois que nécessaire pour nourrir sa famille. Tristement, les trucks mythiques sont substitués un par un par les grands bus modernes, au charme nettement moins évident mais aux habitudes plus « encadrées ». Pour respirer un peu et quitter la chaleur étouffante de la « capitale », on peut flâner dans le parc Bougainville à l’ombre des grands Marumaru 19 ou se promener dans le parc Paofai , en prolongement du port face à la digue artificielle qui relie le motu Uta . De là, on aperçoit sans peine le chassé-croisé quotidien des ferrys en partance pour Moorea, l’île voisine. Ils flirtent avec les paquebots de croisière en escale, géants des mers escortés par les bateaux pilotes de la police portuaire.
Mais revenons à nos moutons ou plutôt au pays des moutons : la Nouvelle-Zélande. Nous voici dans notre fourgon en quasi-autonomie pour plusieurs jours, sans réapprovisionner. Nous bénéficions de tout le confort, concentré dans un petit volume plutôt bien agencé avec le nécessaire pour cuisiner, nous doucher, satisfaire nos besoins naturels, dormir, sans même avoir à glisser un orteil à l’extérieur. Précisons qu’ici, c’est le tout début du printemps, l’hiver n’a encore tout à fait abandonné les lieux, comme en témoigne le massif bien enneigé du Tongariro, au Nord. La Nouvelle-Zélande est découpée en deux parties : l’île du Nord et l’île du Sud. Nous sommes optimistes et avons prévu de couvrir un circuit de quatre mille kilomètres traversant les deux îles, étalés sur nos trois semaines de camping-car. Nous sommes fin prêts pour l’aventure et tout peut arriver ! C’est précisément dans ce contexte que nous apprêtons à écrire un nouveau chapitre de notre histoire. On en parle timidement depuis mon anniversaire. Gabriel et moi avons finalement décidé de nous jeter à l’eau : le moment nous paraît opportun pour fonder une famille ! A dire vrai, nos désirs sont encore un peu flous. Bien sûr, nous avons très envie d’avoir des enfants, mais est-ce vraiment le bon moment ? Nous hésitons encore à renoncer à la liberté. Découvrir la responsabilité d’un être humain, les concessions qui l’accompagnent, accepter cet amour que l’on dit inconditionnel… Être « prêt », c’est quoi finalement ?
La plupart de nos amis à Tahiti n’ont pas franchi le cap de devenir parent. Nous n’accusons aucune pression sociale ou familiale. Même si nos familles font parfois quelques allusions espiègles sur le sujet, c’est avec bonhomie et encore beaucoup de détachement. À ce moment de l’histoire, nous pensons beaucoup aux renoncements et aux futures obligations qui nous attendent, plutôt qu’à l’attrait de l’enfant lui-même. À notre décharge, notre démarche est encore un peu jeune et le projet ne manque pas d’envergure ! Notre désir est réel et sincère, il ne demande qu’à s’épanouir. Ainsi, notre « projet » fait tranquillement son chemin dans nos esprits. L’idée que nous pourrions avoir des difficultés à procréer ne m’a pas encore effleurée. Accoutumée du milieu médical, je n’ignore pas qu’il faut parfois plusieurs cycles pour concevoir. Les premiers mois d’attente, je reste sereine car mon organisme doit trouver un nouveau rythme après de longues années contraceptives. L’ambiguïté n’est pas loin quand je m’interroge pour savoir si je désire réellement cet enfant, ou bien si je souhaite avant tout éprouver ma capacité à procréer. Depuis l’enfance, je me sens fertile, comme une évidence. Je n’ai jamais jusqu’alors eu de doute sur le fait que je serais mère un jour. J’ai toujours pensé que j’aurais au moins trois enfants. Gabriel, quant à lui, m’a toujours tranquillisée sur son potentiel de fécondité, m’assurant (je le cite) « ne produire que des petits champions ». À chacun ses convictions intimes !
D’habitude, mes règles sont régulières, débutant des cycles de 28 jours, comme dans les manuels scolaires étudiés en classe de quatrième au collège. Depuis quelques mois, je les guette avec une petite appréhension, teintée d’un espoir un peu vague, mais grandissant mois après mois. Nous sommes au tout début de notre séjour en Nouvelle-Zélande. J’ai calculé, elles doivent arriver cette semaine, ensuite je serai tranquille jusqu’à la fin des vacances. Elles tardent à se manifester, semant un trouble nouveau en moi. Aucun symptôme, trois jours de retard, déjà. Je peine à le croire, mais le moment fatidique semble arrivé. Je n’ose encore mettre Gabriel dans la confidence. Je crains de faire erreur et de m’enflammer trop tôt. D’un esprit revanchard, que je ne m’explique pas totalement aujourd’hui, je fume lentement une dernière cigarette, expirant un long jet de fumée dans la fraîcheur du soir, comme pour dire adieu au passé et me signifier qu’une nouvelle vie, pleine de saines résolutions va débuter. Je rumine en moi cette nouvelle, sans trop m’y accrocher, tout en refusant de la nier malgré tout.
Les jours s’égrènent lentement, et toujours rien.
À la fin de la journée, je m’isole dans notre petit cabinet de toilette mobile pour m’ausculter plus attentivement. N’ai-je pas les seins plus lourds ? Non, aucune nausée, pas fatiguée, pas mal au ventre, je ne ressens rien de particulier sur le plan physique, juste une impression. Une étrange intuition. Je rejoins notre lit embarqué, dans lequel Gabriel un brin soupçonneux me taquine sur mon application à me brosser les dents :
— Hé bien ! Tu en as mis du temps, ma Luciole !
Je souris amoureusement sans rien ajouter. Chaque jour écoulé est gagné à ma cause et me conforte dans mon pressentiment.
Le lendemain matin au réveil, ma conviction bascule sans préavis. L’évidence m’apparaît soudainement et crûment : je suis enceinte.
7 Pays
8 Etranger à la peau claire
9 Polynésien
10 Petit enfant
11 Sorte de tapis tressé en Niau
12 Légume vert feuillu
13 Feuille de cocotier
14 Grand arbre originaire d’Asie tropicale, dont les fruits produisent une huile aux nombreuses propriétés médicinales.
15 Petit arbre à feuillage persistant originaire des îles du Pacifique, de la Polynésie, de l’Asie et de l’Australie dont les fruits ont des propriétés médicinales.
16 Paréo
17 Statuette représentant des divinités océaniennes
18 Danse tahitienne
19 Arbre introduit en Polynésie française comme arbre d’ombrage et en tant qu’espèce ornementale en rapport avec son feuillage vert brillant et ses fleurs roses. Il est utilisé pour son bois brun foncé en menuiserie et ameublement
CHAPITRE 3 Adieu l’insouciance
Me voilà projetée à la vitesse de la lumière dans un futur proche, me représentant déjà arrondie d’un être qui grandit dans mon giron, telle une madone sensuelle. Agitée d’une frénésie intérieure, je suis déjà résolue à prôner haut et fort, l’effet bénéfique et miraculeux des vacances voire le bon air néo-zélandais ! Ce qui nous arrive est finalement dans l’ordre des choses : c’est juste notre « vie parfaite » qui suit son cours. Nous ne faisons qu’emprunter le chemin que nous nous sommes tracé avec l’insouciance insolente que nous confère notre bonne étoile.
L’instant suivant, je me souviens avoir annoncé la nouvelle à Gabriel, intimidée, hésitante encore sur sa totale adhésion, consciente de vivre un moment « historique » à l’échelle de notre couple. Son sourire naissant et des yeux étonnés qui semblent réclamer une confirmation sont encore gravés dans ma mémoire :
— Tu es sûre ?
— Oui… Enfin, je crois.
— Mais tu le sais depuis quand ?
Je sens qu’il intègre l’information, qu’elle infiltre doucement les méandres de son cerveau embrumé par le sommeil.
— Huit jours de retard… Je dois être enceinte, je ne vois pas d’autre explication.
Nous sommes étendus sous la couette, dans notre camping-car. Mon bras replié est en appui sous ma tête. Je remonte la couverture jusque sous mon nez pour masquer mes joues, que je sens rosir d’émotion, bien malgré moi. La température extérieure est glaciale. Je n’ose pas utiliser notre petit chauffage d’appoint au gaz, de crainte de mourir asphyxiée ou pire carbonisée durant mon sommeil. La buée recouvre toutes les fenêtres. C’est l’aube, nous venons de nous réveiller. Dans quelques heures, nous allons prendre le ferry à Wellington pour gagner l’île du Sud. Soudain, Gabriel se dresse d’un bond, le voilà à genou sur le lit, son sourire est éclatant maintenant. Je comprends que cette nouvelle dont je suis moi-même la dépositaire depuis plusieurs jours vient juste de prendre corps dans son esprit, en quelques minutes et qu’il a choisi finalement le parti de l’euphorie, reléguant la stupeur au passé. D’une main, il saisit l’appareil photo, posé à côté sur le réfrigérateur et me vise de l’objectif, en déclarant solennellement :
— Il faut absolument immortaliser cet instant, ma Luciole !
Pudiquement, je cache rapidement mon visage sous la couette, gloussant de plaisir. La photo en question ne laissera paraître que mes yeux rieurs et confiants, témoins de l’insouciance qui nous habitait encore. Je prends à mon tour l’appareil pour figer à jamais le beau visage de Gabriel, rayonnant d’une joie nouvelle. Ses cheveux bouclés sont en bataille et ses lèvres charnues, retroussées sur un large sourire. Sa barbe de quelques jours lui donne un look « baroudeur ». Son torse musclé est nu quand il m’enlace tendrement de ses bras fraîchement tatoués de symboles ma’ohi . Il ne perçoit plus la fraîcheur du matin. Il a décollé, m’emportant avec lui, dans des sphères lumineuses et hors d’atteinte.
Son amour me réchauffe, nous avons créé la Vie ensemble et c’est en soi prodigieux ! Il brandit alors sa montre-bracelet et immortalise d’un cliché, l’heure et la date de cette révélation qui va changer notre vie. En quelques instants, nous avons pris conscience de l’intensité de notre désir et de combien nous nous sentions prêts à sauter le pas. Je regarde de temps en temps ces clichés que nous avons gardés, au milieu de nos beaux souvenirs de la Nouvelle-Zélande. Nos regards reflètent tant d’innocence et de joie simple. Je me demande parfois quelle serait notre vie d’aujourd’hui, si la Vie avait choisi cette opportunité si simplement jalonnée.
Plus heureux, moins heureux ?
Moins unis, c’est une certitude.
Notre séjour chez les Kiwis prend du coup une nouvelle dimension : nous allons devenir une famille. Je pense beaucoup à nos parents et à leur joie quand nous leur apprendrons la nouvelle, dès notre retour. L’île du Sud m’apparaît comme providentielle. Tout ce qui nous entoure m’inspire l’harmonie et la gratitude. Notre camping-car avale sans compter les kilomètres d’asphalte, traversant des panoramas grandioses. Nous sommes seuls, isolés parmi les moutons. Que de moutons ! C’est le printemps et les brebis viennent de mettre bas. Les pâturages d’un vert tendre et immaculé sont remplis de petits agneaux adorables, appendus aux mamelles de leur mère. Nos pauses photos sur le bord de la route sont fréquentes et répétées, tant les paysages nous touchent par leur beauté et leur perfection. On croirait admirer des tableaux savamment agencés : les vignes à perte de vue, régulièrement ordonnées au premier plan se juxtaposent à d’imposants massifs enneigés en arrière-plan, le tout illuminé d’un ciel monochrome d’un bleu profond. Les lacs « miroir », fondant l’eau et l’air nous déroutent par leur symétrie parfaite. Des baies profondes balayées par de longs trains de vagues sont bordées de massifs d’épineux d’un jaune d’or éclatant. Une longue route rectiligne se déroule vers les montagnes, disparaissant à l’horizon dans un nuage de brume rosé. Au sommet d’une ascension apparaît le turquoise inattendu des lacs d’altitude : toute la palette du peintre, sous nos yeux émerveillés. Tel est le décor de notre précieux secret. La faune est aussi abondante que divertissante. Nous croisons des pingouins au bord de la route, des otaries se prélassant paresseusement au soleil sur les plages rocheuses, des perroquets sauvages curieux et voleurs, à l’affût de nos pique-niques. Seul le Kiwi, emblème national se fait désirer ! Comme une apothéose, les fjords de Milford Sound au sud de l’île, au plus proche de l’Antarctique à hauteur du quarante-sixième parallèle, nous éblouissent sous un soleil radieux. Je profite de chaque instant, la main déjà timidement posée sur mon ventre. Pourtant, un matin à Wanaka, je ne me sens pas vraiment dans mon assiette. Je grelotte. Certes, la température extérieure est plutôt fraîche, parfois glaciale la nuit. Ma gorge est en feu et mes yeux me brûlent. Je couve une belle angine, probablement la rançon de ma phobie du chauffage. Au cours de la journée, la fièvre ne cesse d’augmenter me clouant au lit, sous le regard inquiet de Gabriel. Je suis incapable d’avaler quoi que ce soit et je tiens à peine debout. Je fais part au médecin que nous consultons, en quelques mots d’anglais de ma grossesse de quelques semaines. Il me regarde d’un air dubitatif et m’envoie séance tenante aux toilettes, uriner dans un petit flacon transparent. À cet instant je n’ai plus aucun doute sur le fait d’être enceinte, c’est acquis. C’est sûrement la raison pour laquelle, j’ai jugé inutile de faire un test jusqu’alors. Il revient quelques minutes plus tard me confirmant que le test est positif. Mon cœur fait un bond dans ma poitrine. Notre secret ne nous appartient plus. Il me rassure ensuite sur l’innocuité pour la grossesse, de l’antibiothérapie qu’il va me prescrire pour traiter cette vilaine angine. Je le sens toutefois soucieux. J’ai admis avoir un petit peu mal au ventre, une sorte de pesanteur. À vrai dire, je me sens vraiment mal-en-point, totalement abrutie par la maladie. Il nous indique un hôpital à deux cents kilomètres, vers lequel il m’oriente pour s’assurer de l’évolutivité de la grossesse et bénéficier d’une échographie. Est-ce la fièvre qui altère mon discernement ? En ce qui me concerne, la situation est simple, une bonne angine, point final. Suspecter une grossesse extra-utérine, car c’est bien de cela dont il s’agit, c’est de la pure science-fiction. Je suis médecin quand même ! J’ai beau savoir redouter ce diagnostic, souvent sous-estimé et menaçant le pronostic vital, je suis en plein déni.
Ces diagnostics-là, c’est pour les autres.
Je me sais enceinte depuis à peine deux semaines, je me suis déjà accrochée à cette idée tel un bigorneau à son rocher. Gabriel abonde dans mon sens en éternel optimiste, m’assurant avec conviction que tout va s’arranger, qu’il n’y a « aucune raison pour qu’il en soit autrement » .
Dociles, nous sommes rendus à l’hôpital sans vraiment nous dérouter. C’est toujours un peu étrange pour moi de passer de l’autre côté de la barrière. Fidèle à l’adage « les cordonniers sont les plus mal chaussés », je suis bien la dernière à vouloir consulter un médecin ou faire des examens. Cela fait de moi une très mauvaise malade. La prise de sang confirme la grossesse et à ce stade, l’échographie devrait en faire la preuve.
Rien.
La technicienne hésite, cherche un moment, insiste sur les côtés, m’appuie sur le ventre s’aidant de sa seconde main, tourne la sonde, fronce les sourcils.
Toujours rien.
Le médecin que je vois ensuite me conseille d’attendre et de renouveler la prise de sang dans deux jours. Quand je quitte enfin l’hôpital, je vais bien mieux. Les antibiotiques ont fait chuter ma température. Je suis enceinte, la douleur a disparu, tout va s’arranger. J’ai hâte de reprendre le cours paisible de nos vacances. Notre voyage en Nouvelle-Zélande touche à sa fin. Nous devons rejoindre Auckland via Christchurch et retrouver un ami australien à Sydney. Juste avant le départ pour Sydney, nous passons notre dernière nuit en Nouvelle-Zélande. C’est l’occasion de visiter l’imposant monument qui transperce le ciel d’Auckland. Du sommet de ses 328 mètres, la Sky tower offre un panorama impressionnant sur la ville d’Auckland. Je reconnais d’abord la marina avec ses bateaux si bien rangés que l’on dirait des jouets d’enfant, puis plus loin l’imposant Auckland Harbour Bridge. La vue est saisissante mais l’anxiété m’a rattrapée. Voilà que je saigne ! Quelques petites gouttes brunes souillent le fond de ma culotte, comme un sombre présage. Je comprends que le temps de l’euphorie, de la légèreté, de la « normalité » est révolu. Cette grossesse s’annonce facétieuse « on y croit, on y croit plus ». Je fais péniblement connaissance avec l’attente, le stress, les premières prières implorantes qui devancent la tristesse.
Quelques jours plus tard, dans l’avion qui nous ramène à Tahiti, plus de doute ni d’espoir. Je saigne abondamment et la douleur me plie en deux. De l’euphorie d’une naissance prochaine au retour de vacances ensanglanté, il n’y avait qu’un pas. Mon amie Rita est gynécologue à l’hôpital, où nous travaillons ensemble. Je l’appelle dès l’arrivée pour lui demander conseil. Elle m’accueille avec une colère à peine dissimulée :
— Mais, Lucile, tu es complètement folle ou quoi ? Si c’était une grossesse extra-utérine, tu y as pensé ? Tu veux y laisser ta peau ? Alors, maintenant tu vas bien m’écouter : tu vas aller faire une nouvelle prise de sang immédiatement. Ensuite, on va vérifier à l’écho que ta trompe n’est pas en train d’exploser !
Je m’exécute docilement, penaude, comme anesthésiée. J’ai encore du mal à réaliser ce qui m’arrive. Les prises de sang successives confirmeront la décroissance inéluctable du taux de ßHCG : je suis en train de faire ma première fausse-couche.
La douleur, la vraie, n’est pas venue tout de suite. J’ai encaissé l’expulsion, recroquevillée au fond de mon lit, les saignements torrentiels, la reprise du travail dès la semaine suivante et les prélèvements sanguins répétés jusqu’à négativation complète. Groggy, j’ai constaté d’un œil professionnel, l’amas sanguinolent au fond des toilettes, dont l’évacuation m’avait tant soulagée. J’ai hésité un instant sur le sort à lui accorder : devais-je tirer la chasse d’eau ? L’attraper avec une louche et l’étudier en détail ?
Gabriel parlait peu et ses traits d’habitude si mouvants s’étaient crispés. L’enfant que nous avions trop vite imaginé n’existait déjà plus. Seul demeurait cet état d’occupation de mon corps, dont il fallait attendre l’annulation totale pour reprendre nos esprits. Gabriel était préoccupé par cette douleur physique qu’il ne pouvait partager, impuissant. Pour ma part, j’ai très vite classé l’incident, sans m’appesantir. Je sais trop bien comme l’issue est fréquente voire banale. Combien de fois ai-je moi-même brandi les statistiques pour apaiser des patientes et ma cousine Alice, voilà quelques années ? J’ignorais alors naïvement combien les chiffres ne sont d’aucun réconfort et j’ai appris à mes dépens qu’aucune histoire n’est banale. Alice est trois fois maman, aujourd’hui. Certaine de suivre son exemple, j’étais convaincue de retomber enceinte sans attendre. Cette pénible mésaventure ne serait bientôt plus qu’un mauvais souvenir.
La vie a repris son cours.
J’ai hâtivement rangé cet épisode dans un tiroir secret de mon cerveau. J’ai tu l’incident. Je ne voulais pas considérer cet événement regrettable ni lui donner trop d’importance. Je voulais aller de l’avant vers une nouvelle grossesse et effacer cet écueil malencontreux. Je ne peux décemment pas parler de souffrance véritable, à ce stade. Nous étions déçus, c’est vrai, mais pas anéantis, plutôt sonnés. Néanmoins, un petit « je-ne-sais-quoi » était brisé. Il y avait quelque chose d’infiniment triste dans cette joie neuve, sabrée trop tôt, un peu comme un premier amour déçu. On s’engage corps et âme, sans appréhension dans un sentiment inconnu et grisant, pour se retrouver projetée à terre, blessée, se promettant de ne plus jamais s’abandonner de la même manière. L’insouciance nous avait quittés brutalement et pour toujours. La prochaine fois serait sûrement heureuse, mais jamais plus innocente. Comme dans un rêve, je repenserai souvent à la joie pure et à l’exaltation engendrées par cette toute première fois. Jamais je n’oublierai le regard émerveillé de Gabriel, à cet instant. Nous avions basculé ensemble, notre désir avait forci. L’avenir s’ouvrait sur de nouvelles promesses et des projets à réaliser. Cet enfant, nous l’aurions, cela ne faisait nul doute. Pas cette fois-ci manifestement, bientôt. Procréer n’était pas encore un défi, mais c’était devenu un projet sérieux auquel se consacrer pleinement.
Le recul me permet de nommer aujourd’hui le sentiment naissant, qui murait l’incident dans un tombeau sacré et inviolable. La honte. Un douloureux sentiment d’échec à ma vocation de femme. J’espérais masquer prochainement ma défaite par une annonce qui effacerait tout. Pourquoi tant d’ego dans un moment pareil ?
J’avais encore beaucoup à découvrir sur moi-même.
CHAPITRE 4 Écrire
2009.
Je n’ai pas tout de suite ressenti l’ envie d’écrire. C’est arrivé bien plus tard. Écrire, pour quoi faire ? Raconter sa vie, ses malheurs, des mémoires narcissiques ? Une vie parmi tant d’autres. Un parcours banal. Je n’ai pas eu envie d’écrire pour être lue. Un jour, j’ai eu besoin d’écrire. Un besoin impérieux imposé comme la seule issue possible, pour bâillonner la douleur devenue intolérable. Un impératif pour organiser ses idées, réfléchir. Une aide précieuse pour avancer, comprendre, donner un sens à toutes les larmes versées. Un défouloir en quelque sorte. Écrire ce que je me contraignais à taire. Un ring où les mots sont des coups.
J’ai noirci des pages et des pages sur mon ordinateur, au long de ces années de lutte acharnée, avec l’urgence de coucher le quotidien en temps réel. Mue par la volonté farouche de le fixer de la façon la plus juste et la plus crue, tel l’instantané d’une photographie. Néanmoins, assez rapidement, le plaisir d’écrire m’a gagnée et j’ai ressenti différemment l’ envie d’écrire. À partir de là, j’ai souhaité laisser une trace, un témoignage pudique et factuel de notre vécu, avec plus de justesse que le ferait la parole instantanée et irréfléchie. Pour moi avant tout. Pour ne pas oublier, me laisser trahir par le temps qui lisse le passé, garde le meilleur et efface la mémoire de nos choix, de nos doutes, de nos espérances. Les mêmes qui nous permettent aujourd’hui, de mesurer la juste valeur de ce que nous avons : une famille miraculeuse. Pour nos proches aussi, dont l’incompréhension n’avait d’égal que l’affection qu’ils nous portaient et pour lesquels, j’aimerais pouvoir mieux expliquer ce que les mots du moment ne m’ont pas permis. Pour mes enfants un jour, pour leur témoigner notre amour et leur laisser une preuve tangible de ce désir d’eux, qui nous aurait fait déplacer des montagnes. Beaucoup plus tard, l’envie de témoigner plus largement s’est imposée timidement. L’écriture me réconforte et me donne l’impression de convertir ces années sombres en quelque chose de concret et positif : un récit transmissible. J’ai longtemps cherché dans la relecture de ces pages un fil conducteur, une logique, une explication philosophique… J’y ai trouvé plus de questions que de réponses : le bonheur véritable ne se mérite-t-il, qu’au décours d’un long chemin de croix ? Ai-je finalement grandi au travers de ces remous imposés ?
Quand, pour la toute première fois, je m’assois devant mon Mac book pour écrire, c’est un soir de semaine, au mois d’août 2009, soit plus d’une année après notre retour à Tahiti, une fois diplômée. Je viens de rentrer à la maison après une journée à l’hôpital. Je constate douloureusement que plus rien n’a d’attrait à mes yeux. Gabriel n’est pas encore là, je me sens désœuvrée ce soir, ma vie a perdu tout intérêt. Je ne me souviens pourtant pas que la journée ait été particulièrement difficile. Je dois être un peu déprimée. L’année écoulée a laissé beaucoup d’espoirs déçus qui ont fini par entamer mon optimisme, tout compte fait. Le constat est simple : nous ne regrettons pas les choix qui nous ont conduits à Tahiti. La Vie nous a comblés jusqu’alors en nous accordant tous nos souhaits. Pourtant, aujourd’hui la roue a tourné sans prévenir et la Vie ne respecte plus nos desiderata. Nous avions prévu de fonder une famille et Dame Nature nous claque la porte au nez mois après mois. Pas vraiment le cœur à ouvrir des dossiers, je laisse l’ennui m’envahir sans résister. Je m’assois à mon bureau et balaie du regard le décor qui m’entoure. La fin de journée est magnifique. Le ciel est pur à cette époque de l’année, d’un bleu profond, entaché de rares cumulus, accrochés aux sommets de l’île, l’hygrométrie étant plus faible pendant l’hiver austral. Un vent rafraîchissant agite l’extrémité des cocotiers et palmiers peuplant la résidence où nous habitons, c’est le mara’amu 20 , le vent du sud. Le calme règne. Quelques oiseaux pépient dehors. J’aperçois la piscine de la résidence par la fenêtre, désertée par les autres locataires. Le mara’amu fait friser la surface de l’eau qui s’est nettement rafraîchie ces dernières semaines, avoisinant seulement les 25°C ! Vivre à Tahiti, c’est indéniablement se tropicaliser. Pas de baignade volontaire en deçà de 28°C ! Je soupire. J’ai une vie de rêve. Pourquoi se laisser gouverner par de si mornes pensées ? Qu’est-il advenu de ma vie trépidante d’autrefois, de cette énergie, cette soif de découverte ?
Bientôt trois ans depuis notre premier contact avec le sol polynésien. Le temps passe inexorablement. Pourquoi alors ne pas profiter de ce paisible moment d’inactivité et de liberté totale pour saisir dans une main un bon roman, une serviette dans l’autre et s’avachir au bord de la piscine, à l’ombre des palmiers, repoussant au loin ces états d’âme ennuyeux ? Apprécier des couleurs chaleureuses du soir qui approche. La nuit tombe rapidement à Tahiti en cette saison. Dès 18 heures, le soleil aura disparu derrière la silhouette de Moorea, l’île sœur. Le ciel rougeoiera à l’horizon et les lumières de la ville de Papeete scintilleront bientôt. D’où je me trouve, la vue sur la rade est magique. Les paquebots accostés ne lésinent pas avec l’éclairage, les ponts ornés de guirlandes lumineuses, parés comme pour une fin d’année. Malgré tout, c’est la tristesse qui envahit mon cœur ce soir. Je me dis qu’écrire va peut-être m’aider un peu à faire le point sur tout ça. J’ouvre mon ordinateur portable et je crée un dossier « Lucile » sur le bureau. Cela pourrait être anodin et pourtant cela indique un contenu personnel. Gabriel partage cet ordinateur avec moi et je n’ai rien à lui cacher. Cependant, je sens déjà que ce que je vais écrire ne pourra pas être divulgué avant un moment. C’est un peu comme si j’allais ouvrir les vannes pour libérer le mal-être, qui s’intensifie ces derniers mois. Laisser mon cœur s’exprimer sans contrainte ni garde-fou. Une sorte d’écriture automatique. Je compte sur ces pages noircies dans les moments d’abattement pour me mettre en lumière une solution miracle dans le meilleur des cas, ou à défaut un apaisement éphémère pour être en mesure de continuer.
Le curseur clignote en haut à gauche de la page blanche que je viens d’ouvrir et que j’ai déjà enregistrée sous le nom de document « ventrevide.doc » . Deux années entières écoulées depuis la révélation de cette première grossesse néo-zélandaise. C’est long quand on attend. Je prends une grande inspiration, je ferme les yeux un instant pour laisser les souvenirs remonter et je me lance. Mes doigts effleurent les touches du clavier dans un cliquetis sec. J’entreprends de raconter notre histoire. J’ouvre prudemment un pan de mon armure et je commence à pleurer.
20 Vent du sud-est, qui souffle pendant l’hiver austral
CHAPITRE 5 En selle à nouveau
2007.
Je me rappelle notre état d’esprit au retour de la Nouvelle-Zélande. Nous ne nous étions pas laissés attendrir par l’échec, conscients et fiers de notre capacité à engendrer la vie. C’est même avec énergie et bonne volonté que nous étions résolus à renouveler l’exploit, rien que pour éprouver à nouveau la magie des premiers instants. Cette fois-ci, notre second miracle ne s’est pas fait attendre. Deux cycles plus tard, l’absence de règles au moment attendu ne m’a pas fait envisager d’autre alternative. Sans détour cette nouvelle grossesse s’impose comme une évidence. Nous voilà donc de nouveau sur la ligne de départ, agenouillés dans les starting-blocks, après un négligeable faux départ. Il n’y a aucun doute possible, la course peut reprendre. Je suis rassurée concernant notre potentiel de fécondité et soulagée de ne pas avoir à attendre plus longtemps notre billet, pour monter dans le train de la parentalité prochaine. Pour lever toute ambiguïté, j’ai couru sans attendre à la pharmacie la plus proche, acquérir mon tout premier test de grossesse.
Nous venions à peine de rentrer pour quelques mois en métropole. La fin de l’année approchait à grands pas. Je devais valider mon dernier semestre d’internat, avant de prendre mes fonctions de praticien, au centre hospitalier de Tahiti au deuxième semestre 2008. Nous vivions très mal ce retour à la source. Le mois de novembre était glacial, gris et humide. Nous nous sentions totalement déconnectés de la vie métropolitaine, quittée à peine un an plus tôt. La vie insulaire au milieu du Pacifique nous avait définitivement ensorcelés. Nous étions presque devenus les étrangers de notre ancienne vie. Outre son climat tropical et plutôt agréable, la Polynésie tout entière nous manquait chaque jour. J’aspirais à retrouver la chaleur et la bonhomie des gens, la fleur perpétuellement pendue à l’oreille, les rires inopinés qui fusent sans cesse… Même la joyeuse pagaille des embouteillages, c’est dire ! Je repensais parfois en souriant à la désinvolture manifeste des automobilistes polynésiens, ignorant avec légèreté les règles élémentaires de stationnement, cédant volontiers le passage aux piétons et distribuant généreusement les priorités farfelues au cœur de la circulation, à grand renfort d’appels de phares et de gestes amicaux. En retour, c’est avec assurance qu’ils forcent le passage, le bras par la portière avec un geste endémique de la main et le sourire désarmant. Quel contraste avec la vie citadine métropolitaine, où l’individualisme fait de la courtoisie une exception !
Très posément, je me suis isolée dans les toilettes, pour uriner sur le bâtonnet de plastique. Les deux traits roses sont apparus sans équivoque. Il ne pouvait en être autrement. Je me souviens que ma première pensée a été la suivante : allions-nous réussir à repartir pour la Polynésie, affublés d’un nouveau-né et ce, malgré la pression affective probable et bien compréhensible de nos familles respectives ? J’ai gardé longtemps ce test, pensant qu’il serait peut-être un moyen original et facétieux d’annoncer la grande nouvelle à ma mère, le moment venu. J’avais déjà imaginé un emballage cadeau pour Noël et visualisé en pensée l’euphorie que j’envisageais susciter.
Puis, un jour, longtemps après Noël, je l’ai jeté rageusement, me sentant ridicule d’avoir évoqué prématurément cette perspective. Gabriel a été ravi mais vigilant :
— Attendons la suite.
Cette deuxième maternité potentielle différait déjà de la première par la conscience inévitable que rien n’était encore gagné. Adieu l’insouciance ! Comme la première fois, aucun symptôme particulier. Juste une sensation, une sorte de fragilité m’a enveloppée, tout à fait subjective, c’est évident. Décembre est du même coup devenu radieux : un magnifique mois d’hiver sec et froid, illuminé de soleil et un formidable ciel bleu. L’ambiance des fêtes de fin d’année qui approchaient à grands pas nous réconciliait avec la vie métropolitaine. Nous avons renoué avec nos balades autour du lac, accompagnés de Fargo, notre chien, retrouvé avec bonheur à notre retour et les promenades à vélo, savourant tranquillement la baraka retrouvée.
Le dimanche suivant (un peu plus d’une semaine paisible et heureuse s’était écoulée depuis le pipi révélateur), nous arpentions le marché de notre quartier, bras dessus, bras dessous un sourire de contentement accroché à nos lèvres. Nous venions de faire une pause pour choisir des oranges, avant de rentrer chez nous déguster un petit déjeuner pantagruélique. Gabriel me vantait avec emphase le goût exceptionnel des jus pressés à base d’oranges sanguines, quand la douleur est apparue, bien que supportable, comme un pincement très bref. Je n’y ai d’abord pas trop prêté attention, résolue à feindre la sérénité. La douleur s’est renouvelée plusieurs fois par la suite.
Quelques jours plus tard, ma lingerie était souillée de petites traces foncées.

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