Précieuse
56 pages
Français

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Précieuse

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Description

À la suite de son diagnostic d'endométriose, elle sait qu'un bébé sera difficile à avoir. Il faudra passer par la procréation médicalement assistée. Parce qu'il est difficile de parler aux amis, à la famille et même à son amoureux de ce qui se passe dans son esprit et dans son corps, elle trouve un autre confident. Au jour le jour, elle raconte dans un journal de bord l'envie et l'espoir immenses, les questions, les découragements. Le chemin vers l'enfant rêvé est chaotique : parfois drôle, parfois dur, bien plus sinueux qu'elle ne l'avait pensé.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 05 mai 2017
Nombre de lectures 0
EAN13 9782336790220
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Titre


Gaëlle Cornec







Précieuse


Histoire d’un enfant rêvé
Copyright

























© L’Harmattan, 2017 5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.editions-harmattan.fr
EAN Epub : 978-2-336-79022-0
Dédicace

A Soizic, ma mère


Assise en face du médecin du service de procréation médicalement assistée, j’écoutais. Dans l’avalanche des données techniques qui remplissaient la pièce, j’attrapai au vol l’expression « grossesse précieuse ». Précieuse. Je trouvais cela très joli, très chic. J’imaginais une grossesse de magazine, exhibée comme un collier. J’ai compris par la suite que certains bijoux ne sont pas simples à porter.
Mercredi 5 septembre 2012
Nous avons rendez-vous à dix heures ce matin. Mon homme me guide : j’ai un plan de l’hôpital entre les mains, mais je ne sais même pas dans quel sens le tenir. Pour parvenir à notre destination, nous devons emprunter la porte barrée d’un gros sens interdit : je goûte l’ironie de la situation. Au fond à gauche, pousser les battants orange du laboratoire. Plusieurs femmes au visage masqué et aux yeux souriants nous accueillent. Elles vont en transférer deux parce qu’à mon âge… J’aurais dix ans de moins, n’est-ce pas, mais on ne rembobine pas ce film-là.
Pendant les minutes suivantes se joue autour de moi un ballet dont mon corps se défend et que mon esprit essaie en vain d’intégrer. C’est si étrange, de se piquer pendant des semaines, de créer toutes ces marbrures bleues et jaunes sur son ventre, de se lever aux aurores pour aller se faire explorer l’intimité par un appareil barbare, de gonfler, de pleurer, de souffrir, pour finalement ne même pas comprendre ce qui se déroule à dix heures sur cette table d’opération. Mon homme est là, adossé à un mur. Il regarde ailleurs, ne sait pas comment agir, partagé qu’il est entre son aversion pour la trituration de la chair et la conscience de devoir me soutenir. Les regards sont longs quand ils se croisent.
Aiguilles d’acupuncture entre les orteils, détendez-vous Madame. Le spéculum est un outil qui porte un nom de pièce d’armure romaine. Son usage en est aussi peu agréable. Je sens la sonde qui m’explore, je me sens une planète inconnue. La douleur irradie brusquement, une pointe dans les méandres de mon bas-ventre, scandée par les excuses du médecin. Enfin c’est fait.
C’est un drôle d’acte d’amour qui s’est joué là, sans que les amants ne se touchent, sans baiser, sans caresse. Notre alcôve aura été cette salle verte décorée d’une affiche du Bay Bridge, et finalement c’est bien de cela dont il s’agit : un pont entre deux rives. La technicienne fait coulisser la vitre du laboratoire de préparation et nous glisse avec une infinie humanité : « J’ai choisi les deux plus beaux ». Nous pouvons partir.
Vendredi 14 septembre 2012
Lundi, je saurai. L’ordonnance est sur l’étagère et je ne parviens pas à me figurer que ce morceau de papier pourra ouvrir une porte si démesurée. Depuis neuf jours, je me fatigue à sonder mes entrailles à la recherche d’un indice, d’une étincelle qui matérialiserait une présence ou une absence. Je palpe mes seins, j’inspecte mon ventre, mais les uns ne sont pas déchiffrables et l’autre n’est pas transparent. J’ai une peur terrible d’apprendre qu’un petit amas de cellules se serait accroché et une autre peur terrible d’admettre que le nid n’aura pas su garder ses œufs au chaud. Aucune réponse ne sera la bonne tant la tâche, dans les deux cas, me paraît immense. Mon indécision m’agace. Et je ne peux pas m’en ouvrir à mon homme qui prend la vie avec une rationalité binaire : on veut un enfant, on tente, on espère, on est heureux si ça marche. Et surtout on ne se pose pas de question vaine et tarabiscotée sur la peur que ça marche.
Pourtant, indéniablement, j’ai peur de franchir la porte du laboratoire lundi. Je connais l’endroit par cœur : l’ombre intimidante du grand clocher en béton qui jouxte le bâtiment, les doubles portes vitrées sur le côté, les vitrines en verre remplies d’instruments médicaux anciens, les murs saumon, les secrétaires blondes. J’ai répété dans ma tête les gestes qu’elles feront, ceux avec lesquels je répondrai. Et j’ai toujours aussi peur. Ma copine Jeannette m’a gentiment proposé de m’accompagner. J’ai refusé : dans ce genre de situation, aucune présence, même amie, ne permet d’échapper à soi-même.
L’expectative de la vie, quand elle est si laborieuse, a quelque chose de très similaire avec l’attente d’une mort. On vit longtemps avec, on se cale dans un demi-équilibre précaire et on se force à ne pas bouger pour ne rien déranger. Un jour, la vie arrive ou la mort survient. Et là, pauvres humains, nous sautons dans le vide et attendons la suite.
Lundi 17 septembre 2012
Je suis allée après le travail chercher les résultats. J’ai pris mon enveloppe, regagné ma voiture et je suis rentrée chez moi, l’enveloppe sur la place à côté : un passager. Je me suis enfermée pour lire, je n’ai pas compris les mots. J’ai pleuré, ri, seule dans mon tout petit appartement du Havre. Tu es là.
Tu es là, mais pas beaucoup. Ta présence semble plus fragile qu’un cheveu. Le résultat est un positif faible qui demande à être confirmé. Je ne savais pas que l’on pouvait être positif faible, mais je ne peux pas m’empêcher de me dire que tu tâtes le terrain. As-tu raison de choisir ce toboggan ? Ne serait-ce pas plus facile d’abandonner cette épuisante division cellulaire pour se fondre dans les limbes ? Alors moi, géante pour toi, mais ton seul abri possible, je te dis : reste si tu veux, tu s le bienvenu.

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