Quand le soleil chassera la pluie
111 pages
Français

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Description

Si on lit l’Ancien Testament, on découvre que Dieu envoya la pluie pendant quarante jours, Noé construisit son arche en vue de sauver l’humanité. En France, près d’un mont, on y a implanté voilà bien longtemps des villages et deux bourgs. Il pleut sans discontinuer durant des semaines. Tout un chacun regarde cette eau tomber. Elle commence à recouvrir les terres. Si la fange emprisonnait les personnes et les animaux, elle compromettrait l'avenir. Les communications entre ces villages et le reste du pays s'estompent les unes après les autres jusqu’à rendre la région isolée du reste du monde dans une ambiance apocalyptique. Comment les habitants vont-ils organiser leurs vies ? Les véritables personnalités vont se faire jour. Ainsi, l’idiot du village ne l’est pas tant que cela et va très vite devenir incontournable pour la survie de chacun mettant à jour des secrets bien enfouis qui feront surface à la surprise générale.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 10 mai 2021
Nombre de lectures 1
EAN13 9782490981090
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0345€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Lorenzo H
 
 
 
 
 
 
 
 
Quand le soleil chassera la pluie
 
 
 
 
 
 
 
Roman
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Tous droits réservés
©Estelas Éditions / Under Éditions
11590 Cuxac d’Aude France
 
estelas.editions@gmail.com
www. JaimeLaLecture.fr
www.estelaseditions.com
 
ISBN : 9782490981090
« Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon, aux termes des articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. »
 
 
 
Table des Matières
Appendice
Lexique
Préface
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Chapitre 31
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NOS TITRES

 
 
 
 
Appendice
 
 
Lexique
 
Pré  : terrain clos où pousse l’herbe, on le pâturera sur place ou on le fauchera
 
Champ  : étendue plate de terre arable, il se caractérise par une culture unique, par exemple un champ de blé
 
Foin  : herbes des prairies fauchées et séchées
 
Paille  : tige des céréales dépouillées de ses grains
 
Finage  : étendue des terres d’une commune.
 
Fendeur de merrains  : cet artisan façonne de douelles. Celles-ci, une fois assemblées forment un tonneau.
 
Petit lait  : un résidu du lait lors de la fabrication du fromage. Les fruitières avant la Révolution, dans l’est de la France, appartenaient aux communautés d’habitants, souvent, elles distribuaient le petit-lait aux plus pauvres, parfois, il engraissait les cochons.
 
Quelques explications :
Des sols argileux peuvent donner naissance à une mer de boue sous l’action d’une forte humidification.
Le Mont où se déroule l’histoire est le fruit de mon imagination.
Trois villages entourent la montagne qui a donné le nom à cette région : Trésard, Cholard et Viremont.
Autour d’eux trois plateaux : les Terres de la Cure, le deuxième, la Plaine d’Ozon et le dernier, les Essarts du Crapaud. Sur ceux-ci sont localisées d’autres collectivités territoriales : Bourg-dans-le-Creux, Bourg-en-Dessous, les Évarts, les Plains, Fourget et Moulin d’Orge.
À cinquante kilomètres, on déniche la ville de Clevers.
 
 
 
 
 
 
Préface
 
 
 
Le Mont-des-Morts, une montagne entourée de ballons, plateaux et vallées, de petits ruisseaux descendent des collines et se perdent. Le relief prend la forme d’un escalier formé de trois immenses marches de terre argileuse, il l’encercle et aboutit à la pénéplaine. Le temps et l’érosion les ont creusés à l’intérieur que tout le monde a l’impression qu’en affouillant le sol, ils ont créé une cuvette. Les difficultés d’accès n’interdisent pas à une route d’y parvenir.
D’aussi loin que la mémoire retienne les faits, ces trois sols se vouent à la culture et à l’élevage. L’histoire leur a octroyé des substantifs. Ainsi, le premier se dénomme les Terres de la Cure, le deuxième, la Plaine d’Ozon et le dernier, les Essarts du Crapaud.
Voilà quelques siècles, des hommes se sont implantés à l’intérieur de la dépression façonnée au sein du premier plateau. Elle accueille deux bourgs : Bourg-dans-le-Creux et Bourg-en-Dessous, et quatre villages : les Évarts, les Plains, Fourget et Moulin d’Orge. L’ensemble des terres exploitées se situe en ces lieux. Ils se sont aussi fixés au Mont-des-Morts, les localités de Trésard, Cholard et Viremont en sont nées. L’utilité des éminences de surface se circonscrit au pâturage des bestiaux et au vivier à bois. Au-delà des plateaux, à cinquante kilomètres, la cité de Clevers accueille le chaland et le passant.
L’époque contemporaine n’empêche pas le monde campagnard de rythmer cette région. L’économie se tourne vers trois domaines agricoles : l’élevage, la sylviculture et les exploitations agraires.
Depuis trois mois, les malheurs du temps actuel prennent la forme de la pluie, elle cadence le quotidien sans s’arrêter. Les autochtones se montrent préoccupés par les détériorations météorologiques. Depuis une trentaine d’années, les saisons ne correspondent pas au calendrier, les phénomènes atmosphériques varient de manière importante du jour au lendemain sans suivre un rythme logique. Les températures plus fraîches en été sont le pendant de celles plus chaudes en hiver. Des pluies plus abondantes inondent les champs et les prés, tandis que des rafales plus violentes parcourent la campagne. Les bourrasques provoquent des hurlements de la forêt, les habitants les interprètent en démonstration du mécontentement des morts.
L’économie régionale commence à ressentir des perturbations au niveau des échanges commerciaux, ils deviennent plus difficiles. Les syndicats agricoles s’alarment auprès des services préfectoraux. Les habitants du Mont s’angoissent, car les prévisions de récoltes se dévoilent médiocres, en outre la future fauchaison des foins s’annonce presque inexistante.
Les habitants attendent une amélioration. Si les scientifiques et météorologues expliquent ces perturbations par le réchauffement de la planète, eux, ils espèrent une erreur. Depuis trois décennies, les conditions climatiques ont changé, et pourtant, accrochés à leur monde, ils refusent de regarder la réalité en face.
Jean Véniel est le maire de Cholard. Au dernier recensement, l’administration y comptait cent habitants et vingt-cinq demeures. De grande taille, sa forte corpulence incite les villageois à le qualifier d’homme gros, cependant l’expression de personne robuste correspond plus à son apparence. Ses cheveux blonds coupés en brosse s’accordent à son chapeau porté sans interruption aussi bien l’hiver que l’été. Il exerce sa charge depuis de nombreuses années. C’est pourquoi par habitude et commodité les habitants le désignent par le titre de sa fonction, en revanche au cours d’un dialogue, les habitants utilisent son prénom. En admettant qu’un quidam l’interpelle au moyen de l’épithète, Monsieur le Maire, il se soucie de lui témoigner le respect dû à son rôle, l’apostrophe s’habille d’une marque de référence. Lorsque les saisons s’accordent au calendrier, son métier d’agriculteur l’accapare, hélas, les intempéries lui laissent des loisirs occupés à la gestion de la commune.
Rempli d’inquiétude, son regard fixe le plateau, il s’interroge si au cas où la pluie continuerait de tomber sans une minute de répit, la terre avait la possibilité d’absorber le trop-plein d’eau. Jacques Estrobel le rejoint. Il exerce le métier de fendeur de merrains. Si quelqu’un parle de son physique, il évoque un petit homme sec et nerveux.
Ils échangent leurs informations au sujet des caprices du temps. Jean a obtenu des nouvelles des habitants d’Évarts, leur situation s’est aggravée. Après l’appropriation du finage, l’eau parvient aux premières maisons. En outre, le bulletin météo ne prévoit aucune amélioration. D’une voix anxieuse, Jacques lui apprend que la Côte d’Azur connaît un contexte inverse, la pluviométrie atteint des valeurs très basses, la canicule n’a jamais duré aussi longtemps. Le soleil brûle la terre de la Côte Vermeille. Les pays maghrébins avaient la même fournaise voilà une trentaine d’années. Le visage de Jean s’assombrit en surenchérissant à l’aide d’informations entendues ici et là. Malgré ce soleil, la Camargue a disparu sous les eaux. En Italie, Venise a sombré. Les États-Unis portent le deuil de la Louisiane, celle-ci ne représente plus qu’une avancée de l’océan sur la terre. De même, en ce qui concerne le nord de l’Europe, la mer du Nord a submergé les Pays-Bas, ses habitants se sont réfugiés en Allemagne. De plus, les glaciers des pôles fondent à vue d’œil. La situation est en état d’empirer. Jacques se désole de l’absence de solution.
— On est devenu passif devant cette catastrophe, on ne réagit pas, constate Jacques, le ton de sa voix démontrant qu’il accepte cette fatalité.
La France se découpe en deux, d’une part en régions inondées et d’autre part en celles mises à sec. Le trop-plein de certaines ne comble pas le manque des autres.
Le mot désastre décrit la situation nationale sur les côtes, où le niveau de la mer monte ; les secours s’y portent en priorité. Un peu partout, les besoins dépassent la capacité de l’aide. Les forces disponibles combattent les eaux envahissantes de la Manche, de la mer du Nord, et de l’océan Atlantique. Ils consolident les digues à l’aide de sacs de sable. En revanche, la sécheresse menace les régions méridionales et ses arrière-pays.
Le désarroi national profite à la délinquance, au point que des bandes s’organisent et pillent les habitations désertées.
Désappointé, Jacques remarque que le caractère prévisible de la situation actuelle aurait dû entraîner des messages d’alertes, personne ne les a avertis de l’imminence d’un danger. Jean le critique puisque depuis longtemps, les médias les ont informés, en tout cas, les alarmes n’ont pas attiré leur attention. Ils sont restés passifs devant la catastrophe qui s’annonçait.
Jean se tourmente, car si l’on admet que l’eau issue de la liquéfaction de l’inlandsis, que tout le monde nomme aussi par l’expression « la calotte glaciaire », parvient par ici, la France aura disparu.
Lucien arrive devant le plateau, il s’interroge si la terre a la possibilité d’absorber l’eau au cas où le déluge continuerait. Il s’est placé à deux mètres de Jean et de Jacques, il les a salués, ils lui ont répondu brièvement. Il sent leurs regards moqueurs posés sur lui. Ils se sont arrêtés de parler. Cette pluie et ce vent l’effraient. Il imagine un avenir contrarié. Ils s’en vont.
Tombé en désuétude, son prénom prête au sourire, il est. Par habitude, les habitants l’assimilent à un simple d’esprit. Son aspect physique prédispose à cette appréciation. La légère allure voûtée de son squelette suggère que sa grandeur constitue un handicap. De même, ses cheveux frisés copient la teinte de l’ébène. Il se les coupe lui-même d’où leur semblant rugueux. Par ailleurs, ses yeux perçants à l’image de ceux d’un chat sauvage jaillissent de la forme triangulaire de son visage. Il s’habille grâce aux dons ou aux vide-greniers d’ici ou d’ailleurs. Ses vêtements rêches résistent au temps. Une rumeur persistante affirme qu’il ne les quitte jamais.
Sa mère, Anne-Lise, vivait au milieu des bois. Affublée du surnom de folle, personne ne se rappelle si elle disposait d’une famille. Son patronyme s’est envolé avec les souvenirs de son passé. Seule au fond de la forêt, les on-dit lui allouent un abri, mais aucun quidam ne l’a vu. Cependant, l’hypothèse d’une vie à la belle étoile ne se révèle pas réalisable durant les mois d’hiver. Elle courait pieds nus, se frayait un chemin entre les arbres, fuyait les humains. Elle ne subsistait qu’au milieu des animaux. Son existence en dehors de la normalité suscitait la frayeur. Un jour, ils se sont aperçus que Lucien se tenait à ses côtés. Puis, elle a disparu sans laisser de traces. Aujourd’hui, Lucien parle d’elle au présent, alors que les habitants emploient le passé. Depuis son absence, la solitude est devenue sa compagne.
 
 
 
 
 
 
 
Chapitre 1
 
 
 
Au début du mois d’août, face aux inondations, les habitants ont déserté le village Les Évarts. Ils se sont réfugiés aux Plains en sauvant leurs biens et leurs bestiaux. Ils ont construit des abris de fortune en parant au plus pressé. Si la montée des eaux met en péril les autres lieux des Terres de la Cure, la vie s’y poursuit. Quant à la ville de Clevers, les désastres sont considérables. Des déchets de toutes sortes entraînés par le déluge déboulent des escarpements qui l’entourent. Ceux-ci compromettent la salubrité publique. Certaines personnes projettent d’y demander l’hospitalité, cependant elle n’a plus les moyens de satisfaire aux requêtes d’aides.
Ce matin, au bord des Terres de la Cure, d’un regard effrayé, Lucien fixe le grain continuel. Il s’émeut des étendues d’eau qui s’étalent sur la plaine et la grignotent d’heure en heure. Son esprit s’échappe. Ses pensées rejoignent le cheptel mis en pâture sur les autres collines.
— Comment les bêtes rentreront-elles au retour du froid ?
Ses yeux observent le paysage. Son cerveau accède à l’ébullition, une idée naît. À force de corroder la terre, l’espace deviendra un lac, le Mont se transformera en île. La construction d’un radeau permettrait de le franchir. Elle n’exigerait que des tonneaux vides, et surtout hermétiques. Un assemblage de cordes aiderait à les fixer à des troncs.
Le premier magistrat de Cholard, Jean Véniel, s’approche de lui et lui demande de ses nouvelles. En réponse, il lui fait part de son projet. Les yeux de Jean pétillent de narquoises pensées en remarquant l’absence de l’étendue d’eau susceptible d’empêcher le retour des animaux d’élevage. Lucien l’assure de sa présence d’ici quelque temps, et d’ailleurs, elle se nomme le Lac de la Cure.
Sans patienter une réplique de Jean, il se dirige vers son domicile. La construction de son bateau de fortune l’attend avec impatience.
Jacques Estrobel rejoint Jean. Il l’informe de son incompréhension de l’éloignement de Lucien sans même le saluer. Jean lui confie son idée. Dans le but de décrire son propos, il lui montre le paysage de la paume de sa main. Jacques en secouant la tête de moquerie constate le défaut d’amélioration de son état. Ensuite, ils bavardent à bâtons rompus au sujet des intempéries.
Lucien revient sans prendre la peine de s’arrêter. Il tire une charrette pittoresque en bois bleu. Ses deux roues à large circonférence lui offrent son caractère singulier. À l’origine, une mule la traînait, à son défaut, il la tracte de ses bras. Stupéfaits, Jacques et Jean se regardent attentivement et s’interrogent à propos de l’utilité de cette carriole.
 
 
 
 
Chapitre 2
 
 
 
Lucien s’achemine en direction de Bourg-dans-le-Creux, en s’engageant sur la route départementale. Un coupe-vent le protège de la pluie continuelle. Un grand chapeau de cow-boy en cuir le maintient sur la tête. Celui-ci résiste au puissant courant d’air qui balaie tout sur son passage. Son esprit vague au sujet de la dimension du rafiot à construire sans prêter attention aux champs et aux prés. La campagne est déserte. La pancarte « station fermée - rupture de stock » de la station-service à l’entrée de ce bourg l’explique.
Émile Blanchard, un de ses commerçants, se tient debout au-devant de son épicerie. Sa soixantaine approche sans bruit. Si un quidam le regarde, sa grandeur et sa minceur l’incitent à le comparer à un sapin rouge du Nord canadien. Émile s’enquiert de son intention ainsi équipé. Lucien lui révèle son besoin de tonneaux vides, en lui précisant son vœu d’en obtenir des fûts de deux cents litres. Il lui explique son but. Émile aimerait connaître le nom de ce bassin d’eau. D’un ton étonné, Lucien le lui apprend : le lac de la Cure. Il l’interroge s’il croit que les bestiaux nageront en vue de regagner le Mont. Émile lui réplique d’un bien sûr glacial. Ensuite, ils échangent leurs points de vue sur le commerce, Émile lui révèle que les articles de première nécessité trouvent toujours preneur. À l’heure actuelle, ses grossistes ont encore la capacité de satisfaire à sa demande, sinon il tirerait le rideau. Toutefois, les transporteurs dédaignent de venir jusqu’ici, il est obligé d’aller chercher lui-même ses approvisionnements à Clevers.
— Les produits locaux remplaceront ceux qui manqueront, expose Lucien en ne doutant pas de cette issue.
— Tu oublies les indispensables, je te citerai la lessive, le savon, le shampoing, les nettoyants divers, la laque, on ne les fabrique pas par ici.
La voix d’Émile indique son désabusement.
— On se réappropriera les pratiques du temps jadis.
Il s’éloigne en délaissant Émile. Ce dernier commence à douter de la folie que tout le monde lui attribue. Il inspecte les rayons de son épicerie. En constatant l’inutilité des trois quarts des produits, il sourit. Au mépris des difficultés de ravitaillement, ses étagères s’en montrent garnies. Au milieu de sa boutique, ses mains battent l’air, il s’exclame :
— Comment supplanterais-je ces fournitures en cas de carence ?
Tandis qu’Émile reste prisonnier de ses méditations, Lucien continue son chemin. Il s’arrête ici et là, discute avec des passants incrédules.
Tous les rebuts du Mont et des alentours terminent leur vie à la déchèterie du bourg. La prospection de Lucien de tonneaux fermés s’étale devant lui. Après avoir vérifié leur herméticité apparente, il en amarre huit sur son chariot. Le voyage du retour s’avère pénible. Le poids de son chargement se complique par l’inclinaison d’un passage. Le randonneur est obligé de l’emprunter s’il désire atteindre Cholard. Les conditions atmosphériques ne facilitent pas sa tâche. L’augmentation des nappes d’eau, prémisse d’une future submersion des sols, réconforte le bien-fondé de son entreprise. L’attitude des habitants l’exaspère. Il n’a rencontré qu’une commisération apparente ou un scepticisme outrancier. Il ne comprend pas leur manque d’empathie envers le cheptel.
Arrivé à destination, Lucien installe ses tonneaux, un peu en retrait de la bordure du plateau. Véritable ligne de séparation entre le Mont et les Terres de la Cure, un dénivelé de terrain la matérialise. Sans raison logique, il décide que cette construction longera un petit ruisseau, qui descend des bois et se perd au milieu des prés et champs. Il aligne quatre tonneaux sur un rang et renouvelle cette opération. De retour à la déchèterie, il en ramène de nouveaux indispensables à la poursuite de son ouvrage.
Une fois que son deuxième voyage fut terminé, Lucien regagne sa demeure. Une cabane en bois, elle n’est qu’un vestige d’un temps passé. Des habitants la bâtirent au cœur de la forêt, voilà bien des années. Il l’a réparée et consolidée. Composée de deux pièces, dont une fait office de dépôt, en effet, les objets, ramassés ici et là, s’y entassent et y finissent leurs vies. Tandis que l’autre tient lieu de salle à vivre, de cuisine et de chambre. Un poêle trône au milieu de l’espace culinaire, alors qu’une cheminée chauffe la maison. Le mobilier rudimentaire ne tend qu’à l’essentiel. Ce caractère s’accentue par la carence d’électricité, de gaz et d’eau courante. À propos de cette dernière, il récupère la pluie au fond d’une barrique. Des bougies répondent à la nécessité de l’éclairage. Quiconque y remarquerait le défaut des ustensiles habituels d’une cuisine.
Avant toute chose, Lucien se change. Son linge sèche près du poêle. À la fin de son dîner, il débarrasse sa table, Morphée vient le chercher sans plus attendre. Son mode vie imite celui des poules. Au lit de bonne heure, il se lève au chant du coq. Au petit-déjeuner, il coupe des tranches de pain, tartinées de miel, elles plongent au milieu d’un bol de lait. Il cultive quelques lopins de terre, élève quelques bêtes et chasse, ainsi il subvient à son besoin alimentaire.
Aguerri à la vie en solitaire, parfois son monde feuillu le retient plusieurs semaines de suite, sans qu’il n’éprouve la nécessité de descendre vers les villages.
Au sein de cet univers en ermite, par habitude, il s’exprime sans interlocuteurs.
Sa culture comprend les secrets des forêts, l’infaisable n’existe pas. Il démarre des feux sans allumettes, chasse sans fusil, la fabrication de pièges ne contient aucun mystère. Les arbres, les champignons et les fruits sauvages appartiennent à son abécédaire. À l’aide de mélanges de feuilles et de brindilles, il confectionne des tisanes aux vertus analgésiques . Un peu sorcier ; son savoir inclut les secrets ancestraux oubliés de l’homme moderne.
Son mode de vie a adapté et développé son ouïe. Il écoute le vent et décrypte les plaintes des bois. Elles proviennent des baliveaux ou d’arbres de hautes futaies, peu importe leurs origines, leurs cris l’interpellent. Sa vue s’est accordée à ce qu’il entend. Ses yeux observent les oiseaux ou bien les arbres. Les uns vont et viennent au gré de leurs désirs et les autres puisent leurs puissances de cette terre, si belle.
Sa prospection de tonneaux vides exige que les voyages vers le bourg se répètent plusieurs jours de suite. Une fois le nombre désiré obtenu, il s’assure de leur caractère hermétique en appliquant du joint de silicone aux endroits où l’eau risque d’y entrer. Il apaise ainsi son angoisse de l’échec. Dix rangées de six forment la base de la future embarcation. N’importe qui identifie mal l’objet en construction. Malgré la douche du ciel, les habitants viennent l’observer, tantôt perplexe, tantôt moqueur, ils hésitent entre ses deux extrémités.
L’anormalité de certains incidents interpelle Lucien. La terre a englouti des arbres et des machines agricoles. En certains endroits, la route s’est enfoncée. Il préfère ne rien dire.
Quelques personnes épouvantées de Bourg-dans-le-Creux ou bien de Bourg-en-Dessous se sont réfugiées à Clevers. La plupart des autres s’accrochent à leurs biens et à leurs souvenirs. Ils ont considéré l’augmentation de la température de la planète à l’égal d’une chimère de scientifiques reliée par des journalistes en quête de sensations ou de gros tirage. Aujourd’hui encore, la moquerie prédomine, ils répètent à l’envi une phrase qui résume leur pensée :
— Cela se réchauffe de telle façon qu’il pleut des cordes !
 
 
 
 
 
Chapitre 3
 
 
 
Le lendemain, Lucien visite le village dénommé Les Plains avant de s’attacher à son ouvrage. Sur le chemin, un paysage de désolation obscurcit son regard. L’eau recouvre une grande partie des champs et prés. Certains arbres fléchissent pareillement à ces hommes rompus de fatigue qui se couchent le soir, tandis que d’autres s’enfoncent, le sol les absorbe sans en être repu. Le matériel agricole et les bacs destinés à la nourriture des animaux les accompagnent. Des granges s’inclinent en raison du glissement d’une partie de leur bâtiment à l’intérieur de la terre. La boue prend possession du paysage. Il plante un bout de bois, d’au moins un mètre de long, il plonge sans résistance. La route s’affaisse et même des craquements de goudron la fissurent. Au centre du village, il refuse d’admettre la réalité. L’aperçu des habitations se révèle anormal. Elles fléchissent et sombrent. Il s’émeut du sort d’un important édifice en pierres, un morceau de son bâtiment s’abîme sur une profondeur d’au moins deux mètres.
L’eau envahit le paysage à ne former plus qu’une vision d’apocalypse, et surtout, le calme s’avère assourdissant. Le silence et la mort des choses dictent leurs lois.
De retour à son domicile, en dépit de la violence du vent et l’aspect dru de la pluie, il abat dix arbres. Ensuite il les taille et les scie à la même dimension. À la fin de ses travaux, en jugeant appropriée l’utilisation de petits plateaux à roulettes, issus de son dépôt de vieilleries disparates, il en place sous les troncs. Leur transport se révélera plus commode.
Cette tâche a duré une dizaine de jours. À son retour à Cholard, il aperçoit des changements au panorama. La masse d’eau sur les Terres de la Cure a augmenté. Les nouvelles apportent leurs flots de déconvenues. Les habitants ont abandonné les villages Les Évarts et celui de Fourget, de même que le Bourg-dans-le-Creux. Implantés au fond d’un affaissement du terrain, l’eau a englouti bâtiments et logis. Il ne reste plus que le clocher de l’église en tant que dernier symbole de l’emplacement de la vie. En sus de ces calamités, l’engouffrement d’un des tronçons de la route la rend impraticable. Personne, même les plus anciens, n’a entendu parler d’un tel phénomène. Chaque habitant s’effraie d’une possible fin du monde.
Lucien a besoin de placer le premier tronc. Il s’épouvante de la difficulté de la tâche. Au mépris des intempéries, une des personnes présentes qui s’intéresse à son travail, l’aide à le soulever sans le comparer à un fou en raison de la construction de son radeau. Un parquet robuste et résistant se crée en attachant des grumes aux barils à l’aide d’une corde. Cette première étape requiert quinze jours de travail.
L’inquiétude grandit. Les Terres de la Cure continuent de se remplir d’eau. Une partie des habitants du dernier bourg peuplé, Bourg-en-Dessous, a déguerpi en abandonnant leurs propriétés et leurs cheptels. Les bêtes en liberté ont grimpé sur les collines, ultimes obstacles à l’eau conquérante. Les autres s’accrochent, puisqu’ils n’appètent pas à perdre leurs biens mobiliers et immobiliers. Une amélioration climatique inopinée ne leur paraît pas impossible.
Lucien souhaite clouter des lattes épaisses sur les troncs dans le dessein de faire disparaître les espaces entre eux. Bien que des rafales balaient tout sur leurs passages et que des pluies torrentielles martèlent le sol, des artisans du bois désireux de contribuer à son ouvrage amènent des madriers. Une fois fixés à l’aide de pointes, un plancher se forme. De même, certains apportent des matériaux utiles à la fabrication d’une barrière sommaire à l’embarcadère. Ensuite, Lucien les raccorde au moyen de clous, si bien que les bestiaux ne s’exposeront pas au risque de tomber à l’eau. Trois semaines de travail sont nécessaires à la finition du radeau. Lucien tend une corde entre le Mont et la colline réservée au pâturage. Grâce à cet appui créé, la force des bras tractera l’embarcation.
Le rafiot terminé attend le terme du pacage.
 
 
 
 
 
Chapitre 4
 
 
 
Depuis le mois de mars, la pluie tombe sans discontinuité. La fin juin n’a pas vu la maturité des graminées. La fenaison s’est révélée mauvaise. De même, la récolte des céréales fut médiocre, donc celle de la paille le fut aussi. La nourriture des animaux exige ce fourrage. Le défaut de stock de farines industrielles rend plus criant le manque de subsistance. L’impossibilité de se réapprovisionner ne laisse espérer aucun progrès dans un avenir immédiat. La seule ressource alimentaire résidera au sein de la production locale. Le problème de la subsistance du bétail tourmente Jean. Les conseils municipaux des trois villages du Mont se sont réunis à ce sujet, aucune idée n’a émergé des délibérations. Quoi qu’il en soit, la récolte ne suffira pas. En admettant que la situation persiste, les éleveurs devront tuer des têtes du bétail. Ils refusent cette issue, et même en cas d’abattage, ils veulent vendre les dépouilles aux plus offrants, des agitations en naîtront.
Lucien ne donne jamais de foin ou de paille à son petit cheptel, Jean s’en intrigue. Il lui apprend que leur alimentation se compose de broussailles, de marrons, de glands et de fougères, ramassés au fond des bois ou à ses lisières. Le décorticage des châtaignes exige du temps, en revanche les autres ne génèrent aucun souci particulier. Jean lui demande si cette méthode n’engendre pas de maladie aux bestiaux. Il lui réplique qu’il n’a jamais remarqué de troubles, pourtant chaque hiver, ils ne se nourrissent que de ces victuailles.
Jean réfléchit et en conclut que la solution de son problème jaillit peut-être de cette méthode. Son idée consiste à réputer une partie du cheptel propriété de l’ensemble des habitants, en contrepartie, les éleveurs percevront une juste indemnité, quand le contexte le permettra. À supposer sa mise en pratique, leur égoïsme formera une entrave, il ne disposera pas d’autres issues que de la vaincre.
Sous le délai d’une semaine, les trois maires soumettront au vote un projet de constituer en un seul corps les trois communes et de rendre commun le travail de chacun, du moins jusqu’à la cessation des caprices de la météorologie. Au retour d’une situation normale, chacun recevra un compte où le comptable mentionnera ses pertes et ses dus vis-à-vis de cette nouvelle identité. Les habitants statueront aussi au sujet d’une deuxième proposition. Celle-ci créera une assemblée des personnes présentes au Mont, dont le rôle consistera à désigner d’abord le responsable et ensuite à ratifier les décisions à la majorité des voix. Les habitants la réuniront autant de fois que le besoin de la population l’exigera. Ils se résolvent à la construction d’une maison commune.
Sous la bourrasque et sous la pluie qui martyrise le sol, les hommes valides s’absentent de façon à couper le bois nécessaire à son édification. L’enthousiasme saisit les habitants et augure un succès au référendum. Lucien y participe en cédant un poêle issu de son dépôt d’objets hétéroclites.
Lucien désire visiter les deux bourgs, mais la submersion de la route l’oblige à emprunter une barque. Par habitude, les habitants les entreposent au milieu d’un pré communal. La mémoire humaine ne se souvient pas de la raison de cette pratique. Elle se perd au sein de la nuit des temps. Chacun d’entre eux ne comprend pas son utilité, puisque la rivière la plus proche se situe de l’autre côté des plateaux.
Sous la pluie qui tombe à verse, Lucien contemple le paysage où s’étalent les dégâts de la folie climatique. Toutes choses humaines ou terrestres s’enfoncent au sol, si bien que plus rien ne subsiste des arbres, des granges et autres bâtiments éparpillés sur ce territoire. Même si l’eau teintée de noir ne dépasse pas un mètre en certains lieux, il s’apeure de l’affaissement des édifices. Celui-ci entraîne leur désarticulation. Leur allure penchée lui suscite le cliché d’un paysage lunaire. Le cimetière donne une impression d’apocalypse, un vrai déluge : les caveaux se sont ouverts, les cercueils dérivent en copiant du bois de flottage. Il n’ose imaginer comment un tel chaos peut retourner à la normale. Il est le seul être vivant au milieu de cet anéantissement ! De plus, une forte odeur d’égouts règne et imprègne tout.
Arrivé à un petit village dénommé le Moulin d’Orge, situé au flanc d’une élévation du terrain, il s’aperçoit que l’eau victorieuse a épargné les bâtiments et habitations, pourtant, l’émanation nauséabonde s’y répand. L’impression qui domine est que la vie s’est sauvée, même si une personne a résisté à la pulsion de la fuite. Elle réside au vieux moulin depuis une dizaine d’années.
Cette construction surplombe les maisons, mais le temps a asséché le ruisseau qui lui apportait la force nécessaire en vue de faire tourner sa roue. Le nettoyage, le brossage et l’application de deux couches de peinture ont redonné une seconde jeunesse à la bâtisse. Firmin Quesnel l’a acquise voilà une dizaine d’années, notaire en retraite, le cheveu gris coupé court, un ventre triomphant prouve que son âge lui a ôté le goût du paraître. À ses pieds gisent ses quatre chiens, des dogues allemands à la robe porcelaine, impressionnants, debout, ils dépassent un homme. Au-devant de cette bâtisse sous le vent et l’ondée sans fin, ils s’entretiennent. Lucien l’incite à abandonner sa demeure, mais Firmin lui révèle que cet habitat a scellé son destin à ses murs et puis à son âge, seule la providence décidera. Lucien lui rappelle que la vie a fui le village. Toutefois, son interlocuteur résiste en évoquant ses minutes notariales entreposées entre ces murs, elles constituent sa raison d’être ! Les abandonner équivaut à se débarrasser d’une partie de son identité.
— L’incertain règne à présent ! lui explique Lucien.
— Oui, je ne suis pas en mesure de délaisser mes archives, lorsque j’ai fermé mon étude, aucun n’a désiré la reprendre, je suis le gardien de ces actes passés.
À bout d’arguments, il se tait, Firmin continue son discours en lui affirmant que l’histoire de ce moulin prouve sa résistance à toutes sortes d’évènements. La pluie et le vent ne le détruiront pas. De surcroît, une barque est prête à toutes éventualités. Si l’eau arrive par ici, il s’en ira.
Lucien reprend son embarcation et rentre à Cholard. En comparant les Terres de la Cure à un désert aquatique, il prend conscience que la substance essentielle à la vie s’est substituée au sable. En revanche, à l’intérieur des déserts, aussi immenses que l’espace le permet, des plantes et des animaux croissent, se reproduisent et s’accommodent de cet environnement. Ici, le néant sévit, ma mort règne.
Les pylônes pourvoyeurs d’électricité s’enfoncent sans bruit, penchent et viennent doucement mourir dans la boue. La fée bleue peut disparaître, elle n’a jamais franchi le seuil de sa demeure. Quant aux habitants du Mont, l’enfer se profile. Il se hâte de rentrer, bientôt un feu d’artifice illuminera le ciel !
 
 
 
 
 
Chapitre 5
 
 
 
La maison commune s’élève au centre du village. Les habitants l’étrennent lors du vote du référendum. L’approbation des propositions donne naissance à un corps de communauté. Au même moment, les habitants ont désigné Jean en tant que maire.
Lors de la première assemblée, les intempéries ont entraîné la coupure de l’électricité, du gaz et des lignes de téléphone fixes. Les fournisseurs, les services de Gaz de France et d’Électricité de France ne répondent pas à leurs sollicitations. L’inquiétude se lit sur tous les visages. L’avenir ne forme plus qu’une source d’angoisses. La vie de tous les jours se mue en complications. De nombreux actes quotidiens deviennent impossibles. S’ils possèdent des téléphones portables, un jour, le silence dictera sa loi. L’eau a submergé les Terres de la Cure. Le flot du ciel ne cesse pas de tomber. Ces tourments imbibent la première réunion d’un climat de détresse. La frayeur du lendemain empoigne et s’agrippe aux habitants. La diversité de leurs visages possède trois points communs : un regard terne, une humeur mélancolique et des traits moroses, ceux-ci décrivent leur angoisse.
Six enfants de quatre à douze ans y assistent. En dépit de leur âge, certains s’inquiètent, leurs mères essaient de les rassurer tant bien que mal.
Chacun a amené un siège. Jean est adossé au fond du bâtiment, assis devant une table. Évelyne Blanchot, sa secrétaire, se tient à ses côtés. Âgée de vingt ans, sa chevelure dorée alliée à sa silhouette de jolie fille attire les regards. Quoique non formée à ce métier, l’insistance de Jean l’a déterminé à accepter cette fonction. Elle tiendra le registre. Par ce biais, les habitants conserveront une trace écrite des décisions. Son épouse, blonde et timide, se perd au milieu de l’assemblée. Elle s’efface et n’ose pas s’affirmer, en effet la forte personnalité de son conjoint l’écrase. Elle a confondu admiration et amour. Confinée dans ce rôle de femme passive, l’habitude l’a figée en cette place. Le cœur lui s’en est allé sans autre destination.
La rigueur de la saison justifie la fermeture de la bâtisse, le chauffage commence à monter, l’atmosphère se détend. Jean dresse un bilan de la situation. Que ce soit à la préfecture, à la mairie de Clevers et même aux services d’urgence, ses appels au secours sont restés vains. L’hiver approche. L’absence d’électricité et de gaz impose de rechercher de solutions à propos du chauffage. Sur cinquante et un logis habités, trente disposent de poêles ou de cheminées, par soustraction vingt et un n’en possèdent pas, sans oublier qu’ils s’avèrent indispensables à la cuisson des repas. Face à ce constat, le silence règne en maître. Dans le souci de simplifier l’entraide, Jean propose la réunion de la population au sein d’une seule localité. Le regroupement s’effectuerait à Cholard, le village le plus important, le salon des uns deviendrait la chambre des autres, pendant la durée des intempéries. Ils votent à main levée. La signature par chaque habitant présent en marge du cahier des délibérations ajoute à la solennité. Le transport des matériels de chauffage interviendra le plus vite possible.
Jean entreprend un débat au sujet des repas. Cette fois-ci, il pressent des remous. En préambule, il rappelle des difficultés de l’alimentation. L’assemblée en alerte attend son projet. Il souligne que les habitants sont obligés de réserver les céréales aux humains, la rareté l’impose.
— On les divisera en deux parts, on attribuera la première aux enfants, et avec la deuxième on fabriquera du pain.
Il remémore que la récolte des légumes s’est révélée médiocre.
Émilien Caron, qualifié souvent de petit et de ventru, regarde sa soixantaine s’approcher d’une œillade complaisante. Postier, sa vie professionnelle et privée s’est déroulée à Vil d’Apot. Au décès de ses parents, il a hérité de leur propriété à Trésard, il est revenu au Mont. Il l’interrompt à cause de sa maladie. Il souffre de cholestérol. Sa réserve, de comprimés, s’épuise de jour en jour. Un jour, il en manquera, sa santé sera en péril. Pierre Ronchamp, un habitant de Viremont, s’interpose dans le débat. La quarantaine apparaît sans se cacher, les cheveux noirs et drus coiffent un visage ovale, mais la forme en V du menton casse l’harmonie des traits. De petite taille, sa physionomie se conforme à celle d’une personne sèche et nerveuse. Il lance à l’instar de tirades de comédien dramatique que ce trouble ne s’attaque qu’aux fonctionnaires et épargne les agriculteurs. Après cet intermède, Jean s’efforce d’apaiser les angoisses et de rassurer les gens malades. La communauté veillera à leur donner une attention particulière. L’assemblée l’écoute. Il développe son propos et expose que l’alimentation sera le plus souvent sans graisse, en raison du peu de quantité à leur disposition. La pratique d’exercices physiques remplacera les cachets, la santé en tira profit. En participant aux travaux à entreprendre de façon à faciliter la vie y pourvoira aussi.
Malgré un corps robuste, la cinquantaine de Rémi Pelletier impose son caractère. Ses cheveux noirs coupés en brosse lui attribuent un air martial. Il désire avertir de la gravité de son cas personnel en précisant qu’aucune solution n’existe. D’une voix que le désespoir casse, il rappelle qu’il souffre d’un diabète insulinodépendant, sa réserve d’insuline ne lui permettra de se soigner que pendant un mois. Sans ce remède, au-delà d’un délai de quinze jours à trois semaines, la mort formera la seule issue. Décontenancé, Jean observe que les averses cesseront un jour, et si l’arrêt tarde à venir, un habitant tentera de rejoindre la ville de Clevers. Tout le monde se tait en se rendant compte que le trépas formera peut-être l’aboutissement de ce déluge.
Gérard Dufresne est artiste. Une grande chevelure blanche et une barbe assortie attestent son âge, d’ailleurs, il ne cherche pas à dissimuler ses soixante ans. Sa maison est située à Cholard. Un ancien corps de garde en grosses pierres taillées, en ruine à son arrivée, il l’a aménagé à sa convenance. Il observe la scène. Son regard dénote l’empathie éprouvée face à la détresse de Rémi. Il le connaît de vue, puisqu’il l’a croisé lors de ses promenades aux alentours du village. La forme de son visage trapézoïdale marque plus la souffrance et l’angoisse. Ce soir, il le croquera avec ses crayons.
Jean reprend sa discussion. À propos de l’organisation des repas, il propose d’aménager un service de restauration collective et d’instaurer un grenier où ils emmagasineront les denrées disponibles au Mont. Évelyne tiendra une comptabilité des entrées et des sorties. Pour ce faire, il prêtera sa grange, proche la future cantine.
— À partir du moment où l’on partagera les collations entre tous les habitants, ils deviendront égaux devant l’alimentation.
Tandis que ses mains ouvertes posées sur la table se referment en deux poings saillants, il martèle ce principe plusieurs fois de suite.
Nicolas Varin, l’un des agriculteurs importants de l’assemblée, demeure à Viremont. À l’exemple des autres, sa récolte se révèle insignifiante. La quarantaine bouleverse son aspect physique et la couperose rougit son visage. Il se jette au milieu du débat et d’un ton tonitruant, il interroge Jean, si son ambition consiste à travestir les trois villages en républiques bolcheviks. Il le met au défi de lui donner une bonne raison de distribuer la propriété de l’honnête homme. Impassible, Jean plaide que le but ne consiste pas à offrir aux autres. Son souhait consiste à organiser un partage. À la détention de richesses monnayables de certains répond celle possédée par d’autres sans aucune valeur marchande à l’égale du savoir-faire. L’équité guidera la répartition. Son objectif est de sortir de la situation actuelle. De ce fait, les vivres communes représentent un moyen de surmonter les entraves présentes. Cette innovation profitera à tout le monde.
Maurice Bigeard, éleveur de métier, demeure à Cholard. La cinquantaine a trébuché sur sa vie, à tel point que la couleur rousse de ses cheveux se manifeste moins vive. Il s’immisce au sein de la querelle en reconnaissant son mal à discerner la matière du suffrage, la discussion a porté sur plusieurs sujets. Jean répète son dessein.
Le scrutin se déroule à main levée. Sur cent quatre-vingts votants, cent vingt-cinq se sont prononcés en sa faveur et soixante-dix ont montré leur désaccord, trois se sont abstenus.
Évelyne Blanchot ferme ce cahier réservé à cette décision. Les villageois suspendent la séance quelques instants, l’importance du moment ne leur échappe pas, car ils seront obligés de se serrer les coudes dans le dessein de maîtriser l’épreuve présente. La dépression, le stress et l’angoisse les terrassent. Leurs visages montrent la consternation causée par les évènements actuels. Ils patientent la suite des intentions de Jean.
Ce dernier énonce la teneur du prochain échange de vues qui concerne l’établissement d’un travail commun. Il consiste à ramasser des branches d’arbres, de fougères et des marrons.
— On les répartira entre la nourriture des humains et la pitance des animaux d’élevage. On satisfera ainsi les besoins jusqu’à la fin de l’hiver. Cette tâche exigera au moins quinze jours de labeur.
— Est-ce qu’un traitement de faveur permettrait aux dames de condition de ne pas exécuter cette besogne ? interroge Magalie.
Grande et svelte, fille d’un commerçant de Clevers, à son mariage, elle a construit sa vie au Mont. Elle imite de manière caricaturale les femmes de la bourgeoisie.
— Au regard des calamités, nous sommes tous égaux devant le danger ! réplique Jean.
Offusquée, elle se retourne vers son époux, Jean-Pierre, qui opine de la tête. Sans s’arrêter à sa silhouette robuste, petite et trapue, chacun remarque surtout ses larges mains. Il exerce le métier de restaurateur de meubles.
Ernest Benoit, artisan ébéniste, réside à Viremont. Quoique la blondeur de ses cheveux se soit fanée, ses cinquante ans n’entachent pas sa bonne humeur. Il coupe à brûle-pourpoint la parole de Jean en lui demandant la manière de comptabiliser le temps nécessaire à la réalisation de tâches de natures différentes. Jean lui rapporte à l’image d’un enseignant qui dévoile une nouvelle matière à une classe d’élèves attentifs qu’Évelyne dénombrera les apports et les prises, et dès que la pluie aura cessé, la personne chargée de la comptabilité soldera les crédits et les débits de chacun. Ainsi une créance ou bien une dette apparaîtra sur l’imprimé de la taxe d’habitation.
Les habitants entérinent ce débat par cent cinquante-huit votants en sa faveur, l’opposition quant à elle recueille quarante voix. Évelyne collecte les signatures des participants. Ce cahier se ferme et un autre s’ouvre.
En dépit des signes de fatigue et de lassitude visible sur le visage des délibérants, Jean continue de soumettre son projet au suffrage des habitants. Il ne doute pas que le motif de la session suivante restituera de la vigueur à l’expression directe de la volonté populaire.
— La chasse satisfera le besoin en viande, néanmoins celle-ci n’y répondra pas en totalité, en conséquence un prélèvement de bêtes d’élevage comblera le manque.
À la fin de sa phrase introductive de son plan, son regard inquisiteur se promène sur l’assistance, il s’attend à des réactions vives. Un tumulte se propage rinforzando.
— Je proteste, car ce projet constitue un vol. Il remet en cause mon métier, le bétail est la matière première de mon entreprise, j’ai acquis mes biens grâce à mon travail. Je ne me dessaisirai pas de mes avoirs au profit des autres, s’offusque Maurice Bigeard.
Ses mots grondent, son teint devient rouge.
— Lucien a construit presque tout seul un embarcadère voué au transport de ton bétail, cette tâche ne t’a pas dérangé. De même, tu n’as élevé aucune contestation, à l’instant où les habitants ont accepté de ramasser des branches et des fougères affectées à nourrir tes animaux. Si besoin est, j’imposerai une mesure de police, elle tendra à acquérir ton cheptel, au regard des circonstances, aucun juge administratif n’annulera ma décision.
Cette fois-ci, sa voix a atteint un niveau plus haut, les ponctuations se marquent à l’image de détonations de fusil. Les éleveurs haussent le ton, Jean interpelle Évelyne Blanchot, son timbre traduit sa volonté d’imposer sa décision.
— Prends en note ce règlement municipal !
Elle se met à ses ordres.
— J’interdis la pâture des animaux sur les terrains communaux sous peine de mille euros d’amende par bête et par jour.
Il se positionne debout et ses poings s’appuient sur la table.
— C’est un crime contre les droits de l’homme, ton ambition est de tuer la libre entreprise, hurle Maurice.
Son teint vire au violet.
— Crée les établissements de ton choix au milieu de tes terres !
L’intransigeance de Jean a brisé les cris de révolte des éleveurs, du coup, ils se montrent plus conciliants. Une majorité écrasante de cent quatre-vingt-dix personnes entérine la proposition de Jean, le parti du refus s’attire huit voix. Les habitants signent le procès-verbal.
Ensuite, le débat concerne le prix des bêtes de façon à dédommager les éleveurs. La détermination de celles à privilégier agite l’assemblée. Si l’hiver ne s’avère pas rigoureux, la conservation de la viande soulèvera des problèmes, dès lors, le bœuf ne retient pas leur attention. Un mouton se consommera sans peine en une seule journée. Le cochon ne pose pas de difficultés, la technique du fumage permet de sauvegarder sa chair, ainsi l’âpreté de l’hiver ne se révèle pas utile. Les glands des chênes, en quantité surabondante aux lisières des bois, engraisseront cet animal. Les éleveurs les y amèneront que la saison se montre rigoureuse ou clémente. Ce service commencera quand ils auront terminé celui du ramassage des branchages, fougères et marrons. L’ensemble des votants acquiesce au principe de préférence de la viande porcine lors de la confection des repas, en cas de carence de gibier, et ces animaux seront conduits sous les chênes.
Jean prévoit la construction d’un four, ainsi la cuisson des pains s’en trouvera facilitée. Il envisage d’extraire des pierres issues de la démolition d’une vieille bâtisse perdue à Viremont. Des raisons de commodité contraignent son édification à un emplacement attenant à la maison commune. Après quelques palabres, les habitants consentent à ce projet et à l’organisation d’une corvée d’abattage et de coupe de bois. Elle s’exercera chaque semaine, puisqu’elle fournira le combustible qui alimentera le chauffage de chaque logis et de celui du futur four.
Jean ouvre le débat sur l’occupation des enfants la journée. Il prévient l’assemblée de son souhait de créer un espace en leur faveur au sein de maison commune. Chacun d’entre eux amènera son jeu préféré. Une étudiante en vacances forcées se chargera d’eux en les faisant travailler un peu sur leurs acquis scolaires, puisque personne ne sait combien de temps ce climat va perdurer. Il suggère Marie-Laure Vaugeeot, la fille d’un couple de cultivateurs de Cholard. Il soumet cette résolution au vote, personne ne la conteste. L’assemblée a délibéré à l’unanimité en sa faveur.
Le soir venu, les habitants sont fiers, car ils ont vaincu les égoïsmes, la solidarité a prévalu. Ils ont choisi un nom dans le but d’individualiser cette nouvelle collectivité, elle s’appellera la commune du Mont, même si son existence garde un cachet éphémère, du moins tout le monde l’espère. En sortant de la maison commune, le vent violent gifle les habitants, les rafales de pluie frappent la terre.
Le lendemain, Jean procède à leur répartition en deux groupes. Le premier composé de femmes et de gens âgés ramassera les fougères, les branchages ainsi que les marrons. Le deuxième formé d’hommes valides construira le four. Tous les jours, Marie-Laure s’occupera des enfants, personne ne concevait l’idée de les laisser seuls.
Sous l’averse sans fin, les personnes censées être les plus fragiles s’acheminent vers la forêt. Les autres se portent vers Viremont où ils démoliront le bâtiment en ruine et en tireront les pierres et les briques réfractaires utiles à l’établissement du four. Ils élèveront une petite structure indispensable à son installation. Attenant à la maison commune, de manière incidente, le four aidera au chauffage.
Une fois qu’ils ont extrait ces matériaux du four terminé, ils apprêtent des brouettes et ils organisent des allers et retours de façon à les transporter à Cholard. Quelques courageux les poussent sous la tourmente. Celle de Maurice Bigeard s’enlise dans la boue, il redouble d’efforts en vue de poursuivre sa tâche. Il glisse, malgré ses bottes crantées. Il se relève. Il continue en vain de la désembourber. Las, il la vide, la soulève, la dépose un mètre plus loin, et la remplit de nouveau. Harassé, il arrive à destination, les jambes sciées, cinq minutes après avoir repris son souffle, il retourne à Viremont. À Cholard, quelques hommes y sont restés, ils creusent le sol et établissent les fondations. La besogne se déroule sous les averses et le vent, si bien que des aménagements s’avèrent nécessaires, ainsi ils protègent le chantier de bâches. La terre mouillée facilite leur travail. Ils constituent le mortier à l’aide de caillasses, des graviers et de ciment. En une journée, la dalle s’érige sur une surface de trois mètres sur quatre.
Après cette première journée, Jean se rapproche de Lucien. Il a pris conscience que la survie du groupe dépendra de son appui. Il vit seul et presque indigent, son existence s’est déroulée aux fins fonds de la forêt. Il fut obligé d’acquérir des ingéniosités qui caractérisent les conditions sine qua non de sa survie.
— Lucien, comment procèdes-tu de manière à obtenir de la lumière chez toi ?
— C’est très simple, j’utilise des bougies et une lampe à pétrole.
Cette interrogation saugrenue l’amuse. Ensuite, il lui révèle la provenance de ses chandelles. Il a éparpillé ses ruches au sein de la forêt. Grâce à la cire, les abeilles confectionnent les alvéoles de leur habitacle. Lors de la récolte du miel, il extrait cette matière. Elle lui permet de créer des bougies. Il lui souligne la simplicité du procédé en éprouvant du plaisir à lui dévoiler les secrets de la vie dans les bois. Jean lui révèle son intention d’étudier toutes les hypothèses susceptibles d’apporter de la clarté le soir à l’intérieur de chaque logis. C’est pourquoi il se renseigne sur sa possibilité d’en fabriquer un nombre conséquent. Il lui explique que sa centaine de ruches produit un stock considérable de cire, si bien qu’il est à même de façonner la quantité désirée. Et d’ailleurs, sa provision de bougies l’autorisera à subvenir au besoin immédiat. Roublard, Jean essaie de les acquérir à titre gratuit, mais avisé de sa nature, Lucien résiste en lui précisant que grâce à leur vente, il gagne un peu d’argent. Il ne dispose d’aucune autre opportunité d’en percevoir. Jean cède, cependant, il lui rapporte que la commune agira comme tout un chacun au moyen d’une répartition de la différence de ce qu’il prend et de ce qu’il donne à la survenue d’une amélioration des conditions météorologiques.

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