Réalités et roman guinéen de 1953 à 2003 T4
91 pages
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Description

La richesse des données idéologiques fondamentales des romans guinéens se fait l'écho des problèmes essentiels du rapport des écrivains à l'évolution sociopolitique de la Guinée, et du rapport de l'intellectuel à l'engagement politique. Ainsi l'écrivain guinéen se rend utile par les projets de société qui se dégagent de ses oeuvres et susceptibles de réhabiliter l'histoire de son pays.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 2009
Nombre de lectures 61
EAN13 9782296683006
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Réalités et roman guinéen de 1953 à 2003
© L’Harmattan, 2009
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-09843-5
EAN : 9782296098435

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
Boubacar Diallo


Réalités et roman guinéen de 1953 à 2003


4.-L’idéologie des romanciers guinéens


L’H armattan
Dédicace
Pour Mohamed Wann, mon beau-fils
Aïssatou Diallo, sa femme et ma fille, en toute affection.
Introduction
La lecture idéologique d’une œuvre romanesque part du postulat que toute pratique d’écriture s’inscrit dans un espace social constitué par des discours tenus sur le monde. Il s’agit du sens du témoignage qui donne une vision idéologique du texte littéraire. Le roman guinéen ne déroge pas à cette logique.
Comme kwabena Britwum le fait remarquer " une lecture sociocritique du texte ne devrait pas se réduire purement et simplement à une connaissance sociologique du réel ambiant extérieur au texte {1} ". En entamant ici la " critique idéologique " – terme que nous préférons à’‘ lecture idéologique ", expression chère à Jacques Leenhardt, nous prenons en compte, sur plusieurs plans d’expressions, des prises de positions, d’idées face à ces problèmes importants.
En fait, l’œuvre contient globalement deux unités de signification : une unité de surface qui, en se dégageant du texte narratif, s’affiche au travers de l’établissement par le narrataire-lecteur de la relation entre l’univers romanesque et le texte social ; une unité profonde qui va au-delà de ce que Kwabena Britwum nomme" la socialité ou le texte réel {2} ". Il s’agit du sens du témoignage qui donne une vision idéologique du texte littéraire. Le travail de production de l’œuvre romanesque se fait en rapport avec un intertexte toujours présupposé dans le texte ; car " le romancier entend et retient du réel le discours tenu sur lui par les différentes pratiques humaines, y compris la sienne {3} ". Une des caractéristiques fondamentales du discours social est donc d’apparaître comme une mise en évidence naturelle ou faussement naturelle du réel. Cela revient à considérer alors le discours social comme " une banque des idées reçues, un vague répertoire plus ou moins ordonné d’archétypes et de sténotypes {4} " ; en somme, pour parler comme Françoise Gaillard, comme : "… une mémoire commune au texte et au lecteur {5} ".
Mais, une telle affirmation ne rend pas cependant totalement compte de la présence du discours social dans le texte, puisque l’idéologie n’est pas pure"… immanence dans le texte, elle est aussi le principe organisateur présent dans des réseaux surcodant les autres codes dont elle sert à expliquer la fonctionnalité {6} ". Il est question de tenter une conceptualisation des différentes visions sociales des écrivains, notamment de mettre en relief les différents affrontements idéologiques qui sous-tendent cette création romanesque.
Il convient de préciser que l’interpénétration de la littérature et de la politique n’est pas un fait nouveau en Afrique. Elle se situe aux fondements mêmes de la création négro-africaine qui, à l’origine se voulait une réaction contre la domination coloniale. La problématique de notre étude ici, outre le fait colonial et les réalités qui s’attachent à la Guinée indépendante, dépasse sur le plan méthodologique et critique, la traditionnelle étude sociologique pour saisir son aboutissement logique qui est politique, idéologique. Il faut noter que c’est par le truchement des récits intimistes, des épopées, des poèmes ou des pièces de théâtre que les romanciers guinéens galvanisent et encouragent le peuple et ses nouveaux dirigeants à persévérer dans la voie de l’africanité. C’est à la suite des « bâtardises » du pouvoir révolutionnaire que le roman politique ou idéologique apparaît, s’insérant dans l’actualité avec plus de force et de réalisme pour dénoncer les tares d’un régime despotique, la problématique de l’exil et son corollaire, l’absurde et le chaos qui sous-tendent l’existence actuelle, contribuant ainsi à l’orientation du devenir collectif et celui de l’univers. Avant d’étudier la catégorie du roman idéologique dans la littérature guinéenne, il convient d’abord de définir le vocable « idéologie ».
Le Larousse la définit comme la science des idées, l’ensemble d’idées propres à un groupe, à une époque et traduisant une situation historique. Il se dégage un sens péjoratif qui est : "Une doctrine qui prône un idéal irréaliste".
À son tour, Henri Bénac dégage quatre sens de ce mot forgé par Destutt de Tracy en 1976-1978 {7} .
L’idéologie se présente d’abord comme la science des idées (au sens général des faits de conscience), considérées en elles-mêmes. Elle apparaît ensuite en tant qu’une somme d’idées trop abstraites ou utopiques sans lien avec la réalité positive. Avec le marxisme, elle s’affiche comme un ensemble systématique d’idées politiques, économiques ou sociales inspirant un gouvernement, un parti, une classe et déterminées en fait par la réalité économique et l’infrastructure. En fin de compte, le mot va désigner tout ensemble systématique d’idées à la base de la morale ou de l’action d’un groupe ou d’un individu.
Dans le livre de Jean Servier intitulé : L’idéologie {8} , on peut également suivre l’évolution du mot à travers les âges, en remontant à l’école de Condillac où il servira à désigner les « sciences culturelles » sur des bases anthropologiques et expérimentales. Puis, il évolue d’un système considérant les idées prises en elles-mêmes, abstraction faite de toute métaphysique vers un système d’idées constituant une doctrine politique ou sociale inspirant les actes d’un gouvernement ou d’un parti. Il faut enfin remonter à Voltaire, à Feuerbach et à Karl Marx pour comprendre l’idéologie comme l’imposture d’une classe sociale assurant sa suprématie sur une autre par tout un ensemble de croyances erronées et de préjugés. C’est, affirme Marcel Griaule, une conception du monde et de la place de l’homme dans le monde.
Nonobstant cet aréopage de définitions, nous situerons à la base de l’idéologie, les idées, les hommes dans la confrontation avec eux-mêmes et avec le monde environnant, les croyances, la ligne déterminante dans la gestion des individus et des nations. Car, au-delà même de l’histoire, du témoignage sur une société, il existe de nombreux circuits véhiculant des idées, illustrant des prises de position, déterminant le sort des individus, éléments de groupes plus ou moins restreints et placés en face d’un contexte historique singulier. Roland Barthes a dégagé en partie cette dimension de l’idéologie dans Le Degré zéro de l’écriture. C’est, écrit-il : " … une écriture dont la fonction n’est plus seulement de communiquer ou d’exprimer, mais d’imposer un au-delà du langage qui est à la fois l’histoire et le parti qu’on y prend {9} ". Il ne s’agit plus comme le suggérait Hyppolite Taine d’étudier la race, le milieu et le moment pour comprendre l’univers d’une œuvre romanesque, mais de tenir compte des rapports de forces et des tensions à l’intérieur de la société pour comprendre les différentes manifestations d’idées qui englobent cet univers. En allant au-delà de la critique sociologique pure, la critique idéologique que nous adoptons dans cette étude s’inspire des travaux de Karl Marx et d’Engels, avec leurs théories reprises par Lénine, et dans le domaine spécifiquement littéraire par H. Lefebvre, le hongrois George Lukacs ou Auguste Cornu {10} . En ce qui nous concerne, nous allons nous servir de cette méthodologie, mais en l’adaptant à la spécificité guinéenne.
On sait qu’en Afrique d’après les indépendances, les rapports des forces en présence sont, non pas comme en Occident ceux du prolétariat contre la bourgeoisie, mais d’une part, celui du pays face à l’ancienne puissance colonisatrice et d’autre part, celui du pouvoir en place face au peuple. Dans notre démarche, nous tiendrons aussi compte des problèmes du monde rural face au modernisme. Dans le même processus, il semble primordial de prendre en compte l’insertion des idées, des expressions idéologiques qui transparaissent des œuvres dans la gestion du pays. À l’instar de la critique marxiste, il s’agit d’une « vision du monde » qui donne à la création littéraire sa dimension pragmatique. D’après Auguste Cornu, elle doit être "Orientée essentiellement vers l’action, la critique marxiste se pose comme objet non seulement l’appréciation du contenu d’une œuvre par référence constante aux rapports de classe qui la déterminent, mais aussi et surtout la contribution à l’élaboration d’œuvres nouvelles tournées vers l’avenir {11} ".
En tenant compte donc de ces présupposés théoriques, nous partirons d’abord du témoignage social pour aboutir à l’expression idéologique. Il est question de déterminer comment des romanciers tels que Camara Laye, Lamine Kamara, Fodé Lamine Touré, Ansoumane Doré, Biram Sacko, Jean-François Alata, Sirah Baldé de Labé, Kesso Barry ou Zéïnab Koumanthio Diallo, en présentant des traditions ou des collectivités villageoises, en témoignant de la situation physique ou morale de l’individu, tout sexe confondu, émettent des idées, des prises de position, en somme des idéologies face à ces différentes réalités. On s’intéressera ensuite à l’univers interne des romans pour mettre en lumière l’expression des idéologies en conflit, notamment celle du romancier ou de ses personnages contre celle de la colonisation. Il s’agit avec Alioum Fantouré, Elhadj Alpha Bassia Barry et Tierno Monénembo de revisiter le passé colonial par devoir de mémoire. La même problématique sera abordée ailleurs mais en sondant cette fois-ci l’univers apocalyptique des romans issus de l’indépendance où l’existence de l’individu n’en est plus une. C’est ici que figurent les grandes œuvres de la création romanesque guinéenne. Il faudra alors témoigner de l’existence de l’homme africain dans un monde qui rythme désormais avec une violence hallucinante, essence d’une politique universelle de l’absurde et du chaos. À travers le théâtre de l’écriture, Saidou Bokoum et Alioum Fantouré font des réflexions, des prises de position, annoncent des idéologies face à cette réalité existentielle.
CHAPITRE I Le romancier guinéen face à la tradition et à la modernité
Dans ce chapitre, nous nous proposons d’analyser les idéologies mises en exergue dans les romans face à des positions essentiellement sociales. Il s’agit d’idées sociales nées du choc qu’a constitué la rencontre de l’Afrique profonde avec la civilisation occidentale. C’est dans cette perspective qu’il faut examiner le mysticisme et la philosophie morale malinké tels qu’on les appréhende dans le récit de Camara Laye, L ’ Enfant Noir et dans celui plus récent de Lamine Kamara, Safrin ou le duel au fouet . Il semble que ces deux textes concourent à l’expression réaliste et profonde des traits de l’authenticité malinké. La communauté soso que présente Une enfance africaine de Fodé Lamine Touré, vit partagée entre la tradition et la modernité, deux mondes antagonistes qui ne peuvent, semble-t-il, se réconcilier QU’À travers l’éducation du jeune héros. avec son roman, Ce sera à l’Ombre es cocotiers , Ansoumane Doré, un économiste de renommée internationale apprend à la jeunesse de sa région natale que dans un contexte de modernité, la fidélité au travail de la terre est l’unique voie qui peut mener au bonheur et à la liberté.
1 – Mysticisme et probité malinké
Parmi les romans guinéens, l’Enfant Noir et Dramouss de Camara Laye, et plus récemment Safrin ou le duel au fouet de Lamine Kamara remontent aux sources originelles de l’univers malinké, terroir de leurs auteurs respectifs pour en montrer la force mystique et la probité.
En son temps, la parution de L’Enfant Noir de Camara Laye avait suscité chez les critiques, aussi bien des éloges bien mérités que des critiques virulentes sur lesquelles nous ne voulons plus revenir au risque de nous répéter. L’action de ce récit autobiographique se déroule entre Kouroussa, chef-lieu de l’administration coloniale et Tindican, le village où réside la grand-mère maternelle du héros. À Kouroussa, l’école fait des adeptes. Mais, les génies affirment toujours leur place irremplaçable dans cette communauté malinké. La sorcellerie doit donc rester vivante pour veiller sur le sommeil et la protection de l’individu, à l’image du père du héros, dont la case contient une série de marmites contenant des gris-gris et différents liquides mystérieux avec lesquels il s’enduit le corps avant de dormir, pour le rendre invulnérable aux maléfices. Des faits inexplicables se multiplient : les visites constantes du petit serpent noir, le génie protecteur de la famille à la forge du père ; son apport magique dans la fabrication des bijoux ; la protection dont bénéficie Dâman, la mère contre l’attaque des crocodiles qui vivent dans le fleuve Niger ; le mystère qui se rattache aux jumeaux ; la cérémonie d’initiation et son enseignement secret en brousse, les rugissements effrayants du « Kondén diara » destinés à éprouver le courage de jeunes adolescents soumis à l’épreuve de la circoncision. Dans Dramouss également, on assiste à cette autre scène magico-religieuse au cours de laquelle le père de Fatoman, par la seule force de son incantation, obligea un aigle qui s’apprêtait à manger sa proie à se poser sur le sol pour ramener le poussin qu’il venait d’enlever
Dans ces deux œuvres romanesques de Camara Laye, tout concourt à l’expression réaliste et profonde des traits de l’authenticité malinké. L’auteur excelle dans la description des scènes de pratiques mystiques pour consolider ses propres convictions et celles du lecteur. Safrin ou le duel au fouet , le récit héroïque traditionnel de Lamine Kamara s’enracine aussi pleinement dans le monde traditionnel malinké. Ce roman a pour cadre le village de Diomabanan. L’histoire est celle d’un duel au fouet, le « Wouroukoutou », organisé chaque année dans le Mandingue après la rentrée des récoltes, pour éprouver la force et l’intelligence des jeunes gens. L’événement, bien qu’étant destiné à égayer les villages pendant la saison sèche, revêtait à la fois, dans la dure épreuve de son apprentissage par les petits enfants, un caractère terrible et mystique.
Or, le duel au fouet que nous propose l’auteur s’avère par son caractère et son enjeu, d’une importance toute particulière. En effet, convaincu de son invincibilité au « Wouroukoutou », Safrin Magassouba, le champion inamovible de toute la région de Diomabanan, fit le serment à sa fiancée, la belle Fanta Kaba dite Gnalén, de ne l’épouser qu’après avoir battu au duel au fouet, sept challengers, anciens et nouveaux candidats confondus. Ce défi qui s’adressait à toute la contrée, divise la communauté de Diomabanan en deux camps opposés et suscite chez tous les jeunes gens du Mandingue, la farouche détermination de prendre part à ce qu’ils appelaient la lutte pour l’honneur pour mettre fin à l’arrogance de Diomabanan.
Mais, Safrin demeura invaincu après six victoires dont la dernière se termina par la mort tragique du champion de Kouroussa qui succomba à la suite d’une « … fracture du crâne au niveau de la fontanelle. » (p. 71). Au septième combat, il est, à son tour, sévèrement corrigé par Karinkan Kéïta, le champion de Niani. Ce dernier lui inflige une correction mémorable. C’est à la suite de cette grande humiliation que Safrin fait preuve d’une profonde probité. Dans la scène de la traversée du fleuve Milo, pour ne citer que cet exemple parmi d’autres, lorsque Gnalén et Karinkan Keita le vainqueur du duel, en route pour Niani, se font attaquer par un hippopotame, c’est Safrin qui vole à leur secours. À la fin du duel également, il remet avec humilité et respect, devant tout le village réuni, la lance du vainqueur à Karinkan Keita qui, pourtant, venait de l’humilier publiquement. La droiture, l’intégrité, l’honnêteté scrupuleuse constituent l’idéologie de Lamine Kamara, quand il est question de la société malinké dans laquelle ses valeurs humaines sont de rigueur. Voyons maintenant l’idéologie qu’adopte le romancier guinéen face à l’avancée inexorable de la modernité.
2–Réconciliation des savoirs traditionnel et moderne
La communauté que nous présente Une enfance africaine de Fodé Lamine Touré vit partagée entre la tradition soso et la modernité. L’éducation de Bâfodé, l’enfant-héros se fait dans ces deux mondes qui s’interpénètrent désormais intimement. Contrairement à l’idéologie qui anime l’Enfant Noir de Camara Laye et Safrin ou le duel au fouet de Lamine Kamara, celle de Fodé Lamine Touré prône la réconciliation des savoirs traditionnel et occidental.
En effet, c’est lorsque le père de Bâfodé est atteint de folie que son oncle-homonyme se charge de l’éducation traditionnelle de l’adolescent, de ses frères et sœurs. Ce vieillard intraitable mais aimable ne transigeait jamais sur l’observation stricte des règles de bonne conduite que chacun des enfants devait apprendre à connaître. L’apprentissage des valeurs éducatives dans la société soso s’accompagne de justice, d’amour, d’amabilité et de libre-arbitrage mais, parfois aussi de sévérité. Son complément est l’école coranique en laquelle Bâfodé ne verra « …qu ’ une discipline coercitive qui tourmentait et obsédait (…) » (p. 52). Du point de vue idéologique, il apparaît ici une critique de l’école coranique par l’enfant-narrateur, dont on peut suivre l’évolution et l’épanouissement dans son milieu social naturel. En adepte convaincu de l’efficacité du système éducatif traditionnel soso, l’oncle-homonyme de Bâfodé n’entendait pas le jumeler avec l’école occidentale. Aussi, la proposition de N’Touré-Fodé, d’inscrire son neveu à l’école nouvelle, va-t-elle se solder par une fin de non-recevoir polie mais ferme du vieux Bâfodé qui estime que cette institution est un véritable piège.
Le fait le plus important est que son interlocuteur ne partage pas cette opinion. Pour N’Touré-Fodé le douanier, l’école est la porte d’entrée vers un nouveau principe du savoir qui accorde une place prépondérante à la science et à la technologie. L’éducation scolaire permet de domestiquer l’avenir. Le gage d’un avenir meilleur pour le petit Bâfodé, c’est bien l’école nouvelle. Dans ce contexte, une bonne formation traditionnelle ne peut être qu’un contrepoids de toute forme d’aliénation : « L ’ antidote de l’aliénation (…) réside entièrement dans une éducation traditionnelle inébranlable (…). » (p. 61) Pour bâtir l’avenir de l’enfant, il s’agit non pas de vouer aux gémonies l’éducation traditionnelle, mais de faire de celle-ci le complément de l’école et un garde-fou contre l’aliénation. Accepter une telle forme d’éducation, c’est reconnaître le flux changeant du devenir de l’enfant tout en sauvegardant en même temps les valeurs éducatives ancestrales. On croirait entendre ici les propos révolutionnaires de la Grande Royale de L’Aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane.
Par contre, pour Ansoumane Doré, la survie de l’univers traditionnel face à l’avancée inexorable du modernisme exige des jeunes villageois qu’ils changent de mentalité dans la solidarité en retournant à l’agriculture.
3 – Le pragmatisme communautaire
En 1987, Ce Sera à l’Ombre des Cocotiers , le roman de l’économiste Ansoumane Doré, paraissait aux Nouvelles Éditions La Bayadère. Dans un compte rendu de lecture publié dans la revue Notre Librairie consacrée à la littérature guinéenne, Guy Menga écrira que l’ouvrage transmet à la postérité des coutumes et traditions dont la disparition paraît de plus en plus imparable. Ces propos ne se vérifient pas dans ce roman, parce que, contrairement à ce qu’affirme ce critique, Allamako le jeune héros ne vit pas en pays soussou mais à Sougbadougou, son village natal situé dans la zone forestière de Beyla, non loin de la préfecture de Boola. C’est une petite communauté villageoise, qui vit repliée sur elle-même. Moralement et spirituellement, la jeunesse est assujettie. Les adultes face à l’avancée inexorable de la modernité sont allergiques à tout changement. C’est dans ce contexte qu’Allamako va quitter Sougbadougou pour s’exiler à Conakry la capitale, avec l’espoir d’y apprendre à conduire pour devenir chauffeur.
Par un itinéraire en boucle – l’aller et le retour du village à la ville et de la ville au village – le roman d’Ansoumane Doré introduit une idéologie du progrès dont le but est la restauration du bonheur collectif par l’apprentissage d’un métier convenable ou tout simplement le retour des jeunes à la terre. À cause de cette philosophie de l’action dans une formation progressiste, Allamako, une fois arrivé dans la capitale guinéenne, la ville de toutes les débrouillardises, ne pourra réaliser son rêve que grâce à l’amitié et à la solidarité agissantes de Toumalaye, l’un des nombreux laissés-pour-compte qui peuplent les rues de Conakry. Après sa séparation d’avec un premier chauffeur qui l’exploitait, c’est ce jeune chômeur sosso qui l’accueille chez lui. Toumalaye et Allamako ont de la peine à vivre dans la ville, parce qu’il y a des problèmes d’emplois. Le fait que son hôte l’aide financièrement, moralement et psychologiquement, constitue déjà en soi un esprit de solidarité. Au volant d’un camion flambant neuf dont il était désormais le chauffeur au service d’un commerçant transporteur de son village, Allamako retourna dans son village. L’idéologie majeure de l’œuvre d’Ansoumane Doré, c’est l’appel de l’ailleurs, source de solidarité, de progrès et le culte du retour au bercail qui est un paradis potentiel. Mais, peut-on restaurer le bonheur dans un village où, malgré l’avancée du modernisme, la vie est toujours rythmée par la tradition ?
En fait, à Sougbadougou, c’est l’obscurantisme total. Moralement et spirituellement, la jeunesse est enfermée dans le cocon de la tradition, désabusée et vidée de sa substance. Aucune initiative de développement ne lui est offerte. Ployant sous le poids de la gérontocratie, elle cherche alors à s’évader de ce groupe pour répondre à l’appel de l’ailleurs. C’est cela qui va décider Allamako à s’engager comme apprenti-chauffeur pour aller à la ville apprendre le métier de chauffeur. Allamako qui a déjà parcouru les grandes villes du pays en compagnie de Bakary, le second apprenti-chauffeur, n’a trouvé en la capitale qu’un lieu de perversions. Pour lui, elle est synonyme de dépravation. Le chômage y est chronique et la misère écrasante. Ceux, à l’instar de Toumalaye qui s’y aventurent, vivent dans l’anonymat le plus absolu, parce que ne possédant pas de pièces d’identité. Un panorama peu reluisant qui amènera Allamako à longuement méditer sur le sort malheureux de « … ces jeunes gens perdus dans les villes » ; (p. 121). C’est dans ce drame existentiel collectif que s’inscrit la vie du héros :
C’est là que prend racine le pragmatisme qui caractérise le héros d’Ansoumane Doré. Voilà ce qui justifie le retour d’Allamako d’abord à Boola puis à Sougbadougou. Il y constate d’abord les carences : une sècheresse aux effets dévastateurs malgré la saison des pluies, la pauvreté et la misère, la dégradation des villageois et de la petite agglomération… Pour ressusciter le village mourant, il recommande à Sémo, l’un des jeunes du village, travaillant en ville comme cuisinier d’un Libanais, à abandonner rapidement ce métier dégradant. Mais surtout, il plante devant sa maison la noix de coco, le seul souvenir qu’il a gardé de son ami Toumalaye, pour que demain, son histoire profite aux jeunes et leur serve de leçon.
Contre les turbulences de la ville, contre la misère qu’apporte le modernisme, Ansoumane Doré préconise l’instauration de la vie heureuse au village. L’exode urbain ne peut être synonyme de l’apprentissage d’un métier déshonorant. En tant qu’économiste éclairé, le romancier prône par la bouche du vieux Wamba le père de Sémo le cuisinier, le retour des jeunes à l’agriculture. Le bonheur qu’il faut restaurer dans le village, c’est le travail de la terre. Il constitue la seule alternative viable pour passer de la misère au bien-être collectif.
L’idéologie d’Ansoumane Doré un économiste de carrière en faveur du monde rural et du paysannat est, il faut le souligner, une bonne mise en pratique de ce qui est toujours apparu dans l’idéologie de la Révolution en Guinée sous le slogan de « développement du peuple par le peuple et pour le peuple ».
Les écrivains guinéens participent également au vaste débat sur ce que devrait être le statut de la femme dans la société guinéenne et africaine moderne.
CHAPITRE II : Le féminisme
La question du féminisme a été et demeure encore actuelle en Guinée. En fait, c’est un problème universel qui se pose avec acuité. Il s’agit du statut de la femme dans la communauté, de même que le rôle et la position qu’elle devrait tenir par rapport à l’homme, son partenaire. La lutte que la femme va alors engager dans le but d’améliorer son sort devait aboutir en 1975 à la proclamation d’une année internationale de la femme. Dans ce combat séculaire, la femme africaine contemporaine, notamment la Guinéenne, n’occupe pas une place prépondérante. En effet, dans le cercle traditionnel, tel qu’en témoignent la plupart des romans, la femme guinéenne est un instrument de procréation et un objet de plaisir. La femme de la ville, de plus en plus délaisse les travaux ménagers pour s’intégrer dans la machine économique et politique ou pour survivre, s’adonne à la prostitution et aux vices divers. Comment donc se présente dans les romans, la lutte de la femme pour se sortir de sa condition d’assujettissement ?
C’est à partir de 1958, qu’apparaissent les premiers romans féministes écrits par des hommes, tels que Faralako d’Émile Cissé, Dalanda de Biram Sacko, et plus tard en 1994, Aminata ou le viol de l’innocence de Jean-François Alata, qui s’intéressent à la condition de la femme en Haute-Guinée. Ces trois récits ont en commun de mettre en scène des héroïnes en révolte contre leur condition servile à travers une idéologie évolutionniste, c’est-à-dire transformiste.
Dans la première version, il est question de Makalé dont les parents ne veulent pas du mariage avec Nî le héros métis du roman à qui ils préfèrent Samaké., un riche commerçant du village fraîchement revenu de Sierra Leone. Mais, Makalé et Nî qui s’aiment vont continuer de se fréquenter. À cause de cette relation décriée, la jeune fille va subir la colère et les railleries de Fanta sa mère, surtout à l’approche de la « danse des sabres », une cérémonie sacrée et populaire au cours de laquelle des jeunes filles pubères de la contrée sont invitées à choisir publiquement leurs fiancés. Rongée par la peur d’essuyer, ce jour-là, déshonneur et humiliation si Makalé jetait son dévolu sur Nî, Fanta, pour dissuader sa fille de prendre une telle initiative, va employer contre elle la manière forte en lui interdisant de rencontrer dorénavant Nî qui, à ses yeux n’est qu’un pauvre sans le moindre sou. Justement, ce bras de fer entre la jeune fille et ses parents, l’auteur le met sur le compte du conflit de générations. Autant le monde a changé, autant les êtres et les choses ont évolué. Pour Fanta, la vie des jeunes filles de Faralako évolue aujourd’hui à contre-courant de la tradition :
Mais, Makalé qui est loin d’être dupe a un avis tout différent. Elle penche plutôt pour l’amour désintéressé et le libre choix et le fait fermement savoir à Samaké. Alors, refusant toute forme de contrainte, c’est Nî que la jeune fille choisit le jour de la « danse des sabres », provoquant dans la foule des spectateurs désapprobation et consternation. À la suite de ce geste sacrilège, le couple s’enfuit du village, poursuivi par Samaké et d’autres villageois. C’est au cours de cette fuite éperdue, que Makalé mourra, victime des morsures d’un serpent ensorcelé par Kanfila. Au regard de cette histoire d’amour impossible, la condition féminine apparaît plutôt malheureuse, enfermée qu’elle est dans ses fonctions traditionnelles. Cependant, on peut penser que chez Émile Cissé, la mort de Makalé signifie la révolte suprême de la femme et la disparition du mariage forcé.

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