Récits pyrénéens : Lavinia • Le Géant Yéous
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Description

L’amour des Pyrénées forme l’unité profonde de ces deux récits « pyrénéens » de George Sand. A quarante ans de distance (1833 et 1873), George Sand se plaît aux mêmes crêtes déchirées, aux mêmes mœurs pittoresques.


Aux cavalcades tumultueuses des villes d’eau mondaine et des dandies parfumés succèdent des paysans pieux, rudes, patients. Tout George Sand se retrouve dans ces deux récits : ses élans romantiques, ses entraînements de passion, sa tendresse bucolique, la douceur de son optimisme et le même feu de générosité qui habite ses héros.


Etude et notes de J. Fourcassié (parues initialement dans l’édition de 1940) sont une mise en perspective de l’écrivain, de ses sources d’inspiration et de son œuvre qui amènent un vrai supplément à la lecture de ces récits paradoxalement peu connus et qui méritent vraiment d’être redécouverts.

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Informations

Publié par
Nombre de lectures 5
EAN13 9782824051529
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0052€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

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RéCITS PYRéNéENS



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Tous droits de traduction de reproduction
et d ’ adaptation réservés pour tous les pays.
Conception, mise en page et maquette : © Éric Chaplain
Pour la présente édition :
© edr/ ÉDITION S des régionalismes ™ — 2007/2012/2016
EDR sarl : 48B, rue de Gâte-Grenier — 17160 cressé
ISBN 978.2.8240.0673.4
Malgré le soin apporté à la correction de nos ouvrages, il peut arriver que nous laissions passer coquilles ou fautes — l ’ informatique, outil merveilleux, a parfois des ruses diaboliques... N ’ hésitez pas à nous en faire part : cela nous permettra d ’ améliorer les textes publiés lors de prochaines rééditions.




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George SAND


RéCITS PYRéNéENS
LAVINIA
LE GéANT YéOUS





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AVANT-PROPOS
à l’édition de 1940
L ’amour des Pyrénées forme l’unité profonde des deux récits que nous éditons. — 1833-1873. — À quarante ans de distance G. Sand se plaît aux mêmes crêtes déchirées, aux mêmes mœurs pittoresques. Le bruit du tym- panon qui, en 1833, scandait la walse du bal aristocratique de Saint-Sauveur, entraîne, en 1873, les bergers, réunis dans la rencluse pour fêter la mort du géant Yéous. Cette même vallée de Campan où elle partait en excursion de jeunesse en 1833, nous la retrouvons toujours aussi belle en 1873 : « Vous avez en un jour, dit G. Sand à Miquelon, à mesure que vous montez, l’éclat du soleil sur les lacs, les brumes d’automne sur les hautes prairies, et la majesté des hivers sur les cimes ». Le Géant Yéous fait entendre comme un écho amorti et toujours sincère des enthousiasmes monta- gnards de Lavinia.
Mais depuis 1833, combien le milieu change ! Aux caval- cades tumultueuses des villes d’eaux mondaines, aux dandys fashionables parfumés à l’essence de tubéreuse, succèdent des paysans pieux, rudes, patients. Les hautes cimes ne développaient alors qu’un décor lointain à des aventures de « saison » mondaine ; en 1873, nous vivons sur un plateau, près des glaciers, au cœur même de la montagne.
Quel changement, surtout, dans l’âme de G. Sand ! Lavinia, cœur flétri , usée par les passions dévorantes, cherche dans les Pyrénées un apaisement impossible à son spleen . Elle est la sœur de Lélia et des grandes amoureuses romantiques qui peuplent les romans fougueux de cette époque. Au clair de lune, parmi les éclairs de la tempête déchaînée, au bord des précipices, les amoureux trouvent un accord secret entre les tumultes de la montagne et les tumultes de leur



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cœur. — Dans le Géant Yéous , la bonne dame de Nohant conduit par la main ses petites-filles, Aurore et Gabrielle, pour leur montrer la vie heureuse, exemplaire, des bons bergers d’idylle qui habitent les pentes du Mont-Aigu. Les images du Meunier d’Angibault , du Berry, se mêlent aux souvenirs des promenades faites, quarante ans plus tôt, aux environs de Bagnères, avec Aurélien de Sèze : un chapitre de l’ Art d’être grand’mère , conté, d’un cœur toujours jeune, avec des souvenirs de jeunesse.
Tout G. Sand se retrouve dans ces deux récits : ses élans romantiques, ses entraînements de passion, qui conservent toujours, dans Lavinia, une discrétion heureuse ; — sa ten- dresse bucolique, la douceur de son optimisme, et, à quarante ans de distance, le même feu de générosité qui échauffe aussi bien le sacrifice de Lavinia que le dévouement à sa famille de Miquelon.






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LE GÉANT YÉOUS
(1873)
INTRODUCTION
Les Pyrénées dans l’œuvre de G. Sand de 1833 à 1873.
Entre 1833 et 1873, G. Sand ne revient qu’une seule fois, à notre connaissance, dans les Pyrénées. En 1837, légalement séparée, depuis un an, de son mari, elle a la charge d’élever ses enfants : Maurice et Solange. Le baron Dudevant, son mari, retiré à Guillery, près de Nérac, apprend un jour que Solange vit seule à Nohant. Il accourt et l’enlève. G. Sand prévenue du rapt, part en hâte pour Guillery. Elle se présente à son mari pour réclamer sa fille, avec tout un appareil de police et de justice : sous-préfet, lieutenant de gendarmerie, maréchal de logis, deux gendarmes, un huissier. Le baron effrayé lui rend sa fille. « Le lendemain, raconte G. Sand, la fureur m’a prise d’aller revoir les Pyrénées. J’ai renvoyé mon escorte, et j’ai été avec Solange jusqu’au Marboré, l’extrême frontière de France. La neige et le brouillard, la pluie et les torrents, ne nous ont laissé voir qu’à demi le but de notre voyage, un des sites les plus sauvages qu’il y ait au monde. Nous avons fait ce jour-là quinze lieues à cheval, Solange trottant comme un démon, narguant la pluie et trottant de tout son cœur, au bord des précipices épouvantables qui bordent la route. Nature d’aigle ! Le quatrième jour nous étions de retour à Nérac » (1) .
Souvent, dans son œuvre, le souvenir des Pyrénées revient, non pas seulement, comme nous l’avons vu, à propos de Lavinia, le souvenir de la passion qu’elle y vécut, mais des paysages qu’elle ne cessait d’admirer.
Quand elle rêve de vie libre dans une nature sauvage, son imagina- tion la ramène aux sites pyrénéens. En 1836 (2) , à Genève, elle écoute Liszt jouer son Rondo fantastique, inspiré du Contrabandista de Garcia. Ce chant évoque en elle toutes les joies de la montagne telles qu’un romantique de 1830 se les figurait : dans un paysage des Pyrénées, Le Contrebandier (3) chante les voluptés et les fatigues du chevrier, du meurtrier, du proscrit, de l’ermite. Ces thèmes, dans lesquels la


1. Lettre à M. Duteil, à Périgueux, du 30 sept. 1837.
2. Voir la note 4, de Lavinia.
3. Dans les œ uvres complètes, éd. Lévy, au volume La Coupe.



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réalité n’occupe que peu de place, se développent avec un accent de conviction passionnée.
Cet esprit de libre insouciance dans un paysage qui s’ajuste aux tempêtes du cœur se retrouve dans Pierre André, le héros de Marianne (chap. II). Après de longs voyages en Europe et en Asie, il se retire chez lui, à Faille-sur-Gouvre ; apaisé à la suite d’amours extravagants pour de grandes actrices, il regrette le temps des passions violentes :
Il avait alors reporté son enthousiasme sur les beaux spectacles de la nature autrefois savourés, et il lui avait pris des envies furieuses de revoir au moins les Alpes et les Pyrénées ; il s’était demandé pourquoi il n’aurait pas le cynisme du Bohémien, pourquoi cette sotte vanité d’avoir du linge et des habits propres, quand il était si facile de s’en aller courir le monde en guenilles et en tendant la main aux passants.
Les Pyrénées se présentent aussi parfois à l’esprit de G. Sand comme un lieu de comparaison, soit avec les Alpes soit avec le Berry.
Quand elle cherche dans les Alpes des paysages qui ne soient « ni trop sauvages ni trop champêtres », elle ne les y trouve pas, alors qu’ils abondent dans les Pyrénées (4) . En 1857, herborisant sur les rives de la Creuse, elle est d’avis qu’on y peut oublier « le Mont-Blanc et le Pic du Midi ». « Qu’importe la dimension des choses ! C’est l’harmonie de la couleur et la proportion des formes qui constitue la beauté (5) .
Mais en face des montagnes d’Auvergne elle se sent reprise par le goût des paysages grandioses. Le Marquis de Villemer, en 1860 (6) , avoue sa préférence pour les « sites terribles ».
Tu me reprochais cela, écrit-il à son frère, quand nous étions ensemble aux Pyrénées. Les précipices t’exaspéraient contre moi, qui les cherchais toujours, et tu m’entraînais à Biarritz, où la mer reposait tes yeux lassés de cascades et de ravins. Si tu veux bien y réfléchir, tu verras qu’en ceci tu étais plus poète que moi. Tu te plaisais dans la contemplation de ce qui semble infini. Je suis peut-être un artiste et rien de plus. J’ai besoin de choses définies. Je les veux très grandes ; mais pour que je les trouve telles il faut qu’elles soient grandes d’aspect, et peu m’importe l’espace qu’elles occupent. Il faut que la hardiesse des masses ranime en moi quelque fibre hardie, que la placidité ou la furie des couleurs enflamme mon sentiment.


4. Lettres d’un voyageur, Lettre I, éd. 1843, p. 28 (1834).
5. Promenades autour d’un village, 2 e éd., p. 14.
6. Le Marquis de Villemer, chap. VII.



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La vie à Nohant en 1873.
Depuis 1871 G. Sand s’occupe à écrire des contes pour ses petites- filles. La vie romantique de 1833 est alors si loin dans sa mémoire ! Elle mène à Nohant une existence paisible, troublée uniquement par des visites d’amis. Son fils Maurice, sa belle-fille Lina, ses petites- filles, Aurore et Gabrielle, créent autour d’elle une atmosphère de tendresse  (7) . Le jour même où paraît Le Géant Yéous dans la Revue des Deux-Mondes, le 15 mars 1873, G. Sand écrit à Flaubert : « J’ai beaucoup souffert tous ces temps-ci de fluxions très douloureuses ; ça ne m’a pas empêché de m’amuser à écrire des contes et à jouer avec mes fanfans. Elles sont si gentilles et mes grands enfants sont si bons pour moi que je mourrai, je crois, en leur souriant. Qu’importe qu’on ait cent mille ennemis si on est aimé de deux ou trois bons êtres ? »
Dans l’intimité, Aurore s’appelle Lolo et Gabrielle Titite. Si G. Sand s’éloigne quelques jours pour un voyage à Paris, c’est à elles qu’elle pense et qu’elle écrit. Le 27 avril 1873, par exemple, elle envoie de Paris à Mademoiselle Aurore Sand, à Nohant, une lettre toute pénétrée d’affection, qui vaut bien, après tout, dans sa simplicité, beaucoup de ses lettres d’amour écrites à l’époque de fermentation romantique :
MA LOLO CHÉRIE,
Je ferai partir demain une caisse à ton adresse. Tu y trouveras :
Un tombereau de jardin pour toi et pour Titite, si le sien est casse, et si elle ne trouve pas celui-là trop grand. Tu me le diras et j’en apporterai un second, selon le choix que vous aurez fait.
Deux poupées qu’on peut peigner : la petite habillée pour Titite, la seconde, plus grande, pour toi.
Deux ombrelles roses pour vous deux.
Une ombrelle-parapluie pour toi.
Un serpent pour Titite.
Deux bébés en caoutchouc, le plus grand pour toi.
Les polichinelles de la marchande sont laids et incommodes ; je chercherai ailleurs et je porterai ce que je pourrai.
Je vous bige à mort ; je m’ennuie bien sans vous, mais je ne resterai pas longtemps.
Aimez toujours votre bonne mè , qui vous chérit.
Dès 1870, alors qu’Aurore n’avait encore que quatre ans, sa grand’mère s’ingéniait à des inventions romanesques capables


7. Voir Edmond Plauchut : Autour de Nohant (Lévy. 1898), et Aurore Lauth-Sand : Souvenirs de Nohant, Revue de Paris, 1 er septembre 1916.



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d’enchanter son imagination. Pendant la guerre, pour éviter une épidémie de variole, elle s’est réfugiée à Boussac, chez des amis, avec ses petites-filles, et elle raconte elle-même comment elle est obligée d’imaginer des contes (8) :
Les enfants nous forcent à paraître tranquilles. Ils jouent et rient autour de nous. Aurore vient de prendre sa leçon, et pour récompense elle veut que je lui raconte des histoires de fées. Elle n’y croit pas, les enfants de ce temps-ci ne sont dupes de rien ; mais elle a le goût littéraire, et l’invention la passionne. Je suis donc condamnée à composer pour elle, chaque jour pendant une heure ou deux, les romans les plus inattendus et les moins digérés. Dieu sait si je suis en veine ! L’imagination est morte en moi, et l’enfant est là qui questionne, exige, réveille la défunte à coups d’épingle. L’amusement de nos jours paisibles me devient un martyre. Tout est douleur à présent, même ce délicieux tête à tête avec l’enfance qui retrempe et rajeunit la vieillesse. N’importe, je ne veux pas que la bien-aimée soit triste, ou que, livrée à elle-même, elle pense plus que son âge ne doit penser. Je me fais aider un peu par elle en lui demandant ce qu’elle voit dans ce pays de rochers et de ravins, qui ressemble si peu à ce qu’elle a vu jusqu’à présent. Elle y place des fées, des enfants qui voyagent sous la protection des bons esprits, des animaux qui parlent, des génies qui aiment les animaux et les enfants. Il faut alors raconter comme quoi le loup n’a pas mangé l’agneau qui suivait la petite fille parce qu’une fée très blonde est venue enchaîner le loup avec un de ses cheveux qu’il n’a jamais pu briser. Une autre fois il faut raconter comment la petite fille a dû monter tout en haut de la montagne pour secourir une fourmi blanche qui lui était apparue en rêve et qui lui avait fait jurer de venir la sauver du bec d’une hirondelle rouge fort méchante. Il faut que le voyage soit long et circonstancié, qu’il y ait beaucoup de descriptions de plantes et de cailloux.
Sa petite-fille Aurore a raconté plus tard le « souvenir enchanté » qu’elle conservait de ces récits (9) : «  C’étaient des contes qui duraient des soirs et des soirs, lorsque j’étais couchée dans sa chambre en signe de grande joie et de récompense. Elle me permettait de frapper sur le carrelage du salon où elle était avec mes parents et nos amis ; elle montait lestement et venait s’accouder derrière le grand canapé-lit où j’étais couchée. Alors commençait ou continuait une de ses narrations fantastiques où les fées et les génies avaient le meilleur rôle  ».


8. Journal d’un voyageur pendant la guerre, 30 septembre 1870.
9. Revue de Paris, septembre 1916, p. 97.
10. Publiés en deux volumes, intitulés : Le château de Pictordu et Le chêne parlant.



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Les contes pour enfants de 1872 à 1875.
C’est ainsi que G. Sand écrivit et publia, entre 1872 et 1875, treize contes pour enfants (10) .
Ils se ressemblent par certains caractères : les animaux, les choses mêmes pensent et parlent. Le chêne merveilleux protège le jeune bûcheron qui élit domicile dans ses branches ; tandis que le berger d’Yéous meurt victime du géant de pierre, Emmi est conseillé et encouragé par l’arbre qui lui parle. Les fleurs s’abandonnent, comme les hommes, à des vanités, à des orgueils ; elles jalousent la rose qui écoute la chanson du Zéphir. Les orgues de pierre de Chanturge, en Auvergne, émettent, la nuit, des harmonies étranges. Les statues du Château de Pictordu adressent à la jeune Diane leurs conseils. Catherine parvient à filer sur sa quenouille les nuages d’abord hostiles.
Les hommes qui vivent parmi ces merveilles les acceptent et les comprennent. Le fantastique, qui semble leur climat naturel, ne les effraie pas. Ne se rappellent-ils pas d’ailleurs vaguement leur existence antérieure ? L’un n’a-t-il pas été chien et l’autre éléphant ? Emmi, dans la demi-obscurité des nuits étoilées, aperçoit les chevelures d’argent des fées. Miquel, à la clarté de la lune, voit le géant de pierre se promener dans son champ. Les êtres, quand ils ne sont pas broyés par les choses, parviennent à les apprivoiser ou à les dompter.
Le symbole apparaît même parfois, à la fin de certains contes, comme dans Le Géant Yéous. Le vieux professeur de musique, après avoir échappé à l’écroulement de pierrailles que l’orgue du Titan lâche sur lui, voit dans cet événement le symbole de sa vie même : des illusions, du bruit, des épines.
Avant Le Géant Yéous, un de ces contes, Le nuage rose, se passe dans les Pyrénées. G. Sand l’y situe, mais sans précision. On y voit des pics abrupts et des glaciers étincelants ; les femmes y sont coiffées du capulet et passent leur temps à filer ; les orages éclatent brutalement, comme jadis, dans Lavinia , à Saint-Sauveur.
Flaubert, de Luchon, réveille les souvenirs pyrénéens de G. Sand.
Comment G. Sand revint-elle ainsi aux Pyrénées ? Tout d’abord, le décor pyrénéen se prêtait admirablement à ces histoires merveilleuses : les crêtes, les vents, les orages, les forêts offraient un décor naturel à ces imaginations aussi farouches que gracieuses.
Mais G. Sand avait réchauffé ses vieux souvenirs pyrénéens en lisant les lettres que lui écrivit Flaubert de Luchon en 1872 (11) .


11. Voir notre Romantisme et Pyrénées, p. 398.



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Arrivé à Luchon au début de juillet, il avait annoncé son départ de Rouen à G. Sand, et cette nouvelle avait suffi pour réveiller chez son amie de vieux souvenirs :
Es-tu en route pour les Pyrénées ? Ah ! je t’envie, je les aime tant ! J’y ai fait des courses insensées ; mais je ne connais pas Luchon. Est-ce beau aussi ? Tu n’iras pas là sans aller voir le cirque de Gavarnie et le chemin qui y conduit ? Et Cauterets, et le lac de Gaube ? Et la route de Saint-Sauveur, Mon Dieu, qu’on est heureux de voyager, de voir des montagnes, des fleurs, des précipices ! Est-ce que tout cela t’ennuie ? Est-ce que tu te rappelles qu’il y a des éditeurs, des directeurs de théâtre, des lecteurs et des publics, quand tu cours le pays ? Moi, j’oublie tout, comme quand Pauline Viardot chante.
Le cirque de Gavarnie, Cauterets, la route de Saint-Sauveur ! L’image d’Aurélien de Sèze se présente à coup sûr dans l’esprit de G. Sand. Une pudeur de jeunesse l’écarte... Elle pense sans doute à Lavinia. Cette lettre est du 5 juillet 1872. Le 19 du même mois elle écrit à Flau- bert, qui s’ennuie décidément à Luchon : « J’ai fait un second conte fantastique pour la Revue des Deux Mondes, un conte pour enfants. »
C’est Le nuage rose, qui paraîtra le 1 er août suivant : le décor en est pyrénéen.
Mais les Pyrénées y restent anonymes, trop indistinctes, à peine reconnaissables. G. Sand a pu néanmoins se rendre compte, par cet essai, que ces évocations montagnardes s’adaptaient exactement au genre fantastique enfantin. Ces souvenirs sont si lointains ! Ne serait-il pas possible de les rafraîchir, de les préciser un peu ?
G. Sand précise ses souvenirs des Pyrénées : l’ « Itinéraire » Joanne.
Certes, G. Sand aime, quand elle situe un roman dans une contrée, la connaître : « J’aime à avoir vu ce que je décris, écrit-elle à Louis Ulbach le 26 novembre 1869. Cela simplifie les recherches, les études. N’eussé-je que trois mots à dire d’une localité, j’aime à la regarder dans mon souvenir et à me tromper le moins que je peux ».
Mais elle n’hésite pas au besoin à s’aider de livres, de guides ou simplement d’albums de gravures, et à imaginer ce qu’elle ignore. Dans les premières pages du Piccinino, elle avoue qu’elle ne décrira pas exactement la Sicile « par une assez bonne raison », c’est qu’elle ne la connaît pas. « On ne peint jamais très bien ce que l’on ne connaît que par ouï-dire ». Et elle avoue qu’elle a choisi la Sicile « tout simplement à cause d’un recueil de belles gravures » qu’elle « avait sous les yeux » à ce moment-là.
Pour les Pyrénées, elle n’en est pas réduite à un tel état d’indigence.



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Son séjour de 1825 et son voyage de 1837 lui fournissent encore quantité d’images. Mais pourquoi ne pas les préciser artificiellement ? G. Sand se rappelle alors, sans doute, que son vieil ami Adolphe Joanne  (12) lui a envoyé son Itinéraire des Pyrénées, souvent réimprimé, revu, augmenté. Elle ouvre une édition récente de ce volume précieux pour les renseignements de tout ordre qu’il contient sur les Pyrénées. Elle lit la description de la route de Pierrefitte à Saint-Sauveur, qu’elle a parcourue avec Aurélien de Sèze, puis avec Solange ; elle passe à Bagnères-de-Bigorre et pousse jusqu’à Campan, où elle a vécu les der- niers moments de son séjour avec Aurélien. Un itinéraire de Joanne permet de rejoindre les deux vallées : de Bagnères à Argelès par les val- lées de Lesponne et d’Isaby (13) . Elle se rappelle le paysage de la vallée de Campan, d’où part cette excursion, le paysage d’Argelès où elle aboutit ; elle évoque au passage le profil connu du Mont Aigu, note quelques noms propres bien couleur locale, et s’arrête sur « le plateau d’Yéous ». « Le nom d’Yéous, dit Joanne, rappelle celui de Zeus (Jupiter) auquel étaient consacrées tant de montagnes des Pyrénées ».
Cette même colonne de l’Itinéraire de Joanne parle des myrtilles qu’on rencontre en abondance près du torrent : G. Sand en fait un nom de jeune fille ; — des « hauteurs boisées de Maury » : G. Sand place la rencluse Maury près du géant Yéous ; — des hêtres «  qui croissent çà et là » : G. Sand fait planter ces hêtres à Miquelon. C’est donc bien Joanne qu’elle lit pour préciser la couleur locale de son conte.
Mêlant ces renseignements à ses souvenirs, G. Sand évoquera avec une précision très suffisante la région du Mont-Aigu. Quand on connaît ces gorges, ces lacs et ces crêtes, on la suit, au fil de son récit, dans la vallée de Lesponne ; on remonte avec elle le torrent ; on revoit


12. En 1870, G. Sand, quittant Nohant, avait emporté le Guide Joanne pour l’Auvergne. Elle le cite pour assurer une tradition relative à la tour de Bourganeuf (Journal d’un voyageur pendant la guerre, p. 76). En 1874, elle dédie à Adolphe Joanne les pages qu’elle écrit pour le premier Annuaire du Club Alpin français (reproduites dans Dernières pages (1877), sous le titre : Souvenir d’Auvergne). Elle n’y fait qu’une allusion rapide aux Pyrénées. Elle signe : George Sand, membre du Club Alpin français, section de Paris. G. Sand avait reçu A. Joanne à Nohant. Il était allé lui demander des renseignements pour son Itinéraire d’Auvergne (Cf. Notice nécrologique de G. Sand par Joanne, dans l’Annuaire du Club Alpin français de 1876, p. 119).
13. P. 391 de l’édition 1862 (Hachette, éditeur). — Les mêmes renseignements sont donnés, presque dans les mêmes termes, dans l’Atlas-Guide des Pyrénées, par Justin Jourdan (Paris, Dentu, sans date, environ 1870), p. 166. Le passage est visiblement inspiré du Guide Joanne. — Dans les innombrables Guides aux Pyrénées ou récits de voyages, je n’ai trouvé que dans le Guide Joanne ces renseignements. Yéous, hors des voies classiques, est généralement ignoré. Mais où Joanne a-t-il pris lui-même le Yéous-Zeus ?



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le « charmant petit lac d’Ouscouaou ». Certes, lorsqu’elle place les rochers d’Yéous sur les flancs du Mont-Aigu, on se rend compte qu’elle n’a pas pris la peine de consulter la carte : elle supprime les vallées profondes et les chaînes abruptes qui séparent Yéous du Mont-Aigu. Mais le lecteur n’en demande pas tant, et les plus grands romantiques prennent avec la carte des libertés plus déconcertantes. La géogra- phie physique est, dans l’ensemble exactement notée ; les détails de géographie humaine, sur Tarbes, Bagnères, Lourdes, sur les carrières de Campan, créent une atmosphère plus vraisemblable encore. Au total le dessin de G. Sand ressemble à ces lithographies romantiques des Pyrénées, si abondantes jusqu’en 1860, qui, sans prétendre à une vérité photographique, évoquent plutôt l’émotion d’un climat que le contour précis des choses.
Légendes rustiques du Berry transposées aux Pyrénées. Goût du fan- tastique.
Mais G. Sand ne s’arrête pas à la région de Yéous pour le seul intérêt de la description. Ce pays, où les cimes rocheuses formidables s’écroulent souvent en pierrailles sur des prairies verdoyantes, lui offre en outre un cadre admirable pour loger certaines légendes du Berry. Elle a déjà raconté, en 1857, dans ses Légendes rustiques, des his- toires de pierres, qui, la nuit, « font des tours de promenade ». Aussi bêtes que méchantes, elles crèvent les clôtures, écrasent les récoltes. Dans le Bas-Berry, les Trois hommes de pierre descendent de leurs socles gigantesques et poursuivent les pêcheurs nocturnes en gesticulant (14) . Ces géants de pierre ne trouveraient-ils pas aussi bien leur place sur les crêtes des Pyrénées, qui dominent de leurs masses menaçantes les cabanes des braves bergers ?
Ce goût du fantastique, que G. Sand n’a jamais renié, correspond à une des tendances les plus profondes de sa nature. Au couvent, avec ses camarades diables comme elle, elle aimait errer dans les caves, à la recherche de la victime qu’il faut délivrer. Toute jeune, elle s’aban- donne, dans la rue, aux excès d’une violente colère. Une allumeuse de réverbère s’arrête et lui affirme qu’elle enferme les enfants méchants, toute la nuit, dans son réverbère : « Le réverbère, dit-elle, prit aussitôt des proportions fantastiques, et je me voyais déjà enfermée dans cette prison de cristal, consumée par la flamme que faisait jaillir à volonté le polichinelle en jupons. Je courus après ma mère en poussant des cris aigus » (Histoire de ma vie, tome II, p. 164). Le merveilleux ne


14. Voir plus bas la note 14.



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doit-il pas d’ailleurs, contrairement à l’opinion de Rousseau, entrer dans l’éducation de l’enfant ? L’enfance est chez l’homme « un état mystérieux et plein de prodiges inexpliqués » :
L’enfant vit tout naturellement dans un milieu pour ainsi dire surnaturel, où tout est prodige en lui, et où tout ce qui est en dehors de lui doit, à la première vue, lui sembler prodigieux. On ne lui rend pas service en hâtant, sans ména- gement et sans discernement, l’appréciation de toutes les choses qui le frappent (...) L’enfance est l’âge des chansons et on ne saurait trop lui en donner. La fable, qui n’est qu’un symbole, est la meilleure forme pour introduire en lui le sentiment du beau et du poétique, qui est la première manifestation du bon et du vraie (15) .
La nature des paysans ressemble un peu à celle des enfants. Ils acceptent facilement le merveilleux et le fantastique. Miquelon ne s’étonnera pas de voir le Géant Yéous se promener dans sa prairie. G. Sand a réfléchi sur cette facilité des campagnards à vivre familiè- rement avec des fictions :
L’aspect continuel de la campagne, l’air qu’il respire à toute heure, les tableaux variés que la nature déroule sous ses yeux et qui se modifient à chaque instant dans la succession des variations atmosphériques, ce sont là, pour l’homme rustique, des conditions particulières d’existence intellectuelle et physiologique ; elles font de lui un être plus primitif, plus normal peut-être, plus lié au sol, plus confondu avec les éléments de la création que nous ne le sommes quand la culture des idées nous a séparés pour ainsi dire du ciel et de la terre, en nous faisant une vie factice enfermée dans le moelleux des habitations bien closes. Même dans sa hutte ou dans sa chaumière, le sauvage ou le paysan vit encore dans le nuage, dans l’éclair et le vent qui enveloppent ces fragiles demeures (...) Certes, le sang de ces hommes-là circule autrement que le nôtre, leurs nerfs ont un équilibre différent, leurs pensées un autre cours, leurs sensations une autre manière de se produire. Interrogez-les, il n’en est pas un qui n’ait vu des prodiges, des apparitions, des scènes de nuit étranges, inexplicables (...)
L’hallucination n’est pas d’ailleurs la seule cause de mon penchant à admettre, jusqu’à un certain point, les visions de la nuit. Je crois qu’il y a une foule de petits phénomènes nocturnes, explosions ou incandescences de gaz, condensations de vapeurs, bruits souterrains, spectres célestes, petits aérolithes, habitudes bizarres et inobservées, aberrations même chez les animaux, que sais-je ? des affinités mystérieuses et des perturbations brusques des habitudes de la nature, que les


15. Histoire de ma vie (2 e partie, chap. 11).
16. Les Visions de la nuit dans les campagnes (1851). Voir une explication semblable dans Les dames vertes (chap. II).



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savants observent par hasard et que les paysans, dans leur contact perpétuel avec les éléments, signalent à chaque instant sans pouvoir les expliquer (16) .
Parfois G. Sand, légèrement, indique au lecteur curieux, dans ses contes, que ces hallucinations peuvent humainement s’expliquer. Dans Les ailes de Courage (décembre 1872), Clopinet s’effraie d’entendre « les esprits de la nuit ». Mais les vanneaux et les courlis qui, criaillent dans les ténèbres ne fournissent-ils pas à l’esprit de ce simple les sensations vraies sur lesquelles il brode ?
Les visions de Miquelon, dans Le Géant Yéous, correspondent à des hallucinations du même genre. G. Sand nous met elle-même, à plu- sieurs reprises, discrètement, sur la voie de l’explication raisonnable : quand le géant de pierre se promène dans la prairie, n’est-ce pas la hantise d’un rêve ? quand il parle et s’emporte, n’est-ce pas « la voix des bœufs », interprétée par une imagination trop libre ?
Ce fantastique conserve ainsi quelque vraisemblance. L’enfant s’y livre tout entier. Le lecteur plus réfléchi y retrouve des traces de l’humaine condition.
La « toquade botanique » et les Pyrénées.
Les Pyrénées ont aux yeux de G. Sand un autre avantage : nul pays n’offre au promeneur de plus riches trésors de botanique. Or, en 1872, la « toquade botanique » (17) obsède G. Sand. Elle affirme à Flaubert, le 8 décembre 1872 : « Ce que j’aimerais, ce serait de me livrer absolument à la botanique. Ce serait pour moi le paradis sur la terre ». Innombrables sont les romans où, tout en racontant les allées et venues de ses personnages, elle les intéresse aux plantes des pays qu’elle connaît personnellement. Déjà en 1833, nous avons vu que Lavinia savait composer un harmonieux bouquet de fleurs pyré- néennes. En Auvergne herborise Jean de la Roche (1860) ; en Provence, la saponaire ocymoïde et l’osyris alba sont cueillis dans la Confession d’une jeune fille ; la flore des Cévennes s’étale aux environs du Château de Pictordu ; celle de Trouville dans Les ailes de courage (1872). G. Sand explique ailleurs (18) pourquoi les Pyrénées présentent, à ce point de vue, un intérêt exceptionnel : c’est qu’elles contiennent de merveilleux « sanctuaires » naturels de botanique. Éloignons-nous des « jardins arrangés et soignés » et pénétrons « avec respect » dans ces lieux « où la montagne et la forêt cachent et protègent le jardin naturel ». Si, en Auvergne, on trouve « des jardins de gentianes et de statices d’une


17. Lettre à Louis Viardot, 10 juin 1868.
18. Nouvelles lettres d’un voyageur, chap. intitulé : Au pays des anémones (1868).



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beauté inouïe et d’un parfum exquis », dans les Pyrénées, « il y a des sanctuaires où vous passeriez des heures sans rien cueillir et sans rien oser fouler, si une fois vous avez voulu vous rendre bien compte de la beauté d’un végétal libre, heureux, complet, intact dans toutes ses parties, et servi à souhait par le milieu qu’il a choisi ». Comme sur les bords de la Creuse ou de l’Indre, en Savoie ou en Provence, c’est « à Gèdres, entre autres, sur la croupe du Cambasque, près de Caute- rets », que se conservent ces oasis, — Gèdres et Cauterets, où Lavinia composait les bouquets qui fleurissaient sa chambre à Saint-Sauveur.
Comme dans Lavinia les fleurs que cueille G. Sand autour du géant Yéous, sont parfaitement choisies et caractéristiques des régions pyré- néennes : androsèmes à fleurs jaunes, saxifrages, daphnés odorantes, orchis et ramondies, dédiées à Ramond de Carbonnières qui, si souvent, avait herborisé dans ces régions : la récolte témoigne de connaissances sûres et d’un goût parfait.
Bergers pyrénéens et bergers berrichons.
Mais il faut peupler ces solitudes montagnardes d’êtres romanesques. Et ici, tout naturellement, le paysan berrichon tel que G. Sand l’intro- duit dans ses romans champêtres va se conjuguer au berger pyrénéen tel qu’elle le rêvait déjà en 1825, quand elle voulait vivre dans une « Thébaïde poétique ».
Certes, G. Sand n’a pas connu dans son intimité le berger pyrénéen. Mais l’image de Miquelon, qui apparaît dans Le Géant Yéous, était en quelque sorte préformée depuis longtemps dans son esprit avant qu’elle en illustrât un roman. En 1831, dans Rose et Blanche (chap. III), son héros Horace, à Tarbes, après un dîner voluptueux, s’est endormi sur l’herbe.
Il dormait depuis un de ces instants à la fois rapides et longs, qui vous plongent dans des siècles d’illusions et d’activité, lorsque les sons purs et pénétrants d’une jeune voix féminine vinrent se mêler à son rêve. Il se crut transporté sur une des plus hautes cimes des Pyrénées, dans une de ces solitudes dont la sublime tristesse avait naguère aigri son mal ; et comme tous les hommes plus ou moins fantasques, c’est dans un souvenir, dans un rêve, qu’il trouva l’enthousiasme refusé la veille à la réalité. Il voyait nettement la campagne au travers des vapeurs d’argent qui voilent presque toujours les régions élevées ; il distinguait les contours multiformes des roches, les sinuosités lointaines du torrent et la dégradation des teintes de la verdure verticalement jetée sur le roc. Puis la scène changeait ; c’était le versant d’une montagne verte avec son chalet enfoui dans le sol jusqu’au toit, son jardin de giroflées jeté sur les trois pieds carrés



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de terre végétale d’une roche, comme une corbeille de fleurs sur son piédestal ; son ruisseau échappé à quelque pierre moussue et tombant goutte à goutte sur des tiges de saponaire et de rhododendrum ; sa vache fauve, rayée comme un tigre, ruminant sous un massif de coudrette et de sorbier : Horace voyait tout cela, tout cela était à lui ; il y était seul, il y était roi ; il respirait la fraîcheur et le parfum, il entendait le frémissement du ruisseau, et la voix surtout, la voix de jeune fille qui chantait une romance au son de la mandoline, et qui résonnait insolite dans le riant paysage, comme la voix d’un ange exilé sur un rocher près des cieux.
Longtemps après, lorsqu’elle écrit l’Histoire de ma vie, elle raconte son séjour aux Pyrénées de 1825 : elle nous fait assister vers la fin de l’été, au retour des troupeaux qui traversent Cauterets pour rentrer dans la plaine. Elle y trouve l’occasion de préciser les rêves de bergerie qui la hantaient à cette époque :
La vie des pâtres sur la montagne se présentait à mon imagination comme un rêve divin, et je me rappelais ce que Deschartres m’avait expliqué : O fortuna- tos... c’est-à-dire : « O heureux les habitants des campagnes s’ils connaissaient leur bonheur ! »
Vivre ainsi dans la solitude des monts sublimes, dans la plus belle saison de l’année, au-dessus, moralement et réellement, de la région des orages ; être seul ou avec quelques amis de même nature que soi, en présence de Dieu, être assez aux prises avec la vie physique, avec les loups et les ours, avec les périls de l’isolement et les fureurs de la tempête, pour se sentir en tant qu’animal soi- même, ingénieux, agile, courageux et fort ; avoir à soi les longues heures du recueillement, la contemplation du ciel étoilé, les bruits magiques du désert, enfin la possession de ce qu’il y a de plus beau dans la création unie à la possession de soi-même, voilà l’idéal qui succéda, dans ma jeune tête, à celui de la vie monastique et qui la remplit pendant de longues années.
Je me rappelais Isabella Clifford, mon amie du couvent, me racontant la Suisse et son rêve d’être bergère dans un beau chalet de l’Oberland. Moi j’aurais voulu devenir berger, avoir la poitrine large et les fortes jambes de ces espèces de sauvages que je voyais passer, graves, pensifs et comme déshabitués de voir et d’entendre les autres hommes. J’aurais voulu pouvoir mettre sur un mulet mon enfant, ma couverture, quelques livres, c’est-à-dire tout mon bonheur, tout mon bien-être, toute ma fortune, et m’en aller passer trois mois chaque été dans cette Thébaïde poétique.
Mais j’aurais voulu emporter là mon cœur et ma pensée. Ces bergers, dont plusieurs étaient des espèces de vieux prêtres, étudiant leurs missels et chantant encore leurs vieux cantiques, avaient certainement à mes yeux, et dans la réalité



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peut-être, de la grandeur et de la poésie. Mais ils ne sentaient que vaguement les mystérieuses délices de leur existence et les livres saints étaient pour eux, disaient-ils, un préservatif contre l’effroi et l’ennui de l’exil au désert. Pour moi, les pensées bibliques eussent été, au contraire, le complément de cette vie contemplative, et il me semblait que ma prière eût été là, non pas une tremblante supplication, mais un hymne perpétuel.
Ces pensées me sont bien présentes, car, outre que j’en retrouve la trace dans tous mes souvenirs, ce que j’en dis est le résumé des longues et naïves tartines de mon journal.
Mais ...

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