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Description

De passage à Lisbonne, Xavier Martins revoit, au long d'un trajet soigneusement choisi, son passé. Né dans la capitale portugaise bien avant la révolution des oeillets d'avril 74, obligé de partir à l'étranger à cause du régime totalitaire de l'époque, il revisite cette ville qui a été la sienne, avec un regard critique et un coeur toujours lusitanien. Xavier Martins est ainsi plongé rapidement dans ses souvenirs les plus intimes. Un voyage intérieur, un aller et retour, qui nous conduit à travers les rues de Lisbonne, Bruxelles, Paris.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 2008
Nombre de lectures 30
EAN13 9782336260556
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0129€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

© L’Harmattan, 2008
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296057708
EAN : 9782296057708
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Carlos K. Debrito
Sommaire
Page de Copyright Page de titre Écritures Dedicace Chapitre I - Rencontres Chapitre II - Voyages Chapitre III - Divagations Chapitre IV - Identité
Écritures
Collection fondée par Maguy Albet Directeur : Daniel Cohen
Dernières parutions
Jane EL KOLLI, Juste un reflet..., 2008.
Jean-François LOPEZ, La rivière de pierre. Nouvelles, 2008
Dominique LEMAIRE, Saltimbanques, 2008.
Bernard FELIX, Fiona , 2008.
Marcel BARAFFE, Comme une vague inquiétude, 2008.
Ray COSPEREC, L’artiste inconnue, 2008.
Gianfranco STROPPINI DE FOCARA, Farahmönde , 2008.
Noël GUILLARD, Sur la route de Kiev, 2008.
Alain DULOT, Les remparts de Dubrovnik, 2008.
Jean PERDIJON, La solitude du cosmologiste , 2008.
Daniel BERNARD, Les Magayantes , 2008.
Hüseyin LATIF, La mort bleue, 2008.
AICHETOU, Cette légendaire année verte, 2007.
Mireille KLEMENTZ, Le maître allemand, 2007.
Anne-Marie LARA, Les bellezêveries, 2007.
Antoine de VIAL, Prendre corps ou l’envers des mots, 2007.
Antoine de VIAL, NY 9/11 911. Édition bilingue, 2007.
Urbano TAVARES RODRIGUES, La fleur d’utopie A flor da
utopia. Nouvelles traduites du portugais par João Carlos
Vitorino Pereira. Edition bilingue, 2007.
Collectif (concours de la nouvelle George Sand), Dernières
nouvelles du Berry, 2007.
Jaunay CLAN, Milosz ou L’idiot magnifique, 2007.
Jean BENSIMON, Récits de l’autre rive, 2007.
Anne MOUNIC, Jusqu’à l’excès, 2007.
Manuel GARRIDO PALACIOS, L’Abandonnoir, 2007.
Pierre MARTIN, La beauté de Ghephra, 2007.
François AUGE, Lumière cachée, 2007.
Derri BERKANI, Le retourné, 2007.
Alain LORE , À travers les orties, 2007.
Nicole Victoire TRIVIDIC, Pleure, 2007.
Pour Torcato, in memoriam...
Assi diz e, abraçados os amigos E tomada licença, enfim parte. Passa Lião, Castela, vendo antigos Lugares que ganhara o pátrio Marte; Navarra, cos altîssimos perigos Do Perineu, que Espanha e Gália parte. Vistas, enfim, de Fiança as cousas grandes, No grande empório foi parar de Frandes.
LUIZ DE CAMÕES
“OS LUSÍADAS”, Canto VI, LVI
Il dit, et embrassant ses amis, il prend congé et part. Il passe Léon, Castille, voyant les lieux antiques que nous avait acquis le Mars de nos pères ; Navarre avec les cimes périlleuses des Pyrénées, qui séparent l’Espagne de la Gaule. Quand il a vu enfin Les merveilles de la France, il parvient au grand marché des Flandres.
LUIZ DE CAMÕES
“LES LUSIADES”, Chant VI, LVI
Chapitre I
Rencontres
C ’était le mois d’octobre et la chaleur bienfaisante de l’été inondait encore les rues de Lisbonne. Une petite brise soufflait du Tage, donnant à cette touffeur estivale, par sa caresse rafraîchissante, les signes avant-coureurs de l’automne qui, tout de même, arrivait discrètement... Xavier s’est réveillé avec lenteur et mollesse, malgré son ferme propos de résoudre, ce qu’il appelait, un petit problème de légalité littéraire. Et, d’une pierre deux coups, pratiquer un exercice considéré comme salutaire et dont il avait une longue habitude, la marche à pied. Mais, il avait mal dormi... mal au dos... le matou de la maison, Bonito, s’était installé à ses pieds pendant la nuit et petit à petit conquit du terrain...
Bonito, le chat.
L’odeur du café, les bruits matinaux et un lever plutôt cossard remplissaient l’appartement ; un trois pièces aménagé dans un immeuble vétuste, comme tant d’autres, dans la ville. Le quatrième et dernier étage gauche, rénové, déguisait mal la dégradation de l’ensemble de la construction. Habité autrefois par des gens aux revenus modestes, il servait aujourd’hui à une nouvelle clientèle dont Xavier et ses amis constituaient un bel exemple dans un quartier en complète transformation. Les intellectuels et les artistes, nomades à la quête d’aventure... côtoyaient de cette manière une population vieillie et pauvre. Un des rares avantages de ce quatrième gauche résidait dans sa localisation au centre de la cité... mais il permettait aussi, entre les antennes de télévision et le linge à sécher en dehors des fenêtres, une perspective rêveuse du fleuve. Et les poètes sont toujours présents dans ces rendez-vous urbanistiques...
– Xavier, est-ce que tu prends un café, un thé, avec nous avant de sortir ? , demanda Francisco de la cuisine.
– Oui, j’arrive... Le bureau lui servait de chambre et lentement il se dépieutait.
La salle de bains... la toilette... Et Francisco et Alice qui se retrouvaient déjà devant leur léger repas du matin. Deux couches-tard... le métier leur étant propice à des divagations nocturnes. Ils tenaient dans le quartier un petit restaurant qui n’ouvrait que le soir et Xavier logeait souvent chez eux, dans la continuation d’une longue histoire... Deux vieilles connaissances... et des rapports mutuels toujours amicaux au fil des années, sans trop d’intimité, juste le nécessaire pour pouvoir tenir longtemps.
Francisco et Alice, un couple sympathique, ouvert et assez cohérent dans leur approche du monde... et dans leurs relations avec les autres. Ensemble, il y a déjà un moment... depuis les nuits brumeuses et bohémiennes de Paris et Bruxelles du début des années soixante-dix, époque pour eux jamais oubliée... ils gardaient une certaine flamme. Francisco, fier de son diplôme en sociologie, n’a jamais trouvé du travail que dans la restauration ou dans les taxis... préférant s’établir à son compte avec Alice, titulaire aussi d’un diplôme universitaire et qui l’avait soutenu pendant son exil bruxellois ; un exil provoqué par sa désertion de l’armée coloniale portugaise. Scénario souvent rappelé dans leur vie quotidienne, et dans celle de Xavier... et de tant d’autres personnages d’une pièce en perpétuelle répétition, mais jouée en général devant les mêmes spectateurs.
Francisco, Alice, Xavier... une mélancolie déguisée de manière subtile et harmonieuse.
Installés au Portugal après la révolution des œillets de 1974, la fête...
Francisco et Alice dérivèrent pendant quelque temps avant d’ouvrir leur accueillant troquet à Bairro Alto. Et une fois résolus les problèmes initiaux habituels de tout commerce, leur établissement marchait plutôt bien à présent. Un peu d’argent... assez pour vivre avec leurs rêves et leurs aventures, d’un instant... à jamais. Ils ne regrettaient pas l’abandon de l’idée de l’enseignement... Proches intellectuellement et amoureux l’un de l’autre, complices, ils avaient parfois du mal à faire passer à leurs relations leur propre conception de la société... et du couple. Francisco, en particulier, était encore sollicité insidieusement par certaines de ses amitiés masculines dont la misogynie supportait mal le rôle d’Alice.
Leur choix offrait énormément de charmes... et quelques contraintes... passagères.
Ça faisait déjà une semaine que Xavier séjournait à Lisbonne et, cette journée-là, il l’avait réservée à une déambulation solitaire dans la capitale antique d’un pays presque oublié... Avant son départ pour Paris, il lui fallait encore accomplir une tâche plutôt ennuyeuse : l’enregistrement de ses droits d’auteur, de poète... son copyright. Et pour oublier un peu les tracasseries bureaucratiques qui l’attendaient, il s’apprêtait à suivre, de façon presque méthodique, un parcours bien connu d’avance et pratiqué régulièrement autrefois. Avant de se ripatonner une fois de plus pour des terres lointaines, il s’offrait un dernier plaisir citadin.
Les visites habituelles à la famille et les contacts chaleureux avec les amis de jeunesse, pratiqués dans les jours qui suivirent son arrivée, ne lui laissèrent pas le temps nécessaire à une promenade aussi urgente que singulière... Il ressentait le besoin d’un dernier tour de piste, seulabre.
C’était la première fois qu’il revenait au Portugal en possession d’une carte d’identité française et cela lui faisait une drôle d’impression. Deux cartes d’identité, il n’avait pas renoncé à sa nationalité d’origine, deux passeports, un statut européen... Et le voilà encore plus étranger qu’il ne le pensait vraiment. Un mélange de sentiments contradictoires l’envahissait.
Il était traversé par une impression indéfinissable chaque fois que la déambulation solitaire s’imposait à lui presque impérieusement. Une certaine idée de la vie et une particulière communication avec les autres traduisaient, au fur et à mesure qu’il s’y employait, une intense réflexion philosophique... Et Francisco l’interrogeait encore une fois, au petit-déjeuner, sur sa théorie, sur sa pratique, sur son plaisir personnel, en riant, avec Alice, de toutes les prétentions poétiques de leur pote de toujours... belge, français, portugais. Il leur expliquait... il réussissait à marcher fugitivement dans la foule, concrétisation de son désir d’une illusion aventurière, en conquérant, à travers cette voie égocentrique, un rapport délicat et imaginaire avec l’humanité.
Cette déambulation, il le répétait à ses amis entre deux bouchées de pain, n’atteignait toujours pas ses buts, évidemment, s’il y en avait... mais elle réussissait, en tout cas, c’était déjà pas mal, de façon capiteuse, hardi créateur et poète de circonstance...
– Quelle prétention ! ..., criait Alice, à lui fournir une sensation physique et psychique de bien-être intérieur.
Francisco de son côté essayait de le comprendre, de le suivre dans son trajet ludique sans avoir la même supposition théorique, malgré son goût de la promenade à pied... Mais Alice, alors là... ne tombait jamais d’accord avec eux, les portugais, les promeneurs des villes. Elle, la belge, l’aventurière internationale, la compagne de marins d’eau douce.
Il distinguait, parfois très solennel, à travers cette pratique, la déambulation de la flânerie... La première était plus précise depuis le départ jusqu’à ses fins et gardait au long du chemin parcouru l’esprit de ses intentions ; c’était plus intense, plus profond et s’assumait complètement. Et il était sérieux là-dessus... malheur à ceux qui le contredisaient... Une volonté déambulatoire définissait sa déambulation. Il la distinguait d’une façon très claire de la superficialité de la flânerie et du caractère éventuellement militant d’un quelconque déambulisme.
Et il était sûr de ses propos du matin, un matin ensoleillé... Mais Alice répliquait... la flânerie lui plaisait, lui était même vitale quotidiennement, sans réflexion philosophique, sans snobisme intellectuel. Elle aimait flâner... tout simplement.
Xavier les regardait avec une certaine tendresse... Les années passèrent trop vite. Une douce sensation de nostalgie, de tristesse, l’enveloppait presque automatiquement. Il ne pouvait pas penser à eux sans penser à lui-même.
Francisco avait vieilli moins bien que sa compagne. Le front dégarni, les cheveux presque tout blancs et une surcharge pondérale évidente, la bonne chère... soulignaient son passé de bon vivant. Un latin, un peu usé précocement, mais un certain charme démodé... La restauration, la vie nocturne en particulier, laissèrent des traces implacables sur son corps, en lui donnant en même temps un attrait apprécié de tous.
Alice, par contre, avait vaincu les années de manière plus élégante... Elle restait mince, dans sa blondeur belge, en gardant une vitalité presque adolescente. Sa façon d’affronter la vie en général, positive, habituellement optimiste, lui a conféré une force extraordinaire. En plus, elle était sensuelle, très attirante... un corps bien fait, des mouvements gracieux et un joli visage. On échappait difficilement à sa vénusté... Et, il fallait bien que Xavier le confessât intimement, il a toujours eu envie d’elle... Ses mouvements lascifs, son regard direct, profond, intimidant parfois, ses yeux clairs, son style de s’asseoir et croiser les jambes, et elle ne portait que des jupes, des jupes de toutes sortes, de toutes longueurs, elle avait des belles jambes, elle rendait les hommes vulnérables... son magnétisme. Francisco avait de la chance et Xavier se résignait...
Déambulations, promenade, flânerie... et le temps qui passait.
– La lente disparition des tensions intérieures se réalise dans la fatigue enivrante des pas osés parmi les visages anonymes que je peux croiser tout au long des rues... et Francisco et Alice dégustaient, souriants, leurs petits pains, papos secos , beurrés... en chaque expression rencontrée, dans la fugacité d’un regard, je devine une silencieuse communication d’anxiété, de haine, d’attraction ou de banale indifférence !...
Et cette réflexion amusait amicalement ses copains.
– Francisco répliquait... la frénésie qui émane des foules, dans un complexe espace relationnel vécu à travers l’emmêlement vaste et agité des grandes métropoles, traduit une soucieuse palpitation de vitalité. Et il continuait... en même temps, cette frénésie réduit à mes yeux chaque personne à un rôle de simple intermédiaire de l’anathème de l’existence humaine, une existence toujours confrontée avec sa propre survie.
– Quel petit déjeuner !..., s’exclamait Alice, il s’agit, d’une certaine façon, d’essayer de comprendre l’autre à travers un moment de passage, sans réellement le toucher...
– Oui...
L’illusion que cette activité apportait à Xavier lui permettait d’envisager la réussite de quelques rencontres... Une sorte de possibilité irréelle recherchée dans la réalité pouvait, de la sorte, s’installer graduellement. Et il croyait fermement que chaque homme et chaque femme possédait cette possibilité en eux-mêmes, comme il le répétait souvent à ses amis, à son image... malgré leur résistance silencieuse face à l’ampleur des difficultés de la vie quotidienne.
– Au fond, résumait Alice, tu découvres sur les visages inconnus ce que tu as envie de reconnaître, sans plus ! ...
– Oui...
Il ne se faisait pas trop d’illusions... La déambulation citadine, sa déambulation d’un moment, il en était conscient, têtu... constituait plutôt un plaisir égotiste qu’un vrai choix de rencontres possibles. Il suffisait de la cultiver pour s’en apercevoir... et il supposait que dans toutes les villes il y avait toujours une possible déambulation qui l’attendait. À son avis, et il insistait... dans tout être humain existe cette potentialité, la pratique constituant la seule manière de la comprendre.
Un million de choses pouvait être dit et raconté, sûrement, ce matin d’automne... Il savait qu’aucune image littéraire ne remplacerait jamais sa sensation physique et psychique de l’expérimentation d’une errance dans les rues... n’importe quelles rues, parmi les gens... n’importe quelles gens. Une vérité par lui déjà annoncée à plusieurs reprises chez ses vieux amis.


Xavier est sorti de chez Francisco et Alice, après avoir pris un café, mangé un peu de pain et échangé, ce qu’il considérait, des banalités matinales.
Et il avait mal au dos, Bonito...
Bairro Alto est encore aujourd’hui un quartier pauvre et populaire, témoin d’une longue tradition citadine dessinée à un niveau économique et social très bas. Les putains et les maquereaux y cohabitent avec les familles ouvrières et les bonnes gens du petit commerce... Autrefois un vrai ghetto, où seulement ses habitants traditionnels s’aventuraient, il est devenu progressivement un quartier à la mode : les putes de luxe remplacent les putas de la misère et les maqs, chulos, apprennent à mieux parler. La complexité humaine est observable un peu partout, mais ici on rencontre un vrai laboratoire favorable à l’investigation sociologique... une constatation mille fois exprimée, au gré de ses rencontres et de ses humeurs du moment. Une irritation qu’il avait du mal à maîtriser.
Au milieu de tout ce beau linge... et après le 25 avril 1974, les premières incursions d’étrangers furent pratiquées par les intellectuels, comme lui, avides de connaître un territoire qui leur avait toujours échappé, à part les quelques rares exceptions de ceux qui y sont nés ou de ceux qui y travaillaient.
Un nouvel espace onirique était ainsi offert paisiblement...
L’ouverture de la société portugaise a permis à une masse curieuse de visiter cette foire surprenante, dans laquelle on pouvait, désormais, se balader sans trop de risques. L’aventure était ainsi au coin de la rue pour l’intelligentsia nationale ou étrangère... Et il savait combien cette scène ouverte au public plaisait à tant de révolutionnaires en mal de révolution. Ils retrouvaient dans ce nouveau contexte une inspiration bienvenue et une nouvelle possibilité de sorbonner... à Bairro Alto.
Et si tout paraissait, aujourd’hui, rentré dans l’ordre démocratique universel, après quelques années d’illusions et de désillusions, à l’image de tous les quartiers du monde dit civilisé, il ressentait encore le frémissement d’une subversion qui n’a jamais abouti.
– Une grande secousse a simplement remis les pendules à l’heure au Portugal, à l’heure européenne occidentale !..., lui rappelait Alice, gentiment.
Et tous les anciens habitants, abasourdis, découvraient de cette façon, sur place, instituée par les touristes de tout bord, une nouvelle et vicieuse manière de tapiner... gratuitement.


Xavier appartenait à une génération encore jeune en 1974, toujours jeune, drôle d’impression... Une génération qui n’avait pas joué un rôle déterminant, mais déjà suffisamment instruite sur son temps... un temps d’une possible intervention. Quelques années en arrière, s’expatriant pour des raisons politiques comme tant d’autres hommes de générations assez différentes, il a vécu l’émigration en tant que déserteur d’une armée qui essayait de tenir difficilement le dernier empire colonial... et la guerre dura quatorze ans.
– Le dernier empire colonial, nom de dieu...
Ce geste l’éloigna irrévocablement de tous ceux qui avaient, malgré eux, participé à cette campagne militaire... Simultanément, il constatait, en Europe, qu’un peuple pauvre, humble et si résigné à l’émigration économique empêchait en Afrique et en Asie l’émancipation d’autres peuples. Le délire énergique de la médiocrité de Salazar imposait une absurdité dont le Portugal avait du mal à se défaire... Et il le proclama, ainsi que ses camarades, dans tous les cafés du vieux continent. La complicité de quelques pays développés a permis au dictateur et à son régime d’alimenter un projet délirant, anachronique et sanguinaire pendant plusieurs années.
– Les hommes et les femmes à qui le temps apportera les informations nécessaires jugeront, mais ni rien ni personne ne pourra jamais effacer la longue nuit cauchemardesque qui a caractérisé le système fasciste lusitanien...
Implacable, il n’admettait pas d’autres explications, en considérant d’ailleurs une attitude bien bigote de passer superficiellement sur la vraie nature du gouvernement. Et des longues discussions peuplèrent sa jeunesse agitée.
Xavier avait réussi à couper le cordon ombilical... recherchant une autre vie ailleurs, malgré toutes les difficultés que cela représentait, sans oublier la lutte contre ceux qui maintenaient son pays d’origine dans le sous-développement. Et, au contraire de beaucoup de ses jeunes compatriotes qui n’ont jamais osé s’écarter du berceau qui les étouffait, il a rompu... il s’est éloigné.
Pour lui, les appelés qui nourrirent le corps putréfié de l’armée coloniale, n’osant pas casser le pont qui les unissait à la famille, à l’état et à dieu, accomplirent une destinée bien sombre et bien triste... Ils sont partis plus loin dans l’espace dessiné par la géographie, mais ces pauvres et obéissants pions sont restés toujours attachés aux institutions qui les ont assistés... Malgré le risque de disparition physique ou de handicap à vie, ils ont préféré ce risque-là à celui de l’éloignement et de la rupture avec le régime qui apparemment les protégeait.
Il a nécessité un grand effort, ayant pris d’autres options, pour les croire après coup, dans les nuits chaudes qui suivirent le changement. Et pourtant, il fallait l’admettre... la révolution fut parachevée par ces gens-là. Il devenait impossible de tenir plus longtemps une situation sociale épouvantable... le 25 avril 1974.
Il essayait de fournir une explication raisonnable, se torturait pour pouvoir comprendre son époque, cherchait à découvrir une réalité différente, mais la brutalité coloniale était trop présente, elle ne passa jamais inaperçue... Il ne pouvait pas l’oublier. Il se plaçait plutôt du côté de ceux qui avaient osé, et réussi, à rompre les pernicieux liens institutionnels, se libérant de toutes les foutaises imposées par le totalitarisme. Il était contre ceux qui n’avaient fait que suivre leur destinée, une destinée soumise aux impératifs colonialistes... Et la coupure a toujours été flagrante et douloureuse dans leurs relations mutuelles.
Il ne l’oubliait pas... et eux non plus.
Inévitablement, conscience oblige... cette constatation lui a imposé une attention redoublée pendant les événements survenus au lendemain de la ducasse... aujourd’hui si lointains.
L’émotion ne l’aidait pas beaucoup...
Les relations établies dans la facilité de la fête des œillets, vite dépéris... inondèrent ses aventures dans la récente ouverture portugaise de leur malodorant méfait de superficialité. Quelques survivants comme lui de la chimère révolutionnaire essayèrent encore de tenir la flamme de leurs fictions un peu plus longtemps, mais la force du vent soufflé par le nouveau système mis en place l’a éteinte brutalement, et les faiblesses des porteurs du flambeau n’ont pas permis de l’allumer à nouveau.
Des temps difficiles...
Il retrouvait, comme cela, des anciens combattants qui vendaient en morceaux dégarnis leurs petites capacités... dans des journaux aux idées bien ambiguës ou dans des ministères aux couleurs indéfinies. Quelques-uns, avec un sens du commerce des hommes, des femmes et des marchandises plus opportuniste, et peut-être moins jeunes pour avoir pareilles prétentions... sont devenus des hommes d’affaires, des affaires politiques parfois. Un tableau trop souvent rencontré dans la suite des secousses historiques... il le savait, au fil du temps de toutes les utopies perdues, au fil du temps de toutes les discussions avec ses amis et ses ennemis.
À présent, tout cet amalgame de cris et de confusions, malgré des réminiscences vivantes, apparaissait très éloigné de ses soucis profonds... Dans cet automne chaud, dans une ville en profonde mutation urbanistique et culturelle, il y avait une distance importante entre les événements de l’époque et les préoccupations du moment. Le temps, insidieux ennemi... avait effacé vicieusement les passions du passé, laissant dans les souvenirs de chacun la dimension d’une histoire à écrire. Et lui, comme ses compatriotes, ne comptait que sur ses propres impressions, rappelées parfois par la mémoire...
à Lisbonne.


Son aspect physique, il se congratulait discrètement..., lui avait toujours permis de vivre sa qualité d’étranger, sans se faire connaître, dans les pays du nord de l’Europe et d’être étranger, en se reconnaissant, dans les pays du sud... Taille moyenne, cheveux châtains clairs et yeux bleus... il nourrissait la fiction de l’apparence, en souffrant partout de l’apparence d’une grande fiction.
Il avait une façon de se sabouler simple et sans recherche exagérée, ce qui lui permettait de circuler librement dans les villes, en sachant comment l’allure de chacun et de chacune joue un rôle dans les rapports humains... Oui, il le savait... bien s’habiller chez les gauchistes équivaut à mal s’habiller chez les bourgeois car la partialité du regard est la même. Et pourtant l’habit ne fait pas le moine, il se le disait souvent... apparence et fiction.
Fréquentant depuis des années les milieux un peu marginaux, artistiques, littéraires ou politiques, sa tenue correcte et propre, ce qui passait parfois pour du dandysme... provoquait à son égard des critiques et parfois des ennuis. Et Alice lui faisait souvent la remarque... Il ne portait pas d’uniforme, il n’acceptait plus le compçon adapté au statut idéologique, mais, comme tous les milieux, ces milieux-là avaient leurs exigences d’habillement, de couleurs et d’idioties de tout genre.
– Tu te souviens, lui disait Francisco, le mot d’ordre de cette époque révolue, et on trouve encore quelques spécimens perdus dans la nature, était plutôt de simplement s’accoutrer et de, bien entendu, ne pas sentir bon ! ...
Et il se moquait de lui-même, en riant avec ses amis, ils étaient aussi passés par-là... Le bleu des jeans et le mauve des tee-shirts donnaient le ton, il fallait se résigner ou passer pour un bourgeois. Le classique anglais et l’élégance italienne n’étaient pas du tout, à cette époque-là, recommandés, ni recommandables.
– Mais tu t’es soigné ensuite !..., lui disait Alice, en poursuivant, c’était un affront aux goûts imposés par une certaine mode et ceux qui en osaient étaient d’affreux provocateurs, de telle façon que si un accident leur arrivait celui-ci serait en partie de leur faute... La bêtise méchante...
– Et tu sais bien, Xavier, que l’idéologie d’un certain misérabilisme est toujours en usage, même si les garde-robes ont un peu changé car l’époque ne permet plus de pareilles outrances !..., lui rappelait Francisco.
Il était convaincu de croiser encore des personnages qui, en s’habillant d’une certaine façon, essayaient de donner l’impression de savoir des choses que les autres ne savaient pas... Et, souvent, dans leur frustration, il s’entêtait... remplaçaient hâtivement toutes les idéologies d’un passé encore récent par l’idéologie aliénante de l’individualisme, dans les discussions de café...
savoir des choses...
En dehors de ces milieux-là, il passait très bien un peu partout, même chez ses ennemis potentiels... ceux qui, un jour, pouvaient se trouver de l’autre côté de la barricade. Les temps ont changé, mais la façon de se fringuer joue encore un rôle dans l’appartenance politique. Il courait le risque de constater douloureusement qu’en fonction des habitudes vestimentaires, c’est-à-dire, de la forme, il risquait d’être jugé historiquement.
À gauche comme à droite, à l’est comme à l’ouest, il y avait encore des réactions à l’aspect extérieur et à l’apparence que les gens pouvaient éventuellement avoir... Et il ricanait, en se disant que le ridicule fait porter aux cadres le jeans le week-end et fait habiller l’ouvrier d’un training fatigué les jours de repos. Et de nouvelles modes suivront sûrement...


Malgré la relativement courte durée de son éloignement, il en fut profondément marqué. La dimension de son projet prenait des tournures ingérables. Il s’en était absenté pour de bon... et pour toujours, il le croyait.
Une fois le pas donné, il était conscient qu’un retour devenait, par les circonstances historiques, complètement impossible. Uniquement la clandestinité pouvait lui autoriser une rentrée au pays.
Le 25 avril 1974... il se trouvait à Bruxelles. Après cet événement, les allers et retours à Lisbonne et son installation à Paris n’avaient pas beaucoup aidé à son équilibre identitaire. Et il regardait, aujourd’hui, avec l’allure étrangère qui le faisait remarquer au Portugal, le fourmillement des gens dans les petites rues de Bairro Alto, ces voies étroites et sales rebâties, en partie, après le tremblement de terre de la Toussaint de 1755, sur les orientations du Marquês de Pombal.
Incontestablement, il se sentait mal à l’aise...
L’odeur de la misère et du remugle, un mélange d’acidité, de ragougnasse et d’humidité, qui émanait des maisons pauvres, était souvent camouflée par l’odeur forte des sardines grillées sur les braises, et cela l’effrayait... Les jours de repos, quand la circulation et l’agitation des gens dans le quartier le permettaient, les habitants, en groupes, surtout des hommes, grillaient les sardines dans la rue. C’est un rituel baroque que les quartiers populaires offrent, en jouissant avec impudence d’eux-mêmes.
La pute, la salope, la dégueulasse !..., se disait Xavier intimement, s’adressant toujours à la ville au féminin. Le poisson, et son fraîchin, laisse un relent dans toute l’agglomération, accompagné par les chansons ou les blagues du moment. Une habitude lisbonnaise à laquelle il était devenu indifférent. Peut-être parce qu’il n’avait jamais été pénétré par cette culture de la sardine, peut-être...
Sardines grillées...
Et si, autrefois, il naviguait contre toutes les habitudes, comme il se doit chez un jeune contestataire... à présent, l’indifférence s’est sagement installée en lui. Il avait acquis une certaine sérénité devant toutes les empreintes régionales, devant toutes les traditions portugaises. Une forte sensation de distance intérieure a gagné sa place, lui permettant de raisonner plus lucidement. Après les passions désordonnées et les luttes, souvent violentes et destructrices, il lui restait une sorte de vague souvenance... Il devenait un peu blasé, en regardant de l’extérieur tout un ensemble de gestes et de coutumes qui lui fut si familier... quelques années seulement auparavant.
Il s’agissait, en conséquence, d’un calme intérieur conquis dans la recherche douloureuse du fil conducteur d’une existence anticonformiste. En si peu de temps il avait réussi, apparemment, à changer et sa peau et ses entrailles. Un pari difficile à tenir... mais auquel il restait fidèle, sa nouvelle identité l’exigeait.
Il portait au plus profond de lui une démarche de libération personnelle vécue à travers un long voyage dans l’espace et dans le temps d’un monde décomposé... De telle façon que même les personnes coudoyées et aperçues comme d’hypothétiques compagnons d’aventure n’ont servi, d’une certaine manière, qu’à l’accomplissement de son dessein individuel... un cynisme qu’il ne pouvait pas éviter. Et que Francisco et Alice ne connaissaient que vaguement.
Les années passées dans d’autres régions et les épreuves subies dans d’autres langues lui avaient imprimé une sensation continue d’originalité... La distance physique, par elle-même, ne serait jamais capable d’une telle performance, il lui fallait un désir violent, viscéral, de se libérer d’une citoyenneté pour s’inscrire dans une autre. Il lui fallait, aussi, la capacité pour y arriver... mieux, la capacité pour vivre dans un travail permanent sur lui-même. Les grands défis ne lui servaient à rien s’il n’avait pas les moyens de les accomplir. Ils pouvaient même devenir de simples gageures suicidaires.
Les peines qu’une telle bravade pouvait comporter furent, en même temps, les moteurs de son aventure personnelle, en essayant, frénétiquement, dans l’acquisition de nouvelles données et dans la compréhension d’autres cultures, à s’émanciper de son passé. Il recherchait l’impossible condition de citoyen du monde dans un monde sans citoyenneté... il recherchait une nouvelle et utopique identité, en confessant, au fond de lui-même, ne pas savoir ce qu’il fallait vraiment explorer.
Les rues sillonnées aujourd’hui lui provoquaient une espèce de sensation d’inconfort, presque de malaise, laissant dans son être un sentiment bizarre et difficilement explicable.
– Hargneux, bougon, gâté, insupportable ! ..., lui disait Alice, quand elle avait marre de ses remarques.
Il y avait comme une sorte de danger, de sollicitation, auquel en s’y sentant confronté, il craignait pour son intégrité. Il lui était, de toute évidence, plus facile de ne pas être portugais ailleurs qu’à Lisbonne où trop de facilités sournoises gênaient ses pas.
Étranger...


Les petites rues de Bairro Alto offrent à l’observateur un certain équilibre dans son tracé pombalino ... Elles sont bâties en lignes droites, géométriques. Les trottoirs sont étroits, mais les pavés en calcaire et basalte donnent un certain cachet à l’ensemble... à la portugaise. L’aspect décoratif de ces pierres blanches et noires, malgré la saleté et l’affaissement, souligne une certaine recherche esthétique... Les maisons de quatre étages en moyenne et l’harmonie architecturale laissent supposer qu’il n’y a pas eu trop d’attentats à l’ensemble urbanistique... Une bien maigre consolation face à tous les problèmes du quartier... se disait Xavier, sempiternellement critique.
Par contre, les difficultés rencontrées par n’importe quel passant sont presque insurmontables... Les voitures parquées un peu partout, au long des rues et en partie sur les trottoirs, les livraisons à toute heure, le mauvais état du sol, les poubelles noires souvent toute la journée dehors, et ça cognote... les trous et les dénivellements du parcours sont des obstacles épuisants que le marcheur doit vaincre. Le remuement humain et le mobilier citadin ne lui permettaient pas une déambulation créative... et il en souffrait.
Les rencontres entre vieilles connaissances, les poussées violentes des gens pressés, les gesticulations, le bruit des klaxons, les cris des enfants et les appels misérables des putes peuvent dégoûter, hélas, l’intrépide voyageur.
Déjà les artères en pente sont une épreuve à dépasser, mais en plus on rajoute l’œuvre des hommes et des femmes dans leur fatale et interminable remue-ménage quotidien. L’incertain plaisir du promeneur peut devenir un cauchemar dantesque... comme Xavier le soulignait régulièrement à ses amis... Sur toutes ses collines, les péripéties qu’on doit souffrir quand on s’y aventure sont semblables... Et même dans les nouveaux quartiers, où des avenues plus larges et plus offertes à la baguenaude paraissent simplifier le problème, l’indiscipline des portugais, l’occupation des trottoirs par les voitures et le mauvais état des chaussées en général compliquent de façon fâcheuse la tâche de tous les piétons. Malgré les différences de structures urbanistiques, l’agitation et l’impatience de la foule représentent un empêchement continu au plaisir de la déambulation. Mais il ne se décourageait pas, se rappelant les mots d’Alice... il y a toujours des solutions créatives et cette population, une fois comprises ses expressions de vitalité désordonnée, porte en elle une grande richesse.
À Paris ou ailleurs... et il évoquait Eça de Queiroz, Os Maias, il y a longtemps... dans son éternelle critique, les citoyens sont toujours apparemment pressés et donnent la fausse impression de s’occuper de quelque chose, en ignorant les autres, tandis qu’ici la désorganisation des préoccupations des passants ne laisse pas beaucoup de place à une circulation fluide ou à un rêve flâneur.
– Mais permet encore quelques contacts simples, même s’ils sont inconfortables !..., lui rappelait Francisco.
Et il insistait, la comparant avec Londres... les britanniques passent indifférents les uns aux autres en apparence mais respectent la règle du jeu de la vie en société... A Capital, Eça de Queiroz le faisait divaguer... La ville apparaissait, à ses yeux d’étranger de fraîche date, comme une catastrophe humaine, ses habitants s’expriment trop facilement, en oubliant la possibilité d’une autre façon d’être ensemble, hommes, femmes et tutti quanti.
– Lisbonne a sa propre personnalité, une âme, et, quand on cherche, du charme... Et tu as du mal à l’accepter...
Les agglomérations urbaines, et les cultures qu’elles représentent, sont heureusement différentes, mais, à ses yeux, il y avait dans cet espace précis une presque impossible flânerie, étant donné les interférences verbales et physiques rencontrées à chaque coin de rue... Et, dans son entêtement, il ne cherchait qu’à le constater un peu superficiellement, comme lui faisaient remarquer ses amis, tous ses amis. Et ils avaient peut-être raison...
Il avait l’impression que la lourdeur de la foule ne lui permettait pas de rêver ou de simplement se laisser aller, encore une fois, encore et toujours... Et il s’interrogeait, défiant, sur le bien-fondé de sa démarche d’aujourd’hui : une sorte de promenade d’adieu avant d’aller enregistrer son nom, pseudonyme... et ses droits d’auteur au Palácio Foz, Plaça dos Restauradores.
Étant sorti du petit appartement que Francisco et Alice occupaient dans la Rua Diário de Noticias, Xavier est arrivé au carrefour de la Travessa do Poço da Cidade qu’il a enjambé... Et il avait mal au dos, Bonito... Une fois arrivé à la Rua da Misericórdia, limite du Bairro Alto, il a tourné à gauche pour monter jusqu’au Principe Real, privilégiant, ainsi, un trajet bien défini, une sorte de grand détour pour arriver à son but. Il aurait pu descendre à droite jusqu’à la Praça Camões, d’où on peut apercevoir la présence grandiose du Tage, mais son option était clairement déterminée. Il connaissait bien tous les itinéraires lisbonnais et cela lui permettait de choisir en fonction des humeurs du moment.
La ville s’offrait à lui une nouvelle fois, généreuse et féminine... Tout ce qu’elle représentait devenait compréhensible dans la façon de la parcourir, de l’accepter ou de la refuser. Sa déambulation solitaire prenait un sens au moment même de la pratique progressive de la marche... Constituant un point de référence personnel qu’il ne pouvait pas effacer, malgré tous les mécontentements, épreuves, tracas, accumulés au fil des années. Son histoire individuelle le ramenait toujours à cette métropole blanche, nonobstant ses efforts presque dramatiques d’émancipation... La beauté éclatante de son ciel l’avait accompagné, immanquablement, dans toutes ses aventures et dans toutes ses souffrances.
Le bruit des tramways, des voitures et des gens ainsi que l’étroitesse dangereuse des artères l’obligeaient à une attention redoublée. La terre de ses origines le tenait par la gargane... lui répétaient depuis longtemps Francisco et Alice... et il ne pouvait que difficilement s’en débarrasser. Il lui faudra du temps, de la ruse et de la passion pour continuer à parcourir ses chemins intimes, secrets, indéfinis et insondables... havre de tous les désirs des rêveurs solitaires. Mais les dés étaient jetés... et Lisbonne l’attendait.


Aux yeux portugais de Xavier, il n’y avait rien de plus triste et, en même temps, rien de plus envoûtant que le ciel gris de Bruxelles... Après son départ, le chemin fut long et sinueux. Les choix successifs qui l’avaient guidé au fil des années rencontraient dans cette démarche internationale un but... et des moyens. Il établissait spontanément une relation physique, presque sensuelle, avec les villes qu’il traversait.
C’était déjà loin le jour où, arrivé à l’étonnante et unique gare du Midi, Zuidstation, à Bruxelles, Brussel, émigré volontaire sans possibilité de retour... Xavier sentit une brutale impression d’étrangeté. Le jaune sale, débectant, qui dominait l’architecture disgracieuse et tellement tartignolle de la gare le troubla fortement, ainsi que l’odeur particulièrement écœurante de l’huile des frites, gravée pour toujours dans sa mémoire... dans sa mémoire lusitanienne.
Une fois pris le train à la gare du Nord, à Paris, il se sentait un peu en liberté, laissant derrière lui tous les brouillaminis du voyage. Le long chemin qui l’avait conduit, presque clandestinement, jusqu’à la capitale de la France, le faisait souffrir d’une sorte d’angoisse permanente... Et pourtant, ce voyage comportait le goût de l’aventure recherchée.
La nécessité d’une escapade un peu précipitée, expliquée en partie pour des raisons politiques immédiates, poussait à une résolution que, malgré une déjà ancienne exigence critique, il ne pouvait plus ajourner... Son activisme dans le milieu étudiant et dans toutes les formes de lutte contre la guerre coloniale devenait de plus en plus périlleux, lui imposant des marges de manœuvre très contraignantes. L’organisation du départ, le passeport à la limite de la validité, les tuyaux habituels concédés en sourdine et le climat d’une époque, avec tous les risques que cela comportait, imprimaient à chaque acte de cette nature son propre dessein... La sensibilité de chacun répondait, de façon très personnelle, aux subtilités et aux tracas du pas à sauter ; et il n’était pas à l’abri du tourment d’un aller sans retour.
C’était le temps où la vitalité de sa passion quotidienne effaçait tous les malheurs et tous les dangers... Il prenait des risques à cœur léger et l’aventure était choisie sans aucune crainte pour sa sécurité. La palpitation ressentie chaque jour, vécue avec intensité, lui permettait, et à tous ceux qui s’y employaient, de faire des choix dans la gaieté du plaisir expérimenté. Il appartenait à ce type de personnes dont l’avenir en tant que souci ne jouait aucun rôle. Il se définissait d’ailleurs, prétentions de jeunesse... comme un de ces hommes, poètes... dont le présent est assumé avec la dignité que seule la vie en liberté permet.
Xavier, tu es jeune, terriblement, scandaleusement, jeune... et tu essayes de le rester !..., lui disait Alice, au milieu de leurs échanges interminables.
Et il n’a jamais eu besoin que d’une légère valoche, remplie de quelques objets personnels, symboles lointains d’une richesse que seul un cœur désintéressé, il s’en rendait compte progressivement, peut comporter... Les souvenirs, le passé avec toute sa charge affective, les rêves et la survie elle-même proposaient un ensemble illustrateur d’une personne à la recherche de soi-même... une personne à la recherche d’un personnage.
Avec le recul que le temps qui passe permet, il pourrait prétendre représenter aujourd’hui, d’une certaine manière, l’insouciance éclaircie d’une certaine jeunesse... une jeunesse qui un jour fleurit au Portugal, bien avant les œillets de soixante-quatorze... Et une certaine légèreté accompagnait ses actes les plus anodins, leur conférant une dimension à laquelle seulement la certitude féroce du chemin esquissé avec poigne pouvait donner un ton sérieux.
Xavier connaissait d’avance les ficelles qui lui ont permis de s’échapper... Les dangers du passage clandestin de la frontière ne constituaient pas un argument solide pour tous ceux qui choisissaient d’y moisir... mais il était aussi trop commode d’y rester et d’y vivoter. Il n’a pas voulu attendre le moment de l’appel pour le service militaire, non pas en raison de l’âge de conscription, mais, en tant qu’universitaire, comme châtiment de son engagement contre le régime. Il posait, d’une certaine manière, une question définitive... l’obligation d’accomplir ce service ou la désertion déterminerait à jamais son avenir.
Le moment du choix ne constituait pas une épreuve agréable, mais une fois engagé par sa décision, il suivrait irrémédiablement le cours implacable de sa destinée, si lourdement tracé... Il s’attendait déjà au départ depuis le début de sa prise de conscience politique et d’une certaine façon le désirait... Sa résolution fut ainsi moins accablante et moins dramatique que pour d’autres, il savait que le grand jour arriverait fatalement et s’y était préparé. Depuis quelque temps, dans l’impatience de sa jeunesse, il aspirait à une autre chose, à un ailleurs plus captivant que le Portugal de l’époque... rien ne correspondait à ses ardeurs aventurières. Contre la guerre coloniale et contre le régime qui la conduisait, il fallait chercher dans d’autres parages une autre solution de vie... Et s’il se sentait encore vaguement chez soi, le geste décisif de la désertion lui permettrait une séparation effective... il le pensait vraiment.
La fantaisie d’une velléité d’émancipation de sa propre nationalité devenait pratiquement une certitude, construite avec les soins d’une volonté acharnée... Les circonstances socio-politiques de l’époque se chargeaient, discrètement, à le décider à l’accomplissement d’un pari solitaire... au moins dans l’allégresse des premières sensations.


L’arrivée du train à Bruxelles, en fin de journée, la lumière jaunâtre de la gare, le froid du début de novembre, les odeurs mélangées et le silence étouffant d’un environnement trompeusement calme secouèrent son fragile équilibre. La solitude face à l’inconnu devenait une réalité pouvant entamer et affaiblir son intrépidité... L’effort qui s’ensuivra, arraché à ces premières impressions, lui sera nécessaire pour se ressaisir et pour répondre à un défi dont il ne maîtrisait évidemment pas toutes les règles.
Et pourtant, il connaissait déjà un peu la ville... Pendant ses vacances scolaires, étudiant universitaire en droit, il avait déjà eu l’opportunité de visiter une grande partie de la Belgique, mais cette fois-ci le voyage n’était plus d’agrément, il n’était plus un touriste. Il l’avait accepté dans une attitude tranquille face à la fatalité, conscient et froid... agaçant pour certains. Et la sérénité de ses positions bien ancrées devant les tracas du chemin ne faisait que fortifier sa démarche de loup solitaire.
L’extérieur de la gare du Midi, d’une crassouille et d’une mouscaille impensables dans le centre de l’Europe, lui offrait, en plus, une odeur douceâtre sur un relent de pisse. La proximité d’une usine de chocolat et l’abandon du quartier jouaient avec le vent pour fêter l’arrivant... la fétidité de l’endroit dépendait des intempéries locales. Secoué par l’odeur des frites et la couleur jaune de la gare, Xavier continuait à être agressé à l’extérieur par la laideur et la puanteur... quelques premières sensations bien cuisantes et laborieuses à surmonter. Mais il s’agissait, sans doute, d’une première et fausse impression.
– Bruxelles et la Belgique proposaient mieux que ça... mais la gare du Midi existe, nom de dieu, nondedju  !...
Il a pris, sans grand enthousiasme, un taxi... les transports en commun étaient lents et desservaient mal leurs usagers. Des amis, en particulier Francisco et Alice, l’attendaient dans le quartier d’Ixelles, Elsene, fréquenté par Marx, autrefois, avant de connaître les attentions de la police belge... et c’était pour lui une référence. Leur maison se situait rue de l’Automne, Herfstraat , une artère sans charme, transversale à l’avenue des Saisons, Getijdelaan , et près du cimetière d’Ixelles, Kerkhof van Elsene.
La magie et la joie n’étaient pas au rendez-vous... Il lui fallait du temps, beaucoup de temps, de la volonté et un effort permanent d’imagination pour s’intégrer dans cette atmosphère bruxelloise, si différente de tout ce qu’il avait connu auparavant.
À la beauté éclatante du climat du sud, Bruxelles répliquait par sa grisaille tristounette. Au vacarme des villes ensoleillées, Bruxelles répondait, dans un premier contact, par un silence pesant. Au paysage jeunabre des populations du sud, Bruxelles offrait comme contraste ses nombreux bibards confortablement installés dans des jolis bistrots... Pour Xavier, le choc provoqué par les premières impressions fut brutal. Il n’échappait pas à un sentiment profond de bizarrerie, inexplicable, qui devant l’épreuve l’envahissait... Il n’avait, à ce moment-là, pour s’en défendre, que les illusions et les petits univers bâtis par la force de ses rêves de jeunesse... Il pourrait même dire, aujourd’hui, une certaine naïveté.
Le travail effectué avec quelques camarades, voyageurs comme lui dans l’irréel, et le plongeon à l’intérieur de soi-même lui ont permis de mieux comprendre la Belgique et de s’y situer... Ce petit pays, le même nombre d’habitants que le Portugal réparti dans un espace réduit d’un tiers, représente une organisation sociale et une capacité de réponse aux embrouilles de la géographie et de l’histoire éblouissantes... soulignaient ses amis bruxellois de fraîche date. Et, pour lui et sa bande de copains, Bruxelles, particulièrement, occupe encore aujourd’hui une place intéressante dans ce carrefour européen. Il est recommandé de s’y arrêter...
Sa sensibilité fut particulièrement touchée par ses premiers engagements de toute sorte. Il conquit, au fil des jours et des expériences, une certaine assurance... Le temps, en tout cas, l’avait suffisamment rétabli, de façon qu’il envisageait la cicatrisation de ses anciennes plaies avec espoir... Et, dans le mouvement de sa propre vie, sa personnalité est devenue perméable à une autre culture et à une autre manière d’être. Son intégration, après de bien douloureux premiers contacts, se faisait doucement... La délicatesse et les ressources de la ville finirent par le conduire à l’envoûtement, lui permettant de toucher l’intimité de l’univers belge.
La façon sérieuse et profonde de traiter les problèmes posés quotidiennement, même les plus simples et les plus anodins, lui rappelait qu’une certaine lucidité y persistait stoïquement... Et si l’accent sur des expressions très appropriées donne parfois aux belges des caractéristiques provinciales, il ne se trompait point... en dessous de cette couverture d’apparence bonasse toute la culture européenne traversait les habitants du plat pays. Une réponse efficace à chaque problème énoncé constituait la seule partie permise et assumée, comme il pouvait le constater... En Flandres ou en Wallonne, l’histoire a eu souvent des rendez-vous trop importants pour qu’il puisse ne pas les remarquer.
À Bruxelles, ville flamande colonisée par les francophones... il allait découvrir la richesse du plurilinguisme et endosser sa citoyenneté internationale.
– Etranges chemins que ceux qui sont parcourus par l’insatisfaction humaine..., lui disait un de ses amis, Francisco, de la rue de l’Automne, Herfstraat, en l’embrassant à son arrivée.
L’attente des réponses... Des questions si dramatiquement élaborées rencontrent parfois leur solution dans les plus divers et étranges endroits... Un portugais, qui ne l’est peut-être plus... pensait trouver dans un espace franco-flamand une identité péniblement recherchée.


L’apprentissage quotidien dans un nouveau monde, vécu en tant que travailleur immigré, marqua sa transformation initiale. Malgré la préparation intellectuelle qu’il s’était donné avant cette aventure, uniquement la pratique le confronta à ses vraies ressources intérieures...
– Des belles gamberges théoriques confrontées avec les chienneries journalières !..., lui jetaient ses amis, cordialement.
Et quelques petits métiers caractérisèrent cette mise en œuvre du projet. Work in progress...
Les tramways lui servirent de véritable épreuve relationnelle avec la société belge et les lois du travail, chemin déjà parcouru par d’autres compatriotes, confrontés comme lui à des problèmes de survie, et cela aidait indubitablement... Jamais le réseau local de transports en commun n’avait intégré des conducteurs avec un niveau d’études si élevé... De jeune universitaire bourgeois, il se transformait, du jour au lendemain, en ouvrier immigré.
L’engagement dans la S.T.I.B., M.I.V.B., lui a permis de connaître facilement les axes principaux de la ville. Mais les horaires difficiles à suivre, passés entre les nuits et les jours de la joie successive des rencontres... l’ont obligé à rapidement chercher quelque chose d’autre. Il y avait, aussi, une ambiance de travail, établie avec une hiérarchie féroce et rigide, à l’intérieur de cette complexe entreprise... marquée, à son humble avis, par trop de compromis syndicaux, rendant impossible la survie en dehors des règles d’un petit gotha.
Heureusement, une amie d’Alice, Alice avait Francisco... Corinne, une étudiante en médecine, apaisait progressivement son éternelle souffrance... Elle n’était pas aussi espiègle que sa copine, mais avait des qualités physiques et intellectuelles bien agréables... et des mœurs assez libres, ce qui l’a surpris au début de leur relation, une approche directe parfois même gênante. En revanche, elle était douce, sensuelle et féminine... et très inventive au lit. Corinne lui a beaucoup appris, en particulier à cette période confuse de sa vie. Franchement, il ne pouvait pas attendre un meilleur accueil...
Ses idées révolutionnaires, théoriques... étaient trop loin du groupe petit-bourgeois de petits sachems dont les organisations ouvrières étaient représentées en abondance dans les petites revendications, pragmatiques... pour des petits avantages sociaux. Et, inévitablement, il établissait avec difficulté des relations avec eux et s’en plaignait tous les jours... dans les bras de Corinne.
Corinne, une amie d’Alice...
Loin des notions mythiques de la théorie, il observait la vie quotidienne de la pratique ouvrière, péniblement... L’exemple classique de l’usine lui échappait, mais l’approche ouvriériste médiatisée par toutes sortes de combines était bien présente... et il défilait son chapelet à Francisco. Deux ennemis s’offraient à sa perspective révolutionnaire mijotée de loin, étudiant universitaire : la bourgeoisie, le patronat, et le réformisme ouvrier, les syndicats... Un siècle de luttes de classes non résolues aboutissait ainsi, à ses yeux critiques, à cet exemple presque parfait de consensus social ambigu... Les deux portugais, Francisco et lui, en prenaient acte... en compagnie d’Alice et Corinne.
Son initiation aux règles du jeu de la société belge lui avait permis de mieux comprendre quelques formulations théoriques.
– C’était évident, c’était clair...
– Entre le réformisme et le changement radical de société il n’y a pas une simple question de quantité. Un abîme se profile inexorablement entre eux. L’aspect qualitatif d’une perspective révolutionnaire ne serait jamais évalué quantitativement..., proclamaient partout, surtout dans les bistrots, Francisco et les jeunes révolutionnaires en herbe.
Une descente en enfer d’une certaine réalité... mais, malgré son aperçu théorique, elle ne devenait percevable et abordable que dans sa constatation pratique. La souffrance imposée par le rythme du travail, comme première expérience, se situait à très grande distance de ses cours de droit... La vérification, in loco, d’une conduite politique très limitée, à court terme, marquée par les intérêts du moment, dessinait à perfection toutes les approches formulées au long de ses années de réflexion... Il croyait indispensable, jusqu’à un certain point, cette pratique, mais ne souhaitait pas la déclarer de façon intentionnelle et militante. Il ne la sentait pas obligatoire pour sa lucidité... et oubliait le militantisme... et le passage lui fut favorable.
Après quelques petits exploits dans des petits métiers, démé

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