Rommel Reloaded
95 pages
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Rommel Reloaded , livre ebook

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Description

Najib, jeune mauricien, retourne sur les traces de son grand-père en Libye afin de découvrir ce que ce dernier a fait de ses « années perdues » après la Seconde Guerre mondiale, alors qu’il était engagé dans les forces britanniques. Ce faisant, le protagoniste se retrouve pris dans la guerre civile libyenne, ballotté entre la lutte que mènent les insurgés et les troupes loyalistes à Kadhafi, se découvrant, au fil de ses aventures, une attitude de héros.Cédant d’abord aux sirènes d’un romantisme guerrier, ce Bovary du XXIe siècle, bercé par ses lectures clausewitziennes, comprend bientôt que la guerre n’est pas uniquement le prolongement de la politique par d’autres moyens, et il s’aperçoit vite que c’est le caractère des hommes qui, in fine, l’emporte sur les intérêts géostratégiques. Pendant moderne du brave soldat Švejk, le cynisme du personnage devient un prétexte pour démontrer, et démonter, l’absurdité de la guerre sous toutes ses formes.

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Informations

Publié par
Date de parution 10 mai 2021
Nombre de lectures 2
EAN13 9782490981106
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0345€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Sabir Kadel
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
ROMMEL RELOADED
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Roman
 
 
 
 
Tous droits réservés
©Estelas Éditions / Under Éditions
11590 Cuxac d’Aude France
 
estelas.editions@gmail.com  
www. JaimeLaLecture.fr
www.estelaseditions.com
 
ISBN : 9782490981106
« Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon, aux termes des articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. »  
 
 
 
Table des matières  
Chapitre 1  
Chapitre 2  
Chapitre 3  
Chapitre 4  
Chapitre 5  
Chapitre 6  
Chapitre 7  
Chapitre 8  
Chapitre 9  
Chapitre 10  
Chapitre 11  
Chapitre 12  
Chapitre 13  
Chapitre 14  
Chapitre 15  
Chapitre 16  
Chapitre 17  
Chapitre 18  
Chapitre 19  
Chapitre 20  
Chapitre 21  
Chapitre 22  
Chapitre 23  
Chapitre 24  
Chapitre 25  
Chapitre 26  
Chapitre 27  
Chapitre 28  
Chapitre 29  
Chapitre 30  
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Pour qui mes bras se sont-ils épuisés ?  
Pour qui le sang de mon cœur a-t-il coulé ?  
Épopée de Gilgamesh
 
 
 
 
 
Chapitre 1
 
 
 
À la radio, Kadhafi se lance dans des philippiques contre Sarkozy. Je ne comprends pas bien l’arabe, à part les quelques termes que tout un chacun connaît comme « jihad », « Allah Akbar » ou encore « choukran » : je reconnus quand même la voix du dirigeant libyen puisque je l’avais souvent entendue par le passé dans les journaux télévisés montrant ses interventions au siège des Nations Unies, et puis le nom de « Sarkozy », étant le même dans toutes les langues, et vu le ton employé, je compris que les harangues contre le président français étaient violentes. On me traduit le reste : en substance, le discours du Colonel portait sur le fait que les « révolutionnaires » étaient des agents d’Al-Qaïda, tout en étant des drogués et des mercenaires, le tout soutenu par l’Occident. Kadhafi avait en effet réussi, par une gymnastique rhétorique qui lui est propre, à réconcilier Ben Laden avec l’Europe. Le discours dura plusieurs minutes avant qu’une secousse due à un énième bombardement ne fît tomber la radio et que l’on se retrouva en même temps dans le noir.
Toutes les personnes dans la pièce allumèrent leurs téléphones portables pour créer un peu de lumière. Je trouvais que cette scène avait quelque chose de poétique, esthétiquement parlant, la lumière de ces portables scintillant comme des lucioles au bruit des bombes. Certains enfants pleuraient, et je sentis une main se poser sur ma jambe et une voix d’homme me dit, dans un anglais approximatif : « Be not afraid ». Je me sentis insulté car j’eus l’impression que pour les personnes présentes, j’avais le même statut que ces enfants qui chialaient. Même s’il est vrai que j’avais peur. Me voilà, moi, insignifiant juriste originaire d’une petite île de l’océan Indien, qui n’avait jamais vu un mort de sa vie avant son séjour ici, jamais entendu la détonation d’une bombe, jamais même posé le pied en Afrique, et je suis là, à Benghazi, ville dont je ne soupçonnais même pas l’existence quelques mois avant et que j’aurais eu peine à orthographier correctement. Et je repensais à ce que disait le Professeur Ian Malcolm dans Jurassic Park au moment où, pour séduire la paléobotaniste blonde, il lui expose la théorie du chaos, et comment les battements d’ailes d’un papillon peuvent apporter une tornade dans une autre moitié du monde. Et mon papillon à moi, c’était la photographie de mon grand-père.
 
 
 
 
Chapitre 2
 
 
 
On raconte qu’Alexandre le Grand, lors de ses campagnes, avait toujours sur lui un exemplaire de l’ Iliade que lui avait remis, et qu’avait annoté, Aristote en personne. Quel geste plus romantique que celui du plus grand conquérant, emportant avec lui le livre relatant la plus grande épopée, cadeau du plus grand philosophe ? Le romantisme m’a toujours hanté. J’écoutais à longueur de journée le Tristan und Isolde de Wagner, je connaissais des répliques entières de Cyrano de Bergerac , pas les mielleuses qui parlent d’amour. Non, celles ayant trait au panache, et j’avais comme livre de chevet Les Fleurs du mal .
Le romantisme, je le ressentais, je ne le vivais pas. Jusqu’au jour où j’appris l’histoire de mon grand-père, un grand-père que je n’avais jamais connu et dont ma première rencontre avec lui se fit à travers la découverte d’une ancienne photographie jaunie trouvée dans des affaires de famille dans l’ancienne maison qu’habitait mon père : nous étions décidés à la vendre et devions faire le ménage et tandis que je rangeais une vieille boîte, ma curiosité me poussait à voir tout ce qu’elle contenait puisque j’avais été toujours fasciné par la notion de sérendipité, qui est le fait de découvrir autre chose que ce que l’on cherchait au départ. C’est à ce moment-là que je vis la photo d’un homme en uniforme militaire, tenant un fusil à la main et qui prenait la pose, semblant tout fier de lui-même. Je glissai la photo dans ma poche, presque de manière automatique, et continuai avec le déménagement. Plus tard, tandis que j’étais avec mon père chez lui et que je mis la main dans ma poche pour y prendre un mouchoir, je sentis la photo. Je la retirai et la montrai à mon père, lui demandant s’il savait de qui il s’agissait. Après avoir marqué une pause, il lança en créole mauricien : « Ti mo papa sa ! », ce que même en n’étant pas un linguiste chevronné, on l’aura compris, c’était son père.
Il m’expliqua que sur cette photo il est en tenue militaire britannique lorsqu’il s’était engagé durant la Seconde Guerre mondiale. Il faut savoir que mon pays, Maurice, a été britannique jusqu’en 1968, quand elle devint indépendante (du moins en théorie puisque la plus haute instance judiciaire demeure le Conseil Privé de la Reine) et que tout naturellement les Mauriciens qui voulaient apporter leur contribution à l’effort de guerre le firent sous la bannière de l’Union Jack. Je trouvais l’entreprise noble, car contrairement aux autres pays du Commonwealth, Maurice n’a jamais été « envahie » par l’Angleterre étant donné que l’île ne possède pas de populations autochtones et que les premiers habitants étaient des Européens, d’abord les Hollandais, ensuite les Français et finalement les Anglais. Ainsi, on ne pourrait comparer mon grand-père, par exemple, aux tirailleurs sénégalais ou marocains qui, tout de même, décidèrent de combattre l’envahisseur nazi pour le compte d’un pays, la France, qui les avait eux-mêmes envahis.
Mon père me raconta comment le sien s’engagea en quarante dans l’armée britannique et combattit en Afrique du Nord sous Montgomery contre la Deutsches AfrikaKorps . Toutefois, il n’y avait nul enthousiasme dans sa voix et son récit ne fut pas émaillé de gestes abrupts mimant les tirs comme on aurait pu s’y attendre de la part d’un fils fier des faits d’armes de son père. Ce n’est pas parce que mon père désapprouva l’engagement du sien pour des raisons idéologiques, c’est juste parce que, alors que la guerre avait pris fin en quarante-cinq, il ne rentra au pays qu’en mille neuf cent cinquante. En apprenant cela, aussitôt, au lieu de partager le désarroi de mon père, je fus submergé par une émotion intense, un peu sans doute comme celle qui dut s’emparer de Champollion quand il prononça pour la première fois, après un silence de plus de deux mille ans, le nom de Ramsès ! Il me fallait découvrir ce qui s’était passé durant ces cinq mystérieuses années.
 
 
 
 
 
Chapitre 3
 
 
 
Beaucoup de personnes parlent de changer de vie, peu sautent le pas. Ou alors ceux qui le font sont des bobos qui veulent s’acheter une bonne conscience en allant ouvrir un hôpital en Afrique ou sillonner les routes de l’Inde en Harley Davidson et fumer de la marijeanne jour et nuit. Je me plaisais à penser que mon geste ne ressemblait en rien à cela, que ce n’était pas qu’une lubie. Il y avait un mystère et je voulais l’éclaircir. Pourquoi ? Sûrement pas par psycho généalogie, cette pseudoscience selon laquelle nous serions influencés par ce que nos ascendants auraient vécu, genre si dans la famille le suicide est un leitmotiv, il vaut mieux, si on a choisi le métier de flic, ne pas se coucher avec son arme de service sous son oreiller. Mon attachement au libre arbitre ne pouvait que mépriser une telle conception de la vie. Ce n’était pas non plus pour rendre hommage à mon grand-père, je ne dois rien à un homme que je n’ai pas connu, ni pour réconcilier mon père avec la mémoire du sien, puisqu’il lui en avait toujours voulu d’avoir délaissé sa mère durant toutes ces années de l’après-guerre pour faire l’aventurier en Afrique du Nord (la rumeur courait même au sein de sa famille qu’il aurait laissé au passage quelques enfants illégitimes). J’avais peut-être trop lu Conan Doyle ou trop regardé D r House , mais cette énigme me dévorait. C’est d’ailleurs par goût des mystères à résoudre que j’avais épousé la carrière d’avocat. Très vite, j’étais revenu de mes illusions, et mon quotidien était loin d’être celui d’un Jacques Vergès, que j’admirais, et se résumerait en la rédaction de contrats et de résolution d’affaires de divorce.
Ce serait mentir que de dire qu’aussitôt j’étais décidé à aller en Afrique du Nord mener ma petite enquête sur mon grand-père. En dépit d’être un grand fan d’Achille aux pieds légers, le courage du fils de Pélée ne m’avait jamais réellement contaminé et un tel voyage m’intimidait un peu. Je suis moi-même athée même si mes parents sont musulmans et l’Orient a toujours eu un attrait particulier sur moi, surtout après avoir lu le livre et vu le film Un thé au Sahara . Dès la première fois que je vis le film de Bertolucci, depuis je l’ai visionné une bonne dizaine de fois, j’ai toujours eu envie de faire l’amour dans le désert. avec qui importait peu, cependant le désert devait être le Sahara. Un romantique, je vous ai dit ! Ensuite, il y eut L’Atlantide de Pierre Benoit, et je voulus également, comme le lieutenant de Saint-Avit et le capitaine Morhange, parcourir le Hagar, vivre toutes sortes d’aventures métaphysiques dans le désert, connaître bibliquement de belles Arabes aux formes plantureuses.
Je n’étais pas marié et ma vie sentimentale se résumait à des aventures sans lendemain, je résolus donc à prendre un congé sabbatique et à m’envoler pour l’Afrique du Nord sur les traces de mon grand-père, avec comme première escale la Libye puisque c’est là-bas apparemment qu’il aurait séjourné après la guerre selon les dires de mon père. Je ne dévoilais ma véritable entreprise qu’à peu de personnes et mon frère fut l’une d’elles. Il essaya de me décourager, me parlant de la révolte dans les pays musulmans et craignant que le printemps arabe ne gagne la Libye : je lui opposai, sans véritable réflexion préalable sur le sujet, que Kadhafi était un dirigeant trop autoritaire pour laisser couver une révolution comme celle que connurent la Tunisie et l’Égypte et que de plus, d’après ce que j’avais entendu dire, la situation des Libyens était moins à plaindre que dans les autres pays arabes, tout en soulevant le fait, même si cela était contradictoire avec mon premier argument, mais je n’en suis pas à une contradiction près, que Kadhafi avait gagné en respectabilité ces dernières années, après tout, il avait été reçu en grande pompe en France peu de temps auparavant et avait même planté sa tente dans la cour de l’Élysée. Donc, aucune crainte à avoir.
Ce voyage demandait tout de même un minimum de préparation et il me fallait d’abord en savoir plus sur mon grand-père. Comme mon père ne semblait pas très enclin à me répondre, je décidai d’aller interroger ma grand-mère paternelle, et qui sait, peut-être me fournirait-elle un journal qu’aurait gardé mon grand-père et qui relaterait ses aventures, un peu comme dans les romans de bas étage traitant d’une pathétique quête de filiation. C’était une femme aigrie de près de quatre-vingt-dix ans, je n’ai jamais su exactement son âge puisque nous n’avons jamais réellement gardé contact avec la famille de mon père. Les rares fois que je l’ai rencontrée, elle tenait un discours propre aux grands-parents, c’est-à-dire qu’elle me demandait tout le temps pourquoi à mon âge je n’étais pas encore marié et me rappelait qu’un homme qui se respectait se devait de prendre femme et de fonder une famille. Ce qui m’irritait le plus, c’était son prosélytisme religieux : je l’ai dit, je viens d’une famille musulmane, cependant ni ma mère ni mon père ne m’ont jamais mis de pression pour suivre les préceptes de l’islam, même s’ils ne voyaient pas d’un bon œil le fait que je me désintéressais complètement de la religion. Ils pensaient que je n’étais tout simplement pas pratiquant, comme bon nombre de jeunes musulmans à Maurice, que je ne faisais pas le ramadan par manque de volonté et que je ne priais pas par paresse, et je me suis toujours gardé de crier haut et fort mon athéisme. Ils n’auraient pas compris et je ne voyais pas pourquoi je leur ferais de la peine uniquement pour affirmer ma position. Ma grand-mère paternelle, elle, était très conservatrice et profitait de chaque occasion pour me rappeler à l’ordre. Elle m’énumérait les tourments qui m’attendraient dans l’au-delà si je ne me décidai pas à suivre le droit chemin. Je me souviens d’un jour où après lui avoir fait la bise, je devais avoir dans les vingt-cinq, vingt-six ans, elle me tira par le col de ma chemise pour me renifler comme un chien policier lors d’une saisie de drogue, et me demanda si j’avais bu de l’alcool, ce qui aurait été, avec le fait de manger du porc, le blasphème suprême pour elle. Ce jour-là, j’avais bien sifflé près d’une demi-bouteille de Żubrówka, une vodka polonaise, pour oublier ma rupture avec mon ex. Je niais farouchement, non pas que je redoutais de la décevoir ou même de la fâcher, j’en avais rien à battre, mais par peur qu’elle ne le rapporte à mon père. Cela doit paraître enfantin qu’à mon âge on essaie de dissimuler à son père le fait que l’on boive de l’alcool, néanmoins c’est ainsi que cela se passe dans les familles musulmanes : pour comparaison, ce serait l’équivalent pour un juif de dire à son père qui a été déporté qu’il niait l’existence des chambres à gaz !
J’allais donc trouver ma grand-mère chez elle, dans une maison que lui avait achetée mon père. Je détestais y mettre les pieds à cause de l’odeur qui y régnait : non seulement, ça sentait le vieux, en plus, elle adorait allumer de l’encens du matin au soir, cela, selon elle, créait une atmosphère religieuse. Elle vivait seule depuis la mort de son mari il y a plus de trente ans. C’était le cliché vivant de la vieille femme aigrie, acariâtre et misanthrope qui se délectait de déverser son fiel sur le monde entier et surtout sur ses enfants et petits-enfants prétendument ingrats qui la délaissaient. Elle ne savait que quelques mots de français, il me fallait donc la questionner en créole, langue que je méprisais par-dessus tout. «  Die Sprache eines Volkes ist seine Seele  », disait Fichte : la langue d’un peuple c’est son âme. La langue dont parle le philosophe transcendantaliste allemand est celle dans laquelle écrivent Goethe et Schiller, celle dans laquelle composent Beethoven et Wagner ! Le créole mauricien est au français ce que cette dernière était au latin. Sauf que le français a su se construire sur les conquêtes militaires, sur la religion et sur des écrivains et des philosophes. Point de tout cela à Maurice et on veut quand même en faire une langue au même titre que celle de Baudelaire (je sais qu’on devrait dire la « langue de Molière » pour parler du français, mais je me suis toujours attristé que parmi tous les immenses écrivains que comptait la France on ait choisi, pour illustrer le parangon de la beauté de cette langue, ce singe de dramaturge). Pourquoi prendre la copie quand on a l’original ? Il est devenu un crime de lèse-majesté aujourd’hui que de critiquer le créole dans ce pays et beaucoup traitent de « vendus » ceux qui préfèrent s’exprimer en français, et ma grand-mère faisait partie de ceux-là et à chaque fois qu’elle m’entendait parler français elle me lançait : « To croire to trop blanc ? » amalgamant ainsi une langue et une race : peut-être ma grand-mère était-elle une nazie qui s’ignore ! Il m’a toujours semblé problématique de parler de choses compliquées en créole, tout comme je n’ai jamais pu dire à une femme que je l’aimais en créole, je l’ai déjà dit en français, en anglais, en allemand et même en polonais, sauf que le dire, même à des Mauriciennes, en créole, m’aurait paru vulgaire. De plus, comment pourrait-on parler de la pensée aristotélicienne en créole ? Il faudrait immanquablement utiliser des termes français ou même carrément grecs, comme « logos » ou « catharsis ». Je n’avais certes pas le projet de discuter avec ma grand-mère de l’ Éthique à Nicomaque , mais tenir toute une conversation sur mon grand-père en créole était une véritable gageure. Seulement nécessité fait loi. Aristote aurait dit « Ananké ».
Elle ouvrit les hostilités en me lançant que jamais je ne prenais de ses nouvelles pourtant je voulais en savoir plus sur la vie d’un homme que je n’avais jamais connu, puisque mon père l’avait déjà avertie du but de ma visite, peut-être pour qu’elle eût le temps de réunir certains effets personnels de mon grand-père pour me les montrer, pour se préparer psychologiquement à parler d’un homme qu’il se peut qu’elle détestait toujours, ou encore, qui sait, pour élaborer les mensonges qu’elle allait me déverser. Je me confondis hypocritement en excuses, prétextant un emploi du temps surchargé, ce à quoi elle ne manqua pas de répondre que je me croyais désormais trop important pour m’abaisser à rendre visite à une vieille femme. On aurait cru entendre Chavez, le président vénézuélien à la tribune des Nations Unies, prenant à partie Georges Bush, fendant l’air de ses mains pour accompagner ses diatribes anti-occidentales. Ma grand-mère aurait fait une excellente femme politique, il y avait du Margaret Thatcher en elle. Je la laissai faire, et une fois que je la sentis épuisée par son discours, j’en profitai pour porter l’estocade, tirant avantage d’une fenêtre de tir au moment où, dans sa rhétorique, elle dit que j’étais bien comme mon grand-père. Voici l’échange qui s’ensuivit, avec la traduction en français, puisque je n’ai pas envie de souiller ce texte de trop de mots en créole.
—  Justement, parlant de mon grand-père, je voudrais savoir comment il était.
Il semblait qu’elle avait tout compris des règles de la dramaturgie, puisqu’elle marqua un silence, se leva de sa chaise en rotin et alla en direction de la fenêtre, et derrière moi, les mains croisées derrière le dos, elle dit :
—  Ton grand-père appartenait à cette race d’hommes qui placent leurs rêves au-dessus de tout.
Puis, elle se retourna lentement, et la lumière de la fenêtre ne permettait que de voir la moitié de son visage étant donné que la pièce était obscure et que la lumière semblait se détourner d’elle, et elle me fit l’impression d’un Colonel Kurtz dans Apocalypse Now , au moment où Brando tient son fameux monologue à Martin Sheen :
—  Et tous ceux qui ne rêvent pas avec eux sont condamnés à être damnés !
Je n’imaginais pas ma grand-mère capable d’une telle éloquence : j’avais toujours pensé que pour bien parler il fallait avoir lu Cicéron ou Démosthène. Il arrive que parfois l’on se trompe. Elle poursuivit :
—  Quand il s’est engagé dans l’armée j’étais enceinte de mon deuxième fils (elle allait en avoir sept au total), il m’a quand même abandonnée. Au début il m’écrivait régulièrement, en tout cas, aussi régulièrement que les moyens de l’époque le permettaient, ce n’est pas comme avec vos SMS ou vos emails d’aujourd’hui, le courrier mettait des mois à nous parvenir.
Et elle retira des lettres de sa poche et me les lança sur la petite table en face de moi, comme si elle avait prémédité son coup d’éclat, tel Marc Antoine dans le Jules César de Shakespeare qui tend le testament de César au peuple romain, avant de continuer :
—  Je ne savais pas lire, en fait, elle ne le sait toujours pas, et je devais demander à la voisine d’alors de me lire ses lettres. Elles étaient si émouvantes et j’étais certaine qu’un homme qui pouvait dire toutes ces choses devait être éperdument amoureux et le resterait pour toujours.
À ce moment, je me rappelais la phrase de Talleyrand, selon qui la parole a été donnée à l’homme pour déguiser sa pensée : bien entendu ma grand-mère ne me cita pas Talleyrand et reprit : « Par la suite, ses lettres se firent moins fréquentes : je mis ça sur le compte de la guerre qui devait rendre les communications plus difficiles. Entre quarante-et-un et quarante-deux, je ne reçus aucune lettre de lui. Tant de choses se bousculaient dans ma tête, je me dis qu’il était peut-être mort, qu’il avait été fait prisonnier, mais jamais l’idée ne me traversa qu’il pouvait avoir cessé de penser à moi, qu’il ne m’aimait plus. » Elle se versa du thé, ne crut pas devoir m’en proposer, et enchaîna : « Puis, vers fin quarante-deux, je m’en souviens parfaitement car c’était le ramadan, je reçus une lettre de lui où il ne parla absolument pas de son long silence ni même de ce qui s’était passé pendant tout ce temps et fit comme si c’était tout à fait normal de ne pas avoir donné de nouvelles pendant aussi longtemps. »
Je me risquai à lui dire qu’il se peut que lui ait pensé qu’elle avait reçu les lettres et que ce soit La Poste qui les a égarées. Elle balaya cet argument d’un revers de main et laissa tomber un : « Si j’ai fait ça, c’est que je pensais que plus jamais je n’entendrais parler de lui ». Longtemps je me suis demandé ce que ce « ça » pouvait englober. S’agissait-il d’un avortement clandestin ? L’avortement est toujours interdit à Maurice : les femmes qui le font dans l’illégalité bénéficient davantage de sécurité médicale que si elles le faisaient il y a cinquante ans, et j’essayais de deviner les situations sordides dans lesquelles elle a peut-être avorté : l’hypothèse que je privilégiais, non pas tant qu’elle était la plus sordide mais celle qui plaisait le plus à mon esprit littéraire, c’est qu’elle a dû prendre un amant. Je voyais déjà ma grand-mère, alors âgée de vingt-cinq ans environ, se laisser séduire par le postier qui sait, ou même par un ancien amour de jeunesse de foi différente, qu’elle aurait délaissé pour mon grand-père, vivre ainsi une liaison adultérine avec un chrétien, ou pire, un hindou, ce qui serait encore pire pour une musulmane puisque les hindous ne font pas partie des « gens du livre ». J’entendais ses gémissements quand elle se faisait prendre dans le lit conjugal par ce « Ram », oui, j’ai donné un nom à cet amant imaginaire pour qu’il ait plus de consistance. Elle ne développa pas davantage le sujet : Freud devait avoir raison, le « moi » n’est pas maître dans sa propre maison. Elle continua le fil de son récit, comme si elle l’avait appris par cœur et avait attendu toute sa vie pour pouvoir trouver un auditoire sur lequel elle produirait son petit effet.
—  La faible femme que je suis, j’essayai de masquer le léger sourire que j’eus quand je lui entendis prononcer ces mots, lui a pardonné et je restais constamment informée des nouvelles de la guerre pour savoir quand enfin mon mari rentrerait de là-bas. Les années passèrent, 42, 43, 44, 45, deux lettres, parfois trois, par an, avec les mêmes banalités, les mêmes « je t’aime », il demande parfois des nouvelles des enfants, toutefois je sentais bien que quelque chose avait changé. Puis, enfin, la fin de la guerre. Et là, je reçois une lettre dans laquelle il me dit que…
À cet instant, on entendit l’appel à la prière du muezzin. Elle interrompit net son récit, me dit qu’elle devait allait prier, que je ferais bien d’en faire autant si je voulais sauver mon âme impie et qu’on reprendrait la discussion un autre jour. Cet autre jour n’arriva jamais, elle mourut une semaine après.
 
 
 
 
Chapitre 4
 
 
 
J’avais neuf ans lorsqu’éclata la guerre du Golfe, la première. J’étais en dernière année de primaire, l’équivalent un peu du CM2 en France, et je me rappelle que le matin, à l’assemblée de tous les élèves, on nous demandait de garder une minute de silence pour les victimes de ce conflit. Une dizaine d’années plus tard, quand j’étais à la fac, à Maurice, on nous demandait également d’observer une minute de silence, cette fois-ci pour les victimes du 11 septembre. J’avais toujours trouvé absurde l’idée même que l’on fasse une minute de silence, non tant pour des raisons idéologiques, simplement parce que même quand j’avais neuf ans, je ne croyais pas en Dieu, et le fait de garder une minute de silence me semblait être un reliquat de la pensée religieuse. Cela ne ramènerait pas les morts et il n’y a rien une fois que l’on meurt, les morts ne savent jamais si on pense à eux ou pas. La minute de silence n’est qu’une prière drapée d’atours séculaires.
On entend souvent quelques vieux dire qu’ils se rappellent exactement où ils se trouvaient et ce qu’ils faisaient quand l’homme a marché sur la lune (à moins que ce soit Kubrick qui ait tout filmé en échange de moyens fournis par la NASA pour produire son Odyssée de l’espace ). Pour ceux de ma génération, c’est le 11 septembre qui constitue cet « Axis Mundi » comme dirait Mircea Eliade, le centre de gravité autour duquel gravitent nos valeurs, notre pitié, qui constitue le socle de notre identité. Quant à moi, c’était l’inverse, je me rappelle des événements du 11 septembre à cause de ce que j’avais vécu ce jour-là, à savoir une violente dispute avec ma copine de l’époque, une fille insignifiante qui ne mérite pas plus d’une ligne dans mon récit : cependant, comme tout amoureux transi croyant que sa moitié était son alpha et son oméga, c’était cette dispute qui me marqua et non pas deux avions dans des tours. Je raconte souvent cette histoire par provocation gratuite : ensuite je la mis à contribution pour dénoncer l’hypocrisie des puissances occidentales et dénoncer le fait que tous les morts n’ont pas le même prix, et qu’un Américain qui meurt vaut au moins dix fois plus que des enfants irakiens qui décèdent suites à des « dommages collatéraux » très prévisibles et qui sont préférés à une intervention terrestre qui aurait coûté la vie à de courageux marines. Oorah !
 
 
 
 
Chapitre 5
 
 
 
C’est avec un mélange d’appréhension et d’enthousiasme que j’ouvris les lettres que mon grand-père avait adressées à ma grand-mère, un peu comme un écrivain qui reçoit une lettre de la maison d’édition à qui il aurait envoyé son manuscrit. Enfin, me disais-je, le voile de ce mystère serait levé, ou plutôt, je redoutais que ce voile soit percé et qu’ainsi je n’aurais plus de justification pour effectuer ce voyage en Afrique du Nord. Les premières lettres, comme elle me l’avait dit, étaient en effet enflammées, trop même, et en les lisant, j’avais comme une impression de déjà-vu. Au fur et à mesure de la lecture, mes soupçons se confirmèrent et un passage en particulier ne laissa plus la place au doute :
Je vous dois d’avoir eu, tout au moins, une amie. – Grâce à vous, une robe a passé dans ma vie.  
Mon grand-père avait pompé Cyrano de Bergerac ! C’était du plagiat pur et simple, aucun guillemet, pas de références, c’étaient des passages entiers qu’il avait recopiés, et pas seulement de Cyrano , on trouvait pêle-mêle du Baudelaire, du Verlaine, du Rimbaud. D’abord, je méprisais ce dénigrement de la propriété intellectuelle. Je trouvais cependant rapidement que ça avait, disons, du panache.
Mais ce que je recherchais par-dessus tout, c’étaient des informations factuelles sur son parcours là-bas, le nom des villes, de personnes, des dates, tout ce qui aurait pu me permettre de me repérer une fois sur les lieux, comme ce paragraphe dans une lettre datée du 19 juin 1942 quand il était à Tobrouk (j’ai corrigé les fautes d’orthographe pour soulager le lecteur) :
Je t’écris aujourd’hui mais tu aurais tout aussi bien pu ne plus jamais m’entendre de ta vie. Si tel est un jour le cas, refais ta vie sans moi, et ne m’attends pas indéfiniment. Hier, en effet, la plupart de mes camarades ont été faits prisonniers par l’armée allemande, heureusement j’ai réussi à le leur échapper, et mon courage, je le dois à mon amour pour toi.  
Quel tas de conneries, pensais-je. Et pourtant je ne pouvais m’empêcher d’être admiratif. Non seulement s’il disait vrai, cela voudrait dire que j’ai un parent qui a participé à l’une des plus grandes batailles du XX e  siècle : seulement, s’il disait faux, et c’eut été encore plus beau, quel aplomb ! Quelle âme poétique ! En plus, je me demandais s’il n’avait pas prémédité tout son coup, en disant à ma grand-mère qu’elle pouvait refaire sa vie s’il ne revenait pas, il songeait peut-être, déjà, à ne pas retourner au pays une fois la guerre terminée et dans un élan cynique de bonté, il ne voulait pas qu’elle passe sa vie à l’attendre ou à se lamenter sur son sort.
Comme à Noël quand on reçoit plusieurs cadeaux d’un coup, on est tenté de tous les ouvrir immédiatement, toutefois on fait durer le plaisir en gardant certains pour les jours à venir. De même, cela me démangeait de passer la journée à parcourir toutes ses lettres. Seulement, voilà, je voulais en garder certaines pour le moment où je serais en Afrique du Nord, car, à ce stade-ci, j’étais décidé à effectuer le voyage. Décidé à marcher dans les pas de mon grand-père. Je sentais déjà le sable du désert dans mes chaussures, le sirocco souffler sur mes joues, je me voyais en Richard Burton, remontant le fleuve, côtoyant les sauvages. Ouais, je sais, j’avais une image très stéréotypée de l’Afrique. Elle en vaut bien une autre.
 
 
 
 
Chapitre 6
 
 
 
Sándor Márai faisait dire au général dans Les Braises  : on passe toute notre vie à se préparer pour quelque chose. Quand j’ai parcouru pour la première fois ces lignes, c’est un des rares romans que j’ai lu à deux reprises, je savais qu’un jour j’aurais à prononcer moi-même ces mots. Et alors que je faisais les démarches administratives pour obtenir le visa (il fallait passer par l’ambassade de Libye en Afrique du Sud puisque le pays de Kadhafi n’a pas de représentation consulaire à Maurice) et que je commandais des CD d’apprentissage de l’arabe sur internet ou que j’étudiais l’histoire de ce pays sur Wikipédia, je me suis fait la réflexion suivante : toute ma vie je me suis préparé à cela ! Bien sûr, je suis bien conscient que je me faisais là tout un film, que j’essayais de recréer un puzzle avec des pièces imaginaires. Quand je fis l’amour pour la première fois à une femme, je m’étais également dit que toute ma vie je m’étais préparé à cela, même si mes seules préparations consistaient à me masturber régulièrement en sortant de l’école devant une VHS de Basic Instinct . Quand j’eus mon diplôme de droit, je pensais également que tout ce que j’ai fait dans ma vie c’était pour en arriver là. Tous les hommes sont des romanciers.
 
 
 
 
Chapitre 7
 
 
 
Qu’est-ce qui sépare l’homme de l’animal ? La Méditerranée. « Vous voulez entendre une bonne blague ? », m’avait lancé un Français assis à côté de moi dans l’avion et sans attendre ma réponse il m’avait balancé cela. J’avais envie de lui répondre : « ça ne dit pas de quel côté de la Méditerranée sont l’homme et l’animal » : je me retins souhaitant garder de bonnes relations avec un voisin que j’aurais à supporter pendant près de douze heures d’avion. Il n’y avait pas de vol direct depuis Maurice pour la Libye, je devais donc prendre un vol pour la France et à Orly en prendre un autre pour la Libye. Ce Français, qui n’avait rien d’un adhérent du Front National, semblait avoir fait cette blague tout « innocemment », ne percutant même pas que j’avais moi aussi les traits arabes : sachant que j’étais de Maurice il prit pour acquis que j’étais aussi éloigné des Arabes que lui des aborigènes d’Australie. Je me rappelais cette blague tandis que j’étais témoin d’une scène dans les rues de Tripoli où trois jeunes hommes, à la terrasse d’un café où j’étais, apostrophaient une fille qui passait. Je ne comprenais pas ce qu’ils disaient puisque leurs remarques étaient en arabe, même si je pouvais en deviner la teneur : ainsi, ce qui me traversa l’esprit, ce fut : ces Arabes, tous les mêmes ! Et cette blague me revint à l’esprit. Certes, au moment où j’écris ces lignes, je relativise et j’ai honte de mes préjugés, je sais bien que ces scènes se rencontrent partout dans le monde, et même si un pays comme l’Égypte a la triste réputation d’être particulièrement irrespectueux vis-à-vis des femmes, ce n’est pas le monopole des pays arabes. Cependant, au moment où je vis cette scène je fus tel un possédé, comme atteint du syndrome de glossolalie, et tous les discours racistes que j’avais entendus se bousculaient dans ma tête : j’avais envie de me lever et de crier « sales bougnoules » !

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