Saint-Laurent mon amour
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Saint-Laurent mon amour , livre ebook

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Description

Une déclaration d'amour au fleuve Saint-Laurent.
Le Saint-Laurent a fait de nous ce que nous sommes. Aveuglés l'hiver, apaisés l'été par sa lumière. Peuple avec les humeurs du fleuve à sa fenêtre. Peuple en dents de scie telle une tempête sur la pointe extrême d'Anticosti, des vagues déchaînées sur les côtes de Mont-Louis ou de Sept-Îles. Peuple prompt aux réjouissances, passant de candeur à nostalgie comme une mer étale succède aux grains et aux blizzards. Fleuve fou au goût de liberté. Fleuve amer. Fleuve inlassable. L'immense chemin d'eau, qui s'évase en cornemuse, a accompagné nos victoires et nos défaites et tracé son lit dans nos imaginaires, nos âmes et notre être collectif.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 17 janvier 2017
Nombre de lectures 1
EAN13 9782897124274
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0022€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Monique Durand
saint-laurent mon amour
MÉMOIRE D’ENCRIER
Mémoire d’encrier reconnaît l’aide financière du Gouvernement du Canada par l’entremise du Conseil des Arts du Canada, du Fonds du livre du Canada et du Gouvernement du Québec par le Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres, Gestion Sodec.
Mise en page : Virginie Turcotte Couverture : Étienne Bienvenu Dépôt légal : 1 er trimestre 2017 © Éditions Mémoire d’encrier
ISBN 978-2-89712-426-7 (Papier) ISBN 978-2-89712-428-1 (PDF) ISBN 978-2-89712-427-4 (ePub) PS8557.U732S24 2017 C848’.54 C2016-942453-7
PS9557.U732S24 2017
MÉMOIRE D’ENCRIER 1260, rue Bélanger, bur. 201 • Montréal • Québec • H2S 1H9 info@memoiredencrier.com • www.memoiredencrier.com
Fabrication du ePub : Stéphane Cormier
de la même auteure
Le petit caillou de la mémoire , Montréal, Mémoire d’encrier, 2016.
Carnets du Nord , Sept-Îles, Grénoc, 2012.
La Femme du peintre , Paris, Le Serpent à Plumes, 2003.
Eaux (édition augmentée), Paris, Le Serpent à Plumes, 1999; Montréal, Leméac, 1998.
On s’introduit dans ses eaux froides pour s’y baigner, on y pénètre lentement, le cœur nous manque, on esquisse deux ou trois pas, fond de vase, de sable ou de pierres, on recule, on sort de l’eau, on y revient, on s’insinue jusqu’à l’engourdissement des mollets et des doigts. Là, bien congelé, on entre dans la joie, « saucé » de pied en cap.
Un canard colvert nous regarde. Des goélands de ville ou de campagne. Des pigeons, des moineaux, des fous de Bassan, des cormorans volettent dans l’air et dans nos têtes. Le grand héron s’amène tout à coup, nous labourant la vue de sa majesté.
Les bateaux, les petits et les grands, d’écorce, de bois et de fer, à voile, à moteur, les trois-mâts, les rafiots, les voitures d’eau, les barges, les cargos, les paquebots cabotent sur les siècles et sur nos songes. On tient l’âme du Saint-Laurent entre nos mains glacées, pâte de navires, de noyés, d’oies blanches et de blizzards. Puis on revient sur terre. Un rideau de gouttelettes tombe sur nos yeux, on se réchauffe dans l’air plus chaud que l’eau. On voudrait retenir la sensation, se souvenir de tout, que rien ne s’évapore. Ce qui ne cesse de nous échapper est en même temps ce qui nous ancre dans ce pays-non pays, dont la seule certitude est un fleuve.
M.D.
1 chemin d’eau
souffle de fleuve, de gens et d’histoire
Je pense au bleu encre du Saint-Laurent et à la transparence de sa lumière. Aux cayes rocheuses qui gisent comme des visages tournés vers l’azur en face de Mingan, aux caps qui s’étirent, tranchés au sabre, le long de la côte entre Mont-Louis et Gros Morne, et pourquoi celui-là, il y en a tant d’autres, à l’îlot du Pot à l’Eau-de-vie, au large de Tadoussac. Eau de vie, eau d’histoire, eau de nos sources vives, c’est bien de cela qu’il s’agit. Je m’ennuie. Je m’ennuie du fleuve comme d’un être cher. Un manque ontologique.
Il n’est rien qui me ramène davantage à moi-même et à ce pays mien, que la pensée du fleuve, long squelette de mon être et de mon peuple, dont chaque vertèbre est une rivière flamboyante se jetant dans sa moelle épinière. Le fleuve Saint-Laurent « par l’amour des peuples, est comme une artère mythique dans l’imaginaire populaire », dit le grand géographe québécois et inventeur du mot « nordicité », Louis-Edmond Hamelin 1 .
Les eaux du Saint-Laurent ont accompagné toute ma vie depuis ses commencements, même si j’étais une enfant de la ville. Elles n’étaient jamais loin. Au bout du boulevard L’Assomption ou du boulevard Pie IX. C’était le port, où mon père nous emmenait, par tous les temps, voir les immenses cargos rouillés amarrés aux quais le dimanche matin. Quand il avait plu, l’air sentait le poisson mort, odeur à nulle autre pareille qui, depuis, me pourchasse délicieusement, pour moi LE parfum de Montréal, que je reconnaîtrais entre tous et qui chaque fois me met en émoi.
Mes premiers souvenirs de fleuve, outre le port, remontent à Saint-Sulpice, village qui m’apparaissait si lointain où nous passions une partie de nos étés, la campagne profonde, aujourd’hui intégrée à la grande banlieue montréalaise. C’était les années où les riverains allaient en chaloupe « porter les vidanges au fleuve » et voir les détritus dériver sur l’eau comme des petits bateaux sans tête et sans boussole. Ce qui nous semble aujourd’hui démesuré d’inconscience appartenait aux us de l’époque. Les adultes, là comme ailleurs, fumaient comme des cheminées, prenaient un dernier verre pour la route, mettaient sur leur peau des crèmes pour bronzer, autant dire pour brûler vif, et allaient au fleuve nous débarrasser des ordures.
Puis on entendit parler de polio, confusément liée dans ma tête aux eaux fluviales devenues sales et à une image : un rat musqué qui s’approche dangereusement d’une petite cousine assise dans l’eau. Le mot « pollution » retentissait, nouveau et menaçant, à nos oreilles. La première dont j’entendis jamais parler fut celle du fleuve. Bientôt, nous ne pûmes plus nous baigner dedans. « Lué ou pollué? Très lué », rigolions-nous. Finies les baignades à Repentigny, Berthier, Sorel, au Lac Saint-Pierre, à Deschambault, à Gentilly. Tout un peuple privé des eaux douces de son fleuve. Quelle punition ce fut pour l’amphibie que j’étais. Mais tout cela, dans mon souvenir d’enfant, reste vague.
Vagues. Vagues. De la mer. Les premières à Old Orchard. Celles qui restent imprimées pour toujours. Nous arrivions tard le soir de Montréal. Nous débarquions de la Chevrolet aux ailes dodues, nous précipitions sur la plage. Les crêtes blanches, roulant en rangs serrés, apparaissaient quelques fois sous la lune, cheveux d’ange. La mer, que nous ne pouvions qu’entendre, fracas incomparable, ne pouvions que sentir, odeurs tourmentantes d’iode qui, toute ma vie, me mettront en joie et en gravité, les deux sentiments à la fois, comme me ramenant à moi-même.
J’allais retrouver l’air salin, juste à moi, tant que je voulais, inspiré et expiré jusqu’à voir des étoiles et faire exploser ma poitrine, dans une petite maison de la côte, à Sainte-Luce sur mer, à l’est de Rimouski. Ma vie de travail et d’adulte consentante commencerait là. Le fleuve s’était élargi en même temps que mon existence.
Combien ai-je rêvé devant ces couchers de soleil, rêvé de départs lointains et d’odyssées. J’étais partie, et pourtant je rêvais de partances. Les départs, les voyages, sont des maladies douces qui, une fois dans la peau, ne vous quittent plus. Ce qui ne cesse de nous échapper est en même temps ce qui nous ancre. J’avais en vue l’église de Sainte-Luce montant la garde sur l’estuaire, et son petit cimetière où les morts ont les pieds dans l’eau.
C’est l’un de ces matins qui vit naître, je crois, mes premiers mots écrits. Pour essayer de capter, juste un peu, cette beauté. Fascinée par l’épée de feu qui me faisait fondre dans sa lave, le capelan qui roulait sous la lune de mai, la silhouette des pêcheurs de coques à marée basse, les glaces mêlées de sable empilées dans les fumaisons de février, fleuve dans tous ses états qui se révélait à moi.

Je n’en avais, je n’en aurais jamais assez. J’explorais toujours plus loin, toujours plus à l’est, quêtant avec ivresse les bouts du monde, car dans cette immense péninsule de montagnes et de forêts, de petites fraises et de crabes, de porcs-épics et de fous de Bassan, il y en avait beaucoup. Le bout du monde? Un lieu qui correspond à quelque chose de soi, on ne sait trop quoi, et pourtant ça crie tellement c’est soi. Une étrangeté, et pourtant familière. Dépaysement, en pays jamais vu et pourtant connu, d’une connaissance ancienne, on dirait, et nimbée de mystère. Le bout du monde est un état d’âme.
C’est ainsi que m’apparut la Gaspésie, excroissance de la terre et de moi-même. Je fouillais ses paysages, affamée de mon Saint-Graal. Un matin, tôt, c’était la fin du mois d’août, je repérai une petite maison de pêcheur au fond d’une anse au nom sans pareil, l’anse du Cap à l’Ours. À qui appartenait cette maisonnette, davantage cabane que maisonnette, toute rose, avec des tours de fenêtre mauves et des rideaux orange à pois verts? À Carmen, me dirent des pêcheurs qui rentraient au quai. Et où habite-t-elle, Carmen? Ils pointèrent du doigt sa demeure et d’un seul chœur, ils ajoutèrent : « Mais elle dort en ce moment. Il est d’bonne heure. » Très bien, j’attendrai. Qu’est-ce qu’une heure ou deux, ou même trois, d’attente quand on a trouvé? Car là je me poserais. Je le savais d’instinct. Pour des années à venir. Moi qui ne voulais appartenir à rien ni à personne, je lui appartiendrais, j’appartiendrais à cette anse menue et à la Gaspésie. Et Carmen deviendrait une amie chère. Et consentirait à me vendre sa minuscule maison de pêcheur après plusieurs étés d’apprivoisement mutuel, car elle n’allait pas vendre à tout venant, à tout venu, Carmen. Il fallait lui montrer patte blanche et complice. Il fallait que soit née une connivence.
Je connaîtrais bientôt Walter, celui qui deviendrait le compagnon de Carmen. Comment dire ce que cet homme, déjà vieux, voûté, abîmé dans le travail d’une vie, incapable de s’arrêter, a soulevé en moi? De l’amour? Non. Pas celui auquel on pense naturellement. Non. Il était à lui seul ma Gaspésie. Et le couple qu’il formait avec Carmen incarnait à mes yeux le bout du monde. Walter était mon dernier des Mohicans, fils des forêts profondes, et Carmen, la fille des embruns qui deviendra la reine de l’éperlan frit à Montréal, ils allaient m’inspirer, en me racontant tant de choses, des textes, des nouvelles et un roman. Je dis bien « m’inspirer », car il n’a jamais été question d’écrire leurs biographies.
Je reviendrais donc à l’anse du Cap à l’Ours, chaque été, attendue par Carmen et Walter. Et chaque été, je retrouverais la maisonnette d’une autre couleur, à l’extérieur comme à l’intérieur, rose, verte, orangée. Une année, je la retrouvai « bleu Sainte-Vierge », me dit Carmen, sourire en coin. Je fis de la Gaspésie mon havre des saisons douces pour toujours. C’est assez rare, il me semble, que l’on puisse dire « pour toujours ». Je voyagerais aux quatre coins de la planète, j’inventerais les projets les plus lointains, je déménagerais de ville en ville pour le travail, mais je reviendrais sans cesse sur ma terre d’élection, striée de caps et de barachois. Mon port d’attache.

Le travail, justement, allait bientôt m’entraîner encore plus à l’est, mais sur l’autre rive, sur la Côte-Nord du Québec. Le même fleuve, mais au rivage nord si différent de celui du sud. Deux configurations paysagères, austère, de pierre, de sable et de climats extrêmes, d’un côté, appalachienne, plus tendre et tempérée, de l’autre, mais aussi deux histoires, deux cultures. Avec, pour navettes entre les deux, le traversier Camille-Marcoux et les petits aéronefs d’ Air Satellite , le premier avalant les vagues, le second, les nuages.
Ce furent mes années d’eaux et de forêts boréales et ma découverte du Nord. Le plus sauvage de la terre se tenait là, sous mes yeux éblouis. Aujourd’hui encore, la sauvagerie de la Côte-Nord est pour moi la mesure de toute sauvagerie. Baie-Comeau, « ton souvenir en moi luit comme un ostensoir 2 », profonde baie entre les pattes d’ours des montagnes plongeant dans la mer directement, sans apprêt. Je faisais mes débuts de journaliste au pays où mon père avait commencé une carrière d’enseignant. Il nous raconta souvent l’anecdote qui lui laissa la vie sauve et projeta la mienne dans la rêverie de l’écriture. Il est des images comme ça, fondatrices. Parti à skis d’une rive de la baie de Baie-Comeau vers l’autre, il fut surpris par une tempête soudaine et un vent déchaîné. Le voilà qui, bientôt, court à perdre haleine sur les glaces qui se fissurent à mesure derrière lui, évitant le chaos à chaque glissement de ses maigres planches, homme seul livré à la solitude du continent blanc qui vient de se détacher avec un vent d’est. Il ne voit plus rien. Avançant à tâtons, il retrouve bientôt ses traces, misère!, il tourne en rond. Comment s’en est-il tiré? Vivant.
Mon travail de journaliste m’a permis de quadriller le Saint-Laurent par tous les temps, de naviguer sur ses flots et au-dessus, d’en apprendre les textures et fragrances, d’accoster sur quelques-unes de ses îles, de l’ingurgiter à gourmandes lampées. Ce métier qui, on dirait, avait été façonné pour moi, m’a permis d’écrire cette eau de notre chair comme journaliste donc, et comme écrivaine. D’ailleurs, souvent les deux genres se confondent sous ma plume, comme le Saint-Laurent se confond avec la mer. Si, pour les scienti-fiques, le taux de salinité atteste de la mer, pour les riverains que nous sommes, c’est autre chose. On ne sait trop où se termine le fleuve et où commence la mer. Et veut-on le savoir vraiment? Ceux et celles qui en habitent les rives diront « fleuve » ou « mer » en fonction des jours, du climat et de leur état d’âme. Plus fleuve un jour, plus mer le lendemain. Peut-être même choisiront-ils le vocable en fonction de leur interlocuteur. À certains, on dira « mer », à d’autres, on dira « fleuve ».

Je suis retournée au port de Montréal il y a quelques années avec Fernand Leduc, le grand peintre des microchromies, dans ce qui était autrefois son Viauville natal, où son père travaillait pour la Vickers. Nous avions longuement devisé en regardant le bouillon des eaux descendant vers Trois-Rivières, Québec, Montmagny, La Malbaie, gigantesque marmite sourdant du fond de la terre et réverbérant la lumière. Il m’avait parlé des « ciels dramatiques » d’ici, trop hauts, trop clairs, trop purs pour être peints, disait-il, lui qui s’était installé en France, au pays des lumières tamisées, des contrées mates de la Seine et de la Loire, plus transposables, pensait-il, sur une toile.
La France. Où d’autres rivages me convièrent, traversés d’amitiés durables et d’une joie qui n’a jamais cessé, juste d’y respirer l’air saturé de moisissures et de pipi de chien. Dedans cette France, la Seine, celle qui coule à Paris, à Conflans, à Rouen, ses méandres, ses tournants, son estuaire si tendre qu’on se coucherait dedans. La Loire, celle qui coule à Tours, à Langeais, à Sainte-Luce, à Saint-Nazaire, ses hautes eaux, ses ponts anciens, les villages, villes, plaines et vignobles qui l’enserrent comme les montants d’un lit. Chacun de ces fleuves porte un visage, aujourd’hui envolé.

myriam
Ce jour-là, les goélands reculaient sur la Loire. C’était le début du printemps, le fleuve était en crue, nous marchions à la hauteur de ses eaux. C’était dimanche midi, quand le peuple des Français s’en va digérer ses agapes et cuver ses libations dans les parcs et la verdure, après un repas où l’on a fait bombance de paroles, de rires, d’huîtres et de muscadet.
Le courant descendant vers Saint-Nazaire et l’Atlan-tique était plus puissant que l’avancée des goélands en sens contraire. Si bien qu’ils reculaient sur l’eau. C’était curieux à voir. Les bourgeons avaient éclaté et les feuilles tendres commencé leur pousse. « J’aime le printemps, avait-elle dit, je voudrais le voir arriver. »
Elle tenait sur ses jambes aussi bien que nous, ses amis bien portants. Mais à elle, il ne restait que trois semaines à vivre. J’étais ébahie de la voir progresser d’un pas hardi le long du fleuve qu’elle avait tellement aimé et arpenté. Nous avions certainement franchi deux ou trois kilomètres. Pas un seul instant, elle ne signala fatigue ou essoufflement.
Nous nous rapprochions d’elle, tour à tour, sans ordre établi et sans nous consulter, pour deviser doucement de tout et de rien, nous marchions. La Loire était belle, éclatante dans l’air de ce mois de mars, les goélands reculaient tandis que nous avancions dans le silence des oiseaux et de nos cœurs battant la chamade, rien ne serait dit parce que tout avait été dit, « je t’aime, je t’ai toujours aimée, je t’aimerai toujours ». Nous ne reverrions plus jamais la Loire ainsi, dans une impression de fin d’un monde, de ce monde-là, avec elle, Myriam, qui nous fédérait.
Trois semaines plus tard, elle s’est envolée dans une sorte d’assomption, je ne trouve pas d’autres mots. Aimée et libre. Moi, sur le rivage du Saint-Laurent, elle sur le rivage de la Loire. Elle est partie tranquille, dans l’heure bleue ligérienne. Ce jour-là, il neigeait sur mon fleuve laurentien et les cargos disparaissaient sous les grains alourdis de leur gangue de printemps. Je suis allée acheter une rose blanche. J’ai embrassé l’air. Nous étions proches par nos fleuves.

ourida
Elle venait de changer de vie. Changer de compagnon, de maison, de ville. Une seule chose n’avait pas changé : la Seine, qui demeurait dans son proche voisinage, aussi bien dans ce qui avait été sa banlieue parisienne qu’en sa nouvelle demeure au bord de la Manche. La Seine, son inspiratrice, sa muse pour peindre. Car elle était artiste-peintre.
Un océan de vagues nous séparait, mais un océan de connivences nous reliait depuis toujours. Je la savais là, ouvrageant chaque jour dans son atelier. Elle me savait là, m’échinant chaque jour sur le papier. Nous cherchions toutes deux à atteindre l’inaccessible étoile, elle, avec les pinceaux, moi, avec l’écriture.
L’inaccessible étoile, elle l’aura atteinte la première. Bien trop vite pour nous, qui sommes restés sidérés, soufflés par son départ.
Quelques jours après sa crémation et la dissémination de ses cendres dans la Manche, c’était en juillet, je l’ai vue passer devant ma petite maison du bord de la mer gaspésienne. Partie d’une plage aimée, imaginée à Saint-Martin Église ou à Veule les Roses, elle aura fait le voyage intercontinental. J’ai vu passer sa belle crinière berbère et son béret rouge, qui lui allait si bien, sous ma fenêtre. Nous avons longuement agité la main, comme toujours quand nous nous quittions. Cette fois, au-dessus de ce long tombeau aqueux qui s’étire des galets d’Étretat aux saillies rocheuses de Haute-Gaspésie.

La vie m’a fait renouer, il y a quelques années, avec la Côte-Nord et avec Sept-Îles. À mon double chapeau de journaliste et d’écrivaine, s’en ajoutait un troisième, celui de chercheure. Chercheure? Oui, chercheure associée au Grénoc, le Groupe de recherche sur l’écriture nord-côtière, affilié au Cégep de Sept-Îles. Je me suis mise à chercher, rechercher, en toute liberté et à ma façon, pour découvrir l’histoire de la Côte-Nord, qui est aussi celle du Québec, du Canada et de l’Amérique tout entière. Et celle des peuples autochtones qui y vivaient depuis des millénaires avant l’arrivée des Européens. Toutes ces trajectoires ont fermenté dans le Saint-Laurent, où se sont mêlés nos sangs. Nous venons tous plus ou moins de cette lignée d’océan, de mer et d’eaux vives, de forêts, de lacs et de rivières où ont macéré notre petite et notre grande histoire dans les vents de l’Atlantique.
Qui eut dit qu’un jour je ferais mon pain béni et ma lecture de chevet des parcours de Cartier et Donnacona, au XVI e siècle, de Champlain, Jeanne Mance et Maisonneuve, au milieu du XVII e siècle? Du naufrage du père Crespel et de 53 compagnons, en 1736, sur la côte d’Anticosti? De l’histoire d’un petit poste de traite qui devint un important carrefour de rencontres autochtones aux Îlets-Jérémie, sur la rive nord du fleuve, à la même époque? Du récit Le Labrador de l’abbé J.-B.-A. Ferland, qui parcourut la Basse-Côte-Nord, de Mingan à Blanc-Sablon, en 1858?
Le fleuve qui coulait à ma porte, et quelques férus d’histoire qui m’avaient transmis leur passion, m’auront menée à cela, à nos histoires maillées dans le « soupir des espaces liquides et la fête étrange des rochers 3 ». Passion tardive? À l’école, je n’avais rien retenu, ou si peu : le martyre de Gabriel Lalemant, l’héroïsme de Madeleine de Verchères, la mortification de Kateri Tekakwitha. Le passé est comme ça, il ressurgit un jour, vêtu d’oripeaux inattendus. Peut-être faut-il avoir un peu vieilli pour s’intéresser à ce qui, étant jeune, nous avait indifférés, et plus généralement, pour se préoccuper de ce qui nous a précédés.
L’histoire, du moins « européenne », de la Côte-Nord et du continent me devenait audible, palpable, et si récente au fond, quand on l’envisage à l’aune de celle de l’humanité. L’année 2017 marque le 375 e anniversaire de la fondation de Montréal, 375 ans seulement. J’ai tenté de me représenter ce qu’avait pu être le voyage de Jeanne Mance et de Paul de Chomedey sur le fleuve, au mois de mai de l’année 1642, alors que, le regard perçant, ils naviguaient depuis Québec vers la pointe de terre qui allait devenir Ville-Marie. J’ai lu, dévoré serait mieux dit, tout ce qui pouvait me donner du grain à moudre et composer ce périple fluvial avec vraisemblance.
J’ai découvert, émue et fascinée, la proximité qui fut nôtre, au temps de Champlain plus particulièrement, avec les peuples premiers qui nous accueillirent sur leurs terres, les amitiés qui se nouèrent, pas toujours désintéressées, il est vrai. Les uns voulaient évangéliser leurs vis-à-vis, tandis que les autres souhaitaient nouer des alliances contre leurs ennemis héréditaires et presque antédiluviens, les Iroquois, tout cela sur fond de troc : peaux de fourrures contre outils et fusils européens.
J’ai compris ce que nous sommes nombreux à savoir, sans savoir vraiment : l’imbrication radicale de nos modes de vie, aussi bien que le mariage de nos gènes pendant des siècles. L’historien David Hackett Fischer, dans une somme savante sur l’explorateur né en Saintonge, le raconte de manière admirable : combien de ses hommes Champlain, monstre sacré de l’histoire de l’Amérique française, a-t-il confiés pour l’hiver aux bons soins des Hurons, des Algonquins, des Abénaquis, des Micmacs, pour qu’ils ne meurent pas de faim et de froid, alors que lui devait rentrer en France? Combien de jeunes hommes, français et autochtones, ont-ils reçu pour mission par leurs autorités respectives de passer des mois, parfois des années, chez les autres pour apprendre leurs langues et leurs us, jeunes Français chez les Autochtones, jeunes Amérindiens chez les Français? Champlain adopta trois filles montagnaises, qu’il traita en père bienveillant et nomma Foi, Espérance et Charité. Même aujourd’hui où nous n’avons pas fini de cuver les relents de l’Église triomphante qui nous a longtemps tenus sous sa chape, je fonds devant la candide pureté de ces trois prénoms.
Ainsi ai-je essayé d’imaginer ce que furent, à partir de 1720, les Îlets-Jérémie, sur la rive nord du Saint-Laurent, haut lieu de croisement entre Indiens et Blancs, de troc entre eux et de rassemblement des peuples autochtones, majoritairement des Montagnais, ceux que l’on nomme aujourd’hui, dans leur langue, Innus. Ils venaient de partout pour prier et festoyer, pour s’entretenir avec des prêtres et honorer le dieu des chrétiens qui était devenu le leur. C’est aux Îlets-Jérémie qu’ils ont appris à lire et à écrire dans leur langue. Ils vivaient encore pleinement leur nomadisme, mais leur acculturation lente avait commencé depuis longtemps déjà « dès le premier contact avec les Européens, me dit Yvette Mollen, spécialiste et défenderesse de la langue de son peuple, et surtout avec la religion, catholique pour nous, les Innus. » Les choses relevant de la destinée humaine n’étant jamais simples et prenant souvent une tournure inattendue, la religion chrétienne fait aujourd’hui partie des fibres les plus intimes et affirmées de leur culture, en un syncrétisme où la spiritualité traditionnelle est bien présente. Les Îlets-Jérémie demeurent un lieu de pèlerinage où se rejoignent des Innus chaque année, pour rendre hommage à Sainte-Anne.
Je ne suis ni historienne, ni anthropologue, ni archéologue. Je n’ai aucune prétention scientifique ni celle d’écrire l’histoire. À partir de faits historiques sur lesquels les spécialistes ne s’entendent pas forcément, j’ai pris la liberté de créer des scènes de vie au bord du fleuve, vies contemporaines et vies anciennes qui m’ont paru marquantes par l’amour, l’humanité et l’affect qui se dégageaient d’elles.
L’histoire n’est pas la même pour tous. Les interprétations divergent. Les sources où se nourrir sont rares et proviennent essentiellement d’un côté de la médaille, celui des Européens qui sont venus ici dans les siècles passés et ont relaté leurs expériences.
Moi j’écris, le fleuve à ma fenêtre. Son souffle déployé d’âge en âge. C’est la vie que je me suis donnée.

Le Saint-Laurent est un fleuve, bientôt estuaire, puis golfe qui souffle son vibrato jusqu’à l’île d’Anticosti et au-delà, jusqu’à Terre-Neuve. Et même jusqu’à Belle-Île-en-Mer, au large de la Bretagne, où vivent de nombreux descendants d’Acadiens.
Mes travaux et recherches m’ont conduite jusqu’à l’île bretonne, pour mettre mes pas dans ceux des Acadiens. Ils m’ont aussi permis de débarquer sur l’île d’Anticosti, aussi grande que la Corse, et sur Terre-Neuve, véritable île-continent, deux mythes à leur façon, que j’ai foulés de mes pas, concentrés de beauté sauvage. Sur l’île d’Anticosti, je cherchais à saisir ce que nous nous apprêtions, comme société, à piétiner pour cause de gisements de pétrole. À saisir aussi ce que l’insularité forge de l’âme humaine. Sur l’île de Terre-Neuve, je cherchais des traces de terre-neuvas, ces hommes partis surtout des ports de Normandie et de Bretagne pendant des siècles, pêcher la morue sur le Grand Banc, tellement poissonneux qu’on aurait pu marcher sur ses eaux. Je scrutais des traces françaises à Terre-Neuve, autrement que dans les cimetières. Terre-neuvas, pourquoi? À cause d’un homme, breton, Aimé Lefeuvre, rencontré un jour pour une entrevue destinée à Radio-Canada, qui me raconta sa vie de forçat et d’exalté de la mer et celle des terre-neuva à bord des goélettes. Il était le dernier terre-neuva de Saint-Suliac, village situé au bord de la Rance, à deux pas de Saint-Malo.
Pourquoi ai-je été fascinée par cette épopée des mers et ce vieux pêcheur? Pourquoi ai-je tant fouillé à la recherche du temps perdu des terre-neuvas, dont même le nom était quasi inconnu de notre côté de l’Atlantique? Pourquoi suis-je davantage intéressée, dans mes romans, mes nouvelles, mes textes journalistiques, par les personnes qui ont pris de l’âge, comme le terre-neuva Aimé Lefeuvre, comme Walter et Carmen, et Émile Benoit?
De ces visages affaissés, crevassés, il m’a toujours semblé qu’étaient tombées toutes les armures, que de ces mains noueuses avaient chu tous les orgueils d’une vie. J’aimais ces êtres confits de rhumatismes et d’humanité, juste offerts au vent modeste des jours, sans plus rien à jouer ni à vendre ni à perdre.
J’allais aussi à Terre-Neuve pour une chanson, oui. Vive la rose . Parce que c’était la mélopée la plus poignante que j’avais entendue de toute ma vie. Vive la rose , une chanson tout droit descendue de la vieille France, qu’interprétait un lointain descendant de terre-neuva, Émile Benoit, dont la voix chaque fois me chavirait et me faisait entrer dans un autre monde. Un monde où toutes les mélancolies, celles des Tatars, des Ukrainiens, des Acadiens, des Arméniens, des Palestiniens, des Chrétiens d’Orient, des Tziganes, des descendants d’esclaves partout en Amérique, se confondent dans des pleurs sans fin, inscrits dans la voix d’un vieillard. Un paradis perdu et retrouvé dans une chanson traversant le temps. La prière rouge des damnés des terres et des mers, celle de ce petit homme retrouvé sur une plage de Turquie, Aylan, trois ans, menu, si menu Syrien, haut comme trois pommes, avec ses petites jambes, ses petits pieds, son petit cou, son tee-shirt rouge, face contre terre, ses dernières minutes qui furent de sel, de sable et de suffocation, où étiez-vous, dieux des migrants, des apatrides, des exilés, des minorités persécutées?
D’Émile Benoit, j’aurai retrouvé la fosse où il repose, au milieu des blés de mer et des goélands.

Il arrive que, par temps clair, l’itinéraire de vols intercontinentaux, par exemple le vol 871 d’Air Canada qui assure quotidiennement le service de Paris vers Montréal, soit une véritable leçon de géographie saint-laurentienne. Au bout de cinq heures environ, la terre se pointe enfin. La côte du Labrador nous apparaît dans la dentelle de ses échancrures. Un peu au large, en mai, juin et juillet, on peut voir des icebergs, petites pyramides de Khéops blanches et bleues, chaque fois mon cœur bondit. Nous survolons bientôt le détroit de Belle-Isle, passage étroit entre la Basse-Côte-Nord du golfe Saint-Laurent et l’île de Terre-Neuve, d’où sourd la petite île Greenly. Me viennent à l’esprit l’exploit de l’équipage du Bremen et le souvenir de mon pêcheur-boulanger de Blanc-Sablon. Puis, voilà que l’aéronef traverse Anticosti à l’oblique. À peine ai-je le temps d’une pensée pour Crespel et ses 53 compagnons naufragés qu’est déjà apparue l’immense péninsule gaspésienne sur la gauche de l’appareil. Mon cœur fond. Pas moyen de débarquer ici, commandant? Je fouille les dentelures du rivage et cherche ma maison. Et celle de Carmen. Elles sont trop petites et nous sommes trop haut.
La Minganie et la baie de Sept-Îles sont, au même moment, repérables à la droite de l’avion. J’entends Vigneault. Son village de Natashquan est juste en dessous, ou presque.

Les gens de mon pays
ce sont gens de parole
et gens de causerie
qui parlent pour s’entendre

On ne sait plus où donner du regard. Envie de crier Que c’est beau! Que c’est beau! à l’avion somnolant, assommé de films enfilés à la queue leu leu depuis le départ, volets des hublots rabattus, yeux et oreilles blindés, en pleine noirceur, eh oui, alors que nous perçons la lumière et que le film est DANS les hublots ouverts.
Quelques minutes plus tard, on voit l’embouchure du Saguenay et ses fjords. On devine Tadoussac, on croit même reconnaître l’hôtel éponyme, au toit rouge. Comment ce qui est aujourd’hui un village excentré, accroché au confluent du Saint-Laurent et du Saguenay, où l’on peine à trouver un café entre les mois d’octobre et mai, a-t-il pu être une petite capitale au temps de Maisonneuve et Jeanne Mance, de Champlain et La Violette? Tandis que j’y réfléchis, de l’autre côté de l’appareil ont surgi les contours du Bas du Fleuve, Rimouski, les îles du Bic, Rivière-du-Loup, l’île aux Lièvres, les caburons de Kamouraska. Mon cœur fait des vrilles.
Parfois, suivant un trajet plus au sud, le périple transatlantique nous donne un équivalent bonheur. Les hublots embrassent alors la baie de Gaspé, bordée de la palissade de Forillon, et le rocher Percé, étincelant sur le bouclier de la mer, en plus d’une large partie de la baie des Chaleurs et une portion du Nouveau-Brunswick.
Chaque fois je suis prise par une sorte de frénésie. Le sentiment de rentrer chez moi, dans le cocon diamanté du Saint-Laurent.

Les ponts, les quais, les gares
tous vos cris maritimes
atteignent ma fenêtre
et m’arrachent l’oreille

L’avion poursuit sa course à plein régime. Une petite heure encore et se pointent Saint-Hyacinthe, Verchères, Boucherville, le tunnel Louis-Hippolyte Lafontaine, le Stade olympique qui mange littéralement la silhouette de l’est de Montréal, et là-bas, le fleuve, toujours lui, la Tour de l’Horloge, les élévateurs à grains, le pont Jacques-Cartier, l’île Sainte-Hélène, une pensée pour Champlain qui lui a donné ce nom en l’honneur de sa femme, Hélène Boullé, la forêt d’édifices du centre-ville, le mont Royal.

M’épuiserai-je un jour d’écrire le Saint-Laurent, ses paysages qui ont illuminé mes routes et mes yeux? De revisiter les souvenirs que j’en garde? De raconter des vies de femmes et d’hommes dont l’existence est emmaillée à lui, vies menues qui m’ont été confiées, chuchotées, offertes comme un grand livre d’histoires et d’eaux vives? « La mer élargit le regard », dit la Gaspésienne Claudine Roy, née dans le reflux des vagues de Pointe-à-la-Frégate.
Se lasse-t-on de regarder se lever l’heure bleue sur le Saint-Laurent, dans le soir tranquille? De voir s’élargir, à l’aube, de grandes lames de rose, de rouge et de mauve sur les murs de nos chambres, de nos maisons, réfraction de la lumière du fleuve en des tableaux surréels, des Rothco, des De Staël, des Leduc? S’épuise-t-on de veiller dans le long rayon blanc émanant du gyrophare de la Place Ville-Marie, tournant inlassablement sur nos balcons d’été et sur tout ce que nous sommes, jusque loin sur le fleuve?
Le Saint-Laurent est un voyage. Quand je ne pourrai plus marcher sur ses flancs ni le voir couler à ma fenêtre, je pourrai encore voguer sur son onde claire avec le stylo des mots ou de ma mémoire.

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