Saison de porcs
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Description

À la fois fable, conte, histoire et enquête policière, Saison de porcs met en scène les mystères d'une société dominée par la corruption et la tentative totalitaire. Un livre bouleversant: humour, cynisme, virtuosité.
Un été torride à Port-au-Prince: un policier, l'inspecteur Dieuswalwe Azémar, est piégé par une secte mafieuse connue sous le nom de l'Église du Sang des Apôtres ayant adopté sa fille Mireya. Les formalités une fois terminées, Mireya doit partir pour rejoindre sa nouvelle famille à l'étranger. Entre-temps, l'inspecteur découvre le pot aux roses. Il ménera une lutte sans merci pour briser le contrat d'adoption afin de récupérer sa fille. Il démêlera toutes les combines et s'attaquera à un système pourri de la base au sommet. Il aura à lutter contre la police et à se battre contre les forces occultes de cette île mystérieuse. Aussi verra-t-il un de ses proches collaborateurs, Colin, transformé en porc, pour avoir été mêlé à une affaire louche. Ce roman, véritable saison en enfer, fait revivre l'épreuve de la prophétie selon laquelle «... presque tout, d'après la loi, est purifié avec du sang, et sans effusion de sang, il n'y a pas de pardon». Saison de porcs est une traversée sublime dans l'univers du vaudou et de la politique.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 28 août 2013
Nombre de lectures 11
EAN13 9782897120054
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0090€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Gary Victor
SAISON DE PORCS
Roman
Mise en page : Virginie Turcotte
Maquette de couverture : Étienne Bienvenu
Dépôt légal : 4 e trimestre 2009
© Éditions Mémoire d’encrier


Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Victor, Gary, 1958-
Saison de porcs
ISBN 978-2-923713-17-5 (Papier)
ISBN 978-2-89712-123-5 (PDF)
ISBN 978-2-89712-005-4 (ePub)
I. Titre.

PS8593.I325S25 2009 C843’.54 C2009-942217-4
PS9593.I325S25 2009

Nous reconnaissons le soutien du Conseil des Arts du Canada.

Mémoire d’encrier
1260, rue Bélanger, bureau 201
Montréal, Québec,
H2S 1H9
Tél. : (514) 989-1491
Téléc. : (514) 928-9217
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Réalisation du fichier ePub : Éditions Prise de parole
Dans la même collection :
Gouverneurs de la rosée , Jacques Roumain
Nègre blanc , Jean-Marc Pasquet
Trilogie tropicale , Raphaël Confiant
Brisants , Max Jeanne
Litanie pour le Nègre fondamental , Jean Bernabé
L’allée des soupirs , Raphaël Confiant
Traversée de l’Amérique dans les yeux d’un papillon , Laure Morali
Du même auteur chez Mémoire d’encrier :
Chroniques d’un leader haïtien comme il faut. Les meilleures d’Albert Buron , Montréal, Mémoire d’encrier, 2006.
Treize nouvelles vaudou , Montréal, Mémoire d’encrier, 2007.
Chez d’autres éditeurs :
Banal oubli , La Roque d’Anthéron, Vents d’Ailleurs, 2008.
Nuit albinos , Port-au-Prince, Deschamps, 2008.
Clair de Manbo , La Roque-d’Anthéron, Vents d’Ailleurs, 2007.
Les cloches de la Brésilienne , La Roque d’Anthéron, Vents d’Ailleurs, 2006.
Le Diable dans un thé à la citronnelle , La Roque d’Anthéron, Vents d’Ailleurs, 2005.
Je sais quand Dieu vient se promener dans mon jardin , La Roque d’Anthéron, Vents d’Ailleurs, 2004.
À l’angle des rues parallèles , La Roque d’Anthéron Vents d’Ailleurs, 2003.
La piste des sortilèges , La Roque d’Anthéron, Vents d’Ailleurs, 2002.
La chorale de sang , Port-au-Prince, Éditions Mémoire, 2001.
Et presque tout, d’après la loi, est purifié avec du sang, et sans effusion de sang, il n’y a pas de pardon. He 9, 19-22 .
Le soleil, comme des perles de plomb, déversait une lourde chaleur dans le mitan de son crâne, visant avec précision sa calvitie. Il crut entendre une pluie de feu sur la savane brûlée par les vapeurs de soufre qui aspiraient la sève de cette végétation qu’on eût dit calcinée. Ses lunettes noires le protégeaient à peine de la réverbération. Pour desserrer l’étau de sa soif, il avait envie d’une gorgée de tranpe . La bouteille qu’il tira de sa poche était vide. Il fut victime d’une hallucination. Ce n’était pas possible qu’il eût déjà tout bu. À moins qu’il n’eût perdu toute notion du temps depuis qu’il avait garé, au bord de la route nationale, sa vieille Nissan qui atteignait maintenant l’âge vénérable de vingt-sept ans. Il lança la bouteille contre un rocher. Elle se brisa sans que lui parvienne le bruit du verre.
« On est encore loin? demanda-t-il à la femme qui marchait devant lui.
— C’est tout près » répondit-elle.
Il s’étonna de la capacité qu’elle avait à retrouver son chemin dans ce lieu abandonné, sans repères apparents. Les grains de soleil continuaient à tomber dru sur son crâne. Il respirait difficilement. Une respiration d’asthmatique. Cela ne lui était jamais arrivé. Ce n’était ni l’effet de l’âge ni la fatigue. C’était le lieu qui se refusait à la vie. Parfois parvenaient à ses narines des senteurs de fosses communes mises à jour par des porcs et des chiens affamés. Il pria Dieu qu’ils arrivent vite. Il n’allait pas tenir longtemps. On pouvait tourner de l’œil dans cette chaleur. Ici, c’était un raccourci pour l’enfer. Le coin le plus mal indiqué pour mourir, pensa-t-il.
« On y est » annonça-t-elle.
Au loin, dans la brume de chaleur et des émanations de soufre, il aperçut la case. Posée au milieu d’un chancre de boue. Trois drapeaux sales, déchirés, aux couleurs délavées, comme carbonisés sous les assauts du soleil, étaient accrochés au toit. L’habitation semblait avoir survécu à un incendie. Avec cette chaleur qui s’abattait sur la paille et le bois de construction, il s’étonna qu’elle ne s’enflammât pas. Les gens qui vivaient là devaient être des mutants, une nouvelle espèce adaptée aux conditions de vie dans ce lieu. « Nous sommes tous des mutants, se dit-il. Si nous étions des êtres humains, nous n’aurions pu accepter cette vie. » Ils parcoururent les derniers mètres en suivant un improbable sentier entre des mares de boue cuite par la fournaise. Quand il pleuvait, l’eau se substituait au feu pour transformer l’endroit en une bouillie infâme où s’ébattaient les damnés de ce quart d’île.
« Tu es sûr que tu ne te trompes pas?
— C’est ici » insista-t-elle.
Elle avait le visage fermé. Ses yeux brillaient de cette sorte d’énergie que donne la fréquentation du désespoir. Elle alla frapper à l’entrée. Lui, il aurait bien voulu d’une autre bouteille de tranpe . C’était l’alcool qui le maintenait en vie dans ce pays. Combien de temps allait-il tenir dans cette canicule? Ces gouttes de soleil en plein sur le crâne lui faisaient l’effet de coups de marteau. Il se vit tel un clou qu’une main invisible tentait de planter dans le sol.
« Tu veux quoi? lança une voix hargneuse derrière la porte.
— Je suis revenue pour l’enfant. La petite fille.
— As-tu apporté l’argent?
— Je veux parler à Marasa, dit-elle.
— Qui est avec toi?
— Mon frère, mentit la jeune femme.
On entendit un bref conciliabule à l’intérieur, puis la porte s’ouvrit.
— Entrez » ordonna la voix.
La jeune femme, suivie de son compagnon, pénétra dans la case. Il y faisait si sombre que les nouveaux arrivants eurent du mal à distinguer le maître des lieux. L’homme enleva ses lunettes noires, mais la lumière extérieure avait été trop intense pour les filtres solaires des lentilles. Il fallut un certain temps pour que ses yeux s’habituent à la pénombre. Celui qui les avait introduits tendit la main vers un homme assis au fond de la pièce. Ce dernier se leva pour venir vers eux. D’une maigreur cadavérique, il avait dû être momifié par le soleil. Sa peau était comme du charbon de bois. La blancheur calcaire de ses yeux créait une sorte d’aura inquiétante autour de son visage.
« Papa Marasa, je suis revenue comme convenu, dit-elle en mettant un genou à terre en signe de soumission.
— As-tu les 15 000 gourdes? » demanda Papa Marasa.
Le compagnon de la jeune femme regrettait d’avoir fait un usage immodéré du tranpe . La chaleur ne faisait jamais trop bon ménage avec l’alcool. Dans cet état proche de l’ivresse, sa vue baissait d’un cran. Mais comment aurait-il pu savoir que ses yeux allaient subir, malgré les lunettes, un tel assaut lumineux pour basculer ensuite dans cet univers obscur?
« Je veux reprendre l’enfant, implora-t-elle.
— Elle mourra, avertit sèchement Marasa. Elle n’a plus son âme. Tu ne peux que la racheter.
— De toute manière, il faudra payer, couina quelqu’un que les nouveaux arrivants n’avaient pas remarqué. Elle a passé huit jours ici. Ce sera le double! »
« Une femme! » s’étonna l’homme dont la vue commençait à s’adapter à la pénombre. Circulaire, l’unique pièce de la case faisait dans les trente mètres carrés, elle était construite autour d’un poteau dans lequel étaient sculptés des visages, des symboles. Au fond de la pièce étaient rangés de grands pots en terre cuite. Un tabouret aux pieds enserrés dans des foulards trônait au milieu de la pièce. Un banc. Un lit haut était en partie caché par une bande de tissu sale troué de partout par des insectes. Elle sortit de derrière le tissu. Elle avait le regard mauvais. Elle vint s’asseoir à califourchon sur le banc. Certainement, ici, le personnage le plus dangereux.
« Je n’ai pas cet argent, se lamenta-t-elle. Je vous en prie. Laissez-moi partir avec ma fille.
— Si tu ne peux pas payer pour l’enfant, va-t-en!, cria Marasa. Tu nous fais perdre notre temps. Nous pensions que tu étais sérieuse. Fous le camp!
À ce moment, on entendit une voix d’enfant.
— Maman… Ne me laisse pas… J’ai mal. »
La mère bouscula Marasa et se précipita vers l’endroit d’où provenait la voix derrière le rideau qu’elle écarta. L’homme la suivit. Il resta ébahi devant le spectacle de cette fillette qu’il avait connue belle, joufflue, pleine de vie, maintenant réduite à l’état d’un squelette allongé dans ce lit, le corps emmitouflé dans plusieurs T-shirts sales et délavés. Il fut si écœuré qu’une envie de vomir lui crispa l’estomac.
« Doris! s’écria la mère en serrant son enfant dans ses bras. On va te guérir. Je te promets qu’on va te guérir.
— Elle veut partir avec l’enfant, dit-il d’une voix vibrante de colère contenue.
— C’est 30 000 gourdes. Mais elle mourra, les avertit encore Marasa. Si vous tenez à ce qu’elle vive, payez la somme demandée. Elle est vendue. Négocier une âme n’est pas chose facile.
— On partira avec elle, fulmina l’homme. Et on ne payera rien.
— Vous vous prenez pour qui? » brailla la femme au regard mauvais.
L’homme vit la lueur de la machette dans la main du comparse qui leur avait ouvert la porte et qui, depuis, s’était tu. La case vibra sous l’effet du premier coup de feu. L’impact du projectile projeta celui qui tenait la machette contre la paroi de boue et de paille. Elle se leva en glapissant. Le second projectile arracha une partie de son crâne. Marasa écarquilla les yeux, la bouche grande ouverte laissant apercevoir une langue presque noirâtre.
« Partez avec elle » s’empressa-t-il de dire dans une sorte de jappement qui donnait à penser à un hoquet.
La balle l’atteignit dans la bouche. Marasa s’écroula, les mains battant l’air autour de lui avec les gestes d’un noyé.
« Es-tu fou? vociféra la mère, revenant soudain de sa stupeur. Es-tu fou? »
Il y eut un bruit de vase brisé tout juste à sa gauche dans l’obscurité. Les battants d’une fenêtre s’ouvrirent avec un claquement sec. Une espèce d’être mi-araignée, mi-humain sauta à l’extérieur avec une agilité et une rapidité telle qu’il n’eut pas le temps de réagir sur le coup. Il se rua vers la fenêtre pour voir la chose qui se propulsait en zigzag vers un bosquet de cactus à une centaine de mètres. Il fit feu. Il ne fut pas certain de l’avoir touchée. Il n’arrivait plus à retrouver ses réflexes de tireur d’élite. La créature disparut dans le boqueteau. Il retourna auprès de la jeune femme qui se tenait debout, les mains sur la tête, à geindre et à appeler à la rescousse tous les saints de la liturgie catholique.
« Prends ta fille, ordonna-t-il d’une voix sans aucune expression en rangeant l’automatique fumant à sa ceinture.
La voix de son compagnon eut pour effet de la faire émerger de sa transe. Elle toucha le corps de l’enfant. Il était brûlant de fièvre.
— Elle va mourir, cria-t-elle hystérique. Si je savais que c’était ton intention de les tuer, je ne t’aurais pas emmené ici. Je ne me serais pas adressée à toi. Ce n’est pas parce que tu as donné Mireya, ta fille, aux Blancs que tu dois me faire perdre la mienne.
— Cesse de dire des bêtises, s’énerva-t-il. Ta fille vivra.
— J’espère pour toi, sinon tu payeras pour sa mort.
— Cesse de jacasser. Nous sommes en danger ici. »
Elle souleva la fillette qu’elle cala sur ses épaules. Ils sortirent de la case. Personne aux alentours. La case avait bu le bruit des détonations. La pluie de feu continuait de tomber sur la savane. Il remit ses lunettes noires. Du bosquet, où s’était terrée la créature, il sentit le regard haineux posé sur eux.
« C’est quoi cette chose qui a sauté par la fenêtre? demanda-t-elle d’une voix tremblante.
— Je ne sais pas. Mais n’aie crainte. Elle n’osera pas s’en prendre à nous.
— Tu m’as menti, Dieuswalwe, dit-elle en s’effondrant en larmes. Tu n’avais pas l’argent… C’est cela?
Il ignora la question.
— Tu ne peux pas porter l’enfant dans cette chaleur. Donne-la-moi.
— Non… C’est ma fille. Je la porterai. Par la Sainte Vierge Marie! Pourquoi as-tu fait cela, Dieuswalwe Azémar? Pourquoi? Tu n’es plus toi-même depuis que tu as abandonné ta fille. »
Il ne répondit pas. Elle ne comprendrait pas s’il lui disait qu’il avait eu envie de vomir. Il n’avait jamais pu vomir. Après la signature du document confiant légalement l’existence de Mireya à l’Église du Sang des Apôtres, il avait cru qu’il allait enfin vomir. Pendant des jours, il avait espéré, en vain, être libéré de cette envie. C’était une impossibilité physique. Aujourd’hui, il n’avait pu supporter ces gens dans la case. Cette case était le pays en miniature. Et il avait tiré. C’était une manière de vomir.
Toujours ce damné soleil, pesta Dieuswalwe Azémar en essuyant du revers de la main une sueur huileuse à son front. Jamais il n’avait connu de mois de juin aussi chaud. Madame Baptiste qui tenait le commerce de tranpe au coin de la rue lui proposa, pour plaisanter, de mettre des glaçons dans son alcool. Il lui fit son regard de chef haïtien outragé par la remarque d’un civil imprudent avant d’avaler, d’un trait, le contenu de son verre. L’assorosi était délicieux. Amer à souhait. La chaleur, cependant, gâchait tout. Assis sur un banc, l’inspecteur posa le pied sur l’asphalte. Sa chaussure s’enfonça dans la masse noire et gélatineuse. Il la dégagea avec peine. Une brume flottait au-dessus de la route. C’était peut-être l’énergie des êtres vivants que le soleil aspirait ainsi. Les gens avaient, en effet, des allures de zombis, remarqua Azémar. Il examina les visages des passagers d’un bus qui s’était garé brusquement devant lui, subissant la vague sonore et puissante d’un rap créole. Ils avaient l’air à la fois fatigué et hagard. Des gens qui vivaient uniquement parce qu’ils étaient obligés de vivre. Des gens qui savaient que la vie et la mort, ici, se côtoyaient sur le même trottoir.
Madame Baptiste lui proposa un autre verre. L’inspecteur refusa. Une femme lui offrit des publications des Témoins de Jéhovah. Il écarta les revues d’un geste rageur, se leva sous les regards outragés de la femme pour se diriger d’un pas mal assuré jusqu’à sa voiture qu’il avait garée près de la statue du Marron inconnu. Sur un tas d’ordures, il vit deux porcs. Depuis combien de temps ne s’étonnait-on plus de la présence de porcs en pleine capitale? se demanda-t-il. C’était cela maintenant le drame. On ne s’étonnait plus de rien. Quand une catastrophe devait rappeler aux humains d’ici leur pitoyable bêtise, ils s’arrangeaient pour en faire une foire où ils convoquaient toutes les lubies de leur imaginaire en lambeaux.
Au volant de sa voiture, Dieuswalwe Azémar se rendit compte qu’il n’était pas trop présentable pour aller récupérer sa fille au pensionnat. Il avait bu plus que de coutume. Il lui serait difficile de cacher l’odeur de l’alcool à la directrice, qui n’avait jamais dissimulé son dédain et son aversion à son endroit. Habituellement, quand il devait recevoir Mireya, il se contrôlait. Il ne voulait surtout pas que sa fille le vît dans cet état aussi piteux. Mais c’était la dernière fois qu’il serait avec elle. Dans exactement trois jours, Mireya partirait pour rejoindre, à l’étranger, une famille d’accueil.
Aujourd’hui, il était en colère. Contre lui-même, contre cette terre, contre la terre entière. Plus que de la colère, c’était de l’impuissance qu’il éprouvait. Une terrifiante impuissance qui mettait soudain à nu son inexistence dans son pays. Il se rendait compte, une fois de plus, qu’il ne faisait que brasser des chimères. Le drame, c’est qu’il ne pouvait s’empêcher de les brasser. C’était plus fort que lui. Si cela ne dépendait que de lui, il aurait versé dans un racket juteux ou se serait adonné à une quelconque activité illicite, comme la plupart de ses collègues. Ça ne manquait pas dans ce pays que les institutions internationales, dans leurs rapports sur la corruption, prenaient plaisir à clouer au pilori. « Dieuswalwe, se dit-il en soupirant. Tu aurais perdu quoi à faire comme les autres, à te vautrer dans la boue? Ton âme? Mais à quoi sert d’avoir une âme dans ce satané pays? La preuve, ils ont tous vendu leur âme. Pour un instant d’éphémère avant que les montagnes s’affaissent sur leurs villas et leurs palais de pacotille. Entre soleil et rien, entre feu et roches, entre rêves et détritus, juste avant le déluge purificateur, tu crois naviguer, rêvant constamment que tu pourras un jour revêtir les habits de la bête. Passe la frontière. Pareil à eux, la souffrance te sera inconnue. » Mais il n’en était pas capable. Cela le rendait furieux. Parfois il se réveillait la nuit, prenant à partie sa mère et son père, depuis longtemps disparus. C’étaient eux les responsables de sa situation misérable. C’étaient eux qui avaient inscrit quelque part dans sa conscience ces valeurs désuètes depuis les premiers jours où les exterminateurs espagnols, la flibuste et la lie de la société française de l’époque avaient madichoné cette terre.
À la souffrance de la séparation imminente avec Mireya, s’ajoutait une autre douleur. Cela faisait maintenant deux ans, jour pour jour, l’agent Colin était venu le voir un samedi matin, comme aujourd’hui, pour lui assener un coup de massue dont l’inspecteur ne se relevait pas encore. D’autant plus que ce matin même, il lui avait été difficile de cesser de se reprocher d’avoir perdu les pédales lors de son expédition chez ce bòkò , ce trou perdu dans les environs des Sources Puantes.
Pendant deux ans, la présence de ce jeune policier avait été un baume sur le cœur de l’inspecteur. Dieuswalwe Azémar appréciait l’honnêteté du jeune policier, son désir de toujours bien faire, son éducation raffinée qu’il devait lui aussi à ses parents, de fervents adventistes du septième jour. Colin ne buvait pas. Une seule fois, Dieuswalwe Azémar l’avait vu tremper ses lèvres dans un peu de tranpe . C’était au plus fort de la traque contre ce tueur fou qui clouait ses victimes par le dos de la main après les avoir exécutées. Son enquête la plus éprouvante. Il avait découvert que le tueur fou était son écrivain préféré. Depuis lors, il tentait d’oublier cette histoire. L’oubli curieusement était le thème de ce roman qui avait sans doute plongé l’écrivain dans la folie.
Colin ne mangeait pas de porc, le mets préféré de l’inspecteur Azémar qui aimait scandaliser son jeune subordonné en se faisant apporter chaque jour, au bureau, un copieux plat de griyo et de bananes pesées. « Ce n’est pas une question de religion, Inspecteur, avait explosé une fois le jeune Colin. Il s’agit de votre santé. Cette viande, cuisinée avec cet excès d’huile aussi mauvaise, peut vous causer des dommages irréparables. »
L’inspecteur appréciait d’autant plus Colin que le fils qu’il aurait aimé avoir, il le voyait sous les traits du policier. Il se demandait cependant, fort souvent, si ce fils, il l’aurait élevé suivant les principes que son père et sa mère lui avaient inculqués. Des principes qui avaient fait de lui le raté dont se gaussaient, derrière son dos, ses camarades policiers. Cette question l’angoissait. C’était sans doute pour cela qu’il ne s’était jamais risqué à faire un enfant. Mireya, c’était autre chose. Le destin s’était chargé de lui donner cette fille. Un don que le policier se reprochait de ne pouvoir assumer.
À son arrivée au bureau en ce matin du deuxième samedi de juin, l’inspecteur Dieuswalwe Azémar avait trouvé l’agent Colin. Le samedi matin, l’agent Colin ne ratait jamais le service religieux. Il ne portait pas l’un de ces complets coupés presque à la perfection qu’il affectionnait quand il se rendait à l’église avec son épouse. Il était seulement vêtu d’un jean et d’une chemise blanche. Il paraissait nerveux.
« Pourrais-je vous parler, Inspecteur?
— Si vous n’avez pas été à la messe, j’en conclus que ce que vous avez à me dire est d’importance, agent Colin.
— Le samedi, je suis certain d’avoir l’appui de l’Éternel, Inspecteur. Cela fait une semaine que j’hésite. Ma femme a insisté.
— Votre femme! » s’étonna Dieuswalwe Azémar.
Il ouvrit son bureau, invita l’agent à entrer et à s’asseoir. Il résista à l’envie de prendre la bouteille de tranpe sous son bureau. Le jeunot semblait vraiment dans ses petits souliers. Il préféra lui faciliter la tâche.
« Dites-moi ce qui ne va pas, agent Colin.
L’agent se mit brusquement à transpirer.
— Inspecteur Azémar, vous savez combien je vous respecte. Vous m’avez appris tant de choses.
Entrée en matière qui n’augure rien de bon, pensa Azémar, goguenard bien malgré lui.
— Cela fait plus d’un an que je travaille avec vous. À ma sortie de l’Académie, je n’aurais pu trouver d’affectation…
Il chercha ses mots.
— …professionnellement aussi profitable.
— Mais…
— C’est ma femme, Inspecteur, se jeta à l’eau l’agent Colin. Nous allons avoir un enfant dans trois mois. Elle voudrait que je trouve un meilleur poste.
— Je ne comprends pas, dit l’inspecteur se reprochant de jouer, ici, à l’ignorant. Quelle que soit l’affectation, le salaire ne sera pas trop différent.
L’agent Colin n’osa pas soutenir le regard de son supérieur.
— Ma femme a un oncle au gouvernement. Grâce à lui, je serai muté à un autre commissariat. En fait, je vais intégrer la sécurité rapprochée d’un homme politique important.
— Je vois… Quelque part où vous pourriez devenir comme les autres. Agent Colin! Vous êtes sûr de ce que vous faites?
L’agent Colin se leva.
— Je dois assurer l’avenir de ma famille, Inspecteur Azémar. Pardonnez-moi. Mais sachez que j’ai le plus grand respect pour vous.
— Vous avez quand même des principes, agent Colin, objecta l’inspecteur Azémar, avec une pointe d’amertume.
Colin parvint enfin à fixer son supérieur dans les yeux.
— Je ne veux pas, pour vous dire la vérité, finir dans cet état… Inspecteur. »
Sans attendre une réplique de son supérieur, il avait tourné les talons pour fuir la pièce. L’inspecteur ne l’avait plus revu. Il savait simplement que Colin avait obtenu deux promotions. Il avait entendu dire que cela marchait bien pour son ancien collaborateur : une voiture neuve, une maison en construction dans un quartier prisé des nouveaux riches. L’agent Colin fréquentait toujours assidûment l’Église des adventistes du septième jour, contribuant maintenant plus que généreusement à la quête. L’inspecteur n’avait pas voulu en savoir plus.

Sa vieille Nissan cala à peine un kilomètre plus loin. En rage, l’inspecteur appela le mécanicien, avec son téléphone portable. Il le somma de prendre un taxi pour venir le rejoindre. Willio prit une heure avant d’arriver. L’inspecteur dut ronger son frein. Willio était âgé de soixante-quinze ans. Il en paraissait à peine cinquante. Il possédait un garage et un magasin de pièces de rechange dans le quartier dit des Rails où se tenaient en plein air tant d’ateliers de mécaniciens. C’était Willio qui maintenait en vie l’auto de l’inspecteur, car on ne trouvait plus de pièces de rechange pour ce modèle. Les tours de magie mécanique du vieil homme faisaient de lui l’un des mécaniciens les plus demandés pour les anciennes voitures. Il consentait toujours de bons prix à l’inspecteur, prix que ce dernier contestait immanquablement. Le mécanicien ne protestait pas. Dieuswalwe Azémar était quand même un chef. Willio partageait, en outre, avec l’inspecteur, la même passion des tranpe .
« Cela prendra du temps, annonça-t-il, après un examen rapide du véhicule. C’est ta pompe à essence qui est foutue.
— Merde! » jura l’inspecteur en essuyant la sueur à son front.
Il se dit que s’il goûtait à sa sueur, il recyclerait l’alcool ingurgité depuis ce matin. Il pesta contre l’agent Colin. Il pesta contre son amie qui était venue lui demander de l’aide pour son enfant soigné chez un bòkò . Il pesta contre ce foutu pays. Il pesta contre son père et sa mère. Il aurait dû avoir le courage, depuis longtemps, de faire comme l’agent Colin. Ce pays resterait toujours dans sa merde. Alors, pourquoi s’accrocher à tous ces principes idiots?
« Je ne peux rien faire pour l’instant sinon que démonter la pièce et l’emmener à l’atelier pour la réparer.
— Je dois récupérer ma fille au pensionnat, geignit le policier. Elle quitte le pays dans trois jours. C’est peut-être la dernière fois que je la verrai.
— Laisse-moi la clé et prends un taxi, lui suggéra Willio. Dès que c’est prêt, je t’appelle. Cela te coûtera 500 gourdes.
— 500 gourdes! protesta l’inspecteur. Où vais-je trouver cet argent?
— Au moins, paie-moi le taxi, fit Willio, après un soupir.
L’inspecteur Azémar tendit un billet de 50 gourdes au mécanicien.
— Va donc la récupérer, ta fille, Inspecteur » lui dit Willio.
Le mécanicien avait prononcé le mot Inspecteur avec une morgue à peine dissimulée. Dieuswalwe Azémar ne releva pas la subtile impertinence. Il arrêta un taxi et indiqua l’adresse au chauffeur. Il y avait déjà trois personnes dans le véhicule. Deux femmes et un homme. Ils étaient bien habillés. Les femmes portaient le chapeau. Il remarqua leur bible à la main. « C’est bien ma veine, se dit l’inspecteur, écœuré. Des adventistes du septième jour! » Il ne voulait surtout pas penser à l’agent Colin! Le chauffeur alluma la radio. On annonçait l’assassinat d’un bòkò répondant au nom de Marasa, bien connu dans la région des Sources Puantes. Deux collaborateurs du sorcier avaient été aussi abattus. Un homme et une femme. La police s’était rendue sur les lieux. Elle promettait, comme toujours, d’appréhender le ou les meurtriers.
« Mathieu 26, verset 52! annonça sentencieusement l’un des passagers. Qui frappe par l’épée périra par l’épée.
— Ce n’était pas n’importe qui, Marasa, opina le chauffeur de taxi. J’ai conduit une fois deux hommes chez lui. Ils y allaient pour obtenir des numéros gagnants à la loterie. Il y a plein de gens importants qui le consultaient. Je vous assure que, dans ce cas, la police va faire diligence.
Il se racla la gorge.
— Je vous l’assure. Ce n’était pas n’importe qui.
— Qui frappe par l’épée périra par l’épée, lança à nouveau le même passager. Mathieu 26, verset 52.
— Amen! » dit Dieuswalwe Azémar.
Les deux femmes le regardèrent en retroussant le nez, l’air dégoûté. L’inspecteur puait l’alcool. Quelqu’un qui puait l’alcool ne pouvait faire référence à la parole divine. Le taxi traversa la fournaise et l’agitation délirante d’un marché public, descendit en zigzaguant une route crevassée avant de s’arrêter devant la grande bâtisse blanche du pensionnat tenu par les sœurs de l’Église du Sang des Apôtres. L’inspecteur paya et descendit. Il regarda le véhicule s’éloigner, puis il ajusta son pantalon, vérifia que sa chemise était bien mise. Il donna un coup de peigne à ses cheveux en remerciant Dieu que sa légère calvitie ne se soit pas élargie ces derniers mois. Il se voyait mal se faire tondre le crâne comme c’était la mode actuellement.
Par mesure de prudence, pour atténuer l’entêtante odeur d’alcool, il avisa une marchande de confiserie et s’acheta des bonbons à la menthe qu’il écrasa et mâcha consciencieusement. Il alla sonner à la grille. Le gardien qui le connaissait le fit entrer immédiatement. L’inspecteur se rendit d’un pas lourd et mal assuré au bureau de la sœur directrice. Son cœur battait un peu plus vite. Il redoutait toujours la rencontre avec cette femme qui protégeait ses jeunes pensionnaires comme s’il s’agissait de ses propres filles. Une sœur vint dire à l’inspecteur d’attendre un moment, car Sister Marie-Josée – c’était ainsi qu’on appelait la directrice du pensionnat – achevait une réunion de prière.
Dieuswalwe Azémar s’assit. Il était dans une pièce meublée de trois fauteuils disposés autour d’un tabouret recouvert d’une nappe immaculée. Au mur, en face de lui, étaient calligraphiés ces mots à l’encre bleue sur la peinture blanche : « Ceci est le sang de l’alliance que Dieu a ordonnée pour vous. » À sa gauche, une autre inscription : « Et presque tout, d’après la loi, est purifié avec du sang, et sans effusion de sang, il n’y a pas de pardon. » L’inspecteur ressentit un malaise indéfinissable en lisant ces phrases écrites en bleu sur les murs blancs. Il se dit que ce n’était pas normal qu’il ne sache rien de l’enseignement de cette église. Il ne savait pas pourquoi, il répugnait à employer le terme secte, même s’il se rendait compte que l’Église du Sang des Apôtres fonctionnait comme telle. Elle avait fait son possible pour lui arracher Mireya même si, il devait l’admettre, il lui avait facilité la tâche par sa vie de débauché. Mais finalement, qu’était-il en mesure d’offrir à Mireya? N’était-ce pas le plus sûr moyen de la voir détruite par cette terre que de persister à la garder avec lui, un inspecteur de police fauché, alcoolique et débauché, sans présent et sans avenir?
À chaque fois que sa pensée dérivait vers cette impasse, il se sentait chuter dans un abîme sans fond. Il ferma les yeux pour éviter le vertige. Il respira profondément. La sensation de plongée disparut. Il ouvrit les yeux. Il était déjà onze heures du matin. Par la fenêtre, l’inspecteur admira la grande cour du pensionnat ombragée de flamboyants. Il vit deux paons se pavaner sur le gazon bien entretenu de l’établissement. Une camionnette noire, avec une antenne satellite sur son toit, était stationnée dans une allée sous un amandier au feuillage exubérant. Les lieux étaient lourds de silence comme si une magie secrète les protégeait du tintamarre si proche pourtant de la ville. On se sentait aussitôt bien, en paix avec soi-même dès qu’on franchissait les grilles du pensionnat. Cela étonnait toujours l’inspecteur, ce calme et cette paix dans lesquels baignaient toutes les propriétés appartenant aux cultes chrétiens. Était-ce parce que ces lieux devenaient le réceptacle d’une certaine spiritualité, ou était-ce dû uniquement au fait que ceux qui y avaient pris possession s’ingéniaient à éviter les activités génératrices de bruits et de perturbations de toutes sortes? En tout cas, lui, il avait souvent rêvé de s’offrir une retraite quelque part dans un monastère. Dans un lieu où le bruit était absent.
La plus grande douleur de la vie à Port-au-Prince, après le spectacle du dénuement et de la misère, était le bruit. Pétarades des moteurs, pots d’échappement des véhicules en mauvais état, coups d’avertisseurs intempestifs, appels des marchands, musiques jouées à plein volume dans les transports publics ou en pleine rue, soufflements asthmatiques de génératrices, sermons de pasteurs ambulants, prières de sectes religieuses voulant à tout prix partager leur délire avec la population environnante, aboiements de chiens errants, chants intempestifs des coqs auxquels la folie des hommes avait fait perdre le sens de l’heure, disputes rageuses de voisins perpétuellement en litiges, enfants mémorisant leçons et formules chimiques imperméables à leur intelligence, télévisions réglées à volume maximum à l’occasion de la diffusion d’un match du championnat italien de football de première division, radio jouant à fond le dernier succès compas ou rap.
« Monsieur Azémar! »
L’inspecteur sursauta. Perdu dans ses pensées, il n’avait pas vu entrer la directrice du pensionnat. Celle-ci, de toute manière, se déplaçait toujours silencieusement, comme si elle voulait prouver son immatérialité. Même quand elle bougeait, quand elle changeait un objet de place, on n’entendait rien. Mais ce silence, dans les déplacements et dans les gestes, était compensé par la malveillance de sa pensée, se dit l’inspecteur Azémar. C’était une Blanche dans la cinquantaine, au corps maigre et au visage émacié portant toujours l’uniforme des dirigeantes de l’Église du Sang des Apôtres, un tailleur gris au col à la Mao. Le portrait caricatural d’une évangéliste venue du fin fond des États-Unis! Tout le monde lui obéissait au doigt et à l’œil. C’était une femme qui vivait visiblement très mal son vœu de chasteté. Elle n’aimait pas les hommes, de cela l’inspecteur était certain. Sinon, comment comprendre son peu d’aménité en présence de la gent masculine?
L’inspecteur avait eu l’opportunité de voir le comportement de Sister Marie-Josée avec d’autres hommes lors des réunions avec les parents. Certes, avec lui, Dieuswalwe Azémar, on pouvait comprendre. Il avait tout pour déplaire à une religieuse à cheval sur les principes, lui, un célibataire à la réputation aussi sulfureuse. L’inspecteur, au fond, aurait bien préféré voir sa fille ailleurs. Mais ce pensionnat géré par une église protestante américaine avait été une aubaine. Il savait que ses collègues se gaussaient de lui du fait qu’il avait choisi pour Mireya cet établissement dont la clientèle était constituée en grande majorité d’enfants démunis. Mais sa fille était bien traitée ici. Les résultats scolaires du pensionnat rivalisaient avec ceux des meilleures écoles de la place. Bien sûr, s’il avait eu les moyens, Mireya ne serait pas ici. Cela le désolait. Étant profondément laïque, cela allait à l’encontre de ses principes. Cette école, surtout, donnait à l’enfant cette chance de partir. D’éviter que les chacals de cette terre ne viennent se repaître de son corps comme pour l’autre… Mireya, la Dominicaine.

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