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Description

Treize nouvelles, écrites à Tours, et dont la plupart évoquent la ville en arrière-plan, déclinent, chaque fois différente, une situation de séparation, de rupture : couples en déliquescence, amants en mal de mots, mère et fils en souffrance ... Explorant ces situations a priori banales, mais qui basculent, peu à peu, dans l'inattendu, ces textes disent l'amertume du bonheur, les amours blessées, les sanglots sans larmes, la difficulté d'être qui fait tout l'être...

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2009
Nombre de lectures 266
EAN13 9782336264981
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0112€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Du même auteur
Théâtre
Le Verbe et l’hameçon, Editions Pierre-Jean Oswald, Paris, 1977. Le Dépôt des locomotives, Editions Jean-Michel Place, Paris, 1989. L’Insurrection, Cahiers de Radio France, Paris, 1986.
Poésie
Mise en demeure, Editions Pierre-Jean Oswald, Paris, 1975. Atelier des silences, photos de Thierry Cardon, préface d’Yves Bonnefoy, Editions Hesse, Blois, 1997.
Séparations

Michel Diaz
© L’Harmattan, 2009 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1 @wanadoo .fr
9782296090484
EAN : 9782296090484
Nous ne vivons que de séparations...
Comme autant de mutilations successives. Même salutaires. D’amputations.
De quelqu’un, de quelque être, ou de quelque chose, qui a fait partie de nous-mêmes, s’est détaché de nous... de quelque chose qui, peut-être bien, n’a jamais été là...
Et chaque fois, plus rien ne sera jamais comme avant. Il nous faut tout recommencer — ou presque. Réapprendre à durer dans un temps où l’absence et ses cicatrices impulsent dans nos souvenirs leur lancinement de membres fantômes.
D’ailleurs, quelque chose manque, toujours, à tout ce que nous essayons de vivre, de dire, d’écrire...
Quelque chose qui nous maintient, perpétuellement, aux limites du désespoir, tandis que tout s’en va, que la vie glisse, indifférente, et s’éloigne de nous.
Quelque chose qui est de la nuit dans la nuit de la blessure d’être. Une absence dont rien, jamais, ne peut nous consoler. Mais un espace en creux d’où convergent tous les chemins qui s’offrent à notre salut pour nous permettre d’avancer, un peu plus loin, vers ce que nous avons à vivre, à dire, ou à écrire... Un peu plus loin, toujours, vers le plus secret de nous-mêmes...
Et que nous n’atteignons que quand nous sommes séparés de tout.
M.D
Sommaire
Du même auteur Page de titre Page de Copyright I - N’en parle plus jamais ! II - Mal de mère III - Direct au cœur IV - Lettre de loin V - Haute Loire I VI - Haute Loire II VII - Les eaux épaisses VIII - Ce numéro n’est plus attribué IX - Balade au Mont Mézenc X - A t’entendre, mon cœur se serre XI - La photo de Louise XII - Haute Loire III XIII - Séparation Écritures L’HARMATTAN, ITALIA Via Degli Artisti 15 ; 10124 Torino
I
N’en parle plus jamais !
O n rencontre beaucoup de gens dès que l’on se mêle d’avoir un chien. Des gens auxquels on n’adresserait pas la parole dans les autres situations de la vie. Mais le chien crée des liens. Deux maîtres qui promènent quotidiennement leur animal aux mêmes heures, dans les mêmes lieux, se voient servir sur un plateau un inépuisable sujet de conversation, voire l’occasion de parler bien plus librement qu’avec ceux de leur entourage. De se risquer ainsi à lâcher quelques confidences (l’anonymat en même temps préserve) qui peuvent être les prémices d’une relation d’amitié. Car les premiers mots échangés avec l’Autre, ce total étranger, c’est souvent à nos chiens que nous les devons. Des mots banals, souvent prudents, par lesquels tout commence. Qui permettent parfois que les barrières entre les êtres tombent, que notre cœur s’ouvre à des inconnus, et qu’on s’abandonne à dire des choses qu’en d’autres circonstances on n’aurait jamais formulées. Presque tous les maîtres de chiens vous confirmeraient cette réflexion que j’approuve sans retenue pour en avoir moi-même éprouvé l’absolue pertinence pendant de nombreuses années. Il y a pourtant des rencontres dont on peut accuser le hasard de les avoir jetées en travers de nos routes pour nous empoisonner le sang et nous rendre la vie plus difficile encore... En écrivant cela, je sens monter en moi l’irrépressible tentation d’aller flanquer mon poing sur le nez de ce salopard, de lui tordre les bras dans le dos, de l’empoigner par la tignasse pour lui coller le front contre le sol en lui demandant des excuses ! ... Mais ce serait céder à la colère et à la violence. Après le soulagement relatif que cela me procurerait, je sais que je regretterais de m’être laissé emporter par ces basses pulsions vengeresses. D’autant plus que je suis incurablement pacifique. Ma dernière bagarre doit dater de l’époque où j’étais pensionnaire au lycée de Rouen, en classe de seconde... souvenir convulsif de mon adolescence, qui resurgit à cet instant dans ma mémoire, précis comme un éclair, avec ce vague goût de fer que l’âpreté du corps à corps avait durablement déposé dans ma bouche...
... Aussi devrai-je me calmer si je veux remettre un peu d’ordre dans mon esprit. Reprendre les choses au départ. C’est déjà pour cela qu’hier après-midi, j’ai téléphoné à Jacinthe, une des meilleures amies de Betty, à laquelle j’ai demandé si je pouvais venir chez elle toute affaire cessante. J’aime beaucoup Jacinthe, moi aussi. Elle habite un joli village des bords de Loire, entre Tours et Saumur, à une heure de route environ. C’est une sexagénaire gracile, sensible et cultivée, au visage fin et inquiet, au regard débordant de douceur et de bienveillance. Je savais que je trouverais en elle une oreille attentive et n’attendais d’abord rien d’autre de sa part. Jacinthe est trop respectueuse de la vie d’autrui pour que je songe, un seul instant, à l’impliquer plus que cela dans ce qui nous arrive, à Betty et à moi. J’avais juste besoin de parler à quelqu’un qui la connaît bien et l’estime suffisamment pour pouvoir éventuellement la défendre. Quelqu’un qui soit aussi capable de me dire que je ne suis pas en train de me fabriquer, de toutes pièces, une histoire abracadabrante. Que je ne suis pas tout à fait la victime des farces de mon imagination, ni celle de mon jugement qui, enfumé par les événements, ne me permet plus d’apprécier leur exact degré de malignité... Peut-être était-il temps encore de reprendre les choses en main, de rectifier le tir, de repartir sur de nouvelles bases. Il n’y avait plus un instant à perdre... Oui, essayer en tous les cas d’avoir les idées claires, et m’y atteler tout de suite...
J’ai filé le long de la Loire, sur la route de la levée, en tournant tout cela dans ma tête à m’en faire péter les méninges. Au point qu’au bout d’un certain temps, j’ai coincé ma pipe entre mes mâchoires pour passer la main sur mon front. Il était chaud et moite, comme devait l’être ma paume. Rien que de plus normal en ce jour de juin quasi caniculaire. J’aurais pourtant juré que j’avais de la fièvre, les tempes bouillonnantes, gluantes de sueur, le front carbonisé, mais il n’en était rien, et j’en ai presque été déçu. Lorsque j’étais enfant, mon père s’invitait quelquefois dans ma chambre : il venait vérifier si je faisais bien mes devoirs. En posant la main sur mon crâne, il était capable de deviner, en fonction de son dégagement calorique, si je faisais suffisamment chauffer ma machine à neurones.
— Tu peines sur un texte de Virgile ?... Tu ne dois pas te concentrer beaucoup, ta masse encéphalique est désespérément tiède... D’ailleurs, d’après ce que je lis sur ton brouillon, tu dois être en plein contresens...
D’autres fois, il la retirait brusquement, la secouait en l’air en soufflant sur ses doigts. Puis il tapotait mon épaule :
— Matière grise en pleine ébullition ! ... Tu es bien parti pour écrire la suite de L’Enéide.. .
J’ai chassé ces images de mon esprit pour penser que Betty avait fait un faux pas, et qu’il y avait sûrement de ma faute, mais il me semblait impossible que tout s’arrête comme ça, aussi absurdement. La preuve que je n’ai rien vu venir : il y avait déjà pas mal de temps que j’hésitais à lui parler de mariage. De cérémonie civile, bien sûr. Elle m’avait pourtant maintes fois prévenu :
— Ne me parle jamais de ça ! N’en parle jamais plus ! Rien que de le dire, ce mot me fiche des boutons ! ... L’avoir juste pensé me provoque déjà des démangeaisons ! ...
Ce n’était pas que je tenais spécialement à nous passer la bague au doigt ! Moi, j’ai déjà donné. A deux reprises. D’ailleurs j’y ai laissé pas mal de plumes, et me suis chaque fois très amèrement repenti de m’être laissé ligoté dans les liens incommodes de la conjugalité. Cette fois c’était différent. Il y a presque deux décennies que Betty et moi nous vivons ensemble. J’aurais juré que nous étions comme les cinq doigts de la main. Qu’elle et moi nous nous entendions à la perfection — ou du moins aussi bien que deux individus parviennent à s’entendre. Il y avait bien, quelquefois, un petit accrochage entre nous, une fâcherie de deux ou trois heures, d’un ou deux jours au plus, une imbécile bouderie. Rien de jamais bien grave en tous les cas. Et pour autant qu’il m’en souvienne, jusque à ces derniers temps, pas grand chose n’avait sérieusement cloché dans nos relations concubines... Quoi qu’il en soit, j’ai un emploi et Betty n’en a pas. Enfin, pas tout à fait. Restauratrice de tableaux autodidacte, elle travaille de façon irrégulière avec des antiquaires ou des particuliers qui lui confient des toiles de famille à décrasser, à retaper, à rafraîchir, et dans le cas, je me disais, où le destin me jouerait quelque mauvais tour, j’aimerais qu’elle soit à l’abri du besoin. Grâce à mon salaire de prof, j’ai pu acheter ma maison, ouvrir un plan d’épargne, mettre quelque argent de côté, et ce n’est pas mon fils (depuis longtemps adulte et foncièrement désintéressé) qui regarderait d’un œil torve ce qui, au cas où il m’arriverait malheur comme dit le langage courant, pourrait lui revenir pour vivre décemment. Je sais que ma proposition l’aurait sûrement contrariée, que dans un élan d’amour-propre, elle n’aurait pu que la repousser, mais je lui aurais mis entre les mains, je crois, les clés d’un honnête marché.
Avant de partir chez Jacinthe, j’avais fait un tour dans son atelier, une pièce au rez-de-chaussée où flottent des effluves de peinture à l’huile et de térébenthine. Une pièce encombrée de livres, de vastes étagères où s’alignent des pots de confiture contenant des pinceaux, des flacons de pigments, de vernis, de solvants, des cartons à dessins, des outils d’ébénisterie et des cadres de tous formats. Encombrée aussi de châssis, de tableaux retournés, posés contre le mur, empilés sur le sol. Betty a mis longtemps à trouver son créneau. Farouchement indépendante, ses précédents petits boulots, comme ses prestations réitérées au sein du Conseil général, au service du Patrimoine, l’avaient contrainte de se confronter aux pressions de la hiérarchie, mesquineries, coups bas entre collègues et leur concurrence féroce, la dissuadant de continuer à se vendre à un employeur afin de mieux se préserver, dorénavant, des contraintes stérilisantes du salariat, de l’humiliation, de l’ennui et de la déprime.
— Je trouve ça complètement stupide, elle me disait quelquefois. C’est bien la peine d’avoir travaillé pendant autant d’années sur la Renaissance italienne, l’école de Florence et les peintres flamands, pour en arriver là. Quand j’étais à la fac, c’est bien la dernière chose que je me serais vue faire. Bon sang ! je n’aurais jamais pensé que je finirais par vendre des billets à des touristes, pour leur débiter les mêmes salades, à longueur de semaine et en toute saison. C’est d’un comique ! D’autant que ce qu’ils viennent surtout voir, là-bas, ce sont les cages de Louis XI, les oubliettes, les cachots, les souterrains, les salles de torture, ce genre de machins qui les font fantasmer...
Ses diplômes d’histoire de l’Art et un joli coup de pinceau l’avaient finalement amenée à penser que travailler en prenant du plaisir était la seule chose qui valait la peine. Evidemment, je n’avais fait que l’encourager dans sa décision. Comme dans presque tout ce qu’elle avait choisi de faire jusque là. Et qui consiste généralement à demander autre chose à la vie que ce que nous propose la médiocrité ordinaire des jours... J’ai soudain été extirpé de mes réflexions par un bruit de klaxon effrayant. Un mugissement prolongé. Comme si un cargo me fonçait dessus en faisant hurler sa corne de brume. En jetant un coup d’œil dans le rétroviseur, j’ai vu le mufle d’un poids lourd collé contre mon véhicule, qui lançait dans mon dos, comme autant de coups de canon, des appels de phare furibonds. Je me suis aperçu que je me tenais recroquevillé au-dessus du volant, le nez dans le tableau de bord, en avançant sur cette route étroite à une allure d’escargot : l’aiguille du compteur affichait à peine quarante à l’heure. J’ai aussitôt accéléré, mais dès que je l’ai pu, je me suis rangé sur le bas côté pour laisser le camion me doubler dans un hourvari de sirène qui m’a enveloppé comme un cri de malédiction.
Assis en face de Jacinthe, dans l’ombre fraîche du séjour, les deux coudes vissés sur le bois massif d’une table de ferme, je lui ai longuement exposé la situation et lui ai fait part de mes inquiétudes. Pour faire aussi bonne mesure, j’ai d’abord insisté sur mes défaillances, m’accusant de n’avoir pas su accorder à Betty tout le temps qu’elle était en droit de me réclamer pour que nos relations en soient un peu plus harmonieuses. Et, en effet, pendant les quatre ou cinq précédentes années, je me suis essentiellement consacré à ma thèse de doctorat dont le sujet traitait des influences de l ’ Expressionnisme européen (principalement allemand) sur le nouveau théâtre, des années cinquante . Ce qu’on appelle couramment “théâtre de l’Absurde”. Pour la mener à bien, j’ai dû lire et faire traduire des dizaines de pièces, passer des mois entiers dans les bibliothèques, dépouiller des milliers d’articles, les photocopier, en faire des fiches, et une fois constituée cette bibliographie monstrueuse — qu’il était dans mes intentions de faire publier à part, m’atteler à la rédaction de ma thèse. Je travaillais aussi à plein temps au lycée que j’espère lâcher un jour en décrochant, dans une quelconque université, un poste d’enseignant-chercheur. Inutile de préciser que pendant tout ce temps, besognant quotidiennement douze à quinze heures d’affilée, me couchant longtemps après elle, et me levant plus tôt pour aller assurer mes cours, je n’ai pas toujours su me rendre disponible. Peut-être qu’elle se sentait un peu abandonnée, Betty. Que je me suis laissé accaparer par mon travail plus qu’il n’aurait fallu - même si jamais, pas une seule fois, elle ne s’est laissée aller à me le reprocher ! ... Mais je n’ai pas manqué non plus d’insister lourdement sur la responsabilité majeure que j’impute à Ivan dans son changement de comportement, depuis plus d’une année, et dans sa décision de me quitter. J’avais trouvé, deux jours avant, sur la table de la cuisine, sa lettre de rupture. Des mots pleins de délicatesse et de tendresse aussi (d’amour tout simplement, je crois), mais remarquablement précis, qui ne me laissaient aucune illusion sur son inébranlable volonté. Je connais bien Betty. Comme tous ceux qui doutent d’eux (ou plutôt qui hésitent à s’appauvrir en réduisant leur vie à un petit nombre de choix), elle est lente à se décider dans tout ce qu’elle fait, mais elle sait ce qu’elle veut, ce qu’elle ne veut pas, et quand sa décision est arrêtée elle se laisserait jeter toute vive dans un brasier en priant le bourreau de l’achever plus vite, plutôt que renoncer à se cramponner à un point de vue si patiemment consolidé, et perdre ainsi la face. C’est sa manière à elle d’affirmer sa personnalité. Et ce n’est pas ce qui lui manque, derrière le rideau de sa timidité et ses airs d’éternelle rêveuse !
J’étais en face de Jacinthe qui m’écoute patiemment, m’encourage à parler en ponctuant mes phrases de petits hochements de tête. Sans oser bouger davantage, de crainte d’interrompre mon récit. Et je ne me suis pas trompé. Je m’aperçois que, fine mouche comme elle est, elle a déjà compris beaucoup de choses, parce que certains propos que Betty a pu lui tenir, au cours de ces précédents mois, l’ont salement embarrassée. Pour l’essentiel, elle m’approuve. Elle avait rencontré Ivan à l’occasion d’une visite de la collégiale de Candes-Saint-Martin, à laquelle Betty l’avait conviée “afin qu’ils fassent connaissance ”... Pendant cette visite, me raconte-t-elle, il l’avait d’abord intriguée par sa manière de palper les piliers de l’église pour en capter les vibrations, et il la parcourait dans tous les sens, conduit par les diverses ondes magnétiques qui traversent le bâtiment. Par moments, il tapait du pied, les yeux fermés, l’air inspiré, pour indiquer un creux sous les grosses dalles de pierre, redémarrait en zigzaguant, stoppant net au milieu de la nef, arrêté par un mur ou un gouffre invisibles. Comme s’il devinait qu’en creusant à cet endroit-là, ou en soulevant telle pierre tombale on allait découvrir la mâchoire du Saint évêque ou quelque autre trésor (ses dernières paroles gravées dans le bronze, un morceau de sa crosse en argent, un fragment de son auréole ?)... Au moment de quitter l’édifice, il s’était péremptoirement emparé de la main de Jacinthe en la regardant dans le fond des yeux, comme s’il voulait décharger dans sa paume le surcroît d’électricité qui semblait grésiller au bout de ses phalanges. Elle la lui avait brusquement retirée, saisie d’une soudaine angoisse, proche de la panique. “Un individu bizarre, me confie-t-elle, et un peu inquiétant, une assez pénible rencontre dont je garde un mauvais souvenir”. Je me rends compte bien trop tard qu’il aurait dû moi-même m’inquiéter, plus tôt, et davantage...
Pendant que j’étais là, le téléphone s’est manifesté à trois reprises, sonnant avec une insistance exaspérante. Jacinthe, tout d’abord, n’a pas voulu répondre pour ne pas interrompre notre entretien, mais son pressentiment s’est révélé exact : c’était bien Betty, en effet, qui cherchait à la joindre pour la mettre au courant de sa décision, mûrement prise, “irrévocable”. Elle ne pouvait pas savoir que j’étais là, mais sait bien que Jeannette a beaucoup d’amitié pour moi. D’autre part, informer une proche amie des résolutions qu’on a prises, c’est une façon de s’encourager à ne pas revenir en arrière.
J’en reviens aux propriétaires de chiens et à leurs promenades quotidiennes. J’ai commencé par là mon récit à Jacinthe. C’est à cause de ça que je l’ai rencontré, moi d’abord, sur la promenade des lacs du Cher (ceux dits des Peupleraies), accompagné du chien Icare, dobermann de petite taille avec lequel Vanille, notre chienne labrador, a aussitôt sympathisé. Lointain mélange de Davy Crockett et de Lenny Escudéro, ses cheveux longs flottant sur ses épaules, son air affable, ses propos sans détours, son allure et son attitude décontractées de baba-écolo ne nous ont pas laissés indifférents Betty et moi, et nous ont incités à poursuivre nos relations. Aujourd’hui, après avoir été routier, ambulancier, livreur de marchandises expresses, chauffeur de cars scolaires et de taxis, Ivan conduit les bus municipaux. A ses moments perdus, il barbouille des toiles à l’acrylique et, en deux ou trois heures de temps, guidé par une inspiration fiévreuse, il exécute à bout portant d’assez hideuses croûtes qui n’ont pour elles que l’excuse d’un amateurisme sans prétention, la méconnaissance abyssale des techniques de la peinture, et vraisemblablement de tous les peintres qui ont existé depuis l’aube des Temps. Il n’y a pas là de quoi de fouetter un chat ! Chacun est libre de gâcher des toiles, pendant ses heures de loisir, ou de s’abandonner à n’importe quelle expression artistique et de produire des horreurs ! Car le résultat n’a aucune importance, bien entendu, du moment que chacun y trouve son compte. Betty, elle, copie avec bonheur, à la peinture à l’huile, et selon les méthodes anciennes, des natures mortes de maîtres qu’elle met une année ou deux à parachever, patientant quelquefois six ou huit semaines entre deux couches de glacis... Inévitablement, les indigestes productions de l’un et les délicates copies de l’autre leur furent un prétexte pour se rendre visite. Il est bien évident, en tout cas, que ce n’est pas sur le terrain des échanges artistiques que leur naissante camaraderie pouvait trouver son aliment ! Je crois l’avoir déjà écrit plus haut : le hasard des rencontres ne manque jamais de ressources quand il veut vous empoisonner la vie. Et l’alchimie des sentiments a aussi plus d’un tour dans son sac à malices. Assez vite, en effet, Betty m’a rapporté, sincèrement admirative, que son copain Ivan se sentait des dons de magnétiseur. « Enfin, un quelque chose d’assez fort », disait-elle en me regardant en dessous, et aussi prudemment que l’on sonne chez le dentiste qui va vous arracher trois ou quatre molaires. Eh oui, il me faut bien convaincre mon esprit obtus qu’il existe des dons que le Ciel nous confie pour nous aider à soulager l’humanité souffrante ! Des dons peu sûrs encore, lui disait-il, mais qu’il cherchait à exploiter pour se reconvertir un jour ou l’autre dans le métier de guérisseur.
... Je regrette aujourd’hui de ne pas avoir ri quand je l’ai vu, de mes yeux vu, au bord du lac, essayer de ressusciter un poisson-chat déjà crevé, ou quand Betty m’a raconté, encore émue, qu’il avait entrepris, un autre jour, de remettre d’aplomb, pour le renvoyer chez sa mère, un petit ragondin à demi moribond. Je me suis contenté de sourire un peu jaune quand je l’ai vu, toujours au bord du lac, imposer ses mains sur Betty en invoquant le Ciel, pour la débarrasser d’une migraine persistante — qui a bien évidemment disparu. Je n’ai fait que grincer des dents quand il s’est encore mêlé d’intervenir par la seule force de la pensée pour tenter de calmer les angoisses de la jeune chienne Vanille qui, la nuit, se mettait à pleurer et à trembler de tous ses membres. Elle avait peut-être six mois quand nous l’avions trouvée au retour de vacances, et chaque nuit ou presque, pendant près d’un an, nous avons dû nous extirper du lit pour essayer de la calmer. Nous la trouvions assise sur sa couverture, les yeux exorbités et la langue pendante, haletant à toute vitesse comme si son cœur allait exploser... Ivan disait que, chaque soir, il lui envoyait de chez lui des ondes positives qui auraient dû lui assurer un sommeil de bébé... Non, non, je n’ai pas ri. Je suis un enfant des Lumières, mais poli. Très poli. Et je trouve que Montesquieu, Diderot ou Voltaire ont sans nul doute travaillé à nous rendre plus libres, mais aussi plus intelligents. Je souffre pour eux de constater que des croyances frelatées sont toujours prêtes à renaître à l’occasion des crises de l’esprit. Et si je me laissais aller à faire du mauvais humour, je serais peut-être tenté de dire que ce sont plutôt les ondes qu’Ivan propageait à travers les espaces qui risquaient, chaque nuit, de faire claquer notre chienne d’une crise cardiaque...
Assez vite Betty avait pris l’habitude de sortir Vanille aux heures où elle supposait qu’elle avait quelque chance de le croiser sur la promenade des bords des lacs. Ces rencontres, espacées et aléatoires d’abord, n’ont pas tardé à devenir des rendez-vous organisés, le matin ou l’après-midi, en fonction des disponibilités de chacun. Je n’avais, dans les premiers temps en tout cas, aucun motif sérieux de considérer ce manège d’un mauvais œil. Non seulement je ne voyais pas de quel droit je me serais permis d’intervenir dans les relations de Betty et ses marges de liberté (que j’ai toujours scrupuleusement respectées), mais ces entrevues régulières, dont je n’étais au demeurant nullement écarté, ne m’étaient en aucune manière dissimulées. Betty me rapportant même assez volontiers, et en toute franchise, la teneur des échanges qu’elle avait avec son récent ami.
Au tout début de notre liaison, je lui avais promis de ne jamais me laisser prendre aux pièges de la jalousie. Et je dois dire que jamais, d’ailleurs, je n’ai eu la moindre occasion d’avoir à me défendre contre ce poison. La transparence de son attitude, sa loyauté à mon égard, m’ont toujours épargné ce genre de combat d’où personne ne sort vainqueur. Deux choses cependant auraient dû m’alerter davantage, sinon carrément m’inquiéter. D’abord, les promenades quotidiennes de Vanille, que Betty ne consentait pas, quand nous la sortions tous les deux, à faire déborder au-delà de trente minutes, duraient au moins une heure, souvent bien davantage, quand elle rencontrait Ivan qui baladait lui-même Icare. Et puis, surtout, les sujets d’intérêt qu’elle ramenait de ces longs entretiens installaient peu à peu entre nous un trouble qui n’a fait que croître au fil des jours. Un embarras diffus que d’abord j’ai tenté de désamorcer en feignant de ne pas y prêter attention, mais dont j’ai fini par me rendre compte qu’il était entre nous comme une gangrène insidieuse.
Ce malaise tenait essentiellement à ce que je commençais à comprendre de la personnalité, des préoccupations d’Ivan, et de la manière perverse dont elles imprégnaient Betty. Elle s’était mise, de toute évidence, à penser comme lui, à parler comme lui, à s’aventurer comme lui dans des domaines où je ne voulais ni ne pouvais la suivre. Tout allait trop vite dans son esprit, son enthousiasme s’emballait encore. Et moi, qui m’aveuglais, le nez dans le bouillon de mon travail, j’ai longtemps hésité à croire que j’étais d’ores et déjà envoyé dans les cordes...
Je lui disais bien quelquefois :
— Méfie-toi, Betty. Et prends garde à nous... Tu es en train de perdre pied dans un marigot de sottises...
Et j’essayais d’argumenter ma position, comptant sur son intelligence pour la ramener à la raison. Mais elle rétorquait :
— Je sais ce que je fais. Je suis parfaitement lucide. Je m’ouvre seulement à d’autres expériences, et cela m’enrichit. Tu ne veux pas comprendre...
Puis elle se fermait à mes paroles en opposant à tout ce que je pouvais débiter un refus granitique de non recevoir.
Les « domaines » que j’évoque plus haut englobent tout ce que l’on peut désigner, pour aller vite, d’une formule vague comme le monde du « paranormal », de « l’irrationnel », et qu’Ivan, lui, désigne par le mot de « foi ». Ce que je résumerai ci-après, ce ne sont que quelques aspects d’un vaste mode de pensée auquel, par répugnance, je n’ai pas eu totalement accès. Car devant ce qu’il devinait de mes réticences indécrottables et de mon incrédulité (que Betty, sûrement, ne devait pas manquer de déplorer), il a tôt fait, en ma présence, de ne plus aborder ces sujets qu’avec une extrême prudence, puis même renoncé à en parler quand nous étions ensemble tous les trois. Betty, de son côté, peu désireuse d’affronter mes sourires sceptiques et mes tentatives précautionneuses pour lui apporter la contradiction et tenter de la raisonner, a fini par en faire de même. C’est par conséquent dans mon dos qu’il a tranquillement continué à lui bourrer le crâne de ces incroyables fadaises...
Je ne saurais continuer sans donner un petit aperçu de la partie visible de l’iceberg, montagne de croyance dévoyée qui flotte dans certains esprits. Dont le reste, je le crains bien, racle le fond des océans de la fumisterie. C’est ainsi qu’en cas de besoin, avec un naturel à vous couper la chique, Ivan invoque mentalement « ceux de là-haut » afin qu’ils viennent l’assister dans l’accomplissement de ses gestes de guérison. La Vierge Marie, d’après ce que j’ai cru comprendre, sous la protection de laquelle il se place, lui sert d’intercesseur privilégié avec les puissances célestes. Mais à la Vierge et à “ceux de là-haut”, il convient, semble-t-il, d’ajouter, pour que le rata soit plus savoureux, une demi-louche d’ange gardien, deux cuillères à soupe d’archange, une pincée d’âme des morts, et l’on peut parfumer le tout d’un rien d’esprits de la nature (une gousse d’elfes, un brin de lutin, un soupçon de fée...). A tout cela, qui mêle allègrement dans sa ratatouille mentale aspects du christianisme et reliquats de paganisme, viennent s’amalgamer toutes sortes d’autres croyances, défrichées à la grosse morbleu dans des livres gonflés d’une prétendue connaissance spirituelle. Croyances qui, pour un esprit comme le mien, rationnel sans être borné cependant, évoquent un capharnaüm digne d’un cabinet de curiosités... Betty ne lisait plus d’ailleurs que ce genre de livres. Si on peut qualifier de livres ces objets qu’elle ramenait régulièrement, empilait sous le lit, et qui dégageaient dans la chambre une odeur de viande avariée... En fait, d’impayables tissus d’inepties qui se prennent très au sérieux, et dont beaucoup me sont tombés des mains à la seule lecture de la quatrième de couverture, quand ils ne m’ont pas arraché des ululements de pitié ou des brames d’indignation !... Des ouvrages de charlatans ou d’illuminés dangereux qui dialoguent avec Dieu comme on parle avec sa fruitière, prônent le détachement de la réalité sensible au profit des pouvoirs immenses de notre esprit (à la portée de tous en vingt leçons), nous invitent à nous passer de toute nourriture pour ne vivre que de lumière (quelle économie !), se proposent de nous conduire (grâce à l’ésotérisme, l’occultisme et la prière), sur de joyeux chemins « d’éternelle santé », de « sagesse » et de « vérité ». Qui se grisent encore de nous narrer leurs plongées apnéiques dans les profondeurs de l’âme animale (dont nous avons tant à apprendre : il y a des ânes platoniciens, des ratons laveurs hindouistes et des huîtres qui en auraient à remontrer à Bouddha lui-même et à Confucius réunis), ou je ne sais quoi encore du même ragoût !... Et Ivan nourrissait la « foi » que Betty s’était découverte, en se faisant le constant pourvoyeur de ces connaissances hétéroclites qu’il arrive à caser sous son crâne en les compactant, à ses risques et périls, comme un bloc de fromage de tête. Cimentait sa crédulité en lui proposant d’assister, régulièrement, à des cycles de conférences qui touchaient, pêle-mêle, à la voyance, au magnétisme, à la numérologie ou aux vies antérieures, que sais-je encore, et dont chacune s’achevait par une séance de médiumnité pendant laquelle les esprits des morts étaient cordialement conviés à se manifester, décliner leur identité, tailler une bavette avec l’un ou l’autre des membres de la grave assistance... Tous les deux passaient des soirées à tenter de communiquer à distance. Betty se retirait dans l’obscurité de la chambre et, assise sur la moquette, les jambes repliées sous elle, se concentrait sur les images ou les pensées qu’elle était censée recevoir. Elle aussi envoyait, en direction d’Ivan, de silencieux bip-bip, messages délicats que son esprit avait rempli d’arbres majestueux, de champs de tournesols, de rumeurs d’océan et de trilles de merles. Ensuite ils se téléphonaient, à deux ou trois reprises, pour faire le bilan des expériences, et j’entendais Betty s’enthousiasmer quand elle avait cru voir, dans son paysage mental, un cheval galoper dans une prairie verdoyante, une buse planant dans le ciel, ou le mont Saint-Michel sous la neige...
Un soir, pendant deux bonnes heures, jusque dans la salle de bains, tandis qu’elle se préparait à se coucher, je me suis laissé entraîner dans un soliloque fiévreux qui n’a encore réussi qu’à la faire pleurer.
- Assez de ces sornettes ! Bon sang, ressaisis-toi ! Oui, assez maintenant de tout ce gavage indigeste !
Je lui ai jeté cela à la tête, comme un cri de croisade, une devise de combat.
— Enfonce-toi deux doigts dans la cervelle ! j’ai ajouté. Vomis cette pâtée qui obnubile ton entendement !
Et c’est vrai que j’étais sur les nerfs. J’aurais voulu broyer Ivan sous un marteau-pilon, le réduire en miettes, l’anéantir. Elle attendait en sanglotant que ma colère se dégonfle, immobile devant la glace, la brosse à cheveux en suspens au-dessus de sa tête et les lèvres pâles d’indignation.
— Tu feras ce que tu voudras, j’ai encore ajouté, mais je ne veux plus entendre parler de lui ! N’en parle plus jamais ! Tant que tu seras sous ce toit, je ne veux plus entendre prononcer son nom ! ...
Bon... Je me range sans réticence aucune à l’idée que, dans l’univers, tout est mouvement, énergie, circulation de forces, courant d’ondes... Et je ne veux — ou ne peux pas opposer d’arguments à la croyance dans les pouvoirs et les vertus du magnétisme, capable de guérir aussi ou de soulager à distance. Ou à celle de la radiesthésie, de la transmission de pensée, du pendule, des chiffres, des tarots ou des astres... Mais en revanche je me cabre, mes cheveux se hérissent et je me couvre de boutons, mes tympans se remplissent du ronflement d’un vieil aspirateur et mon sang fait un tour de grand huit quand j’entends débiter des sornettes sur les extra-terrestres, surtout sur ceux qui ont colonisé la Terre bien avant l’apparition des grands singes, celle même des dinosaures, pour y fonder des civilisations brillantes dont nous n’avons plus trace, sinon... à travers ce qui reste dans l’océan de celle des Atlantes qui n’en était, elle-même, qu’un médiocre reflet !... Non, la disparition de ces intelligences inouïes n’est pas bien grave, c’est comme ça, c’est tout, m’a un jour affirmé Ivan, en usant de la docte assurance d’un professeur du Collège de France, c’est simplement le grand cours de l’Histoire de l’Univers comme les historiens ignares, qui ne savent rien de grand-chose, sont incapables de la raconter, telle pourtant qu’elle a réellement eu lieu ! La Terre en a vu d’autres ! 1 D’ailleurs l’espèce humaine ne mérite pas autre chose que de mijoter dans la soupe de sa médiocrité. Et puis tiens, justement, à ce propos, c’est vrai bon sang, m’a-t-il encore révélé un autre jour, pourquoi s’en faire si la couche d’ozone se troue comme une vieille serpillière, si l’atmosphère se réchauffe, si les banquises fondent, si la nature crève à petit feu, si les animaux disparaissent et les hommes aussi, bouffés de gaz empoisonnés, de pesticides et de radioactivité, hein, à quoi bon lever le petit doigt ? Puisque la Terre, un jour, fatiguée de tout ce tintouin, tournera une page du grand livre de sa sagesse, secouera ses épaules comme un comptable binoclard qui fait tomber ses pellicules, enverra tout au diable pour entamer un nouveau cycle où de méritants habitants de planètes lointaines seront conviés dans un monde remis à neuf à danser la pavane au son harmonieux des violons célestes, à regarder sans fin les étoiles filantes en mangeant des pistaches grillées et des cédrats confits, non, dans l’immense temps de l’univers, nous comptons pour du beurre, alors ne pleurons surtout pas sur notre sort de microbes ingrats et absurdes, seules nos âmes comptent qui s’en iront, elles, danser le menuet sur des planètes où l’on savoure des sorbets et des pâtes de fruits en filant les cheveux des étoiles et en écoutant extatiques l’éternité jouer de son grand violon... C’est ce qu’on appelle, peut-être, les échanges inter-galactiques ?...
Mais l’évocation de ce « paysage spirituel » ne serait pas complètement satisfaisant si je n’y ajoutais, en vrac, sa croyance dans les pouvoirs incontestables, oui, évidemment, de la clairvoyance et du spiritisme, dans les secrets de l’immortalité détenus par les anciens prêtres égyptiens, ou les révélations sur l’Au-delà et nos vies antérieures délivrées par nos rêves... tiens, justement, j’allais oublier ses propos d’une sincérité inoxydable sur la probabilité de recevoir à tout instant la visite de nos défunts qui s’invitent sans crier gare au pied de notre lit ou qui s’amusent à nous envoyer des messages subliminaux à travers l’écran du téléviseur... et je m’en tiendrai là, pris de vertige et rempli de perplexité en me demandant comment Ivan arrive à gérer ce fatras de pseudo-expériences et de lectures indigestes avec une aussi sereine assurance... Je ne sais pas non plus comment, avec une telle armoire électrique dans la cervelle, branchée de bric et raccordée de broc, le moteur de son véhicule n’implose pas sous le plancher quand il tourne le démarreur...
Pas plus tard qu’avant-hier matin, au petit déjeuner, dans un élan incontrôlable de détresse, j’ai encore essayé de raisonner Betty. Je lui ai jeté au visage sa “trahison”, son dérapage incontrôlé dans les sables mouvants de la crétinerie, mon désemparement devant tant de gâchis. Je la suis dans la salle de bains où elle a entrepris de se brosser les dents. Elle, d’une voix blanche, me somme de ne plus la harceler et me menace de craquer. Ses nerfs la lâchent, en effet. Les yeux hors de la tête, elle cogne le lavabo, à coups de poing, en lançant d’une voix de tête des cris aigus de désarroi. Des cris aussi déconcertants que ceux que pousse un chat quand on lui marche sur la queue. Oui, ce genre de hurlements qui, sans qu’on s’y attende, vous jaillissent d’entre les jambes, vous forent les tympans et vous glacent le sang. Des images de violence me traversent l’esprit et me font un peu paniquer. Je redoute soudain qu’elle s’ouvre le front contre un mur, ou se plante la brosse à dents dans le fond du gosier, ou m’écrase sur la figure un flacon de parfum ou je ne sais trop quoi qui lui tomberait sous la main. Surtout ne pas en venir là !... Je ne sais tout à coup plus quoi faire. Je suis une boussole qui a perdu le Nord. Dont l’aiguille s’affole, tourne dans tous les sens. J’ai perdu le chemin que nous suivions ensemble. Mes certitudes ont pété, comme un feu d’artifice brutal, au fond de ma cervelle. Ce jour-là, le chagrin me déchire l’esprit, me lacère le cœur. Je me demande avec stupeur, en nous regardant, elle et moi, comment nous avons pu en arriver là tous les deux. Comment un esprit aussi fin et aussi cultivé que celui de Betty a bien pu se laisser engluer dans la toile de ces incroyables insanités... En vérité, je n’imagine pas depuis longtemps ce que serait ma vie sans elle. Que je ne parviens plus pourtant à reconnaître. Elle qui, aussi, d’évidence, ne parvient plus à se faire entendre de moi...
... Il faut croire, je me disais en roulant le long de la Loire, en sens inverse maintenant, que son « guide spirituel », en jouant de la sensibilité, de la sympathie chaleureuse et des émotions, a su lui proposer des réponses aux questions qu’elle se posait. Croire aussi qu’il a su, en exploitant ses doutes, ses rêves d’accomplissement frustrés, lui promettre une perspective d’évolution, et lui proposer des alternatives à des aspirations qui, jusque là, n’avaient pas trouvé leur chemin : le bonheur individuel, l’épanouissement de l’âme, et la réalisation personnelle, ce genre de programme que nous mettons toute une vie à tenter de réaliser... Bon sang ! je me disais encore, il a dû, pour cela, s’employer à lui sucer le crâne, sinon je ne comprends plus rien à rien, à l’hypnotiser en lui renvoyant une image idéalisée d’elle-même, à la conforter dans l’espoir d’un bonheur accessible ici et maintenant. A l’embringuer sur les chemins d’une foi aussi peu ragoûtante qu’un poulet gonflé aux hormones. En la persuadant, bien entendu, de l’inutilité de toute analyse critique, puisqu’il faut, n’est-ce pas, situer la croyance au-delà de toute raison... Et je me suis surpris à chantonner, sur un air connu, ces paroles improvisées, « Gare au gourou-ou-ou-ou-ou... », en imaginant qu’un gorille, descendu d’un des arbres du bord des lacs, entraînait Ivan au fond d’un taillis pour lui faire passer un mauvais quart d’heure...
Aussitôt revenu de chez Jacinthe, j’ai foncé tout droit chez Ivan. J’étais plus qu’impatient d’avoir un sérieux entretien avec lui. Je savais où il habitait, mais je n’avais jamais franchi le seuil de son appartement. J’ai sonné, et il m’a aussitôt ouvert, en me souriant amicalement, pas plus surpris que ça. Comme s’il s’était attendu à ce qu’un jour ou l’autre je débarque chez lui sans ménagement. A peine avais-je fait deux pas dans son séjour, que mes yeux sont tombés sur une photo de Betty et Vanille. Un cliché récent, ostensiblement appuyé au pied d’une statue de la Madone, haute au moins de cinquante ou de soixante centimètres (dix kilos de maternité triomphante tenant l’enfant Jésus entre ses bras), qui occupe la niche d’un meuble où sont encore disposés des statuettes inspirées de l’art de l’Antiquité égyptienne, dont un buste réduit de Toutankhamon, quelques fac-similés de fragments du Livre des Morts, un chapelet en bois de buis, un crucifix de style byzantin. Je n’ai pu réprimer un élan de colère en découvrant cette photo chez quelqu’un avec qui je n’ai, depuis longtemps, qu’une relation soupçonneuse. Et aussi l’endroit où il l’a installée, comme pour la vouer à la protection de la Sainte Vierge !... Dans la niche, une courte bougie, du genre chauffe-plat, brûlait au fond d’une lanterne en verre colorée et répandait sur le visage de Betty de suaves reflets de vitrail. A côté, la fumée d’un cône d’encens s’élevait en volutes paisibles. Pour tout dire, mon sang s’est mis brusquement à bouillir ! Ah! nom de nom ! Où est-ce que j’étais tombé ? Qu’est-ce que ça pouvait signifier que cette parodie de culte ? Au nom de quelle foi, d’ailleurs, cette espèce de prêtre à la noix se livrait, sur l’image de mon amie, à je ne sais quelles pratiques à colorations religieuses et se permettait ces fumeuses intercessions auprès du Ciel qui, à moi en tout cas, me hérissent le poil et me mettent l’écume aux lèvres ? J’avais beau avaler ma salive, me racler le fond de la gorge, les mots me restaient là, coincés comme une arête en travers du gosier. Je me suis même demandé si je ne rêvais pas ! Oh, le fieffé salaud ! La vilaine petite crapule aux salamalecs mystico-lénifiants ! Sous le costume peace and love, il y a une sale fripouille de camelot ! Un fumier de première catégorie qui vous tend, le sourire aux lèvres, et en toute fraternité, une main en queue de scorpion ! Un de ces tarés prosélytes d’une foi faisandée qui profitent de vos détresses, de vos faiblesses ou de vos doutes, pour vous retourner l’esprit comme un gant !... Mais j’ai retenu le galop de mon indignation. Je m’étais promis de garder mon calme, de rester courtois. Exactement ce que j’ai fait. Non sans mal cependant. J’ai refusé le verre qu’il m’offrait, et j’ai vidé mon sac, l’accusant dès l’entrée (à sa grande surprise !) d’avoir mis à mal notre couple avec une persévérance irresponsable, et d’avoir trahi ma confiance en versant dans l’oreille de mon amie, tout au long des mois écoulés, le jus noir de ses convictions. Il n’avait pas fait autre chose que lui lessiver le cerveau, voilà tout ! Je me fiche de ce qu’il croit, je lui ai dit, mais on n’a pas le droit de s’introduire dans la vie des gens de manière aussi peu scrupuleuse. Et j’ai lourdement martelé la liste des reproches liés à un comportement que, lui ai-je dit encore, sans trop mâcher mes mots, je trouve léger, pour le moins, blâmable sûrement, et finalement condamnable. Mais autant essayer de raisonner un mur ! De persuader une porte sur laquelle on se casse le nez qu’elle n’est pas placée au bon endroit !
Il m’a écouté déverser mon bla-bla avec, sur le visage, une paix de conscience tellement ostensible que j’ai dû à grand peine me retenir de lui rentrer dedans pour lui démolir le portrait. Puis c’est avec une opiniâtreté candide qu’il m’a soutenu que Betty, adulte et libre d’elle-même, n’était pas tenue d’écouter ses discours, qu’il n’a fait que lui raconter, le plus sincèrement du monde, ce qui constitue sa vie même, que ses croyances sont à élever au rang de “sciences” dignes de ce nom (!), et que, tout compte fait, je devrais être heureux que Betty ait trouvé sa voie !... J’ai failli m’étrangler, perdre de nouveau mon sang-froid en l’entendant me coudre, laborieusement, cette plaidoirie dont la chute m’a d’autant plus scié qu’elle était assortie, pour la forme, d’un sourire de missionnaire convaincu jusqu’au bout des ongles du bien-fondé de son apostolat. Tout compte fait, et au bout de trois heures de discussion (ou de tentative oiseuse d’explication), nous en étions au même point : moi, fâché, très fâché par les conséquences de sa conduite, lui, m’assurant, qu’il n’y était pour rien et que nos histoires de couple ne le concernaient pas le moins du monde... Etonnant, n’est-ce pas, de la part de quelqu’un qui prétend, par ailleurs, me considérer aussi comme son ami ? ... Mais je n’y tiens pas, moi ! Et je la décline, cette amitié  ! Qui pourrait prétendre être mon ami malgré moi ?
— Et à part toutes ces histoires d’esprits frappeurs et de transmission de pensée, qu’est-ce qu’il y a encore entre vous ? je lui ai enfin demandé.
Il n’a pas eu l’air de comprendre d’abord ce que je lui disais, et j’ai dû insister en le regardant dans le fond des yeux.
— Rien d’autre, il m’a juré, la main sur la poitrine. Rien que de la pure affection.
Puis il m’a regardé en dessous, d’un air embarrassé :
— Je crois que ça ne servirait à rien d’essayer de récupérer Betty... Elle ne t’a jamais parlé de Dominique ?...
Je me suis renfoncé dans mon siège :
— Jamais ! je lui ai dit... Qui est ce Dominique ?...
— «Cette» plutôt, il a tenu à corriger... C’est une fille... Plus exactement, une jeune femme... Une amie à moi... Je les ai présentées l’une à l’autre, il y a quelques mois déjà. Elles sont tombées amoureuses aussitôt, ça n’a pas fait un pli. C’est comme ça, je n’y peux rien... Betty en pince pour de bon pour elle... Sérieusement, je crois que c’est pour elle une rencontre de la plus grande importance. Un tournant majeur dans sa vie.
— Et qu’est-ce qu’elle fait dans la vie, cette Dominique ? A part être ton amie et me souffler Betty ?...
— Elle est dans la police. A la sécurité urbaine. Dans le privé, elle est assez douée pour la télépsychomorphologie.
J’ai dû avoir un bref ricanement à l’intention de la Madone qui me jetait en coin un sourire désabusé.
— Qu’est-ce que c’est que cette blague ? je lui ai demandé.
— Non, une chose très sérieuse... Une discipline spirituelle qui consiste à interroger des photos de défunts, de gens qu’on a perdus de vue, et même d’animaux, de chiens, de chats, tu vois, vivants ou morts... Elle arrive à capter leurs pensées, leurs messages de l’Au-delà, et les transcrit sur son ordinateur...
Il avait suivi mon regard pour rendre son sourire à la Madone. Je n’avais jamais entendu parler d’une chose pareille. Il s’est tourné vers moi et je l’ai regardé, atterré, mais il a poursuivi, sans se démonter, sur le ton de la confidence :
— Son activité parallèle intéresse pas mal de gens qui recourent à ses services. Au point qu’elle envisage de lâcher son boulot, d’ouvrir un cabinet, de se faire une clientèle pour faire profiter plus largement les autres de ses dons. Il ne faut pas garder pour soi les dons que le Ciel nous a envoyés... Toi, par exemple, ça ne te dirait pas d’entrer en communication avec ton père ? Je suis sûr qu’il aurait des tas de choses à te dire...
— Laisse ça, j’ai dit à Ivan. Je n’ai aucune envie de l’entendre me sermonner. De son vivant, ça m’a suffit, et je préfère le laisser en paix... Si ça se trouve, il me conseillerait de te mettre une bonne raclée ou de foutre le feu à ton appartement, et personne n’y aurait grand chose à gagner. D’autant que je n’aurais pas à attendre longtemps pour que votre amie Dominique vienne me passer les menottes aux poignets...
Je me suis vaguement demandé ce que j’avais fait au bon Dieu pour être ainsi cerné de tous côtés, mais j’ai fini par me lever et j’ai avancé vers la porte. Ivan semblait aussi décontracté que si l’on avait passé la soirée à jouer aux tarots, entre potes. Il m’a ouvert la porte et je n’ai pas saisi la main qu’il me tendait.
— Voilà près de trois jours que j’ignore totalement où est passée Betty, je lui ai dit, ni même si elle a l’intention de repasser bientôt, mais tu lui transmettras mes amitiés... Je dois aller à Orléans demain, pour prendre livraison de mon lot de saloperies de copies de bac. Je m’éclipserai pendant quinze jours pour m’en aller les corriger ailleurs, au bord de l’Atlantique par exemple. Tu peux lui suggérer qu’elle en profite pour débarrasser son atelier et faire ses valises...
Je suis rentré bouleversé par tout cela, à moitié assommé, à moitié fulminant : une partie de mon cerveau frappée d’hypothermie, comme si elle avait été exposée à un coulis de vent polaire, l’autre aussi rugissante qu’une chaudière de locomotive à charbon. Drôle d’état ! Mais sûrement injustifié, je me disais, puisque d’évidence Betty avait « trouvé sa voie » tandis que j’en perdais, moi, mon latin ! Enfin, presque... Miserere, miserere mei Domine , je me répétais à voix haute, les mains crispées sur mon volant... Oubliant de tourner la clé du démarreur, j’ai attendu que ma voiture se mette en marche toute seule, puis j’ai tourné à droite sur le boulevard, quand il me fallait prendre à gauche et, plus loin, je me suis arrêté longuement à un stop en m’impatientant de ne pas le voir s’éclairer en vert...
Il était un peu plus de vingt-trois heures. A peine entré dans le séjour, et avant même d’actionner l’interrupteur qui commande la lampe murale, mon regard a été attiré par le voyant jaune du répondeur, insecte palpitant dans la pénombre d’une spasmodique agonie. J’ai décroché le téléphone, m’attendant à entendre la voix de Betty. Un message de l’hôpital m’apprenait que, trois heures plus tôt, elle avait été conduite aux urgences où on tentait de la réanimer. En rentrant, en début de soirée, son amie Dominique l’avait trouvée, gisante sur son canapé, poignets tranchés, exsangue presque, et inconsciente... J’ai repris la voiture, foncé à l’hôpital. J’ai grimpé l’escalier quatre à quatre jusqu’aux urgences, et au moment où j’arrivais dans le couloir, j’ai eu la chance de tomber sur le docteur. Il a juste eu ces quelques mots :
— Elle a vraisemblablement essayé de se suicider en se tranchant les veines des poignets et en absorbant des médicaments. Elle a perdu beaucoup de sang. Beaucoup. On lui a fait des transfusions et un lavage d’estomac. On va continuer les perfusions, l’assistance cardiaque, respiratoire, enfin tout ce qu’on pourra faire, mais son état est très sérieux... Il faut attendre quelques heures encore. Au moins jusqu’à demain matin...
Autour de moi, dans un bruissement de présences confuses, une agitation enivrée, des infirmières et des médecins échangeaient des informations, des numéros de chambres, des consignes de soins, et je percevais des bribes de phrases où il était question d’une sale chute à moto, d’une voiture défoncée par un semi-remorque, d’une rixe à coups de couteau, un remous de mots qui flottaient un instant dans l’air, avant de retomber pour s’élever encore comme battent les ailes d’un ange saisi de vertige en plein vol... Impossible de voir Betty. Du moins pas tout de suite. J’ai complété des formulaires qu’on avait, avant moi, essayé de remplir, et je les ai signés, puis l’esprit titubant je suis allé m’asseoir dans la salle d’attente. Sept ou huit personnes étaient là, chuchotant à propos de quelqu’un qui devait être un proche ou feuilletant des magazines, mais j’ai presque aussitôt repéré une jeune femme qui regardait le mur en face d’elle, les yeux remplis d’effarement. J’ai traversé la pièce et je me suis assis à côté d’elle.
— Vous êtes l’amie de Betty ?... je lui ai demandé.
Elle m’a regardé, a hoché la tête.
— Je ne comprends pas ce qui lui a pris, elle a dit, comme pour s’excuser. On avait prévu de sortir, ce soir... Et en rentrant, je l’ai trouvée... Elle avait l’intention de venir habiter...
Elle n’a pas pu achever sa phrase, comme s’il lui fallait chercher les mots justes pour se défendre contre une objection éventuelle, se préparer à une résistance que je n’avais pas l’intention de lui opposer. Elle s’est remise à fixer le mur en face d’elle, une photographie où on voyait un petit port, des bateaux de plaisance alignés le long des pontons, et sous laquelle on pouvait lire en grosses lettres blanches : Golfe du Morbihan, un rêve d’évasion. Je lui ai répété ce que le docteur m’avait dit, qu’elle avait déjà entendu.
— Je crois que nous ne savons pas aimer, j’ai murmuré, en regardant mes doigts qui s’enfonçaient dans la chair de mes cuisses et la pétrissaient douloureusement. Je ne dis pas cela pour vous, évidemment, je ne vous connais pas. Mais pour moi, pour beaucoup, et peut-être pour la plupart... Pourquoi est-ce si difficile ? ...
Je me souviens que j’ai levé les mains, à hauteur de mes yeux, paumes tournées vers mon visage, et les ai regardées comme si j’avais dû y lire quelque chose, puis les ai laissé retomber, inertes, vides, impuissantes. Quand je l’ai observée à la dérobée, au bout d’un long moment, j’ai vu qu’elle pleurait sans bruit, sans un tressautement d’épaules. Les larmes coulaient lentement de ses yeux, de grosses gouttes qui séchaient toutes seules le long de ses joues, qu’elle ne pensait pas à essuyer.
— On devrait aller prendre un café, je lui ai proposé. Très fort et très sucré. Il nous faut garder quelques forces... Elle va revenir...
Pour paraître plus fort que je ne l’étais à ce moment-là, j’ai essayé de faire le malin :
— Elle va revenir, je lui ai répété en prenant sa main... Un jour, dans pas longtemps j’espère, vous vous marierez, vous serez très heureuses, et vous aurez beaucoup d’enfants...
Je n’avais pas fini ma phrase que je regrettais déjà de l’avoir commencée. Même si je m’étais creusé la tête, je n’aurais jamais rien trouvé de plus idiot. Si Betty avait pu m’entendre, elle m’aurait jeté un regard noir qui m’aurait coupé l’appétit pendant une semaine. Nous sommes sortis dans la nuit. Une nuit qui s’ouvrait devant nous, comme un pont suspendu au-dessus du fleuve des heures où roulent tant de mots obscurs et d’aveugles secrets. Nous osions à peine nous regarder, mais quand, dans la lumière orange du parking, mon regard un instant a croisé le sien, un hennissement muet de détresse nous a enveloppés, n’a fait qu’une nos deux solitudes. Nous avons roulé un moment, le silence posé sur nos bouches, comme un linge lourd d’inquiétude, avant de nous réfugier dans un bar, un café arabe, l’un des rares ouverts à cette heure tardive, où une douzaine d’habitués, assis par deux ou quatre autour des quelques tables, jouaient aux cartes ou aux dominos. On nous y a servi des cafés très serrés et offert plusieurs verres de thé à la menthe que nous n’avons pas refusés. Lentement, entre nous, des mots se sont posés, aussi légers que des flocons de neige qui, tombant du ciel noir, virevoltent dans le halo de lumière des réverbères... Et puis nous sommes retournés à l’hôpital pour attendre, elle et moi, tous les deux ensemble, l’arrivée du petit matin.

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