Seul au monde quand on s’appelle Alexis Tatou
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Description

La vie d’Alexis Tatou est réglée comme du papier à musique. Une vie faite d’habitudes, de rituels immuables et de rendez-vous immanquables. Une vie coincée entre son boulot routinier, ses séances de piscine, sa partie de fléchettes avec ses deux collègues de travail, sa soirée lecture hebdomadaire et ses visites chez sa grand-mère Hortense, une pétillante octogénaire avec laquelle il partage le repas deux fois par semaine.
Alexis se contente parfaitement de cette vie bien huilée, confortablement installé dans son train-train qui lui va comme un gant.
Mais un beau dimanche, alors qu’il s’apprête à rejoindre Hortense pour le traditionnel déjeuner, son existence bascule. Bien loin de deviner le périple qui l’attend, en route vers une destination inconnue, le voilà embarqué dans une aventure hors de commun dont il ne connaît pas l’issue. Une aventure qui l’obligera sans cesse à se poser ces deux questions cruciales : « Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire ? » et « Pourquoi moi ? »
Ballotté dans des endroits improbables, au cœur de situations inquiétantes, troublantes, drôles et incongrues, il est aussi à mille lieues d’imaginer le dénouement invraisemblable de cette histoire kafkaïenne…

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 06 juillet 2015
Nombre de lectures 385
EAN13 9782370113375
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0026€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Seul au monde quand on s’appelle Alexis Tatou

Yannick Billaut



© Éditions Hélène Jacob, 2015. Collection Aventures . Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-337-5
Merci infiniment au talentueux Clément Brunneval pour sa photo de couverture.
Merci énormément à Martine Crépieux pour la traduction russe et à George Popescu pour celle en roumain.
Et un merci particulier à Aline pour son aide si précieuse…


À Hippolyte et Séraphin
1 – Mercredi soir chez Hortense


Alexis se dit qu’en plaçant « cobza » en vertical, il pourrait doubler son « Z » et tripler son « C ». Il effectua son calcul de tête. Avec les trois points du « B », ça lui faisait 34. Il compta une seconde fois, pour être sûr.
Bon. C’est pour aujourd’hui ou pour demain, Alexis ?
34. C’est bien ça. Avec fierté, il plaça les lettres de son mot sur le plateau.
… Non. « Colza » c’est avec un « L ».
Mais c’est pas « colza », mamie. C’est « cobza ».
« Cobza » ?!? C’est pas français ça, « cobza ».
Si, mamie. C’est français.
« Colza » oui. Mais « cobza », ça n’existe pas.
Je t’assure que ça existe.
Mais c’est quoi ça, « cobza » ?
Un instrument de musique. Bulgare, je crois. Ou roumain.

Donc, ça fait 34 avec « Z » compte double et « C » triple.
Essaie quoi ?
Non, je dis « et "C" triple » !
Ah… bon, si tu veux.
La grosse horloge de la cuisine avait sonné 22 heures. Alexis se leva.
Je vais y aller, mamie.
Oui d’accord. Tu veux manger quoi dimanche ?
Comme tu veux. Tu peux faire ta blanquette.
Ah oui, c’est bien, la blanquette. Ça fait un moment…
J’amènerai du jambon de pays pour l’apéro.
Ou un risotto, oui. C’est bon aussi un risotto.
Non, mamie. Pour l’apéro ! Je prendrai du jambon de pays !
Ah… bon, si tu veux.
Il l’embrassa avec affection et veilla à ce qu’elle tire correctement le verrou de la porte après son départ.
La soirée du mercredi s’achevait ainsi. Comme toutes les soirées du mercredi. Le dîner et le Scrabble chez mamie Hortense.
Alexis Tatou n’avait plus que sa mamie Hortense. Alors le mercredi soir et le dimanche midi, toutes les semaines, il passait la voir et partageait le repas avec elle. Toutes les semaines. Depuis… longtemps.
Alexis Tatou aimait bien les milieux de semaine. Peut-être parce que la seconde moitié lui faisait du bien. Le jeudi soir, à la maison, il s’organisait ce qu’il avait appelé sa soirée « lecture au bois ». Été comme hiver, après le souper, il se calait dans le fauteuil près de la cheminée et lisait d’une traite un livre qu’il s’était scrupuleusement choisi. C’était ainsi, tous les jeudis. Le vendredi soir, il le passait en compagnie de Cyril et François, deux collègues de travail, pour leur traditionnelle partie de fléchettes au Django, petit café-brasserie du centre-ville de Montignan. Car Alexis Tatou habitait Montignan. Il travaillait chez Popy, entreprise de fabrication de pop-corn. Il était responsable du calibrage. Autrement dit, il passait toutes ses journées à vérifier le calibre réglementaire des grains de maïs. Le petit grain de maïs, le trop gros, le cabossé, le brunâtre, le fêlé, il le retirait systématiquement de la chaîne de fabrication. Il le faisait avec conscience et beaucoup d’application. Il faisait cela depuis… longtemps.
Le dimanche midi, il déjeunait donc chez mamie Hortense. Hortense, 86 ans, avait gardé toute sa pétillance, toute sa malice, toute son énergie et toute sa tête. Avec le temps, elle était un peu plus dure de la feuille, mais elle compensait ce petit souci par un entrain légendaire. Et elle aimait, par-dessus tout, les visites de son petit-fils Alexis.
Ledit Alexis qui, à l’approche de la quarantaine, s’était remis au sport depuis deux ans. Il avait choisi la natation parce que « la nage, disait-il, c’est un sport complet ».
Ainsi, tous les lundis à 18 h 30, il se rendait à la piscine pour son heure de natation habituelle. Tous les lundis. Chaque semaine.
Alexis Tatou avait réglé sa vie comme ça. Du lundi au dimanche. Un vrai métronome. Il ne se disait ni heureux ni malheureux. À vrai dire, il ne se posait jamais la question. Cyril et François avaient bien tenté de l’ouvrir à d’autres choses. Internet et le chat , les soirées dansantes, les rencontres féminines, les matchs de foot au stade. Rien n’y faisait. Il se contentait de son programme hebdomadaire et il se disait que l’amour arriverait bien un jour s’il devait arriver.
En attendant, ses journées défilaient, semblables les unes aux autres. Il les enfilait comme on enfile les perles à un collier. Et Cyril et François espéraient qu’un jour Alexis s’arrêterait et finirait par constater la longueur inhabituelle de son collier…
2 – Lecture au bois


Alexis avait terminé ses œufs au plat. Il avait commencé son repas par un velouté de potiron et châtaignes. Il se réservait la mousse au chocolat pour tout à l’heure. En attendant, en ce jeudi soir juste après les infos, comme à son habitude, il s’installa dans son vieux fauteuil club près de la cheminée.
Ce soir-là, il s’était choisi un livre de Véronique Olmi, Cet été-là . Il avait parcouru la quatrième de couverture et l’idée de se plonger dans une ambiance d’été parmi ces couples visiblement bousculés dans leur existence le temps d’un week-end de juillet l’avait séduit.
Il avait enfilé sa robe de chambre, s’était installé confortablement et avait entamé le premier chapitre. Le téléphone sonna. Un coup. Puis deux. Alexis hésita. Qui pouvait bien appeler à cette heure, hormis le bureau pour un nouveau problème de machine ? Cette idée le chagrina. Il s’était préparé à sa soirée lecture et voilà qu’il lui faudrait à nouveau sauter dans son pantalon pour reprogrammer cette satanée machine de triage. Trois fois en un mois. Trois fois le jeudi. Comme si le logiciel de cette chaîne de fabrication s’était juré de lui pourrir ses soirées lecture au bois. Voilà, c’était ça : « Un logiciel de pourriture de soirée lecture ». Mais comme le boulot, c’est le boulot, Alexis décrocha.
Allô ?
Allô, Monsieur Tatou ?
Oui, c’est moi.
Bonsoir, Monsieur Tatou. Je me présente : Justin, conseiller des cuisines Lapendrie. Dans le cadre de notre démarche promotionnelle, je voulais vous faire profiter d’une offre exceptionnelle valable sur nos modèles « Honfleur » et « Chamonix », issus de la gamme classée « Prestige » de notre catalogue. Cette offre est réservée aux cent premiers clients et vous avez eu le privilège d’être tiré au sort. À ce titre, vous bénéficiez d’une remise de 50 % à valoir sur ces deux produits, offre valable un mois « satisfait ou remboursé » avec, en prime, la pose gratuite réalisée par un artisan agréé de votre choix. Avouez, Monsieur Tatou, que cette offre est vraiment intéressante, vous ne pensez pas ?
Ben…
Vous possédez une cuisine, Monsieur Tatou ?
Ben oui quand même…
De quand date-t-elle ?
Ouh… je ne sais pas. Je ne me suis jamais posé la question.
Si vous ne le savez pas, on peut donc considérer qu’elle a sans doute plus de dix ans. Quinze peut-être ? Davantage ?
Peut-être, oui…
Alors, Monsieur Tatou, laissez-moi vous annoncer un avantage supplémentaire à cette offre qui ne vous laissera pas indifférent, j’en suis sûr. Les cuisines Lapendrie ne vous accordent pas une garantie de dix ans comme habituellement, mais une garantie exceptionnelle de quinze ans ! Rendez-vous compte, Monsieur Tatou, l’assurance et la tranquillité dont vous allez bénéficier en choisissant…
Alexis avait du mal à se concentrer. Les propos du vendeur sonnaient comme une ritournelle, alternant les graves et les aigus, sur un rythme plutôt rapide et légèrement saccadé. Qui plus est, le vendeur avait un accent et Alexis Tatou ne comprenait pas toujours le discours de ce monsieur. Certains mots lui échappaient. Comment s’était-il présenté, ce vendeur ? Valentin ? Non, pas Valentin. Justin. Voilà, Justin. Justin avec un accent plutôt africain. Mais où se trouvaient donc les cuisines Lapendrie ? Au Sénégal ? En Côte d’Ivoire ? On imaginait mal les délais de livraison…
… preuve ainsi, Monsieur Tatou, de l’engagement et de la qualité des établissements Lapendrie. Alors, Monsieur Tatou, conquis ?
Eh bien, je n’avais pas vraiment prévu…
Je comprends, Monsieur Tatou. Vous désirez sans doute un petit délai de réflexion ? Cela est bien normal. Mais attention, Monsieur Tatou ! Cette offre n’est valable que jusqu’au 28. Il vous reste donc cinq jours, pas un de plus. Quand puis-je vous rappeler, Monsieur Tatou ?
Eh bien, disons…
Demain ? Cela vous irait demain ? Quelle heure vous arrangerait ?
Oh ben, à peu près à cette heure…
Entendu, Monsieur Tatou, à 19 heures. Réfléchissez bien ! Je vous rappelle comme convenu demain à 19 heures.
19 heures ?! Ah ben non, pas 19 heures. Plutôt comme maintenant.
Plutôt 20 h 30 alors ? Pas de problème, si cela vous convient davantage. Alors, laissez-moi vous souhaiter une très bonne soirée, une excellente réflexion et à demain, Monsieur Tatou.
Oui, bonsoir.
Clic.
Quel con ! se dit Alexis. Quel con, ce type qui vous met le couteau sous la gorge ! Et quel con je suis pour ne pas avoir réussi à l’envoyer balader ! J’ai pas besoin de cuisine. On peut avoir du vieux, mais du bon matériel après tout.
20 h 30, lui avait-il dit. À cette heure-là, il serait au Django en pleine partie de fléchettes. Pas folle, la guêpe ! Alexis Tatou finit par se caler dans son fauteuil et commença le premier chapitre de son livre. Il n’avait plus envie de sa mousse au chocolat.
3 – Au Django


Ce que j’en dis, moi, c’est que quelque part, on offre du rêve. Du rêve aux enfants. Et même aux adultes qui se replongent dans leurs rêves d’enfant. Le pop-corn, c’est pas rien ! C’est LE compagnon des bons moments, des instants où tu décroches, où tu te mets dans ta bulle, où tu t’évades. Tu le fais en mangeant ton pop-corn. C’est ça le truc ! Tu t’offres ton moment à toi et tu le sublimes avec ton pop-corn. Donc, on est sans le savoir des faiseurs de rêves. On distille du bien-être. On est des dealers de boulettes de maïs pur sucre !
Putain, ça va loin là…
Ah ben oui, ça t’en bouche un coin, mais c’est comme ça, mon vieux. Malgré toutes les difficultés du boulot, je suis fier de participer à la fabrication de ces sachets de rêve.
Non, mais attends, François, c’est peut-être un peu poussé, là. Ça reste du maïs. Y’a pas de quoi casser trois pattes à un canard. Ça te fait peut-être rêver, mais moi, je vois pas le côté glamour de la chose. Ou alors ça m’a échappé.
Non, mais voilà, Cyril, voilà. Tu passes complètement à côté de la dimension sociétale du produit. Le pop-corn, c’est le produit transgénérationnel ! Petit ou grand, tu plonges dans l’enfance. Les yeux fermés, tu reconnais l’odeur, la texture, la saveur. Et tu voyages dans l’imaginaire, le côté ouaté du bien-être, le rempart infaillible face à la cruauté de l’univers. Plus tu en manges, plus tu en veux. C’est une drogue. Un moment de bonheur à toi, que tu cherches à faire durer au maximum. Pour éviter ce retour à la réalité qui t’attend après la dernière bouchée.
Non sérieusement, je pense que tu délires, toi. À la limite, tu me fais même peur. J’ai l’impression que t’as lâché la rampe, là. T’es parti, on te reverra plus. Et toi, tu dis rien ?
Alexis avait le regard plongé dans la coupelle de cacahuètes qu’il avalait une par une, sans conviction.
Euh… ben… je suis pas sûr de tout saisir. J’ai du mal à mesurer la portée du truc. Par contre, j’ai toujours été fier de dire que je travaille dans une usine de pop-corn. Des fois même, j’ai l’impression qu’on a du mal à me croire…
Ah tu vois, c’est bien ce que je disais, le coupa François. Je vous le répète, ça fait rêver, le pop-corn. C’est comme un privilège de pouvoir côtoyer de près la fabrication de ce produit fantasmatique. C’est plus que glamour, c’est classe ! C’est la classe internationale ! On est des magiciens !
Ouais ben, ça fait pas tomber les filles pour autant…, conclut Cyril.
La partie de fléchettes avait commencé depuis plusieurs minutes. Pierrot, le patron du Django, apporta les mises en bouche.
Merci, Pierrot !
T’as encore pris du pâté de tête ? Pourquoi tu prends du pâté de tête ?
Ah non, c’est pas vrai, François. Qu’est-ce que tu vas nous sortir sur le pâté de tête ? Ça va être quoi l’analyse, hein ? Alors le pâté de tête, c’est un produit cérébral. C’est une forme de gastronomie intellectualisée. Je mange, donc je suis. Manger du pâté de tête, c’est une démarche inconsciente, une sorte de transfert vers l’animal. C’est se mettre dans la peau de la bête, c’est réveiller son instinct sauvage. C’est ça le truc, François, hein ? C’est bien ce que tu penses ?
Ben non, je trouve ça dégueulasse, c’est tout…
!?!...
Spectateur nonchalant, terminant son troisième lancer par un double dix-huit, Alexis annonça avec une forme de détachement :
Je crois que je vais retourner en Normandie cet été.
Oh non, Alexis ! Ça fait bien cinq années de suite que tu te tapes les plages du débarquement, c’est bon là…
Et t’en as pas marre de partir tout seul en vacances ? lança Cyril avant d’engloutir d’une traite un tiers de tranche de pâté de tête.
Mais je pars pas tout seul, je pars avec moi.
Mouais… C’est bien ça le problème…
La soirée continua sur tout un tas de constats philosophiques de comptoir dont la portée existentielle se dégradait au fur et à mesure que le niveau des bières augmentait. « On existe qu’à travers les choses qu’on connaît… Dans la vie on n’est jamais seul… À force de répéter, on se consume… Les mêmes choses produisent les mêmes effets… Moi si j’étais toi, je ne serais déjà plus moi-même… Quand on rit de tout, souvent on pleure pour rien… Je me dis toujours qu’être seul, c’est vivre à côté… Si j’étais une fille, je me marierais avec moi… »
Vers 23 h 30, le trio finit par se quitter, perplexe, sur l’ultime réflexion de François : « Moi, je pense que les trop gentils sont des gens qui n’assument pas leur méchanceté… »
Ainsi s’achevait la soirée fléchettes au Django.
4 – Samedi


Alexis profitait toujours du samedi pour aller faire les courses. Ses provisions de la semaine, mais aussi les achats du repas dominical chez mamie Hortense. Car il n’arrivait jamais les mains vides chez mamie Hortense.
Alexis ne faisait pas ses courses au supermarché. Il avait l’habitude d’aller chez le boucher de son quartier, chez le boulanger de son quartier, chez le primeur de son quartier et à la coopérative de son… Enfin bref, il disposait de tout ce dont il avait besoin dans une zone réduite. Inutile d’aller chercher plus loin quand on a tout à portée de main , se disait-il.
Une seule fois, j’y suis allé, au salon de l’agriculture. J’y ai rencontré Blanche, le coup de foudre !
Votre femme ?
Non, ma femme, c’est Denise. Blanche, c’est une vache. Une charolaise de 1 200 kg. J’ai craqué. Je l’ai achetée. Cette année-là, j’ai aussi vu Jacques Chirac. Je lui ai même serré la main. Sacrée poigne, d’ailleurs. Et avec ça ?
Ce sera tout.
La vieille dame régla ses achats et sortit.
René, c’était le boucher du quartier. Un grand gars plutôt filiforme, les cheveux toujours gominés, une fine moustache marquant comme un trait le dessus de la lèvre supérieure. Alexis l’avait vu une fois portant le costume, traversant d’un pas léger le boulevard. Cela l’avait frappé parce que, ce jour-là, René ne ressemblait plus du tout à son petit boucher. Il avait plutôt l’allure d’un professeur de tango raffiné tout droit débarqué de Buenos Aires. La classe sud-américaine !
Alexis lui prit quelques tranches de jambon de pays.
Vous m’en direz des nouvelles, lui dit-il.
Il s’enquit ensuite des vacances prochaines d’Alexis, lui qui ne fermait la boutique que fin août pour partir avec Denise quelques jours en Espagne.
Ah, la Normandie, c’est joli aussi. Il faut juste que la météo soit de la partie. Bah, de toute façon, là-bas ou ailleurs, le principal, c’est de s’aérer la tête ! (Et d’ajouter) Mes amitiés à votre grand-mère ! (qu’il n’avait du reste jamais vue).
Au moment de saluer René et de quitter la boucherie, Alexis entendit une petite musique émanant du poste à transistor, derrière le comptoir. Une musique qu’il reconnut immédiatement et le fit sourire : La Cumparsita …
5 – Le fameux dimanche


Alexis pensa ne rien avoir oublié. Les tranches de jambon de pays soigneusement emballées par René trônaient au côté de la bouteille de Porto – péché mignon de mamie Hortense… Alexis avait également glissé dans le sac quelques revues de la semaine précédente que la coiffeuse lui avait mises de côté, ainsi qu’un magazine de mots fléchés – second péché mignon d’Hortense. Il avait pris la route peu avant midi, le cabas posé sur le siège passager. Dix minutes à peine pour se rendre chez la mamie. Il emprunta le boulevard Voltaire, coupa avant le grand rond-point par la rue des Archers et passa devant le Django où Pierrot terminait de servir quelques clients attablés à la terrasse. Il bifurqua ensuite vers la rue D’Ornano, longea les grilles du parc Bonnefoy – lieu des promeneurs, des flâneurs et des amoureux – avant de tourner à gauche, allée des Saules, terminus de son parcours. Plusieurs véhicules occupaient déjà la chaussée et Alexis n’eut pas d’autre choix que de se garer une vingtaine de mètres plus haut. Tout en marchant, le cabas ouvert pour vérifier si les petits fromages de chèvre rajoutés à la hâte ne s’étaient pas écrasés en glissant au fond du sac, Alexis se rendit compte qu’il avait laissé la sacoche contenant ses papiers et son trousseau de clefs au pied du siège avant. Devant le portillon d’Hortense, il se dit qu’il retournerait chercher tout ça après avoir déposé l’encombrant sac à provisions.
La main tendue vers la poignée de la grille, il n’eut cependant pas l’occasion de s’en saisir. Le bruit de démarrage d’un moteur puissant, le crissement d’une portière coulissante le long de son rail et Alexis sentit glisser sur son crâne une sorte d’étoffe, qui finit par lui tomber sur le visage et le plonger ainsi, en une fraction de seconde, dans l’obscurité la plus totale. Il prit conscience des mains posées sur chacun de ses bras, l’agrippant et le poussant vers l’arrière. L’effet de surprise lui fit lâcher son cabas du dimanche et il entendit subitement un son à la fois sourd et cristallin. La bouteille de Porto ! pensa-t-il étrangement en la circonstance. Basculé en arrière, il perdit l’équilibre et tomba lourdement sur une chose plutôt moelleuse, à son grand étonnement, avant d’entendre à nouveau le bruit caractéristique d’une porte latérale se refermer. Et d’avoir le sentiment qu’il bougeait précipitamment. Tout cela n’avait guère duré plus de cinq secondes. Alexis roulait désormais, plongé dans cette nuit forcée, cagoulé, ressentant la matière délicate, comme un tissu de velours, contre son visage et une odeur d’adoucissant à la lavande qui lui chatouillait les narines. À cet instant précis, contre toute attente, lui vint à l’esprit l’image du cabas étalé sur le trottoir, un filet de Porto ruisselant en direction du caniveau et un petit fromage de chèvre roulant désespérément vers nulle part…
6 – La stupeur


Progressivement, s’extirpant peu à peu de cette forme d’anesthésie, de cet effet paralysant du choc, de la surprise, Alexis se rendit compte de la situation. Il recouvrait ses esprits, reprenait contact avec la réalité, remettait en ordre les événements de ces trois dernières minutes : la poignée du portillon de mamie Hortense, le bruit d’un moteur, d’une porte coulissante et, simultanément, ce truc venu lui emmitoufler la tête.
À mesure que son esprit refaisait surface, son corps tout entier se glaçait. Son cœur se mit à cogner dans sa poitrine. Il comprit soudain à cet instant, à cet instant seulement, qu’il venait d’être kidnappé. Comme cela aurait dû arriver à un moment ou à un autre durant ces trois dernières minutes écoulées, si la rapidité foudroyante des choses lui en avait laissé le temps, Alexis eut ce réflexe ô combien compréhensible : il cria.
Hé ! Au secours ! Aidez-moi ! Hé !
Un appel décousu, une explosion des sentiments, la matérialisation sonore de son glaçage de sang. Pour toute réponse, il entendit un simple : « Chuut, Chuut ». Et ce mot soufflé, répété, eut pour effet de le replonger subitement dans le silence. Réfléchir. Sans doute la meilleure méthode. Que se passait-il ? Pourquoi ce cirque ? Qu’avait-il bien fait pour se retrouver subitement cagoulé au fond d’un véhicule ?
Qui que vous soyez, pouvez-vous m’expliquer ce qui se passe ? Pourquoi je suis ici ? Hein ? Vous m’entendez ? Hé oh !? S’il vous plaît ! Vous m’entendez ? Qui êtes-vous ?
Chuut…
La même réponse, qui n’en était pas une d’ailleurs, pensa Alexis. Il fit l’effort de se concentrer. On lui avait ôté la vue, alors il lui fallait mettre en éveil tous ses autres sens. Il écouta. Ce bruit de moteur. Puissant, lui sembla-t-il. Grosse cylindrée. Un 4x4 ? Pas d’autre son. Ni radio ni musique. Pas de paroles échangées. L’unique bruit ronflant du moteur. Et cette odeur de lessive, de propre, et la délicatesse de l’étoffe, de ce tissu ouaté, très doux. Alexis s’aperçut qu’il était recroquevillé sur le flanc, les jambes repliées, comme par instinct sans doute, par réflexe de protection ou par automatisme de peur. Et, à sa grande surprise, il constata que ses mains étaient libres de tout lien. Oui, il n’était pas attaché !! Happé par ce véhicule, assommé d’obscurité par ce linge sur la tête, mais libre de ses mouvements, libre de ses mains et de ses pieds ! La logique aurait voulu qu’il arrache violemment son masque de tissu. Mais quelque chose le freina. Ses « ravisseurs » étaient au moins deux, ses deux bras avaient été maîtrisés au moment de son enlèvement. Qu’allait-il bien trouver en retirant cette satanée cagoule ? Deux malabars de part et d’autre ? Un revolver pointé entre ses deux yeux ? Une vision d’horreur ? Rien de tout cela ? Et d’ailleurs, observé par ses deux tortionnaires, lui laisserait-on si facilement la possibilité de se libérer la tête ? Alexis se releva progressivement. Il était assis désormais. Personne ne lui avait donné l’ordre de se recoucher. C’est déjà ça , se dit-il, comme pour se rassurer. Puis, il étala délicatement ses deux mains de chaque côté. Rien. Hormis la sensation moelleuse d’un coussin, d’une assise de canapé. Mais rien à proximité. Son corps tout entier prenait place sur ce coussin. Après déduction, il songea à un matelas, comme celui sur le sommier de sa chambre à la maison. Mon Dieu ! Sa maison ! Des volets restés ouverts, son petit potager qu’il s’était juré d’arroser ce soir. Est-ce que je serai rentré ce soir ? Serais-je à l’heure au travail demain matin ? Combien de temps va durer cette situation grotesque ? Combien de temps encore vais-je poireauter sur ce matelas, brinquebalé dans ce véhicule, hein ?
Alexis chassa ce questionnement de son esprit. Une première étape avait été franchie. Il était assis sur son matelas rembourré, appuyé sur ses bras qu’il avait tendus et aucune réaction pour l’en empêcher. Fébrilement, il décida de glisser une main le long de son torse, remontant progressivement jusqu’au cou. Il finit par se tâter le visage. Du velours. Cette étoffe, c’était bien du velours. Armé de courage, il précipita sa seconde main à la rescousse de la première et tira sur cette fameuse cagoule. Sans succès. Un lien lui obstruait le bas du menton. Une sorte de ficelle, de nœud coulissant qu’il finit par faire glisser. Voilà, il pouvait enfin se libérer le visage une fois pour toutes. Mais ce qu’il vit le fit vaciller une seconde fois, comme un vertige.
Ou plutôt, ce qu’il ne vit pas : Alexis était toujours plongé dans le noir. Cette impression violente et étouffante que l’on imagine chez celui qui vient subitement de perdre la vue. Le jour pendant quarante ans, puis la nuit brutale et indéfinie. Quelques minutes auparavant, il jouissait encore des couleurs et des nuances. Le rose fumé du jambon de pays, la blancheur écarlate des fromages de chèvre, le vert bouteille des sapinettes qui bordaient la grille chez mamie Hortense. Il en mesurait en cet instant toute la beauté insignifiante, toute la vie que cela représentait au quotidien et qui lui échappait sous l’effet de la routine. Bien sûr, il n’avait pas définitivement perdu la vue. Bien sûr que le vert bouteille n’était pas une couleur à se rouler par terre. Mais ce sentiment d’obscurité totale conjuguée à la situation inquiétante et presque irréelle qu’il était en train de vivre le rendait nostalgique, le remplissait de remords. Il resta assis un bon moment. Comme pétrifié. Perdu. Puis il fut saisi par une émotion positive. Il pouvait téléphoner ! Téléphoner à Hortense ou bien à François. Mais oui, évidemment ! Pourquoi ne pas y avoir songé plus tôt ? Cet instant de joie retomba comme un soufflé. Il avait laissé son portable dans sa sacoche, à l’avant de la voiture…
Au bout de quelques instants, piqué au vif, il se recoucha sur le dos et se mit à tambouriner de tous côtés avec les pieds, ses semelles heurtant les parois de l’habitacle, provoquant à chaque coup de boutoir un bruit sourd, lourd, comme étouffé. Il entreprit cela avec frénésie, dans un élan de peur et de rage mélangées, comme envahi par l’émotion incontrôlée de l’enfant pénétrant dans la maison hantée d’une fête foraine. Au bout de quelques secondes, un clic se fit entendre. Vers l’avant, une minuscule lucarne de lumière, pas plus grande que le regard d’une porte de prison. Un filet de jour de vingt centimètres sur dix. Et une voix, enfin. Juste quelques mots :
Arrête ! Calme ! Oh ! Stop ! Compris ?
Alexis restait accroché à cette voix, suspendu à sa sonorité. Il entendit le « clap » de la petite trappe se refermant, le plongeant à nouveau dans sa boîte noire. Il rassembla rapidement ses neurones pour réécouter le plus fidèlement possible ces quelques paroles prononcées. À l’image d’un enregistrement qu’on rembobine immédiatement pour le repasser en boucle afin de s’en imprégner. Il lui semblait avoir perçu un petit quelque chose. Léger, très léger. Ces mots courts avaient été scandés, de façon appuyée, mais sans hurlement. Un ton autoritaire, décidé. « Calme, stop ! »
Rien de particulier. Deux mots giflés sèchement.
Il y avait eu aussi « arrête » et « compris ». Déjà, le tutoiement. Cette familiarité établie d’entrée de jeu. Quel signe fallait-il y voir ? Alexis se concentra sur ces deux dernières paroles. Un roulement ! Oui, il avait perçu un roulement des « r ». Presque imperceptible, mais suffisant pour le remarquer. Une nationalité différente, mais laquelle ? Quelque chose de latin ? Ou plutôt des Balkans ? Impossible de le savoir précisément.
Plus calmement, Alexis se redressa sur les genoux et tendit les bras dans toutes les directions. Comme qui dirait… à l’aveugle. Il avait gardé à l’esprit cette minuscule lucarne, ce hublot de lumière. Et il souhaitait s’en rapprocher, comme si cette fenêtre ridicule appelait sa sortie, le monde des vivants, la clarté du jour et de la vie. Dès le premier pas sur le matelas capitonné, il vacilla. Le véhicule fut chahuté par l’irrégularité probable de la route. Il se souleva en l’espace d’une seconde, le haut de son crâne s’écrasa sur le toit puis, basculant de côté, il sentit un élément plus dur, plus métallique heurter sa tempe droite. Il s’affala sur le sol, ses yeux papillonnaient malgré l’obscurité intense et son corps tout entier se relâcha. Il ne lui fallut que quelques secondes pour perdre connaissance…
7 – Souvenir de juin

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