Sous la jupe
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Description

Né du désir de l’auteure Danièle Vallée et de l’artiste visuelle Suzon Demers de réaliser un projet ensemble, Sous la jupe est un livre qui veut susciter un double plaisir, littéraire et visuel. S’inspirant de quatorze peintures de Suzon Demers ayant pour sujet des personnages féminins, Danièle Vallée s’est amusée à écrire quatorze nouvelles donnant vie à ces personnages. Fidèle à ses publications antérieures (Debout sur la tête d'un chat, Le D2ux), elle nous offre des textes incisifs et drôles qui créent un très bel écho aux toiles colorées de sa complice.
«Quand j’ai eu sept ans, j’ai eu droit à la confession. Pour une fille, la première fois qu’on se confesse, c’est comme perdre sa virginité. Il faut s’ouvrir devant un homme et lui donner l’impression qu’il nous fait du bien.» (Extrait de «Confession»)

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 16 juin 2014
Nombre de lectures 34
EAN13 9782895974758
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0040€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Sous la jupe
DES MÊMES AUTEURES

Danièle Vallée
8850 (récit d’aventures), Ottawa, Éditions Sans limites, 2008.
Langue de poche (récit graphique), Gatineau, Éditions Studio Premières lignes, 2007.
Manche-De-Pelle (plaquette graphique), Gatineau, Éditions Studio Premières lignes, 2005.
Le D2UX (nouvelles), tableaux de Christian Quesnel, Ottawa, Éditions David, 2004.
Debout sur la tête d’un chat (recueil de contes), Ottawa, Éditions David, 2002.
Le Café de la Bonne-Femme-Sept-Heures (roman), Ottawa, Éditions du Nordir, 1998.
La caisse (recueil de contes), Ottawa, Éditions du Vermillon, 1994.

Suzon Demers
Des planches à la palette (livre illustré), textes de Joël Beddows, Sudbury, Éditions Prise de parole, 2004.

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada
Vallée, Danièle, auteur Sous la jupe / textes de Danièle Vallée ; tableaux de Suzon Demers.
Nouvelles. Publié en formats imprimé(s) et électronique(s). ISBN 978-2-89597-377-5. — ISBN 978-2-89597-408-6 (pdf)
I. Demers, Suzon, artiste II. Titre.
PS8593.A533874S68 2013 C843’.54 C2013-904338-1 C2013-904339-X


Danièle Vallée tient à remercier le Programme de financement des arts de la Ville d’Ottawa pour son appui financier ainsi que Jacques Côté qui a révisé la première version des textes.

Suzon Demers remercie tous les artisans du théâtre, sa source d’inspiration, ainsi que son photographe Alex Leblanc.

Les Éditions David remercient le Conseil des Arts du Canada, le Secteur franco-ontarien du Conseil des arts de l’Ontario, la Ville d’Ottawa et le gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada.





Les Éditions David 335-B, rue Cumberland, Ottawa (Ontario) K1N 7J3 Téléphone : 613-830-3336 / Télécopieur : 613-830-2819 info@editionsdavid.com / www.editionsdavid.com

Tous droits réservés. Dépôt légal (Québec et Ottawa), 4 e trimestre 2013
À Rachèle, ma p’tite soeur, ma grande amie de Danièle À Maurice, mon élan et ma passion de Suzon

’est très intimidant la première confession ! Comme toutes les subséquentes, d’ailleurs. D’abord, il y a l’odeur de l’encens qui se mêle à la mauvaise haleine du confesseur et les deux empestent dans cet isoloir exigu où, agenouillé, le nez collé à un grillage de bois, on peut à peine reconnaître les traits du prêtre. Voilà sans doute pourquoi on a plaqué son nom sur la porte du confessionnal. Monsieur l’abbé Dutil . Ensuite, il y a la liste des péchés à confesser qu’il faut dresser et bien mémoriser pour les régurgiter tout d’un trait, afin de sortir de cette souricière le plus vite possible.

Mais ne pénètre pas dans un confessionnal qui veut. Il y a des règles. Il faut avoir au moins une faute sur la conscience, une vraie. On ne passe pas derrière l’épais rideau en se vantant d’avoir l’âme blanche. Ça ne se fait pas. Quand le rideau se lève, il faut se surpasser, comme au théâtre.
Quand j’ai eu sept ans, donc l’âge de raison, j’ai eu droit à la confession, comme à dix-huit ans j’ai eu droit à la boisson. Pour une fille, la première fois qu’on se confesse, c’est comme perdre sa virginité. Il faut s’ouvrir devant un homme et lui donner l’impression qu’il nous fait du bien. La première fois, j’ai été maladroite. J’avais peur dans le noir, malgré une veilleuse bien faiblotte. Alors, j’ai avoué des fautes que je n’avais même pas commises. Le son coupant d’une guillotine qu’a répandu le prêtre en ouvrant le guichet du confessionnal m’a terrifiée et j’ai perdu mes moyens et ma liste de péchés. Je me suis donc accusée au hasard d’avoir menti, de m’être querellée avec mon frère, d’avoir désobéi à ma maman. « Mon père, je m’accuse… » Il écoutait sans broncher, les yeux mi-clos, le menton appuyé dans la main. Il m’a donné l’absolution et une pénitence en bâillant dans sa main gauche : trois prières que j’ai récitées devant l’autel, les mains jointes, affligée comme une madone, avec le ferme propos de ne plus recommencer. Je suis partie, l’âme blanchie à l’eau bénite par monsieur l’abbé Dutil, comme c’était écrit sur la porte du confessionnal. Ce scénario a duré trois ans.
J’ai eu dix ans, ma première carie, une bicyclette et du cran, en prime. Et j’en ai eu assez de jouer ce rôle, de répéter les mêmes péchés presque tous inventés à ce pauvre vicaire Dutil qui devait trouver mes aveux bien ennuyeux à force de les entendre à répétition de la bouche de centaines de jeunes et innocents pénitents. Je l’ai pris en pitié et j’ai décidé de le divertir. Je me suis mise à relater des péchés moins véniels, mais pas tout à fait mortels, et comme je le savais ligoté par le secret du confessionnal, j’allongeais la liste allègrement. Le vicaire, ça eut l’air de lui plaire. Il n’avait plus les yeux mi-clos, ni le menton appuyé sur sa main. Il se tenait droit, l’oreille tendue, et je voyais ses yeux briller et rouler dans tous les sens comme des billes en folie à mesure que j’énonçais mes fautes. Je m’accusais d’avoir volé des bonbons chez le dépanneur. La fois suivante, j’avouais avoir menacé mon frère avec un couteau. La fois d’après, j’avais déchiré l’image du pape. Et le mois d’après, j’ai admis avoir volontairement cassé ma statue de la Sainte Vierge parce que j’étais en colère contre cette mère de Dieu qui n’exauçait jamais mes vœux. Quand je sortais du confessionnal, sa batterie était rechargée, et moi j’étais pardonnée.
Et puis, j’ai eu treize ans, un rouge à lèvres, du fard à joues et un échantillon de parfum en prime. Ces produits de beauté, c’était pour aller voir mon confesseur ; autrement, je n’en utilisais jamais. Le vicaire Dutil m’attendait. Quand je me suis prosternée devant cet envoyé de Dieu et qu’il a dégagé le grillage, il s’est aussi redressé sur son siège et a approché son visage du mien en humant subtilement mon parfum L’Air du Temps de Nina Ricci. Je me suis accusée tout de go d’avoir dérobé des produits de beauté à La Baie. « Mon père, je m’accuse… » Il serrait les lèvres pour ne pas sourire ou se mettait à tousser pour étouffer un rire. Il augmentait mes pénitences, mais j’avais toujours l’absolution. Il savait que je mentais. Je savais qu’il le savait. Tout allait bien. Je l’aimais mon confesseur et je voulais continuer le voyage clandestin avec lui. Je pense qu’il m’aimait aussi. J’étais sa brebis égarée préférée. Il était mon grand méchant loup affamé.
Et puis, j’ai connu la jalousie. Les finissantes, les grandes de seize ans, je les détestais toutes quand elles entraient au confessionnal avant nous, les petites. Elles étaient plus belles, des femmes faites, rondes, ricaneuses. Je voulais leur arracher les yeux, les lèvres, les dents, les seins et les fesses. Je leur enviais leurs menstruations, moi qui, à treize ans, ne les avais toujours pas. Je me suis confessée au vicaire Dutil de cette jalousie insensée et de ces pensées meurtrières. Il m’a dit de ne pas m’en faire, que c’était normal à mon âge, que j’étais une fillette qui avait hâte de grandir et qu’il fallait attendre mon tour, en ajoutant que mon rouge à lèvres ne convenait pas à une enfant de mon âge. Humiliée des pieds à la tête, je n’ai pas attendu ma pénitence et je suis sortie du confessionnal en claquant le rideau.
Trois ans plus tard, j’ai eu seize ans à mon tour, la beauté, la féminité et les rondeurs tant attendues. Au même moment, le beau vicaire en a eu trente-deux, avec en prime une jeune repentante aguichante : moi. Je me confessais de plus en plus souvent et de plus en plus longtemps. À genoux sur le prie-Dieu, je gardais aussi une longue minute de silence, juste pour lui souffler mon haleine au visage. Il ne pouvait ni me garder ni me chasser. Il était coincé dans cette ratière et c’est moi qui avais la clé. Le temps était venu. J’ai pris une grande respiration et j’ai confessé des péchés d’impureté à mon homme. Avec la langue, avec la main, avec les hanches, avec les seins. Je lui parlais de caresses interdites, de touchers défendus, avec la désinvolture d’une pute de rue. Je savais bien dépeindre ces bassesses pour qu’il les voie clairement, même dans la noirceur du confessionnal. J’avais grandi comme il me l’avait prédit. Il était au spectacle et j’en remettais. Je l’aimais. Follement, passionnément. Il avait le souffle court et saccadé. J’étais son effeuilleuse tout habillée, sa danseuse nue agenouillée. Il était mon premier amour, ma première passion, mon amour de confesseur.
À dix-huit ans, j’ai eu mon permis de boire de l’alcool et mon permis de conduire, des projets d’études et de voyages, avec quelques amants en ristourne. J’aimais d’un grand amour le vicaire Dutil, mais il était si incrusté dans son sacerdoce que j’ai résolu de l’abandonner à son sort. L’heure de ma dernière confession sonnait. Je suis passée derrière le rideau, me suis mise à genoux devant lui pour la dernière fois. Il m’attendait impatiemment, la respiration haletante. Le guichet était déjà ouvert et il avait laissé la lampe allumée. J’ai plongé mes yeux dans les siens. Il a collé sa joue au grillage tout contre la mienne. La chaleur de sa peau, son odeur, des secondes interminables. J’ai passé ma langue dans un losange de la grille pour lui lécher le lobe de l’oreille. C’était mon homme. Je le voulais autant que je lui en voulais. Je me suis agrippée au treillis de bois qui nous séparait, comme un fauve voulant forcer sa cage. Je l’ai griffé au visage, sous l’œil droit. Il m’a regardée, amoureux fou. Il avait une larme rouge sang sur la joue. Je lui ai dit tout bas, comme on confesse le plus vil des péchés : « Mon père, je m’accuse… je vous pardonne et je vous abandonne. »
Moi, Sophie, apostasiée, je n’ai plus jamais remis les pieds dans un confessionnal.

cause de sa prestance ou de son regard perçant, je me suis prise à épier d’une fenêtre à l’autre l’éboueur qui s’arrête chez moi tous les lundis pour cueillir les déchets de l’immeuble où je loue un appartement au rez-de-chaussée.

« Éboueur », joli mot pour un sale métier. « Vidangeur » serait plus approprié, mais le terme sent mauvais. « Éboueur », c’est un vocable tout neuf. Il n’empeste pas encore, mais ça viendra. « Éboueur », « éboueur », c’est doux « éboueur ». J’adore ce mot qui convient parfaitement à ce travailleur grand et fort, aux yeux bleus, au teint cuivré par les intempéries. Il est crasseux et malodorant, pourtant je m’y attache. Un bel éboueur, ça ne court pas les rues et ça aide à avaler les lundis matin brumeux du retour au travail.
Il est séduisant, mais pas dragueur. Il ne regarde pas les femmes à la manière d’un mâle en rut. Jamais d’œillades aux belles qui se promènent. Il est tout à son affaire, consciencieux, expérimenté. L’observer actionnant les leviers du mécanisme hydraulique de la benne à ordures me comble. Au bout d’un mois, je me gonfle d’admiration pour cet homme de rien qui manutentionne des tonnes de déchets par jour. Je me prends à m’imaginer lui tâtant les biceps et lui égratignant les pectoraux de mes ongles. Que j’aime les lundis matin des ordures !
Ils m’ont toujours intriguée, ces hommes cramponnés à longueur de journée à un camion puant et suintant qui, à la manière des primates, s’y accrochent et s’en décrochent si habilement pour attraper des ordures. Ce métier implique bien des risques et voici que je me mets à craindre pour la santé et la sécurité de mon bel éboueur. S’il fallait qu’il se pique avec une seringue contaminée, se coupe avec du verre brisé, s’intoxique avec des produits chimiques ou s’éclabousse de matières aux relents fétides. J’angoisse. Si bien que les lundis, je vais d’une fenêtre à l’autre, ma trousse de premiers soins à portée de main, surveiller ses moindres gestes.
Je porte aussi une attention bien particulière à tous les déchets que je jette pour ne pas qu’il se blesse ou se salisse à cause de moi. On n’est jamais trop précautionneux.
Au bout d’un an, j’apprends que le bel éboueur est tombé éperdument amoureux d’une locataire de mon immeuble, juste à renifler ses déchets. Pourtant, je peux le confirmer, cette femme ne s’est jamais montrée à lui. Il s’est d’abord mis à voler des objets trouvés dans le bac de recyclage de cette locataire. Une bouteille de rosé, un flacon de parfum vide, une carte d’anniversaire, un papier d’emballage, une coupe de cristal ébréchée, une assiette aux fleurs délavées, une nappe de dentelle trouée. Ce qu’il subtilisait, il le rangeait précieusement dans un sac de canevas qu’il rangeait dans un compartiment latéral du camion. Je surveillais le manège comme on suit un feuilleton en me demandant ce qu’il pouvait bien faire de toutes ces babioles.
Puis, un jour où les chats de la rue ont déchiré un sac à vidanges vert, la manche d’une robe couleur terra rossa en est sortie, s’agitant dans le vent comme pour appeler au secours. L’éboueur a repoussé la manche à l’intérieur du sac qu’il a délicatement serré contre lui, pour ensuite le dissimuler dans les buissons le long de la clôture. À la brunante, il est revenu pour reprendre le sac que j’avais surveillé toute la journée. J’étais la gardienne du butin de ce curieux collectionneur et je n’aurais laissé personne s’approcher de son bien tant le comportement de cet homme m’ensorcelait.
J’apprends aussi que le bel éboueur a récupéré, parmi les ordures d’un grand magasin, un mannequin féminin, plutôt démodé, plutôt mal en point, chauve, les seins nus et avec les articulations des bras complètement figées. Qu’il a soigné, pansé, revissé, parfumé et coiffé d’une perruque dérobée dans les ordures de la mairesse. Ensuite, qu’il a revêtu ce mannequin de vitrine de la jolie robe terra rossa récupérée dans les vidanges.
Après sa journée de travail, l’éboueur rentre chez lui. Son amoureuse de pantin l’attend, fraîche coiffée, élégante, debout près de la table de la cuisine, qu’il a pris soin de recouvrir de la nappe de dentelle trouée qu’il a bien maladroitement raccommodée. Devant sa belle, il dépose le verre ébréché et l’assiette fleurie un peu délavée. La bouteille de rosé trône au centre et tous les soirs, en lui disant « je t’aime », il lui verse du vin imaginaire.
Bien dissimulée derrière mon rideau, je n’ai vu de tout ce scénario que les extraits que l’éboueur me présentait les lundis matin des ordures. Les scènes qui se déroulaient chez lui, je les ai apprises de sa main, de sa signature, longtemps après. Après qu’il eut été muté dans un autre secteur de la ville.
Une lettre. Une enveloppe, blanche de mystère, dans ma boîte aux lettres. Elle racontait dans les plus doux détails cette folle aventure, cette noble passion dont, à mon insu et par mes déchets, j’étais à la fois l’héroïne et l’instigatrice. C’était moi son amoureuse imaginaire, son pantin de plâtre parfumé qui trinquait avec lui tous les soirs. Moi, la guetteuse du lundi. La lettre expliquait tout. La conclusion : « Ne vous en faites pas, Madame, je n’ai pas de pensées ou de comportements odieux. Je n’ai que le plaisir de manger en tête-à-tête avec vous tous les soirs. C’est ma façon à moi de recycler les émotions et le bonheur des autres. » Signé : Votre vidangeur.
Sa missive était écrite à l’encre noire, au revers du papier d’emballage cadeau de mon trente-huitième anniversaire. Ce feuillet soigneusement plié était inséré dans une carte de bonne fête que j’avais reçue d’un ami. Ces papiers, je me souviens de les avoir jetés au recyclage par un beau lundi matin, il y a tout juste un an, le lendemain de mon anniversaire. C’est là que tout a commencé.

e me suis réveillée étendue sur la plage, nue et enceinte. Je ne savais pas à ce moment-là que je l’étais, ni même que j’étais toute nue, puisque j’étais recouverte d’un châle à fleurs sur un fond émeraude ou peut-être bleu, puisque dans l’état où j’étais, mon spectre de couleurs était plutôt flou. C’est un cruel rayon de soleil qui m’a réveillée.

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