Spiaggia
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Description

Été 1959. La jeunesse italienne découvre le rock’n’roll, rêve de cinéma et se retrouve au bord de la mer. Cet été-là, l’écrivain Pier Paolo Pasolini et le photographe Paolo di Paolo entreprennent au volant de leur Fiat Millecento un tour des plages de la péninsule. De Sanremo à Lazzaretto, les nouvelles de Spiaggia ont chacune pour point de départ une silhouette croisée ou un paysage esquissé par les deux voyageurs. Elles font ainsi la chronique douce-amère d’un été italien, au cours duquel on croise Chet Baker, Fellini et le souvenir de Cesare Pavese.

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Publié par
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EAN13 9782366511376
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0052€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Titre
Emmanuel Roche
Spiaggia
nouvelles



 
Les citations en exergue de chaque nouvelle sont extraites du reportage de Pier Paolo Pasolini paru en 1959 dans le magazine Successo et repris dans La lunga strada di sabbia (La longue route de sable).


Les plages
(Italie, été 1959)

1 Sanremo
2 Lerici
3 Marina di Pietrasanta
4 Fregene et Ostie
5 Mergellina
6 Maratea
7 Brancaleone
8 Leuca
9 Pescara
10 Ancône
11 Lido de Venise
12 Lazzaretto


La première plage
(Plage de Sanremo, Ligurie)
« Il mio amico si siede tranquillo al primo tavolo, tra un signore calvo e sofferente e alcune tedesche coi vestiti a puntini neri. »   « Mon ami s’assied tranquillement à la première table, entre un monsieur chauve et en souffrance et des Allemandes en robes à petits pois noirs. »
La première plage qu’elle ait vue de sa vie, c’est celle de Sanremo.
Elle avait sept ans.
Elle est sortie de la voiture de son père, stationnée sur le front de mer. En quelques pas, elle a laissé derrière elle les palmiers pour s’accouder à la balustrade de pierre. Elle a cligné des yeux et vu, étincelante, une étendue d’eau qui ne ressemblait pas à la flaque sombre et froide qu’elle distinguait de chez ses grands-parents, sur les hauteurs de Côme. Le sable était du vrai sable. Et les établissements balnéaires qui alignaient leurs cabines et leurs parasols jaunes, rouges ou bleus avaient des airs de paradis sur Terre. Entre les transats et la mer, des enfants jouaient et ce devaient être les plus heureux du monde.
—Alors, ça te plaît ? lui a demandé son père.
Il l’a prise par la main et emmenée à l’Impératrice . Il a donné ses instructions à l’employé en marinière qui balayait le sable sur les dalles : « Vous lui réservez un transat à la semaine et vous jetez un coup d’œil sur elle ! Et n’oubliez pas que pour elle, c’est glace à volonté. » Le garçon a approuvé de la tête en louchant sur la couleur du billet qu’on lui tendait.
Dès lors, les vacances scolaires se déroulèrent chaque année de la même façon. Son père venait la chercher à la gare de Gênes et ils roulaient sur la route côtière, avec la mer à main gauche.
Depuis qu’il avait perdu son château, il menait une existence étrange, à la fois vagabonde et engluée dans d’indéfinissables habitudes. Il prenait ses quartiers d’été au palais Bellevue : il y dormait, puis donnait ses rendez-vous dans les jardins fleuris qui surplombent la mer. L’après-midi, il déposait Chiara à l’Impératrice et partait « vaquer à ses occupations », l’expression par laquelle il désignait son travail ou, du moins, ses heures d’absence. Chiara passait ainsi du temps à courir seule sur la plage privée du Lido. Elle multipliait les allers-retours à la mer pour en rapporter du sable mouillé, avec lequel elle édifiait en miniature le château de son père. Un château qu’elle n’avait jamais vu puisqu’il se trouvait près de Prague, dans un pays lointain. Mais elle s’efforçait de respecter les quelques détails dont elle avait entendu parler : une tour centrale, de solides murs crénelés (qu’elle modelait à la main), une position au sommet d’une colline... Ensuite, elle se baignait, car il faisait chaud, et allait se chercher une glace stracciatella qu’elle savourait lentement, allongée sur son transat. Autour d’elle, d’autres transats, d’autres vacanciers : des familles au complet, où les enfants avaient en même temps un père et une mère. Ces enfants l’enviaient, elle qui agissait en toute liberté ; elle les enviait, eux qui ne connaissaient pas la solitude.
Le soir, c’était pire. Son père allait au casino. « Tu m’attends là, lui disait-il devant la statue du Printemps. Tu ne t’ennuieras pas avec tous les gens qui passent ! J’en ai pour une demi-heure. » En réalité, dès qu’il franchissait le seuil du casino, il devait perdre la mesure du temps. La demi-heure devenait une bonne heure qui s’étirait finalement sur deux heures entières. Chiara se baladait le long du front de mer, d’abord curieuse. Au bout d’un moment, elle ne dévisageait plus les personnes qui voguaient à contre-courant sur la promenade : elles étaient si nombreuses que c’en était fatigant de considérer leurs traits, leurs coiffures, les tenues vestimentaires qu’elles arboraient. Tout tournait dans sa tête, surtout à cause de cette clameur confuse des voix quand elles tiennent une conversation qui vous échappe. Alors Chiara regardait ses pieds sur le dallage tricolore : elle marchait sur les arêtes du pavement rouge en évitant à tout prix la couleur bleue. Elle bâillait et se rappelait les paroles de sa mère, à la gare de Côme, au moment de la confier à mademoiselle Frattini, une petite vieille qui accomplissait le même voyage jusqu’à Gênes où vivait son encore plus vieille tante : « Ton père est un être bizarre, instable ! Tu dois faire attention à toi : ne parle pas aux inconnus s’il te laisse toute seule sur la plage ! Ah, mon Dieu ! Jamais je n’aurais dû m’enticher de ce Tchèque ! »
À présent qu’elle avait dix ans, Chiara comprenait qu’il y avait eu du malheur entre ses parents. Ils se tenaient sur des rivages trop distincts. Sa mère se plaignait de sa vie, comme d’une occasion manquée. Elle était retournée vivre chez ses propres parents et, si elle travaillait au magasin familial, elle savait qu’elle n’aurait plus jamais l’existence normale des autres femmes de Côme, celles qui étaient mariées et la regardaient de haut, pour avoir osé rêver à une histoire sortant de l’ordinaire.
L’instabilité de son père était avant tout financière. Vers la fin de ses vacances scolaires, Chiara constatait qu’il n’avait plus de billets à donner à l’employé de l’Impératrice et elle se trouvait ainsi privée de glace. Parfois même, ils changeaient d’hôtel : il ne pouvait plus s’offrir le luxe du palais Bellevue. Ils emménageaient dans une petite pension de la Pigna, plus bruyante, moins propre. Et généralement, le séjour de Chiara à Sanremo s’achevait ainsi.
Mais quelle joie, au début ! Elle revoyait, émerveillée, la plage, aussi parfaite qu’à l’été précédent. Elle retrouvait des silhouettes familières comme celle de l’employé de l’Impératrice avec sa marinière (à vrai dire, ce n’était pas tous les ans le même employé, mais c’était la même marinière caractéristique, ornée de son insigne orange et bleu aux couleurs de l’établissement). Elle retrouvait également le réceptionniste du palais Bellevue et les femmes de ménage, toujours aussi élégantes, les cheveux relevés dans un chignon sophistiqué. À sept ans, Chiara avait provoqué un éclat de rire général : « Mademoiselle, que voulez-vous faire plus tard ? » lui avait demandé le réceptionniste en inclinant sa lourde silhouette engoncée dans son impeccable costume noir. Rougissante, Chiara avait balbutié : « Je voudrais être aussi bien habillée que ces dames… » et elle avait désigné les femmes de chambre éberluées. Tout le monde avait ri de bon cœur jusqu’à ce qu’un regard sévère de son père n’intimât à tous l’ordre de se taire. En y réfléchissant aujourd’hui, Chiara estime ce rire bien injuste : le sort des femmes de chambre du palais Bellevue, alors l’hôtel le plus prestigieux de Sanremo, était nettement plus enviable et propre à susciter l’admiration d’une enfant que celui de la grosse fille aux sourcils épais qui lavait, dans des gestes mécaniques, le sol de la petite pension sordide où père et fille finiraient leur séjour trois semaines plus tard.
Autre moment agréable du début des vacances : son père l’emmenait au restaurant et elle était fière d’être à la table de cet homme distingué, qui sortait de la poche de son veston brun un monocle qu’il portait à son œil droit pour lire le menu. Il ignorait les considérations pratiques par lesquelles on élève un enfant : il commandait du vin pour eux deux et le serveur venait ensuite s’enquérir du type d’eau, plate ou gazeuse, que souhaiterait boire Chiara. Son père hochait la tête ; l’âge de sa fille semblait soudain lui revenir en mémoire et il se hâtait de faire oublier sa maladresse par cette précision : « Si tu préfères du jus de fruit, n’hésite pas ! » Certains soirs, il l’entraînait dans une promenade nocturne bien après la fermeture du restaurant et ne se rendait pas compte qu’elle tombait de fatigue. Il était généralement taciturne, mais il lui arrivait de s’adresser à elle comme s’il s’adressait à un camarade perdu de vue. Il lui parlait de son château et s’étonnait qu’elle n’en eût aucun souvenir. Elle n’était pourtant pas encore née quand le château avait été perdu ou confisqué , comme il disait. « Nous avons survécu à toutes les vicissitudes de l’Histoire, répétait-il. Y compris aux nazis. Mais nous n’avons pas pu résister aux communistes . Surtout, ma chère Chiara, tu dois te méfier des communistes  ! Vous en avez beaucoup, en Italie : ce sont des loups déguisés en bergers. »
Communistes … C’était un mot qu’employait aussi l’oncle Beppe, à Côme. Lui racontait ses activités de partisan pendant les trois mois de clandestinité qu’il avait passés dans les montagnes. Mais l’oncle Beppe faisait peur : il évoquait le « fantôme de Mussolini » qui hantait le bord occidental du lac et Chiara n’aimait pas rester seule avec lui l’hiver, quand l’obscurité et le froid s’abattaient d’un seul coup sur le hameau. Tandis que son père, non, on ne pouvait pas avoir peur de lui avec sa voix douce, son monocle, sa démarche égale et ses mocassins au gland vert.
Un jour, en traversant l’immense salle de réception du palais, il s’était penché sur elle pour murmurer dans son oreille, comme s’il s’agissait d’un secret : « Ce monsieur, c’est le roi Farouk 1 er d’Égypte. » Elle avait vu un gros monsieur en costume blanc, assis dans un fauteuil volumineux, les mains pendantes au bout des accoudoirs, le regard triste d’un enfant puni. Elle en avait conclu que lui aussi avait perdu son château et que les rois sans royaume échouaient tous sur la plage de Sanremo.
—Tu t’es fait des amis à l’Impératrice  ? lui demandait-il chaque jour.
Elle répondait oui parce qu’elle avait honte d’avouer sa solitude. L’après-midi, elle faisait exprès de passer tout près des autres enfants qui jouaient sur le sable. Elle guettait des bribes de leurs échanges. Une fois, on l’avait observée quand elle construisait son château. « Qu’est-ce que tu fais ? avait demandé le garçon aux boucles brunes qui gardait une moue sérieuse aux lèvres. — Le château de mon père. — Ton père a un château ? — Oui, dans un autre pays : mon père est un prince. Comme le roi d’Égypte. » Naturellement, les autres enfants en avaient déduit que Chiara était une menteuse, une affabulatrice. On la tint donc pour une originale qu’il était préférable de ne pas fréquenter. Et le soir, elle faisait les cent pas sur le front de mer, sautant à pieds joints par-dessus les dalles bleues ou s’appuyant contre la rambarde, la tête en arrière, les yeux fermés, jusqu’à parvenir à la sensation que les bruits autour d’elle se mélangeaient pour ne former qu’un flux continu de vagues.
—D’ailleurs, ce n’est pas grave si tu ne te fais pas d’amis ici, raisonnait son père, inconscient de sa cruauté. Pendant les vacances, les gens sont des êtres sans épaisseur.
Elle avait dix ans, c’était son quatrième été à Sanremo, et la nuit était tombée sur la promenade. Les larmes lui montèrent aux yeux. Peut-être était-ce elle qui n’avait pas d’ épaisseur . Elle avait le sentiment d’une terrible injustice.
Elle a cinquante ans aujourd’hui et sourit en se souvenant de ces larmes versées au cours de l’été 1959. Elle mène une vie bien différente, ancrée à Milan. Elle est devenue madame Tullio Lambrini, l’un des grands noms de la cravate. Elle-même tient une boutique de bijoux dans le quartier de la Brera et sa clientèle est surtout étrangère, en quête d’articles délicats ne prenant pas de place dans une valise ; elle a son abonnement à la Scala, passe certains week-ends à Portofino et ses vacances à Tropea. Elle ne s’est rendue qu’une fois à Prague avec son mari : ils ont gravi la colline qui conduit au Château, il y avait de la musique, des lanternes colorées à l’occasion d’une fête, et elle aurait aimé que son père lui expliquât ce dont il s’agissait. Mais son père n’est plus, enterré sous une croix loin de son pays natal – alors que sa famille maternelle n’a pas bougé de Côme ; même l’oncle Beppe vit encore, à presque quatre-vingt-dix ans… Elle a cinquante ans donc, connaît la vie heureuse de la bourgeoisie milanaise, mais elle se souvient de ses heures d’attente quarante ans plus tôt sur le front de mer de Sanremo, de sa solitude le soir devant la statue du Printemps, de son enfance immobile. Elle a déjà raconté tout cela à son mari Tullio qui, comme souvent, ramène tout à sa propre famille.
—Je suppose que ton père était un homme du genre de mon oncle Ettore ; il a attendu des années que son étoile brille quelque part à Cinecittà, mais, d’après ma mère, il a surtout raté sa vocation d’écrivain.
—Cela n’a rien à voir, a protesté Chiara. Mon père n’a rien raté du tout : son étoile avait brillé, est-ce sa faute s’il a été ensuite dépossédé de ses biens ?
Il est mort bien avant la chute du mur de Berlin et Chiara ne l’a jamais connu qu’en papillon mélancolique, voletant d’une branche à l’autre de la diaspora installée sur la côte méditerranéenne et humant les effluves de grandeur qu’exhalait le casino.
Quarante années sont passées et, au lieu du transat de l’Impératrice , elle a choisi, pour s’étendre, la chaise longue disposée sur la terrasse de leur appartement. Elle se souvient de l’été de ses dix ans. Les pages du livre qu’elle a feuilleté sous le soleil d’août se referment, revigorant le cours de sa rêverie.
 
Si elle se souvient de ses larmes, c’est parce que ce soir-là un jeune homme a eu pitié d’elle sur la promenade de Sanremo. Il s’est arrêté à son niveau et lui a demandé : « Que fais-tu là toute seule ? » Elle l’avait déjà vu à l’Impératrice . Avec ses cheveux bruns en arrière, son visage à la fois doux et carré, son regard franc, il correspondait à l’idéal qu’elle se faisait d’un grand frère. Il avait quoi ? une vingtaine d’années, et son appareil-photo, tenu négligemment d’une main par sa bandoulière, jouait beaucoup dans la fascination qu’il pouvait exercer sur l’enfant.
—J’attends mon père, répondit-elle ; il est au casino.
—Et il est au courant que tu es là, dans la rue, toute seule ?
—Je l’attends, c’est tout. Mais toi, pourquoi tu photographies la plage ?
—Ah ! C’est que je voyage avec un ami : on parcourt les plages italiennes ; lui écrit et moi je photographie. Nous sommes complémentaires : il utilise son stylo comme un Leica et moi mon appareil-photo est comme une machine à écrire. Clac-clac-clac-clac-clac ! Tu sais ce que c’est, un Leica ?
De plage, elle ne connaissait que la petite plage privée de L’Impératrice . De voyage, elle ne connaissait que le trajet de Côme à Gênes, qu’elle effectuait sous la surveillance de mademoiselle Frattini. Et ce garçon connaissait toute l’Italie !
—Paolo ! dit le photographe en lui serrant la main, pour se présenter à la façon d’un monsieur sérieux, et il lui fit un clin d’œil à la Totò.
—Chiara ! répondit l’enfant qui avait envie de rire.
L’ami du photographe arriva peu après : un homme en costume clair, les joues creuses, les pommettes saillantes et des yeux affectueux.
—Maintenant, tu nous décris comment est ton père ! exigea le photographe.
Elle réfléchit avant de révéler :
—Il n’a pas beaucoup de cheveux, il n’est pas très grand de taille, il a un costume écossais, avec un gilet brun, il porte un foulard et parfois un monocle…
Elle se demandait si son père pouvait se réduire à ces quelques mots qu’elle prononçait sans conviction. Mais les deux jeunes gens s’en contentèrent, et ils lui adressèrent un signe amical au moment d’entrer dans le palais à la décoration empesée. Chiara attendit au bas du perron, certaine que son père sortirait enfin du casino.
Le livre, acheté la veille à la Feltrinelli, recueille divers textes inédits de Pier Paolo Pasolini, notamment le reportage qu’il effectua pendant l’été 1959 sur les plages italiennes. Le mensuel Successo le publia à l’époque en trois livraisons, agrémenté des photographies de Paolo Di Paolo. Ce sont les deux amis avec qui j’ai bavardé ce soir-là, se dit-elle. Mes deux seuls amis de Sanremo. Elle n’est jamais entrée dans le casino avec son père, elle ne l’a jamais vu à une table de jeu, mais elle le reconnaît dès les premières pages du livre : « Mon ami s’assied tranquillement à la première table, entre un monsieur chauve et en souffrance et des Allemandes en robes à petits pois noirs. » C’est lui, songe Chiara. « En souffrance »  : Pasolini a bel et bien perçu la détresse muette de mon père. Quarante ans après, je le vois tel qu’il était dans ce lieu qui symbolisait son existence, dont une carte, une couleur, un hasard de l’Histoire avait décidé. Et moi qui ne comprenais pas son sourire triste quand il me revenait !
Peu après le départ de ses deux amis, la silhouette de son père était apparue en haut de l’escalier. Ils avaient réussi à le convaincre de rejoindre sa fille ! Encore aujourd’hui, même si Pasolini n’en parle pas dans son livre, Chiara pense qu’il en a été ainsi. Installé près de son père et des deux Allemandes en robes à pois noirs, Paolo s’est penché au-dessus de la table et a chuchoté de sa voix persuasive : « Il y a une petite fille qui vous attend dehors dans la nuit… » Son père a tressailli, prenant conscience de l’absurdité de sa présence ici. Il s’est levé, a reboutonné sa veste écossaise, rajusté son foulard et traversé le hall sans se retourner.
La nuit dehors avait une fraîcheur que l’on ne s’attendait plus à affronter en été. Les passants se réduisaient aux couples d’amoureux appuyés contre la balustrade et aux noctambules égarés entre deux bars. Et il y avait, seule, une petite fille immobile. Les palmiers bruissaient dans un frémissement que les amoureux trouvaient romantique et que les noctambules ressentaient comme mélancolique. Et la petite fille ? Elle avait le visage bruni par ses journées à la plage. Elle lui adressa un sourire plein d’espoir.
Le parfum des châtaigniers venait de plus haut, des versants des collines. Ici, tout descendait à la mer. Franz Hravek se laissa comme emporter par le dodelinement des marches sous ses pas. Il retrouva sa petite fille et lui prit la main.
—On va au restaurant, Papa ? demanda-t-elle.
—Non, nous changeons d’hôtel.
Ce n’était pas grave : ils auraient un plus long chemin à accomplir ensemble, à travers les ruelles de la Pigna, jusqu’à la petite pension bruyante et négligée où ils finiraient leurs vacances.


Leçons de séduction
(Jetée de Lerici, Ligurie)
« Ecco laggiù sulla punta del molo dei ragazzi in mutandine, che gridano, ridono, facendo il bagno : intorno a loro altre gente :giovanotti con gli occhiali neri, stranieri, coppie, tutti ammassati lì, in quei due metri di pietra. »   « Là-bas au bout de la jetée, des enfants en slip qui crient, qui rient en se jetant à l’eau ; autour d’eux d’autres gens : des jeunes hommes aux lunettes noires, des étrangers, des couples, tous entassés là, sur ces deux mètres de pierre. »
  1 – La théorie
Tout ce que je sais en matière de séduction, je l’ai appris auprès de « Freddy » sur la jetée de Lerici, au cours de l’été 1959.
« Freddy » c’était le surnom de Federico. Mon mentor avait le « style américain », comme il disait. Il avait vécu deux ans aux États-Unis (à New York ou à Philadelphie : cela dépendait des versions) et cette expérience lui avait donné une aura dont son surnom était l’indice le plus évident. À présent que je suis un disciple moins naïf qu’alors (et sans doute est-ce le signe que je ne suis plus un disciple du tout), je me prends à songer que ce surnom, il se l’était peut-être attribué lui-même, et que les autres (je veux dire les habitués de la jetée de Lerici) le répétaient machinalement : à force de l’entendre prononcer, il n’est venu à l’idée de personne d’en discuter la pertinence ou de mettre en doute la véracité de ses souvenirs américains. Après tout, dans l’une de ses leçons, Freddy m’a bien expliqué qu’il nous était parfois nécessaire d’être à l’origine de notre propre légende car (je cite ses mots exacts) « si nous ne l’écrivons pas nous-mêmes, qui l’écrira pour nous ? » Et après une pause où ses yeux plantés dans les miens semblaient leur interdire la moindre contestation, il a repris avec un haussement d’épaules : « Bah, nous ne sommes ni John Wayne ni Gary Cooper, nous autres pauvres Italiens de Ligurie !
—Je ne suis pas de Ligurie, moi, je suis toscan ! » ai-je rétorqué, fier de la terre de Dante et de Pétrarque.
Il m’a ébouriffé les cheveux en éclatant de rire, comme chaque fois qu’il voulait me signifier mon attitude ridicule, et redevenant sérieux l’instant d’après, il m’a désigné du menton les deux filles installées au comptoir du marchand de glaces : « Bon, tu prends laquelle ? La blonde ou la brune ? » C’était une question rhétorique, comme on dit, car dès qu’il y avait une blonde dans les parages, elle était pour lui ; donc, qu’elle me plaise ou non, la brune m’était destinée.
Notre première rencontre avait eu lieu au début de cet été 59. J’avais seize ans et la jeune fille à qui j’avais livré une cour assidue depuis le premier jour des vacances venait de se laisser embrasser par un Français qui prétendait accomplir le tour de l’Italie en 2 CV. Freddy faisait semblant de dormir, étendu sur le bitume de la jetée, et il ouvrit les yeux (du moins, c’est ce que je me suis dit) derrière le verre teinté de ses lunettes de soleil.
— Bah, tu t’es fait avoir !
Je sursautai. Mon premier sentiment fut l’embarras : j’avais honte qu’une tierce personne eût assisté à la veste monumentale que je venais de me prendre. Puis je tâchai de faire bonne figure (si une telle chose est possible à seize ans et dans cette circonstance humiliante) :
—Elle n’était pas si intéressante, cette fille…
Il s’esclaffa aussitôt : « Bien sûr qu’elle était intéressante ! Toute jolie fille est digne d’intérêt et, à vrai dire, même les moins jolies ; c’est selon les saisons ! Mais tu t’es fait avoir par ce Français. Son histoire de 2 CV, c’est de la blague : à coup sûr, il se déplace en stop et n’ira pas plus loin que Livourne ! »
Malgré la dureté des propos et l’accent ironique que je percevais dans sa voix, Freddy me conquit immédiatement. Il avait cette franchise un peu brutale qui est peut-être la qualité la plus appréciable chez un ami. Oui, dès cet instant, je sus que Freddy serait un ami et pas seulement une connaissance de vacances.
—La règle number one avec les filles, c’est d’avoir du style, de la personnalité ! Le tour de l’Italie en 2 CV, c’est peut-être de la foutaise, mais c’est du style ! De la personality , comme la chanson de Lloyd Price, tu connais ?
Je dus avouer que non, ce qui l’étonna : « Tu n’écoutes pas la musique américaine ? Le rock’n’roll ? »
Mon ignorance était telle qu’il m’obligea à poursuivre cette conversation chez Toni, le bar qui possédait un juke-box où l’on pouvait écouter les derniers disques d’outre-Atlantique. Il me fit découvrir Elvis Presley, Fats Domino et Buddy Holly jusqu’à ce qu’il fût à court de monnaie.
—Pour draguer, rien de tel que Paul Anka ! me certifia-t-il en sélectionnant «  Put Your Head On My Shoulder  » après avoir glissé sa dernière pièce dans l’appareil.
Tout cela s’éloignait des disques d’opéra que mon père écoutait à plein volume dans notre appartement florentin. Je n’avouerais pas à Freddy que j’avais été contraint d’étudier le solfège et de pratiquer le violon dans les années les plus ennuyeuses de mon enfance. Faute de vocation, j’avais abandonné le violon, mais pour ce qui était de l’ennui, sa couleur grise persistait dans mon univers quotidien.
D’un coup de coude, Freddy attira mon attention sur deux jolies vacancières qui venaient de faire leur entrée. Jolies, je l’admettais – dépassant toutefois les vingt-cinq ans, ce qui faisait un peu vieux pour moi. Je n’en dis rien à Freddy, sûr que mon observation me vaudrait une riposte ironique.
—Règle number two  : draguer les filles en tandem, me chuchota-t-il. D’une part, c’est plus rassurant pour celle que tu veux séduire : la présence de sa copine la conforte dans l’idée qu’elle ne court aucun danger à t’écouter. D’autre part, la copine, qui est toujours un peu moins jolie que celle qui t’intéresse, doit devenir ta meilleure alliée : c’est elle qui, une fois que tu seras parti, convaincra ta future conquête de venir au rendez-vous que tu lui auras donné. Alors sois stratège : adresse des compliments à la copine, même si, après les avoir prononcés, tu jettes un regard profond à celle que tu as prise en chasse. Double communication : tu amadoues...

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