Testament d un livre
152 pages
Français

Testament d'un livre

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Description

Ici, dans ce roman, c’est un livre qui prend la parole et raconte son histoire. Enfermé dans la bibliothèque d’Al-Quaraouiyine à Fès, dans un abandon total, un livre sent la fin de sa vie approcher. Il prend la décision d’écrire son « testament » pour témoigner de sa vie et de celles des siens avant l’extinction de son espèce. Il dévoile tout, son bonheur comme ses misères. Il expose ses amours vécues publiquement avec des écrivains connus et reconnus ou, dans l’intimité, avec des lecteurs anonymes ; des moments de complicité et de partage. Mais l’ombre des autodafés envahit rapidement cette mémoire meurtrie pour faire jaillir les images d’Averroès persécuté à Cordoue et celles du nazi Goebbels haranguant la foule et brûlant des milliers d’ouvrages à Berlin. Les secrets de la Brigade Anti-Livres et les menaces qui pèsent sur l’écrit sont alors dévoilés par un livre qui n’hésite pas à reconnaitre aussi ses propres crimes, notamment l’assassinat d’un certain Jahiz. Survivra-t-il jusqu’à la fin de son testament ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 23 mars 2018
Nombre de lectures 65
EAN13 9789954744062
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,07€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait


TESTAMENT D’UN LIVRE
Roman© Editions Marsam - 2018
Ateliers : 6, rue Mohamed Rifaï
(Près place Moulay Hassan ex. Pietri) Rabat
Bureaux : 15, avenue des Nations Unies - Rabat
Tél : 05 37 67 40 28 - Fax : 05 37 67 40 22
E-mail : marsamquadrichromie@yahoo.fr
Compogravure flashage
Quadrichromie
Impression
Imprimerie Bouregreg
Dépôt légal : 2018MO0042
I.S.B.N. : 978-9954-744-06-2Abdellah Baïda
TESTAMENT D’UN LIVRE
RomanDu même auteur
- Les Voix de Khaïr-Eddine, Ed. Bouregreg, 2007.
- Mohamed Leftah ou le bonheur des mots, (Dir.)
Ed. Tarik, 2009.
- Au Fil des livres, Ed. Séguier/La Croisée des Chemins, 2011.
ère- Le dernier salto (roman), (1 édition), Ed. Marsam, Rabat, 2014
ème (2 édition 2015).
- « La Mort des imams » (nouvelle) in Auteurs à 100%,
Editeurs de Talents, 2015.
- « Une Certaine odeur Emois de
Ramadan, Ed. Marsam, 2015.
- Nom d’un chien (roman), Ed. Marsam, Rabat, 2016.
ème (2 édition 2017).
er- Voix d'auteurs du Maroc 1 tome, collectif, Ed. Marsam, 2016
ème- Voc 2 tome, collectif, Ed. Marsam, 2018.
- Testament d'un livre (roman), Ed. Marsam, 2018.
Couverture
Mahi Binebine
Lithographie sur papier, 100 x 77
Réalisation : Ateliler d'Estampe MarsamPour Aïcha« Parlez donc et choisissez, ô mes souvenirs, vous
et non moi, et rendez au moins un refet de ma vie,
avant qu’elle sombre dans les ténèbres ».
Zweig, Le Monde d’hierI
Il est temps…Il est temps… 9
Je suis un livre. Je suis menacé, il est urgent de tout
consigner avant mon extinction...
Pour la postérité, il faut que je vous dise toute la vérité
sur moi et sur les miens. Nous sommes une population
de quelques millions d’habitants sur cette planète et nous
sommes de plus en plus persécutés. Je ne suis pas sûr que
nous soyons totalement détruits mais il est urgent de faire
ce « testament ». Testament est peut-être un bien grand
mot pour ce que je compte faire mais je n’en trouve pas
d’autres pour le moment. Je suis tout à fait conscient de
mes limites ; je ne pourrais jamais réussir à accomplir le
tour total de la chose en question, je ne dispose pas de
la force nécessaire pour une telle entreprise et je peux
m’éteindre à n’importe quel moment.
J’écris dans l’urgence avec le peu de forces qui me
reste.
Il faut rappeler, il faut consigner ici certains faits
avant qu’ils ne disparaissent et que plus personne ne
s’en souvienne. La mémoire est fragile. L’écrit compte
beaucoup, ou du moins compte-t-il jusqu’à présent, mais
je ne saurai dire comment la mémoire sera préservée par
la suite. Par ailleurs, les choses sont plus compliquées
qu’une simple histoire de mémoire, il est aussi question
de feeling, de divers types de rapports, d’histoires
d’amour et parfois de haine. La vie d’un livre n’est pas
aussi banale que certains l’imaginent.10 Testament d’un livre
Quand je dis que je suis un livre, il faut m’imaginer en
papier. Et le mot papier signife ce produit qui provient
de la mère nature, plus précisément des arbres qui ont
été détruits puis broyés pour que je puisse exister. Des
mixtures magiques d’où jaillit ma chair. Je peux aussi
naître d’un tas de chiffons. La source est toujours
énigmatique, mais ce qui compte c’est la suite.
Mon existence embryonnaire remonte à il y a environ
2000 ans et j’ai dû subir d’innombrables métamorphoses
et de multiples épreuves qui ont failli me coûter la vie.
J’ai été sacralisé par les uns et honni par les autres,
adoré, respecté et piétiné. J’ai résisté tout au long de
ces siècles. Qu’est-ce qui me pousse aujourd’hui à
faire mon testament ? Est-ce le danger qui me guette ?
J’en suis arrivé à un état de faiblesse jamais vécu. Les
faussaires sont également aux aguets, prêts à m’enterrer
mort ou vif ; on fait circuler des ersatz pour donner
le change et pour que mon enterrement puisse passer
inaperçu. Ces innommables objets qu’on appelle des
livres électroniques sont un blasphème. Je le déclare
haut et fort au seuil de mon testament : ces joujoux
qu’on nomme des tablettes ne sont aucunement mes
héritiers. Je me désengage de toute responsabilité quant
aux dégâts qu’ils pourraient provoquer.
En ce moment, je me trouve à Khizanat
AlQuaraouiyine, la fameuse bibliothèque de l’Université
de Fès. On m’a enfermé ici et je ne suis plus en contact
avec personne. Ce lieu n’est plus ouvert au public
depuis déjà plusieurs mois, voire plusieurs années ; il
n’y a qu’un vieux gardien qui ouvre la porte, fait un
tour à l’intérieur, nous observe d’un œil morne et puis
s’en va. La poussière s’est accumulée sur les étagères et
dans certains coins les araignées ont tissé leurs toiles.
J’ai été tenté plusieurs fois par la fuite ; profter de la Il est temps… 11
brève visite du gardien pour prendre la clé des champs.
Mais courir pour aller où ? Je reste donc ici, je moisis en
ruminant heurs et malheurs. Je fais défler mon passé, je
m’inquiète pour mon avenir et pour celui des miens.
Aije encore un avenir ? Franchement, l’état actuel de cette
bibliothèque me donne la nausée et me désespère.
Les choses n’ont pas toujours été aussi pitoyables
dans ce sanctuaire. Ce n’était surtout pas le cas quand
je suis passé par cet édifce, il y a très longtemps. Il y
avait de la vie et beaucoup d’animation. J’étais choyé
comme un nouveau-né ; on me prenait entre les mains,
on me feuilletait, on me caressait, on aspirait mes mots
avant de m’en souffer ou insuffer d’autres. J’étais bien
vivant. Il y avait une complicité incroyable entre moi et
des générations de lecteurs. Un échange permanent. Ici,
jadis belle bâtisse, aujourd’hui devenue toute sombre et
poussiéreuse, elle fut un lieu magique. C’était peut-être
mon âge d’or.
Ces murs qui m’entourent gardent encore les échos
de l’histoire de ce lieu. À l’origine de la fondation de
cet édifce fut une intelligente et belle femme. Elle
s’appelait Fatima Al Fihriya. Dès que j’entends son nom,
des frissons traversent mes pages. Comme moi, elle avait
parcouru de longues distances avant d’arriver ici. Fatima
était une gamine très débrouillarde qui courait dans les
rues de Kairouan. Aucun souci à se faire ; son père
était un grand commerçant et la vie était belle comme
elle. Sa curiosité et son amour du beau l’attirèrent vers
mon espèce et elle s’entoura alors de mes frères pour
passer de merveilleux moments dans les coins calmes de
Kairouan. Notre complicité était née.
Cependant la vie n’est pas un long feuve tranquille.
eLa ville tunisienne s’embrasa. À l’époque, dans ce IX
siècle, les algarades étaient monnaie courante ; on était 12 Testament d’un livre
alors contraint de prendre son baluchon et errer en quête
de cieux plus cléments. C’était ce que ft le père de
Fatima en entrainant sa smala. La gamine vécut alors des
instants d’inspiration tout au long du désert. La jeune flle
était rêveuse, adorait les grands espaces et l’infnitude
des univers offerts par les livres. La mère, le père et
leurs deux flles traversèrent la Tunisie, puis l’Algérie et
vinrent s’installer à Fès. Je ne m’arrêterai pas sur toutes
les mésaventures vécues par cette adorable famille, mais
je dirai tout simplement que l’expérience du désert et
des rencontres, aussi bien amicales que celles qui ont
causé des dégâts, ont donné à ses membres la capacité
d’aborder la vie avec plus de philosophie.
Un nouveau départ pour la famille. Le père était
un habile commerçant, il avait l’art et la technique de
dénicher les bonnes affaires et de négocier les meilleurs
prix. Il était aussi honnête homme et il avait fni par
gagner le respect et la confance des habitants de Fès
comme ceux des environs qui venaient faire leurs
achats dans cette ville. On faisait également appel à
lui pour bénéfcier de ses conseils avant de s’engager
dans une affaire ou de faire un investissement. Il devint
assez rapidement riche. Fatima continua joyeusement
et avec beaucoup d’application son exploration du
monde de la pensée et du livre. Plus elle avançait dans
ses lectures, plus elle se rendait compte de l’immensité
des univers à découvrir, et plus son envie grandissait.
Elle était désormais bien consciente que le savoir dont
elle disposait n’était qu’une goutte d'eau dans un océan
et le plaisir que mes compères et moi pourrions lui
procurer était inépuisable.
Quand le père mourut, l’héritage était impressionnant.
Il fallait l’exploiter convenablement en en faisant
profter aussi bien les habitants de la ville que les Il est temps… 13
voyageurs. C’était à ce moment-là que Fatima déposa la
première graine qui se transformerait bien plus tard en
bibliothèque, Khizanat Al-Quaraouiyine, ma résidence
actuelle.
À l’époque, et durant des siècles, cette demeure
était très animée, elle était le lieu festif de la ville par
excellence. Il suffrait que je vous dise qu’Averroès
venait se recueillir ici même. Oui, avec le grand Ibn
Rochd, j’ai d’inénarrables histoires heureuses et d’autres
plus tragiques. Insatiable le brave homme, il dévorait
la médecine, la physique, la théologie, la grammaire,
la philosophie, l’histoire, la géographie, la poésie, la
musique, l’astronomie, la botanique, la zoologie et j’en
passe. Tout ça, je le mettais à sa disposition et je voyais
ses yeux briller d’une incandescence de l’au-delà. J’ai eu
à maintes fois peur ; il s’embrasait et risquait de mettre
le feu au domicile. Beaucoup d’inconnus avaient suivi
ses traces et étaient venus par la suite se frotter à moi.
Tous ces averroïstes qui sortaient de leur Moyen Âge
étaient là et quémandaient des bribes de savoir. Je les
accueillais aussi avec amour. Jamais je n’ai dénigré qui
que ce soit, riche ou pauvre, musulman, chrétien, juif
ou athée, d’ici ou d’ailleurs, tous trouvaient dans ma
demeure le meilleur accueil.
Mais lui était unique en son genre, Averroès était le
Maître ; il me fascinait et me faisait peur. L’amour qu’il
me témoignait était dangereux. En fait, ce qu’il cherchait
dans mes entrailles, c’était la Vérité et, au coin de
chaque feuille, il la sentait au bout de ses doigts. Il était
convaincu qu’Aristote avait fait la grande découverte et
l’avait cachée dans mes jupons. C’est peut-être vrai.
Je me souviens d’un jour où, une nouvelle fois,
l’image d’Averroès m’était revenue à l’esprit. C’était
bien longtemps après ses visites à la bibliothèque, alors 14 Testament d’un livre
que je vivotais déjà entre délaissement et intérêt. J’étais
eau cinéma 7 Art, en plein centre-ville de Rabat, posé
négligemment sur l’accoudoir d’un des sièges rouges
de la salle et mon compagnon était absorbé par l’écran.
J’avais la rage au début car il me négligeait, alors que
moi j’adore les caresses de mes lecteurs. Ces caresses,
dans le train entre Fès et Rabat ou ailleurs, sont comme
un massage cardiaque ; elles me revivifent. Hélas, elles
deviennent de plus en plus rares. On m’abandonne de
plus en plus pour se pencher sur de froids écrans ; c’est
là aussi un de mes malheurs qui me poussent justement à
pressentir ma fn et en être amené à rédiger ce testament.
J’étais donc affalé sur l’accoudoir, comme on peut l’être
sur un brancard dans le hall d’un hôpital exposé aux
courants d’air. Mes pages et mes yeux étaient fermés
quand soudain une voix en provenance du grand écran
attira mon attention : il était question d’Averroès ! De
nouveau, le pincement au cœur.
C’était le flm Le Destin de l’Egyptien Youssef
Chahine qui était projeté. Une image choc me frappa
de plein fouet : on brûlait des livres et un homme.
Non, ce n’était pas Averroès, je l’aurais reconnu entre
mille. L’homme que je ne connaissais pas était accusé
d’hérésie pour avoir traduit Averroès. La sentence
prononcée d’une voix qui faisait froid dans le dos m’avait
été renvoyée à répétition par les murs du cinéma : « Par
ordre de la Sainte Église du Languedoc, le tribunal de
l’Inquisition a condamné l’hérétique Gérard Breuil ainsi
que toutes ses œuvres à être brûlé sur le bûcher pour
s’être détourné de la voie du Seigneur Jésus et pour avoir
traduit les œuvres de l’hérétique Averroès. »
Pourquoi m’implique-t-on toujours dans leurs
sottises ? S’ils voulaient brûler le type, qu’ils le fassent,
mais sans moi ! Je retire cette dernière phrase, je Il est temps… 15
m’emporte. À vrai dire, je ne suis pas d’accord pour
qu’on brûle les hommes, encore moins les livres.
Revenons au flm, ça devient intéressant, tant mieux,
avec cette histoire je ne vais pas m’ennuyer. Mon
compagnon avait peut-être bien fait de se réfugier au
cinéma. Il avait hésité entre s’installer au café à côté ou
voir un flm. Je dis qu’il avait bien fait parce que s’il
était resté dehors il ne se serait pas non plus occupé de
moi. Il m’entrainait souvent dans les terrasses des cafés,
m’ouvrait, m’exposait au vent et à la pollution, lisait à
la rigueur quelques lignes puis me larguait pour suivre
du regard les derrières des jeunes flles, cette autre
menace qui pèse sur mon espèce. Il faut dire que j’en ai
des ennemis qui attendent que je crève. Patience ! Ça ne
saurait tarder.
Mon lecteur est très gentil, en général, je le reconnais.
Ce n’est pas un homme méchant, c’est même quelqu’un
d’intelligent et d’assez sympathique. Il fait partie de ces
êtres humains qui trouvent encore une certaine élégance
à se promener avec un livre entre les mains. Il fut un
temps où il était un vrai lecteur. Il lisait plusieurs livres
au cours de la semaine, passait beaucoup de temps à
réféchir à ce que je lui inspirais, en discutait avec ses
amis, leur montrait des passages de mon corps comme
preuve irréfutable de son propos, tournait et retournait
les pages, méditait sur des mots. Ses amis, autres
lecteurs aguerris, faisaient de même en brandissant
d’autres ouvrages déclenchant débat et échange. Mon
compagnon était alors étudiant.
Notre relation est devenue un peu plus froide dès
qu’il avait commencé à travailler. Ah, le travail ! Un
redoutable instrument de torture qui m’a fait beaucoup
de mal. Nouveau cadre, nouvelle maison, nouveaux amis,
nouvelles occupations. Ma place se rétrécissait de plus en

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