UN AILLEURS A SOI
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Description

Emmelie Prophète fait partie des générations de femmes auteures haïtiennes contemporaines comme Yanick Lahens, Kettly Mars, Evelyne Trouillot, Edwidge Danticat.
Emmelie Prophète fait partie des générations de femmes auteures haïtiennes contemporaines comme Yanick Lahens, Kettly Mars, Evelyne Trouillot, Edwidge Danticat.
Tout un peuple se prépare à fuir, s’inventant un ailleurs à défaut d’un avenir. Partir est un mythe auquel personne n’échappe. Au Ayizan, chic restaurant de Pétion-Ville, se font et se défont les voyages. Lucie sert les clients le jour et vend son corps la nuit. Maritou fuit la haine de Jeannette et la pitié de Clémence ses demi-soeurs. Elle vomit son angoisse et sa solitude jusqu’à sa rencontre avec Lucie. Elles s’apprivoisent jusqu’à s’aimer. Un ailleurs à soi, miroir où se tissent illusions et voeux de départ.
Extrait
« Lucie était la nuit, elle était la lune. Elle était persuadée que personne ne la verrait quand elle aura finalement pris la fuite pour se diriger vers cet horizon qui l’appelait depuis tellement de temps. Elle dormirait dans la rue, elle mangerait n’importe quoi, mais elle serait libre, se disait-elle. Elle perdrait la pesanteur du corps, cet objet de désir insensé, toute cette féminité qui la
forçait à des combats pour lesquels elle ne se sentait pas prête. »
Echos de presse :
« Mieux qu’un long discours politique ou des statistiques économiques, ce roman offre une belle parade à la langue de bois. Un ailleurs à soi touche immédiatement le coeur du lecteur dans sa délectation de
l’histoire. »
Wébert Lahens, Le Nouvelliste
L’auteure
Née à Port-au-Prince, Emmelie Prophète est poète et romancière. Elle a étudié en littérature, en communication et en droit. Son oeuvre est publiée aux éditions Mémoire d’encrier: Le testament des solitudes, qui lui a valu le Grand Prix littéraire de l’Association des écrivains de langue française (ADELF) 2009, Le reste du temps (2010), Impasse Dignité (2012), Le bout du monde est une fenêtre (2015), Un ailleurs à soi (2018) et Des marges à remplir et autres poèmes(2018).
Elle vit à Port-au-Prince.
« Lucie était la nuit, elle était la lune. Elle était persuadée que personne ne la verrait quand elle aura finalement pris la fuite pour se diriger vers cet horizon qui l’appelait depuis tellement de temps. Elle dormirait dans la rue, elle mangerait n’importe quoi, mais elle serait libre, se disait-elle. Elle perdrait la pesanteur du corps, cet objet de désir insensé, toute cette féminité qui la forçait à des combats pour lesquels elle ne se sentait pas prête. »

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 05 septembre 2018
Nombre de lectures 13
EAN13 9782897125875
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,04€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Emmelie Prophète
UN AILLEURS À SOI
MÉMOIRE D’ENCRIER
Mémoire d’encrier reconnaît l’aide financière du Gouvernement du Canada, du Conseil des Arts du Canada et du Gouvernement du Québec par le Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres, Gestion Sodec.
Dépôt légal : 2 e trimestre 2018 © 2018 Éditions Mémoire d’encrier inc. Tous droits réservés
ISBN 978-2-89712-586-8 (Papier) ISBN 978-2-89712-588-2 (PDF) ISBN 978-2-89712-587-5 (ePub) PQ3949.2.P76A62 2018 843’.92 C2018-940901-0 Mise en page : Virginie Turcotte Couverture : Étienne Bienvenu
MÉMOIRE D’ENCRIER
1260, rue Bélanger, bur. 201, • Montréal • Québec • H2S 1H9 Tél. : 514 989 1491 info@memoiredencrier.com • www.memoiredencrier.com
Fabrication du ePub : Stéphane Cormier
de la même auteure
Des marges à remplir et autres poèmes (poésie), Montréal, Mémoire d’encrier, 2018.
Le bout du monde est une fenêtre (roman), Montréal, Mémoire d’encrier, 2015.
Impasse Dignité (roman), Montréal, Mémoire d’encrier, 2012.
Le reste du temps (roman), Montréal, Mémoire d’encrier, 2010.
Le testament des solitudes (roman), Montréal, Mémoire d’encrier, 2007.
Sur parure d’ombre (poésie), Port-au-Prince, Mémoire, 2004.
Des marges à remplir (poésie), Port-au-Prince, Mémoire, 2000.
Longtemps au pied du perron de La maison où entra la dame Que j’avais suivie pendant deux Bonnes heures à Amsterdam Mes doigts jetèrent des baisers.
Guillaume Apollinaire
Le 21 e siècle est heureusement transparent, tout y semble à portée d’yeux, de doigts, de sens. On peut rêver de tout. Sur les belles côtes occidentales échouent des corps muets, terrassés par les traversées. La mer est indocile. Ah, l’ailleurs si désirable! Les villes d’eau, de gratte-ciel, de vastes campagnes, de péchés possibles.
Ma place est partout, sauf ici.
Les jeunes Nigériennes rêvent d’aller vivre à Amsterdam. C’est une ville d’eau, de liberté. De Port-au-Prince, il faut des heures en avion pour atteindre Amsterdam. La langue que l’on y parle est, dit-on, difficile.
C’est la dernière phrase que Lucie entendit avant de s’endormir, c’était celle avec laquelle Maritou concluait le plus souvent les lectures à voix haute qu’elle faisait au cœur de la nuit, assise par terre, dans le coin droit de la chambre, là où la lumière jaunasse de l’ampoule n’atteignait pas. Elle se cachait d’elle-même, du pays qu’elle voulait fuir.
Lucie sentait sa présence même en dormant et elle aimait que Maritou soit dans la chambre à peine meublée. Lucie pouvait percevoir son amour, sa bonté, sa timidité, son impuissance. L’odeur de cigarette et d’eau de Cologne à senteur de fougère de Maritou imprégnait encore sa peau. Lucie sentait sa présence en entendant le bruissement des feuilles sèches à deux heures du matin. Maritou se manifestait quand Lucie était seule. Elles avaient fait l’amour longtemps. Le poids du corps de Maritou sur son corps la rassurait, leurs seins se frottaient, ceux de Maritou, menus, contribuaient à lui donner son air de garçon. Ses cheveux étaient crépus et courts, comme les hommes. Maritou avait pour seul bijou une ficelle à laquelle était attachée une breloque en corne représentant la carte d’Haïti. Elle s’habillait avec les mêmes baskets mauve et noir, jeans bleus et T-shirts imprimés avec messages publicitaires du dernier carnaval, d’une campagne de planning familial ou de ramassage d’ordures. Elle était en surpoids, quoique Lucie ne l’ait vu manger que très rarement.
Lucie dormait alors que le jour commençait à poindre, blanchissant la petite cour visible de la fenêtre latérale dont le rideau et la tringle traînaient par terre depuis plusieurs jours.
La chambre était ainsi faite : un lit, un caisson en bois dans lequel étaient jetés pêle-mêle des colliers de différentes couleurs, des déodorants en vaporisateur dont la plupart des tubes étaient vides, un parfum bon marché, des palettes de maquillage qui salissaient tout. On devinait une chaise sous une pile de jeans, de robes, de T-shirts, et, derrière la chaise, des sandales jetées n’importe comment pour pouvoir montrer ses pieds que tout le monde disait jolis. Elle était grande et mince avec des fesses généreuses, des dreadlocks qui lui arrivaient aux épaules, des yeux qui s’attardaient sur tout, une sensualité très étudiée pour séduire ceux sur lesquels elle jetait son dévolu. Elle avait un très joli visage.
Maritou avait rencontré Lucie il y a six mois. Lucie slalomait entre les tables du bar où elle travaillait, fréquenté principalement par des coopérants et diplomates étrangers amateurs de rhum sour qui se rassemblaient pour dire du mal du pays, étaler leurs petites misères existentielles malgré les gros salaires et primes de risque. Sa chemisette mettait en valeur son buste mince, ses jeans montraient ses formes et les regards suivaient son corps gracieux, flottant dans la fumée des cigarettes, poussé par ces voix et ces éclats de rire. Les clients se regroupaient suivant leur langue ou leur nationalité, cette solidarité que l’on ressent entre compatriotes dans un pays étranger. Des locaux quelquefois se mélangeaient aux groupes. Interprètes, amants de fortune, resquilleurs, étudiants désœuvrés, qui pouvaient adopter en une nuit l’accent du pays où ils espéraient émigrer.
Maritou était étudiante. Elle se rendait consciencieusement, tous les jours à quatre heures, à la faculté des sciences humaines qu’elle détestait. Elle était plus gênée par l’insalubrité des lieux que par le mépris de ses camarades qui l’appelaient ironiquement « boss » pour lui faire comprendre qu’elle avait l’air d’un homme. Elle avait toujours été discriminée, regardée comme une bête curieuse. Il y avait toujours eu suspicion sur sa sexualité. Elle avait aimé Lucie dès le premier regard. Elle n’avait pas pu passer sa commande quand Lucie s’était approchée pour lui demander ce qu’elle voulait boire. Lucie l’avait regardée, murmurant qu’elle reviendrait. Maritou avait finalement opté pour un rhum trois étoiles sec et en avait bu une demi-douzaine.
À deux heures du matin, il ne restait plus que Maritou. Le patron du bar, Quentin, un français que tout le monde appelait « Blanc », qui vivait dans le pays depuis trente ans et qui faisait semblant de ne pas parler créole, l’invita poliment à partir. Il est temps que le Ayizan ferme ma petite dame, revenez demain, lui dit-il de bonne humeur. Lucie était debout à côté de lui et regardait par terre, son sac de toile en bandoulière. Maritou l’avait vue se dégager avec brusquerie quelques minutes plus tôt d’une étreinte du Blanc sans âge, dont les cheveux, qu’il n’avait que derrière la tête, lui tombaient sur les épaules, une coquetterie qui accentuait son visage osseux, son nez busqué. Maritou leva la tête, les regarda et vomit tout ce qu’elle avait sur l’estomac.
Maritou vomissait quand, désespérée, elle était en difficulté, avait peur, bref, face à toutes les situations qui lui échappaient, pour ne pas donner d’explications, pour garder les autres à distance. Elle étalait le contenu de son estomac, dérangeait avec l’odeur âcre, insupportable du vomi, comme pour que l’on ne l’approche pas. Elle aimait voir le dégoût, le mépris sur le visage des gens quand un filet de crachat dégoulinait de ses lèvres. Petite, elle vomissait sur son uniforme, son buvard, ses livres et ses cahiers. Elle finissait seule dans une grande salle, conduite rudement par une religieuse courroucée qui lui disait qu’elle n’était qu’un petit monstre, une créature du diable.
La grande salle de l’après-vomi reste parmi ses meilleurs souvenirs de cette école de filles. Il faisait frais dans cette pièce grise aux murs tapissés de livres, avec des tables et des chaises peintes en blanc et une statue de la Vierge Marie. Marie qu’elle priait et suppliait en se tordant les mains, assise dans le coin, dans son odeur de vomi, le nez qui coule, les cheveux défaits parce qu’ils n’auraient pas dû être coiffés, parce qu’ils étaient trop courts pour les rubans, les barrettes que lui imposait sa sœur aînée. Elle était toujours assise dans les coins, comme pour s’effacer, entrer dans l’angle, l’endroit que l’on ne va pas voir, celui où la lumière ne pénètre pas, où l’on stocke les balais, les serpillières, les objets que l’on souhaite oublier, ceux faits pour être oubliés.
Maritou ne savait pas en quoi était faite cette statue de Marie, elle n’aurait pas osé la toucher même si elle en avait très envie. Elle l’imaginait froide, douce. Cette Marie avait la tête baissée, intimidée dirait-on, comme elle, par cette grande pièce; écrasée par tant d’ordre, de rangements réussis, d’harmonie. Une Marie, plus imposante, se trouvait dans la cour. Sûre d’elle, elle tenait un enfant dans ses bras et regardait droit devant avec l’assurance de celles qui savent où il faut aller, ce qu’il faut dire, ce en quoi il faut croire. Maritou était prise entre deux feux, protestante à la maison et catholique à l’école. Sa sœur Jeannette lui avait expliqué que les écoles catholiques étaient les meilleures, mais que ce n’était pas une bonne religion. Elle en voulait particulièrement à la Vierge Marie, sa sœur, qui, selon elle, n’était qu’une statue que les gens n’avaient aucune raison d’adorer. La Bible interdisait le culte d’objet d’ailleurs, arguait-elle.
Maritou finissait par s’endormir entre l’odeur de papier de la pièce, de vomi, bercée par le balancement des bougainvillées roses qu’elle voyait à travers les persiennes.
Quand sœur Clotilde la réveillait, elle avait l’impression que des heures s’étaient écoulées depuis qu’elle avait été laissée seule pour réfléchir à son mauvais comportement. Et pourtant non. Ce n’était que l’heure du goûter. Elle risquait fort de revenir dans la grande pièce grise, seule, avec des devoirs à faire, ce que les sœurs considéraient comme la punition ultime. Maritou empestait tellement que ses camarades pleuraient pour ne pas s’asseoir à côté d’elle, l’embêtaient, ce qui provoquait des disputes qui lui valaient d’autres isolements, d’autres séances de vomi. Vomir était son bouclier contre les agressions extérieures.
Maritou mangeait dans la perspective de dégueuler, et en grandissant elle vomissait de moins en moins et elle prenait du poids. Tant pis. Elle maigrirait quand elle serait loin du pays, quand elle commencerait à vivre cette vie mille fois imaginée.
Lucie éclata de rire et son rire envahit la nuit tout entière, un rire qui ne voulait pas finir, qui faisait oublier l’odeur du vomi étalé sur les morceaux de céramique de différentes couleurs, la furie de Quentin, le gardien armé de son fusil qui attendait les ordres de son patron pour foutre à la porte cette cliente soûle qui les empêchait de mettre fin à la dure soirée et rentrer dormir.
La jeune femme continuait de rire sous le regard désapprobateur de Quentin et face à l’incompréhension du gardien. Maritou finit par se lever et sortir par l’étroite porte en fer suivie par des petits gloussements de Lucie. Elle s’appuya contre un mur, dans la pénombre pour reprendre ses esprits. L’air de la nuit lui fit du bien.
La rue était déserte. La ville se reposait de ses misères, de ses désastres quotidiens. Lucie et Quentin étaient sortis du bar et marchaient côte à côte, il essayait de la persuader de monter avec lui dans la toute petite voiture verte qui était garée juste sous l’enseigne « Ayizan ».
— Fous-moi la paix, merde!
— Tu étais d’accord pour qu’on dorme ensemble ce soir.
— Eh bien j’ai changé d’avis, je veux rentrer à pied d’ailleurs. Et puis, je ne suis pas ta putain!
Quentin essaya de lui prendre le bras, elle se dégagea violemment et manqua de tomber.
Merde, merde, merde, répétait-elle en boucle en se frottant l’avant-bras gauche alors que Quentin fermait la portière de sa voiture et démarrait en trombe, fâché lui aussi. Maritou s’approcha et lui demanda si elle pouvait l’aider. Elle leva la tête, la reconnut et se mit à rire comme si l’épisode avec Quentin n’avait jamais eu lieu.
Elles marchèrent ensemble. La ville n’était généreuse que la nuit. Au cours des quinze minutes à pied qui séparaient le Ayizan de chez Lucie, elles ne virent passer qu’une seule voiture. Il était presque trois heures du matin. Elles avaient devant elles leurs ombres, comme des témoins de cette marche silencieuse et imprévue de deux corps qui ne se ressemblent pas, qui ne se connaissent pas, avançant dans la nuit sans se demander ce qu’il en serait du jour qui arrivait dans trois petites heures.
Lucie emprunta une rue dans laquelle étaient garées, des deux côtés, des camionnettes qui assuraient le transport en commun le jour. Il y faisait noir. Elle marchait tête en l’air, les mains dans les poches de son jeans et semblait ne même pas remarquer que quelqu’un était à côté d’elle. Elle s’arrêta subitement devant une barrière en tôle qu’elle poussa brusquement, provoquant un vacarme qui fit sursauter Maritou.
— Bonne nuit, lui dit-elle en refermant le portail qui fit le même bruit.
Maritou resta longtemps devant la barrière en tôle, le mur sur lequel il y avait plein de graffitis qui appelaient à voter pour au moins cinq présidents différents et autant de sénateurs. Dans le caniveau elle apercevait des bouteilles en plastique, des fatras pas faciles à identifier et tout autour des maisons, des murs très hauts qui ne parvenaient pas à cacher le désespoir de ne pas savoir inventer une façon de vivre, d’être ensemble, de croire. Maritou veillait sur une parcelle de la nuit qui abritait une belle fille fatiguée qui prenait le temps de rire, qui savait traverser les nuits à grands pas, sans avoir peur.
La nuit était toujours hospitalière et pouvait offrir un siège dans un quartier inconnu à une fille qui rêvait d’être ailleurs, dans un autre pays, une autre ville où l’on pouvait choisir sa nuit, la découper aux mesures de ses folies, de ses rêves, de ses envies. Maritou s’était assise sur le capot d’une vieille voiture qui devait servir de siège à d’autres gens durant la journée puisqu’elle était propre, essuyée par des fesses inconnues. Elle avait sommeil, mais ne se résignait pas à partir. Elle n’avait pas de montre. Avait-elle jamais eu envie d’avoir une montre? Elle pensa à son téléphone portable bon marché qu’elle avait oublié chez elle. Personne ne l’appelait de toute façon. Elle ne souhaitait jamais recevoir d’appel de ses sœurs avec qui elle habitait dont l’une ne savait que l’accabler de reproches.
Elle regrettait déjà cette nuit, cette marche dont elle ne connaissait pas la destination, le risque qu’elle avait pris en proposant à cette jeune femme de marcher avec elle. Elle n’avait pas eu l’air étonnée. Elle était trop belle cette fille, il fallait qu’elle la revoie.
Le Ayizan était situé à Pétion-Ville, commune du Département de l’Ouest, collée à Port-au-Prince. La ville, qui abrite des restaurants, des hôtels, perdait peu à peu son statut de lieu résidentiel, les chics demeures se transformant de plus en plus en commerces, particulièrement depuis le tremblement de terre de 2010. Pendant longtemps elle avait réussi à cacher et à ignorer les bidonvilles qui l’entouraient : Philippaux, La Pointe, Bobin, Brise Tout, Desermites, Jalousie. Les habitants de ces quartiers envahissaient ses artères avec leurs négoces et leur mauvaise humeur. Jalousie quant à lui ne pouvait plus passer inaperçu. En 2012 les nombreuses maisons qui s’y trouvent ont été peintes de toutes les couleurs dans le cadre d’un projet du gouvernement destiné à embellir les quartiers populaires sur le modèle de ce qui se faisait dans les favelas brésiliennes. On pouvait voir désormais, accrochées sur le flanc de la montagne, des centaines de constructions de toutes tailles, disposées de manières anarchiques aux couleurs variées, laissant présager une catastrophe majeure en cas d’un nouveau tremblement de terre. Certains y ont vu du Préfète Duffaut, ce peintre mort en 2012 qui peignait des villes colorées, suspendues; d’autres ont interprété ce projet comme l’expression d’une forme de cynisme des responsables arguant qu’on ne pouvait pas se contenter de peindre la misère.
Le Ayizan était un restaurant à la mode, repère des étrangers, mais aussi d’une certaine clientèle locale avec des prétentions intellectuelles qui se gargarisait d’être de gauche en prenant des airs chagrins devant leur verre. C’était peut-être vrai, mais le problème c’est que Quentin aussi se disait de gauche et les serveurs, les cuisinières, étaient persuadés que ce ne pouvait être une bonne chose. La boisson était moins chère au Ayizan qu’ailleurs et l’on s’y sentait bien au milieu des palmes plantées dans des pots, du jasmin près de la barrière, des herbes aromatiques dont se servait Julien pour préparer des mixtures. Ayizan dans le panthéon vodou, c’est le dieu de la vertu, de la générosité, symbolisé par la palme. Le mot voulait aussi dire à la fois « frère » et « terre sacrée ».
Quatorze personnes faisaient tourner le bar restaurant et travaillaient pour la plupart de midi à deux heures du matin. Les serveurs ne restaient pas plus d’un mois en général, à part Lucie et Julien qui entretenaient des relations assez ambiguës avec Quentin. Julien était barman et serveur à la fois. Il se présentait comme un « initié », c’est-à-dire qu’il avait formalisé le don reçu de ses ancêtres, qu’il était un serviteur dans la religion vodou. Il s’était révélé un magicien des cocktails. Taciturne, travailleur, il composait des mélanges improbables avec des feuilles qui servaient en général à faire des tisanes et avait un discours sur les vertus de chacun des breuvages. Il prenait le soin de demander aux clients comment ils se sentaient et comment ils voulaient se sentir avant de leur proposer la panacée qui guérissait des chagrins d’amour, de la nostalgie du pays ou améliorait les performances sexuelles. Le prix de ces breuvages spéciaux n’était pas affiché, c’était soit à la tête du client, soit à la dimension du mal à réparer, du réconfort à donner. Il avait une commission sur la vente des boissons.
Le barman dégageait quelque chose de mystérieux. Bernadette, la cuisinière, racontait que Quentin avait peur de Julien, que ce dernier lui lisait les cartes, qu’ils couchaient ensemble, qu’il était celui sur lequel reposait la prospérité du Ayizan. Il était l’un des rares, avec Lucie, à ne pas essuyer les foudres quotidiennes du patron.
Julien parlait peu, toujours très concentré, il faisait mille allées et venues de son bar au petit jardin de thé à côté de la terrasse qu’il entretenait lui-même. Son activité avait fini par faire partie des attractions du Ayizan. Il offrait aux clients qui le lui demandaient des boutures qui, dès qu’elles passaient la porte du Ayizan, perdaient toute vitalité, comme saisies d’un grand chagrin. Julien disait n’avoir aucune explication à cela, se contentait de regarder alternativement la plante flétrie et la personne dépitée qui la tenait, de ses yeux continuellement injectés de sang. On n’osait pas lui poser de questions en général.
Lucie venait souvent lui tenir compagnie pour fumer quand Quentin était absent. Pas qu’il leur interdisait de fumer ou de converser, mais l’ambiance était alors plus détendue, ils parlaient en créole et la jeune femme demandait conseil à Julien sur divers sujets. Rien de ce qui se passait dans la vie de ses collègues du Ayizan ne lui échappait. Il gardait les yeux à demi fermés. C’était à cause de la fumée. C’était aussi une attitude, très étudiée. Il répondait avec une voix posée qu’il fallait laisser les loas faire leur travail, que les carrefours ne sont jamais fermés, que personne ne marche seul dans ce pays.
Julien parlait de lui-même comme d’un habitué des longues distances, des chemins parallèles, ceux qui peuvent nous ramener vers nous-mêmes, vers l’essentiel. Lucie ne comprenait pas toujours, mais trouvait sa présence apaisante; il était l’un des rares hommes à ne jamais lui faire d’avances ou de propositions. Elle n’avait jamais osé lui demander si c’était vrai qu’il existait quelque chose entre lui et Quentin, il ne lui avait jamais demandé cela non plus. La délicatesse de Julien, son autonomie n’avaient rien de compatible avec l’hypocrisie et la vénalité de Quentin.
Lucie n’était pas une vraie fumeuse. La cigarette la rendait même un peu malade. Elle fumait de temps en temps comme pour avoir la confirmation qu’elle avait vraiment rompu avec sa vie d’avant, cette ambiance dévote, ascétique qui avait toujours régné dans la maison de ses parents. Ils passaient leur vie entre l’église, les prières organisées en fin de soirée aux domiciles des gens qu’ils appelaient frères et sœurs, des jeûnes deux fois par semaine, des lectures de la Bible suivies d’interprétations outrancières et grotesques. Tout avait été prévu pour elle, une vie résignée guidée par le Bondieu. Mais elle s’était échappée de la maison. Elle venait de fêter ses dix-sept ans. Il le fallait. Cette chambre dans la maison de deux pièces où ils dormaient à sept, elle et ses quatre frères, le regard de son père sur elle, sa mère qui priait pour ne rien voir, ses frères qui ne disaient rien.
Elle était la nuit, elle était la lune. Trois ans sans sommeil, à échafauder des stratagèmes pour réveiller ses frères quand son père osait entrer dans la chambre, quitte à se faire taper par son grand frère qui l’accusait de le réveiller. Elle préférait de loin sa colère, ses propos injustes et insultants. Nyctalope, sensible au moindre petit bruit, elle pouvait prévoir les nuits où son père allait pénétrer dans la chambre. Il la regardait à la dérobée toute la journée, pas comme un père regarde sa fille, l’accablant de reproches et de remarques acerbes concernant le déjeuner raté, les notes à l’école qui auraient pu être meilleures si elle s’occupait moins de son corps, de ses coiffures de pute. Elle écoutait sans rien dire, comme sa mère et ses frères aînés. Le moindre grognement ou ce qui pouvait être interprété comme tel, la moindre parole était prétexte à des violences pouvant aller de la simple baffe à la lanière qui lui laissait des marques sur la peau pendant des semaines.
Badou, son jeune frère, se cachait pour pleurer. Il pleurait souvent alors qu’il n’avait pas le droit de pleurer. Le père le battait sans ménagement, hurlant qu’il allait lui donner une bonne raison de chialer. Lucie aimait beaucoup Badou, ils se ressemblaient physiquement et dans leur mal-être, dans la honte de ce père qui guettait les occasions pour se coller contre elle en respirant très fort.
Lucie avait réfléchi longtemps à l’empoisonner et à le regarder mourir. Elle avait demandé conseil à son professeur de chimie, un jeune homme qui faisait tout pour qu’elle le remarque et qui bafouillait une fois à ses côtés. Il n’avait pas pu lui indiquer le poison incolore et inodore qui pouvait tuer. Elle voulait essayer un de ces trucs pour les rats que leur voisin, un homme important dont les murs de la maison empêchaient le soleil d’arriver dans leur petite cour, utilisait pour tuer les rongeurs.
Elle avait tellement rêvé de sa mort qu’elle était toute surprise de le voir le matin la regardant, sa bible dans la main droite, son ventre proéminent, sa barbe hirsute qui blessait quand elle l’embrassait. Elle était obligée de l’embrasser pour lui dire bonjour et il restait de marbre comme si cela ne voulait rien dire, sa joue était froide et il empestait la graisse de la nourriture qu’il mangeait en quantité, ne se souciant pas d’en laisser suffisamment pour sa femme et ses enfants.
Lucie n’avait pas l’argent pour acheter de la mort aux rats, peut-être qu’elle en aurait pris aussi, non par culpabilité, mais pour ne jamais répondre de son acte. Sa mère, molle et lâche depuis toujours, devrait alors prendre une décision, la plus achevée de sa vie, celle d’enterrer son bourreau, son mari, le père de ses cinq enfants. Elle déciderait pour une fois de la manière dont il devait être habillé, elle lui enlèverait sa barbe, cette moustache qui lui couvrait entièrement la lèvre supérieure. Badou arrêterait de pleurer. Il pourrait, comme il en avait toujours eu envie, passer sa vie à faire des dessins. Il avait du talent. Peut-être deviendrait-il le peintre dont il rêvait. Peut-être que les frères aînés qui avaient hérité de la brutalité, de l’irascibilité de leur père, s’adouciraient devant le spectacle de sa mort subite, se rendraient compte qu’à un certain âge, même si on est pauvre, il faut laisser la maison, essayer de s’inventer une vie.
Lucie était la nuit, elle était la lune. Elle était persuadée que personne ne la verrait quand elle aura finalement pris la fuite pour se diriger vers cet horizon qui l’appelait depuis tellement de temps. Elle dormirait dans la rue, elle mangerait n’importe quoi, mais elle serait libre, se disait-elle. Elle perdrait la pesanteur du corps, cet objet de désir insensé, toute cette féminité qui la forçait à des combats pour lesquels elle ne se sentait pas prête. Elle voulait aller se cacher, jouer avec son amie Claudine dont les parents avaient brusquement quitté le quartier. On disait qu’ils étaient partis au Brésil, c’était bien probable, mais elle lui avait à peine dit au revoir, elle lui avait dit qu’ils partaient voir ses grands-parents dans le sud, mais c’est sans doute ce qu’on lui avait demandé de raconter, pour que les autres ne sachent pas, afin que certains ne les jugent pas.
Lucie a laissé la maison un vendredi. Elle se souvenait bien du jour à cause de la musique, la musique si bruyante du voisin les vendredis et samedis. Il se vengeait des prières incessantes organisées par ses parents qui étaient tout aussi fortes, tout aussi dérangeantes. Il était encore tôt. À peine huit heures. Ils étaient tous là et pourtant elle n’en avait vu aucun en partant. Elle avait pris la décision très vite. Ses frères et ses parents avaient dû raccompagner des gens qui avaient participé à la séance, et comme toujours ils s’attardaient deux ou trois minutes afin de prendre des nouvelles de gens que l’on n’avait pas vus ces dernières semaines et qu’ils croyaient partis pour l’étranger; parler du coût de la vie qui augmentait, des élections que le pays peinait à organiser. Elle avait aimé le silence brusque qui était tombé sur la maison. Elle le savait éphémère. Elle avait regardé les verres à laver, les chaises à ranger. Elle troqua ses sandalettes contre une vieille paire de baskets, jeta par terre les livres et les cahiers qui se trouvaient dans son sac d’école, y fourra quelques vêtements, sortit de la maison et marcha droit devant.
On la chercha peut-être, elle n’en sut rien. Sa disparation ne leur avait sans doute pas fait de peine, sauf à Badou peut-être.
Dans la rue on fumait, on buvait, on couchait avec qui proposait de l’argent. C’était mieux comme cela. C’était une forme d’échouage douloureux et paisible. Ces mains sur son corps n’étaient pas plus odieuses que celles du paternel qui la menaçaient à chaque recoin de ces deux pièces maudites. Elle se dit qu’elle avait bien choisi, qu’un jour tout cela s’arrêtera, qu’elle aussi partirait, comme Claudine, ailleurs, peu importe.

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