Un bouquet de bruyère
106 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Un bouquet de bruyère

-

106 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

Un soir d'été dans les Cévennes ardéchoises, sauvages et tranquilles, deux randonneurs ne finiront pas leur nuit sur la plage d'une rivière sous le vieux Pont de la Brousse. Le meurtre et le viol l'abrègeront trop vite. Mais il y a un témoin. Qui ne parlera pas, mais avouera à un confident les raisons intimes de son silence. Ce sera son tour de porter le secret, d'en subir les tourments, pris dans les nasses de son indécision. Un roman sur le silence, la justice où se croisent les vérités humaines de personnages simples à la part d'humanité complexe.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 05 mai 2015
Nombre de lectures 0
EAN13 9782336726342
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Titre

Alain Parodi






Un bouquet de bruyère
Copyright










© L’H ARMATTAN , 2015
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

EAN Epub : 978-2-336-72634-2
Dédicace


À ma famille
Exergue

« Le monde n’est pas mauvais parce que des hommes font le mal, mais parce que d’autres regardent et laissent faire. »
Albert EINSTEIN
CHAPITRE I
Jérémie et Pascaline voulaient un bel été. Les deux jeunes étudiants s’étaient rencontrés dans un hiver venteux de Montpellier. Autour d’un café pour lui, d’un thé pour elle ; le thé c’est souvent pour les filles. L’étudiante en lettres aimait la science de l’étudiant en biologie, mais préférait le futur biologiste lui-même.
Il lui avait communiqué en quelques mois son amour des fleurs et des coléoptères et dévoilé des secrets de la vie qu’elle soupçonnait à peine.
Leur printemps avait parcouru les hautes plaines du Larzac et les châtaigneraies de l’Aveyron. Leur été avait commencé, pour elle, dans les vapeurs écœurantes d’une friterie et, pour lui, dans l’odeur âcre des encres d’imprimerie. Il fallait bien, comme les fourmis, sacrifier une part de liberté estivale pour que l’hiver étudiant soit moins de disette. Ils avaient gardé quand même une semaine de fin août pour profiter un peu. Elle avait envoyé bouler le chefaillon de son snack « saucisses frites ». Il avait quitté presque avec regret la camaraderie virile des ouvriers du Livre.
Ils iraient traîner leurs godasses dans l’Ardèche cévenole, âpre et mystérieuse.
Ils avaient laissé leur vieille 4L à l’ombre d’un chêne, en contrebas du cimetière. Saint-André-Lachamp est un village du bout du monde, inondé de forêts. Une île dans un océan de bois.
Ils étaient remontés par Alès jusqu’à Joyeuse. Ils s’étaient souri, tout au long de l’étroite route qui les avait menés dans ce village, réduit à une bâtisse servant de mairie, un vieux cimetière, une église autour de laquelle s’agglutinaient quelques maisons de pierre. Il n’y avait pas urbanisme plus simple.
La descente à pied vers la vallée de la Drobie avait été éprouvante. Ces forêts de bois de coupe n’avaient pas satisfait en biodiversité le biologiste. Ils avaient hâte de se retrouver sur les berges de la rivière où ils trouveraient fraîcheur et réconfort et, certainement, une plage où le sable serait plus accueillant pour leur sommeil que toutes ces pentes raides et rocailleuses. Ils avaient repéré au bas du vieux Pont de la Brousse l’endroit idéal, à l’abri d’improbables regards.
L’eau qui coule les bercerait. La nuit était claire. Ils eurent tôt fait d’avaler un repas frugal de fruits secs, de pain, de fromage et une salade de riz.
Jérémie avait plongé nu dans la rivière pour se débarrasser de la sueur et de la poussière qui lui collaient à la peau. Pascaline avait eu encore comme une pudeur. Il lui avait fallu un gant pour servir d’intermédiaire entre l’eau trop fraîche et sa peau de velours, chaude d’une journée de marche et de soleil.
La fatigue avait eu rapidement raison d’eux. À peine eurent-ils le temps de voir peu à peu le ciel s’éclairer d’étoiles et deviner la nage des castors au fil de l’eau. Un simple et long baiser avait suffi à calmer leurs sens élimés par l’effort.
Il a, dans la nuit, ouvert les yeux. Deux immenses chaussures dominent sa tête. Il aurait pu avoir un sursaut si une grosse pierre n’était pas venue érafler sa tempe et lui arracher l’oreille. Il n’y avait rien à comprendre. Ni à expliquer. Seul l’instinct parle à certains instants. L’instinct de Jérémie le porte à mordre le mollet le plus proche, comme un chien qu’on a rendu fou à force de le battre. Une seconde pierre, à la trajectoire mieux ajustée, fait craquer son crâne comme ces noix de coco qu’on tape au sol pour les fendre. Il s’accroche à une jambe comme à la vie. Enfin, ce qu’il en restait ! Pascaline est étouffée. Elle subit les tortures que seuls les vilains hommes infligent aux jolies filles qu’ils ne peuvent posséder autrement. Larmes inutiles. Sanglots empêchés. Vains. Désespérés. Terreur. Douleur. Malheur.
La barbarie prit fin au même moment que la vie. L’exécution s’était faite sans cri, sans bruit, dérangeant à peine le silence d’une nuit de pleine lune.
Le petit matin, comme à son habitude, arrive dans sa naïveté. Il est souvent indifférent aux vicissitudes humaines. Il peut éclairer de ses premières lueurs des scènes de massacres. Et coucher ses ombres douces sur des montagnes de cadavres.
Il en fût ainsi par ce beau matin de fin d’été sur une rivière cévenole. Il en fût ainsi à travers les pins cembros et les châtaigniers. Les bergeronnettes chassaient déjà les premiers insectes sur la ligne invisible qui sépare l’eau de l’air. Le soleil était encore loin et on était dans ces moments courts où la nuit n’est plus et le jour encore absent : les certitudes du jour ne sont pas encore affirmées et les doutes de la nuit pas encore dissipés. Ce sont des moments fugaces où le monde se réveille lentement, sans fracas, en l’absence des hommes qui ne viennent pas encore perturber sa quiétude par leur frénésie qu’ils prennent pour la vie.
Le sang de Jérémie faisait comme une écharpe écarlate dans l’eau brune de la Drobie, s’effilochant jusqu’aux piles du vieux pont. Un nuage d’alevins s’était formé autour de son crâne, heureux de pouvoir gober cette pitance inattendue. Sur les lèvres à jamais muettes de Pascaline les premières mouches insolentes ne pouvaient plus agacer sa peau déjà froide.
Il faisait à peine jour et dans un fourré, derrière une grande touffe d’herbe, une silhouette s’ébroue en silence. Elle se lève et s’approche de l’abattoir. Elle se fige. Une bête peut-être, étonnée qu’il y ait plus sauvage qu’elle… La tête du garçon baignait dans l’eau sur quelques centimètres. Elle tire ce corps comme elle peut, pour préserver d’une dernière offense ce qui reste du visage. Du sang coule sur le sable gris, qui s’en imbibe doucement. Devant le corps crucifié de Pascaline la silhouette se signe. Elle remonte la petite culotte de coton sur le bas-ventre et reboutonne ce qui reste des deux pans de la blouse courte qui cache à peine la peau d’albâtre. Les avant-bras et les mollets brunis de la petite contrastaient avec la pâleur de son buste.
Avant que le jour soit trop cruel, cet homme ou cette femme, s’accorde quelques secondes d’immobilité. Pour prier peut-être. Ou bien se repentir… Et disparaît avant que le soleil n’éclaire d’une lumière trop crue ce qui n’aurait jamais dû être, ou rester pour toujours dans la nuit.
CHAPITRE II
– Bon, alors, vous en êtes où ? Les relevés, ça y est ?
L’inspecteur principal Lambert venait d’arriver sur les lieux. Il était déjà fatigué de cette longue route depuis Nîmes.
Au milieu de la matinée, son commissaire l’avait fait appeler « de toute urgence, toutes affaires cessantes ». À peine avait-il pris de temps de lui lancer un « bonjour Lambert », qu’il lui envoyait toute la sauce. La découverte, ce matin, par un promeneur, de deux corps sur la berge d’une rivière d’Ardèche. Deux jeunes randonneurs qui bivouaquaient là et qui avaient été agressés… Enfin tués, disons-le. Par au moins deux hommes.
– Alors, Lambert, ouste ! Faut y aller dare-dare. J’essaierai de vous rejoindre dans la journée. Je pars pour une réunion importante avec le directeur départemental. Paraît que la CGT de Perrier ferait encore des siennes, suite à l’annonce d’un plan social à la source de Vergèze. Une cinquantaine d’emplois supprimés, à ce qu’on dit. Les mecs commencent à en avoir marre de ces plans sociaux. Selon les R.G, ils seraient décidés à un mouvement dur cette fois-ci. Coupure des routes, de l’autoroute et tout le bordel ! En plein été, voyez un peu ! Paraît que le ministère a demandé au préfet de rentrer plus tôt de vacances ; il sera d’une humeur exécrable !
– Pauvre chou… pensa Lambert.
En bon flic, il avait une haute conscience de la nécessité de l’ordre et de la sécurité. Mais il ne pouvait s’empêcher d’admettre aussi que les salariés en prenaient plein la tronche depuis un moment et que ce chômage sans cesse grandissant ne pouvait que créer amertume et révolte . Il était en poste à Marseille quand les sidérurgistes avaient manifesté contre l’arrêt de la sidérurgie française et n’avaient laissé aucun feu rouge debout. Les autorités avaient désapprouvé. Lui aussi. Mais il reconnaissait avoir la chance de n’avoir jamais eu à subir la crainte du chômage, et il avait scrupule à juger la réaction de ceux qu’on envoyait à la casse.
– Faites gaffe avec les relevés, Lambert, vous le savez. La police de demain sera scientifique et le relevé sera tout. Faut que les équipes s’y préparent. L’interrogatoire, les aveux, les enquêtes de voisinage, tout ça va continuer bien sûr… Mais ça ne pèsera plus très lourd face aux conclusions des labos. Mieux vaudra savoir à qui appartiennent telle ou telle rognure d’ongle ou tel étron plutôt que de savoir si le suspect a eu une enfance malheureuse, détestait les femmes ou allait aux putes. Donc les relevés ! Les relevés ! Les relevés !
Lambert avait acquiescé en silence. Il savait tout cela. Il avait suivi, le trimestre précèdent, un stage sur la question. On avait expliqué aux stagiaires l’évolution des techniques. On avait évoqué l’ADN, une espèce d’empreinte génétique qui n’appartenait sur terre qu’à un seul individu. Avec un poil de cul trouvé sur le lieu du crime, avec juste une goutte de salive prélevée sur des suspects, le voisinage, la famille, les amis, ou la victime elle-même, on aurait de quoi circonscrire les interférences entre des individus, savoir qui avait baisé qui, qui était où et quand. Jusqu’à remonter toute la chaîne et trouver le prédateur. Sans préjugé. Sans à priori. Sans conclusion toute faite. La vérité nue, biologique, sans émotion ni état d’âme. Bien sûr il resterait toujours à faire la bonne vieille enquête maison, à la main, dans la grande tradition. Il faudrait bien déterminer le pourquoi du comment, le mobile du crime et ses modalités les plus affreuses comme les plus ordinaires. Car la justice avait besoin de comprendre l’incompréhensible, pour juger en toute connaissance de cause. Une goutte de sang, un crachat, un mouchoir morveux ne pouvaient résumer la trajectoire d’un individu. Ses amours, ses haines, ses peurs. Sa représentation de la vie et de la mort. Un homme ne se réduit pas à ses humeurs. Déterminer qui était amant de qui, qui avait violé, tué, égorgé, ce serait plus facile avec les techniques. Le qui est facile. Le pourquoi plus complexe.
En attendant il fallait se coltiner une enquête « à la papa », avec les moyens du bord, c’est-à-dire pas grand-chose. Voire rien.
– Allez Lambert, vous avez tout ce qu’il vous faut. L’identité judiciaire est déjà en route. Vous prenez le petit Mercato avec vous, il vous conduira. Y’a de la route et il fait chaud. Faites gaffe à vous.
Le jeune inspecteur Mercato, tout juste muté de Seine-Saint-Denis, où ses trois premières années de fonction l’avaient décoiffé, était tout emballé. C’était son premier crime de sang.
– T’excite pas, Mercato, conduis normalement. Ne va pas nous balancer dans le fossé ! De toute façon, les pauvres gamins qui se sont fait tuer ne vont pas partir en courant. Et puis il fait chaud. On fera une halte. Pour boire un Perrier…
– Pourquoi un Perrier ? Si je veux un Coca ?
– Par solidarité.
Mercato ne comprend rien.
Au bistrot, Lambert commanda deux Perrier sans prendre son avis.
– C’est vrai que ça désaltère ! Mercato avait sorti ce lieu commun dans un rot contenu.
– Et sans sucre. Bon pour la soif, bon pour la ligne, bon pour l’emploi ! Lambert voulait faire l’éducation de ce jeune con.
À la table à côté, un jeune couple à bébé avait entendu. Du coup pour eux aussi ce fût deux Perrier.
– Excusez-moi, pour le bébé, vous pouvez aussi en mettre un peu dans le biberon. Ça facilitera son rot.
Le conseil de Lambert ne leur était pas destiné. Mercato avait rougi.
CHAPITRE III
– Alors toubib ? Diagnostic ?
Lambert connaissait tellement le légiste qu’il ne prenait parfois pas la peine de lui dire bonjour. Tous les flics de la criminelle connaissaient le légiste. Le légiste les connaissait tous.
– Salut Lambert. C’est toi qui va piloter l’enquête ? C’est vrai que tu es principal maintenant ! Ben, c’est du classique : le gamin a reçu deux grosses pierres sur la tête. On a retrouvé les cailloux. Tiens, regarde, celui-là, et l’autre près de l’eau. Le premier lui a cogné la tempe droite et lui a arraché l’oreille. Et le second lui a fait éclater le crâne comme une coquille de noix. Le premier coup, il l’a reçu ici, à l’emplacement de la pierre. Le second c’est au bord de l’eau qu’il l’a pris en pleine poire. Il n’a pas vraiment eu le temps de s’extirper du sac de couchage. Il a été surpris dans son sommeil. Il a dû tenter de se défendre, d’où le fait qu’on l’ait traîné jusqu’à la rivière. Pour la petite, ben… apparemment il y a viol. Elle a été étranglée, étouffée aussi, par une main énorme qui lui a écrasé le nez et les lèvres. On l’a bloquée par les bras et les jambes. D’où ses grosses ecchymoses sur les avant-bras et à l’intérieur des cuisses. Vu leur largeur, c’est avec leurs genoux que les connards l’ont immobilisée. Et avec leurs pognes aussi autour des poignets. De grosses mains pourries autour de poignets si fins. Et puis la gosse a cessé de respirer.
Lambert veut vérifier aussi s’il y a eu vol. Il charge Mercato de faire l’inventaire et de tout contrôler. Rien de bien surprenant : des barres de céréales et des fruits secs, une salade de riz, et tout ce qui accompagne deux randonneurs en balade.
– Apparemment pas de vol, confirme Mercato. Tous les papelards sont là, la carte bleue, la clé de bagnole. Les sacs n’ont pas été fouillés. Non, pas de vol.
Lambert n’était pas étonné. Mais un vol qui tourne mal est toujours une éventualité à explorer. Les pires crimes peuvent se cacher derrière des crapuleries banales. Un cambrioleur à la petite semaine peut tuer, par peur, par affolement ; un petit malfrat ne maîtrisant déjà pas grand-chose de son destin peut sombrer, par connerie et lâcheté, dans la saloperie intense.
Ici, les salauds qui avaient fait le coup n’avaient fait que voler la vie et les espérances de bonheur de ces deux gamins. Ceci étant, ces connards auraient pu rajouter à leur crime une dernière vilenie, en prenant argent, bijoux et cartes. La petite portait encore au cou, sur sa peau bleuie par la strangulation, un collier en or.
La tuerie avait ses évidences, mais Lambert devait tout vérifier.
– Dis, toubib, on a touché les corps, on les a déplacés ?
– Bien sûr que non, tu nous prends pour des bleus ?
– D’accord, mais regarde le jeune. On dirait qu’il s’est vidé de son sang à deux endroits différents : là, à la limite de l’eau ; puis ici, sur le sable plus sec. Tu penses qu’il s’est déplacé ?
– Ça m’étonnerait, un mort ça ne bouge pas. Mais tu as raison, l’eau n’a pas encore lavé tout le rivage et on voit encore du sang.
– Tu crois qu’on aurait pu le déplacer ?
– Je ne vois pas d’autre hypothèse.
– Mmh bon… Et la gamine, qui lui a recouvert les seins ? Qui a remonté sa culotte ?
Le médecin et Mercato se regardent ; ils n’avaient pas eu le temps de se poser ces questions mais en reconnaissaient l’importance.
– Pas logique… les agresseurs auraient pris le temps de déplacer, même de cinquante centimètres, le buste du gars ? Pour quoi faire ? Pour qu’il ne s’enrhume pas dans l’eau fraîche ? Et le viol commis, après avoir étranglé et étouffé la gamine, ils auraient reboutonné délicatement sa blouse déchirée puis couvert les seins ? Et ils auraient eu une pudeur de dernière minute pour lui remonter son slip ? Ça colle moyen.
Mercato acquiesce avec modestie. Le médecin, en bon scientifique, essaie d’expliquer ce qui a l’apparence de l’inexplicable.
– Tu sais, les jobards peuvent faire des choses hors normes.
Le toubib n’avait pas que la science des corps. Il lui arrivait d’approcher aussi la science moins exacte des esprits. Et c’était plus complexe. L’esprit n’a pas toujours de logique, surtout dans les moments où la folie le gagne. Il avait déjà vu des dépeceurs vomir à la vue de la moindre goutte de sang. Il avait vu un infanticide amener à l’école le cadavre de la pauvre victime et le déposer devant le portail de la cour, posant un baiser sur son front, avec un tendre : « Sois sage ma chérie. À ce soir, papa vient te chercher. »
– Quand ils sont seuls peut-être. En l’espèce il ne semble pas qu’on ait affaire à un dément isolé. Mais à une bande. Pas une bande de fous obligatoirement… Des gens normaux… Un comptable… Un employé modèle… Un père et un époux attentif… Comme ces hooligans anglais qui défont la cravate pour aller à la baston. Pour moi, c’est des mecs en goguette, partis faire une virée tellement ils s’ennuient. Une ou deux bières, quelques pastis. Ils ont une chance sur mille dans ce coin désert, le soir, de croiser une proie. Ils n’ont pas cherché, non… Ils ont vu deux jeunes, une jolie fille comme ils n’en ont jamais eu… Allez, on va jouer, on va leur foutre la trouille… Et bing ! Ça dérape, la violence, la curée. Ils ne savaient pas qu’ils étaient capables de ça. Leur âme de chien enragé prend le dessus sans même qu’ils s’en rendent compte !
– Pfuitt ! siffle le médecin. Gros progrès en psycho, Lambert !
– Fais pas chier, toubib, ça colle pas, c’est tout. Bon, allez, faut qu’on avance.
Un gendarme les appelle :
– Inspecteur, venez voir.
Il désigne d’un index incertain une couche comme en font les bêtes quand elles dorment et écrasent les herbes.
Lambert se penche :
– Ouais, quelqu’un ou un animal, un sanglier ou un chevreuil, s’est couché là. Et alors ?
– Il y a ça aussi. Le gendarme désigne une flaque gluante et verdâtre. Le toubib s’accroupit et voit vite de quoi il s’agit :
– Du vomi : de la soupe aux légumes, un peu de fromage.
Il touillait le tout avec une brindille, pas écœuré. Mercato ne put réprimer encore un rot. Il se serait bien bu un Perrier, une boule acide lui montait à la gorge.
Lambert le regarde d’un air moqueur. Son jeune collègue n’avait pas cillé devant la scène du massacre mais flanchait devant une banale flaque de vomissures. Fallait dire aussi que le toubib en rajoutait un peu avec son touillage négligent.
– Ça ne vient pas des jeunes en tout cas. Ils n’ont pas mangé de soupe. Salade de riz, céréales, fruits secs au menu.
– Très bien toubib, belle déduction scientifique !
– Ne me chambre pas, Lambert, je l’ai dit avant toi, c’est tout. Tu es capable comme moi de distinguer, dans un vomi, une salade de riz d’une soupe aux légumes.
Lambert demande au gendarme de faire un prélèvement.
– Mais comment, inspecteur ? Je n’ai rien, pas de petite cuillère. La remarque met le toubib en rogne.
– Alors avec vos doigts ! Ou vous prenez une paille creuse, il y en plein autour de nous ! Vous aspirez et vous crachez dans le sachet !
Ils s’éloignent, laissant le gendarme terrifié par la mission qu’on vient de lui confier.
– Tu y es allé fort, toubib.
– Me gonflent, ces pandores. Ça marche au pas mais ça ne sait pas faire un prélèvement. Des fois, je trime comme un fou pour trouver l’indécelable et je tombe sur un brigadier qui me gâche la marchandise.
Lambert avait bien conscience que ce dégobillage et ces herbes couchées ne concordaient pas avec le reste.
– Ça ne colle toujours pas. Un agresseur n’aurait pas fait le guet allongé, là, des heures. En plus il aurait vomi ? C’est n’importe quoi ! Mercato, quant à lui, était allé régurgiter son Perrier un peu plus loin, la plaisanterie du toubib n’était pas passée.
Cette enquête n’allait pas être évidente, Lambert en avait l’intuition ; une affaire s’embouchait bien ou mal dès le début. Les flics savent d’instinct si la conclusion va être immédiate, plus difficile et lointaine ou même, impossible. Sauf miracle. Et le miracle ne choisit pas toujours le bon camp. Un défaut de procédure valait bien Lourdes pour un assassin.
Tout fût mis en place correctement. Les gens du village le plus proche avaient été interrogés. Ils n’étaient pas nombreux et les estivants, en cette fin d’août, étaient pour la plupart déjà partis. Personne n’avait rien vu, rien entendu. La première maison était à plus de cinq cents mètres de la petite plage et n’était pas occupée le soir du crime. Une maison de vacances, une maison pour le bonheur et le plaisir, que les propriétaires avaient quitté une semaine auparavant pour reprendre le travail. Le village se trouvait à presque deux kilomètres du vieux pont témoin du meurtre.
Pour Lambert, le pont n’était pas le seul témoin.
L’enquête dura un an. Elle ne donna rien. On avait vérifié si les tarés sexuels habituels avaient traîné leurs guêtres dans les parages. Rien. Nada. Que dalle. Le néant.
Mercato en avait éprouvé une rage impuissante. Il aurait voulu tenir un suspect, le faire avouer par tous les moyens possibles, le battre avec un bottin téléphonique, une ceinture trempée dans l’eau. Lui mettre un coup de tête. Le flinguer, en douce.
– Méritent pas la justice, ces enfoirés ! On les laisse s’enfuir, délit de fuite, et pan ! Une balle et c’est réglé.
Lambert lui avait dit d’arrêter ses conneries. Il lui avait raconté des histoires pas possibles. Des suspects, coupables évidents, qui, par dépit, par réflexe suicidaire, ivres de désespoir, avaient, dans un abandon de soi, avoué l’inavouable. Avec force détails. Se condamnant eux-mêmes au pire : expier ce dont ils n’étaient pas coupables, s’étendre sur la croix pour que soit pardonné à d’autres l’inexcusable. Et puis, à l’occasion d’un autre meurtre, d’une autre enquête, à des centaines de kilomètres de là, un concours de circonstances rencontre la sagacité, le flair ou la ténacité d’un enquêteur obscur. Tout à coup, la vérité se révèle, crue et cruelle. Le coupable officiel, celui-là même qui avait chargé ses propres épaules de la pire saloperie qui soit, celui qu’on avait traité de monstre et de barbare, n’est plus, tout à coup, qu’un simple homme. Avec la tristesse de celui qu’on avait banni, sur la foi même de son aveu terrible, et qui revenait, indécent, dans une lumière qui révélait les plis de son âme et les cicatrices d’un corps oublié, puisque jeté dans les ténèbres de la punition.
– Ouais Mercato, ça existe. J’ai vu des pères, accusés d’un inceste qu’ils n’avaient pas commis, se jeter en pâture. Mets-toi à leur place deux secondes : ta gosse, étoile de ta vie, l’amour que tu lui portes ne répond à aucune définition, et cette gosse-là, chair de ta chair, ta vie, elle te montre du doigt : « Il m’a touché. Il a mis le doigt et s’est allongé sur moi. » Et il s’avère que c’est faux, sorti tout droit d’un cerveau que tu croyais connaître. Qu’est-ce que tu fais, Mercato, dis-moi ?
Silence.
– Tu ne sais pas ? Eh bien moi je vais te dire. Tu te fous en l’air, tu ne veux plus vivre ! Et dans le regard des tiens, de ta femme, de ta mère, tu verras peut-être le doute, peut-être la méfiance. Insupportable. Alors tu dis merde ! Puisque c’est ça, on y va ! Et tu déballes tout, dans des détails que tu ne savais pas pouvoir imaginer. Et d’un coup, d’un seul, tu bascules de l’autre côté du miroir ! Dans le camp des morts ! Tu te condamnes à l’enfer.
– Tu crois ça, Lambert ?
Lambert ne croit pas, il sait. Il déroule à son adjoint, sceptique, toute une liste, connue dans la profession, de victimes d’erreurs judiciaires, de coupables évidents, de suspects faciles. Une mise négligée, les cheveux trop longs, une goutte de sueur le long des tempes, des lèvres qui tremblent, cela pouvait suffire. Innocent, on était condamné.
– Alors, petit Mercato, ton flingue, tu le ranges. Le coupable, comme tu dis, tu oublies. Tu ne t’occupes que des preuves. Tu laisses faire la justice, la vraie. À elle de dire qui est suspect, accusé et coupable. Et elle peut encore se planter. Alors tu vois, tes conneries ça ne va pas !
Tout le coin avait été ratissé, balayé. Tout avait été inspecté, reniflé, vérifié. Toutes les hypothèses avaient été envisagées. Tous les scénarios écrits. On avait interrogé les habitants des villages alentour, mis la pression sur les forestiers qui, plus haut, étaient sur une coupe.
Rien, pas de témoins, pas de traces. Juste une flaque de vomi qui n’avait rien à voir.
Seuls la rivière et le vieux pont auraient pu témoigner. Mais l’un et l’autre n’étaient faits que pour le silence. Le reste ne les regardait pas.
CHAPITRE IV
Cette enquête est loin, désormais. Lambert a eu la soudaine envie de retrouver le cours d’eau tranquille et le vieux pont de pierre des Cévennes.
Cela faisait cinq ans, presque jour pour jour, que le meurtre avait eu lieu et Justice et Police avaient dû admettre leur impuissance à résoudre l’affaire.
La vie de Lambert avait changé, depuis. La vie des parents des jeunes massacrés aussi. De loin en loin il avait tenté d’avoir des nouvelles.
Le père de Pascaline était devenu comme fou, ivre de colère. Celle que l’enquête infructueuse avait fait grandir en lui. Ce vide avait fait écho, chaque jour, à sa douleur vengeresse. La Justice n’avait pas été capable de lui fournir un visage et un nom sur lequel il aurait pu cracher sa haine. Alors, il l’avait portée sur tout et tous. Le meurtre de sa fille avait épuisé chez ce pauvre homme la mansuétude que tout un chacun parvient à ressentir, à minima, vis-à-vis de ses semblables. Lui ne pouvait plus. Même à minima. Il ne supportait plus rien ni personne. Il s’emportait pour pas grand-chose, des détails sans importance. Une motocyclette trafiquée le mettait dans un état de transe pas possible et s’il pouvait choper le jeune qui enfourchait la pétrolette trop bruyante, il l’agitait au bout de son bras comme un prunier, l’insultant tout son saoul. On avait dû le tirer souvent de mauvais pas dans lesquels il se mettait à force d’allergie aux paroles trop crues, aux voix trop fortes et aux outrances. Attablé devant un café près des arènes de Nîmes, il avait interpellé, un soir, un groupe de jeunes, excités par quelques verres de trop : « Pouvez pas fermer vos grandes gueules, tas d’enculés ! » S’en était suivie une bagarre de sauvages, avec tabassage en règle. On l’avait récupéré bleui de coups, un tesson de verre planté dans l’épaule. Il avait passé ce qui lui restait de fureur contre l’hôpital, les pompiers, les flics et tous ceux qui tentaient de l’apaiser un peu. Il était ensuite tombé dans une longue torpeur dépressive dont il ne se releva pas. Un accident vasculaire le fît basculer en quelques mois dans une mort lente mais sûre. Cette famille était dévastée, plongée dans le dégoût de vivre. Sans espoir ni plus de plaisir.
La famille de Jérémie avait pu surmonter l’épreuve. Protestante, elle s’appuyait sur une communauté solide, qui prenait sa part de fardeau, et allégeait d’autant le leur. Son frère aîné avait également eu la bonne idée d’avoir, coup sur coup, des enfants, qui, par leur innocence, leur fraîcheur, leur droit au bonheur possible, par leur seule et simple existence, aidaient la plaie à cicatriser.
Lambert savait que, pour autant, ces familles portaient en elles un deuil impossible. Au-delà de la punition des coupables, la Justice qui passe fait son effet : les victimes et leurs familles peuvent médiatiser, à travers la vérité révélée et les crimes châtiés, leur soif de vengeance. Elles peuvent alors vider leur cœur de la rancœur qui l’a envahi, se consoler de l’absence du disparu et continuer à pouvoir enfin espérer en la vie et en les hommes.
La vie de Lambert, elle, avait connu, depuis ce drame, un cours heureux.
Certes, il avait perdu son père, un vieux commerçant qui tenait un bazar-droguerie dans une sombre rue d’Alès. Il l’avait retrouvé un soir, dans sa blouse grise, le nez dans sa caisse. La crise cardiaque l’avait foudroyé en un instant, au moment de la fermeture. « Ton père n’est toujours pas rentré, passe à la boutique, je suis inquiète… » lui avait dit sa mère. Il s’était rendu au bazar. Le rideau métallique était baissé. Normal. Son père baissait toujours le rideau avant de compter la caisse. Cet exercice de comptabilité lui prenait au fil des ans de moins en moins de temps ; les petits commerces se mouraient lentement. Il connaissait les couloirs secrets du petit immeuble et savait comment pénétrer dans l’arrière-boutique par une porte que son père ne fermait qu’à son départ. La porte était ouverte. Le père était donc encore à l’intérieur.
Il avait vu ce dos trop courbé, ces billets en désordre, ces pièces de monnaie sur le sol. Il avait compris. Il l’avait relevé, calé sur sa chaise et avait caressé la joue encore flasque et chaude du vieil homme.
Ce soir-là, la recette était de vingt francs. Lambert savait que peu d’argent rentrait à la maison. Mais à ce point… Le système faisait décidément peu de place à ceux qui n’avaient pour ambition que de travailler pour vivre. Le vieux droguiste aurait pu prendre sa retraite. Lambert lui avait dit souvent qu’à soixante et onze ans il était temps. Mais le vieil homme avait un véritable amour pour son environnement surchargé de seaux, de paniers en osier, de couteaux, de vaisselle, de fils et cordes de toutes sortes qui, mis bout à bout, auraient pu faire le tour du globe au moins une fois.
Il avait aidé sa mère à se débarrasser de ce stock en le vendant à très bas prix, cédant, pour presque rien, ce qui était resté après cette braderie à une espèce de bohémien, qui faisait son gras de ce que les autres ne voulaient pas.
La veuve avait continué à vivre comme à son habitude, modestement, mangeant peu et se réjouissant, le dimanche après-midi, de regarder ces si beaux enfants à L’école des fans de Jacques Martin.
Il voyait peu sa sœur, installée à Marseille.
Il avait senti un temps sa vie et sa jeunesse lui échapper. À presque quarante ans, il était las de ces rencontres érotiques sans suite et de ces discussions d’hommes qui le gonflaient. Son célibat lui pesait et inquiétait sa mère.
Jusqu’au coup de tête. Pas celui qu’il aurait pu avoir pour une belle. Mais celui qu’il reçut. En plein nez.
C’était un jour de profonde mélancolie, où tout l’insupportait. Le brouhaha dans le hall du commissariat était de trop. Des cris, une bousculade. Ça l’agressait, alors qu’en ce début de semaine il n’avait qu’une envie : ne rien faire, lire un peu la presse – mais pas les faits divers – travailloter en classant quelques documents, relire deux ou trois procès-verbaux de procédures en cours. Mais non, il fallait qu’il y ait agitation, bruit, cris, injures. N’y tenant plus, il s’était résolu à aller calmer tout ça. Un homme, grand et mal rasé, dominait le groupe de fonctionnaires en tenue qui l’entouraient et tentaient de le raisonner.
– C’est pas un peu fini, ce bordel !
Cela avait eu pour conséquence de figer tout le monde, créant quelques secondes de silence.
L’homme l’avait fixé dans les yeux, le regard éteint. Certainement pour mieux viser. Un magistral coup de tête et Lambert était tombé tout au fond du hall. Sonné, il avait à peine entendu les meubles dégringoler, les cris. Et puis plus rien.
Un énorme ballon gonflait sur son visage et lui envahissait toute la gueule, des lèvres jusqu’aux yeux.
Pendant son transport à l’hôpital, le commissaire avait appelé les urgences ; un de ses lieutenants venait de se faire défoncer la tronche, fallait pas non plus qu’il attende, comme le commun des mortels, au milieu d’une bande de femmes battues, d’ivrognes en loques, de toxicos en transe ou de jobards en fuite. Si bien que Lambert fut installé, dès son arrivée, dans un box qui lui avait été réservé. L’infirmière avait calmement demandé aux agents qui l’accompagnaient de sortir. Elle s’en occupait. Ils pouvaient attendre dans le hall, ou bien retourner au commissariat, ou prévenir la famille si ce n’était déjà fait. Bref, qu’ils dégagent.
Elle avait nettoyé son visage maculé de sang et les trous de la patate qui lui servait de nez. Il était doucement revenu à lui, la douleur lui inondait la tête. Malgré les larmes qui brouillaient encore son regard, il avait remarqué la silhouette menue, les cheveux clairs.
– Ça va aller, on s’occupe de vous… Dites donc, il ne vous a pas raté.
– Effectivement.
En plaisantant elle avait demandé : « ça vous arrive souvent ? »
– On va vous arranger un peu ça. Vous allez passer à la radio Vous avez mal, là, quand je touche ?
Il avait mal, là, quand elle touchait. La voix était douce, précise et lente. Il suivait des yeux l’index qu’elle lui demandait de suivre. Il comptait les trois doigts qu’elle lui montrait. Il aurait fait le poirier si elle le lui avait demandé.
– Vous êtes bien amoché, mais ne vous inquiétez pas, je m’occupe de tout ça.
Elle avait dit « je m’occupe » au lieu de l’impersonnel « on s’occupe » en posant une main légère sur son bras. Comme un papillon.
Le coup de boule le rendait bucolique. Il avait mal, surtout à son âme. Un gros coup de blues lui avait rempli les yeux de larmes. Elle s’en était aperçu et avait approché son visage du sien, pleine d’empathie.
– Eh bien, eh bien ? Ça ne va pas ? Vous devez en avoir vu d’autres, il ne faut pas vous laisser aller…
Ses lèvres tuméfiées, ses narines bouchées lui permirent quand même, dans une élocution pâteuse, de prononcer quelques mots :
– Je sais… mais j’en ai un peu marre…
– Marre de quoi ?
– De la violence, de la bêtise, de toute cette boue qu’on nous demande d’éponger et qui revient toujours…
– On fait presque le même métier. Nous aussi, aux urgences, c’est la douleur sans cesse recommencée. Des femmes, malheureuses des coups reçus et surtout malheureuses qu’on ait trahi leur espoir d’amour. Des types ivres comme des bourriques. Des gens qui sont souvent passés chez vous, d’ailleurs. Les estropiés de la route qui partaient en vacances. Tous ceux-là, on est là pour s’en occuper, non ? Sinon qui le ferait ?
Son sourire le brisa. Il avait eu envie qu’elle le prenne dans ses bras, caresse sa joue, qu’elle ébouriffe ses cheveux. Qu’elle le berce pour l’endormir, « dodo l’enfant do, Lambert dormira bientôt ». S’endormir et voir, au réveil, ce visage.
Cette fille avait une beauté simple et nature. Pas une bimbo hyper sexuée que l’on ne pouvait prendre au sérieux, ni un modèle théorique du beau universel. Ses cheveux, d’un blond cendré, étaient rassemblés en un chignon approximatif tenu par un crayon. Son corps était mince, presque fluet, sa poitrine, invisible, sous sa blouse pourtant ajustée.
– Bon, je vais voir pour la radio. Il faut que je m’occupe aussi un peu de nos autres patients. Vous avez de la chance…
De la chance ? Il ne s’en était pas aperçu, ou alors elle ne lui avait pas tout dit : un bus l’avait percuté et il était hémiplégique, une maladie mortelle avait commencé à lui grignoter la figure et, par chance, s’en était tenue là ?
– De la chance ? Comme vous y allez !
Un sourire avait fait briller les yeux de la belle infirmière.
– Non, non, je voulais juste dire que c’est mardi et que c’est calme.
– Ah !?
– Eh bien oui, comme chez vous : un samedi, ou un dimanche soir, pas sûr que j’aurais eu le temps de vous chouchouter.
Sur ce, elle avait refermé la porte à soufflet du box. Il n’avait qu’une envie, qu’elle revienne vite. Qu’elle s’asseye au bord du lit et qu’elle lui parle avec sa voix de miel, son regard rieur. Mais ce fut un brancardier mal rasé qui le fit asseoir dans un fauteuil roulant, une fiche à la main.
– Monsieur. Lambert, c’est vous ?
Lambert confirma, malgré son envie de lui mentir pour qu’il s’en aille et revoir l’infirmière.
– On va à la radio M’sieur. Allez c’est parti !
– Et l’infirmière ?
Il s’inquiétait. Il y a des rencontres qu’on rate. Il avait eu sa part.
– L’infirmière ? Laquelle ? Il y en a plein ici.
– La jeune, enfin une blonde… mince… gentille…
– Monsieur, ici, les infirmières sont toutes jeunes, blondes et gentilles. C’est un principe. Les grosses, vieilles, brunes et acariâtres, on les recale au concours. Elles vont dans la police !
Lambert sourit. Le brancardier ignorait qui il était. Il ne pouvait y avoir là une provocation, juste une plaisanterie un peu facile.
Cette infirmière avait certainement un badge avec son nom et son prénom, sur sa blouse, épinglé sous son sein droit. Il était un bien piètre enquêteur quand il lui fallait dénouer les intrigues de sa vie quotidienne. Il n’avait eu ni la lucidité ni le réflexe de penser à lire ce badge.
Revenu dans le box, depuis une bonne heure, il attendait. Il avait somnolé. Il était encore un peu dans les vaps. Le coup l’avait vraiment sonné. On ouvre le soufflet du box. C’était elle. Doux réveil.
– Alors ça va ?
Cette voix douce, c’était bien elle. Ces yeux gais, c’était bien elle.
– Oui, oui, ça va.
Vite, ne pas perdre de temps. Son nom. Son prénom. Son adresse, son numéro de téléphone, son groupe sanguin, son arbre généalogique, la profession de son père, le prénom de sa mère, ses manies, son parfum préféré, il aurait voulu tout lire sur ce badge. Brigitte Lenfant. Ça ne s’invente pas.
Un enfant, il lui en aurait fait un volontiers tout de suite, là, sur le brancard, dans ce box. Il aurait posé son front au creux de son cou, entouré ses hanches de ses bras, humé la chaleur de son entre-sein.
– Bon, le radiologue a vu la radio, l’urgentiste aussi… Fracture du nez ! Il va falloir vous opérer.
Retour brutal à la réalité.
– Ah ? Obligatoire ?
– Aucune loi ne vous y oblige, Monsieur le policier. Mais ça vaut mieux. Notez qu’un nez cassé, ça a du charme. Ça fait viril. Ancien des rings. Ou Michel-Ange, au choix. Mais pour respirer, ce n’est pas terrible.
– Bon, ni boxeur ni artiste. Juste policier. Et encore uniquement pendant les heures de service. Cette opération, ça peut se faire quand ?
– Assez vite. On va vous panser pour tenir tout ça et vous allez consulter l’O.R.L.
– Ça peut être rapide ?
– On va vous trouver un créneau. Le service O.R.L n’est pas fermé, je vais appeler. C’est un hasard, je change de service et je passe en O.R.L lundi prochain.
Lambert tente de sourire, entre ses lèvres tuméfiées et son nez boursouflé. Il pourra donc encore la voir, elle pourra donc encore le toucher, et lui parler de sa voix si exquise.
– Ah bon, c’est très bien. Et lundi vous êtes de matin ou d’après-midi ?
– C’est une enquête ? De matin. Pourquoi cette question ?
– Heu… pour rien… c’est juste pour le rendez-vous de lundi… heu… Parce que l’après-midi, pour moi, c’est impossible.
Lambert passa quatre jours dans le service O.R.L. Il s’était confié aux mains expertes de Brigitte, qui s’était prise de sympathie pour cet homme à l’humour mélancolique et aux yeux las. Il ne ressemblait pas à ces flics cow-boys, gros muscles et petite cervelle, qu’elle recousait aux urgences. Ceux-là étaient lourds et avaient une légère tendance à se prendre pour des héros, au seul motif qu’ils avaient pris un coup. Les tentatives de bavardage nasillard de Lambert l’amusaient. Quand il parvenait, en quelques phrases rapides, à lui dire les malheurs et le sang qu’il rencontrait sur le terrain ou au commissariat, elle lui répondait que c’était la même chose aux urgences. Leurs métiers étaient un peu voisins. Elle soignait et réconfortait la femme battue ; il contenait le mari violent. Elle recousait les plaies ; il cicatrisait par la loi.
Pendant son séjour à l’hôpital, Lambert avait mené sa petite investigation, questionnant les uns et les autres, infirmières, aides-soignantes, sur leurs métiers, l’organisation du service et d’autres détails, qui, en vérité, ne l’intéressaient pas. Une seule chose valait à ses yeux. Une seule. Le planning. Pour savoir quand l’infirmière aux yeux clairs et aux cheveux de blé mûr était de service. C’était simple : une semaine le matin, une semaine l’après-midi, la garde tous les trois week-ends, puis trois jours de récupération. Il avait noté tout ça sur une feuille et établi un calendrier. Ce serait en fonction de l’absence ou de la présence de Brigitte qu’il prendrait ses rendez-vous de consultation, de soins post-opératoires. Et puis, peut-être, un jour, pourquoi pas, s’il en avait le courage, il pourrait l’attendre, en fin de vacation… Et découvrir ce qu’il craignait : elle aimait un homme depuis longtemps ; il était venu la chercher, et les enfants, monstres qui rendraient impossible tout adultère, étaient assis sur la banquette arrière.
Alors, ce jour-là, il saurait qu’il avait vraiment raté tous les trains de l’amour. Il avait peur de cette éventualité, de cette conclusion attendue d’une aventure qui ne pourrait pas commencer. Les prétendants sont nombreux pour ce type de perles. Elles s’offrent au premier plongeur à la main assez douce, à celui qui saurait les prendre entre ses doigts et parvenir à les faire briller au soleil. Pour celles-là, il était toujours trop tard. Pour celles-là, il ne faut point tarder, sans toutefois brusquer. Celles-là ne sont pas des gibiers à chasser mais des fruits sucrés à cueillir. Lui, il avait des doigts trop gros, des mots trop rares et trop banals, des gestes trop gauches, bref il se sentait trop con pour elle. Il lui fallait de toute façon savoir. Et la prendre, cette claque dans la gueule. Encore un coup de boule. Dans son âme. Celui-là lui ferait plus mal.
Il se tient sur le trottoir, idiot, tremblant, un bouquet à la main. Des passantes le regardaient en souriant. Elles devaient se moquer de cette grande bringue avec ses mains dont il ne savait que faire, sa nuque raide, et la sueur qui mouillait ses tempes. Ou bien, se rassurait-il, voulaient-elles qu’il soit pour elles ?
Et la voilà qui sort, après sa matinée de travail, un peu tendue et lasse. Elle va courir pour se réfugier dans une auto grise. L’homme qui attend au volant va se pencher, l’embrasser et les gamins, derrière, vont sauter sur leur siège. Mais rien de tout cela. Pas d’époux attentionné qui attend. Pas d’enfants impatients du baiser de leur mère. Rien qu’elle, seule, sur ce trottoir minable.
– Bonjour Brigitte !
Inaudible ou trop fort, il ne savait pas. Avait-il hurlé ou murmuré ? En tout cas, c’était la première fois qu’il avait osé l’appeler par son prénom.
– Vous ?
Elle avait vu le bouquet. Elle avait compris. Elle ne put réprimer un léger frisson sur ses épaules.
Ils échangent quelques mots maladroits, d’une banalité à pleurer ; ça rassure Lambert. Il a envie de la remercier de paraître à ce moment-là presque aussi con que lui. Cette fille est formidable. Même dans ces circonstances, elle a le chic pour se mettre à son niveau. Il lui tend le bouquet sans un mot. Elle le remercie d’un seul mot. Elle accepte d’aller déjeuner. Il était déjà plus de treize heures et elle avait faim.
Il se tacha d’huile d’olive avec ses tomates-mozzarella. Renversa son café. Fouilla toutes ses poches, il ne trouvait plus son chéquier. Il n’était plus à lui. Il n’avait plus sa tête. Cette innocence délicate la fit sourire. Dix fois il répéta : « je ne veux pas vous importuner. » Dix fois elle l’apaisa : « mais non. »
Ils eurent quelques semaines d’échange sans sexe et sans amitié encore. Juste parler. Juste se connaître. Juste se reconnaître.
Elle fut conquise par la fragilité de cet homme d’âge mûr qui lui confiait en vrac ses lassitudes, ses envies, un peu sa solitude. Et elle aima vite sa simplicité robuste.
Il était rassuré, heureux, que cette princesse n’ait pas d’homme dans sa vie. Les lois de l’amour n’ont pas de règles. Des viragos ont tous les hommes à leurs pieds et des sirènes échappent à tous les filets et à toutes les conclusions des scénarios amoureux. Brigitte pouvait être à lui. Si elle le voulait. Seulement si elle le voulait.
Le premier baiser ne fut qu’un effleurement, qu’un suave mélange de salive et de deux langues paisibles et lentes qui avaient un aplomb que les corps n’avaient encore pas. Lambert réprimait son désir violent de ce corps mince, raffermi par des années passées sur des parquets de danse. Elle n’était pas femme à se donner vite. Il savait qu’il lui fallait la mériter plutôt que la prendre. Sa patience anima Brigitte, au fil des jours, d’un désir profond. Et quand elle s’offrit, ce fut une fête sensuelle, pleine de liberté et de joie, pleine de tendresse et de respect, un partage, un festin, une ivrognerie des sens. L’âme de Brigitte était aussi grande que ses seins étaient petits. Mais un suçon pouvait faire jouir ces modestes nichons.
Elle était si différente des bons coups qu’il avait pu avoir ici ou là… Des collègues féminines, parfois. Quelquefois, des femmes mariées un peu paumées qu’il fuyait vite. Des solitaires libres qui le laissaient seul. Rien. Ou si peu. Et si vite oublié. Aucune ne l’avait retenu, aucune ne l’avait conquis. Aucune ne l’avait voulu vraiment.
Ils mirent plus d’un an à passer le cap de la vie commune. Et quand ce fut fait, leur envie d’enfants fût irrésistible. Depuis, Emma et son petit frère Benoît coloraient leur vie et celle de Simone Lambert, qui s’ennuyait de son droguiste de mari mort dans sa boutique. Simone incitait souvent le couple à sortir un peu plus : « laissez-moi les petits, et vous, profitez un peu. »
Brigitte encourageait le goût nouveau pour les collines, les arbres et les oiseaux, de son homme. L’âge le rapprochait des bois et de la terre. Loin des saletés des rues, loin des crachats sur le trottoir, loin des poubelles qui débordent.
CHAPITRE V
Assoupi sur la grève, Lambert s’était laissé aller à voguer sur l’écran de ses dernières années
Une portière de voiture claque et le sort de ses pensées. Quelqu’un venu goûter, comme lui, cette nature splendide.
Il est revenu sur ces lieux pour leur rendre justice. Dans sa mémoire, c’était encore la plage du crime, alors que ce n’était que du sable fin, une rivière à l’eau fraîche et limpide.
Il avait fait volontairement ce retour le jour anniversaire du crime. Cinq ans déjà. Il retrouve la même saison, la même lumière, la même douceur de fin d’été.
C’était le vingt août. Cela aurait pu être le premier soir d’une belle balade, mais tout avait fini dans une impasse de sang. Parce que des gens normaux avaient croisé des fous. Tout bêtement. Des êtres humains différents en un lieu unique, et l’éden devenait cloaque. Du beau transformé en merde.
Plus loin, des pas glissent sur la berge, bousculant le désordre des ronces et des arbustes. Une jeune femme enrobée se dirige vers lui. Elle l’aperçoit et se fige. On était en plein midi, certes, mais l’endroit était un peu isolé. Même si les cris rieurs des baigneurs, là-bas dans la piscine naturelle sous le pont, étaient encore audibles.
– Bonjour.
Il a un grand sourire apaisant. La jeune femme se détend et s’excuse d’être là.
– Je n’en ai pas pour longtemps.
– Vous ne me dérangez pas. La plage et la rivière sont à tout le monde.
Elle tient à la main un bouquet de bruyère. Les pentes de la montagne en étaient couvertes. Elle s’approche d’un arbre, accroche le bouquet, tout en surveillant par-dessus son épaule cet homme curieux.
– Un souvenir, Mademoiselle ?
– Je ne sais pas… peut-être.
– Vous ne savez pas ? Excusez ma curiosité, votre geste n’est pas banal… Je suis désolé si mes questions vous dérangent.
– Il n’y a pas de mal. C’est vrai que je ne sais pas. Ce bouquet, ce n’est pas pour moi que je le dépose…
Lambert s’en veut un peu. L’instinct de fouine du policier : incapable d’accepter la vérité telle qu’elle se montrait, toujours à chercher l’explication, toujours à regarder sous le lit. Ne pouvant s’empêcher de voir dans le regard hésitant et la voix qui tremble les signes d’une potentielle culpabilité. Espérant l’aveu inattendu, le témoin surprise.
– C’est peut-être pour un souvenir, un devoir de mémoire ? Pour de chers disparus…
– Ça va vous étonner, mais je ne sais même pas. La seule chose que je sache, c’est que c’est toujours ici, à la même date ou presque. En tout cas fin août…
Lambert ne peut s’empêcher de faire le lien, bien sûr, avec le crime. C’était trop beau, trop gros. Alors qu’il ne s’agissait peut-être que d’un simple recueillement en souvenir d’un jeune garçon qui s’était noyé ici, échappant à jamais à la vue de sa mère. Pascaline et Jérémie aussi avaient échappé pour toujours à la vue de leur mère. Que la jeune femme ne sache pas pourquoi, à date régulière, elle venait déposer ce bouquet, l’intriguait. C’était incroyable.
– Mais qui vous demande de déposer ce bouquet ?
– C’est une vieille dame qui est à mon étage. À la maison de retraite de Joyeuse.
– Une vieille dame ? Souvent on voit des bouquets au bord des routes… Ce sont les familles, qui viennent rappeler, à eux-mêmes et aux autres qui passent, ce qui est arrivé. Pour ne pas oublier. Pour dire de faire attention. Qu’est-ce qui a pu arriver sous ce vieux pont, d’après vous ?
– J’avoue ne pas savoir. J’ai bien tenté d’en apprendre un peu plus, mais elle élude toujours. Vous savez, les personnes âgées, ça peut raconter n’importe quoi, ça peut taire l’important et bavarder sans cesse en répétant les mêmes détails insignifiants. J’y suis habituée, je n’y fais plus attention. Je devrais pourtant. Ce qui est insignifiant pour moi est important pour elles. Et, derrière leurs petits riens, c’est leur vie qui défile. Elles la retiennent un peu en répétant toujours les mêmes choses.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents