UN FILS DIFFERENT
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UN FILS DIFFERENT , livre ebook

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Description

Ce roman nous entraîne à la découverte des réalités d'un amour fusionnel entre Dylan, descendant de négriers, et Ednar, arrière-petit-fils d'esclaves. Jean-Claude Janvier-Modeste dévoile le destin infernal du jeune Ednar, lié à son attachement pour le petit béké, qui durera plusieurs décennies. L'auteur démontre que la religion, l'éducation et la morale, parfois, dans leur insincérité, chamboulent toutes les vérités sur ce sujet tabou dans les îles, et remet en question les principes d'une société antillaise plongée dans le fanatisme et le rejet de la différence.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juillet 2011
Nombre de lectures 30
EAN13 9782296466579
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0107€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Un fils différent
Lettres des Caraïbes
Collection dirigée par Maguy Albet

Déjà parus

Beaudelaine PIERRE, La Négresse de Saint-Domingue, 2011.
SAST, Le Sang des Volcans, 2011.
Claire Marie GUERRE, Clone d’ange, 2011.
Sabine ANDRIVON-MILTON, Anatole dans la tourmente du Morne Siphon, 2010.
José ROBELOT, Liberté Feuille Banane, 2010.
Yollen LOSSEN, La peau sauvée, 2010.
Sylviane VAYABOURY, La Crique. Roman, 2009.
Camille MOUTOUSSAMY, Princesse Sitā. Aux sources des l’épopée du Rāmāyana, 2009.
Gérard CHENET, Transes vaudou d’Haïti pour Amélie chérie, 2009.
Julia LEX, La saison des papillons , 2009.
Marie-Lou NAZAIRE, Chronique naïve d’Haïti, 2009.
Edmond LAPOMPE-PAIRONNE, La Rivière du Pont-de-Chaînes, 2009.
Hervé JOSEPH, Un Neg’Mawon en terre originelle. Un périple africain, 2008.
Josaphat-Robert LARGE, Partir sur un coursier de nuages, 2008.
Max DIOMAR, 1 bis, rue Schoelcher, 2008.
Gabriel CIBRELIS, La Yole volante, 2008.
Nathalie ISSAC, Sous un soleil froid. Chroniques de vies croisées, 2008.
Raphaël CADDY, Les trois tanbou du vieux coolie, 2007.
Ernest BAVARIN, Les nègres ont la peau dure, 2007.
Jacqueline Q. LOUISON, Le crocodile assassiné, 2006.
Claude Michel PRIVAT, La mort du colibri Madère, 2006.
Danielle GOBARDHAN VALLENET, Dumanoir, l’incroyable destinée , 2006.
Max DIOMAR, Flânerie guadeloupéenne, 2006.
Le Vaillant Barthélemy ADOLPHE, Le papillon noir , 2006.
Christian PAVIOT, Les fugitifs , 2006.
J ean- C laude J ANVIER- M ODESTE


Un fils différent
© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55404-7
EAN : 9782296554047

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
A mon amie Renée Ravoteur pour ses conseils
et sa collaboration à la correction de ce livre ;
qu’elle trouve ici l’expression de ma profonde gratitude.


A Olivier C. pour la photo de couverture.
L’introversion comme l’extraversion est souvent la face cachée qui couvre le drame.


Aux personnes victimes de l’homophobie.
CHAPITRE I LE GRAND MÉPRIS
Le sort voulut qu’Ednar naisse le 14 juillet 1939 dans un petit village situé dans le Nord de la Martinique. C’était le jour où la « Jeanne d’Arc » arriva dans l’île, avec le ténébreux amiral Robert Georges Achille Marie-Joseph qui s’installa au « Lido », puis à « L’Amirauté » qui se situait à Didier sur les hauteurs de Fort-de-France. « Cette période de guerre est à classer parmi les années les plus tristes, les plus difficiles, et les plus sombres de l’histoire de notre pays. Les trente-six mois durant lesquels l’île fut sous l’autorité administrative, politique, économique et militaire de l’amiral Robert ont laissé des traces indélébiles pour ses contemporains. La mémoire populaire, disons plutôt l’inconscient collectif des Martiniquais, a été profondément marquée. Au demeurant pour évoquer cette période de misère, on parle « en tan Robè (du temps de Robert) » - documentation : Histoires antillaises 1982, éditions Grosdésormaux -
Ainsi durant ces années sombres, quelque part dans l’île, Eloi fonctionnaire à la poste épouse dans l’intimité, entre deux témoins, Adesse, repasseuse à domicile, malgré l’opposition de leurs familles.
Ednar était le benjamin d’une fratrie de cinq enfants. Dès son plus jeune âge, c’était un gamin turbulent, extraverti mais d’une grande sensibilité ; il était très proche de sa mère. Comparé à son aîné Eloi junior (plus connu comme Ti Éloi) brillant élève en études à la ville, Ednar était un élève plutôt dissipé, blasé, paresseux même. Le comportement et la complexité de ce frère négligeant les études exaspèrent Ti Eloi. Incontestablement s’installe une situation conflictuelle entre Ednar et son frère de douze ans son aîné. Ainsi, dès l’âge de sept ans, Ednar se trouve sous l’emprise de Ti Éloi. Sa vie devient rapidement un calvaire interminable subissant insultes et brimades de celui dont il est le souffre-douleur. Personne à la maison ne voit s’ouvrir sur cet enfant les portes de l’enfer. Adesse, sa mère, ne songe qu’à s’occuper du grand Éloi ; l’époux, lui, était retenu au lit par une pleurésie longtemps mal soignée. Naguère on échappait rarement à cette infection qu’on combattait à coups de tisane. Jusqu’à son adolescence, Ednar, à vrai dire, n’a jamais su réellement de quelle maladie avait souffert son père. A la mort de ce dernier, Ednar n’avait que dix ans. Le choc fut terrible pour ce gamin qui éprouva un sentiment de révolte face à cette injustice que lui infligeait la vie. Après cette immense tragédie, Adesse devint le seul refuge pour son petit garçon ; se sentir protéger plus que jamais lui était devenu indispensable. Et pour cause, à sept ans, ce garçonnet subit des attouchements sexuels de la part d’un collègue de travail de son père. Malheureusement, sachant que personne ne s’intéresserait à son problème, il ne put se confier. Man Éloi (Adesse), sa mère, ne détectait pas les soucis de son fils, ni à quel point il était martyrisé par son frère. Il ne put jamais trouver les mots pour exprimer son désarroi et sa souffrance. De plus, compte tenu de ses résultats scolaires, il se savait en position de faiblesse. Il était le seul enfant de la famille à ne pas aimer l’école pendant que Ti Éloi s’acharnait à réussir sa formation de pilote de ligne. Une brillante carrière dans l’administration était promise à son frère Hugues, tandis que ses jeunes sœurs Myrté et Elmire se passionnaient pour leurs études. Elles visaient le « bachot » qui leur permettrait d’accéder à la Faculté. On ne sait pour qu’elle raison, Adesse était incapable de défendre Ednar contre la tyrannie de son grand frère. Et voilà qu’en plus de toutes ces difficultés, un autre drame s’ajouta à son calvaire. Une nouvelle tentative d’agression sexuelle perpétrée par Octave, l’un des meilleurs copains de son frère Hugues.
À onze ans, la vie d’Ednar commençait par une descente aux enfers, cet abîme qui déjà le convoitait en le livrant à la merci et à l’incompréhension des personnes censées l’aimer et le protéger. Affecté par ce sentiment de culpabilité, cet enfant ne put dévoiler les secrets trop lourds à porter dans son cœur. Jamais dans sa famille il n’osa avouer son malheur dans le sous-bois. Il en parla à demi mots à ses copains de classe, qui eux non plus n’avaient pas le droit de répéter ces choses-là aux grandes personnes. À l’époque, il n’était pas permis aux jeunes enfants de dénoncer les perversités ni les égarements des anciens. Cependant, face à Octave, malgré sa peur, il garda son sang-froid, ce qui lui permit d’éviter les sévices. – Si tu ne me laisses pas tranquille je raconte tout à ma mère. Son courage paya ; Octave prit peur et rétorqua : « D’accord, j’arrête, mais tu ne dis rien à personne. Pour s’assurer de son silence, son agresseur lui proposa une multitude de cadeaux ; mais Ednar refusa. Néanmoins, un problème se posait à lui : il n’avait pas la moindre idée de l’endroit où il se trouvait, et pensait avoir encore besoin de l’aide de ce sinistre individu pour retrouver son chemin. Ses intimidations ayant payé, son agresseur le laissa tranquille et le raccompagna. À peine eut-il reconnu sa route, qu’Ednar pressa le pas et rejoignit en courant le domicile familial. Évidemment, il ne dit rien à personne. Même si Octave n’était pas allé au bout de ses intentions, le jeune garçon pestait de rage d’avoir été la proie de ses désirs, même inassouvis. Hormis la révélation de sa mésaventure à ses camarades de classe qui, depuis, traitaient Octave de « sacré makoumè » (espèce de pédé), ces faits qu’il terrait en lui n’eurent pas de grandes conséquences pour Octave. Il se sortait à bon compte de son agression. Mais pour Ednar, la peur de passer pour un « ti makoumè » lui rongeait les tripes. Ce traumatisme inavouable fut l’un des plus grands secrets de sa vie. Et lorsqu’il devint adulte lui-même, il évoqua cette mauvaise rencontre comme « l’incident » qui n’aurait jamais dû être. Et quand il lui arrivait de penser à ces moments douloureux de son enfance, il disait : « La peur m’a sauvé du mal qu’il ne m’a pas fait. »
Décidément, le malheur s’acharnait sur cet enfant ; l’adolescent venait d’avoir treize ans, lorsqu’il tomba dans un autre piège. Cette fois un ancien collègue de son père l’attira chez lui dans un guet-apens ; lorsqu’il comprit le but de l’invitation, il voulut s’enfuir. L’homme le retint ; il se débattit, parvint à se libérer et, enjambant la fenêtre, il s’enfuit et escalada le mur du cimetière voisin. Dans le crépuscule, il prit la poudre d’escampette pour échapper au viol. L’homme le poursuivit, en vain. Là non plus, il ne put se confier à un adulte et, pire, c’est lui qui culpabilisait. Ainsi, lorsqu’il rencontrait cet individu, la honte lui faisait détourner le regard de ce visage qui l’effrayait. En dépit de tout ce qu’il endurait, Ednar en grandissant se posait la question de savoir si tous les enfants subissaient comme lui en silence les mêmes sévices. Il finit par détester son propre corps si convoité par tous ces prédateurs mais, en même temps, il refusait de le leur abandonner.
Et puis, les années pour lui défilaient dans la monotonie d’une existence souillée par l’égoïsme et la lâcheté des grands. Son échec scolaire lui valait tant de fessées et d’insultes de la part de Ti Éloi qu’il finit par se résigner à la douleur des volées de coups de bâton, de coups de poing et de coups de pied. Pourtant dans leurs appréciations, ses maîtres et maîtresses le qualifiaient d’élève intelligent, éveillé, mais paresseux et turbulent qui de surcroît gênait ses camarades. Malgré ces difficultés, dès les cours préparatoire il sut écrire ; en primaire, son unique point fort était la poésie. Il écrivait des vers et se mit à écrire des poèmes. Il aimait aussi bercer son auditoire scolaire et familial en récitant des vers d’Hugo, de Verlaine, de Baudelaire, de Lamartine et des autres… Mais voilà, en fin d’année, lors de la distribution des prix, la honte le tenait à l’écart de la sonorisation qui annonçait en fanfare le nom des élèves qui méritaient les récompenses. Cependant, chaque année, à la rentrée de septembre, il recevait son prix d’encouragement à la poésie, accompagné de timides félicitations de ses maîtres. C’étaient des bandes dessinées qu’il ne lisait pas car, à l’époque, il les considérait comme des sous-produits. De ce fait, traumatisé par l’affront, il ne s’intéressa jamais à ce genre de lecture. Il avait un peu plus de quinze ans lorsqu’on le mit à la porte de l’école en classe de fin d’études. Sa scolarité s’arrêta brutalement aux portes du cours complémentaire. Il savait juste lire et écrire. C’est seulement à cet instant tardif qu’un de ces maîtres découvrit le problème de dyslexie qui le perturbait. Cependant, on ne prit même pas la peine d’informer sa famille. Il garda une grande amertume de toute sa scolarité.
Maintenant qu’il était hors du circuit scolaire, selon ses souhaits, sa mère l’inscrivit à un stage d’apprenti-boucher ; hélas ! Il ne fut malheureusement pas motivé par cette formation. Il préféra donc s’orienter vers un métier d’art ; à son niveau d’étude, la seule possibilité qui s’offrait à lui était la coiffure. Il en parla à sa mère en présence du grand frère. Ti Éloi, avec un cynisme rebutant, prit un ton sévère et moqueur pour dire sa désapprobation. Démonstration à l’appui, il fit face au miroir accroché au-dessus du buffet et, se dandinant exagérément le postérieur, il mima un homosexuel caressant les cheveux des clients. Il interdit à son jeune frère d’exercer cette profession, car certaines personnes allouent à ce métier une connotation de « makoumè. » Bourreau ? Tyrannique ? Ti Éloi était, croyait-il, les deux à la fois, et personne ne se donnait le droit de le contredire. Contraint et forcé de subir l’humeur irascible et les brimades de ce frère, Ednar dut se plier à sa seule volonté. Ce jour-là Man Eloi n’intervint pas. Le silence de sa mère fut le malheur qui laissait supposer que ce grand frère avait sur lui tous les droits. Dorénavant, il ne put compter que sur lui-même, non seulement pour résister aux attaques de ce dernier, mais aussi pour résoudre les grands soucis de son adolescence fortement perturbée. Dans cette maison, l’harmonie on dirait avait du mal à trouver sa place. Un petit air de chacun pour soi flottait dans l’esprit de tous. Ednar souffrait en silence ; personne ne décelait son mal-être, même pas Adesse, la mère aimante proche de son petit poète. Sous la pression du grand frère, le jeune homme dut renoncer à toute formation susceptible d’avoir à ses yeux une connotation homosexuelle. Ednar se demandait aussi comment réagirait ce psychopathe s’il connaissait les violences sexuelles dont il portait en lui les graves séquelles. Dans son journal intime, Ednar notait en début de récit : « -Obligé de vivre avec quelqu’un dont vous ignorez pour quelle raison il vous déteste est le pire des calvaires que peut connaître une personne, qui plus est lorsqu’il s’agit d’un membre de sa famille. Avoir une telle vision sur un proche parent, c’est comme une morsure qui gangrène une partie de la vie pour le restant des jours. Ceci est souvent vécu comme une profonde blessure, parce que l’on a été souillé dans l’innocence de sa chair. La pire des injustices est que personne n’osait prendre ma défense contre la barbarie de Ti Éloi. Jusqu’à quinze ans, il me frappait encore. Je recevais aussi des volées avec un fil électrique qu’il tressait sous mes yeux : le sadique ! Souvent, après m’avoir sauvagement tabassé, il m’envoyait me rincer dans la mer pour me laver le dos ensanglanté et bourré d’ecchymoses. En pratiquant ces actes de barbarie, comment ne pouvait-il pas réaliser qu’il brisait ainsi ma vie... » Je m’étais juré de lui demander des comptes à l’âge adulte ; mais une fois devenu grand, par respect pour Adesse, j’avais simplement préféré l’ignorer.
Et il écrivait encore au sujet de Ti Éloi : « -J’ai aimé ce frère, ensuite je l’ai détesté ; je l’ai encore détesté et comme je n’avais plus la force de le haïr, je crois que j’ai essayé de lui pardonner sans avoir réellement la certitude de l’avoir un jour aimé. » Ednar noircit une quantité de pages, où il dialoguait par la pensée avec son père disparu. Il racontait toute sa peine au grand Éloi lui reprochant parfois de l’avoir abandonné sans défense sur cette terre. À chaque scène de violence, il écrivait à ce père pour lui clamer sa douleur et il se persuadait que, s’il était encore dans ce monde, sa vie ne serait pas le calvaire qu’il subissait. Il l’aurait protégé de tous les malheurs qui lui tombaient dessus.
C’est à l’âge de seize ans qu’Ednar fut enfin délivré des atrocités de son bourreau ; il ne fut pas triste de voir déménager Ti Eloi de la maison familiale. Le ciel le délivrait enfin des griffes de son tortionnaire. L’erreur de tous fut la complaisance à l’égard de celui qui avait réussi ! Sa récompense était de lui donner le pouvoir de s’imposer à sa guise ; hélas, même au prix de la méchanceté !
CHAPITRE II DECOUVERTE DE L’AMOUR
C’était la première fois qu’Ednar faisait l’amour ; enfin un « câlin. » Quoi de plus naturel pour un jeune homme de seize ans, si le prétendant n’était pas un copain de son âge rencontré par hasard un soir sur la plage ! Mais voilà, une fois ce premier « rapport sexuel » consommé, il lui procura plus de dégoût que de plaisir. Après cette expérience, il éprouva de grands remords, à l’heure où les violentes images de ses agressions sexuelles ressurgissaient naturellement. Et puis, l’éducation qu’il avait reçue ne lui permettait pas non plus de transgresser les règles établies par la morale : « C’est pourquoi l’homme quitte son père et sa mère et s’attache à sa femme, et ils deviennent une seule chair. » (Genèse-2-24) Cette citation biblique éveillait en lui un sentiment de culpabilité, la peur l’envahissait, l’inquiétude le rongeait. Ses regrets et son amertume n’arrivaient pas à effacer les souvenirs de ce premier contact avec l’amour, avec cet amour interdit… La scène le pourchassait, le décor des lieux troublait la pureté de son esprit. Les caresses, les baisers échangés dans la nuit et ces bras qui l’enveloppaient au-dessus de la falaise ne délogèrent plus de sa mémoire. Il n’arrivait pas non plus à chasser de ses pensées la maigre clarté de cette flamme qui oscillait de la chapelle de Saint-Pierre qui, silencieuse, veillait sur la grande bleue endormie. Tout ce décor romanesque de ce lieu insolite et majestueux à la fois n’avait pas suffi à Ednar pour se livrer totalement à sa première expérience. Le désir était là, mais la peur subsistait ; une intense frayeur prenait le dessus. Ce plaisir qu’il avait pourtant ardemment désiré lui laissait un goût amer de satisfaction. Son mal-être rebondissait instinctivement parce que, dans son for intérieur, il avait commis l’irréparable en s’abandonnant aux bras de son copain Dylan. Plus que jamais l’adolescent vivait dans le tourment de cette expérience « hors normes, » se posant déjà des questions sur sa véritable identité sexuelle. Naïveté insouciante d’un garçon désireux de répondre aux normes de la sexualité imposée par son éducation. À ce propos, il notait : -Après les grands secrets de mes six, dix et treize ans, à ma vie s’ajoutait maintenant le « péché » qui n’aurait jamais dû être. Je n’arrivais pas moi-même à comprendre cette envie qui me poussait dans les bras de Dylan. L’amour, je crois, nous avait naturellement happés l’un et l’autre à la recherche de nos sensations amoureuses. Même si je le regrettais, cette rencontre fut pour moi comme un besoin de vivre cette réalité qui depuis l’enfance me pourchassait.
Dès ce jour, Ednar vécut dans le tourment inexprimable de cette sexualité qui s’imposait à lui. À présent la peur d’être démasqué le rendait éperdument malheureux. La vie subitement le livrait à d’autres soucis et surtout à d’autres combats : apprendre à s’accepter lui-même, puis se cacher, mentir, enfin, vivre dans l’insincérité. Des réflexes instinctifs s’installaient en lui comme si le destin quelque part lui avait déjà tracé un avenir parsemé d’embuches et d’incompréhension. À l’époque, comme partout l’homosexualité constituait un sujet extrêmement tabou et mal vu dans la société de procréation obligatoire. Contre vents et marées, Ednar luttait en vain contre ce désir qui l’accablait sans relâche. Il se crut d’abord victime d’une mystérieuse maladie ou d’une malédiction avant de prendre réellement conscience de cette sexualité qui s’éveillait en lui. Ce verdict l’amena à implorer le ciel de tenir sa famille loin de sa tragédie et aussi de la brutalité de Ti Éloi. Ce dernier, si par hasard il apprenait son terrible secret, lui briserait les os.
La peur de renouveler cette expérience avec Dylan le clouait le soir à la maison ; pourtant, Dylan envoûté par la tentation venait rôder autour de chez lui. Il écrivait encore : – Je voulais oublier, tourner la page, mais je n’arrivais plus à combattre ce sentiment particulier qui en permanence me renvoyait l’image de Dylan. Mon cœur brûlait d’amour pour lui ; lorsqu’il passait devant chez nous, je me précipitais à la fenêtre pour le voir, lui parler, entendre sa voix. Je n’attendais que cela, pourtant je le fuyais. À chaque fois que je le voyais, comme dans un rêve, le jour subitement s’assombrissait et mon esprit s’envolait. Je me retrouvais instantanément sur la falaise dans ses bras comme l’autre soir, livré à lui dans la nuit tiède où nos cœurs battaient la chamade. Aussi, pour préserver la discrétion, nos conversations à la fenêtre duraient peu de temps. Il m’invitait toujours à sortir, mais l’idée de me retrouver seul avec lui m’angoissait ; à contrecœur je déclinais toujours ses invitations. J’avais honte de trouver beau un garçon, j’avais beau me persuader que j’étais moi-même un garçon ; je n’arrivais pas à dominer mes pulsions et mes attirances pour lui. En somme, en refusant de sortir avec Dylan, je m’emprisonnais un peu plus chaque jour dans mon désarroi. J’avais peur et cette obsession m’incitait à fuir. Quitter l’île était devenu pour moi une obligation ; c’était une manière de me mettre à l’abri de tout ce qui pouvait découler de cette différence qui me perturbait sans relâche. J’avais du mal à comprendre ce qui m’arrivait j’avais dérogé à mon éducation ; je pensais que mon éloignement m’aiderait à changer, sinon à camoufler cette situation embarrassante. Adesse, bien sûr, ignorant naturellement les raisons de ma décision, n’entendait pas les choses de cette oreille. Pour elle, ma place était de rester encore dans l’île, près d’elle. Elle insistait plutôt pour que je prenne des cours du soir pour décrocher un diplôme de « quelque chose » avant de m’engager dans une aventure loin d’elle. Je m’inclinais devant les souhaits de ma mère plutôt pour lui faire plaisir qu’autre chose. Ainsi, je prenais de grands risques pour ma réputation, car pour l’instant Adesse ne me laissait pas d’autre choix. En fait, ma nouvelle ambition portait sur un stage en alternance dans l’hôtellerie et la restauration. Avec Man Éloi, sitôt dit sitôt fait ; elle avait remué ciel et terre pour que j’aie les faveurs de la formation souhaitée. Cependant, mes projets de quitter la Martinique n’avaient cessé de germer dans mon cerveau. Pour cela mon seul recours était ma tante Fanny, la sœur cadette de mon père, qui était aussi ma marraine. Peu de temps après le décès de mon père, comme sur un coup de tête, elle avait immigré à Trinidad ; elle habitait, la capitale. Depuis bientôt six ans, je ne l’avais plus revue. Toutefois, nous entretenions une correspondance régulière et affectueuse. Marraine n’était pas mariée et n’avait pas non plus le privilège d’avoir des enfants. J’avais toujours été le fils rêvé qu’elle aurait voulu avoir.
J’exécutais les désirs de ma mère, mais personne ne m’empêchait de préparer en secret mon départ. J’avais donc rédigé une lettre à Fanny lui faisant part de mes intentions de la rejoindre dans un avenir à moyen terme. Je savais bien que je frappais à la bonne porte. La réponse de Fanny ne tarda pas ; elle m’attendait et le plus tôt serait le mieux, ne manquait-elle pas d’insister. Bien sûr, de son côté, Maman n’en démordait pas : tant que je n’aurais pas un « bagage » quelconque, elle ne me permettrait pas de quitter l’île. Et puis, il faut dire qu’elle s’était particulièrement investie pour m’obtenir une place dans cette école hôtelière, alors, je ne pouvais pas me permettre de la décevoir.
J’avais donc commencé les cours dans une grande école dans les environs de Fort-de-France. Dès le début de ma formation, concernant le directeur, j’avais été stupéfié par une mise en garde de ma mère : « -Fè atansyon misiè Paul ka fè makoumè, » me dit-elle. (Fais attention, Monsieur Paul est un pédé.) Ces propos venant de ma mère m’avaient complètement déstabilisé ; j’étais tellement surpris que je ne trouvai aucune réponse à sa curieuse révélation. Je restai bouche-bée, me demandant au fond de moi-même où elle voulait en venir exactement. Dire n’importe quoi n’était pas le genre de ma mère. Elle connaissait à peine le directeur, mais elle s’était déjà informée sur cet individu qui allait côtoyer son fils. Je savais surtout que Man Éloi était une femme très maligne et aussi vigilante ; sa parole valait de l’or. Elle n’ouvrait pas la bouche sans être sûre de ce qu’elle avançait. Adesse était une femme secrète et prévenante ; elle mesurait toujours les risques et les dangers. Sa méthode, cette fois, n’avait pas été la bonne pédagogie car, dans les premiers jours de ma formation, je vivais constamment sur le qui-vive. La peur de me faire aborder par le directeur me nouait l’estomac pendant que mes souvenirs avec Dylan maintenaient en éveil mon esprit. Au fil du temps, je me rendais compte que tout le monde parlait de la « mauvaise réputation » de Monsieur Paul ; pourtant, personne ne s’en méfiait. Dans tout l’établissement, on racontait que Paul était un « gro makoumè » et personne n’ignorait non plus qu’il partageait sa vie avec un certain Pamphile qui chaque matin le déposait en voiture à son bureau. Je n’arrivais pas à prendre part à cette récrimination contre Monsieur Paul, car sa vie peu discrète m’aidait à comprendre ce que pourrait devenir ma propre existence.
Dylan continuait de rôder aux alentours de la maison et ses allées et venues devenaient de plus en plus fréquentes. Fort heureusement, personne n’avait imaginé qu’il pourrait y avoir entre nous des relations « contre-nature. » Au contraire, ma mère le trouvait charmant, intelligent et surtout bien élevé ; intellectuellement elle aurait voulu que je sois à son niveau. C’était aussi un brillant élève, il préparait même son bachot pour l’année suivante. Dylan était fils de békés aisés et petit-fils de « rhumier » Il traînait dans les grands salons et avait appris les bonnes manières, possédait l’aisance de la parole. Maintenant, il s’imposait le plus naturellement du monde dans ma famille. Au fil des jours, dans le plus grand secret, le fils de Bassignac s’installait aussi dans ma vie. Je ne le fuyais plus, sauf que nous évitions d’être ensemble dans le village le jour ; une rumeur était vite partie. Aux Antilles cela ne pardonne pas ! Nous attendions le soir à la tombée de la nuit pour nous retrouver sur la falaise. Là-haut personne ne se trouvait la nuit ; le village s’endormait tôt pour se réveiller au chant du coq. Les soirs de week-end, sous prétexte d’une partie de pêche, nous mettions à l’eau l’une des yoles empruntée à mon oncle pécheur et nous nous éloignions discrètement de la côte. Seule la lune et les étoiles escortaient nos périples amoureux qui duraient de longues heures. Le doute sur notre pêche nocturne n’avait pas lieu d’être car, au petit matin, nous ramenions une quantité de beaux poissons pêchés dans la dernière heure. Dylan me rapportait comment son père le félicitait pour ces prises ; M. de Bassignac n’aurait pas pu imaginer un seul instant son fils de seize ans dans les bras d’un autre garçon. C’aurait été pour lui un vrai désastre ! De son côté, loin d’imaginer ce bonheur que je vivais, Adesse se réjouissait de me voir épanoui, plein de vitalité. Et le fait de vouloir quitter l’île, elle s’imaginait même que je faisais des projets d’avenir.
Chez Monsieur Paul, les cours avaient lieu uniquement l’après-midi, et cette formation me convenait parfaitement ; je m’étais totalement investi. Man Éloi avait même reçu les félicitations du directeur ; il me disait motivé, sérieux et doué pour ce métier. Toutefois, une arrière-pensée se tortillait toujours dans mon crâne : partir chez Fanny. Je n’en avais pas abandonné l’idée ; seulement pour l’instant je ne trouvais pas utile d’en parler à Dylan. À quoi bon lui faire de la peine ? Nous étions si bien ensemble ! Pourtant, il fallait que je m’en aille j’étais né dans ce village, mais maintenant j’avais la certitude de ne plus y avoir ma place à cause du danger encouru par mon orientation sexuelle. Je me rendais à présent compte comment il serait difficile de vivre dans mon pays en étant homosexuel. Partagé entre la peur d’être démasqué et mes sentiments pour Dylan, mon existence à ce moment précis se fragilisait à cause de ma différence. L’amour, dit-on, n’a pas de patrie, n’a pas de frontière, mais la morale n’exige-t-elle pas que l’amour soit surtout partagé entre deux êtres de sexes opposés ? Si je raisonnais ainsi, c’est qu’il fallait que je mette en pratique ce que tous attendaient de moi : une preuve de virilité. C’est la raison pour laquelle Chimène fut le symbole de ma première expérience d’hétérosexuel. J’étais sûre de mon homosexualité avant de connaître cet écart qu’on m’imposait, par contre. Mes sœurs furent les principales instigatrices de mes premières relations sexuelles avec une fille. Ces « filles » ne se lassaient pas de m’ennuyer afin que je m’intéresse à cette nouvelle voisine tombée folle amoureuse de moi. Elle m’écrivait et me faisait porter ses lettres d’amour par mes sœurs. Je ne répondais jamais à ses missives, et j’évitais de m’attarder seul avec elle ; pourtant mes proches me la donnaient pour « petite amie. » Eh oui ! Tout le monde pensait : Ednar va avoir dix-sept ans ; il faut qu’il fasse ses preuves quand même ! Mis au pied du mur avec une jeune fille de cinq ans mon aînée, on m’imposa de relever le défi de ma virilité. Personne n’avait su à quel moment cela s’était passé, mais presque tout le village savait que j’avais couché avec Chimène, « ma fiancée. » Bien sûr, la fiancée d’une aventure sans lendemain avec qui j’avais décidé de rompre une fois l’expérience terminée. Voilà donc, qui rassurait sûrement Ti Éloi : le petit frère n’était pas, comme il le craignait, « an ti makoumè ; » (un petit pédé) il avait enfin fait ses preuves. » Pauvre bougre ! Là-dessus tout le monde s’était trompé, et je n’avais de compte à rendre personne sinon à Dylan. J’avais des regrets de l’avoir trompé et je me devais de lui dire la vérité.
Ce rapport sexuel avec Chimène évidemment m’ouvrait les portes de la séduction ; ces flirts au grand jour suffisaient à brouiller les pistes sur ma vraie sexualité. Je regrettais d’avoir cédé à la tentation, mais mine de rien, cette réputation de « petit mâle » qu’on me prêtait pour l’instant me servait de paravent pour mieux dissimuler mon homosexualité. Dylan était l’élu de mon cœur et nulle âme ne pouvait connaître ni toucher à ce secret enfoui au plus profond de moi. Les « fouyaya » (fouineur/se) du village me donnaient Chimène pour copine, je m’en foutais ; pour moi c’était le petit béké et personne d’autre. Lui seul savait la vérité. Je l’avais trahi et il eut du mal à pardonner mon infidélité. Le lendemain soir, nous étions quand même sortis pour « pécher » ; dans la yole, Dylan, plongé dans un mutisme inhabituel, refusait d’entendre les mots qui exprimaient mes regrets. Ces yeux que j’aimais croiser fuyaient sans cesse mon regard. Sa tristesse fut si grande que les hameçons ne furent même pas jetés à l’eau. Les poissons ne sautaient pas dans le panier. Cette nuit-là ne compta pas dans notre belle histoire ; comme pour obscurcir encore notre bonheur, la lune s’était rangée au fond des nuages. Les étoiles filantes zigzaguaient dans le ciel qui rejetait sur nous une ombre infiniment triste. Nous étions allongés un moment enlacés au fond de la barque ancrée au milieu de l’océan ; on entendait clapoter çà et là les petites vagues autour du canot. Noyés dans un profond silence, nos cœurs très proches disaient les mots à notre place. Dylan était malheureux ; le chagrin de mon infidélité nous rongeait les tripes. Au milieu de la nuit, après que nous eûmes hâlé la barque sur le sable, il me dit : – « Je t’aime, Ednar, mais il m’est difficile de concevoir que tu aies trahi ma confiance ! » et sans attendre ma réponse, il disparut dans l’aube naissante sans se retourner. Je n’ai pas cherché à le rattraper, je ne sais pour quelle raison. Je restai là, planté sur le sable, à le regarder s’éloigner dans la brume sans réagir. Je m’étendis sur la grève encore tiède et l’attendit en vain, jusqu’au petit matin. Je dormis à la belle étoile ; l’arrivée des pêcheurs matinaux me délogea de mon sommeil, à l’instant même où le vacarme de l’angélus réveillait le reste du village.
Ti Éloi avait soi-disant déménagé de la maison ; n’empêche, il traînait souvent dans les « pattes » de ma mère. En tout cas depuis qu’on ne le voyait plus tous les jours, Adesse avait enfin pris en main son devoir d’éducation. Cela, je crois, me donnait déjà la force de l’ignorer. Mes sœurs et moi commencions à avoir plus de liberté. A table, on pouvait discuter librement, poser les coudes sur la table sans se faire engueuler, et puis quand les filles rentraient en retard, elles ne subissaient plus d’interrogatoire. Ce départ, mine de rien, rendait aussi service aux filles, quoique, de mauvaise foi, elles ne l’admettaient qu’à demi-mot.
Depuis que Dylan lui avait pardonné son écart, les deux jeunes gens profitaient en toute innocence de leur amour interdit. Tout comme aujourd’hui, jadis, on retrouvait plus de compassion pour la communauté homosexuelle dans les milieux aisés de notre population. La classe moyenne avait de tout temps marqué du mépris et du dégoût envers ces « gens-là » comme ils disaient. En fait, ce comportement laissait supposer que l’éducation à la base y est réellement pour quelque chose. Il est encore difficile pour cette catégorie de personnes de ne pas rejeter ceux qui ne rentrent pas dans les règles de la normalité et des mœurs. Dans l’esprit de la plupart des Français d’outre-mer, un « makoumè » (c’est leur vocabulaire) n’est pas un individu respectable et la condamnation est sans appel. Néanmoins, le cas est différent lorsque l’homosexuel concerné est un notable ou une personne qui apporte le confort quotidien à l’exemple de Monsieur Paul, directeur d’établissement. En présence du gérant, l’hypocrisie et la flatterie étaient de mise ; mais dès qu’il avait le dos tourné, le directeur en prenait pour son grade. Il n’y avait pas assez de grossièretés pour dénigrer le « gro makoumè. » Il faut admettre que, dans la région, il existe un réel problème de société qui mérite d’être pris en compte en ce qui concerne le respect des personnes avec leurs différences.
C’est par amour pour Dylan qu’Ednar restait encore dans l’île ; pourtant son projet de fuir ne cessait de mûrir dans son esprit. Quant à Fanny, elle s’impatientait de revoir son filleul, en l’assaillant de courriers. Le jeune homme trouvait toujours un prétexte pour reporter son fameux voyage. La plus heureuse était Adesse ; pour elle, tous les prétextes étaient bons pour retenir dans l’île Ednar.
– À présent, Man Éloi me soutenait sans faille dans toutes mes entreprises ; elle veillait principalement sur cette première année d’école professionnelle qui s’achevait. Je n’avais cessé d’avoir de bonnes notes. Maman était heureuse et, de la liberté maintenant, j’en avais à revendre.
Souvent après le coucher du soleil, nous nous retrouvions seuls Dylan et moi quelque part dans la campagne. Loin des bruits du village et des regards indiscrets, nous nous abandonnions à la plénitude de notre amour. Nous avions pour habitude de nous isoler dans le sous-bois au moins deux fois par semaine. Parfois, lorsque le village endormait, main dans la main dans la nuit silencieuse sous le ciel noirci par les ombres, longeant la côte, nous parcourions à pied de longues distances. À la faveur de cette obscurité, nous échangions des caresses voluptueuses. Amoureusement, je savourais ce bonheur nouveau avec pour principal désir de n’aimer que Dylan. Et voilà qu’un jour un curieux hasard nous conduisit à l’endroit où Octave avait tenté de me violer. Ce fut comme un coup de tonnerre qui fit ressurgir ces mauvais souvenirs. Je pensais pourtant avoir classé cet épisode néfaste. Pris de panique, je dévalai la pente jusqu’à la grand-route où, comme autrefois, je me sentis en sécurité. Surpris, Dylan me suivit à la même vitesse sans comprendre les raisons qui me poussaient à fuir ces lieux. Essoufflé, je m’arrêtai au bord du chemin et m’affalai sur le ponceau ; comme moi, Dyl haletait à pleins poumons. Jusqu’à cet instant, il ignorait « mon histoire ; » alors, je lui racontai ma mésaventure avec Octave. Il n’en revenait pas et fut en colère que je n’aie pu me défendre : – Tu aurais dû lui foutre un grand coup de pied dans les couilles et courir, déclama-t-il. -Courir pour aller où ? Il avait vingt-trois ans et moi dix ; je lui arrivais tout juste à la ceinture, répondis-je. Amer, il pestait contre cet individu qu’il ne connaissait pas, mais qui, à ses yeux m’avait fait du mal : – Bon sang, pourquoi ne pas l’avoir dit à tes parents ? maugréa-t-il. Je m’attendais un peu à cette question épineuse et embarrassante qui demandait quelques précisions concernant ma famille. Même s’il avait coutume de nous côtoyer, je le tenais en dehors de tous les désagréments qui me concernaient notamment de la barbarie de Ti Éloi à mon égard. Dylan et moi ne venions pas du même milieu ; alors je faisais en sorte de le protéger des choses qui pourraient le mettre mal à l’aise ou sinon le contrarier. Je savais surtout que chez Clément et Hortense de Bassignac, ses parents, la vie était bien plus agréable, on ne frappait pas les enfants pour un oui ou pour un non. Les discussions s’imposaient et on punissait lorsque cela s’avérait nécessaire.
Je me souviens qu’ils vivaient dans une belle maison ; il y avait des domestiques et un beau jardin plein de fleurs. Une clôture d’hibiscus bien soignée poétisait la beauté de leur somptueuse demeure. Dylan suivait des cours dans le meilleur lycée de Fort-de-France en attendant sa préparation militaire l’année suivante. Rarement on le voyait seul déambuler au bourg. Nous avions sympathisé en jouant au ballon sur la plage de la « Médina ; » c’est la plus petite anse, mais incontestablement la plus agréable des plages du Nord pour les bains de mer. À l’époque, nous avions, je crois, une douzaine d’années ; Yvonne, sa gouvernante, l’accompagnait ce jour-là ; c’était un dimanche. Depuis, nous étions devenus copains, et souvent il m’invitait chez lui ; je n’osais jamais l’inviter chez moi ; ce n’était pas le même luxe ; même si nous avions reçu une bonne éducation, nous restions une famille modeste. De plus à l’époque, les Blancs n’allaient pas chez les Noirs, alors que le contraire était possible. Donc, la présence de Dylan chez nous était une exception ; il était amoureux.
Ce soir-là, lorsque je finis de lui raconter ma mésaventure, Dylan me prit dans ses bras me serra très fort contre lui et j’entendis : -Ed, si quelqu’un te touchait… Je ne le laissai pas finir sa phrase : – Mais, qu’est-ce que tu racontes Dyl ? Je n’ai pas besoin de toi pour me défendre ; je suis assez grand tu sais. Il rétorqua ironiquement : – Ah ! Oui, j’oubliais, nous avons plus de seize ans maintenant ; tu es assez grand pour te défendre, n’est-ce pas, répondit-il ironiquement. Mon silence avait clos la conversation ; rassuré, je me levai et nous reprîmes tranquillement le chemin du retour. Avant de franchir la grande allée bordée de néons, nous nous donnâmes naturellement une poignée de main comme deux bons copains qui se séparent, puis chacun prit la direction de chez lui.
En rentrant chez sa mère, Ednar sauta sur son journal intime pour déballer sa journée et confier avec quelle force et quel enthousiasme il aimait son Dyl, qui se comportait avec lui tel un ange gardien. Cette liaison amoureuse était tellement riche en émotion, qu’Ednar pensait sérieusement reporter son départ pour Trinidad. Pour preuve, il ne daignait pas répondre aux dernières lettres de Fanny. Adesse lui reprochait son indélicatesse mais, indécis, l’adolescent remettait sans cesse au lendemain la rédaction de son courrier. De plus, sa première année de cours s’achevait chez Monsieur Paul. Malgré ses bonnes notes et sa pugnacité, le jeune stagiaire ne voulait plus poursuivre dans cette voie. Man Éloi, désespérée et furieuse en même temps, lui reprochait de ne plus se soucier de son avenir. Bien qu’au fond d’elle elle pensât qu’il avait le temps de trouver le créneau qui lui convenait, par principe elle devait quand même le bousculer. Professionnellement, Ednar n’avait aucune ambition précise. Sa passion pour Dylan prenait le dessus et ses projets étaient mis entre parenthèses. Il avait commandé une méthode d’apprentissage de l’anglais par correspondance, car c’était la langue pratiquée à Trinidad ; mais il ne s’y intéressait pas vraiment. Sa mère décida donc de lui laisser encore le temps de la réflexion.
La nouvelle année scolaire s’achevait et Dylan passa son bachot avec mention. Ce diplôme en main signifiait que le jeune Bassignac allait devoir quitter l’île pour entrer à l’école militaire en Métropole. Si le destin un jour les avait réunis, le sort s’apprêtait à éteindre le feu de cet amour qui embrasait leurs cœurs. La résignation remplaçait l’espoir ; sans chercher à connaître les intentions de Dylan à son égard, Ednar fit le vœu de ne jamais abandonner cet amour-là. En attendant, les deux adolescents avaient choisi de vivre intensément leur passion amoureuse. Ils ne cessaient de s’aimer sans témoins ; seules la lune et les étoiles pouvaient entendre l’écho de ces voix qui chuchotaient sur la falaise. Ednar reportait : -Nous allions bientôt nous séparer, nos discussions nous permettaient de mieux nous connaître afin de nous apprécier davantage. À la maison, il était reçu comme un petit prince venu d’ailleurs, malgré cette simplicité qu’il affichait. De mon côté, je connaissais passablement ses parents. Ils vivaient retirés en dehors du village sur la colline de l’autre côté de la grande route, dans la discrétion la plus totale. Dylan était le seul garçon de la famille, le dernier rejeton d’une fratrie de cinq filles. Son père renonça à l’héritage du domaine de la plantation et de la rhumerie de son grand-père pour des raisons qu’on ignorait. Clément de Bassignac, son père, préféra faire une carrière militaire qui le conduisit au grade d’officier supérieur. Il était colonel dans l’armée et revendiquait haut et fort son obédience au pétainisme. Rien de très honorable quand on connaît le triste passé et les agissements de Philippe Pétain dans le gouvernement de Vichy. Malheureusement, il n’y avait personne pour lui rappeler les méfaits, la lâcheté et la trahison de son idole.

Comme pour ses filles, c’était aussi lui qui décidait pour Dylan. Nous étions en 1955 ; c’était l’époque où les enfants ne contredisaient pas l’autorité de leurs parents, principalement lorsqu’il s’agissait de leur avenir. Monsieur Clément était un patriote conservateur, un militaire du devoir, respecté par sa hiérarchie. Il avait pourtant la réputation d’être un époux fidèle et amoureux, malgré son incontestable rigueur. Dans son orgueil de mâle, il avait vécu les cinq premières maternités de son épouse comme une réelle frustration. Dylan, dès sa naissance, cet enfant « mâle, » fut la gloire et la fierté de la famille. Le ciel leur envoyait Dylan pour aider Clément à hisser la bannière de sa virilité comme lui-même avait tenu naturellement ce rôle auprès de son père Étienne de Bassignac.
CHAPITRE III LA SÉPARATION
Cette liaison dure depuis onze mois ; les deux « tourtereaux » sont fous amoureux et continuent de se voir régulièrement toujours dans une discrétion absolue, évitant ainsi de nuire à leur réputation. Dylan n’est pas encore parti que déjà Ednar éprouve un sentiment de solitude. Sur ce problème qui le ronge, il écrivait : -Cette séparation qui chaque jour se précisait me rendait nostalgique ; il m’eût été difficile de trouver un confident dans la famille avec qui partager mon secret. J’avais bien pensé à ma mère ; nous entretenions des rapports très affectueux, mais Adesse, toute femme évoluée qu’elle fût, aurait sans doute eu beaucoup de mal à comprendre et à accepter mon homosexualité. Je ne tenais pas non plus à faire de la peine à la femme admirable qui m’avait donné la vie et à laquelle j’attribuais toutes les qualités humaines. De toute évidence, je devais lui parler, mais pour l’instant l’aveu n’était pas nécessaire. Il ne me vint pas à l’idée d’en parler à Marraine Fanny ; elle représentait la tante affectueuse, sensible et pudique que j’éliminais d’office. Marraine était trop attachée aux principes surannés de sa vieille Antille pour compter sur sa complicité dans une affaire aussi délicate en contradiction totale avec sa moralité. De plus, compte tenu de son affection démesurée à mon égard, elle serait profondément déçue et malheureuse de savoir qui j’étais réellement. Mon frère Hugues, à travers ses soupçons et sa discrétion sur le sujet, préférerait que nous continuions à vivre dans le non-dit. Je savais d’emblée qu’il ne s’accorderait pas le temps de comprendre les états d’âme de son petit frère, tombé dans les mœurs interdites. Mes jeunes sœurs seraient sans doute les plus conciliantes sur le problème. Vu leurs jeunes âges, la curiosité, je crois, l’aurait emporté sur la force morale que j’attendais pour m’aider à porter cette tuile qui me tombait dessus. Pas un seul instant je n’ai pensé à Ti Éloi ce macho irréfléchi ; aurait été l’ennemi déclaré de ma sexualité hors normes, pendant que, paradoxalement, son homophobie affichée rimait avec sa misogynie. Ainsi, j’avais vite fait le tour des proches parents que j’excluais d’office de la confidence. Il ne restait plus que ma tante Jeanne, la sœur cadette de ma mère ; c’était en fait la seule personne susceptible de comprendre mon lourd et « tendre » secret. En cas de besoin, je savais qu’elle serait l’unique membre de la famille sur qui je pourrais réellement compter.
Je me suis toujours posé la question de savoir comment Dylan vivait intérieurement cette sexualité ; étrangement, nous faisions l’amour sans nous poser trop de questions. Nos sentiments, je crois, dépassaient largement l’éducation qui nous interdisait d’être ce que nous étions devenus. À mesure que ma sexualité se précisait, je me sentais de plus en plus mal dans ma peau. Je n’avais plus goût à la vie ; la peur qu’on découvre qui j’étais me terrifiait à tout instant. Aussi, le suicide avait longtemps flirté avec mes pensées, mais la peur de mourir avait occulté définitivement cette obsession {1} . Même si un coma éthylique avait failli tourner au drame, personne ne m’avait tendu la main ni cherché à comprendre les difficultés que me procurait la vie. Ce soir-là, tout le monde essayait seulement de me sortir de mon sommeil provoqué par cette absorption d’alcool. Souvent, je commençais à boire avant de retrouver Dylan, et je partageais avec lui le reste de la bouteille de vin. Nous étions amoureux ; l’alcool nous permettait de nous évader et provoquait chez nous une osmose délirante. À mesure que la séparation approchait nous vivions dans une angoisse insupportable. Nous étions déjà mi-juillet, dans quelques jours, Dylan devait voyager sur « le Colombie. » Son père avait acheté un billet aller simple pour Paris via le Havre, en cabine de première classe.
Il faut savoir qu’à cette époque les avions long-courriers n’atterrissaient pas encore sur les pistes des départements d’outre-mer. Celles-ci n’étaient pas aménagées pour faciliter les transports aériens des voyageurs depuis la métropole. Traditionnellement, tout le monde prenait le paquebot divisé en trois classes. Les départs avaient lieu au mouillage des capitales des petites Antilles, généralement après le coucher du soleil. Lorsque dans le crépuscule un peu tiède le bateau lentement s’éloignait de la rade, les gens tout le long de la côte ne quittaient pas des yeux ce monstre flottant tout illuminé qui, doucement, dirigeait sa proue vers l’Ouest. La coutume voulait que lorsqu’un enfant du pays quitte son village, au passage du bateau, on y allume un feu de camp géant en signe d’adieu. À l’unisson nous dansions et chantions autour du brasier notre chant traditionnel : « Adieu foulard, adieu madras, adieu grain d’or adieu collier chou ; doudou an mwen ki ka pati élas, élas sé pou toujou… » (Mon chéri s’en va hélas, hélas c’est pour toujours…)
La grisaille du départ de ces êtres chers qui s’en allaient vers leur destin passait subitement de la nostalgie à une ambiance festive aux sons des maracas et des djembés ; nous conjurions ainsi le mauvais sort.
Dans ce petit village de pêcheurs où j’habitais, j’avais mille fois vécu avec émotion ce cérémonial. La fête se terminait au moment où l’horizon se refermait sur le bateau qui disparaissait derrière le morne qui nous séparait de l’océan. Voilà qu’aujourd’hui j’appréhendais un autre départ, celui de Dylan ; soit dit en passant, chez les békés, prestige oblige, il n’y avait jamais de feu de camp au passage des bateaux.

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