Une bouteille jetée à la terre
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Description

Élise Pierry aurait pu vieillir paisiblement dans la maison dont elle est propriétaire. Mais c’était sans compter sur la présence de sa locataire, Clara Xavier.
Celle-ci va, du jour au lendemain, à cause d’une bouteille retrouvée dans son jardin, faire ressurgir le passé et mettre à mal le personnage qu’Élise s’efforce d’incarner depuis des années au sein de la paroisse dont elle est un des membres les plus actifs.
L’évocation de ses années de jeunesse va fissurer l’image qu’elle a patiemment façonnée. Car quelle femme est-elle réellement ? Celle qui essaye quotidiennement de gommer son âge ou une vieille dame prête à aider son prochain ?
Clara, par sa quête obstinée de la vérité, est loin de soupçonner l’ampleur de la tempête qui gronde dans le cerveau d’Élise. Une tourmente pleine d’anciens sentiments amoureux, de jalousie et de remords.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 24 mai 2021
Nombre de lectures 6
EAN13 9782370117021
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0000€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

UNE BOUTEILLE JETÉE À LA TERRE

Catherine Messy


© Éditions Hélène Jacob, 2021. Collection Littérature . Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-702-1
Plus la patience est grande et plus belle est la vengeance.
Massa Bakan Diabadé
Sans la médisance, combien de personnes n’auraient rien à dire !
Jean Baptiste Blanchard
Prologue
Elle a bu ce qui lui restait de bière il y a deux jours. Elle tente de s’extirper de son fauteuil. Ses jambes ne la soutiennent plus. Elle n’a rien mangé depuis près d’une semaine et n’a absorbé aucun liquide en dehors d’un peu d’alcool, qu’elle a rationné. Une odeur d’urine et d’excréments flotte dans la pièce.
Elle se laisse glisser de son siège pour se retrouver sur la dalle cimentée. Il n’y a plus que la faible lueur d’une bougie pour l’éclairer. Elle voit mal et a laissé tomber au sol le cadre d’une photo posée sur ses genoux, ainsi qu’un petit cahier. Elle se traîne dans la quasi-obscurité de l’endroit où elle se trouve emprisonnée. Trop faible pour se tenir debout, elle se met à ramper en gémissant. Des geignements de bête blessée.
Cela fait six jours qu’elle essaie de sortir. En vain. Elle a usé ses premières forces à tambouriner, à hurler.
- À l’aide ! Je suis enfermée !
Après la stupeur, puis la colère, c’est la frayeur qui s’est emparée d’elle.
Des cris, des pleurs, des coups de poing et de pied assenés contre la porte. Le silence en guise de réponse.
L’écho de sa voix dans le vide.
- Alors ? C’est ce que tu voulais, Richard ? Tu es satisfait ? Tu l’as, ta vengeance !
Le troisième jour, elle s’est mise à converser avec René, puis Sam a fait son apparition. Elle a pu le voir assis sur le coffre, occupé à consommer de la bière.
Elle n’a, à présent, même plus la force d’écouter sa mélodie fétiche, celle qui se trouve sur la cassette d’un magnétophone posé à proximité de son siège, et qu’elle a fait tourner en boucle. La voix du chanteur lui a tenu compagnie pendant quelque temps.
Elle a réussi à atteindre la porte. Elle gît devant, inerte. On ne perçoit plus que sa faible respiration. Sa dernière plainte n’est qu’un vague murmure.
- Richard… Je t’en supplie… Aide-moi…
- 1 -
Le sol est dur, assoiffé par de nombreuses semaines sans pluie. La végétation n’offre plus au regard qu’une pelade qui recouvre çà et là une carcasse desséchée et craquelée. Seul un petit parterre fleuri réussit à subsister au milieu de la pelouse jaunie. L’herbe, ou tout du moins ce qu’il en reste, pique sous les pieds.
Pas question, cependant, d’ignorer ses potées fleuries. Clara leur permet de survivre en les arrosant quotidiennement. Certaines fleurs n’ont pas résisté, comme sa suspension de verveine bleue. Pourtant, elle est aux petits soins pour elles. Elle s’attelle à leur arrosage consciencieusement matin et soir, comme pour faire un pied de nez à cette saison estivale caniculaire qui ne semble pas vouloir prendre fin.
Elle aspire au retour de l’automne. Mais comment oser le dire à ceux qui apprécient les joies nautiques dans leurs piscines individuelles ? Ils ne comprendraient pas. Après tout, c’est l’été ! Saison maudite pour elle, qui ne supporte pas la chaleur et sent les rigoles de sueur dans son dos. L’effet d’une douche froide n’est que très temporaire. Trois mouvements, et la racine de ses cheveux est déjà moite. Des gouttelettes viennent couler dans ses yeux. Elle en arrive à ne plus pouvoir porter ses lunettes. Elle a toujours des feuilles d’essuie-tout dans ses poches pour éponger son visage et son cou. Elle n’est bien qu’à l’abri d’un ventilateur, calfeutrée derrière ses volets.
Elle se remémore la fois où elle était passée devant une vitrine de magasin après avoir fait un long trajet à pied. Pure folie que d’avoir tenté la balade ce jour-là ! Plus grande folie encore que d’avoir voulu entrer dans la boutique où une petite robe avait attiré son attention. Le vêtement avait juste les couleurs et la forme qui lui convenaient. La commerçante a vu pénétrer une femme au visage écarlate et transpirant, occupée à le tamponner à l’aide d’un petit mouchoir en papier. Une aide bien dérisoire par rapport à tout ce qu’elle devait essuyer en permanence, balayant par la même occasion le maquillage qu’elle avait consciencieusement appliqué avant de sortir. Le soulagement s’est lu sur le visage de la vendeuse quand Clara a déclaré ne rien vouloir essayer.
- La taille de la robe doit me convenir !
Ce qui s’est, par chance, avéré. Clara s’est juré de ne jamais renouveler l’expérience.
Elle rêve d’une pièce climatisée, un endroit où elle serait assurée de trouver la fraîcheur à laquelle elle aspire. Un air constamment frais qui l’envelopperait et lui permettrait de se défaire de cette humidité permanente dans laquelle elle flotte quotidiennement.
Mais voilà ! Elle a de grands principes écologiques. Serait-elle prête à les battre en brèche ? Rien que pour son confort personnel ? Pour l’instant, elle résiste. Mais elle essaie de se donner bonne conscience en se disant qu’elle le ferait aussi afin que les autres se sentent bien en sa compagnie. Car la transpiration excessive la met dans un tel état qu’elle en devient très énervée, voire agressive. Cela rendrait service à tout le monde. Bon ! Bah, pour le moment il n’y a pas de clim. Alors, cesse de rêver, maligne !
Il est tôt le matin. Elle a tiré le tuyau accroché au mur et s’apprête à en faire jaillir l’eau quand ses yeux sont attirés par un éclat lumineux à proximité du frêne pleureur. Elle s’interrompt et se dirige vers l’arbre où un enchevêtrement de plantes desséchées, de racines et de cailloux recouvre le sol. Cette partie du terrain n’a jamais été vraiment travaillée.
Clara s’attend à découvrir un gros morceau de verre. Il est assez loin et semi-enterré sous le juniperus, un arbuste volumineux très étalé. Les chats aiment s’y cacher. En écartant les branches, elle a découvert le cadre d’une vieille remorque sans fond, aux roues impeccables, ainsi qu’un amoncellement de grosses pierres qui bouchent l’ouverture d’un énorme fût métallique, si profondément enfoui que l’on n’en distingue le bord que difficilement. Elle a sélectionné quelques-uns des cailloux, mais préféré laisser les autres au ras du sol pour maintenir le récipient bouché. De toute façon, l’en extraire demanderait une force herculéenne !
La remorque trône à présent à l’ombre, et plusieurs vasques de plantes fleuries y ont été déposées sur des planches installées entre les barres du véhicule repeint en noir.
Clara est à présent à plat ventre, les bras tendus vers ce qui brille. Car il a suffi d’un rayon de soleil perdu sous l’ombrage pour venir éclairer le verre, et sa lumière est venue ricocher jusqu’à elle pour capter son regard. Elle aime ramasser toutes sortes de minéraux, ou autres échantillons de brique et de bois, dont elle agrémente un jardin en cours d’aménagement. Ça ne sera pas possible sans l’aide d’un râteau pour le dégager !
Grâce à l’outil qu’elle est allée chercher dans un abri de jardin construit peu de semaines auparavant, elle parvient à traîner l’objet de sa quête jusqu’à elle et voit alors arriver une petite bouteille sale, dans laquelle elle semble distinguer un bout de papier. Elle se saisit de sa trouvaille, un Coca d’autrefois, et décide de rentrer pour l’examiner de plus près.
- 2 -
La feuille jaunie est posée devant elle, sur la table de cuisine. Clara a réussi tant bien que mal à l’extraire du flacon. Le document, roulé tel un parchemin, est relativement bien conservé, quoique déchiré aux angles sur lesquels elle a dû tirer à l’aide d’une pince à épiler. Un bouchon l’a protégé de l’humidité. Elle découvre une écriture enfantine sur des lignes prétracées.
« le 15 septembre 1980
je m’appelle Monique Danaud. j’ai 10 ans. aujourd’hui papa nous a quittés. j’ai tout vu. »
Un message vieux de trente-cinq ans ! Une belle trouvaille ! Clara est curieuse de nature. Dans une autre vie, elle se serait bien vue détective privé ou enquêteur de police, ou encore journaliste d’investigation. Elle se contente des romans qu’elle aime lire au moment du coucher.
Alors, voyons ! Je sais que les propriétaires ont acheté la maison où j’habite dans le milieu des années soixante-dix. Nous sommes en 2015. Il a dû y avoir pas mal de locataires depuis l’époque de ce message ! Élise Pierry doit sûrement se souvenir des Danaud. Elle a sûrement des choses à raconter. Pourquoi ne pas l’inviter pour le thé ?
Élise Pierry ne fait pas partie de ses amies intimes, mais elle est à la fois sa voisine et sa propriétaire. Elles ont des rapports courtois. Elles en sont maintenant à s’appeler par leur prénom. Il aura fallu un bon moment avant d’en arriver là, car se lier avec Élise n’est pas chose facile ! Il faut vraiment y mettre du sien !
Clara en sait peu à son sujet. Elle espère toujours en découvrir un peu plus chaque fois qu’elle l’accueille, mais Élise se livre peu. La façon dont elle vous observe pourrait en mettre plus d’un mal à l’aise : ses yeux légèrement froncés vous fixent presque sans ciller et donnent l’impression de vous déshabiller !
Cela ne déstabilise absolument pas Clara, mais augmente son envie de percer la nature de l’énigmatique Élise Pierry, bien à l’abri sous une carapace protectrice, toujours maîtresse d’elle-même. Que se cache-t-il derrière la façade ? Qui est-elle vraiment ?
Pour moi, c’est clair, elle joue un rôle !
Clara réfléchit à la tactique à adopter vis-à-vis d’elle. Ce n’est pas demain qu’elle va se laisser aller à des confidences ! Mais je vais quand même tâcher d’obtenir des renseignements !
- Si tu voyais comment elle est sapée pour venir prendre le thé ! explique un jour Clara à son amie Sandra. On dirait qu’elle se rend chez des gens de la haute ! Moi, quand elle vient, je m’habille plutôt décontract’ ! J’ai l’impression de faire plouc à côté d’elle. Mais je m’en moque ! Je ne vais quand même pas porter un tailleur Chanel pour rivaliser !
Cette femme insaisissable est pleine de contradictions. Elle semble lutter au quotidien pour que le temps n’ait pas de prise sur elle, se donne des airs de dame patronnesse, et se permet en même temps de surveiller ses voisins. Combien de fois, de retour de boîte le samedi soir, Clara s’est-elle retenue de lui crier :
- Je sais que vous êtes là, Élise, dissimulée derrière vos volets, occupée à me regarder arriver avec mon mec ! Allez-y ! Ça ne me gêne pas !
Mais il vaut mieux éviter d’être inculpée pour tapage nocturne, surtout en état d’ébriété à 2 heures du matin !
Oui ! La découverte de la bouteille et de son message est troublante. Il faut qu’elle en sache plus et la très mystérieuse madame Pierry peut sans doute l’y aider. Si elle le veut bien…
- 3 -
Clara Xavier n’est pas mariée et apprécie la liberté que lui octroie son célibat. Elle est âgée de 55 ans, mais en fait facilement dix de moins. C’est une femme avenante, qui ne s’embarrasse pas de convenances, et ne surveille pas toujours son langage, en fonction des endroits qu’elle fréquente, et des gens avec lesquels elle converse. Il lui arrive de se lâcher vraiment. Certains peuvent alors la trouver vulgaire, d’autres apprécier sa décontraction.
Blonde, de taille moyenne, elle affiche ses rondeurs sans complexes. Des cheveux mi-longs entourent un visage plein agrémenté d’une bouche pulpeuse, d’un nez droit et de deux yeux bruns qui prennent par moments une teinte mordorée. Elle adore se maquiller, s’habiller tous les jours différemment, en choisissant de préférence « des couleurs qui pètent, pour lutter contre la morosité ambiante », afin d’être prête à une éventuelle rencontre. Sa vie amoureuse est bien remplie, car, comme elle le dit à son amie Sandra, « les galipettes font du bien à la santé, alors, pourquoi s’en priver ? » Elle a de nombreux amants, ce qui peut expliquer sa très grande forme…
Le dernier en date est espagnol. Ils se sont rencontrés lors d’un barbecue chez Sandra.
Sandra est la sœur que Clara aurait souhaité avoir. Elles se consolent mutuellement lors de ruptures amoureuses, partagent le même goût pour la fête, et sont toutes les deux adeptes des soirées bien arrosées. Quand l’une boit, l’autre s’abstient. Elles se connaissent depuis le lycée, et n’ont eu aucun mal à adopter cette solution pour faire régulièrement la fête. Elles sont ainsi sûres de rentrer à bon port, puisque celle qui ne consomme que des sirops et des jus de fruits prend le volant. Frustration du chauffeur, mais la fois d’après, les rôles sont inversés. Tout le monde y trouve son compte. Elles n’hésitent pas non plus à réintégrer leurs domiciles respectifs en taxi quand la nuit peut se prolonger en galante compagnie.
C’est le soir où Clara n’a pas pu distinguer les w.-c. du placard à balais que Manolo est tombé sous le charme. Il faut dire que l’alcool la rend gaie, et qu’elle se met à enchaîner les histoires plus ou moins crues ! Ils ont fini la nuit ensemble, et ne se sont plus quittés pendant deux semaines. Un record ! Les yeux de braise et les longues mains effilées du bel hidalgo ont indéniablement su trouver les points faibles de Clara. Il a dû rentrer au pays auprès de sa femme après avoir effectué un stage linguistique. Leur dernière nuit a eu lieu un samedi soir de fin janvier, mais cela a été le bal du 14 juillet et son feu d’artifice réunis.
* * *
Quand elle ne sort pas, ou ne travaille pas, Clara aime passer du temps chez elle. Elle se plaît dans la maison dont elle est locataire, une demeure de deux étages, où elle a trouvé la place suffisante pour y disposer les meubles anciens hérités de ses parents et grands-parents : une armoire et un lit des années cinquante, une chambre à coucher 1925, ainsi qu’une grosse armoire de la fin du XIX e siècle, transmise par une lointaine cousine.
Elle possède de nombreux souvenirs de famille. Ses parents, maintenant décédés, lui ont laissé beaucoup de mobilier. Elle en a conservé une grande partie, mais a dû se défaire de certaines pièces, faute d’espace. Ils s’en sont séparés avant de demander à partir tous les deux en maison de retraite. Ils ont emporté quelques peintures, et chacun un meuble de taille modeste pour y entreposer livres et photos… Le choix a été douloureux. Ils renonçaient au cadre de vie qu’ils s’étaient aménagé au fil des ans. Ils avaient conscience de préparer leur départ final.
Son père, comptable dans une entreprise de soudure, et sa mère, vendeuse dans un magasin de bricolage, avaient toujours vécu au même endroit, à des centaines de kilomètres de leur fille unique, fruit d’un amour tardif, et n’avaient pas voulu la mettre à contribution, « hypothéquer sa vie », comme ils le disaient souvent.
Plus jeune, Clara avait suivi son amoureux de l’époque, enseignant de sport. Ils s’étaient quittés après quelques années de vie commune, mais Clara est restée dans la petite ville qui l’avait accueillie. Elle y a acheté, encouragée et aidée financièrement par ses parents, un local reconverti en magasin de prêt-à-porter. Quant à sa vie sentimentale, elle se limite, depuis, à des rencontres éphémères.
- La vie à deux en continu n’est pas pour moi ! se plaît-elle à répéter.
Lorsque ses géniteurs ont commencé à se sentir diminués, ils ont pris les devants. Clara se souvient encore des paroles paternelles, un jour qu’ils marchaient ensemble. Elle expliquait que leur décision la rendait triste.
- Mais tu ne peux pas nous accueillir chez toi ! Au bout d’un moment, nous ne nous supporterions plus ! Tu t’imagines obligée d’entendre nos perpétuelles récriminations et d’assister au lent processus de notre vieillissement ! Nous mènerions certes une vie sans tracas, assis dans des fauteuils, occupés à lire, à regarder la télévision, mais surtout à guetter ton retour, les yeux rivés sur l’horloge. Tu connais la chanson de Jacques Brel, Les vieux , c’est ce que nous deviendrions. Au bout d’un moment, moins d’autonomie, et beaucoup de lassitude à subir le passage du temps. Tu nous entendrais parler constamment des jours heureux de notre jeunesse, et nous te répéterions sans cesse que c’était vraiment mieux avant ! Dis-toi qu’à mesure que s’écouleront les années, nos pensées s’égareront souvent, nos souvenirs se dilueront, le temps nous semblera s’éterniser… Tu vois, nous serions une gêne plus qu’autre chose. Sache, Clara, que la vie est une suite de renoncements ! lui avait expliqué son père. Tu as la tienne à mener avant d’avoir des regrets.
Et il s’était mis à fredonner :
Les vieux ne rêvent plus, leurs livres s’ensommeillent, leurs pianos sont fermés
Le petit chat est mort, le muscat du dimanche ne les fait plus chanter
Les vieux ne bougent plus, leurs gestes ont trop de rides, leur monde est trop petit
Du lit à la fenêtre, puis du lit au fauteuil et puis du lit au lit…
Clara l’avait écouté, peinant à contenir ses larmes. Elle détestait le tableau que son père venait de lui dépeindre. Mais, après maintes discussions, elle avait respecté leur souhait.
Ils se sont rapprochés du domicile de leur fille pour s’installer dans une résidence pour personnes âgées à une trentaine de kilomètres de chez elle. Elle les en remercie encore, même si les voir se placer en maison de retraite lui a, à l’époque, donné des nuits d’insomnie. Elle s’y rendait tous les week-ends pour leur tenir compagnie. Tant qu’ils ont eu suffisamment de mobilité, elle les a conviés une fois sur deux à venir passer le dimanche chez elle. Elle allait les chercher et les reconduisait en fin d’après-midi. Cela leur convenait.
Ils y sont morts environ cinq ans après y avoir été admis, à un mois d’intervalle. Sa mère s’en est allée pendant la vague de chaleur de l’été 2003, et son père, affaibli, n’a pas essayé de lutter pour lui survivre.
Elle les porte constamment dans son cœur. Elle dort dans leur lit, dont la boiserie est de couleur acajou. Une teinte qu’elle apprécie particulièrement.
- C’est là que nous t’avons conçue, lui avait un jour dit sa mère en souriant tandis qu’elles changeaient les draps. Nous avions renoncé à la possibilité d’avoir un enfant, et tu t’es annoncée, pour notre plus grand bonheur !
Ses parents s’étaient follement aimés, elle en était le fruit. Clara n’a pas un seul instant douté de l’affection qu’ils lui avaient portée. Tous leurs mots, tous leurs gestes en avaient été le témoignage.
Alors, occuper leur lit lui a semblé naturel le jour où elle a reçu le mobilier parental en héritage. Elle s’est contentée d’acheter un nouveau sommier et un matelas. Clara a même repris des tentures confectionnées par sa mère. Elle en aime la sobriété.
Elle a agrémenté les murs de quelques peintures chinées dans des brocantes. Elle en était autrefois adepte. Quand arrivait le dimanche, elle écumait tous les marchés aux puces et autres vide-greniers qu’elle connaissait dans la région. Le temps lui manque à présent.
Elle a orné certaines de ses petites tables d’appoint d’objets divers. Principalement des sculptures. Elle a une prédilection pour les associations de bois et de métal. Elle aime aussi les terres cuites ou les bronzes. Son téléphone est justement placé à côté d’une statuette achetée lors d’une vente aux enchères, il y a plusieurs années. Elle est occupée à dépoussiérer à l’aide d’un plumeau un nu montrant une femme sur le point de quitter une robe, et compose en même temps le numéro d’Élise de l’autre main.
- Allô ! Élise ? C’est Clara à l’appareil.
- …
- Non, non, tout va bien. Je voulais simplement vous convier pour le thé.
- …
- Demain après-midi ? Vers 16 heures ?
- …
- Alors, à demain !
* * *
- Encore un peu de thé, Élise ?
Les deux femmes sont assises dans le salon autour d’une table basse en merisier. Clara a sorti son service Wedgwood. Devant elles, un plateau dont les bords dentelés mettent en valeur le décor du fond peint à la main, sur lequel reposent deux tasses et leurs soucoupes, assorties à une belle théière achetée lors d’un voyage à Londres. Clara s’y est rendue dans sa jeunesse plusieurs fois en compagnie d’une amie étudiante en langue anglaise. Sur une assiette, un assortiment de biscuits et macarons, sur une autre, des petits choux caramélisés et des tartelettes. Tout est de sa confection. Elle y a mis un point d’honneur.
- Mais vous me gâtez, Clara ! Vous qui avez toujours minimisé vos talents de cuisinière, vous pouvez être assurée de la réussite de votre pâtisserie maison !
- Venant de vous, cela me flatte énormément.
Élise est en effet une excellente cuisinière. Elle s’y est mise sur le tard, mais du jour où elle s’est essayée à l’art culinaire, une fois veuve, elle n’a eu de cesse de chercher à s’améliorer. Clara a eu l’occasion de manger chez sa propriétaire un bœuf marengo dont elle a longtemps gardé le souvenir ! Quant aux tartes au citron d’Élise… Elle lui a même suggéré un jour d’ouvrir un salon de thé.
- Je suis sûre que vous auriez beaucoup de succès !
- Je vais y réfléchir ! avait répondu Élise sur le ton de la plaisanterie.
La gourmandise l’emporte. Élise se ressert.
- Vos choux sont presque aussi bons que ceux que je fais, Clara !
Puis elle se met à faire entendre un petit rire qui semble dire « je plaisante, Clara, je plaisante ». Clara sait qu’il n’en est rien. Élise est convaincue d’être un cordon-bleu. Mais lorsqu’elle entend des compliments, elle s’empresse toujours d’ajouter :
- Ce n’est que de la nourriture ! Il faut savoir rester modeste.
Les quelques fois où Clara a assisté à ce genre de scène, elle n’a eu qu’une envie, se saisir du plat en sauce ou du gâteau à la crème pour le lui écraser sur la tête !
- Bon Dieu, ça m’aurait fait du bien ! a-t-elle dit un jour à Sandra. Rien que d’imaginer sa tronche dégoulinante de sauce…
Élise Pierry est, pour l’instant, occupée à énoncer sa dernière tentative gastronomique.
- Mes amies de la paroisse sont toutes reparties avec la recette écrite du cake aux noix que je leur avais fait goûter !
Elle est âgée de 70 ans et seule depuis trente-huit ans. Les cheveux cuivrés, les yeux verts en amande, le teint pâle, elle a belle allure. Elle prend extrêmement soin de son apparence physique. Manucure, esthéticienne, coiffeur. Rien n’est négligé pour lutter contre le temps qui passe. Son calendrier est rempli de rendez-vous. Elle se tient encore bien. Clara aimerait être aussi bien conservée qu’elle au même âge.
Quand elle ne tente pas de nouvelles recettes, Élise se consacre à des activités sociales. Elle œuvre énormément pour la paroisse. Elle anime des cours de catéchisme, participe à la préparation au mariage des jeunes couples, fait la quête lors du service dominical, donne de son temps à l’occasion des fêtes de charité et envoie régulièrement des chèques aux associations caritatives dont elle est membre. Elle est aussi bénévole au sein de l’EHPAD du quartier.
« Une sainte femme ! », comme se plaît à le répéter le curé de la paroisse.
Une sainte femme qui passe également beaucoup de temps à épier le voisinage et à médire de ceux qu’elle jalouse ou qui ne lui plaisent pas pour diverses raisons. Elle peut ne pas apprécier la façon dont s’habillent certains, sans classe pour la majeure partie d’entre eux, ou trop clinquante pour d’autres. Elle critique ouvertement les individus qui ne donnent pas suffisamment d’argent lors des quêtes, ou ne déboursent rien, ce qui est encore pire. Madeleine Bonnafond, amie intime d’Élise Pierry, l’a même entendue blasphémer au cours d’un service.
Selon elle, « Élise est une âme perdue ». La considérerait-elle comme une brebis égarée qu’elle pourrait ramener au sein de l’Église ? Si tant est qu’Élise en ait jamais fait partie…
Connaît-elle certains aspects de ce qu’Élise avait été dans son jeune temps : une femme libre, sans tabous moraux qui brident l’esprit et le corps, musellent la parole ? Qui affichait sa rupture avec les codes de bienséance imposés par l’Église, ne s’embarrassait pas de tous ses préceptes moralisateurs, et riait aux éclats à l’idée de la colère divine ?
Quoi qu’il en soit, et quoi qu’en pense Madeleine, Élise aime bien Clara.
Pourtant, elle ne s’est pas tirée de chez ses parents, comme j’ai fait ! Ça ne m’empêche pas de la trouver sympathique ! C’est une femme de caractère, comme moi !
D’après ce qu’elle a un jour confié à Élise, Clara n’a pas hésité à balancer les affaires de son compagnon de l’époque par la fenêtre ! Elle estimait qu’il ne s’en allait pas assez vite.
Ha ! Ha ! Ha ! Qu’est-ce que j’aurais aimé voir la scène ! Elle me ressemble vraiment au même âge !
Élise apprécie donc les après-midi thé chez sa voisine, qui la divertit par ses histoires, son langage parfois corsé, et son humour. Madeleine Bonnafond ne soupçonne pas ce qu’Élise accepte d’entendre. Elle défaillirait sans doute de la voir rire aux éclats au sujet de certaines blagues qu’elle jugerait obscènes.
Madeleine ! Sainte Madeleine ! Jamais un mot plus haut que l’autre ! Qu’est-ce ça me ferait plaisir de la voir se foutre en rogne de temps en temps et de l’entendre jurer ! Juste une fois !
Élise se délecte des petites histoires que lui raconte Clara à propos de tout et de rien. Elle en regorge.
- Alors, Clara ? Avez-vous quelques nouvelles anecdotes ?
- Je n’ai pas à réfléchir beaucoup pour vous en trouver une toute fraîche ! Figurez-vous qu’une amie m’a l’autre jour raconté qu’elle avait décidé de nettoyer un évier qu’elle jugeait sale, en y versant de l’eau de Javel. Sauf que la robe rouge vif qu’elle portait en a reçu quelques gouttes. Elle a été obligée de coudre un semis de petites fleurs blanches en tissu pour dissimuler toutes les taches décolorées. Beaucoup ont salué l’originalité du vêtement qui aurait pu participer au concours des meilleures créations florales !
- Elle sort du commun, votre amie !
- Oui ! Mais il lui arrive parfois de ne plus se supporter ! Ses bévues ne l’amusent pas toujours ! Comme la fois où elle a dû chercher ses clefs dans les poches d’un manteau qu’elle croyait être le sien, et qu’elle avait déjà sur le dos quand elle s’est aperçue de son erreur. Même couleur et même forme ! Elle s’était éloignée d’une centaine de mètres avant de devoir rebrousser chemin !
- Ah ! Elle a raté sa vocation de clown ! Est-ce que je l’aurais déjà rencontrée ?
- Non, jamais. Elle habite à la sortie d’une bourgade située à une trentaine de kilomètres d’ici. Je me rends chez elle quand nous organisons des retrouvailles entre anciennes copines de lycée. Elle a une maison à la campagne, alors c’est un grand bol d’air pendant un week-end ! On fait les folles, on se couche tard…
- Ça me rappelle ma jeunesse ! Qu’est-ce qu’elle fait dans la vie ?
- Elle est prof de yoga. Elle fait aussi de la peinture énergétique. Elle donne parfois des conférences, participe à des expositions, à des salons sur le thème du bien-être corporel et spirituel.
- Si vous voulez mon avis, tout ça, ce sont des foutaises ! Quel est donc le nom de ce phénomène ambulant ?
Elle commence à me gonfler, la petite mère Pierry ! Mais si je veux obtenir mes renseignements, il vaut mieux la fermer ! Allez ! Du calme, ma fille.
- Elle s’appelle Martine. J’adore l’écouter me raconter ses mésaventures. Parce qu’elle s’amuse de tout, après coup bien entendu ! Peut-être est-ce sa façon de les dire ? En tout cas, quand je suis avec elle, je peux vous assurer que c’est de la franche rigolade ! Elle a un certain don pour tout tourner en dérision, et elle a toujours tendance à s’empêtrer dans des situations impossibles !
- Cette Martine a l’air d’être un cas ! Il y aurait de quoi écrire à son sujet !
Clara a du mal à ne pas lui crier : « Eh bien, moi, j’aurais aussi de quoi raconter en ce qui te concerne ! »
Elle se contente de poursuivre calmement.
- Savez-vous qu’il lui est arrivé récemment de monter dans le mauvais train, ce qui l’a obligée à descendre à la première gare pour retourner à son point de départ ?
- Mais votre amie les collectionne ! On peut se poser des questions à son sujet !
C’est vraiment une godiche, celle-là ! À se demander si elle ne le fait pas exprès !
- Oh ! Je pense qu’il y a des tas de gens comme elle. Mais dites-moi si je me trompe, Élise. Je ne crois pas qu’on puisse vous ranger parmi ceux-là, n’est-ce pas ?
- Heureusement non ! Je dois avouer que ce genre de choses ne m’arrive pas, et ne m’est jamais arrivé. Et je m’en félicite. J’aurais honte d’être aussi distraite et empotée ! Et vous ? Avez-vous déjà connu des moments d’embarras de cet ordre ?
- Quelquefois. Je me souviens du jour où je me suis retrouvée coincée entre deux voitures à l’arrêt. On n’aurait pas pu glisser un papier à cigarette entre les pare-chocs ! J’étais furieuse. Impossible de manœuvrer ! Au bout d’un moment, j’ai arrêté un passant pour lui demander de m’aider. En laissant mon sac à main sur le siège avant, côté passager. Le type pouvait facilement partir avec ma voiture, mes papiers, et mon argent ! Parce que lui a réussi à faire la manœuvre ! Je l’imagine bien en train de me faire un petit signe de la main, au volant de mon véhicule, et prendre la poudre d’escampette ! Et je n’en ai pris conscience qu’après coup ! Voilà pourquoi je pense que je ne suis pas à l’abri d’une histoire comme celle du train.
- Mais dites-moi, Clara ! Vous pourriez faire un duo comique avec votre amie ! On ne s’ennuierait pas ! Vous êtes une fantaisiste, vous aussi !
- Il vaut mieux prendre les choses du bon côté, vous ne croyez pas ? ( Avec toi, on ne doit pas rire souvent, vieille chouette !) Resservez-vous, Élise ! N’hésitez pas ! J’ai fait ces choux pour vous ! Mais j’aimerais à présent aborder un autre sujet, plus sérieux, celui-là ! Si cela ne vous ennuie pas, bien sûr ! Je veux vous parler de l’un de mes projets, et j’ai besoin de votre aide. Pour ça, il faudrait que vous puissiez répondre à certaines questions.
Élise est intriguée.
- Allez-y ! Je vous écoute.
- Vous rappelez-vous, Élise, les noms de tous les locataires de cette maison ?
- Oh, là, là ! Vous m’obligez à remonter dans le temps ! Attendez… Je la loue depuis quarante ans. Avant vous, il y a eu les Dupré… heu, les Guibert, les…, les Thibault, et… ha ! Comment s’appelaient-ils déjà ? Ah, oui ! Et avant eux les Danaud. Oui ! C’est ça ! En premier, les Danaud.
- Vous pourriez me parler d’eux ?
À la grande surprise de Clara, Élise est plutôt prolixe. D’habitude, c’est Clara, la pipelette. Celle qu’on serait tenté d’interrompre en levant la main.
- Alors… Voyons… Si je me souviens bien, car vous savez, Clara, ma mémoire est parfois défaillante, j’ai hérité de la maison de mes grands-parents à mes 30 ans, juste après mon mariage. Mais elle était trop vaste pour mon mari et moi. Alors nous avons décidé d’en faire deux logements. Nous n’avons eu aucun mal à trouver des locataires. Les Danaud se sont manifestés dès le lendemain de l’annonce. Mon mari m’a même dit à l’époque que nous avions de la chance d’avoir trouvé une famille aussi sympathique. Richard Danaud était un sacré bosseur ! Qu’est-ce qu’il pouvait passer comme temps dans le jardin à retourner la terre et soigner son potager ! Dès qu’il était chez lui, on était sûr de le trouver avec un outil à la main ! Ah oui ! Quel travailleur c’était ! Rien ne lui faisait peur ! Son épouse, Katia, était une petite femme réservée, souvent fatiguée, plutôt insignifiante. Une chose fragile, si vous voulez bien me pardonner l’expression. Il fallait en prendre grand soin. Ils avaient deux gamins, Monique, l’aînée, qui avait 5 ans à l’époque, et Matthieu, son frère, plus jeune qu’elle de deux ans. Tout à fait charmants ! Moi, qui n’en ai pas eu, c’est bien simple, je les adorais. Ils sont restés là cinq ans. Quand le père les a quittés, sans qu’on comprenne pourquoi, Katia a déménagé. Je sais que les enfants ont été confiés à la garde d’une tante quand leur mère est décédée, deux ans après le déménagement. Je n’ai appris sa mort que des semaines plus tard. Autrement, vous pensez bien que je serais allée aux obsèques. Ils m’étaient très chers ! Une bien triste histoire ! Personne ne sait ce qu’est devenu Richard Danaud. À mon avis, il a rencontré quelqu’un qui lui a mis le grappin dessus ! Les hommes sont d’une faiblesse ! Et certaines femmes sont de vraies garces !
- Vous ne connaîtriez pas le nom de la tante, par hasard ?
- C’est la sœur du père disparu, une certaine… heu… Arielle, ou Muriel, je ne sais plus trop. Mais j’ai bien peur qu’elle soit morte maintenant ! Mais qu’est-ce qui fait que vous vous y intéressez tant ?
- J’ai envie d’écrire un livre sur la maison. M’en inspirer pour rédiger une fiction. Vous pourriez m’y aider par le récit d’événements particuliers.
- Sans problème ! Ça me distraira un peu. Car, à part vos histoires, on ne peut pas dire que la vie soit très excitante.
- Encore un peu de thé ?
- Oui, mais sans sucre ! Je surveille ma ligne !
Ambiance chaleureuse et décontractée. Bonne humeur partagée. Mais dans la tête d’Élise, ça gamberge.
- 4 -
Au moment où Élise quitte Clara, la pluie tant attendue tombe enfin. Les gros nuages noirs aperçus au loin ont consenti à faire une pause au-dessus de la localité, précédés par les grondements du tonnerre et les fulgurances lumineuses des éclairs. Les gouttes drues déversent l’eau du ciel, tambourinent et crépitent sur le toit et la verdure alentour. On dirait que les feuilles de la vigne vierge qui habillent la tonnelle jouent du tambour. C’est un déluge qui abreuve le sol lézardé par la sécheresse de toutes ces semaines accablantes. La terre a soif, la pluie s’engouffre dans le moindre interstice. Les caniveaux vont vite se retrouver engorgés, le sol va avoir du mal à tout absorber. Mais aux yeux et aux oreilles de Clara, l’eau est rafraîchissante et son bruit, doux à entendre. Elle se sent revivre et souhaite que cela dure un peu.
Élise s’en retourne chez elle, sans crainte d’être trop mouillée.
Sa maison jouxte celle de Clara. C’est pratique : elle peut non seulement rentrer chez elle indemne, mais il lui est aussi facile de voir les hommes que sa voisine ramène le samedi soir. Ça lui rappelle son jeune temps.
Quelques photos d’elle ornent les murs de son salon. Sur l’une, elle doit avoir 20 ans, sur une autre, elle apparaît en compagnie d’une petite fille, qu’elle a présentée à Clara comme la nièce d’une amie.
Élise a le visage quelque peu ridé à présent, mais les clichés montrent celui d’une femme au charme certain, un sourire enjôleur et des yeux pétillants.
- Vous avez dû en séduire des hommes dans votre jeune temps ! lui a dit un jour Clara en contemplant les clichés.
Élise s’est rengorgée pour répondre.
- Je dois avouer que, jusqu’à mon mariage, j’ai eu mon petit succès. Tout est devenu différent après coup. Mon mari était mon seul univers !
Elle a eu envie d’ajouter :
Oui ! C’est sûr que ça a été autre chose ! Un pilier d’église m’a obligée à entrer dans les ordres avec lui ! Messe tous les dimanches, confession une fois par semaine afin de pouvoir communier à chaque service. Mais, côté bagatelle, tintin ! Heureusement, j’avais mes souvenirs et mes rencontres… L’asservissement marital n’a duré qu’un temps !
* * *
Élise a réintégré son domicile. Elle est montée jusqu’à sa chambre, une vaste pièce dont les murs sont tapissés d’un semis de roses. Elle a une prédilection pour les motifs floraux. Son lit double est recouvert d’un boutis crème, sur lequel des coussins verts, agrémentés de dentelle, en côtoient d’autres, brodés de bouquets. Sur l’un d’entre eux, on peut lire « Toujours ». Toujours prête à être aimable ? À montrer un visage avenant ? Pourtant, à présent qu’elle est assise face à sa coiffeuse, le sourire affiché jusque sur le seuil de porte de Clara a disparu. Elle observe droit devant elle. Ce qui se reflète dans le miroir est la vraie Élise Pierry. Un regard fixe et glaçant. Un cerveau dont les rouages sont noircis par la méchanceté qui le nourrit au quotidien depuis des années. Ce désir de faire du mal, de déprécier, critiquer, jalouser… Il ne faut pas qu’on lui fasse de l’ombre, ou que l’on vienne polluer son existence par des remarques qu’elle juge inappropriées.
Mais qu’est-ce qui lui prend de vouloir écrire un livre sur la maison ? De quoi elle se mêle ? En quoi est-ce que ça la regarde ?
- Je sens qu’elle n’a pas fini de m’emmerder, celle-là ! s’écrie-t-elle tout haut. Elle va gâter notre belle amitié par ses conneries ! On s’entendait bien et elle vient foutre le bordel ! Je lui en pose des questions, moi, sur sa vie d’antan ? Elle va me faire chier, j’en suis certaine !
Un langage bien surprenant dans la bouche d’une personne aussi respectable et respectée ! Veuve du défunt fils Pierry, héritier de l’entreprise familiale du même nom. Une famille plus qu’honorable !
Mais peu connaissent la vraie nature d’Élise, ancienne prostituée reconvertie dans le rôle de dame patronnesse et, encore bien avant cela, étudiante et grande amoureuse.
Elle avait alors 19 ans.
- 5 -
Il y a bien longtemps, Élise a été passionnément éprise d’un Anglais de passage, prénommé Sam.
Quand elle le rencontre, la vie amoureuse n’est pas un domaine inconnu d’elle. Elle a été une adolescente précoce et a fait ses expériences très tôt. Ses parents n’ont jamais su à quoi elle se livrait le vendredi soir après les cours, en compagnie de José et Adèle. Elle avait 15 ans et savourait ces instants d’échanges intimes dans la maison de sa camarade de classe, Adèle, dont les parents rentraient toujours tard. Ses géniteurs auraient eu du mal à reconnaître l’enfant émotive que les lectures laissaient parfois en larmes pendant un long moment. Élise se remémore toutes les fois où elle éclatait en sanglots lorsqu’elle atteignait la description de la mort du singe Joli Cœur dans le roman d’Hector Malot, Sans famille . Elle savait que le passage allait déclencher des flots de larmes.
Sa mère parvenait même à s’attendrir devant cette petite fille, dont elle avait pourtant des difficultés à supporter les caprices et les mensonges à répétition, qu’elle avait du mal à supporter tout court. Élise la craignait, elle appréhendait ses réactions vives, ses emportements qui transformaient son attitude aimable et rieuse vis-à-vis de ses voisins et amies, en une femme rigide et exigeante à son égard. Elle ne savait jamais si le ton doucereux de sa voix ne serait pas suivi de cris et gifles pour ce qu’elle avait fait ou avait omis de faire. Son père, « ce bon à rien », n’intervenait jamais. Élise le méprisait.
* * *
Avec Sam, Élise découvre l’amour, le vrai ! Celui qui lui donne des frissons chaque fois qu’elle évoque son nom. C’est une métamorphose : elle qui savoure d’ordinaire les aventures d’une nuit, le changement qui épice ses rencontres nocturnes, devient d’une fidélité irréprochable. C’est, pendant un temps, le bonheur à l’état pur.
Installé en centre-ville, il lui a expliqué être en attente d’un emploi d’assistant d’études anglaises dans un institut d’enseignement de langues étrangères. Ses cheveux foncés contrastent avec la pâleur de son teint. Sa grande taille est renforcée par son extrême maigreur. Élise adore son accent lorsqu’il s’exprime en français et lui trouve un charme fou, son sourire surtout, qui évoque à la fois de la tendresse et de l’amusement, alors que son regard est plus mélancolique. Ils font connaissance dans un pub enfumé, en un temps où la cigarette n’est pas encore bannie des établissements publics.
Chaussée de ses souliers à semelle de bois agrémentés d’un dessus en cuir verni, habillée d’une longue robe à fleurs vaporeuse, Élise s’est approchée de lui tandis qu’il boit sa bière en solitaire. Elle a 20 ans ; lui, 22. Il parle français et ils se sentent mutuellement à l’aise, passent la soirée à discuter de musique, comparant les mérites des différents groupes de rock de l’époque. Avant de se quitter, ils échangent leurs numéros de téléphone et se donnent rendez-vous pour le surlendemain.
Plusieurs jours s’écoulent. Élise retourne de nombreuses fois au pub dans l’espoir de le revoir, mais Sam est introuvable. Puis, par un dimanche neigeux, elle l’aperçoit en train de quémander quelques pièces auprès des automobilistes. Elle le hèle, et l’invite dans un café. Il est toujours sans travail et couche, la nuit, à l’Armée du Salut. Alors, Élise laisse parler son cœur : il peut venir loger chez elle, le temps d’obtenir ce qui lui a été promis.
Son appartement est petit, mais ils s’arrangeront. Il y a un canapé qui sert de lit d’appoint. Sam se confond en remerciements et, le soir même, il emménage, suivi d’une femelle caniche noire nommée Prisca. C’est ainsi que leur histoire commence. Ils s’aiment le quatrième jour de leur installation commune, et leurs ébats alternent exaltation et douceur. Élise se rend compte alors qu’elle est éprise. D’autres hommes partagent régulièrement sa couche, mais ce ne sont que des aventures passagères, des plaisirs goûtés sur l’instant, sans lendemains. Elle sent qu’avec Sam, quelque chose de fort est en train de naître.
* * *
Ils cohabitent ainsi deux années.
Élise, qui se destine à l’époque au métier d’enseignante, peut modestement subvenir à ses besoins. Chaque matin, elle part suivre des cours à l’université, ou assurer quelques heures de travail dans un lycée de banlieue. Elle y supervise la cantine et des heures d’étude.
Sam, toujours en attente d’un poste, officie en qualité de gardien de nuit dans un hôtel deux fois par semaine. Le reste du temps, il s’occupe des courses et du ménage. Il descend Prisca deux fois par jour, et remonte les escaliers en courant. Elle le sait par la façon dont la concierge lui a demandé un jour d’expliquer à son compagnon que les escaliers n’étaient pas une piste d’entraînement à la course.
- Il a failli me renverser alors que j’étais chargée !
Ils en ont bien ri. La jeune fille n’aime pas particulièrement la gardienne.
Les journées s’enchaînent et, quand arrive le week-end, ils restent au lit pour discuter, philosopher sur l’état du monde, lire, mais surtout s’aimer. Ces moments-là sont pour chacun d’eux l’occasion d’être d’une impudeur totale, et ils s’y livrent avec toute la frénésie de leur jeunesse. Élise s’est attachée à Prisca, qui n’hésite pas à lui faire la fête lorsque la jeune femme rentre du travail.
Pourtant, Élise sent parfois Sam inquiet. Il arrive à celui-ci de penser que les voisins de l’immeuble opposé les observent. Et il s’est mis à avoir un discours délirant au sujet de la religion, ce qui provoque un jour un violent accès de colère, brusque, presque effrayant.
Puis tout rentre dans l’ordre.
* * *
La vie d’Élise bascule un soir où elle revient du lycée. Le temps est très froid, les conduites d’eau sont recouvertes de glace. Il n’est que 16 heures, mais le ciel bas et gris, où se sont égarés quelques oiseaux frigorifiés, donne le sentiment de vous ensevelir. Il fait déjà sombre et Élise est surprise de ne pas trouver la fenêtre de la cuisine éclairée. Lorsqu’elle aperçoit la porte d’entrée entrouverte, elle n’ose pas pénétrer dans l’appartement. Elle se décide enfin à faire quelques pas à l’intérieur, allume et entrevoit la masse noire de Prisca inerte au pied du lit. Elle comprend immédiatement que Sam n’est plus là. Elle le cherche pendant des semaines, croit maintes fois le reconnaître, mais c’est chaque fois la même attente déçue. Elle se morfond.
Pourquoi ? Qu’a-t-elle donc fait ? Qu’est-il arrivé à Prisca ? Elle se sent responsable, se dit qu’elle aurait dû deviner que quelque chose n’allait pas. Après tout, elle ne sait presque rien de sa vie. Mais elle l’aime de façon irraisonnée, n’est jamais rassasiée de sa présence, de ses caresses. Elle en est certaine, il a fini par ne plus la supporter, par se lasser.
Alors les remords l’étreignent, et elle se met à pleurer.
* * *
Un matin de mars, Élise tient entre les mains le journal du jour, et ses yeux fixent depuis un moment le même article. Deux ans se sont écoulés depuis que Sam a disparu ; une existence qu’elle mène sans enthousiasme. Les rencontres de passage se succèdent. Elle aime bien « s’envoyer en l’air », comme elle le dit à ses amies, mais Sam est continuellement dans sa tête. Elle espère toujours son retour et c’est son visage qu’elle contemple depuis un quart d’heure. Malgré la barbe, elle le reconnaît : il a conservé le même regard empreint de tristesse. Et cette cicatrice qui lui barre le front, pour laquelle elle n’a jamais obtenu d’explication.
Il a été arrêté à la frontière espagnole alors qu’il tentait de voler une voiture.
Elle est entrée en contact avec le poste de police où il est détenu avant de passer en jugement, et elle l’a revu à la maison d’arrêt de Foix où elle s’est rendue, nouée par l’appréhension, après un voyage en train de plusieurs heures.
Après avoir précisé qu’elle est une lointaine parente, elle est autorisée à lui rendre visite. Menottes aux poignets, il lui tient des propos incohérents : il est chargé d’une mission pour Dieu, et on le perturbe dans son entreprise.
Elle a alors un entretien avec le médecin de la prison, qui lui explique qu’il souffre de schizophrénie, et qu’il va être soigné de façon intensive. Son épouse, Anita, a donné son accord.
Ainsi Sam est resté en France après l’avoir quittée, et il s’est marié !
Assise à la cafétéria de la prison, Élise ressasse tout ça en attendant de rencontrer Anita.
Elle éprouve un peu de jalousie en la voyant. Elle paraît plus jeune et plus alerte qu’Élise. Mais son joli visage laisse transparaître une certaine lassitude.
Anita explique à Élise que Sam a été son amant dès son arrivée en France. Qu’elle a été au courant de sa liaison avec Élise, mais à l’époque leur couple est vacillant, Sam n’a toujours pas d’emploi et il commence à montrer des réactions étranges. Alors, elle a laissé faire. Ils ne sont pas mariés, et elle espère qu’il l’oubliera.
Mais il est retourné auprès d’elle, l’a suppliée de lui pardonner. Ce qu’elle a fait : il est attendrissant et manifeste une vulnérabilité qui donne envie de le protéger. Ils ont fini par s’unir.
Les premiers temps, tout s’est bien passé. Puis les crises sont revenues : il s’est mis à se prendre pour le fils de Dieu et ne plus vouloir se laver. Il s’est enfui à nouveau et elle a perdu sa trace.
Élise écoute Anita sans prononcer la moindre parole. Ainsi, elle n’est pas coupable du départ de Sam. Il est malade. Il lui faut des soins, et son épouse est là pour s’en charger.
Elle quitte Foix.
Quelque chose se brise définitivement en elle à partir de ce jour-là.
- 6 -
Lorsque Sam l’abandonne, un gouffre semble s’ouvrir sous les pieds d’Élise. Elle a le sentiment qu’elle ne parviendra jamais à s’en extraire. Elle a eu, dans ses bras et son regard, l’impression d’avoir de la valeur. Elle s’est sentie enfin choyée. Une sensation oubliée, éprouvée bien longtemps auparavant, lors de ses séjours chez ses grands-parents maternels. Cela remonte à son enfance. Ils sont, un jour, sortis de sa vie. Elle n’a plus obtenu de nouvelles d’eux. Elle n’en a jamais donné non plus, elle n’a fait que suivre le modèle parental.
La fin irrémédiable de cet amour avec Sam la laisse inconsolable pendant plusieurs semaines. Elle passe son temps à se morfondre, à en vouloir à la terre entière, et fait le vide parmi ses amis.
- Élise ! C’est Micheline au téléphone. Veux-tu qu’on aille passer une soirée entre filles pour te changer les idées ?
- Mais tu ne vois pas que je suis au fond du trou ? Tu n’as aucune idée de ce que j’endure ! Fous-moi la paix !
Les hommes qu’elle croise peuvent lire le manque affectif dans ses yeux. Ils sentent la fêlure qui est en elle, devinent qu’elle est prête à se raccrocher au premier venu qui lui fera miroiter un peu de tendresse, aussi factice soit-elle.
Elle rencontre alors Romuald, dont elle s’éprend. Peut-être parce que, physiquement, il lui évoque Sam. C’est d’ailleurs lui qu’elle cherche à travers tous ceux qui partagent sa vie à partir de cette période-là. Mais Romuald ne voit en elle qu’un intermède. Il la trompe souvent, mais sait trouver les mots pour qu’elle l’accepte à nouveau dans son lit. Jusqu’au jour où, après une soirée bien arrosée, il vient toquer à sa porte, l’oblige à le laisser entrer, et la prend de force malgré ses protestations. Elle parvient tout de même à mettre un terme à cette relation. Il se lasse des plaintes d’Élise et a rencontré une autre fille en manque affectif à séduire.
Cédric succède à Romuald. Il s’installe chez elle et « emprunte » souvent sa carte bleue. Heureusement pour elle, l’armée le convoque pour son service militaire et la débarrasse définitivement de l’intrus qu’elle ne réussissait pas à déloger.
Puis arrive Alban, qui la laisse tomber au bout de six mois, après l’avoir fréquemment trompée et battue. Elle sombre dans une grande dépression, suivie d’un état de colère destructrice. Contre les autres et contre elle-même. Elle s’inflige des punitions en jeûnant et en se scarifiant les avant-bras.
- Mais, enfin ! Qu’est-ce qui te pousse à te mettre en ménage avec des types qui, soit te battent, soit te prennent ton fric, soit te trompent ?

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