Une Buick pour Mackenzie : Roman adulte
126 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Une Buick pour Mackenzie : Roman adulte , livre ebook

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
126 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Voici le récit d’une fabuleuse histoire, empreinte de courage et de détermination et dont le parcours dépasse les frontières de l’imagination. Une Buick pour Mackenzie tente de suivre, on the road, le parcours effectué en canot par Alexander Mackenzie et son équipage de Voyageurs, durant l’été de 1793.
Mackenzie est le premier Européen à explorer le passage du Nord-Ouest canadien, en vue d’ouvrir cet immense territoire au commerce et à l’exploration. À l’aide d’une mythique Buick, Jacques Couture nous entraîne sur les 8 000 kilomètres qui séparent le poste de traite de Lachine en banlieue de Montréal au Québec, à Bella Coola en Colombie-Britannique.
Autant d’espace pour revivre l’histoire des pionniers de l’Ouest canadien et de se replonger dans le voyage de sa propre vie. Par une architecture textuelle à plusieurs niveaux, à la fois historique et très personnelle, l’auteur nous entraîne dans une odyssée hors du commun, dans l’univers fascinant des Voyageurs.
Récit imprimé au Canada sur papier 100 % recyclé et certifié FSC

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2010
Nombre de lectures 5
EAN13 9782896111084
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0030€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Table des matières Une Buick pour Mackenzie Prologue 1 La blancheur apaisante… 2 Musée du Commerce-de-la-Fourrure-à-Lachine 3 Rêve à la Rousse 4 Les coureurs des bois 5 Le scribe… 6 Les frères ennemis 7 Le mois de novembre 8 Vers les rapides de Sainte-Anne et la rivière des Outaouais 9 Sur la route, un premier Voyageur 10 De North Bay à Sault-Sainte-Marie 11 Le but à atteindre 12 Goulets d’étranglement 13 Canada – USA : un universitaire, prise 1 14 Le père, le fils 15 Un universitaire, prise 2, sur fond de motel à Wawa 16 Pukaskwa 17 Sur la route, un deuxième Voyageur 18 Lumières 19 Les engagés 20 La blessure 21 Old Fort William 22 Fort Frances 23 Un enfant sous la galerie 24 Kay-Nah-Chi-Way-Nung 25 L’Être marqué 26 La survie 27 Les lettres non reçues 28 Le père, le fils, prise 2 29 Sur la route, un troisième Voyageur 30 Toutes les larmes du monde 31 Une autre lettre sur fond de nation métisse 32 Le Pas, La Ronge, sur fond de flammes pour hommes en voyage d’affaires 33 MYSTIQUE CHARNELLE 34 Fort Chipewyan 35 Les ruines 36 Fort Edmonton et Syncrude Gallery 37 Les Rocheuses 38 Le chemin qui tourne en rond 39 Bella Coola 40 Fort Langley et l’arrière-petite-fille de Voyageurs 41 Vancouver la mutante Remerciements Bibliographie
Jacques Couture
Une Buick pour Mackenzie
RÉCIT DE L’INTÉRIEUR Sur les traces d’Alexander Mackenzie du poste de traite de fourrures de Lachine au Québec jusqu’à Bella Coola en Colombie-Britannique Tous droits réservés. © 2009 Jacques Couture © Éditions des Plaines, 2009
Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite ou transmise sous aucune forme ou par quelque moyen électronique ou mécanique que ce soit, par photocopie, par enregistrement ou par quelque forme d’entreposage d’information ou système de recouvrement, sans la permission écrite de l’éditeur.
Les Éditions des Plaines remercient le conseil des Arts du Canada et le Conseil des arts du Manitoba du soutien accordé dans le cadre des subventions globales aux éditeurs et reconnaissent l’aide financière du ministère du Patrimoine canadien (Padié) et du ministère de la Culture, Patrimoine et Tourisme du Manitoba, pour leurs activités d’édition.
CATALOGAGE AVANT PUBLICATION DE BIBLIOTHÈQUE ET ARCHIVES Canada Une Buick pour Mackenzie / Jacques Couture. ISBN 978-2-89611-046-9 1. Mackenzie, Alexander, Sir, 1764-1820--Romans, nouvelles, etc. I.Titre. PS8605.O92125B84 2009 C843’.6 C2009-903771-8 Éditions des Plaines C.P. 123 Saint-Boniface (Manitoba) R2H 3B4 • www.plaines.ca Édition : Huguette le Gall et Laurent Poliquin. Publication : Joanne Therrien Conception de la couverture et mise en page : relish design studio
Dépôt légal, 3e trimestre 2009 : Bibliothèque nationale du Canada, Bibliothèque provinciale du Manitoba et Bibliothèque nationale du Québec.

Sur un rocher de Bella Coola sur la côte du Pacifique, il est inscrit : « Alexander Mackenzie, From Canada by land, July 28, 1793 »

« J’ai fait de plus loin que moi un voyage abracadabrant il y a longtemps que je ne m’étais pas revu me voici en moi comme un homme dans une maison qui s’est faite en son absence je te salue, silence je ne suis pas revenu pour revenir je suis arrivé à ce qui commence » Gaston Miron, L’homme rapaillé

« Les Métis aujourd’hui parlent peu de cette époque… Avec la mondialisation, on assiste à un autre métissage, un métissage planétaire. Dans deux cents ans, toute la planète va être métissée. »
Réal Bérard, peintre franco-manitobain. « — Pourquoi écrivez-vous ces livres? — C’est la forme que prend la prière en moi. » Pat Conroy, Saison noire À Arnaud, mon voyageur de fils À mon amoureuse Le Canada d’est en ouest
Prologue
PARTIR EST POUR moi le plus cruel des arrachements et le plus puissant stimulant que je connaisse.
C’est toujours comme ça : avant chaque embarquement, et ils furent nombreux, je me mets à trembler. Mon amoureuse note scrupuleusement toutes les contradictions, toutes les impatiences : le prévisible perd pied. Les « laisse-moi tranquille » fusent. l’irrépressible travail de sabotage des amarres suit son cours. Adieu fiancée, adieu fils bien-aimé. Je dérive déjà. Tous mes fantômes en profitent et se donnent rendez-vous; les voilà qui investissent le territoire de la nuit. Tous les soirs, je leur organise des vigiles, et les pas feutrés dans la cage qu’est devenu l’appartement se comptent par cent. un tigre irascible guette les aurores rassurantes pour que s’évaporent les peurs limbiques qui peuplent les recoins de ces nuits de gestation.
Partir. Éternel va-et-vient, marée entre les rivages du dedans et l’appel du large. Profonde déchirure par où les fluides entrent et sortent au gré d’un mouvement impalpable, puis se croisent et se métissent. Un échange ininterrompu entre le dedans, le chaud, le connu et le dehors, l’improvisation, la découverte. La dialectique, celle qui intègre les polarités, celle qui opère seulement lors des retours, semble tout à coup avoir sombré dans l’oubli après une seule gorgée bue à la source du léthé : avant tout périple, les banques mnémoniques sont neutralisées par l’enzyme des départs.
Je m’attable dans le silence. Je distille à la plume dans un cahier tout neuf un liquide noir qui monte du geyser implacable provenant des eaux souterraines mille fois millénaires. Old Faithful jaillit toujours en forme de mots bouillonnants. Cure thermale en d’autres termes.
Les livres sont là : une histoire du Canada et un ouvrage sur les routes de la traite des fourrures en amérique du nord. Les cartes routières aussi. avec obsession, le trajet se redessine d’heure en heure. Le calendrier des réservations d’hôtel est mémorisé. Les musées à visiter s’alignent. Les rendez-vous avec les conservateurs sont annotés de questions.
Hier, les gens d’avis au centre-ville de Montréal ont préparé la Buick century et me l’ont remise avec un sourire en coin : un abandon à l’aéroport de Vancouver dans trois semaines leur a semblé un acte de démence précoce, ou encore une automutilation masochiste méticuleusement programmée. Ils m’ont rappelé que la compagnie Boeing avait aidé les frères Wright à perfectionner leur invention depuis un siècle… l’aigle et le renard n’ont pas la même relation au territoire.
Je pars demain, avec pour objectif de rouler six cents kilomètres par jour en moyenne.
◊ ◊ ◊
DANS LA CHAMBRE que mon fils a désertée, un autre adolescent — attardé celui-là — dort du sommeil du juste : il ronfle doucement. Brian est conservateur au site de old Fort William de Thunder Bay en ontario, un fabuleux centre d’interprétation de la période de la traite des fourrures au Canada aux XViii e et XiX e siècles. Trente-cinq ans, barbu, cheveux longs noués, trapu et athlétique, il a inconsciemment pris l’allure de cette part de lui qui est associée à son bagage génétique de Voyageur : son arrière-grand-mère est une Hébert-Martin du Québec. Brian doit m’accompagner durant cette traversée du territoire au cours de laquelle nous repasserons sur les traces d’alexander Mackenzie, le premier Blanc à avoir atteint les côtes du Pacifique à l’été de 1793 en traversant l’amérique du nord. Durant les étés 1991, 1992 et 1993, Brian a refait le trajet en canot de Montréal à Bella coola avec d’autres étudiants de l’université lakehead de Thunder Bay dans le cadre des activités du bicentenaire de cette traversée historique.
Je suis allé le cueillir à l’aéroport Montréal-trudeau cet après-midi.
Je m’apprête à écrire un récit qui se voudra le compte rendu de notre virée transcanadienne sur plus de huit mille kilomètres. Durant ces longues heures de route, nous disposerons de tout le temps nécessaire pour laisser notre imagination errer; nous nous mettrons dans la peau d’alexander Mackenzie en 1793. C’est probablement la meilleure façon de sentir ce que cet explorateur et ses six Voyageurs ont vécu sur une période de deux ans et un parcours de cinq mille kilomètres en canot et à pied dans ce qui était alors terra incognita.
J’ai peur. Le sentiment d’imposture me gagne, car je ne suis pas historien. J’ai la gorge nouée par l’ampleur de la tâche. Mais j’ai signé à ma manière un contrat de Voyageur. Et je l’honorerai au péril de ma vie. Le contresignataire de ce contrat est un producteur télé de saintBoniface au Manitoba. Le hasard, qui n’existe pas, a placé cet être un peu bourru, plutôt sensible et particulièrement éclairé sur ma route il y a un an environ. Une simple relation d’affaires autour d’un projet de série télévisuelle à caractère humoristique s’est rapidement mutée en amitié durable, une amitié sous le signe de la compréhension et du respect de nos différences profondes. Et de nos affinités si grandes.
Le producteur veut tourner un grand documentaire qui aura pour figure centrale le personnage méconnu du Voyageur. Il est l’ancien directeur général du Festival du Voyageur qui a lieu chaque hiver à saint-Boniface. Mais il est surtout lui-même un Voyageur dans l’âme. « initié », il fait partie de la Brigade de la rivière rouge, un reliquat associatif qui traduit bien l’attachement au passé de plusieurs FrancoManitobains. Il m’a raconté son initiation qui devait avoir lieu en solitaire et en forêt, avec le canot emblématique comme seul moyen de transport, et tout ça, à la faveur d’une excursion qui devait durer de sept à quatorze jours.
« Cette période et ces héros constituent un mythe fondateur du peuple canadien, de tout l’ouest canadien; notre situation minoritaire actuelle nous oblige à nous brancher régulièrement sur nos racines. Il faut se réunir pour survivre, pour s’affirmer, pour être reconnu et respecté. Le fait français existe en dehors du Québec dans un cadre canadien qui est fort différent du cadre québécois. Il faut que les québécois et Les Canadiens comprennent ça, me lance le producteur. Il faut faire ressortir le côté odyssée de ces déplacements d’antan, une odyssée avec ses personnages, ses codes, ses rituels, ses héros, ses légendes, ses mythes… »

Je me rappelle soudain de cette autre conversation où le producteur m’avait initié au monde du Voyageur, il y a tout près d’un an. n’y connaissant absolument rien, j’écoutais avec ravissement le parcours suivi par ses propres ancêtres partis du Québec et venus s’établir dans l’ouest; ils y avaient été attirés par l’aura d’aventure liée à ce métier et par le mirage de tirer un maigre pécule de ces pérégrinations dans le but éventuel d’acheter un lopin de terre. J’écoutais ces récits fragmentaires de jeunes hommes partis du Bas-Canada, à la solde de la puissante compagnie du nord-ouest, engagés comme simples rameurs dans les larges canots d’écorce. Chaque printemps, quelques centaines de ces idéalistes aventuriers quittaient le poste de traite de lachine à l’ouest de Montréal pour old Fort William; d’autres iraient encore plus loin, vers les Pays-d’en-Haut, les vrais, pas ceux du curé labelle et des laurentides, mais bien ceux plus sauvages et plus exigeants du nord du Manitoba, de la Saskatchewan et de l’Alberta. Bien sûr que lors de ce repas le temps filait à mon insu, et bien sûr que le vin aidait… Mais à partir de cet instant, j’ai su qu’un jour, je deviendrais moi-même une sorte de Voyageur moderne.
◊ ◊ ◊
DEVANT, L’AUBE POINTE…

Des couleurs et des nuances si évanescentes que l’envie de s’y fondre nous prend. Se laisser porter lentement par le jour qui bâille.
Pas encore. Je tourne le dos. Derrière, c’est toujours la nuit. Je ressasse les souvenirs d’anciennes pérégrinations. Cette sempiternelle manie de faire le point, de comparer les choses, de tenter de donner un sens à l’aventure. Comme si la cohérence apposait le sceau du vraisemblable et de la continuité à des gestes qui pourtant sont par nature décousus… Préparer le voyage sous les échos des autres qui reviennent défiler en boomerang sur mon grand écran noir. Des images. des odeurs. Quelques personnages. Des rêveries éveillées qui s’effilochent au gré de l’aurore. L’envie de partir. Le bord de la mer. Le poisson. Les îles. Les palourdes. Mon beau garçon avec sa pelle qui fouille le sable à l’Île-du-Prince-édouard. Le puits de mémoire de la mer.
Derrière, oui, c’est toujours la nuit. Mes yeux trop ouverts sur le vide. L’insomnie lancinante. Trop souvent depuis un an. Ou deux. Les angoisses familières qui carburent au mal existentiel tapi au fond de moi, les premiers symptômes du trouble panique ou de je ne sais trop quel dérèglement hormonal : andropause, quand tu nous tiens… tous ces fils à démêler. À détacher. Ou à couper.
Les fils.
Le fils.
Je pense à toi, mon beau garçon, à ce voyage que tu as toi-même Amorcé cet été. Ce déménagement en forme d’arrachement en juillet dernier : quel déracinement ce fut pour moi! J’en ai littéralement perdu le souffle. Et voilà que tu viens hanter mes nuits. Par un effet d’empathie un peu trop obsessionnelle, j’imagine parfois ta propre solitude dans ce nouveau monde que tu apprivoises. Tu m’affirmes ne vivre aucune solitude, mais j’ose croire le contraire. Bien que je sache très bien que tu es tout entier livré à ton détachement et à l’aventure de ton autonomie si longuement rêvée. Et je te comprends si bien étant donné la toxicité intrinsèque à toute relation parentale : que veux-tu, l’humain est le seul mammifère assez idiot pour étirer dangereusement l’éducation de sa progéniture sur au moins 18 ans, quand ce n’est pas 55… tu es vraisemblablement emporté par une poussée phénoménale d’hormones qui doit être très énergisante. Totalement porté par ton devenir. Dans le noir, rue lacordaire, je devine ta chambre. Je la revois avec tes livres, tes souvenirs, ta collection de cartes, ton gant de baseball. Tes souvenirs de camps de vacances immortalisés dans ces grandes photos panoramiques. Je m’arrête sur les livres de tolkien : je ressens tout à coup cette si grande intimité du moment de la lecture avant de t’endormir, cette bulle inaccessible à tout étranger où nous nous sommes réfugiés page par page durant quatre longues années. lentement, tu partais au pays des Hobbits, des monstres, des héros, des légendes. Et moi, je rentrais à l’intérieur de moi pour le plus sanglant des combats avant de tomber d’épuisement.
Je revois les boîtes avant le jour J. Je me souviens de les avoir emplies une à une, de les avoir soupesées et d’avoir pleuré en songeant à tout ce qu’elles représentaient. Je me disais que tu étais bien trop jeune pour te charger de tout ce poids. Tu es désormais responsable de ce que tu voudras emporter de ton enfance, de ce que tu mettras de côté au fur et à mesure de tes migrations à venir. De ce que tu chériras par-dessus tout.
La nuit. Les yeux ouverts. La petite mort. La dissolution. La communion mystique où nous nous retrouvons intimement liés. Cette si belle sensibilité que tu portes. Si lourde, tu verras. Celle qui approfondit les rencontres, celle qui donne de la dimension aux êtres chers, celle qui met la table pour l’âme.
Le voyage vers l’intérieur est encore plus complexe et plus surprenant que le voyage vers des en-dehors toujours plus lointains. L’un prend cependant appui sur l’autre, siamois belliqueux et maladroits.
Le voyage intérieur ne me fait plus peur, surtout quand le jour se lève et que le vol du premier oiseau trace une ligne qui sépare avec netteté le monde des ténèbres de celui de la lumière.
Partir est pour moi le plus cruel des arrachements et le plus puissant stimulant que je connaisse. Éternel va-et-vient, marée entre les rivages du dedans et l’appel du large…
« Wake up, Brian, time to go! »


De Montréal, Québec à North Bay, Ontario
LUNDI 4 NOVEMBRE
1 La blancheur apaisante…
TANDIS QUE LA Buick roule sur le boulevard lasalle en bordure du fleuve saint-laurent, la neige commence à tomber. À la radio, les chaînes spécialisées en météorologie s’agitent déjà en évoquant une alerte possible. Le confort douillet d’une grande partie de l’amérique est soudainement menacé, ou quelque chose de pire encore, assurément. À côté de ces deux centimètres catastrophiques de neige, la Guerre des mondes de Wells fait figure de fête entre amis.
Douce neige. Molle neige du début novembre. Petite bordée qui va tapisser complètement le sol pour la première fois cette année, qui va uniformiser toutes choses. Je crois que ce sera la première neige qui va passer la nuit avec nous. Annonciatrice des longs mois de torpeur à venir. Neige immaculée, sorte de fondu au blanc sur tous nos écrans, préface à un oubli généralisé. Comme si Mère nature avait déposé son édredon de léthargie sur notre activisme étourdissant pour calmer un peu le jeu des nordiques affairés et énergivores que nous sommes. Alors que l’odomètre allonge ses premiers kilomètres d’une aventure toute tournée vers l’expectative, vers la nouveauté, vers le futur, voici que j’entends les premiers accents des sanglots longs de cette section de violons qui vont tous nous pousser vers l’introspection, vers la mémoire, vers le passé. La dualité de ce voyage, dehors et dedans confondus, m’apparaît à nouveau dans toute sa tenace nature paradoxale. Je ressens quelque chose de fatalement onéreux dans la gestion de notre schizoïdie profonde. Ainsi va la vie. ainsi roule la Buick… la voilà qui pointe le nez vers north Bay avant la tombée de la nuit, cinq cent cinquante kilomètres plus à l’ouest… une vague sagesse m’ordonne ici de me laisser conduire durant les prochaines semaines par quelque chose qui me dépasse. Laisser les choses se déposer. Laisser la neige tomber. Ne pas arrêter le fleuve de couler.
Dans l’arrondissement de lasalle en banlieue ouest, je ralentis et je baisse la fenêtre de l’auto pour que Brian entende à nouveau le rugissement accrocheur et inquiétant des rapides de lachine. Au fil des siècles, cette infranchissable barrière naturelle dans la navigation en amont du fleuve a souvent été une ogresse, une avaleuse de jeunes téméraires, indiens ou blancs. Les rapides de lachine valent bien un petit rituel puisqu’elles sont un véritable mythe avec son lot de légendes. Ce sont nos charybde et scylla, monstres dévoreurs de canots qu’ils recrachent ensuite en allumettes, éparpillant les morts, se gonflant des pleurs de mille mères inconsolables.
Tout à coup, je hume le printemps. Je revois mon amoureuse enfin en chemisier sans manches, je ressens la nonchalance de cette journée enfin chaude de fin mai. Je retrace notre déambulation au cours d’interminables palabres vers les bouillons orgueilleux du fleuve, la petite glacière de pique-nique à la main. Et puis, sur la couverture étalée tout près de la plaque des Monuments historiques du Canada rappelant la nature du lieu, dans le magnifique parc que l’on a aménagé ces dernières années tout au long des rapides, il me revient le goût de la salade de pâtes, le saucisson, le fromage, la bouteille de rouge. C’est aujourd’hui un espace à demi apprivoisé par des jardiniers inspirés : le grand cercle de pierres en guise de belvédère invite l’âme à ne pas résister à cette incroyable force de dilatation, les allées de menhirs déconstruisent la marche pour nous plonger d’office dans un autre ordre de grandeur, les éclats de verre bleu concassé qui jonchent le sol attirent les regards, reflets inattendus du bleu du ciel. Mais par-dessus tout, le débit étourdissant du fleuve inspire toujours un immense et muet respect. Jambes et corps entrelacés sur la couverture, repus et doucement chancelants d’alcool, nous sommes, l’espace d’une embrassade, un sacrifice humain offert à quelque chose de plus grand dans l’oubli des tracas du quotidien.
Si lents à rentrer à la tombée du jour.
Si rapides les bouillons de la vie qui continuent de dévaler dans le noir.
2 Musée du Commerce-de-la-Fourrure-à-Lachine
À QUELQUES KILOMÈTRES en amont des rapides, le long du magnifique parc linéaire qui longe le fleuve depuis Verdun, j’entrevois le bâtiment qui abrite le Musée du commerce-de la-Fourrure dans l’arrondissement de lachine. Je dirige la Buick vers le stationnement sur la gauche et nous mettons pied-à-terre.
Première station. Première sensation agréable, celle d’être en voyage tout en étant à la frange de sa propre ville de résidence. La matinée si fraîche me ragaillardit et c’est avec la netteté des cristaux de neige que mon esprit éprouve le sentiment étrange de me trouver en plein cœur de ce que les anciens cartographes européens fraîchement débarqués sur le nouveau continent appelaient Terra incognita en parlant de tout ce vaste continent qui s’étendait à l’ouest vers les Grands lacs et audelà jusqu’au Pacifique. Je me sens en voyage parce je n’ai jamais mis les pieds dans ce petit musée bien que mon amoureuse habite à moins de trois kilomètres du lieu. Et puis, à franchement parler, je ne connais que les grandes lignes de notre histoire, et pas grand-chose de la période de la traite des fourrures sinon quelques clichés véhiculés par de vieilles séries télévisuelles de mon enfance. Mais comme toujours lorsque j’aborde un nouveau sentier, les sens aux aguets, je fonce comme un jeune taureau inconscient du joug qui me tiendra bientôt courbé sous le poids des monceaux d’information à trier et de tâches à accomplir. Me revoici en train de refaire le monde pour une énième fois. Cette curieuse impression que ma vie n’aura été jusqu’à présent qu’un exercice ininterrompu d’apprentissages éclectiques ne servant qu’à satisfaire mon insatiabilité. Tel est le destin du documentariste… Terra incognita me voici, aussi naïf qu’au premier jour.
Le bâtiment me plaît, moi qui éprouve une affection particulière pour l’épaisse maçonnerie coloniale, les toits de bardeaux de cèdre en pente, les lucarnes. Ça respire le solide, le durable, et on dirait que ça sent le bon feu de bois. Ça nous appartient, c’est notre patrimoine, ça nous rattache à une lignée. Force est de constater que tous les humains semblent souffrir de cette quête identitaire qui passe par les vieux bâtiments historiques. Sourire en coin, je croque le lieu avec la caméra numérique.
Alexander Gordon, ex-commis de la compagnie du nord-ouest, avait fait construire cet entrepôt en 1803. Fourrures et marchandises de traite s’y entassaient. Quelques dizaines de bâtiments du genre s’élevaient dans les environs, il y a un siècle, à l’apogée du commerce de la fourrure qui fut le moteur de l’économie canadienne durant presque deux cents ans.
En enjambant le ponceau qui relie le stationnement à la bande de terre où s’élève le bâtiment, on comprend que les routes d’eau jouaient un rôle important à l’époque. D’ailleurs juste devant le site, au large, en direction du fleuve, se trouve à l’embouchure du canal lachine, un ouvrage titanesque conçu justement pour faciliter la navigation en amont de l’île de Montréal, contournant ainsi les infranchissables rapides du même nom. Tant et aussi longtemps que le fleuve n’était pas canalisé, canots et bateaux ont dû partir de Lachine pour explorer l’ouest du pays, exercer le commerce des fourrures et défendre le territoire. Champlain s’écrie en 1603 : « Jamais je ne vis un torrent d’eau déborder avec une telle impétuosité comme il fait… » si les grands voiliers reliaient l’europe et le nouveau Monde, ils se butaient aux caprices du fleuve à l’ouest de l’île de Montréal. Ce lieu a longtemps été un carrefour de voies de navigation : ces voies étaient les grandes routes commerciales de l’époque. L’île de Montréal était la plaque tournante, et lachine la porte d’entrée des Pays-d’enHaut; à partir d’ici, le canot était la seule embarcation qui permettait d’aller plus en avant. Très tôt donc dans l’histoire de la colonie, les ingénieurs ont tenté d’imaginer une façon de contourner cette barrière naturelle en creusant une voie navigable. Un premier projet a vu le jour en 1680 : dollier de casson, supérieur des sulpiciens et seigneur de Montréal, a proposé au roi de France de relier lachine à Montréal par un canal. Entrepris en 1700, les travaux ne seront exécutés qu’au tiers avant d’être abandonnés.
Au tournant du XiX e siècle, la compagnie du nord-ouest met tout en œuvre pour relancer l’idée. Le temps presse, car depuis la construction du canal érié les américains drainent le commerce des Grands Lacs vers New York. C’est ainsi qu’entre 1821 et 1825, on creuse le canal de lachine. John richardson, bourgeois de la compagnie, est l’un des promoteurs de ce projet. Pendant quatre longues années, une cohorte de casse-pierres s’entêtera à mâter le fleuve par une saignée qui le fera couler doucement à l’intérieur de l’île. Ce canal ne servira cependant jamais à la traite des fourrures puisque la fusion de la compagnie du nord-ouest avec la compagnie de la Baie d’Hudson en 1821 fera en sorte que les pelleteries transiteront par la voie du Grand nord. Mais c’est là une autre histoire… en effet, Brian et moi avons convenu que notre traversée, notre histoire se situeraient vers 1803, année de la délimitation de la frontière entre le Canada et les états-unis; 1803 est aussi l’année du déménagement du poste de traite du Grand Portage à old Fort William plus au nord, tout au fond du lac supérieur.
En foulant la pelouse devant le bâtiment, Brian me raconte que c’est ici même que lui et ses compagnons d’armes ont dressé leurs tentes en 1991 avant le grand départ pour un périple de cinq mille kilomètres en canot et à pied.
À l’intérieur de l’entrepôt, le visiteur est vite impressionné par la qualité des installations. Les lieux historiques nationaux ont toujours bénéficié de larges subventions et sont bien gérés. C’est Gilles leduc, le conservateur du musée, qui nous accueille. En ce frisquet matin de novembre, nous sommes les seuls visiteurs au musée, celuici étant fermé à cette période de l’année. Gilles se prête généreusement à la visite, nous explique la fonction du lieu et décrit toute la période de la traite des fourrures. Vif et intelligent, il se prend au jeu : le musée, c’est sa scène à lui. Il gesticule, imite le Voyageur avec sa courte stature en train de ramer, parle des bourgeois européens qui ne peuvent sortir sans leurs chapeaux en peau de castor et nous présente la grande carte où l’on peut voir tous les postes de traite depuis Montréal jusqu’aux contreforts des rocheuses, et bien au-delà jusqu’à Fort langley, aujourd’hui une banlieue de Vancouver. Et puis il y a cette rivalité féroce entre les deux compagnies pour le contrôle du marché… or tout cet affairement ne date pas d’hier.
Je ne peux m’empêcher de sourire, et d’être songeur tout à la fois. la mode est si étonnante parfois, si pleine de créativité : elle met si bien en valeur celle que j’aime. Mais à quel prix? tout de même. Un trait de société si évanescent, si intangible, si passager. Et pourtant, ce trait fut bel et bien le moteur du développement de l’amérique du nord. Pour bien comprendre ce phénomène, je n’ai qu’à me rappeler un trajet dans le métro de Montréal sur la ligne orange, celle qui dessert le quartier des affaires : je constate que la plupart des hommes portent habit et cravate, sans quoi ils ne sont pas de véritables hommes d’affaires. Il est impensable qu’il puisse en être autrement. Eh bien, c’était la même chose pour les notables européens de l’époque : sans chapeaux de feutre, ils n’étaient rien.
Quoi qu’il en soit des discours sur la mode, absolument tout visait à l’époque un seul objectif : fournir les chapeaux à la mode aux hommes, aux femmes et aux enfants d’europe. Toute l’économie des colonies reposait sur la traite des fourrures, et cela avait un prix : le travail éreintant exigé par des centaines de portages et des milliers de kilomètres en canot, la concurrence féroce et parfois insoutenable entre deux grandes compagnies, les coûts énormes engendrés par la construction de postes de traite comme celui du Fort William, sans oublier les milliers d’autochtones mourant de la variole.
Dans la fabrication des chapeaux de feutre, le poil de castor supplante toutes les autres fibres à tel point qu’au XVi e siècle, la population de castors en europe et en russie a considérablement diminué. la demande pour les peaux du castor Canadensis monte en flèche, et il semble facile de s’en procurer auprès des autochtones de l’amérique du Nord à un coût minime.
Ce sont les autochtones qui prélèvent les peaux. La façon traditionnelle de chasser fait appel aux pièges de toutes sortes, aux harpons de cuivre ou de pierre, aux flèches, aux filets et à diverses trappes. quand les européens débarquent, les autochtones adoptent rapidement le piège d’acier et le harpon à rat musqué; ces outils « modernes » permettent de récolter plus rapidement des peaux. Malgré ces accessoires, la recherche du gibier exige toujours temps et connaissance du milieu; il ne faut pas croire que ce travail devient plus facile… qui plus est, la demande sans cesse croissante fait qu’on exerce une trop grande pression sur la chasse : à la fin du XiX e siècle, le castor de l’amérique du nord aura presque disparu.
L’hiver est la meilleure saison pour faire la trappe du castor. Simple : c’est à ce temps de l’année que le castor et le rat musqué arborent leur plus abondant pelage. La fourrure agit comme isolant pour ces bêtes parfaitement adaptées à notre rude environnement. Il est aussi plus facile de marcher en raquettes sur un lac gelé pour atteindre les huttes de castor que de ramer à toute hâte l’été. Les chasseurs pratiquent des ouvertures dans la glace autour de la hutte et y installent des filets sous l’eau. Une fois les filets en place, on démolit la hutte à coups de gourdin; les castors évacuent leur logement pour se précipiter bien malgré eux dans les filets.
3 Rêve à la Rousse
SOUS L’EAU… Entre deux pas, un interstice. Me voilà dans l’autre monde…
Je suis attablé dans un café. Non loin de moi se trouve une jolie femme, rousse, la jeune quarantaine. Le rêve nous rapproche, et nous voici en train d’échanger. Le climat est plus que chaleureux. Nous parlons de nos journaux intimes, de leur importance dans nos vies respectives, de l’écriture; nous parlons de cette place toute particulière que nous accordons à la vie intérieure… Par je ne sais quel détour de l’inconscient, il y a soudain ce colis à livrer à New York. Je lui dis que je préfère faire le trajet le soir, entrer dans la métropole la nuit pour éviter les bouchons de circulation. J’ajoute que j’y coucherai pour revenir dès le lendemain.
Et puis tout change… Je suis avec mon vieux copain adoni : nous sommes en vacances à la campagne. Nous roulons à bord d’une camionnette — vraisemblablement celle de notre vingtaine, la vraie. Tout à coup, nous apercevons un kiosque de ferme où l’on vend des produits locaux, des légumes frais, des petites douceurs (que les mots du rêve sont parfois doux à entendre!) nous nous arrêtons : c’est elle! elle est là, à ma grande surprise, cette belle femme rousse. Alors que je soupèse quelques légumes, elle s’approche tout près de moi. Nos corps se frôlent, nos têtes se touchent, s’appuient l’une contre l’autre. Qu’elle est belle! le moment est vraiment enivrant.
Je me réveille. Évidemment.
Tom, le psy, me dit que le rêve est significatif. À 90 dollars la session de quarante-cinq minutes, il a tout intérêt à l’être. À brûle-pour- point, il me demande si je n’ai pas par hasard désiré troquer ma blonde pour la fille du rêve. Sale psy, toujours la question qui fait s’évanouir les rousses. Je crois que je vais lui réclamer le remboursement de ses honoraires. Je lui avoue que oui. Il me rétorque que ma blonde n’a rien à voir là-dedans, que tout ça parle de quelque chose en moi.

« C’est ton anima qui crie; elle demande à être honorée. il y a quelque chose en toi que tu dois prendre en compte sans même considérer à balancer ta blonde. Tu te languis de partager ton intimité, à travers l’écriture par exemple, tout en vaquant à tes occupations dans la métropole. Et de l’autre côté, l’amitié te fait signe. Plus encore, les besoins d’escapades, la vie à la campagne te ramènent encore plus fort à cette figure d’anima. Ce sont là tout plein de choses que tu dois honorer d’une manière quelconque. »

Un rêve si banal.
Toute la journée j’ai eu envie de me rendormir pour passer quelques instants avec la rousse. Les rêves sont parfois de pénétrantes caresses.
Honorer. Écrire.
4 Les coureurs des bois
CURIEUX COMMENT ON m’a raconté l’histoire à la petite école… comme si un jour, champlain avait découvert « Québec » et s’y était établi tout de go. Comme si son séjour à Portroyal dans les Maritimes de 1605 à 1607 ne comptait pas pour les québécois, cela fait partie des livres d’histoire. Curieux de constater comment, en vieillissant, on se rend compte que les mouvements de l’histoire ne se font pas du jour au lendemain…
Bien que plusieurs prétendent — avec conviction — que le prêtre irlandais saint-Brendan a touché le sol nord-américain avant tout autre européen vers l’an 525, selon un récit populaire en europe à l’époque (je le sais parce que j’ai déjà, dans une autre vie, adapté en français le magnifique documentaire de tim severin reconstituant la traversée), le premier contact entre européens et autochtones soutenu par la tradition écrite, orale et archéologique remonte à l’an mil de notre ère. Ce contact s’est produit entre les Vikings de norvège et les Béothuks de terre-neuve à l’endroit où Parcs Canada a aujourd’hui aménagé le lieu historique de l’Anse-aux-Meadows. Les sagas des Vikings, ces poèmes épiques qui racontent le récit des scandinaves, évoquent la courte histoire de Vinland, nom donné par les Vikings à cette région. Ces premiers contacts sont marqués par des batailles sanglantes qui finissent par inciter les descendants d’éric le rouge à abandonner leur colonie.
quelques siècles plus tard, ce sont les Grands Bancs de terreneuve qui attirent des bateaux de pêcheurs européens. Ces derniers sont à la source des premiers contacts commerciaux avec les autochtones. Au cours du XVi e siècle, des pêcheurs portugais, espagnols, anglais et français viennent pêcher la morue pendant l’été près des côtes de l’amérique du nord. Ils y installent de petits villages saisonniers pour y faire sécher le poisson salé avant de le ramener en europe. dans ces villages, on fait un peu de troc : les européens font le plein de fourrures auprès des autochtones en échange d’outils de fer, de perles, de miroirs et autres biens très convoités.
C’est donc longtemps avant l’établissement d’une bourgade à Québec, en 1608, que les bateaux français traversent l’atlantique chaque année. Nombre de ces bateaux s’arrêtent à tadoussac. Déjà à cette époque, les Montagnais, les algonquins et les iroquois s’y ruent pour échanger des fourrures contre des marchandises venant d’europe. Cette situation va rapidement engendrer de la jalousie et des tensions entre nations autochtones. Les Blancs tirent vite avantage de ces rivalités en moussant les guerres territoriales de façon à étendre leur empire sur ce nouveau territoire. Champlain, lors d’une expédition vers les Grands lacs, se fait l’allié des Hurons contre les iroquois; il leur fournit les premières armes à feu sur le continent... Très vite le conflit va dégénérer. les iroquois vont former la ligue des cinq nations — une alliance entre cinq nations iroquoises qui vivent au sud du lac ontario et plus à l’est sur les rives du saint-laurent — en s’approvisionnant en armes auprès des Hollandais et des anglais dans un territoire qui va devenir plus tard l’État de New York. Ils vont attaquer les 30 000 Hurons, les décimant à la faveur de plusieurs raids meurtriers. Les maladies des Blancs feront le reste : en 1650, les Hurons se replient sur Québec. La Huronie, qui occupait toute la région au nord des Grands lacs n’est plus. Véritables premiers réfugiés sur leur continent, victimes de ce que certains historiens ont qualifié de premier génocide nord-américain, ils ne sont plus aujourd’hui que quelques milliers dans une seule réserve, celle de Wendake en banlieue de Québec. Cette trop brève description d’un seul épisode de la colonisation à saveur politico-économique nous permet d’imaginer comment le développement du continent s’est joué à force d’alliances, de tractations diverses… et de morts par milliers.
Les voyages de champlain — il traversera l’atlantique vingt-trois fois et séjournera treize hivers au Canada — seront déterminants dans le développement de la colonie. « l’avancée civilisante » européenne suit son cours. L’explorateur a appris à se servir du savoir des gens déjà en place et à mettre leurs technologies à son service, ouvrant la porte au commerce des fourrures à grande échelle et favorisant la compréhension géographique de ce vaste territoire.
À partir de 1663, louis XiV, le roi soleil, tente de contrôler la traite des fourrures. On craint que les hommes délaissent l’agriculture au profit de ce commerce plutôt lucratif. Les autorités croient en une agriculture prospère qui fera de la nouvelle-France une colonie permanente et autonome. Par conséquent, on oblige les commerçants à obtenir un permis. le Gouverneur n’en accorde que 500 par année. Évidemment, de nombreux trappeurs, comme Pierre-esprit radisson et Médard chouart des Groseilliers, pratiquent la traite des fourrures sans permis; ils négocient en « dérouine », c’est-à-dire en se rendant directement chez les autochtones pour négocier plutôt que d’attendre que les autochtones ne viennent vers les postes de traite. Ces aventuriers hors-la-loi constituent les véritables premiers explorateurs du continent.
En juillet 1634, Jean nicolet va poursuivre les explorations de champlain autour des Grands lacs. Il entend parler d’un grand fleuve dont les eaux coulent vers le sud, et ce à seulement quelques jours de rame. La Vérendrye et le Père Marquette continueront cette exploration quelques années plus tard, soit en 1672. Ils seront suivis du sieur de la salle qui établira plusieurs postes de traite sur le Mississippi. Ces postes ne tarderont pas à devenir des colonies de peuplement.
Chose certaine, ces découvertes, et les promesses en fourrures qu’elles génèrent (le fils la Vérendrye arrive à Montréal en 1759 avec une armada de canots chargés à bloc, accompagné de mille deux cents Ojibwés et Assiniboines), donnent naissance, à partir de 1640, à une nouvelle race de commerçants indépendants nommés « coureurs des bois ». Presque tous traitent en « dérouine ». Ils étaient les seuls capables de s’adonner à un tel commerce qui exigeait que l’on passe des mois, voire des années à l’intérieur des terres, à vivre à la manière des indiens, dont ils avaient adopté le style de vie, « mariant » souvent « à la manière du pays » des femmes autochtones. Plusieurs d’entre eux étaient bilingues, voire trilingues : ils maniaient le français, l’anglais et une des langues autochtones, surtout les iroquoiennes. Quelques-uns continuaient à cultiver la terre l’été, mais repartaient l’hiver venu pour la traite des fourrures. Lentement, plusieurs d’entre eux vont devenir des « permanents », apprenant la géographie par les routes d’eau de ce pays inhospitalier. Ils explorent en détail le réseau des Grands lacs, le réseau du nord vers la Baie-James et le réseau du sud, vers les états actuels du Midwest américain. En 1672, on estimait le nombre de « coureurs des bois » à trois ou quatre cents; en 1680, ils seront au moins huit cents! adeptes du contournement des lois, habitués à l’indépendance, ils ne faisaient pas toujours le bonheur des gouvernants, mais leurs talents auront été essentiels au développement du commerce de la fourrure.
Ces « coureurs des bois » donneront naissance à une autre race d’engagés des grandes compagnies de fourrures : les Voyageurs.
Les hommes politiques utiliseront la traite des fourrures comme un véritable cheval de troie. Quand les hommes voyagent dans les Pays-d’en-Haut, c’est-à-dire vers le nord-ouest, ils tissent des liens avec les autochtones, ce qui permet de maintenir des alliances entre Français et autochtones. Les commerçants français fondent aussi des postes de traite dans l’ouest, là où se trouvent aujourd’hui l’ontario, le Manitoba, la Saskatchewan et l’Alberta. En 1672, Frontenac, le nou- veau gouverneur de la nouvelle-France, va mettre l’accent sur le commerce des fourrures en créant au fil des quinze années de son mandat de nombreux postes de traite dans la région des Grands lacs et sur les tributaires du Mississippi. Des hommes tels Pierre la Vérendrye et ses fils voyageront dans la région du lac Winnipeg et y feront le commerce. Ils établiront ainsi une présence française au cœur du pays, présence qui s’étendra bien au-delà de la rivière Saskatchewan au pied des rocheuses. On retrouve leurs traces aussi au sud vers les monts Big Horn, aujourd’hui le Wyoming. Par conséquent, aux environs de 1740 en nouvelle-France, le commerce de la fourrure sera reconnu à titre d’activité non seulement respectable, mais essentielle.
Toutefois, les choses prendront un tournant dramatique en 1759 Lors de la prise de Québec par les troupes du général anglais Wolfe. De plus, en 1763, le traité de Paris scelle le sort de l’amérique en mettant définitivement un terme au régime français.
5 Le scribe…
LE CRAYON COURT sur les carreaux blancs et bleus de la tablette. Le bruit si caractéristique de ce geste mille fois répété. Je prends des notes. Légèrement voûté, studieusement attentif, rodé par toutes ces années de séminariste un tant soit peu « consacré » aux balbutiements de la connaissance. Et soudain, je me vois d’un œil externe, penché sur mon devoir dans ce petit musée de lachine : la déformation professionnelle du corps, la scoliose du scribe.
Le geste familier du copiste laisse voir ses racines si profondes. J’entends le froissement des manches de mon veston sur mes hanches, tout chargé de cahiers que je suis. Je sens l’odeur des costumes lissés par les interminables heures de fins d’après-midi d’hiver dans la grande salle de travail du collège où nous étions cinq cents à peiner sur le Odi et amo de catulle : « Je hais et j’aime ». Comment cela est-il possible me demanderez-vous peut-être? Je l’ignore, mais je le sens et c’est une torture. Tout l’idéalisme maladroit des amours de l’adolescence est là. tous ces poèmes écrits à celle qui ne s’est jamais doutée que des paquebots remplis d’amour mouillaient au large du restaurant du quartier.
Le crayon court sur les carreaux blancs et bleus de la tablette. Géométrie de l’âme. Le va-et-vient entre la salle d’étude et la bibliothèque. Je me rends compte maintenant que le corridor au bout des rayons donnait sur le haut Moyen Âge, ou même sur quelque lointaine sumer, là où l’écriture fut inventée. Prendre des notes. La plume qui pèse de tous ces mots que des milliers de moines ont ciselés et enluminés durant des siècles.
Me voilà dans mon auto sur une route du New Hampshire. Le dérapage de la pensée qui emprunte un instant la voie de la « distraction » est si multiforme, si rapide. Je suis fasciné par cette truculence qui me permet d’être à Lachine, au New Hampshire et au Moyen Âge en même temps. J’ai rendez-vous dans quelques heures avec Thomas Moore, le psychologue américain. Mais je suis loin de me douter que cette conversation avec lui va me projeter au cœur de ma propre saga, reliant le passé, appelant le futur. Un peu plus tard lorsque je sors de chez lui, j’ai le sentiment d’avoir réussi à établir un véritable contact : sa nature posée, son écoute, son ouverture et son sens de l’humour m’ont plu sur-le-champ. Plus encore, j’ai l’impression d’avoir vécu une expérience fondatrice.
C’est lors d’un voyage de découverte du monde maya en 1992 que je fus mis en contact avec l’œuvre de Thomas : une amie m’avait fait cadeau du livre Le soin de l’âme. Je trouvais très touchante sa façon de présenter l’importance du sens de la profondeur et du sacré dans nos vies, et ce, en dehors de toute église. Entre deux visites des pyramides de tikal, je lisais avidement l’ouvrage, éprouvant un intense sentiment de bien-être. Comme si cet ouvrage allait m’accompagner durant de nombreuses années encore…
Au retour du Guatemala, j’avais eu le culot de l’appeler pour lui proposer de participer à un documentaire. Thomas venait de connaître son « 15 minutes de gloire », comme il le disait. En effet, son livre, sous-titré Guide pour cultiver au jour le jour la profondeur et le sens du sacré, venait de connaître un succès phénoménal : plus d’un an sur la liste des meilleurs vendeurs du New York times, puis avait été traduit en une vingtaine de langues. Le projet de documentaire ne s’est jamais concrétisé.
Quelques années plus tard, en 1996, lors du tournage d’un autre documentaire sur les moines de l’abbaye de saint-Benoît-du-lac au Québec, j’ai lancé une nouvelle invitation à Thomas. Il a dû se sentir en confiance puisqu’il a accepté tout de suite, et ce, malgré le fait qu’on l’invitait à donner des conférences à travers le monde et qu’il se consacrait à l’écriture de plusieurs autres ouvrages avidement commandés par son éditeur. Je pense aussi que la nature et le contenu de la production l’intéressaient vivement… le résultat fut étonnant. Et beau. J’entends encore la voix de dom côté modulant le In viam pacis.
En prévision de l’entrevue, Thomas m’avait envoyé un ouvrage qu’il venait tout juste de faire paraître. Il y relatait ses années de séminariste. aujourd’hui agnostique, Thomas avait vraisemblablement écrit le livre dans une perspective d’intégration de son passé. Il tentait de comprendre ce que cette part de lui-même, aujourd’hui partiellement refoulée, avait eu comme effet sur la constitution de sa psyché profonde. Quelle ne fut pas ma surprise en parcourant ce petit livre de m’y retrouver… était-ce vraiment une surprise? de toute évidence, mon propre côté « moine » se sentait interpellé. « les monastères nous permettent de voir comment une vie intérieure intense peut faire naître une forme d’art et promouvoir le soin à porter aux choses. Un trésor de livres a surgi dans le cadre d’une vie simple, d’enluminures, de sculptures de musique et d’architecture. L’approfondissement de la vie intérieure se manifeste au-dehors par une surabondance de beauté et de richesse… » ses propos semblaient jeter un peu de lumière sur cette propension à créer de la beauté qui m’habite sans cesse.
Tout comme Thomas, j’étais en brouille avec mon moine intérieur. Fortement échaudé par mon éducation catholique, je suis devenu par la suite farouchement athée. Cette façon de contrôler le politique et la pensée durant des siècles — pauvre Galilée —, cette hypocrisie du renoncement tout en amassant des fortunes colossales, cette manière de triturer les écritures pour y enlever les passages qui parlaient de la paternité de Jésus, cette façon de considérer les femmes, cette mauvaise gestion de la pulsion sexuelle qui a gâché la vie de tant de jeunes garçons, et tutti quanti : tout dans la façon de faire de l’église a concouru à vider les temples. Les raisons susceptibles de nous faire détester l’église sont légion. Détester toutes les églises en réalité puisque le fanatisme et le fondamentalisme de toutes les religions à travers la planète sont en train de nous faire reculer à l’âge de pierre.
Mais il reste que la lecture des livres de Thomas et les heures passées dans le cloître à interroger les moines sur leur relation au travail, au temps et à la mort ont opéré en moi une certaine réconciliation. Je ne veux certainement plus être un moine, mais je sais désormais quelle place ils occupent dans la société donnée : ils sont les artistes du monde intérieur, comme le disait Benoît lacroix, le dominicain envoyé sur tous les fronts pour défendre les dernières forteresses de cette gérontocratie en robe noire. Mais il y a une raison à cela : les moines sont des drogués! À l’approche de l’heure des prières — et elles sont nombreuses quand on est un moine — ils commencent à éprouver une impatience semblable à celle des héroïnomanes en manque : il leur faut leur dose. J’ai compris que c’était le chant grégorien qui leur faisait cet effet. En effet, quand on se rend à la chapelle et que l’on se laisse bercer par la modulation de ce chant sacré, on est en quelques minutes catapulté « en alpha », cet état de repos du corps et de l’esprit durant lequel la sécrétion d’endorphines grimpe en flèche.
Lire un bon livre et écrire une page de journal : voilà deux occupations qui valent bien la psalmodie des vers de david et sa décharge de neurotransmetteurs apaisants.
Et il y a le silence, denrée trop rare de nos jours. Vivre à l’abbaye quelques jours signifie reprendre contact avec le silence, revisiter des espaces poussiéreux en nous. Dan Hanganu, l’architecte de la nouvelle chapelle de saint-Benoît-du-lac dans les cantons de l’est, me disait, il y a quelques années, qu’il avait incrusté une ligne d’or dans le seuil pour symboliser le passage entre le sacré et le profane. Une autre traversée. Pendant des jours, le silence, hormis quelques conversations à voix basse. Le plafond si haut qui vous aspire. Le vide qui vous entre dans les veines au goutte-à-goutte. Le temps qui devient mou. Les sens qui semblent fonctionner autrement. Le silence long comme un jour de fièvre. L’abbaye comme une perle muette dans sa coquille estrienne. nécessaire abbaye.
Le crayon court sur les carreaux blancs et bleus de la tablette. Le bruit si caractéristique de ce geste mille fois répété. Je prends des notes, moi qui me ferai moine errant pour les trois prochaines semaines.
6 Les frères ennemis
GILLES LEDUC GESTICULE de plus belle. Il se positionne en deux endroits du musée du commerce-de-la-Fourrure à lachine et va sans cesse de l’un à l’autre pour bien nous faire comprendre la rivalité entre les deux grandes compagnies qui se disputent alors le pactole que constituent les fourrures. Il est affublé d’un immense chapeau en peau de castor.
D’abord au centre, Gilles met la table :
« Le lucratif commerce de la fourrure sur le nouveau continent va fatalement attiser les convoitises… du magma des petits entrepreneurs indépendants qui vont s’adonner les premiers à ce commerce, des alliances vont rapidement émerger. ces associations d’hommes d’affaires vont créer les premières grandes compagnies en amérique du nord. Au fil des ans, deux d’entre elles vont se faire une lutte sans merci pour tenter de s’accaparer le monopole de ce commerce : il s’agit de la compagnie de la Baie d’Hudson et de la compagnie du nord-ouest. »

À mes côtés, Brian grouille d’impatience. Il a hâte d’intervenir, de rappeler que ce sont les commerçants de la compagnie du nordouest qui ont rapidement pris le contrôle du commerce de la fourrure, surtout au tournant du XiX e siècle. Il ne peut s’empêcher de clarifier d’entrée de jeu la place importante des commerçants écossais de Montréal dans le paysage économique de l’époque, lui qui personnifie tous les étés les bourgeois de cette compagnie à old Fort William en banlieue de Thunder Bay, ontario, où il travaille.

« Les Anglais, qui sont présents à la baie d’Hudson depuis 1670, sont loin de se douter que leur quasi-monopole va rapidement être menacé par d’audacieux et visionnaires entrepreneurs écossais de Montréal, lance-t-il. Anglais et écossais vont alors se livrer une bataille qui durera une quarantaine d’années, soit de 1779 à 1821, année où la fusion entre les frères ennemis sera devenue nécessité pour la survie du commerce. »

Gilles se déplace vers la gauche pour parler de la compagnie de la Baie d’Hudson. Brian et moi le regardons attentivement, complices de sa mise en scène.

« La Compagnie de la Baie d’Hudson est la plus vieille entreprise commerciale à s’implanter au Canada, enchaîne-t-il. créée en 1670, elle reçoit le nom de la baie découverte par l’explorateur anglais Henry Hudson quelque soixante ans auparavant. Même si ses débuts se font à londres, les opérations menant à sa formation commencent en Nouvelle-France. »

Il rappelle que ce sont Médard chouard, sieur des Groseilliers, et Pierre-esprit radisson, deux marchands de fourrures installés à Montréal, qui en arrivent les premiers à la conclusion qu’il serait moins coûteux d’exporter des fourrures vers l’Europe en passant par la baie d’Hudson.
— Pas les héros de la série radisson de mon enfance? que je demande.
— Certainement!
En 1656, des Groseilliers, véritable premier entrepreneur au pays, arrive à trois-rivières avec une importante cargaison de fourrures : cinquante canots remplis à ras bord. Il a noué des liens avec plusieurs tribus de l’intérieur et a exploré une bonne portion du pays. En 1659, il se fait littéralement saisir sa nouvelle cargaison par le gouverneur puisqu’il a commercé sans permis. Il refuse d’obtempérer et se voit retirer le privilège de quitter la colonie. En août de la même année, il réussit à échapper à ses surveillants et repart à l’aventure. Il revient en 1660 avec soixante canots pleins.
— Soixante canots! Mais c’est une véritable petite armée...
Qui l’ accompagnait?
— Attends, pas trop vite. J’y viendrai plus tard… après avoir exploré les routes de la Baie d’Hudson, il est convaincu que la traite par la Baie serait plus efficace… le gouverneur lui saisit encore une fois ses fourrures. Bien décidé à obtenir justice, il part pour la France. Peine perdue. Il revient en 1662 pour rencontrer des marchands de Boston. une tentative d’expédition échoue l’année suivante. Il se tourne alors vers londres.
— Il se rend à Londres… C’est donc lui le vrai héros, et non pas Radisson.
— Ils se rendent tous les deux à londres, mais c’est des Groseilliers qui, par un concours de circonstances, arrive à la baie le premier. Voici comment cela s’est passé… radisson et des Groseilliers se rendent à londres, la capitale des affaires de l’époque, pour tenter d’intéresser des investisseurs à leur projet. Au printemps de 1668, radisson monte à bord du Eaglet et des Groseilliers à bord du Nonsuch; les deux navires sont appareillés pour valider les affirmations de nos deux braves « canadiens ». le Eaglet doit rebrousser chemin peu après avoir mis les voiles, mais le Nonsuch atteint la baie d’Hudson et y passe l’hiver. L’année suivante, des Groseilliers retourne en angleterre avec une belle cargaison de fourrures. le succès de ce premier voyage rassure les investisseurs anglais : ils fondent alors la « compagnie des aventuriers anglais négociants à la baie d’Hudson » — la compagnie de la Baie d’Hudson. Dès le début, l’objectif des fondateurs est clair : obtenir le monopole de ce secteur d’activité. Le roi charles ii accorde alors une charte royale à la compagnie, ce qui empêche dès lors tous les autres commerçants anglais de faire légalement le commerce des fourrures par la baie d’Hudson. La charte de 1670 stipule que la compagnie est « la vraie et absolue propriétaire de tout le bassin hydrographique de la baie d’Hudson », qui s’avère être en gros pas moins que le tiers de l’amérique du nord! le territoire ainsi délimité devient la « terre de rupert », du nom du premier gouverneur de la compagnie. Une grande compagnie est née…
— Et ce, grâce à un Canadien français, que je m’empresse d’ajouter.
— Tout à fait, renchérit Gilles. On ne sait pas encore ce que signifie cet octroi de territoire. En effet, personne ne connaissait avec exactitude les limites des terres en question, car aucun topographe n’avait encore foulé ces vastes étendues. En fait, les cartes européennes de l’amérique du nord n’allaient pas plus loin, à l’ouest, que le lac Winnipeg et personne ne savait, à cette époque-là, quelle était la distance jusqu’à l’océan Pacifique. Après la création de la compagnie, les explorateurs européens ont espéré, pendant plus d’un siècle, trouver une route maritime reliant la baie d’Hudson au Pacifique. Ils espéraient pouvoir s’en servir pour expédier leurs marchandises plus rapidement.
À l’aide de la carte du Canada de l’époque, Gilles raconte comment les autochtones, généralement des cris, descendent les cours d’eau menant à la baie, avec des cargaisons de fourrures qui sont échangées contre des marchandises européennes : mousquets, poudre de fusil, couvertures, lames de hache, ustensiles de cuisine et outils en acier.
Et Brian d’y aller de quelques précisions de son cru…
— La concurrence avec Les Canadiens français irrite les gestionnaires de la compagnie de la Baie d’Hudson. Malgré le fait qu’ils aient à pagayer plus de mille six cents kilomètres et à faire plus de deux cents portages, les Français réussissent à s’approprier quelques-uns des plus riches territoires de commerce de la compagnie de la Baie d’Hudson en pratiquant la « dérouine », c’est-à-dire en s’adressant directement aux autochtones dans leurs propres villages. C’est cette façon unique de commercer que les futurs investisseurs écossais de Montréal mettront à profit.
— Tout à fait, rétorque Gilles. Je comprends ton impatience à parler des écossais de Montréal. Mais avant, il faut rappeler certains faits. La compagnie met vingt ans après sa création pour mener une grande expédition d’exploration à l’intérieur de l’amérique du nord. En 1690, Henry kelsey atteint les plaines de l’ouest sans trouver trace d’un passage vers les indes. Une telle route serait une voie d’accès aux marchés fort recherchés de la chine. Après quelques tentatives, les explorations sont au point mort durant près de quatre décennies. Pendant ce temps, les concurrents français de Montréal lancent des expéditions, arpentent l’intérieur du pays et s’emparent des principales sources de fourrures de la compagnie de la Baie d’Hudson.
Gilles souligne que la conquête de la nouvelle-France par les Britanniques en 1760 arrange temporairement les choses. Le répit sera de courte durée. Les commerçants écossais et américains gagnent rapidement du terrain. Pour y faire face, samuel Hearn fonde cumberland House en 1774, premier fort de la compagnie de la Baie d’Hudson à l’intérieur des terres, à près de 100 kilomètres à l’ouest de ce qui est maintenant le Pas, au Manitoba.
Brian rappelle que c’est précisément dans ce contexte que la compagnie du nord-ouest voit le jour…

« Par ce geste, dit-il, Hearn a tenté d’imiter la bonne vieille manière de faire des Français qui traitaient en “dérouine”. Mais les Français avaient une bonne longueur d’avance sur eux. La compagnie de la Baie d’Hudson, avec sa façon de faire qui consistait à attendre que les autochtones viennent vers leurs installations au fond de la baie, a pris un retard incalculable. si bien qu’après la révolution américaine et après la conquête de Québec par les troupes anglaises en 1759, les marchands de Montréal ont créé la compagnie du nord-ouest. À partir de ce moment, la concurrence entre les deux compagnies est devenue féroce. »

On dirait que j’assiste en direct à la reconstitution de l’une des batailles entre les deux géants de l’époque, comme si Brian incarnait la compagnie du nord-ouest et Gilles la compagnie de la Baie d’Hudson. Chacun semble conscient de cette personnification « spontanée »; chacun consent aussi à en remettre pour égayer la rencontre… Je sens que l’on va s’amuser.
Gilles se déplace maintenant vers la droite du musée, le territoire de la compagnie du nord-ouest. Il grimpe sur un des nombreux ballots de 40 kilos de fourrures qui jonchent le sol. Bien en chaire, gesticulant avec plus de vigueur encore, il entreprend de décrire la naissance de la compagnie du nord-ouest.

« Après la conquête de la Nouvelle-France, des marchands et des négociants de Grande-Bretagne débarquent dans le Bas-Canada et prennent le contrôle de la traite des fourrures détenue jusque-là par les Français. Ils ont non seulement le capital, mais ils disposent aussi d’une plus grande quantité de biens manufacturés provenant de Grande-Bretagne. Les marchands anglais conquièrent rapidement la région ouest du lac supérieur jusqu’au lac Winnipeg, au-delà des limites de la zone où les Français commercent. À partir de 1770, ils sont présents le long de la rivière Saskatchewan et amassent des fortunes grâce au commerce avec les autochtones. »

Brian se lève d’un bond, mû par quelque chose de plus grand que lui. Le voilà qui saute sur un ballot de fourrure à son tour et qu’il fait grimper le niveau de décibels en me haranguant, moi le spectateur unique de la réviviscence de ce duel titanesque.

« En 1778, le marchand de fourrures, Peter Pond, se rend jusqu’à la région d’athabasca, une des plus riches en fourrures du territoire. Il représente les commerçants dont le centre des opérations se trouve à Montréal. À cette époque, la compagnie de la Baie d’Hudson sait déjà que les écossais de Montréal représentent une menace sérieuse pour son monopole. Une deuxième vague de marchands met pied à terre dans la colonie et convoite l’accès aux nouveaux territoires de l’ouest. Parmi eux se trouve simon Mctavish, un jeune immigrant écossais : il croit en la possibilité de commercer depuis Montréal. En 1773, la guerre de l’indépendance américaine qui s’amorce perturbe le commerce dans tout le pays.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents