Che Guevara, un héros en question
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Description

Incarnation par excellence de l’image du révolutionnaire, Ernesto de La Higuera, mieux connu sous le nom de Che Guevara, est rapidement devenu un héros populaire à l’échelle mondiale. Pour expliquer ce phénomène, Viviane Bouchard nous raconte les faits qui ont contribué à la création du mythe entourant cet Argentin aux idées bien arrêtées. Che Guevara, un héros en question nous apprend qui est l’homme derrière la légende, ses prises de conscience, ses rêves et ses nombreux combats.
Quelles sont les étapes principales de sa courte vie?
Quelles furent les lectures qui formèrent sa pensée?
Comment ses différentes rencontres influencèrent son destin?
Qu’ont en commun le héros mythique et Che Guevara?
Comment ses contemporains le perçurent?
Quel est son héritage?
Voilà autant de questions auxquelles vous obtiendrez des réponses claires et précises. Avec son approche par questions et réponses, ce livre présente l’information de façon plus accessible et surtout beaucoup plus dynamique que les ouvrages savants.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 05 février 2013
Nombre de lectures 0
EAN13 9782764417560
Langue Français
Poids de l'ouvrage 5 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0025€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

La collection « en question » est dirigée par Jean Yves Collette
DANS LA MÊME COLLECTION
René Fagnan La Formule 1 en question
 
Marcel Labine Le Roman américain en question
 
Robert Léger La Chanson québécoise en question
 
Ginette Pelland Freud en question
 
Serge Proulx La Révolution internet en question
 
Jean-René Milot L’Islam, des réponses aux questions actuelles
« Une mort héroïque, comme celle d’un martyr, n’est pas une défaite mais un triomphe... Ils le tuent, mais il meurt invaincu. »
EDITH HAMILTON
DE LA MÊME AUTEURE
LaSalle Then and Now, en collaboration avec Denis Gravel, LaSalle, Cavelier-de-LaSalle Historical Society, 1999.

Données de catalogage avant publication (Canada)
Bouchard, Viviane

Che Guevara, un héros en question (En question ; 6e) Comprend des réf. bibliogr.
9782764417560
 
1. Guevara, Che, 1928-19fi7. 2. Guérillas — Amérique latine. 3. Héros — Culte — Amérique latine. 4. Révolutionnaires — Amérique latine — Biographies.
1. Titre. II. Collection : En question (Montréal, Québec) ; 6e. F2849.22.G85B68 2004 980.03’5’092 C2004-940176-9
 
Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Programme d’aide au développement de l’industrie de l’édition (PADIÉ) pour nos activités d’édition.
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Révision linguistique : Monique Thouin Maquette de couverture : Isabelle Lépine Mise en pages : Jean Yves Collette
 
Réimpression : novembre 2005
 
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www.quebec-amerique.com
 
© LES ÉDITIONS QUÉBEC AMÉRIQUE INC. 2004
Dépôt légal — premier trimestre 2004 Bibliothèque nationale du Québec Bibliothèque nationale du Canada
Sommaire
DANS LA MÊME COLLECTION Epigraphe DE LA MÊME AUTEURE Page de titre Page de Copyright CHRONOLOGIE BIBLIOGRAPHIE
Quarante ans après sa mort, la vie d’Ernesto Che Guevara fascine toujours. Il est vrai que notre monde ne se différencie pas tellement de celui qui était le sien : les progrès de la technologie accélèrent le rythme de la vie quotidienne; les avancées de la mondialisation élargissent le fossé entre riches et pauvres ; les conflits régionaux perdurent; le terrorisme – et son pendant naturel, la chasse aux terroristes – continuent d’ignorer les droits humains et les lois internationales... Faut-il s’étonner alors de voir réapparaître la figure du Che Guevara des années 1960 ?

Che
 
Ce Che, qui est devenu un surnom pour Guevara, est une « interjection qui sert a interpeller une personne que l’on tutoie ». Ce serait une manie typique des Argentins que de héler quiconque par ce mot, au point que leurs voisins latino-américains les surnomment familièrement les « Che ».
Révolutionnaire argentin devenu héros des temps modernes, Che Guevara fut l’un des rares hommes du XX e siècle à mourir pour ses idées. Selon le politologue Gordon M c Cormick, l’influence de Guevara dépasse largement le contexte cubain ou latino-américain, parce que son cheminement personnel ressemble en tous points à celui du héros mythologique. Ernesto, jeune étudiant en médecine à Buenos Aires, est devenu le Che, un guerrier révolutionnaire international exécuté dans la jungle bolivienne en 1967. Son image est alors devenue l’incarnation d’une révolution.

Simón Bolívar (1783-1830)
Général et homme d’État sud-américain, il affranchit une partie de l’Amérique du Sud (Venezuela, Colombie, Panama, Équateur, Pérou, et Bolivie) de la domination espagnole.
Le héros Ernesto Che Guevara a plusieurs visages qui contribuent tous à garder son mythe vivant. Pour les Cubains, il représente ce que la Révolution aurait pu devenir s’il avait pu continuer d’être la conscience de Fidel Castro. Pour l’Amérique latine, il symbolise l’esprit de la libération nationale, comme Simón Bolívar l’avait symbolisé avant lui. Pour l’Occident, où on le compare d’ailleurs bien plus facilement à un John Lennon qu’à un Lénine, il incarne le romantisme de la rébellion personnelle et la puissance de l’expression individuelle. Pour les opprimés, les démunis et les désespérés de la planète, Che Guevara est la figure de proue de l’idéal internationaliste. C’est l’homme de toutes les qualités : il est austère, ferme, droit, stoïque et, surtout, il promet la réussite révolutionnaire peu importe l’endroit et quelle que soit la nationalité des belligérants. Le Guevara créateur de révolutions n’a pas de patrie : sa terre est le monde. Guevara demeure l’emblème du changement et de l’espoir.
 
 
L’image de redresseur de torts et de colporteur de révolutions de Guevara ne correspond pourtant pas vraiment à la réalité. Son seul succès est la Révolution cubaine et, encore, il n’en était qu’un rouage. Nommé ministre, puis ambassadeur, il vole d’échec en échec parce que sa personnalité ne supporte pas le jeu politique. Ensuite, ses expéditions révolutionnaires au Congo, en 1965, et en Bolivie, en 1967, tournent mal. Malgré tout, comment Guevara peut-il être un symbole d’espoir ?

Angela Davis
Activiste et militante des droits des Noirs américains, née à Birmingham, en Alabama, en 1944. Ici, vers 1974.

Photo : DR.
Ses échecs, en effet, ne diminuent en rien son image de combattant. Il semble que ce soit l’homme qui est admiré et non ses gestes. Par ailleurs, Guevara écrit beaucoup; il analyse ses actions; ses échecs sont rapidement mis en contexte et expliqués ; ainsi, il préserve son image de combattant qui tente le tout pour le tout.
Le mythe Guevara s’est formé au cours d’une période qui valorisait la contestation et le changement. Pendant les années 1960, être un révolutionnaire donnait droit à une place au panthéon des figures rebelles comme Angela Davis , les Black Panthers et Martin Luther King aux États-Unis, Jawaharlal Nehru, président de l’Inde et leader des pays non alignés, Ahmed Ben Bella, président de l’Algérie, Patrice Lumumba , premier ministre du Congo, tué en 1961, Imre Nagy, président de la Hongrie au moment du soulèvement antistalinien de 1956, Alexander Dubcek, premier secrétaire du Parti communiste de Tchécoslovaquie et responsable du Printemps de Prague, en 1968.

Patrice Lumumba, (1925-1961)
Fondateur du Mouvement national congolais, héros de l’indépendance et premier ministre du Congo.

Portrait : DR.
Les actions et les écrits de Guevara s’insèrent naturellement dans le climat des années 1950 à 1970, qui voient l’émergence de nombreux mouvements libérateurs et émancipateurs. Plusieurs peuples tentent alors de prendre leur destinée en main tout en s’éloignant des modèles figés du communisme ou du capitalisme. Peu après la guerre d’Indochine, du 18 au 24 avril 1955, a eu lieu le premier Congrès des peuples d’Afrique et d’Asie, à Bandoeng (ville d’Indonésie, sur l’île de Java). Des représentants de vingt-neuf pays s’y sont rencontrés pour entendre, entre autres, l’Indien Nehru, le Chinois Zhou Enlai et l’Indonésien Sukarno. L’indépendance de l’Algérie (1963), la décolonisation de l’Afrique et la lutte des Noirs américains sont aussi dans l’air du temps. Dans ce tourbillon de changements politiques, la Révolution cubaine propose une troisième voie qui, au début, navigue entre la gauche communiste et la droite capitaliste. La petite île donne espoir aux tenants des autres mouvements de libération nationale.

Ahmed Ben Bella
Né en 1916, il fut l’un des fondateurs du Front de libération nationale (FLN) et l’un des dirigeants de l’insurrection de 1954, qui mènera à l’indépendance de l’Algérie, en 1962. Premier président de la République algérienne (1963-1965), il est renversé par Boumédiène. En 2003, il est élu président d’une Campagne internationale contre l’agression en Irak.
Dans un contexte où tout semble possible, Guevara a, en Occident, un public contestataire gagné d’avance : tous les jeunes, universitaires ou non, qui veulent reconstruire le monde de leurs parents d’après de grands idéaux universels. Mais le Che n’inspire pas seulement les révolutionnaires en devenir ; il donne du courage à un vieux guerrier comme Ahmed Ben Bella  :

« Le Che a donné une dimension nouvelle à la révolution. Un souffle plus fort, plus frais. Il y avait quelque chose d’autre chez lui, d’une simplicité totale. Il irradiait avec une conscience et une foi dans l’homme admirables. C’est l’être humain le plus accompli que j’aie approché. Tout au long de mon temps en prison [quinze ans, de 1965 à 1980], une petite photo du Che mort, nu, maigre, percé de balles, le visage illuminé par sa lumière intérieure, photo que j’avais découpée dans un magazine, m’a donné de l’espoir quand dans ma vie il faisait froid. »

Fidel Castro Ruz
Fils d’un propriétaire terrien, il est né le 13 août 1926. Il entre à la Faculté de droit de l’Université de La Havane, où il sera le président de l’Association des étudiants. En 1949, il obtient trois baccalauréats en droit, ouvre un cabinet à La Havane et se consacre à la défense des pauvres. Il se porte candidat aux élections de 1952 pour le Parti ortodoxo, mais le coup d’État de Batista annule tout. Castro choisit la lutte armée et, le 26 juillet 1953, organise l’attaque de Moncada (caserne militaire dont il espérait voler les armes). Arrêté, il assure lui-même sa défense et livre un plaidoyer de cinq heures dont la plus célèbre phrase est : « L’histoire m’absoudra ». Le texte du « plaidoyer de Moncada » sera transmis illicitement dans tout le pays. Amnistié en 1955, Castro rejoint les autres Cubains qui l’attendent au Mexique.

Photo : DR.
Le personnage de Che Guevara se crée en même temps que celui de Fidel Castro. La vision de ces deux hommes est semblable. Ils sont marqués par les mêmes idées, ils ont les mêmes héros, ils sont issus d’une même culture. Quelle est donc cette société si particulière dont ils sont le produit ?
 
Les rêves que Fidel Castro et Che Guevara partagent ne trouvent certes pas leurs racines dans le marxisme-léninisme, mais plutôt dans l’histoire latino-américaine. Les grands libérateurs comme Miguel Hidalgo y Costilla (Mexique), Augusto Sandino (Nicaragua), Simón Bolívar (Venezuela et Colombie), José de San Martín (Chili et Pérou) et José Martí (Cuba) les ont inspirés et influencés. Ces libérateurs-héros romantiques incarnaient un patriotisme qui attirait la bourgeoisie naissante du continent qui tentait de se défaire de sa relation de dépendance envers les États-Unis. Comme le souligne justement François Maspéro, dans sa préface au Journal de Bolivie, de Che Guevara, il s’agit d’un patriotisme qui s’est incarné, chez Fidel Castro, dans le héros de l’indépendance cubaine, José Martí, patriotisme qui s’oppose à l’impérialisme yankee (à la doctrine Monroe ) jusqu’à créer l’opposition totale d’une culture envers une autre, d’une vision du monde contre une autre, de mythes fondateurs contre d’autres mythes fondateurs, de la nuestra America contre l’ American way of life.

Doctrine Monroe
Doctrine énoncée, en 1823, par le président républicain des États-Unis, James Monroe, qui s’opposait à toute intervention européenne dans les affaires du continent américain car, pour les Américains, l’Amérique latine devait demeurer leur chasse-gardée.
La Révolution cubaine (1956-1959) n’a rien à voir avec une révolution communiste où le prolétariat exploité veut se débarrasser de la classe dirigeante et prendre en charge les outils de production. Ainsi, le prolétariat construit un monde meilleur selon les grands principes communistes. Moins idéologiques, Castro et Guevara, habités par une très forte identité latino-américaine, veulent redonner l’Amérique latine aux Latino-Américains et renvoyer l’Oncle Sam chez lui. Ce projet puise donc son inspiration chez des héros nationalistes et non chez des héros prolétaires ou communistes. Si les actions et les lectures de Castro et de Guevara tirent vers la gauche, c’est qu’il n’y a, croient-ils, qu’une autre voie opposée au mode de développement favorisé par les États-Unis.

Che Guevara et Fidel Castro, en 1959.
Castro et Guevara luttent côte à côte pour créer une nouvelle société. Castro le réaliste, le pragmatique, le politicien et, surtout, l’homme de parole est un enjôleur qui a réussi à se rallier une nation en lui racontant un beau rêve. Guevara l’idéaliste, le rêveur, le batailleur (ou, comme il se décrit lui-même, le « disséqueur de doctrines »), est surtout l’homme d’action, dont les coups d’éclat suscitent encore l’admiration. L’un navigue au gré des tempêtes et des accalmies, créant des alliances et des amitiés selon le besoin ; l’autre, toujours trop pressé, maintient le cap même si le navire risque le naufrage et que des hommes tombent à la mer.
Photo : www.che-lives.com
Castro et Guevara souhaitent recréer les grands combats libérateurs du XIX e siècle qui chassèrent les Espagnols du continent. Leur vision est un heureux (ou malheureux) mélange de romantisme et de patriotisme qui les encourage à se sacrifier pour libérer Cuba et, qui sait?, le continent. Ils partagent aussi des idées internationalistes. Non seulement sont-ils de grands rêveurs, mais ils savent qu’il est primordial d’essaimer les idéaux de la révolution pour assurer la survie de Cuba, la lutte contre-révolutionnaire ne pouvant se dérouler partout à la fois.
 
 
La légende de Guevara s’est élaborée pendant la Révolution cubaine, mais elle n’aurait pas vu le jour sans la complicité de Fidel Castro. Comment Castro utilisa-t-il Guevara pendant la révolution ?

Fulgencio Batista (1901-1973)
Homme politique, président de la République cubaine en 1959 au moment de son renversement par Fidel Castro.
En février 1957, Guevara rencontre des correspondants de la presse étrangère, dont Herbert L. Matthews, du New York Times. Les journalistes l’identifient comme l’intellectuel du groupe des guérilleros. Naturellement, la CIA l’a à l’œil ; elle se demande ce qu’un médecin argentin fait à Cuba. La simple présence de Guevara donne une saveur internationale à ce qui se déroule et inquiète les Américains; ces derniers lancent la rumeur qu’un communiste argentin influent tente de s’approprier le mouvement anti- Batista – qui doit appartenir à tous les Cubains – pour en faire une révolution communiste. Dès lors, pour les Américains, Guevara devient l’ennemi communiste, alors que Castro est considéré comme un réformateur modéré.

Barbudos
Barbudos, qui signifie « barbus », est un terme péjoratif que les autorités cubaines d’avant la Révolution utilisaient pour décrire les groupes armés qui sévissaient dans les campagnes.
Mais Castro savait, lui qui est un génie de la stratégie, que la transformation du Che en symbole de la Révolution cubaine demeurerait. Quand les barbudos furent au pouvoir, Castro utilisa donc Guevara pour montrer que les révolutionnaires se mettaient au travail et qu’ils faisaient ce qu’ils prêchaient. Les photographies de Che Guevara vu en train de marteler, de récolter, de couper, de planter... furent largement diffusées. Elles cassaient l’idée reçue du guérillero qui, ayant pris le pouvoir, s’enferme dans un palais et exploite la population. Guevara incarnait l’intellectuel idéal, celui qui sait aussi travailler de ses mains.

Ernesto Che Guevara, le révolutionnaire et l’intellectuel, incarnant l’« homme nouveau », tour à tour débardeur, maçon et agriculteur...

Photos: www.che-lives.com
Ernesto ne fait pas que travailler. Depuis toujours, il pense et analyse tout. Il prend des notes qu’il complète, ajuste ou rectifie au gré de ses expériences et de ses lectures. Comment les écrits du Che ont-ils contribué à sa légende ?

Journal
En novembre 1957, dans la sierra Maestra, Guevara publie le journal El Cubano Libre , nom qui fut aussi celui du journal des rebelles cubains pendant la guerre d’indépendance contre l’Espagne, au XIX e siècle.
Guevara, avec la permission de Castro, publie un journal et signe plusieurs articles. Ce seul fait annule le stéréotype du révolutionnaire illettré et sanguinaire qui ne sait que presser sur la détente. Pour lui, la presse est au service de la population et non au service du pouvoir et des compagnies, c’est pourquoi il s’empresse toujours de créer un journal, où qu’il soit, pour répandre le message révolutionnaire et inciter la paysannerie à se joindre aux rebelles. Il disait d’ailleurs être journaliste; à cette époque son nom de plume était francotirador (franc-tireur). Pendant la Révolution cubaine, ses lecteurs lisaient les difficultés rencontrées dans la sierra Maestra, les sacrifices, les exploits... et approuvaient toutes ses actions. Les thèmes forts de ses articles sont la justice et l’égalité. Il prêche un internationalisme révolutionnaire qui va bien au-delà des frontières cubaines.
En 1959, pour Fidel Castro, la lutte révolutionnaire est terminée. La première tâche du nouveau gouvernement cubain est de survivre à la proximité d’un voisin américain toujours trop curieux et contrôlant. Pour Guevara, la lutte ne fait que commencer. Le Che est ambitieux ! Par l’écrit, il compte exporter les germes de la révolution anti-impérialiste. Il analyse les stratégies et les techniques apprises pendant la bataille et veut les enseigner afin de libérer d’autres peuples opprimés. Certains de ses écrits sont des modes d’emploi pour réussir une bonne lutte armée. D’autres textes sont des critiques virulentes de l’impérialisme américain comme soviétique. Le style qu’il utilise est clair et ses lecteurs comprennent bien ce qu’il combat. Ses solutions semblent tellement simples qu’elles donnent parfois l’impression aux guérilleros en herbe qu’il suffit de vouloir pour pouvoir faire une révolution.

Carte de presse émise au nom d’Ernesto Guevara Serna par le bureau mexicain de l’Agence Latina, valable pour l’année 1955.

Photo : www.che-lives.com
Même si, vivant, Guevara est déjà une légende, rien ne débute vraiment avant sa mort, en 1967. Comment la culture populaire a-t-elle récupéré la mort du Che pour en faire une image de martyr de la révolution ?
 
Pour raffermir un mythe, rien de tel qu’une mort suspecte aux mains de soldats boliviens aidés par l’omniprésente CIA ; rien de tel que des « derniers mots » marquants qui pourront s’inscrire, dans les dictionnaires de citations, à l’article « Mot de la fin » : « Allez, tire. Tu ne tues qu’un homme ! », aurait-il dit à son bourreau qui tremblait devant lui; rien de tel qu’une photographie où plusieurs verront une ressemblance avec des représentations du Christ... Il n’en fallait pas plus pour que naisse « San Ernesto de la Higuera », protecteur des pauvres et des opprimés et premier saint laïque de l’histoire. Il est mis de pair avec d’autres héros des années 1960, les James Dean, Marilyn Monroe et, pourquoi pas, John Kennedy, dont la mort continue d’alimenter la rumeur. Dans les chambres d’étudiants, il avait droit à son affiche entre celles de Jimmi Hendrix et de Janis Joplin.
 
 
Comment Che Guevara, symbole avéré des années 1960, peut-il être encore si vivant dans la mémoire populaire?
 
Pour commémorer le trentième anniversaire de la mort du héros national, en 1997, les Cubains ont voulu retrouver la dépouille de Guevara. Ils obtiennent de l’État bolivien un permis de fouilles dans la région du village de Vallegrande. Après de nombreux obstacles, dont un ordre de cesser les fouilles émis par la mairie du village, une équipe de scientifiques argentins et cubains reprend les recherches en mai 1997. Ils découvrent les ossements du Che et ceux de six de ses compagnons. Pour le trentième anniversaire de sa mort, Ernesto Che Guevara est rapatrié à Cuba et trouve à Santa Clara, « dans un mausolée devenu lieu de pèlerinage mondial », son dernier repos.

Le 9 octobre 1967, des soldats boliviens exécutent le révolutionnaire cubain Ernesto Che Guevara, puis enfouissent son corps « n’importe où », à flanc de montagne, près de Vallegrande. On ne trouvera ses restes que trente ans plus tard, comme ceux de six de ses compagnons. Ils seront tous rapatriés à Cuba en 1997.

L’une des nombreuses affiches représentant Guevara incorporant ici des éléments du drapeau cubain.

Photo : www.che-lives.com
Après le départ des restes de Guevara vers Cuba, la région de Vallegrande perd son attrait touristique. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la mairie avait fait retirer le permis de fouilles, puis ordonné l’arrêt de toute activité après une dizaine de mois de recherches infructueuses. Le maire affirmait aussi que « si les restes du Che étaient effectivement exhumés, ils devraient rester à Vallegrande ». « Nous lui construirons un mausolée », promettait-il, avant de révéler qu’il existait un projet touristique du genre « sur les traces de Che Guevara », parrainé par une organisation non gouvernementale italienne. De plus, le financement du projet allait permettre une amélioration des infrastructures. Finalement, le mausolée et l’attraction touristique se déplaceront de Vallegrande (Bolivie) à Santa Clara (Cuba).
 
 
Après la mort de son compagnon de combat, comment Fidel Castro a-t-il utilisé l’image du Che pour soutenir les réalisations cubaines ?
 
Fidel Castro a toujours eu besoin d’Ernesto Guevara pour internationaliser la Révolution cubaine. Il savait très bien que l’ascendant naturel et les arguments de son ami étaient ce qu’il fallait pour mener à bien ce projet. Tout naturellement, les rôles se sont précisés : Castro devient politicien et Guevara, le pur et dur, poursuit aux quatre coins de la planète sa lutte contre l’impérialisme.
Immédiatement après la mort du Che, Castro fait savoir que la révolution continue et que les plus jeunes doivent prendre le flambeau. Il les incite à le faire en glorifiant les exploits de son ami et en mettant de l’avant toutes les qualités relevées par de nombreux camarades et observateurs qui racontent comment le Che était un modèle d’intégrité, d’honnêteté, de sincérité, de stoïcisme, qu’il menait une vie de Spartiate, qu’il avait un sens de la justice quasiment maladif... Et de donner des exemples :
Après le triomphe de la Révolution, des camarades lui offrent une jolie Oldsmobile pour remplacer sa vieille bagnole dégingandée ; le Che refuse et demande qu’on lui donne une vieille Chevrolet. « L’ouvrier qui travaille dans une fabrique de bicyclettes n’a pas à avoir de bicyclette s’il ne la mérite pas », affirme-t-il.

Tradition
Depuis l’épopée de la sierra Maestra, les barbudos, comme marque de camaraderie et de respect, s’offrent des montres-bracelets. Castro lui-même offre une Rolex à Guevara avant son départ pour le Congo… Il l’aurait acceptée !
Oscar Fernández Mell, ancien compagnon de Guevara travaillant au ministère des Affaires étrangères, connaissant l’amour de Guevara pour les montres – et continuant la tradition des barbudos – décide de lui en offrir une en or sachant que son cadeau pourra être refusé, car il en acceptait peu. Deux jours plus tard, il reçut une note de Guevara : « Vous avez contribué pour quelques grammes d’or au trésor de la République de Cuba. »
Le témoignage de José Manuel Manresa rappelle l’époque où le Che était ministre de l’Intérieur :

« Le Che interdisait que l’on mangeât au ministère quoi que ce soit qui ne figurât dans le livret de rationnement. Lorsqu’il détectait dans sa nourriture quelque chose d’un peu spécial, de la viande ou bien des denrées que le peuple ne pouvait se procurer, il repoussait son assiette et faisait un scandale. Il était très sévère avec lui-même. Il était totalement détaché de toute contingence matérielle et possédait une force de volonté incroyable, cherchant toujours à se surpasser. »

À La Havane, de nos jours, les affiches qui mettent en valeur l’esprit socialiste de Che Guevara et vantent les qualités du héros révolutionnaire sont omniprésentes.
« Ton exemple est vivant; tes idées perdurent. »

Photo : www.che-lives.com
José Ramón Silva, un compagnon de guérilla, témoigne :

« Dans la sierra, comme il était médecin, il s’occupait des paysans quand ils tombaient malades. Souvent, il donnait ses propres médicaments, il en allait de même lorsque nous capturions un soldat blessé de l’armée de Batista. Il était extrêmement exigeant mais surtout envers lui-même. »
Au cours d’une distribution de nourriture, un compagnon voulut donner à Guevara une boîte de lait en plus.

« Nous avions tous faim et le Che plus que d’autres, affaibli par d’incessantes crises d’asthme. Le Che lui demanda si la ration était la même pour tous. Le commandant répondit que non mais qu’ayant eu quelques boîtes en plus, il les avait distribuées à quelques-uns. Le Che se fâcha et lui dit que ce n’était pas juste, qu’il fallait qu’il récupère les boîtes, qu’il les vide dans un seau et qu’il en donne quelques cuillerées à chacun. »

« Prototype de l’homme communiste ; prototype du révolutionnaire ; symbole immortel et invincible ! »

Photo : www.che-lives.com
Lors d’un combat dans la sierra Maestra, alors qu’un bon camarade venait d’être tué, Guevara « défia, debout, mitraillette à la main, plusieurs soldats de l’armée, alors qu’il était en proie à une violente crise d’asthme. Ce fut une véritable volée de plomb. Nous lui criâmes de se jeter par terre. En réponse, il nous ordonna : “Vous, mettez-vous à l’abri, moi il ne m’arrivera rien!” »
Dans le style qui lui est habituel, Castro, dès lors, martèle les idées maîtresses de l’héritage du Che qui est devenu l’unique modèle. Ironiquement, c’est Guevara qui devient l’archétype de l’« homme nouveau », lui qui, sa vie durant, a déployé tous les moyens pour en enseigner les préceptes, sans toutefois jamais vraiment y parvenir. Castro tente de construire un culte autour d’un parfait « homme nouveau », révolutionnaire et guérillero, et de mettre en place une forme d’endoctrinement pour la génération montante :

« Si nous voulons exprimer ce que nous désirons que soient nos combattants révolutionnaires, nos militants, nos hommes, nous devons dire sans la moindre hésitation : qu’ils soient comme Che ! Si nous voulons exprimer comment nous voudrions que soient les hommes des générations futures, nous devons dire : qu’ils soient comme Che ! Si nous voulons expliquer comment nous aimerions que nos enfants soient élevés, nous devons dire sans hésitation : nous voulons qu’ils soient élevés dans l’esprit de Che ! Si nous voulons un modèle d’homme qui n’appartienne pas à ce temps, qui appartienne à l’avenir, du plus profond du cœur, nous disons que ce modèle, sans une seule tache dans sa conduite, dans sa manière d’agir, ce modèle est Che ! Si nous voulons exprimer comment nous désirons que soient nos enfants, nous devons dire du plus profond de notre cœur ardent de révolutionnaires : nous voulons qu’ils soient comme Che ! »

Toujours spectaculaires, les discours de Fidel Castro sont réputés pour leur longueur et pour leur caractère répétitif et incantatoire.
Dès 1967, Guevara incarne le modèle à suivre, le maître à penser, le grand théoricien. Guevara n’est plus un héros, il vient d’être promu archétype du parfait révolutionnaire, une figure qui sera présente à tout jamais dans la mémoire collective. San Ernesto peut être vénéré, à Cuba et ailleurs, mais la barre sera haute pour ses émules et ses disciples.
 
 
La grande popularité de Che Guevara a été soutenue par la diffusion d’une photographie devenue véritable incarnation du héros. Quelle est l’histoire de cette photo?
 
Le 4 mars 1960, le navire français La Coubre, chargé de soixante-dix tonnes d’armes, explose dans le port de La Havane, causant la mort de soixante-quinze personnes et en blessant plus de deux cents autres. Le lendemain, les Cubains organisent une cérémonie à la mémoire des victimes.

Alberto Díaz Gutiérrez (1928-2001)
Photographe officiel de Fidel Castro pendant dix ans, il est l’auteur de la plus célèbre image de Che Guevara, saisie le 5 mars 1960. Il avait changé son nom pour celui de Korda par admiration pour le metteur en scène Alexander Korda et, aussi, parce qu’à son oreille Korda sonnait comme Kodak !
Alberto Díaz Gutiérrez (dit Korda), le photographe du journal Revolución, était de service. Généralement, son rôle consistait à montrer la Révolution cubaine sous le jour le plus positif. Il se souvient bien de cette journée grise de commémoration. L’œil dans le viseur, il balayait la tribune avec son Leica à la recherche d’un élément intéressant quand le visage du Che est soudainement apparu dans sa lentille. Le dur regard de Guevara le surprit tellement qu’il eut un mouvement de recul ; heureusement, il eut le réflexe d’appuyer sur le déclencheur. « Il semblait y avoir du mystère dans ses yeux, mais, en réalité, c’était une grande colère pour tous ces morts et beaucoup de peine pour leurs familles.»

Feltrinelli
Maison d’édition italienne qui publie des écrits politiquement à gauche et aussi des œuvres controversées.
Giangiacomo Feltrinelli est mort, en 1972, dans l’explosion de sa voiture.
Ce n’est pas cette photographie qui fit la « une » de Revolución, le lendemain. Les « unes » étaient réservées à Fidel Castro. Mais Korda aimait la photo et l’épingla sur le mur de son studio. En 1967, il reçut la visite de l’éditeur italien Giangiacomo Feltrinelli . Ce dernier admira la photo et Korda lui en donna un exemplaire. Quelques semaines plus tard, le Che mourait en Bolivie. La photographie servit de toile de fond à Fidel Castro quand il prononça sa longue oraison funèbre sur la place de la Révolution, à La Havane. Inspiré par les événements, Feltrinelli fit reproduire la photographie pour en faire des affiches qui paradèrent dans les rues européennes au moment des nombreuses manifestations de 1968. Feltrinelli ne révéla jamais où il s’était procuré la photo. La paternité de Korda ne fut pas reconnue et aucune redevance ne lui fut versée. De plus, Korda n’avait aucun recours, puisque Cuba n’adhéra à la Convention internationale sur le droit d’auteur qu’en 1997.

Ernesto Che Guevara, La Havane, le 5 mars 1960. L’extraordinaire regard de Guevara a fait le tour de la planète. Korda a nommé cette photo « Guerillero heroico ».

Photo : Alberto Díaz Gutiérrez (Korda).
La popularité d’un personnage public, son ascendant sur les foules, sa mort tragique peuvent lui donner une importance démesurée. Des éléments dans l’inconscient collectif peuvent influencer la perception et transformer un humain en symbole, en mythe ou en héros. Quelle est donc cette filiation qui unit Che Guevara et le héros tragique (Achille) aussi bien que le héros triomphant (Ulysse) et qui est ancrée dans la culture occidentale depuis les récits d’Homère ?

Héros
Che Guevara, tout comme Ulysse, incarne le héros triomphant (celui de la grande réussite cubaine) ; il incarne aussi Achille, le héros tragique, celui qui se sait condamné mais qui continue de lutter. Ces deux archétypes cohabitent chez Guevara.
Le héros est un mythe universel. On trouve sa trace dans le folklore des nations et, quelquefois, il est même à l’origine de croyances religieuses. Joseph Campbell nous explique que le héros est généralement défini par les transformations qu’il subit et qui l’aident à atteindre un niveau de conscience supérieur. Le héros est assailli de doutes et, pour s’en défaire, il cherche sans cesse. Sa quête personnelle le mène immanquablement dans une autre condition (la plupart du temps spirituelle), plus riche et plus mûre.

Areté
Mot du grec ancien qui définit un concept de vie, il pourrait se traduire par « vertu », mais cela limiterait son sens. Il correspond plutôt à un niveau d’efficacité ou à une capacité d’atteindre les sommets en étant brave, courageux et astucieux, aussi bien qu’en utilisant la tromperie, la ruse et la vivacité d’esprit. En bref, l’humain doit utiliser toutes ses facultés pour gagner ou progresser. Ce concept fut immortalisé dans les récits d’Homère ( – IX e siècle), dont les héros Achille (dans l’ Iliade ) et Ulysse (dans l’ Odyssée ) sont les meilleures incarnations.
Le héros occidental se caractérise par son individualité héritée de la tradition grecque. Il peut échapper à son destin, refuser des défis, ignorer des conseils et même cesser sa quête. Cela n’affecte pas sa nature de héros, car il apprend aussi bien de ses échecs (ce qui en fait un héros tragique) que de ses succès (ce qui en fait un héros triomphant). On le trouve partout présent dans la mythologie. Le héros occidental est taciturne ; il ignore les dieux et leur fait même des pieds de nez ; souvent, il meurt bêtement. Peu importe son destin, le héros sait que sa vie n’a qu’un but : atteindre l’ areté (l’excellence) . Cette areté lui apporte la renommée puis la gloire ; cette gloire peut lui valoir un poème et ce poème lui assure l’immortalité.
La formation du héros (peu importe son origine et sa culture) suit trois étapes :
1) Très éveillé et conscient de son environnement, il sent que quelque chose manque au bonheur de ses proches (famille, concitoyens, compatriotes, etc.) ou que des interdits ou des injustices ne peuvent plus durer. Il ressent un malaise (individuel ou social) et ne peut s’empêcher de chercher des explications ou des solutions. La quête commence. Il rencontre des personnes dont les conseils et l’expérience contribuent à raffiner sa perception.
2) Le héros surmonte des obstacles, fait des apprentissages et sort aguerri d’aventures qui constituent, en quelque sorte, des rites de passage qui le mèneront à un niveau de conscience élevé. Au gré des succès ou des échecs, la conscience du héros s’affine et sa manière de penser se modifie. Il a maintenant la sagesse, les connaissances et le pouvoir de servir les autres. C’est alors qu’il cesse d’être un aventurier pour devenir un héros qui a pour mission de sauver une personne ou un peuple en utilisant les précieuses leçons tirées de son parcours. Toutefois, la célébrité et les honneurs n’ont pas leur place dans la vie d’un héros.
3) Le héros se sacrifie au nom de grands principes. Son dévouement stimule ses partisans qui poursuivent la lutte. La figure historique du héros devient une figure mythique.

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