Chichen - Mère des jaguars
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Chichen - Mère des jaguars , livre ebook

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Description

Longtemps avant l’arrivée des Européens, des guerres fratricides déchiraient déjà ce qui deviendrait la péninsule du Yucatán.
Coincée dans un désastreux mariage arrangé avec un riche commerçant étranger, la jeune Manik se retrouve malgré elle au milieu de la tourmente. Elle qui ne rêvait que d’exercer ses talents de peintre devra s’armer de courage pour veiller à la protection de sa famille, que chacun tente de s’approprier à des fins politiques.
Les jaguars, ses petits, seraient-ils le présage tant espéré par son peuple, annonciateur d’une victoire prochaine de Chichen contre les cités voisines et de la fin de la terrible sécheresse qui sévit dans la région ? Le cadeau reçu d’Ixchéel, astre de la nuit et déesse de la fertilité, présente un double tranchant.

Comme Manik ne réagit pas, la prêtresse prend sa main et la met dans celle du rameur. Avec délicatesse, celui-ci soulève la dame et l’emporte vers l’embarcation. Là, deux autres bras s’ouvrent vers elle. Manik voit d’abord des doigts fins. Son regard suit les ocelles tatoués jusqu’aux épaules musclées… Elle ose à peine lever la tête pour apercevoir le visage… maquillé comme celui d’un félin. L’homme porte un pectoral de jaguar, des colliers, des bracelets, un panache de plumes d’aigle. Son pagne est couvert de broderies.
Contrairement à ce qu’elle avait imaginé, celui qui lui lance un regard de braise est jeune. En posant les pieds sur la bordure du bateau, Manik songe qu’il est à peine plus vieux qu’elle. Elle saisit les mains tendues vers elle afin que l’homme la hisse à l’intérieur. L’ample barque s’avance vers une petite baie.
La prêtresse en chef retourne auprès des autres pèlerines ; il reste à convaincre Ixchéel.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 11 octobre 2017
Nombre de lectures 1
EAN13 9782764432815
Langue Français
Poids de l'ouvrage 4 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,085€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

De la même auteure
ROMANS
L’astronome maya , Montréal, VLB éditeur, 2013.
Neige maya , Montréal, VLB éditeur, 2010.
L’homme-ouragan , Montréal, VLB éditeur, 2003.
ROMANS - ÉDITIONS EN ESPAGNOL
El escriba del Imperio maya , México, Random House Mondadori, 2011.
Nieve maya , México, Random House Mondadori, 2009.
Quetzalcóatl, el hombre huracán , México, Random House Mondadori, 2008.
ESSAI
Les Mayas et Cancún , Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 1999.





Projet dirigé par Myriam Caron Belzile, éditrice
Conception graphique : Claudia Mc Arthur
Mise en pages : Pige communication
Révision linguistique : Diane Martin et Chantale Landry
En couverture : Photomontage réalisé à partir d’images
de shutterstock.com : berry2046 / Malysh Falko / Tony_88
Conversion en ePub : Nicolas Ménard
Ce roman tient compte de la nouvelle orthographe.
Québec Amérique 7240, rue Saint-Hubert
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Nous reconnaissons l'aide financière du gouvernement du Canada par l'entremise du Fonds du livre du Canada pour nos activités d'édition.
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Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Dufresne, Lucie Chichen : mère des jaguars (Tous continents)
ISBN 978-2-7644-3279-2 (Version imprimée)
ISBN 978-2-7644-3280-8 (PDF)
ISBN 978-2-7644-3281-5 (ePub)
I. Titre. II. Titre : Mère des jaguars. III. Collection : Tous continents.
PS8557.U307C44 2017 C843’.6 C2017-940813-5 PS9557.U307C44 2017
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2017
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives du Canada, 2017
Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés
© Éditions Québec Amérique inc., 2017.
quebec-amerique.com




Avant-propos
L’histoire commence le 15 janvier 890, dans le nord de la péninsule du Yucatan, territoire appelé les Basses-Terres, où affluent les migrants, venus des anciennes cités du sud. Là-bas, les mythes fondateurs s’écroulent, les rois divins ont perdu leur liaison avec les dieux. La mort y sévit. Les déplacés par les guerres cherchent à s’enraciner dans des lieux presque encore vierges.
Les premiers habitants de Chichen, comme ceux qui arrivent au cours des VIII e et IX e siècles, utilisent alors trois calendriers principaux qui se complètent : le compte-long, le solaire et le lunaire. Grâce à cette combinaison, il est aujourd’hui possible de convertir ces dates dans notre calendrier.
Cependant, ces traditions et plusieurs autres vont être bouleversées par les étrangers qui s’introduisent dans les réseaux commerciaux de la péninsule. Pour l’une des héroïnes de ce roman, Manik, la vie va basculer le 10.3.1.7.7, le 1 Manik 5 Kank’in, soit le 21 septembre 890. 1
À l’époque où se déroule son histoire, le terme « maya » n’avait que peu de résonance. Ce mot a été inventé ou utilisé par les Espagnols, probablement à partir d’un malentendu, ma’ yaan signifiant « je n’ai pas » ou « il n’y a pas ». Par exemple : « Il n’y a pas d’or. » Les gens de la péninsule du Yucatan, parfois joliment baptisée Méso-Amérique, ont tous été inclus dans le vocable « indien » ou « maya » par les colonisateurs. Pratique, mais réducteur. Ces « Mayas » s’étaient déjà attribué des noms, plusieurs en fait. La péninsule était divisée en au moins seize provinces, contrôlées par différents clans, qui tentaient de conserver leurs routes commerciales et les faveurs des dieux.
Selon les endroits, il y avait des Kupuls, Kokoms, Kochuahs, Ekabs, chaque clan maitre de savoir-faire uniques… Cependant, quand vous verrez ces noms étranges, vous pouvez les traduire tous par « Maya » dans votre tête, je ne m’en offusquerai pas. D’ailleurs, pour nous simplifier la vie, je me suis limitée à mettre en scène quelques-uns des seize clans alors dans la région. Peut-être par grandeur d’âme ?
Le récit, qui se termine au début de l’an 905, présente ce monde en révolution vu à travers les yeux de l’audacieuse Manik…
Bon voyage,
Lucie














Chapitre 1 – Préliminaires
Le soleil s’arrache de l’horizon. Il inonde la terre et l’océan de sa lumière rosée. La brise marine secoue doucement la forêt aux cimes ajourées par la saison sèche. Le sorcier admire l’azur à travers la frondaison de l’arbre immense qui se dresse au milieu de sa cour. Les dieux circulent le long de cet axe vivant entre les cieux et l’inframonde. Tsoltan les entend chanter et se réjouit ; la journée s’annonce bonne. Les préparatifs avancent bien : tisanes, pommades, philtres, alcools… Il ne manque presque rien. Des bruits saccadés lui parviennent de la cuisine. On travaille : le couteau frappe la planche, le pilon s’abat dans le mortier. Sons agréables. Le sorcier s’approche. À travers le mur de tiges entrelacées, il voit un esclave hacher des végétaux, un autre, les broyer. Les deux s’agitent sous l’œil sévère de son père, habitué de longue date aux rituels.
Le jeune homme s’estime chanceux de profiter de l’expérience de son père ; un festival de la pleine lune ne s’improvise pas. Devenu vénérable avec l’âge, le vieux sorcier occupe maintenant le poste d’orateur principal du sanctuaire sur l’ile de Kusaamil, la « place des hirondelles », réputée pour être bénie des dieux.
Le fils se frotte les mains. La prochaine fête s’annonce très courue. Au dire de celle qui dirige la place sainte, sept pèlerines auraient confirmé leur venue, avec escorte ! Elles proviennent de différents coins de la péninsule, dont une noble de Chichen. Sept dames qu’il faudra aider à engendrer une descendance. D’habitude, le sanctuaire n’en reçoit que deux ou trois à la fois. Alors, cette pleine lune sera une grande célébration !
Accompagné de son couple de jaguars, le fils quitte la maison, leur repaire, pour se rendre au sanctuaire : les bêtes ont besoin d’exercice et lui veut s’assurer de la qualité des préparatifs. Tout devrait être bien organisé ; celle qui gère le centre de prières, une femme qu’il a longtemps admirée, est digne de confiance. Une certaine complicité les unissait, des souvenirs d’amour aussi, mais maintenant… la maladie l’a aigrie.
Après une matinée de marche, il atteint le boisé qui borde l’enceinte du sanctuaire. Une fois qu’il a soufflé dans une conque accrochée là pour s’annoncer, on lui ouvre. Le sorcier pénètre dans l’espace sacré avec ses deux bêtes ; il aime faire étalage de ses pouvoirs. Après avoir traversé la grande place de la stèle, qui parait très calme pour le moment, il se rend dans les quartiers des prêtresses.
De loin, il voit la chef sur l’esplanade de sa résidence, dirigeant un groupe de jeunes filles qui répètent une danse. Elle porte un chapeau à large bord sur un voile qui la couvre presque en entier. Le sorcier sait que si ce voile protège la peau très fragile des rayons du soleil, il cache également les effets de la maladie : cheveux clairsemés, lésions…
La femme voit le bellâtre qui vient dans sa direction. Elle remarque les jaguars et serre les dents. Cet homme… quel arrogant ! Les danseuses, apercevant aussi les bêtes, s’agglutinent en une masse compacte. Le sorcier monte sur l’esplanade, encadré de ses félins à qui il ordonne aussitôt de s’assoir. Les filles reprennent leur danse. La chef voilée se campe sur ses pieds écartés et croise les bras sous sa tunique. Son visage très pâle fait ressortir la prunelle des yeux ; un volcan y couve. Elle ricane.
— Le premier sorcier en personne… escorté ! Que me vaut cet honneur ?
Le visiteur s’incline.
— Noble mère des prêtresses, je viens m’assurer que tout est prêt. Et prendre de tes nouvelles.
La chef grimace un demi-sourire ; elle sait bien que sa santé importe peu à cet homme. Elle ne peut s’en empêcher et jette un œil à son pectoral : un rectangle en peau de jaguar où luit un soleil en or, le tout au milieu d’une poitrine musclée. Elle refuse de se laisser troubler par ses souvenirs et se concentre sur le festival.
— Tout va bien, tu n’as rien à craindre. Les musiciens arriveront aujourd’hui, nous pourrons répéter les danses et les chants. Les cuisinières viendront du village demain. Nous avons des vivres et de l’encens en quantité. Les chambres des invitées sont prêtes.
— Bien. Tout s’organise aussi de mon côté. Les eaux-de-vie, les herbes… Deux autres sorciers nous assisteront et quatre nains ont confirmé leur venue à mon père.
— Quatre ! C’est bien la première fois ! Comme autant de Bacabs qui soutiennent les coins de l’Univers. Nous aurons une cérémonie grandiose.
— Oui, les dieux nous sont favorables. Nous accomplirons des miracles.
— C’est notre domaine, les miracles ! La réputation du sanctuaire s’étendra encore un peu plus, commente-t-elle.
— Puisque tout semble réglé, je vais m’entrainer… Je dois être au sommet de ma forme, dit-il en ajustant sa ceinture.
Soudain, l’un des jaguars se lève et bondit, bousculant son maitre qui, surpris, échappe la laisse. Un rat dodu s’enfuit le long du mur tandis que la chef crie :
— Chocho !
Le félin attrape le rongeur entre ses crocs. Les danseuses restent bouche bée devant le sacrilège. Le sorcier siffle un ordre avec force et aussitôt le jaguar s’assoit ; inerte, le rat pend de sa gueule. La femme gronde :
— Tu ne peux pas contrôler tes démons ? J’avais domestiqué cet animal. Il venait me voir chaque matin. Le rat… l’allié des jumeaux divins dans la genèse. Est-ce que ça te rappelle quelque chose ?
L’homme se racle la gorge.
— Je suis désolé… La laisse m’a filé entre les doigts. Je n’ai pas réagi assez vite.
On entend des os qui craquent. En deux coups de dents, le jaguar avale sa proie. Le sorcier lève une main impuissante.
— Un rongeur si gras… il y en a d’autres sur l’ile. Tu pourras le remplacer.
La chef serre les lèvres. S’ils étaient seuls, elle le giflerait. Elle murmure :
— Merci de ta suggestion. Oui, va donc t’entrainer, tu feras moins de dégâts en forêt. Ici, nous allons continuer à travailler.
Furieuse d’avoir perdu son animal de compagnie, la femme s’incline à peine et se tourne vers les danseuses. Il n’y a rien à attendre de ce séducteur. Qu’il aille se fourvoyer au bout de l’ile, si ça lui chante ! Elle a d’autres choses à faire, comme de remplacer son Chocho. Et tant de tâches lui incombent à chaque instant ! Un monde à gérer : prêtresses, musiciens, servantes. De plus, elle doit trouver une solution pour que cessent les tremblements de ses mains et de ses bras. Un traitement à l’argile, peut-être ?
La tête haute, bien qu’un peu penaud, le sorcier s’en retourne. On ne va pas s’émouvoir pour un rat ! Bien sûr, les gens évitent de les tuer, mais un accident… Il part se dégourdir avec ses jaguars. Son exercice préféré. Parvenu près de la plage, il détache ses deux bêtes, trop heureuses de s’ébrouer. Le maitre et ses félins foncent vers la pointe nord de l’ile, en évitant les deux hameaux qui bordent le chemin principal. Ils passent par des sentiers entre marécages, mangroves et bosquets. Les jaguars courent, nagent, terrorisent la faune locale. Leur pelage se confond avec la végétation. Le sorcier file comme le vent, parfois au-devant de ses bêtes, lui-même un waay , esprit transformé en félin. Haut dans l’azur, des urubus épient le trio dans l’espoir d’un éventuel festin.
L’homme-jaguar revient de sa folle promenade en fin d’après-midi, baigné de sueur, dans la lumière dorée d’un soleil qui descend dans l’inframonde. Jambes boueuses, il arrive chez lui.
Sous l’arbre fabuleux, une ceiba 2 , trois maisons sont disposées à la limite du feuillage. Érigées sur des plateformes, leurs façades de pisé ont été blanchies à la chaux et décorées de symboles divins. Les toits de chaume s’ajoutent à la protection de l’arbre pour contrer les ardeurs du soleil. L’ensemble comprend aussi un puits, un verger, des jardins surélevés. L’installation des sorciers à Kusaamil est simple mais confortable.
Le père est assis dans la cuisine. Il attend son fils ; ils ont plusieurs détails à régler.



Chapitre 2 – Pèlerinage
Assise dans une chaise à deux porteurs, balancée par leurs pas, Manik songe au périple qu’elle entreprend : elle va à Kusaamil, au sanctuaire de la pierre parlante ! Le voyage de la dernière chance. Voilà deux ans qu’elle a été mariée. Elle en a maintenant quinze et n’a pas encore enfanté ; pire, aucun bébé n’est en chemin. Son époux s’impatiente. Lui a vu le soleil faire trente tours complets autour de la terre ; l’âge et la situation le pressent. Il attend de sa femme qu’elle lui ponde rapidement une famille nombreuse. Manik croise les mains. « La déesse Lune exaucera-t-elle mes prières ? » Le souvenir de la canne en bois dur de son mari la fait frémir. Elle regarde droit devant et essaie de l’oublier.
Elle, sa dame de compagnie, leur guide et des porteurs se joignent à un convoi de marchands qui se dirige vers la mer. Des soldats ouvrent la marche, d’autres protègent les arrières. En forêt, les attaques sont toujours à redouter. La ville de Chichen compte de nombreux ennemis, quand ce ne sont pas des voleurs. Les temps sont durs. D’un pas rapide, le convoi traverse le quartier sud, réservé à l’élite. Les voyageurs franchissent la porte de l’est. On foule le chemin qui mène à la grande route. Manik a le cœur serré, c’est la première fois qu’elle s’éloigne autant. Elle referme sa main sur le collier aux perles de silex, l’une de ses reliques.
Elle en a apporté trois, des bijoux, sur les recommandations du xaman qui la traite. Il prétend que ces reliques inciteront les ancêtres à se réincarner. Elle porte les boucles d’oreilles en jade héritées de sa mère. Le collier a été laissé par feu son arrière-grand-père qui fut astronome royal et enfin, la bague de mariage de sa femme, sertie d’un X en jade, symbole du cosmos. Manik y appuie les lèvres. Ancêtres, le voyage commence !
On passe la première nuit à Sak’i, Aigle Blanc, la ville qui se vante de produire le plus de cacao dans la région ! Une alliée de la grande cité de Koba ; les deux sont d’ailleurs reliées par un chemin surélevé. Le convoi ne l’emprunte pas ; on préfère traverser la forêt pour se rendre directement à Polé, sis en face de l’ile de Kusaamil. Cinq jours plus tard, les voici au port.
Confiant les bagages aux esclaves, Manik marche vers l’océan. Elle ne l’a encore jamais contemplé. L’immensité la laisse sans voix. Elle se sent aussi minuscule que lorsqu’elle observe la Voie lactée. Malgré ce qu’on lui a raconté, elle ne parvient pas à voir la fameuse ile en face.
Le guide de la dame organise la traversée pour le lendemain, mais les bateliers de Polé font preuve d’un optimisme prudent ; des vents du nord les empêchent de naviguer depuis des jours. De nombreux marchands attendent déjà un départ pour Kusaamil ; les voyageurs de Chichen devront patienter aussi. On s’installe dans une maison d’hôtes.
La nuit tombée, Manik remarque des feux qui brulent au sommet de tours sur la plage. À l’aide de toiles, on envoie des signaux vers Kusaamil. Manik distingue en face des lueurs qui clignotent de manière semblable. On leur répond de l’autre côté de la petite mer, ce bras d’eau entre Kusaamil et la terre ferme.
À l’aube, les passeurs arborent un air maussade. Les vents déferlent encore. La navigation s’annonce périlleuse. Les capitaines espèrent que le nordet fléchira. Les voyageurs se rassemblent à l’ombre pour attendre.
Assise sur une pierre, au bord de la mangrove, Manik observe le groupe : surtout des marchands et une vingtaine de femmes. Elle devine que celles-là se rendent à Kusaamil dans le même but qu’elle. Sans se connaitre, elles s’adressent des sourires polis. Manik remarque que la plupart ressemblent à des épouses de commerçants ou à des commerçantes elles-mêmes. Elles portent les signes distinctifs de leur région d’origine. Celles qui viennent des villes côtières, comme Tsibilchaltun, sont parées de coquillages irisés. Cependant, la plupart vivent aux alentours : Ek Balam, Tsibanché. On les reconnait aux cotons de fine qualité qui les habillent. Manik est la seule de Chichen et la plus jeune. La seule aussi à avoir le crâne conique, typique d’une personne de haut rang.
Elle pense que, par les temps qui courent, noblesse n’est pas toujours synonyme de pouvoir. Certains marchands détiennent plus de richesses que plusieurs nobles réunis.
Manik se réjouit quand même d’être issue d’une famille de l’élite. Son père architecte, sa mère, originaire d’Ismal, qui travaillait dans le plus réputé des ateliers de poterie à Chichen. Manik soupire en pensant à elle, morte en donnant la lumière à son premier enfant. « Ma naissance l’a tuée. » Manik salue l’esprit de cette femme qu’on disait vaillante. Elle la remercie de lui avoir légué son talent de peintre. Confortée dans sa supériorité, elle n’engage pas la conversation avec des épouses de marchands, quoique, à bien y penser, elle est elle-même mariée à un commerçant… mais toltèque, ce qui est beaucoup plus élevé dans la pyramide sociale qu’un marchand local.
Le vent continue à souffler. Pour passer le temps, Manik prend une petite branche et commence à tracer des courbes dans l’argile humide. Depuis qu’elle peut tenir un bâtonnet, elle peint ou dessine constamment, comme on lui a raconté que sa mère faisait. Des personnages prennent forme.
Un xaman fait bruler des feuilles odorantes pour honorer les dieux et chasser les moustiques. La chaleur devient intense. Manik ne jurerait de rien, mais il lui semble que les vents se calment, peut-être écrasés par la puissance du soleil ?
Il faut se décider : partir ou rester ? Un capitaine siffle une note aigüe en pointant le bras vers le large.
— Le nordet s’épuise. Il y a encore des vagues…
Il pose la main sur une haute proue peinte en rouge, identique en tous points à la poupe, puis poursuit :
— Mais nos grandes pirogues peuvent les affronter !
Les voyageurs soupirent d’aise et se lèvent aussitôt. Manik laisse tomber son bâtonnet sans terminer la scène qu’elle dessinait. Autour de la roche où elle était assise, une fable se déroule. Tandis que les gens commencent à s’embarquer, les badauds qui restent là s’approchent pour commenter l’œuvre. Ils reconnaissent les jumeaux divins qui poursuivent un oiseau à longue queue. On discute de cette légende, les héros fondateurs de la quatrième ère qui, par leur audace, ont fait chuter le quetzal, symbole du dieu créateur, ou de son incarnation sur terre, le roi.
On entasse les chargements dans les pirogues, puis les voyageurs prennent place ; une trentaine de personnes par embarcation. Neuf bateaux s’avancent vers la mer : un nombre impair pour conjurer le mauvais sort. Assises au centre sous de petits toits de chaume, les femmes rabattent leur châle sur leur visage pour se protéger du vent et du soleil. Saasil s’installe à côté de sa maitresse. La dame de compagnie a quinze ans de plus que Manik ; son expérience lui donne une forme d’autorité, même si ce qui les attend est aussi nouveau pour elle. D’un tempérament jovial, elle bénit ses ancêtres de lui accorder la faveur d’un tel voyage.
Guide, capitaines, porteurs et esclaves rament et chantent en cadence. Le même air circule entre les bateaux rapprochés.
Près du littoral, l’onde est calme, scintillante de verts et de bleus légers. Sensible aux couleurs, Manik s’extasie devant tant de beauté. Au large, les tons de turquoise virent à l’indigo. Le vent tourne et se réchauffe ; il vient du sud-est. Le capitaine siffle à nouveau. Dans chaque pirogue, on hisse une voile de coton épais, enduit de résine. On range les rames, seuls les gouvernails dirigent les bateaux. Manik regarde derrière. La terre s’efface, mais, devant, l’ile n’est pas encore visible. Les voyageurs sont ballotés par la mer agitée, inquiétante. A-t-on pris la bonne décision en s’embarquant ?
Secouée entre deux grosses vagues, la pirogue dans laquelle a pris place Manik est ensevelie sous une chute d’écume. Les femmes poussent des cris. On écope ; les hommes rament et chantent plus fort. Manik s’essuie le visage. L’onde la menace, mais elle vit déjà dans la crainte. Elle vogue vers Kusaamil dans l’espoir d’enfanter, sinon… Les maris n’entretiennent pas longtemps les femmes infécondes. On les expulse. Ou on les sacrifie.
Ah ! Comme Manik regrette son union avec un étranger. Avant, tout allait bien, mais depuis deux ans… pas de bébé. Un vide lourd à supporter. Manik prie, enfermée dans sa peur d’être stérile. L’idée qu’on l’offre en sacrifice la terrifie.
À côté d’elle, Saasil est épatée par la mer. Cette sensation d’être portée par la force de l’eau ! Avec les vagues comme des mains qui les poussent. Elle respire à pleins poumons cet air humide comme la rosée, mais chargé de sel qui pique un peu le nez. Tout son corps bouge en suivant les mouvements de la pirogue. Elle se sent aussi paisible que dans le ventre de sa mère.
— Regarde, droit devant, dit-elle en touchant l’épaule de sa maitresse.
Du sommet des vagues, on aperçoit quelque chose.
Manik observe la ligne d’horizon. Parfois, un trait vert pâle se dessine, entrecoupé de nuées translucides. Ile en vue ! Elle reste songeuse. Comment va-t-on convaincre Ixchéel de la féconder, alors que la déesse a ignoré toutes ses prières et ses offrandes jusqu’à maintenant ? Elle baisse la tête. La dame de compagnie sent son désarroi. Grassouillette et souriante, elle lui prend une main.
— Ne t’inquiète pas, ma douce. Ixchéel réalise des miracles.
Elle lui caresse une épaule.
— Tu verras… tu finiras par nous pondre une ribambelle de Muwan !
— Mais, Saasil, que peut-on faire de plus ? J’ai déjà tout essayé !
La dame de compagnie se penche vers l’oreille de la jeune femme. Elle souffle :
— Des surprises t’attendent ! On dit qu’à Kusaamil se trouvent les plus beaux mâles de la création… envoyés par Ixchéel elle-même !
Elle se cache le bas du visage avec son châle pour rire un peu. La bonne humeur de Saasil irrite Manik plutôt que de la calmer. Elle murmure comme pour elle-même :
— Des mâles… c’est d’un bébé que j’ai besoin ! Sinon mon mari me fera jeter au fond du puits sacré.
Elle frissonne. Si c’est ce qui doit arriver, tant pis. Elle se sentirait mieux avec les dieux de l’inframonde qu’avec son époux furieux.
L’onde vire à nouveau au turquoise de plus en plus pâle à mesure qu’on s’approche de la rive. On a l’impression de flotter dans les airs tant l’eau est transparente. On sort les rames. Elles battent les vagues et rappellent à Manik le bâton dont son mari use sans réserve pour la punir de son incompétence. Saasil est fascinée par leurs mouvements entre les lames d’écume.
Les pirogues accostent alors que le soleil descend dans le dos des voyageurs. Le ciel se colore de roses et de jaunes. Un devin rend grâce aux dieux pour la traversée réussie ; il brule des boules de résine qui répandent une odeur suave. Malgré la fin du jour, des gens s’affairent encore au port, le principal de Kusaamil. De nombreux soldats montent la garde afin d’assurer l’ordre.
Une guide locale s’offre pour conduire la noble dame au sanctuaire d’Ixchéel. Manik et Saasil s’accordent pour la suivre. Leur propre guide, venu avec elles de Chichen, les attendra au port ; les hommes ne peuvent séjourner dans ce lieu saint. Les autres voyageuses se joignent aux femmes de Chichen.
Les pèlerines passent à côté d’une construction circulaire à étages, ses murs incrustés de gros coquillages que le vent fait chanter. Le monument musical parait fort ingénieux à Manik. Son mari lui a parlé de ces édifices ronds, dédiés au dieu principal des Toltèques, Quetzalcoatl, souvent symbolisé par un serpent ou la spirale d’une coquille. Le chant des conques est envoutant, mais Manik refuse de prier ce dieu qui lui rappelle trop son époux colérique.
Les femmes parviennent à la plus grande ville de l’ile. Il y a un marché, des quartiers anciens, d’autres plus neufs. On continue. Derrière, le soleil sombre dans l’inframonde. Les ombres s’allongent. On se hâte. Le groupe progresse dans un paysage ténébreux, qu’une lune timide n’arrive pas à éclairer.
Au-dessus d’une muraille d’où surgissent des arbres décharnés, on voit de nombreuses constructions très hautes. Manik en compte sept, comme les niveaux du ciel.
— Regardez en haut, un feu brule devant T’aantun, la pierre parlante, annonce la guide. Nous sommes arrivées.
Elle souffle fort dans une conque pour qu’on ouvre les portes.



Chapitre 3 – T’aantun, le sanctuaire de Kusaamil
Les sentinelles laissent passer les pèlerines fatiguées par leur dure journée. Des prêtresses les accueillent dans l’enceinte. Vêtues de longues robes immaculées, elles se meuvent comme des fantômes, murmurant à peine. La blancheur de leur peau fascine les nouvelles arrivantes. Manik est intriguée ; elle songe aux albinos, mais les yeux et les cheveux des prêtresses sont noirs. Mystère dont elle se désintéresse rapidement pour examiner les alentours.
Un feu brule toujours sur la pyramide, la colline sacrée. Les marches qui conduisent au sommet sont entièrement peintes en rouge vif. En bas se dresse une stèle massive. Un peu plus loin, à droite, des huttes sont disposées autour d’une vaste cour : le gynécée, réservé aux femmes en quête d’une cure.
Chaque pèlerine se voit attribuer un logis, une pièce au toit de chaume surtout occupée par une large plateforme couverte d’un matelas et de coussins. Ensuite, on offre un repas léger sur la place de la stèle. Manik remarque que la plupart des femmes se tiennent en couples ou en petits groupes serrés ; aux ressemblances, on dirait qu’il s’agit de parentes. Les voyageuses fraternisent selon les affinités régionales. Seules de Chichen, Manik et sa compagne restent ensemble. Des tintements aigus jaillissent de derrière la pyramide. Curieuses, les dames tournent la tête.
Une troupe de danseurs et de musiciens apparait, leurs jambières couvertes de clochettes de cuivre. La plupart des visiteuses n’ont jamais vu de métal ni entendu de tels sons, sauf Manik. À Chichen, on utilise fréquemment ces clochettes au cours des cérémonies. Les flutes, sifflets, tambours et maracas jouent une marche solennelle. Les danseurs portent des capes noires et des masques de chauvesouris. Les suit une plateforme éclairée par des flambeaux et soutenue par des esclaves. De jeunes danseuses ondulent de part et d’autre. La plateforme est surmontée d’un trône d’osier sur lequel siège une prêtresse.
Sa jupe et sa cape longues laissent voir la peau blanche du visage, des mains et des chevilles. Des insignes brodés la relient aux dieux locaux et étrangers, dont le serpent, que tous les clans et les peuples vénèrent. En guise de turban, elle a un crotale enroulé sur le crâne, la tête de la bête oscillant au-dessus d’elle. Manik sait qu’ainsi coiffée, la femme symbolise Ixchéel dans sa personnalité de vieille guérisseuse. Très ridée, l’incarnation divine s’appuie sur une crosse en forme de reptile.
Les pèlerines sont bouche bée devant tant de merveilles.
On danse autour de la mythique guérisseuse qui, à l’aide d’une cascabelle, asperge les visiteuses d’une fine rosée parfumée. Les clochettes de métal à ses poignets soulignent chacun de ses mouvements. Les porteurs circulent autour de la place où sont exposées neuf idoles qui représentent les phases de la lune. La déesse les arrose aussi l’une après l’autre. Encens, musique, chants, danses… Manik est hypnotisée par la scène, dominée par Ixchéel. La procession s’immobilise au pied de la stèle.
D’une voix grave, la femme sur le trône annonce qu’elle est la x-chilam , l’interprète des volontés divines et la chef du sanctuaire.
— On m’appelle la mère des prêtresses. Et pour le temps du festival, je serai votre mère à toutes. Que celles qui sollicitent l’aide de la déesse Lune s’approchent.
Elle descend lentement de son piédestal. Intimidée, Manik obtempère et s’avance ; six autres femmes l’imitent. Elle les observe un bref moment. Ces six-là ont dû ingurgiter comme elle quantité de décoctions pour stimuler leur fertilité.
Les sept pèlerines lèvent les yeux vers l’animal qui tient lieu de turban à la prêtresse. Il s’agit d’un véritable crotale, son corps gros comme un bras ! Il agite mollement sa langue bifide. À l’instar de toutes les autres, Manik est médusée. Comment un tel serpent peut-il rester en équilibre sur un crâne ? C’est de la magie ! L’incarnation d’Ixchéel, la vieille guérisseuse, jouit de son effet.
À tour de rôle, elle demande nom, âge et provenance à chacune des sept femmes. Elle touche leurs reliques.
Son tour venu, Manik sent le regard de la x-chilam la transpercer. Aucune douceur n’émane d’elle. Sa peau parait naturellement claire, sans maquillage ; seules les rides sont peintes. En disant son nom, « Muwan », Manik prend soin de préciser que son clan est originaire de Mutal. Le détail pique la curiosité de l’incarnation divine.
— Une noble famille issue de l’ancienne cité impériale et maintenant installée à Chichen ?
— Oui…
Voyant la prêtresse admirer la bague, Manik ose commenter :
— Elle a appartenu à l’épouse de mon arrière-grand-père, astronome à la cour. Les Muwan comptent un ancêtre venu de Teotihuacan il y a des siècles 3 . L’un de ses descendants a été roi à Mutal…
La prêtresse coupe court à la généalogie.
— Ensuite, comme tout le monde, les Muwan ont fui la cité…
— Il a bien fallu ! Les dieux ont abandonné les grandes dynasties. Mon arrière-grand-père a migré vers Koba, puis vers Chichen.
— Chichen… On parle de plus en plus de cette ville. Avant, ce n’était qu’une pauvre bourgade de paysans.
— Oui, mais maintenant, les convois de marchands au long cours s’y arrêtent souvent, souffle Manik, qui se mord la lèvre ; c’est à l’un d’eux qu’elle doit son malheur.
Son père, Asben, lui a souvent parlé des Toltèques de l’Anahuac qui s’installent maintenant à Chichen. Selon la vision de cet érudit, ces marchands refont le périple que jadis ont fait les gens de Teotihuacan en venant s’implanter à Mutal. Manik soupire ; elle paie très cher le rêve de grandeur de son père.
La prêtresse affirme :
— Une capitale en remplace une autre… des siècles plus tard. Ainsi les Muwan peuvent renouer avec leurs racines lointaines.
La clairvoyance de la femme étonne Manik. Elle avoue :
— Euh… oui, je suis mariée à un Toltèque.
La prêtresse se passe la bague au doigt. Elle ferme les yeux. Quand elle les ouvre, Manik y voit briller une lueur. La figure divine lui rend son bijou.
— Ah ! Les cycles du temps se répètent. L’Anahuac s’unit aux Basses-Terres encore une fois ! Que tes ancêtres s’incarnent à travers toi, ici à Kusaamil.
Après avoir parlé à chacune des femmes, la x-chilam lance une prière à la lune, qui, prédit-elle avec solennité, sera pleine le jour suivant. Le mot « pleine » laisse Manik songeuse. La prêtresse évoque les rituels qui commenceront à l’aube et se poursuivront jusque dans la nuit. Elle recommande aux dames de bien se reposer. Elle remonte sur son trône et des esclaves soulèvent la plateforme. De là-haut, elle fait onduler ses bras vers le ciel. Ses mains tremblent ; les clochettes à ses poignets tintent.
— Ixchéel, puissante et sage guérisseuse… Toi qui sais ouvrir le chemin pour l’enfant, entends nos prières. Demain, tu seras la déesse de la fertilité !
On monte l’incarnation divine vers le temple où elle disparait. Les jeunes prêtresses entrainent les visiteuses vers leur hutte respective.

Manik se réveille dans sa pièce sombre. Entendant d’harmonieuses voix flutées qui psalmodient, elle va jeter un coup d’œil dehors. Sur le sommet de la pyramide, des novices célèbrent l’apparition du soleil, symbole des mâles. Manik salue elle aussi l’astre de lumière ; ce jour sera déterminant. Elle porte à ses lèvres la bague et les perles du collier, en songeant à ses aïeux, mais surtout à sa mère. Elle applique ses mains sur les pendants de jade à ses oreilles et adresse une prière à celle qui est morte en la mettant au monde.
— Mère courage ! Reviens pour que je te redonne la vie.
Voyant d’autres visiteuses apparaitre dans la cour, elle rentre ; elle n’est pas présentable avec son vêtement froissé, les cheveux défaits.
Des servantes passent entre les huttes pour distribuer des jarres d’eau fraiche. Saasil les dispose dans le jardin protégé par un muret et aide sa maitresse à faire sa toilette. Une fois les ablutions terminées, coiffures et jupes bien lissées, les dames sortent.
Têtes voilées, le visage peint en rose pâle, de jeunes prêtresses les reçoivent. En silence, elles dirigent les voyageuses vers la place devant la pyramide. Dans un coin, des nattes suspendues à plat en hauteur jettent de l’ombre ; leurs motifs aérés dessinent des cercles et des croissants de lumière sur le sol, pour rappeler les phases de la lune. Les prêtresses installent de petits bancs dans la zone ombragée, puis apportent des pichets d’une eau parfumée à l’ananas, des bols de gruau de maïs et d’amarante et de grands plats débordant de tortillas, de fruits et d’œufs de tortue brouillés, servis avec une sauce épicée d’un rouge vif.
Saasil souffle à Manik :
— Regarde-moi ce molé 4 ! Quelle sauce épaisse, onctueuse… On doit joliment travailler du mortier par ici ! À la couleur, je dirais qu’on a broyé des kiwis .
— Ha oui ! Les graines de rocouyer, c’est délicieux, affirme Manik en se léchant un doigt où coule une goutte rouge.
Les autres visiteuses commentent aussi cette nourriture quelque peu différente de celle qu’elles ont l’habitude de consommer. Manik remarque :
— Ce sont surement les commerçants étrangers qui ont apporté la recette. On dit qu’ils sont nombreux à Kusaamil.
— Ils ont eu l’excellente idée de voyager avec leur mortier ! affirme Saasil en tournant les paumes vers le ciel. J’y pense… Nous avons un rocouyer en pot à la maison. Nous pourrions écraser ses graines pour obtenir une sauce semblable. Peut-être avec de la tomate ?
— Si ça pouvait contenter mon mari, qui n’arrête pas de parler de « l’incroyable cuisine d’Akalan » !
Les deux dames échangent un regard entendu.
Le repas terminé, les prêtresses invitent les pèlerines à monter sur la pyramide. La plupart des visiteuses filent à leur hutte et en reviennent avec des paquets. Manik va aussi chercher son offrande : un coffret plein de jade et de cacao. Elle voit Saasil prendre plusieurs petits paniers.
— Les femmes de ma parenté ne pourront jamais voyager jusqu’ici, dit-elle. Alors, elles m’ont confié leurs cadeaux afin que je les donne à Ixchéel. Pour faveurs obtenues.
Elle soulève ses deux mains pleines.
— Quand les dieux vous accordent des enfants en santé, des guérisons…
Les deux se joignent au groupe qui entreprend l’ascension. En haut, une stèle claire se dresse devant le temple à trois entrées. À l’intérieur, on devine un autel chargé de statues, mais personne n’est invité à y pénétrer. On empile les offrandes au pied du monolithe, la fameuse pierre parlante. Les prêtresses entonnent des oraisons en s’accompagnant de flutes et de tambourins. Les bras croisés sur la poitrine, une main sur chaque épaule, les visiteuses prient. Un appel de conque met fin au recueillement.
Toutes descendent vers la place. À l’ombre se tient la chef, appuyée sur sa crosse à tête de serpent. Cette fois, elle porte un turban en peau de jaguar, signe d’une haute dignité. Sans maquillage, les rides disparues, on ne voit que son visage très blanc, presque radieux. Les novices s’inclinent devant elle, les visiteuses aussi. Manik songe que la dame est peut-être à la fin de la vingtaine, capable d’incarner les diverses personnalités d’Ixchéel : la jeune vierge, la maitresse des dieux ou la vieille guérisseuse.
La x-chilam demande aux pèlerines de prendre les bouquets dans les jarres derrière elle pour orner la stèle en bas des marches.
— Les branches symbolisent la forêt, les fleurs rouges, le sang et le cœur. Les blanches sont le souffle qui nous anime tous, ce souffle donné à nos corps de maïs par Itsamnah, le père créateur. Que les âmes-fleurs bourgeonnent sur l’arbre de la vie ! La végétation activera l’âme du monument.
On lui obéit et forme des bouquets. À l’aide d’une échelle, une prêtresse va les attacher sur la stèle. Les fleurs blanches sont déployées en haut, les rouges, au centre. Les femmes répandent des pétales sur le sol autour, tandis qu’on allume des bruleurs d’encens. Le rituel de fertilité est officiellement inauguré par la dignitaire au turban de jaguar, qui prie pour que l’arbre cosmique donne des fruits en abondance.
— Des prêtresses se relayeront jour et nuit pour conserver la stèle éveillée et la nourrir pendant votre séjour.
La x-chilam divise le groupe : d’un côté les pèlerines, de l’autre, leurs accompagnatrices. Elle invite ces dernières à passer une journée au marché du port avec, en prime, un tournoi d’acrobates en soirée. On se sépare. Souriante, Saasil étreint sa maitresse.
— Au revoir, ma belle. Que les dieux réalisent ton souhait le plus cher !
Manik s’amuse de la voir si heureuse d’échapper aux prières. Tandis que les accompagnatrices s’évadent vers la ville et son port grouillant d’activités, la chef se lance dans une harangue. Elle insiste sur l’importance de garder le secret absolu au sujet des traitements que recevront les participantes.
— Sinon… le fruit de vos entrailles pourrait se dessécher, votre matrice, se tarir. Vous pourriez ne jamais enfanter et même en mourir !
Terrifiées, les sept jurent de ne rien dévoiler à quiconque.
Des servantes distribuent des gobelets de balché , une boisson sacrée légèrement alcoolisée, préparée le matin même. D’habitude, cette boisson est réservée aux hommes dans les cérémonies, mais en ce jour spécial, les femmes y ont droit. On se souhaite mutuellement une âme sereine.
Un hymne solennel retentit ; un groupe de musiciens s’avance, entourant un sorcier athlétique au buste orné d’un pendentif solaire très brillant. Manik se demande si c’est de l’or. Elle a déjà vu un bijou semblable à Chichen ; celui du roi. Le corps musclé de l’homme est tatoué d’ocelles de félin. Son visage est caché derrière un masque de jaguar, symbole de la nuit, et du soleil qui descend dans l’inframonde. Au son d’une musique saccadée, il exécute des vrilles et des sauts étonnants. À la fin, la prêtresse blanche se joint à lui pour danser. Les principes mâle et femelle s’unissent le temps de quelques pas. La mélodie s’apaise, la lune et le soleil nocturne se séparent.
Sans dire un mot, le sorcier au masque de jaguar s’approche des pèlerines et écoute le sang de chacune. Il prend le pouls au poignet et à l’épaule pour juger des états d’esprit ; seules des femmes saines peuvent entreprendre la cure. Manik tressaille au contact de cette main sur son cou, une chaleur se répand en elle. L’homme termine son examen en les bénissant toutes d’une voix grave. Manik est soulagée ; elle a craint un moment qu’on la trouve impure.
Le sorcier et les musiciens vont prier sur la pyramide. De son côté, la chef conduit les sept femmes à travers le jardin, en direction des bains de vapeur. Devant la construction de pierre vouée à la purification, les pèlerines se dévêtent.
La première séance de vapeur est suivie d’une exfoliation en profondeur, puis d’un nouveau bain, complété par un massage aux huiles parfumées. Les masseuses insistent particulièrement sur la région abdominale. Les pèlerines ingurgitent quantité de tisanes purifiantes pendant qu’on les coiffe. Puis, chacune se voit gratifiée d’une tunique en tissu très fin, presque transparent.
Chaque vêtement est unique, orné de broderies et de perles de nacre. Celui de Manik est d’un vert lagon, la couleur du cinquième point cardinal, au centre de l’Univers ; elle y voit un signe de chance. On enfile des sandales aux lanières assorties. Les pèlerines reçoivent aussi un châle épais dans lequel elles pourront s’envelopper. Habillées de neuf, elles étrennent une nouvelle peau, comme une nouvelle vie, les cheveux garnis de fleurs, de rubans et de plumes. Elles se contemplent les unes les autres et s’extasient du changement.
Dans un jardin attenant aux bains, les jeunes prêtresses leur font pratiquer une danse que l’on présentera le soir même à la déesse. On répète des prières et des cantiques. L’astre du jour monte au zénith, et, malgré l’ombre des grands arbres, la chaleur devient accablante. On sert à nouveau du balché et des fruits. Les femmes rient entre elles, la tête leur tourne. Elles se sentent flotter dans un autre monde.
Lorsque le soleil commence à descendre, des porteurs s’approchent munis de civières. Manik se laisse délicieusement couler sur celle préparée à son intention. Elle se dit qu’elle subirait des cures toute sa vie ! Elle ne se souvient plus de ce qui lui faisait peur dans ce voyage.



Chapitre 4 – Pleine lune
Tandis que les pèlerines somnolent sur leurs civières, les porteurs traversent rapidement l’ile vers l’autre littoral, celui du levant. Le cortège comprend divers groupes : musiciens, cuisinières et jeunes prêtresses qui ont revêtu leur costume rituel. Des danseurs les suivent.
On approche de la mer houleuse où commence le ciel. Là émergent les astres depuis l’inframonde, le terrible Xibalba. Les vents sont si forts sur cette côte que peu de gens y vivent ; l’endroit parfait pour des cérémonies qui doivent demeurer secrètes.
Étrangement, un océan presque serein accueille la procession.
L’air marin réveille les dormeuses qui sortent de leurs rêves imbibés de balché . Il fait frais, elles s’enroulent dans leur châle. Le cortège descend vers la plage au son d’une joyeuse mélodie. À l’abri d’un muret de pierre calcaire, les cuisinières préparent un feu. On installe des bruleurs d’encens et des flambeaux pour délimiter un vaste demi-cercle devant la mer. Dans son prolongement, on dispose les litières, munies de pattes, de manière à esquisser un arc face à l’onde. Manik se retrouve au centre, trois compagnes de chaque côté.
Assises, un nouveau bol de balché entre les mains, les pèlerines observent les esclaves et serviteurs s’agiter. Manik ne songe même pas à dessiner dans le sable, trop intéressée par les porteurs qui montent rapidement de petites tentes. Il y en a sept, une pour chacune d’entre elles. Des nattes couvrent le sol. Les musiciens jouent sans arrêt, les prêtresses chantent des hymnes à tour de rôle, légèrement vêtues de gazes vaporeuses et couronnées de fleurs. Les cuisinières remplissent les coupes de balché , tandis que des fumets exquis s’échappent de leurs marmites. Manik, remarquant la beauté de tous ces hommes et femmes qui s’affairent, comprend que Saasil est bien renseignée.
Derrière, le soleil sombre dans l’inframonde. La grande étoile, Nohoch eek’ 5 , le suit. Le ciel se pare de nuées roses.
Fermées sur trois côtés, éclairées de l’intérieur par des bruleurs, les petites tentes aux cloisons de coton blanc brillent comme des lanternes. Seule la façade vers la mer reste ouverte, de même que le haut, où sont suspendues des guirlandes fleuries.
Les cuisinières servent une nourriture qui excite les sens. Les tortillas farcies de volaille et de grains croquants baignent dans un molé épais, une sauce au chocolat amer, parfumé à la cannelle et décoré de pétales. Tous les participants se régalent. Les coupes de balché circulent entre les musiciens, les danseurs… Un poète anime le repas en récitant des vers sur la beauté des corps.
Des étoiles s’allument. Une lueur pâle émerge au bout de l’océan. Coule une douce mélodie dans laquelle s’entremêlent voix et flute pour convier Ixchéel à la cérémonie.
Soudain, l’astre de la nuit perce l’horizon et répand sa lumière rosée sur les flots. La musique se fait plus insistante. En chœur, les femmes entonnent les chants préparés au cours de la journée et dansent pour honorer la déesse.
La lune monte et dessine un demi-cercle au-dessus de la mer. On perçoit sa brillance sous l’horizon ; l’océan parait translucide. Autour, le ciel se marbre de paillettes d’or, les cheveux d’Ixchéel. À mesure que la déesse-lune s’extirpe des profondeurs, la musique prend de la force. S’ajoutent des maracas, tambours et — oh surprise ! —, sorti d’on ne sait où, un xylophone à carapaces de tortues qui émet des notes modulées. Le paysage, les voix, les mélodies… La scène, d’une grande beauté, fascine Manik. Elle se sent possédée par la lune. Elle inspire profondément, débordante de gratitude.
— Merci, mon père, d’avoir insisté pour que je fasse ce voyage !
Danseurs et prêtresses se meuvent en cadence sur le rivage.
Retentit le long cri d’une conque. La musique s’apaise ; la troupe se recule. Trois sorciers avancent de front sur la plage : l’un porte une torche et un encensoir, un autre, un large coquillage. Celui du centre, le plus âgé, arbore un turban blanc. Il tient en laisse un félin qui marche devant lui. Un jaguar ! Les sept femmes se raidissent. Manik est juste assez lucide pour s’étonner de ce qu’on le promène comme un animal domestique. Elle s’assure qu’elle n’hallucine pas ; ses visions la trompent parfois.
— Est-ce que tu vois un jaguar ? chuchote-t-elle à l’oreille de sa voisine.
Sans se retourner, la dame acquiesce, la bouche en O, l’air inquiet. Elle se rapproche de Manik et lui prend nerveusement la main.
Derrière les trois hommes parait la plateforme au trône d’osier. La même prêtresse que la veille y siège ; elle n’incarne plus la vieille guérisseuse, mais Ixchéel dans sa personnalité de jeune femme fertile. Une lampe d’albâtre qu’elle tient à la hauteur de sa poitrine éclaire son visage presque translucide, luisant comme la lune. Vêtue de blanc vaporeux et ornée de fleurs, elle emplit l’espace de sa pureté. Envoutées, les visiteuses souhaitent toutes lui ressembler.
L’homme au félin se campe face au groupe et clame :
— Je suis K’ult, l’orateur sacré de Kusaamil. Nous sommes ici pour implorer la déesse-mère, afin qu’elle vous accorde le privilège d’enfanter.
La prêtresse descend de son siège en laissant la lampe briller à sa place. L’un des deux assistants, celui muni d’un encensoir, s’avance vers elle. Dans la coupe fixée à l’extrémité du long manche qu’il tient à bout de bras brulent des tisons. L’autre assistant, celui à la conque, y met une poignée de copal et de feuilles. S’en dégage une abondante fumée odorante dont ils enrobent Ixchéel la jeune, laquelle semble léviter au milieu du nuage parfumé. Du coin de l’œil, Manik observe le vieux dignitaire au turban qui tient le jaguar en laisse. Docile, la bête se couche à ses pieds. La déesse-lune et les deux sorciers se dirigent vers les participantes qu’on encense. Les musiciens appellent les ancêtres de leurs voix graves.
L’orateur prend la parole :
— Nous cherchons à obtenir guérison et pardon des dieux. Le chemin pour l’enfant doit être ouvert, afin qu’Ixchéel puisse vous féconder. Les lois relatives à l’adultère ne s’appliquent pas ici. Nous allons nous purifier dans la lumière d’Ixchéel pour nous préparer à recevoir son essence.
L’astre nocturne se détache de l’océan. Ses reflets irisés courent sur l’eau jusque dans l’écume qui borde la plage. L’orateur tourne le dos au groupe et s’avance dans la mer. Les prêtresses murmurent un hymne :
La joie, nous la chantons,
Parce que nous allons prendre les fleurs,
De toutes les femmes ensemble.
Rédemptrices.
Seulement rire,
Laisse tes yeux rire
Avant le saut d’un battement de cœur
Pour abandonner ta pureté féminine
À celui qui aime. 6
Dans l’eau à mi-cuisse, les bras levés comme pour soutenir la lune, l’orateur prie avec conviction, puis invite les pèlerines à le rejoindre. Celles-ci chuchotent. L’onde comporte tant de dangers qu’elles évitent en général d’y entrer. K’ult les encourage. Les danseuses nouent les belles tuniques à la taille des femmes. Au son de la voix de l’orateur, qui évoque la bienveillance de la déesse-mère trônant dans le ciel, les danseurs les entrainent. Se baigner dans sa lumière porte chance. Les sept avancent avec hésitation, se tenant les unes aux autres. Dans l’eau jusqu’aux genoux, elles sentent le sable se dérober sous leurs pieds.
L’orateur s’approche de la femme au bout de la ligne. On lui tend la large conque, qu’il emplit d’eau, avant de verser celle-ci sur le front de la dame.
— Ixchéel, accorde tes bontés à cette dévote qui désire enfanter.
Il répète trois fois le mouvement en priant à voix forte. Chaque participante est ainsi baignée dans la lumière de la déesse. Manik sent la Lune les contempler avec amour. K’ult invite les pèlerines à revenir sur la plage. Là, des servantes les rincent avec une eau douce et parfumée, puis les sèchent à l’aide de toiles spongieuses. Les femmes restent enroulées dans leur serviette.
Une danseuse apporte un large vase de marbre blanc qui contient une huile ; la prêtresse y plonge une main. Du bout des doigts, en murmurant une oraison, elle applique le mélange onctueux sur le front de la première femme en y traçant un X, signe du cosmos. Puis, la x-chilam encercle les aréoles et les mamelons de son onguent ; sa main descend jusqu’au pubis et y reste le temps de terminer la prière. Chacune des sept pèlerines est ainsi ointe de l’huile sacrée, puis on replace les vêtements.
La musique vibre de pulsations soutenues. Prêtresses et danseurs exécutent une chorégraphie sur le pont d’étincelles qui mène à la Lune, leurs pieds nus effleurant l’écume. Leurs membres et troncs ondoient, se confondent entre ombres et reflets diffus. Les corps sensuels hypnotisent les pèlerines, qui tapent dans leurs mains pour marquer le rythme. La troupe s’avance vers les femmes pour les inclure dans leurs mouvements. Ixchéel, la musique et le balché les ensorcèlent tous.
La danse se termine par un long appel lancé à l’astre de la nuit. Haletantes, les pèlerines sont conduites chacune à leur tente. Elles reçoivent de nouveaux gobelets de balché . Manik savoure l’élixir, au gout particulier, différent des autres. Elle se sent étourdie ; la réalité se dédouble. Elle s’étend sur sa civière. Les danseuses se répartissent entre les femmes pour oindre leur peau. On caresse les épaules, les seins, les ventres et les fesses. Les fins doigts s’immiscent entre les chairs tendres et les pétrissent. La musique coule en ondes apaisantes. Manik se laisse choyer comme une enfant dans les bras de sa mère ou plutôt comme dans ceux d’un amant attentionné, ce qu’elle n’a jamais connu mais peut imaginer grâce aux histoires de Saasil.
Dans le ciel, Manik voit passer une chauvesouris à visage humain. Est-ce son aïeule la magicienne ailée ? La lune a les traits d’une femme ; elle bat des cils.
Tant de douceurs… Sans qu’elle sache pourquoi, Manik sent des larmes couler sur ses joues. Une novice les sèche et l’encourage à s’immerger dans la perfection du moment. La lumière de l’astre, les mélodies, les chants… Les pèlerines baignent dans une suave euphorie.
Debout au milieu de l’espace sacré, la prêtresse blanche pointe un index vers certains musiciens et danseurs qu’elle oriente vers différentes tentes. Les éphèbes entrent et ferment les pans des portes. Seule la noble de Chichen ne se voit attribuer personne. Étendue sur sa litière, Manik attend.
Tournant les yeux vers la mer, elle remarque une barque impressionnante qui s’avance dans leur direction, mue par plusieurs rameurs et éclairée par des flambeaux dont la fumée dessine un sillon noir dans le ciel. Un toit se dresse au centre.
La prêtresse blanche s’approche de Manik et lui tend la main pour l’inviter à se relever. Manik doit faire un effort. La x-chilam lui glisse à l’oreille :
— Le sorcier t’a choisie pour rendre grâce à Ixchéel, dit-elle en attachant la tunique verte.
Manik pense au vieillard qui est arrivé avec le jaguar. Elle baisse la tête, déçue, sans oser protester. Elle connait la coutume : les jeunes femmes sont souvent offertes aux dieux âgés. La prêtresse la prend par le bras et l’entraine au bord de la mer.
L’énorme pirogue s’approche. Des rameurs sautent dans l’eau à mi-cuisse pour retenir l’embarcation. L’un d’eux s’avance et s’incline. D’un doigt, la chef désigne la jeune femme à côté d’elle. L’homme se tourne vers l’élue et lui tend la main. Manik ne le voit d’abord pas, elle reste bouche bée devant le bateau.
Son toit rond est soutenu par quatre piliers, sculptés en forme de phallus. À chacun se tient un nain. Nus, ils ont le corps peint d’une seule couleur, symbole de l’une des directions de l’Univers : rouge pour l’est, noir pour l’ouest, blanc au nord et jaune au sud. Le cinquième point, au centre, est marqué par le toit vert, entouré d’un rideau de perles assorties qui s’entrechoquent.
Comme Manik ne réagit pas, la prêtresse prend sa main et la met dans celle du rameur. Avec délicatesse, celui-ci soulève la dame et l’emporte vers l’embarcation. Là, deux autres bras s’ouvrent vers elle. Manik voit d’abord des doigts fins. Son regard suit les ocelles tatoués jusqu’aux épaules musclées… Elle ose à peine lever la tête pour apercevoir le visage… maquillé comme celui d’un félin. L’homme porte un pectoral de jaguar, des colliers, des bracelets, un panache de plumes d’aigle. Son pagne est couvert de broderies.
Contrairement à ce qu’elle avait imaginé, celui qui lui lance un regard de braise est jeune. En posant les pieds sur la bordure du bateau, Manik songe qu’il est à peine plus vieux qu’elle. Elle saisit les mains tendues vers elle afin que l’homme la hisse à l’intérieur. L’ample barque s’avance vers une petite baie.
La prêtresse en chef retourne auprès des autres pèlerines ; il reste à convaincre Ixchéel.
Dans le bateau sacré emporté par le courant, le Jaguar tient la jeune femme par les épaules avec force pour lui infuser courage. Il la fixe avec passion. Manik sent un flot de chaleur affluer dans tout son corps. Le sorcier lui montre le centre du bateau, le centre du monde. Sous le toit repose un matelas recouvert d’un ample drap vert et entouré de coussins dans les mêmes tons.
Manik se souvient des conseils du xaman de Chichen ; il a insisté pour qu’elle accepte les rituels afin que le traitement réussisse. Encore enroulée dans sa tunique, elle se penche pour s’allonger sur la couche douillette. Une musique se fait entendre : un tambour à languettes lance ses notes suaves, accompagné de maracas. Les vagues dictent le rythme.
Étendue, Manik admire l’intérieur du toit, orné d’un X turquoise. Le cosmos. Comme sa bague ! Autour, des statuettes personnifient le soleil, la lune, des astres. Elle voit la constellation des sangliers qui copulent, laquelle indique l’endroit où a surgi le dieu du maïs au début de la quatrième ère. Des guirlandes de fleurs dessinent une frange parfumée. Le décor la charme.
Le sorcier enlève son panache.
Manik effleure ses reliques.
— Mère ou arrière-grand-père, préparez-vous à sortir du Xibalba !
Debout et se tenant d’une main à leur pilier, les nains contemplent la femme au centre de l’univers, leur sexe déjà dressé dans l’attente du rituel.
Le Jaguar s’incline pour entrer sous le toit et s’allonge à côté de l’élue. Il murmure une prière tandis qu’il glisse ses doigts entre les plis de la tunique. Le parfum d’écorce et de forêt qui émane de cet homme enivre la jeune femme. Elle se coule contre celui qui incarne le principe mâle. Il l’étreint en lui susurrant les paroles de circonstance :
— Qu’Ixchéel bénisse notre union et ouvre le chemin pour l’enfant, que tu mérites de porter, petite femme délicate comme l’orchidée.
Manik l’écoute ; elle ne connait pas la réponse adéquate, le xaman de Chichen ne lui a rien dit à ce sujet. Il lui chuchote à l’oreille :
— Depuis que je t’ai vue hier, tu habites mon cœur. Tes yeux de jade, ta beauté… J’ai pensé à toi tout le jour durant.
Manik se sent fondre de désir. Elle souhaite de tout son corps et de toute son âme ce contact charnel. Le sorcier embrasse son visage, ses oreilles, son cou… Son emprise est solide ; il caresse ses épaules, son dos, ses fesses. Manik adore ces mains qui la pétrissent. Quelle expérience troublante ! Elle hume à plein nez cette peau parfumée qu’elle effleure des lèvres, qu’elle ose gouter du bout de la langue.
L’homme glisse la paume entre les cuisses de Manik, qui frémit. Soudain, une onde glacée la parcourt ; elle revit le premier assaut de son mari et se raidit. Un cri étouffé résonne dans sa tête. Le sorcier sent son trouble et retire sa main. Il embrasse avec tendresse la bouche apeurée.
— Ne crains rien, belle dame. Je ne te veux aucun mal. Au contraire, je suis ici pour ton plaisir. Nous baignons dans la lumière d’Ixchéel. Laisse-toi envahir par son doux souffle de vie.
Après un déluge de baisers, il glisse à nouveau mais très gentiment sa main vers la caverne sacrée. Ses doigts s’immiscent entre les tendres lèvres, les palpent, les enserrent. Manik oublie ses craintes et son mari. Elle s’immerge dans l’envoutante félicité du moment.
La musique s’intensifie ; une conque émet un souffle saccadé. Les nains, accrochés à leur pilier, stimulent leur propre sexe richement coloré. Le sorcier continue à caresser la vulve humide, le clitoris dressé. Manik ondule, envahie de désir. Les douces vagues de la baie accentuent ses mouvements. Elle se liquéfie de joie, gémissante.
Le nain du sud imite le cri ; il éjacule dans la mer en lançant un « Ixchéel » à pleins poumons. La moiteur, l’excitation… sa peinture corporelle se mêle à la fête. Des gouttes jaunes volètent sur les vagues.
Le sorcier saisit la femme par la taille et l’installe sur lui. Manik descend une main avide. Elle prend le solide phallus et l’introduit entre ses lèvres. Le Jaguar pousse des hanches, son sexe se fraie un chemin entre les plis moelleux. Prise d’une envie qui lui parait soudain insatiable, Manik écarte un peu plus les cuisses. Elle happe avec délice ce membre plein de sève et se balance avec des mouvements rythmés, cœur et tête entièrement voués au plaisir. L’homme la tient par les hanches. Deux mamelons se dressent devant lui. Manik lévite d’extase. Une onde aigüe de volupté la traverse. Une autre, plus intense encore, fait vibrer chacune de ses fibres. Excité par le délire, le sorcier donne quelques coups vigoureux ; il exulte à son tour, la tête renversée en arrière. Un puissant soupir de jouissance jaillit de sa gorge. Atteignant au même moment le sommet du ciel, les nains du nord, de l’est et de l’ouest crient aussi de plaisir et éclaboussent l’océan de leur semence mêlée de sueur et de couleur.
Le capitaine de la pirogue soulève son coquillage ; un hurlement grave retentit à travers la nuit. Gloire à Ixchéel !
L’essentiel est accompli. Manik repose sur la poitrine de l’homme comme un nénufar sur un étang. Le bateau revient à contrecourant vers le site cérémoniel. Le sorcier n’a pas fini ; il profite du temps qu’il reste avant d’accoster. Il embrasse la belle, agrippe ses fesses à pleines mains. Il la déplace à ses côtés et la monte aussi vite. Il s’enfonce à nouveau dans le tunnel chaud et humide. Il s’acharne. Manik, qui sent croitre le plaisir, suit la cadence et enserre les hanches du sorcier entre ses jambes. Il les saisit et se les passe par-dessus les épaules. Il caresse le clitoris. Les nains s’énervent. Aveuglée par l’extase, Manik mêle sa voix aux leurs. L’homme-jaguar gémit à son tour. Le capitaine lance vite un nouveau cri avant d’atteindre la rive. D’autres lui répondent : bénie soit Ixchéel !
Haletante, Manik touche ses boucles d’oreilles.
— Mère, je t’en supplie, saisis l’occasion.
Sur la plage, dans le demi-cercle de lumière, les musiciens jouent pendant que la barque accoste. Manik descend comme elle est arrivée. Elle a le temps de lancer un sourire à l’homme-jaguar, tandis qu’on l’emporte vers la berge. Impassible, le magnifique sorcier lui fait un imperceptible clin d’œil. Manik vogue au septième ciel, le plus haut des niveaux célestes. La grande pirogue repart vers le sud.
Le groupe retourne au gynécée du centre de l’ile en empruntant le chemin baigné de lumière argentée. Le chœur chante une berceuse en apparence sans fin, comme la marée. Ivres et repues, les femmes se laissent emporter. Sur sa litière, Manik ne sent même plus le tissu sur lequel elle est allongée. Elle flotte, délicieusement légère, les mains posées sur son bas-ventre. « Puissante Ixchéel, que ta lumière guide un aïeul vers ma caverne. Fais qu’il s’y implante et s’y développe. » Manik essaie de se concentrer sur de saintes pensées. Elle récite les noms des dieux et des ancêtres qui ont légué des reliques sur l’autel familial. Cependant, une autre idée, contradictoire, s’impose. L’homme-jaguar… La cérémonie lui a paru tellement merveilleuse. Elle rêve. Si elle ne guérissait pas de son infertilité, elle pourrait se laisser soigner jusqu’à la fin de ses jours.



Chapitre 5 – Résistance
Étendue dans sa hutte, Manik somnole, la tête lourde. Un peu nauséeuse, les muscles endoloris, les os vides. Elle glisse la main sur son bas-ventre. Y a-t-il quelqu’un là-dedans ? Elle ne sent rien, sinon les souvenirs palpitants de la veille.
Une novice au visage clair entre et dépose deux gobelets fumants sur le bord du lit : l’un plein d’un gruau liquide fait de maïs blanc, de l’ atole , et dans l’autre, une tisane à l’odeur amère.
— Pour régénérer tes forces et purifier ton esprit, murmure-t-elle.
La jeune femme apporte des récipients qu’elle laisse près de la porte arrière : jarre d’eau, bassines. Elle montre un bol empli d’une pâte ocre.
— C’est un mélange spécial pour nettoyer la peau. De l’argile sulfurée qui vient de la lagune de Bajakal avec de la racine Bucut 7 et de la salsepareille.
Une nouvelle fois, Manik admire de près les mains et le visage diaphanes de la novice. Elle se demande si tout le corps est aussi blanc. La prêtresse disparait. Saasil s’active ; elle transporte les récipients dans le jardin. Tout est prêt pour la toilette.
Manik n’a cependant aucune envie de bouger. Elle voudrait rester seule, à revivre sa nuit magique, à respirer les effluves de la passion. Qu’on la laisse se consumer de désir pour l’homme-jaguar. Son cœur est un volcan en éruption. Dans ses veines circule une lave en fusion. Son sexe palpite d’un émoi qui l’envahit. Manik a l’impression de briller d’amour dans la pénombre.
Mais voilà qu’on l’oblige à se nourrir, à se laver… Voyant la jeune noble amorphe, sa dame de compagnie va empiler des coussins contre le mur pour que celle-ci puisse s’adosser.
— On m’a expliqué que tu serais fatiguée… après les rituels. Il vaut mieux rester étendue, les jambes élevées, si possible. Le hamac est recommandé…
Elle tend le gobelet d’ atole à sa maitresse. Lasse, Manik le prend.
— Nous ne partirons que demain, annonce Saasil. Tu as toute la journée…
Manik sursaute.
— Quoi ? Déjà, repartir ! On ne m’a jamais dit que le séjour serait aussi bref !
— La pleine lune ne dure qu’une nuit, ma belle, mais tu étais bien préparée. Ixchéel a surement ouvert le chemin pour l’enfant. Tu verras, il viendra… Un peu de patience.
Saasil va dans le jardin et entreprend sa toilette matinale, assise sur un minuscule banc de bois. Elle songe que le sort en est jeté. Comme elle voudrait que sa maitresse devienne enceinte ! C’est regrettable, mais une femme stérile est une bouche de trop. Éventualité tragique. La brave dame imagine Manik offerte en sacrifice, victime d’un accident ou d’une attaque de spectres. Elle fait un signe de croix cosmique pour conjurer le maléfice. Chaque pouce sur l’auriculaire, elle pose trois doigts de chaque main sur l’épaule opposée, puis elle descend la droite sur son cœur, monte la gauche vers son front et termine en baissant les bras, poignets croisés, paumes ouvertes vers le ciel. « Que les dieux nous viennent en aide ! »
Si Manik n’enfante pas, elle-même perdra sa place. Les temps sont durs. Elle a besoin de ce travail chez les Muwan. Difficile d’en trouver un autre. Il n’y a qu’à Chichen que les nobles prennent des dames de compagnie. Saasil attrape une pierre ponce et se frotte anxieusement les pieds.
Manik broie aussi du noir de son côté, enragée à l’idée de quitter Kusaamil dès le lendemain. Cherchant une issue, elle se lève et tourne en rond. Peut-être aller parler à la x-chilam ? Avant d’agir, il faut faire sa toilette. Il est essentiel d’être très propre pour éviter les parasites et démontrer son rang. Une personne de qualité — qui sait lire et écrire de surcroit — ne sortirait jamais les mains sales, le corps encrassé. Elle rejoint sa dame de compagnie.
D’humeur sombre, la jeune noble répète les gestes de Saasil. Elle se frotte les pieds, les coudes, se râpe les ongles. Elle plonge son gant de sisal rugueux dans le large bol d’eau, puis dans l’argile onctueuse. Les deux femmes s’en frictionnent les membres, le tronc, le visage. Elles s’aident mutuellement à s’en étendre dans le dos. En attendant que la pâte sèche, Saasil raconte gaiement sa soirée.
— C’était merveilleux, hier ! Si tu avais vu les acrobates ! Grimpés les uns sur les autres en une tour incroyablement haute… Qui tournait ! D’autres, couchés au sol, ont fait gyrer des rondins énormes avec leurs pieds. Et les contorsionnistes… à couper le souffle !
Manik ne l’écoute que d’une oreille. Saasil commence l’opération de rinçage et nettoie le dos de sa maitresse. Elle voit des éraflures aux hanches de celle-ci et émet un grognement.
— Hum… Tu as des marques rouges… au moins, pas comme celles que te fait ton mari.
Elle se dit que les histoires de sexe qui circulent à propos du sanctuaire ont un fond de vérité.
— Les xamans et les prêtresses n’ont pas été trop durs avec toi ?
Manik sourit, elle connait bien la curiosité de Saasil.
— Ils ont été très attentionnés, commence-t-elle, avant de bafouiller en voyant soudain elle aussi les rougeurs. Euh… j’ai la peau fragile. Peut-être un massage un peu énergique…
Saasil hoche la tête en serrant les lèvres pour cacher son amusement.
— Oui, tout est possible. Un massage…
Le mot peut englober bien des situations. Manik se détourne pour saisir une jarre, puis asperge le dos de Saasil.
La novice revient avec un plateau de victuailles qu’elle pose sur une pierre. Manik aimerait partager son expérience de la veille.
— Hier, j’ai vu des choses magnifiques et troublantes… peut-être ai-je halluciné ?
Le regard fixé sur les tortillas, Saasil dresse l’oreille. La jeune prêtresse met un index en travers de ses lèvres.
— Chuut… N’offusquons pas les esprits ! Rêves et réalité se confondent souvent. Mieux vaut garder ses souvenirs secrets. Ils conservent alors toute leur force.
Ce disant, elle croise les bras sur sa poitrine, formant un X pour démontrer qu’il s’agit du domaine divin. Manik se rappelle sa promesse de silence ; elle baisse les paupières, prise en faute. Le pire est que Saasil va surement demander des détails.
— Il faut se reposer aujourd’hui, dit la jeune femme qui s’éclipse, emportant les bassines.
L’estomac et le cœur à l’envers, Manik mange peu, mais boit beaucoup, de l’eau claire, surtout. Sa dame fait l’inverse et se gave de délices. Par chance, elle ne formule pas de question, du moins pas tout de suite.
Tandis que Saasil passe le peigne dans les cheveux emmêlés de Manik, cette dernière saisit une branche odorante au-dessus de sa tête. En apparence absorbée dans la contemplation des fleurettes, elle réfléchit aux délices qu’elle a connus. Elle se sent envahie par un puissant désir. Vivre ! Pourquoi devrait-elle se laisser mourir auprès d’un mari cruel alors que la vie à Kusaamil est si merveilleuse ? Dans son esprit, la figure de l’homme-jaguar se superpose à celle de l’époux hargneux. Les rituels l’ont fatiguée, mais ils lui ont permis de découvrir un monde insoupçonné : le plaisir, la passion, la douceur… De plus, chose nouvelle aussi, elle a réalisé qu’elle pouvait plaire à un homme et pas à n’importe lequel. À un être fabuleux versé dans l’art de l’amour. Elle réentend ses mots affectueux.
Elle laisse échapper la branche ; sa décision est prise. La grappe de fleurs se balance dans le ciel. Manik affirme :
— Je ne retourne pas à Chichen. Je déteste mon mari. Je ne peux plus le sentir ni vivre dans la peur constante d’être sacrifiée. Je reste ici, à Kusaamil.
Saasil est stupéfaite ; les deux bras lui en tombent. Mal attaché, le chignon de sa maitresse s’effondre ; la longue chevelure noire s’étale dans son dos. Saasil rattrape son peigne.
— Mais c’est impossible, mon petit faon, s’émeut celle qui s’imagine ligotée au pilori pour avoir toléré pareil caprice. Les piroguiers doivent nous ramener demain sur le continent.
Manik secoue la tête et se lève en prononçant des mots lourds de conséquences.
— Ils s’en iront sans moi ! Je veux devenir prêtresse d’Ixchéel.
Saasil cherche une réponse adéquate pour contrer l’idée folle.
— Ton père en serait tellement attristé.
Manik grimace. Saasil en rajoute :
— Pense à tes ancêtres, aussi.
— Ils m’approuveraient… Une Muwan qui se dédie à Ixchéel. Quel honneur !
— Tu dis n’importe quoi !
Manik tire Saasil par le bras et lui souffle à l’oreille :
— Je te répète que je ne retournerai pas à Chichen. Mon affreux mari veut me lancer dans le puits ! Mon père aime surement mieux me savoir prêtresse que noyée.
Atterrée, la dame cherche une issue. Elle ficèle serré le chignon.
— Il faudrait en discuter avec la x-chilam . Je ne connais pas les règlements du sanctuaire.
Manik acquiesce gravement, Saasil semble enfin la comprendre. Sentant l’urgence d’agir, la jeune femme s’habille rapidement et sort. Saasil court derrière, attachant sa ceinture à la hâte. La cour est vide. Manik monte sur la pyramide dans l’espoir d’y trouver une prêtresse. Le petit temple est aussi désert. D’en haut, elle inspecte les environs. Tout est vert à perte de vue, à demi dissimulé par l’humidité marine. Vers l’est, la mer immense, d’où surgissent les astres. À l’ouest, de l’autre côté de la petite mer, on devine le continent. Des files de pirogues sortent du port tout près. Une musique enjouée monte des arbres. Manik scrute les alentours pour repérer d’où elle vient.
Dans une cour entre deux résidences de pierre, elle voit un groupe de danseuses qui répètent une chorégraphie. Sur la plateforme devant l’une des maisons se tient un joueur de tambour qui marque le rythme. À côté de lui, une femme couverte de voiles, couronnée d’un chapeau à large bord indique des mouvements à la troupe. Manik songe que la femme est sans doute celle qu’elle cherche. Elle descend en entrainant Saasil.
Voyant les deux pèlerines pénétrer dans la cour, la prêtresse en chef a un geste d’impatience. Elle avait pourtant insisté afin que les visiteuses restent dans leur hutte. Manik s’avance. La x-chilam ordonne aux danseuses de poursuivre la répétition. Elle appelle son assistante pour la remplacer, puis s’engouffre dans une pièce sombre. Manik court derrière elle, Saasil sur les talons, et entre à son tour. Après le soleil violent du dehors, l’endroit parait plongé dans les ténèbres. Manik aiguise sa vue. La prêtresse est assise au fond, dans le coin le moins éclairé. On distingue à peine son visage.
— Je ne vous ai pas invitées… mais puisque vous êtes là…
Manik s’avance pour offrir ses salutations. La chef dresse une main d’une pâleur spectrale.
— Ne vous approchez pas. Assoyez-vous sur le banc.
Les deux femmes de Chichen reculent vers l’entrée et se cantonnent au banc de pierre qui longe le mur. Manik ne se laisse pas décontenancer par la froideur de l’accueil. Comme la prêtresse n’a pas récité de formules de politesse, lesquelles peuvent être interminables, elle les saute aussi et évoque son éblouissement de la veille, sans dévoiler de détails. Elle enchaine :
— Je souhaite me consacrer à Ixchéel, ici à T’aantun Kusaamil.
L’annonce ne produit aucun effet. La x-chilam reste stoïque. Seule sa tête oscille légèrement.
— Les vingt novices qui travaillent au sanctuaire aspirent toutes à servir Ixchéel jusqu’à leur dernier souffle. Elles…
Manik l’interrompt :
— À Chichen, je suis une peintre réputée. Je pourrais faire des murales…
La chef serre les lèvres, puis poursuit :
— Les prêtresses renoncent aux plaisirs terrestres. Elles supportent des mortifications, des jeûnes. Leur personnalité s’efface, remplacée par leur dévotion envers la déesse. C’est une vie intense mais courte…
— Si je retourne à Chichen, ma vie sera brève aussi. On m’offrira en sacrifice. Je préfère me dédier à Ixchéel.
— C’est une décision grave. Attendons un peu. Les rituels pourraient porter fruit.
— J’en doute…
La chef fronce les sourcils.
— Tu doutes ainsi de nos pouvoirs et de ceux d’Ixchéel ?
La voix soudain forte décontenance Manik, qui réalise sa bévue.
— Euh… non, mais… j’ai essayé tant de choses auparavant…
— Jamais rien d’aussi puissant que ce que tu as vécu hier.
Manik doit acquiescer.
— C’est vrai. Je n’ai jamais rien connu de tel.
La x-chilam s’adoucit.
— Si aucun esprit ne s’est logé dans ta caverne, nous pourrons recommencer le traitement, sur une plus longue période. Pendant deux ou trois mois…
Manik secoue la tête.
— Je le voudrais bien, mais si je retourne chez moi, on ne me laissera pas revenir ici. Ce sont les démons au fond du puits qui vont m’accueillir.
— Ne dramatisons pas. Je ferai aviser le xaman de Chichen de ta volonté de te consacrer à Ixchéel. C’est un devin respecté. Tu seras ainsi protégée. Ta famille n’a qu’à faire un don au sanctuaire pour réserver ta place. Si dans trois lunes tu n’es pas enceinte, il te sera possible de revenir.
Manik se renfrogne ; personne ne la comprend. Elle revoit le splendide sorcier qui lui a lancé un clin d’œil du haut de la grande barque. C’est à lui qu’elle devrait parler. Les décisions des dignitaires mâles prévalent toujours sur celles des femmes, chefs ou pas.
— Est-ce que je pourrais en discuter avec le sorcier Jaguar ?
Saasil retient le nom : sorcier Jaguar. Est-ce cet homme qui provoque la rébellion de Manik ? De son côté, ses yeux s’habituant à la pénombre, Manik capte le sourire mauvais de la prêtresse. Celle-ci se repent d’avoir choisi cette noble de Chichen pour la cérémonie de la veille. Hier, la jeune femme avait l’air d’une enfant perdue qui ne cherchait qu’à plaire et voilà qu’elle s’est muée en princesse arrogante qui s’imagine l’élue des dieux ! La prêtresse tapote son bras du bout des doigts.
— Si le sorcier désire te parler, il ira te trouver.
— Et l’orateur divin, alors ?
— Il n’accorde pas d’audience.
— Permets-moi de demeurer ici, insiste Manik. Je sens que j’ai la vocation.
La prêtresse expire longuement en baissant la tête. On ne voit que son chapeau et ses voiles. La x-chilam contemple ses mains, à la peau si fragile qu’on pourrait les peler d’un souffle. Elle pèse le pour et le contre de la demande, pressentant la suite. Elle sait que le sorcier adore les conquêtes et la noble de Chichen constitue une belle prise. De plus, il faut reconnaitre que cette fille est choyée des dieux. Ces yeux aux reflets verts… Et le fait qu’on ait pu utiliser la barque cérémonielle, voilà un signe puissant ! Depuis des années, la mer est trop agitée pour qu’on puisse s’en servir. Le sorcier déteste être balloté par les flots. Hier, comme par magie, tout était calme. Sans parler des nains ; ces gens sont tellement sollicités que peu acceptent de traverser à Kusaamil. Et là, d’un coup, quatre étaient venus ! La x-chilam juge vain de lutter contre les dieux. Elle opte pour le moindre mal et relève lentement la tête.
— D’accord, mais pour quelques jours seulement.
Manik bondit de joie.
— Nous restons, clame-t-elle, triomphante.
Irritée, la dame de compagnie lisse un pli de sa jupe, en imaginant la colère du marchand toltèque et de sa canne en bois dur de tanka. Elle proteste, leur guide les attend pour le retour. La chef ne s’émeut pas.
— Cet homme peut patienter. Je le ferai prévenir. Et j’enverrai un mot au xaman de Chichen, qui communiquera ma décision aux Muwan. Mais il est bien clair que vous ne demeurez ici que quelques jours de plus. Si l’on songe à une longue cure, il faudra revenir. On ne s’impose pas ainsi sans d’abord s’être préparée en conséquence.
La prêtresse se lève pour signifier la fin de l’entretien. Elle n’aime pas consacrer trop de temps aux gamines capricieuses. Saasil l’imite ; elle aussi en a assez. Elle désapprouve la conduite de sa maitresse. Mais comme celle-ci est têtue… il faudra ruser pour la ramener à la raison et à la maison.
Le soir, les pèlerines célèbrent un rituel d’adieu sur la pyramide du sanctuaire. Un dernier bain de clarté lunaire avant le retour. Une cérémonie sans aucune des extravagances de la veille, sauf une nuée blanche d’encens, à base de copal, qui enveloppe le temple et sa stèle. De chaque côté, deux prêtres aux yeux cachés par des masques de plumes alimentent les bruleurs. Le moment est au recueillement. Une flute joue une douce mélodie. Les dames s’agenouillent et commencent un signe de croix. Yeux clos, bras en X sur la poitrine, elles prient. Tête baissée, Manik jette des coups d’œil furtifs à la ronde ; elle sent la présence de l’homme-jaguar, mais ne le voit pas.
— Les dieux vous ont entendues…
Les femmes lèvent la tête. Ébahies, elles contemplent la stèle, enrobée d’encens. Manik arrête de respirer. Cette voix grave…
La pierre clame :
— Retournez auprès de vos époux. Récitez les prières à Ixchéel avant de mêler vos jus pour concevoir un nouvel être. Une incarnation se nichera dans votre matrice et naitra au cours de la prochaine année. Le chemin pour l’enfant a été ouvert.
Manik en tremble : cette voix… Elle aimerait étreindre la pierre. Elle amorce un mouvement ; Saasil pose une main réconfortante sur son épaule et la retient. Les femmes, pleurant de joie, se tiennent dans les bras les unes des autres, soulagées d’une lourde peine. La stèle a parlé ! Novices et pèlerines entonnent un cantique pour rendre grâce. Elles agitent des branches fleuries vers le monument et la lune, les principes mâle et femelle réunis. La musique s’adoucit jusqu’à n’être plus qu’un murmure. Voilant l’astre de la nuit, un nuage marque la fin du rituel.
Enrobées de lueurs sélènes, toutes descendent vers la terrasse.



Chapitre 6 – Peau d’albâtre
Se réveillant affamée, Manik se rend à la cuisine où les dames prennent leur repas avant le départ. Joyeuses, elles fraternisent entre elles. On leur sert un maïs spécial. De petits épis qui poussent deux par deux, soudés à la base. Manik observe les étranges végétaux. Une compagne roucoule.
— Ha ha !… Du maïs double ! On veut que nous pondions des jumeaux !
Les femmes rient ensemble. Manik croque les tendres épis sans état d’âme. Malgré tout le merveilleux des rituels, elle met peu d’espoir dans une grossesse. Elle se complait plutôt dans l’idée de rester stérile et de devenir prêtresse, la meilleure manière de revoir l’envoutant sorcier.
La x-chilam entre dans la cuisine pour saluer les pèlerines. Vêtue d’une longue cape, la tête couverte d’un turban de coton, elle tend à chacune un sachet de plantes séchées.
— À faire macérer dans l’eau très chaude, puis filtrer et boire l’infusion tiède… pour vous aider à enfanter. Et n’oubliez pas de bien réciter toutes vos prières. Ixchéel vous exaucera.
Les femmes promettent de suivre ses recommandations et la remercient avec effusion. Juste avant de sortir, la chef se retourne et lance :
— Comme entendu avec son xaman, la dame de Chichen restera quelques jours parmi nous. Son cas nécessite des soins supplémentaires. Nous y verrons. Bon voyage à toutes. Que les dieux vous soient favorables.
La x-chilam s’éclipse. Un murmure de surprise circule entre les femmes. Pourquoi accorde-t-on un tel privilège à cette jeune noble ? Manik baisse les paupières pour éviter les regards inquisiteurs ou malveillants. Elle n’a pas à se justifier face à ces inconnues. Saasil intervient :
— C’est que le xaman de Chichen est très pointilleux et ma maitresse craint de l’offenser si elle ne respecte pas ses prescriptions.
Les dames compatissent ; toutes partagent des histoires de règlements imposés par les autorités.
Les pèlerines quittent le sanctuaire et se dirigent vers le port en emportant avec elles la bénédiction d’Ixchéel. Au bord de la terrasse, Manik et Saasil leur souhaitent bon voyage. Pendant que le cortège s’éloigne, les deux femmes se tournent vers la pyramide, où la x-chilam les attend. Celle-ci s’adresse à la jeune noble :
— Ici, les prêtresses se contentent d’obéir et de prier. Comme elles, tu devras te soumettre à un jeûne strict. Pour le reste du séjour, tu n’auras droit qu’à des tisanes et à de l’ atole .
Manik s’incline. La x-chilam poursuit :
— Pour aujourd’hui, tu vas nettoyer les chambres des visiteuses. Enlève les draps et les édredons, tu iras les porter au lavoir. Puis, tu sortiras les coussins et les nattes pour les battre au soleil.
Manik accepte tout sans broncher, mais sa dame de compagnie refuse d’assister à pareille infamie. La perspective d’une diète à base d’infusions la pousse aussi à réagir.
— Je n’ai pas l’intention de jouer à l’apprentie prêtresse, annonce-t-elle.
— Alors, vous devrez aller ailleurs, constate la x-chilam .
Manik intervient :
— Ma dame de compagnie ne pourrait-elle pas s’installer dans une maison d’hôtes du port pour quelques jours ?
La chef se contente d’acquiescer. Sans le dire, elle s’accorde avec Manik sur ce point : mieux vaut ne pas avoir de témoin. Tout sera plus simple. L’idée plait aussi à Saasil, qui préfère attendre la fin de la cure ou de l’entêtement dans un endroit agréable. Au pas de course, ceux de ses porteurs, elle se hâte de rejoindre les autres pèlerines. Chemin faisant, elle bénit la x-chilam qui impose un régime rigoureux à sa maitresse ; plus la vie sera dure au sanctuaire, plus il sera facile de la ramener à Chichen.
Après le ménage, Manik assiste à une longue session de prières, à genoux au sommet du temple. On la laisse cuire au soleil. Un coup de sifflet lui ordonne de descendre. Après une gorgée d’eau tiède comme gouter, on l’envoie balayer les allées du jardin. Manik a l’impression qu’on veut se débarrasser d’elle. Son outil à la main, elle chasse les feuilles mortes. Peu intéressée par la tâche, elle observe plutôt la multitude de plantes, disposées en étages : herbes, graminées, arbrisseaux, fleurs de toutes les formes et couleurs, arbres chevelus… Transportée, elle s’enfonce dans les profondeurs de ce jardin céleste. Personne ne la surveille. Des oiseaux inconnus chantent. Des bruissements à proximité lui indiquent la présence d’esprits, mais à la douceur des sons, elle comprend que ce sont des amis.
Un murmure coule entre les feuillages, comme une conversation. Manik marche dans cette direction. Sous un grand cèdre rouge 8 qui embaume la résine, elle aperçoit un homme assis sur un banc. Elle s’approche un peu. Au turban blanc, elle reconnait l’orateur divin. Apparemment, sans jaguar. Parle-t-il seul ? Il a un codex ouvert sur ses genoux, un pinceau à la main. Manik s’avance encore plus et remarque du mouvement à la droite du vieil homme. Elle voit tout à coup un nain qui déplie le codex. Il porte aussi un turban, mais très haut, garni de plumes. Les deux discutent.
Se sentant observés, ils lèvent la tête. L’orateur sourit à la jeune femme qu’il a reconnue. Le nain, au contraire, fait la moue, sans doute agacé par l’intrusion. Le vieil homme hausse la main en signe de bienvenue.
— Madame de Chichen !
— Avec un balai ! siffle le nain.
Manik hésite un instant. Saluer l’un, ignorer l’autre ? Elle opte pour la sérénité de l’orateur et soulève son outil.
— Maitre… on tente de m’initier à la vie du sanctuaire, dit-elle avec un sourire.
— Encore une qui prétend rester ! grommèle le nabot.
— Une privilégiée…, remarque l’orateur. Peu de femmes ont vécu ce qu’elle a connu hier. Je suis K’ult, approche-toi.
Manik rougit en pensant aux ébats de la veille. Le balai descend au sol.
— Euh…
Elle s’excuse, elle ne voulait pas déranger. Le petit homme saute en bas du banc. Ses colliers tintent.
— Cher K’ult, moi, je dois partir. Le roi d’Ek Balam m’a convoqué d’urgence. Je dois lui lire des augures. Il s’inquiète…
Le nain lance un regard en coin à la noble, mais ce n’est qu’une femme et jeune de surcroit. Elles sont si sottes !
— La montée en puissance des étrangers à Chichen lui parait une menace grave.
Le visage de l’orateur s’assombrit.
— Il a raison de s’inquiéter, le roi. Il perd contact avec les dieux. Les pluies sont tellement rachitiques qu’on meurt de faim. Ek Balam devrait s’entendre avec Chichen plutôt que d’entretenir les hostilités.
Le nain grimace.
— Je ne crois pas que j’en parlerai au roi. Je tiens à garder ma tête… autant que lui, sa couronne. Voudrais-tu qu’il abdique en faveur des étrangers ? Impensable ! Mais excuse-moi, je dois organiser la traversée et passer chez moi à Aakumal avant de me rendre à Ek Balam.
Manik s’incline, un peu gênée. Elle regrette que l’on considère sa ville comme menaçante. « Les gnomes le sont pourtant aussi… reliés aux puissances de l’inframonde ! » Le fait qu’il soit d’Aakumal ne la surprend pas ; là vit une communauté de gens de petite taille.
Très rapide sur ses courtes jambes musclées, le nain disparait au détour de l’allée. Il ressemble aux aluxes , ces homoncules qui hantent la forêt.
— C’est un ami fidèle, un peu grognon, mais il a bon cœur, souffle l’orateur.
Pinceau à la main, il fait signe à la jeune femme de venir s’assoir à côté de lui. Manik dépose son balai contre un arbre et prend place sur le banc. K’ult lui montre des pages enluminées du codex, où des Êtres se métamorphosent en animaux ou en plantes. L’orateur évoque les divinités qui habitent l’immensité céleste.
— À Chichen, dit Manik, je peins des scènes de légende sur des céramiques, mais plusieurs de ces dessins sont nouveaux pour moi.
— Ils illustrent des mythes qui viennent de différents endroits. Mictlan, Anahuac…
Le sage plonge son regard dans le sien, comme s’il s’enfonçait dans un lagon.
— J’imagine que… Les esprits te parlent ?
— Oui, parfois. Je les vois aussi, dit Manik qui se sent en confiance.
K’ult acquiesce en souriant. Il ouvre le codex à une page blanche et lui tend son pinceau.
— Pourrais-tu me faire le cadeau de peindre une scène ? Je n’ai cependant que du rouge et du noir, dit-il en avançant deux petites coquilles pleines d’encre.
L’offre enchante Manik, qui observe le pli précédent afin d’élaborer quelque chose dans le même style. Elle aime dessiner l’oiseau quetzal avec sa longue queue élégante. Un symbole très ancien, celui du dieu créateur ou de son remplaçant sur terre, le roi. Elle s’exécute. Le mythique quetzal plane, entouré de motifs végétaux, inspirés de la plante rampante qui borde le chemin à proximité. Tandis qu’elle peint, l’orateur s’affaire aux alentours : il récolte des feuilles, arrache des herbes, casse les ramilles abimées.
Manik complète son œuvre en mettant un point rouge en haut pour signifier l’est. Le soleil descend derrière la cime des arbres. L’orateur s’approche et la félicite.
— Bon travail ! Cette plante que tu as peinte, là, la mauve à fleurs blanches… Elle a des pouvoirs curatifs et fortifiants. Tu devrais y gouter.
Manik dépose son pinceau, se lève et va cueillir un bout de tige qu’elle croque. La saveur mentholée et sucrée lui plait. Elle observe de près les pétales délicats. Elle en arrache quelques autres et se tourne vers le banc. K’ult a disparu. Le codex aussi. Plus rien, pas même le pinceau.
Elle distingue un mouvement au bout d’une allée ombragée. Elle se hâte dans cette direction. Elle appelle l’orateur. Pas de réponse, il semble s’être volatilisé. Elle commence à se sentir perdue et tourne sur elle-même pour s’orienter. Son balai a aussi disparu. Elle ne voit que des massifs vert sombre. Une odeur, une sensation étrange l’avertit d’une présence. Elle s’immobilise.
Doucement, le sorcier Jaguar émerge d’entre les feuillages en face d’elle, accompagné d’un véritable félin qu’il tient en laisse. Manik frémit de joie et de peur. Elle se recule un peu.
Figés, les deux s’évaluent, cette fois, à la lumière du jour faiblissant. Manik peut mieux détailler le sorcier. Il ne porte pas de costume ni de masque ou de maquillage. Ses membres, son tronc sont tatoués d’ocelles, mais pas son visage. Il est imposant, peut-être dans la mi-vingtaine. D’allure féline. Une certaine froideur dans le regard. Sur le pectoral en peau de jaguar brille une pièce d’or. Deux symboles solaires superposés : l’or pour le jour, le jaguar pour le soleil nocturne.
Le sorcier s’incline légèrement, retenant le sac qu’il porte en bandoulière.
— Belle dame de Chichen… on m’a dit que tu restais au sanctuaire encore quelques jours. J’en suis très heureux. Même si nous n’avons plus la grande barque cérémonielle…
Manik souffle :
— L’homme-jaguar… Qui es-tu ?
Il s’approche un peu et pose sa main droite sur son cœur.
— Je suis né à Kusaamil d’une lignée de xamans. Mon père s’est lié à une prêtresse d’Ixchéel. Toi, qui es-tu ?
— Noble par mes deux parents, dit Manik qui sent le besoin d’en imposer. Mes ancêtres œuvraient pour le roi de Mutal.
Le sorcier la croit ; il accuse le coup. Cette jolie femme lui est de beaucoup supérieure. Il tente d’évaluer le gouffre qui les sépare :
— On dit que les nobles savent lire et écrire. Toi ?
Manik lui trouve soudain un côté touchant. Elle sourit.
— Oui, je peux aussi peindre, calculer, élaborer des calendriers… Mais je ne suis qu’une femme, alors que les sorciers ont des pouvoirs immenses.
L’homme esquisse un sourire à son tour. Une fille de l’élite mais sympathique. Il fait signe à Manik de le suivre. Enchantée qu’il l’invite, elle lui emboite le pas. Le jaguar marche derrière son maitre comme une ombre. Sans presque s’arrêter, le sorcier casse des ramilles fleuries qu’il emporte ; une fragrance vanillée se répand. À peu de distance, il s’enfonce à travers un mur de lianes. Manik l’imite et se retrouve dans une grotte. L’homme détache le jaguar. Inquiète, Manik reste immobile au milieu du rideau végétal. Elle voit l’animal descendre vers une dépression, puis entend le bruit d’un plongeon. Elle s’avance. Dans un creux le long de la paroi s’étire un étang. Le félin y nage d’un bout à l’autre.
Manik regarde autour d’elle. Des pointes de pierre descendent du plafond. Près de l’entrée, certaines vont jusqu’au sol pour former des colonnes. À l’intérieur de la caverne poussent des fougères qui répandent une odeur boisée. Un peu de lumière filtrant d’une fissure dans la voute colore l’air de poussières ocrées. Au fond rougeoient des braises dans un bruleur d’encens. Le parfum du copal, le sorcier, le félin dans cet antre… Manik a l’impression de pénétrer dans le premier niveau du ciel.
Le jaguar remonte et s’ébroue. Après lui avoir remis son collier, le maitre l’attache à la pointe d’une stalagmite. Il caresse la tête de la bête qui bâille et secoue ses oreilles de plaisir.
Sur une pierre plate, il dépose une épaisse couche d’usnée. La mousse s’étale comme un drap sur un trône. Il offre à Manik de s’y assoir, ce que la noble accepte avec un sourire.
— Je peux… ? demande-t-il.
Amusée, Manik fait signe que oui. Le beau sorcier à côté d’elle ! Elle lévite de bonheur, se sentant libre comme jamais. Pas de dame de compagnie, de parents, xaman ou mari pour la surveiller ou lui dire comment elle devrait agir ou penser. Merci mille fois, Ixchéel !
L’homme ouvre son sac et en sort des tamales. Un riche fumet s’en dégage. Le jaguar feule. Manik sent son estomac crier famine. Le gruau et la tisane…
Le félin a droit à une patte de sanglier, qu’il triture avec entrain. Manik éprouve un vif respect pour la puissante mâchoire de l’animal. Le sorcier étale le contenu de son sac : des anones, des avocats, du jus dans une calebasse.
— Tu veux un tamal à la dinde ?
— J’ai faim, mais la x-chilam m’a imposé le jeûne.
L’homme ricane et lui tend un petit pâté.
— Je ne te dénoncerai pas. La x-chilam … elle est bien sévère. C’est Ixchéel qu’il faut écouter. Et la déesse Lune préfère que les futures mères mangent à leur faim.
De bonne humeur, Manik dévore tout ce qu’il lui offre. La bouche pleine, elle ne commente pas l’éventualité d’une grossesse. Elle aimerait plutôt percer le mystère qui entoure ce beau jeune homme.
Les provisions achevées, elle murmure :
— Sorcier Jaguar, complice de la Lune, nous nous connaissons… à peine… et je ne sais même pas ton nom.
— Je suis Tsoltan, celui à la parole ordonnée.
— Tsoltan… Joli. Est-ce que tu officies toujours ici, à Kusaamil ?
— Très souvent, oui… mais je vais aussi dans différentes villes où l’on requiert mes services.
— Pour des cas d’infertilité ?
Tsoltan rigole.
— Parfois… mais on m’appelle pour d’autres problèmes également.
Tsoltan pivote pour s’assoir sur le sol en face de Manik. Il lui prend les mains.
— Chère noble dame de Muwan et de Mutal, x-tsíib , peintre et écrivaine… tu es autorisée à poser une seule et dernière question.
Manik se mord la lèvre. A-t-elle trop parlé ? Elle hésite, puis lance :
— Tu pratiques la magie… la blanche ou la noire ?
Tsoltan plonge son regard dans le sien en embrassant ses mains.
— La blanche, surtout, j’aime aider les gens dans le besoin. Mais je sais aussi agir contre les mauvais esprits.
Il se rapproche. Ses lèvres remontent lentement le long des bras de Manik, qui frissonne. À peine audible, il récite un poème :
Je t’aime, magnifique dame.
Ainsi tu seras aimée
Comme le sont
La Lune et les fleurs.
Donnons-nous la joie,
Ici, dans le fruit fissuré…
Manik se laisse envahir par le rythme de cette voix chaude et rauque. Le souffle court, elle flotte de bonheur, n’osant bouger de peur de rompre le charme. Doucement, tout en embrassant son cou, l’homme détache sa jupe. Il enlève sa mante. Manik se sent ivre de désir. Son sexe palpite. Tout en elle crie : « Oui, encore, comme hier ! »
Le sorcier s’allonge sur la mousse au sol et par le petit doigt entraine la belle vers lui. Irrémédiablement attirée, Manik se laisse choir contre la large poitrine. L’homme la caresse avec les ramilles fleuries. Le parfum suave imprègne son cou, se répand sur son dos, ses fesses. Ils s’aiment avec délices, Manik entièrement consumée par une passion intense ; jamais elle n’a pensé que l’amour pouvait être aussi divin.
Le jaguar observe les humains de son œil froid.
La fleur cueillie, l’émoi passé, les deux descendent vers l’étang pour se rafraichir.
Repue, épuisée par les émotions, Manik s’endort, la tête contre la poitrine de celui qu’elle appelle son amant . Il la couvre de sa cape. Des rayons de lune éclairent le couple allongé à l’entrée de l’antre, gardée par un jaguar de belle taille.
Il fait encore noir quand le sorcier réveille la jeune femme pour qu’elle retourne au gynécée. Il lui dit qu’il l’attendra au même endroit la nuit prochaine : la grotte au bout de l’allée, après la bifurcation au grand cèdre rouge. Manik caresse un bras musclé.
— Je suis prête à affronter l’obscurité pour venir à ta rencontre… mais si je croise un jaguar ?
Tsoltan sourit et glisse son index autour des lèvres roses.
— Il n’y en a que deux sur l’ile. Les miens. Un mâle et une femelle qui m’obéissent au doigt et à l’œil.
— On dit que c’est impossible de les domestiquer.
— Ah ! Les magiciens de Kusaamil accomplissent des choses réputées irréalisables.
— Comme de faire enfanter les femmes stériles, rétorque Manik.
La réplique lui vaut un long baiser.
— Va, la lune t’éclairera. Reste sur le sentier principal. Il est bordé de pierres blanches. Pars maintenant, avant que les novices se lèvent.
Manik se hâte. Malgré sa peur de la noirceur, elle traverse le jardin. Elle vole ; ses pieds effleurent à peine le sol, ses cheveux frôlent la cime des arbres.

Dans sa hutte, elle dort à peine, puis doit supporter les frustrations pendant toute la journée, en rêvant aux délices que la nuit lui apportera. Elle est hantée par l’image et le parfum du sorcier, par le son de sa voix. Alors qu’on la soumet à mille-et-une épreuves, elle ne pense qu’à lui. L’approcher de nouveau et jouir de sa présence. Recréer le même rituel amoureux, aussi intense que dans la barque cérémonielle. Comme une rage de vivre.
Le soir dans la caverne, entre des baisers ardents, Manik parle à Tsoltan de sa volonté de demeurer à Kusaamil. Il fait la moue.
— Si tu n’enfantes pas, tu pourras revenir ici. Le sanctuaire a accueilli de nombreuses femmes expulsées de leur clan parce qu’elles étaient stériles.
La réponse, à peu près la même que lui a servie la chef, déçoit Manik. Elle espérait que le sorcier la supplie de rester et s’était imaginée en prêtresse blanche volant vers la grotte chaque nuit. La réalité est que personne ne veut d’elle sur l’ile. Son bonheur s’évanouit ; elle baisse la tête. Tsoltan relève son menton et embrasse sa bouche avec fougue.
— Réjouis-toi puisque nous sommes ensemble… jusqu’à demain.
Il indique un coin près de l’entrée en soufflant des paroles qui font frémir Manik.
— J’ai installé quelque chose…
Curieuse, Manik va voir. L’homme la suit de près. Entre une saillie rocheuse et une stalagmite, il a accroché un hamac aux couleurs de flammes : rouge et jaune. Le sorcier enlace la belle. Ses mains se font pressantes. Manik se retourne. D’un seul mouvement, il la prend dans ses bras, pivote et se laisse tomber entre les mailles. À nouveau l’amour, à se dévorer de façon aussi intense que si les nains invoquaient Ixchéel. La musique joue dans leur tête. Le hamac tangue, les enroule l’un sur l’autre. Les astres avancent lentement dans le ciel. La Voie lactée se dresse, palpitante, puis s’étale à l’horizon avant de sombrer dans le néant.
À l’aube, Manik se réveille emplie d’une douce joie, le sorcier a été plus tendre que jamais. Elle regagne sa chambre. Pétrie d’une odeur de musc, elle croule sur son lit et s’enfonce dans le sommeil. Il sera bref.

Un oiseau piaille ; la chef siffle l’appel. Les novices se rassemblent au pas de course dans la cour. Manik les rejoint avec un peu de retard. Elle a droit à un regard foudroyant qui lui fait baisser la tête, avec l’impression que la x-chilam sait tout. Des ordres fusent. Manik suit les jeunes prêtresses qui se dirigent en groupe compact vers l’arrière de la cuisine.
Là, deux servantes transportent un bassin plein d’une substance crémeuse qu’elles posent sur le sol. Les novices se dévêtent. Manik remarque à quel point leurs corps sont plus pâles que le sien, si beaux, blancs comme le coton frais cueilli ou la lune ronde. Nues, les apprenties vont remplir leur godet de mixture laiteuse.
Elles s’en badigeonnent la peau jusque dans les moindres recoins : sur les paupières, dans les oreilles, entre les doigts. Elles se frictionnent pour que la crème pénètre bien. Elles s’aident les unes les autres et s’en mettent sur le dos, les fesses. Manik suppose que le mélange est pour quelque chose dans leur pâleur. Comme personne ne lui en offre, elle s’approche du bassin. D’une main levée, la chef arrête son mouvement.
— Le traitement est réservé aux prêtresses.
Elle pointe un doigt vers la terrasse au pied de la pyramide.
— Toi, tu vas balayer. On m’a rapporté le balai que tu as oublié dans le jardin. Essaie de ne pas le perdre cette fois ! Et enlève les bouquets séchés de la stèle.
Manik est déçue ; elle aurait aimé devenir d’une blancheur d’albâtre. Elle sort tandis que les novices restent debout, immobiles, yeux clos, jambes et bras éloignés du corps. Dans un silence que seuls rompent des oiseaux et des insectes.
Un balai à la main, Manik entend les prêtresses qui entonnent une mélopée semblable à une longue plainte. Curieuse, elle tente de les voir et se place face aux deux portes de la maison qui sont vis-à-vis. À l’intérieur de la cour, elle distingue les expressions de souffrance sur les visages. La silhouette de la chef se découpe dans l’embrasure.
— Qu’est-ce que tu attends pour enlever les fleurs de la stèle ? Que je te tienne l’échelle ?
Manik se précipite et grimpe au sommet du monument pour défaire les durs nœuds de sisal. Les branches fanées tombent au sol. Manik les prend et va dans la cuisine sous prétexte de les laisser avec le bois pour le feu.
Dans la cour, les novices se pressent pour se rincer à grande eau. Certaines pleurent. La pierre où elles s’arrosent est aussi blanche et lisse que leurs corps. Les femmes s’enduisent d’une sève gluante et claire, probablement de la pulpe d’agave, remède reconnu contre les brulures. En y regardant de plus près, Manik remarque que seul le dessous des pieds conserve sa couleur d’écorce. La peau des prêtresses présente des craquelures, des rougeurs. Des servantes les rafraichissent à l’aide de larges éventails tressés.
Manik commence à saisir ce que la x-chilam voulait dire quand elle a parlé de mortifications. Les novices prient tandis que la sève sèche en une couche lustrée. Puis, elles remettent leurs vêtements, boivent de grands pichets de tisane et retournent au travail. Il faut préparer le sanctuaire pour la prochaine lune. Manik reçoit une brosse ; on l’envoie frotter les marches de la pyramide.
Se suivent pour elle quatre jours de corvées ménagères et autant de nuits d’euphorie céleste.
La chef feint d’ignorer les allées et venues de la visiteuse. Elle connait bien le sorcier et se dit qu’en gardant la jeune femme, elle augmente ses chances d’enfanter. Et si une noble de Chichen est reconnaissante envers Ixchéel… T’aantun pourrait recevoir de riches dons. Cependant, la mère des prêtresses ne lui ménage aucune difficulté. Si jamais cette ingénue venait vivre au sanctuaire, elle devrait se plier au joug de la vertu.
Après les émois de l’amour, Manik se sent sombrer dans le sommeil, couvée par le plus beau mâle de l’ile et peut-être de toute la création. La tête appuyée sur la poitrine musclée, elle murmure :
— Je voudrais vivre ainsi jusqu’à la fin de mes jours. Garde-moi avec toi.
Tsoltan soupire.
— Ah ! Tu sais bien que c’est impossible. Tu appartiens à un mari puissant, et je crois que je vais devoir voyager sous peu.
— Toi aussi, tu pars ! Vers Akalan ou les salines ?
— En direction opposée. Vers le sud…
Manik pense à son arrière-grand-mère qui travaillait dans les convois d’ambassadeurs et de commerçants.
— Tu n’aurais pas besoin d’une cuisinière pendant ton expédition ?
Tsoltan rigole.
— Toi, cuisiner ? N’es-tu pas x-tsíib , peintre…
— Je suis très débrouillarde. Je peux moudre du maïs, le cuire.
— Je te vois plutôt en chef d’esclaves…
Manik vient pour répliquer, mais Tsoltan lui ferme le bec d’un baiser.
— Il faut dormir maintenant. Demain, tu déguerpis avant l’aube.



Chapitre 7 – Servante maitresse
Saasil, qui séjourne dans le port de Kusaamil depuis quatre jours déjà, contemple le coucher du soleil au-dessus du continent. Des foules et des flots de marchandises ont défilé sous ses yeux. Elle a voleté d’une place à l’autre sans se lasser, en apprenant à reconnaitre les gens selon leur provenance : les Chontals d’Akalan, ces grands navigateurs, les Putuns de Chakanputun, avec leurs coquillages et leur bois d’indigo à échanger, les fameux Toltèques de l’Anahuac, riches de leur obsidienne si prisée pour fabriquer armes et outils. Sans parler de leurs haches en cuivre ! Que d’histoires elle aura à raconter ! Elle s’imagine au bord du feu, le soir, devant les servantes pendues à ses lèvres.
— De véritables convois toltèques me sont passés sous le nez à Kusaamil ! Des guerriers marchands, bardés d’armes, la moitié du corps peint en noir, leurs visages cachés sous des chapeaux à large bord. Terrifiants ! Une chance que ce sont nos alliés… Et tout ce qu’ils transportent avec les Chontals ! Des pirogues pleines d’albâtre, venu à ce qu’on dit de la vallée d’Ulua. C’est à plus d’une lune en mer de Kusaamil !
Les servantes pousseraient des oh ! et des ah ! Saasil poursuivrait son récit :
— J’ai même pu toucher aux feuilles d’or et d’argent que transportaient des Mixtèques ! Je ne savais pas qui étaient ces gens. Très raffinés et élégants. Ils ont dit être des alliés des Toltèques et venir des montagnes près de l’océan du couchant. D’Oaxaka… ou quelque chose dans le genre. Une chance qu’il y avait un traducteur, parce que je n’aurais rien compris à leur charabia !
Les servantes la regarderaient, émerveillées.
— J’ai aussi vu des vases de toute beauté que nous n’avons même pas encore à Chichen. Et des tissus aux motifs et couleurs superbes. J’aurais tant aimé en prendre juste un, mais je n’avais rien à offrir en échange… Alors, j’ai des souvenirs plein la tête.
Les servantes paraitraient immanquablement déçues. Saasil se dit qu’elle devrait améliorer son histoire. Peut-être parler des croyances des Chontals ? Dans la cuisine des Muwan, elle reprend sa narration imaginaire devant l’assistance à nouveau captivée.
— Ces marchands adorent Ek Chuak, leur dieu du commerce. Il a un visage noir avec un affreux long nez. Les nôtres prient plutôt le Dieu à tête de hibou, mais tous les voyageurs s’accordent pour honorer Xaman eek’, l’étoile du nord, qui les guide la nuit.
L’obscurité s’installe. Saasil émerge de ses rêveries face à la petite mer. Elle pourrait rester des mois à récolter des histoires : écouter, regarder les commerçants, pêcheurs et dévotes entrer et sortir du port. Cependant, malgré son enthousiasme, la culpabilité la tenaille ; elle s’amuse alors que sa maitresse est livrée aux mains d’une xchilam sévère et peut-être d’un inquiétant sorcier. Cette enfant est quand même sous sa responsabilité. S’il lui arrivait quelque chose… C’est décidé : dès les premières lueurs de l’aube, le lendemain, elle irait la voir.

Il fait encore noir lorsque Saasil prend le chemin du sanctuaire, accompagnée de quatre porteurs qui pourraient les ramener toutes deux au port.
Arrivée au gynécée, elle trouve Manik endormie tout habillée sur son lit.
— Moi qui t’imaginais maltraitée comme une esclave !
Manik se dresse, les yeux petits.
— La x-chilam n’a pas sifflé ?
— Il n’y a encore personne sur la place… à part une sentinelle pour m’ouvrir.
Saasil observe sa maitresse.
— Tu as maigri, ma biche… mais tu es resplendissante. C’est Ixchéel qui te comble de bonheur ?
Manik réalise qu’elle n’a pas beaucoup pensé à Ixchéel ces derniers jours, si ce n’est pour la remercier de temps en temps. Elle ne peut avouer à Saasil qu’elle vit une grande passion amoureuse. Le sorcier accapare toute la place, chaque parcelle de son corps, tout le temps.
— J’ai prié pour que les ancêtres s’incarnent… dit-elle, peu convaincue.
Saasil ricane de voir sa maitresse aussi langoureuse…
— Ou alors, mon petit faon… on a cueilli la fleur ? demande-t-elle.
Manik rougit. Saasil s’amuse.
— Tu n’as pas à être gênée. La jouissance sexuelle… c’est ce qui donne les bébés, non ?
Manik cache son malaise dans l’oreiller. Elle l’a cueillie, la fleur, oui, elle en a même un bouquet entier, mais elle ne veut rien dire. Saasil le raconterait à tout le monde.
— Qu’est-ce qui te fait croire… ?
— Tout ! Tes yeux cernés mais brillants, ton bonheur évident. Tu te plais ici.
— J’aime l’endroit, mais pas les tâches domestiques !
Manik se lève et prend son peigne pour démêler ses cheveux. Soudain, elle sent comme une longue aiguille qui lui transperce le sein droit. Elle crie de douleur et porte les mains à sa poitrine. Saasil s’émeut.
— Qu’y a-t-il, ma biche ?
— Mon sein ! Il me fait mal…
La dame de compagnie fronce les sourcils et va tâter le problème. Le sein présente une texture ferme, le mamelon dressé. D’abord discret, son rire fuse.
— J’ai mal… et ça t’amuse ! s’offusque Manik.
— C’est un signe… La déesse vient de t’exaucer !
Manik est perplexe.
— Tu penses qu’Ixchéel m’accepte comme prêtresse ?
— Non, au contraire, répond Saasil qui étreint la jeune femme avec joie. Ixchéel nous dit de retourner chez nous, cet endroit n’est plus pour toi !
Manik ouvre grand la bouche et les yeux. Ses mains montent et descendent entre ses seins et son bas-ventre.
— Tu crois ?
— Ça y ressemble, ma belle. Félicitations ! Nous avons tout intérêt à filer au plus vite. Tu dois avoir des relations avec ton époux.
Manik grimace. Son affreux mari plutôt que le merveilleux sorcier ! Horreur… Un bâton au lieu des fleurs ! Elle a toujours su que son séjour au sanctuaire serait bref, mais qu’il soit déjà terminé… elle cache ses larmes. Personne n’a tenté de la retenir. Elle baisse la tête, se mord les lèvres. Saasil l’encourage :
— Pense à ton père, à tes ancêtres. N’oublie pas que tu es l’ainée des Muwan. Les lois sont sévères pour les femmes mariées. Ton seigneur t’attend…
Manik sent son cœur se déchirer ; elle n’a d’autre solution que d’obéir. Elle tient cependant à saluer son amant avant le départ. Elle s’excuse auprès de sa dame de compagnie, laquelle lui crie de revenir rapidement. Défiant tous les règlements, Manik court à travers le jardin en plein jour.
Saasil sait ce qu’il lui reste à faire. Avec tous les remerciements de circonstance, elle remet à la mère des prêtresses une bourse remplie de jades ; celle-ci l’accepte d’un hochement de tête. Les deux femmes échangent un regard respectueux et se saluent.
Manik retrouve le sorcier qui cueille des petits fruits dans un arbuste à proximité de la grotte. Saisie d’émotions, elle lui annonce son départ. L’homme acquiesce doucement. Il pose une main sur le ventre de Manik.
— J’ai senti la décharge de la lune. Je crois que tu enfanteras.
Manik s’accroche à cette main puissante.
— C’est possible, mais ce qui m’importe le plus, c’est de te revoir !
— Nous pourrions nous croiser. Le roi de Chichen requiert parfois mes services.
— Oh, mais c’est si loin, si peu ! Je veux rester avec toi.
— Le destin arrange souvent les choses. Il faut savoir attendre le moment propice…
Manik s’approche et lui offre un long baiser, plein de l’amour qu’elle souhaiterait vivre avec lui. Le sorcier partage l’étreinte. Manik se fait violence et s’oblige à se dégager. Elle souffle :
— Merci pour tout, Tsoltan. Je vais te porter dans mon cœur jusqu’à la fin des temps.
Il embrasse ses mains.
— Le temps est un cycle qui revient sur lui-même. Nous nous reverrons bientôt.
Manik s’arrache à la présence envoutante et court le long de l’allée verdoyante en essuyant ses larmes.
La dame de compagnie a rassemblé les effets de sa maitresse. Elle l’attend, encadrée des quatre porteurs, contente d’avoir averti le guide de se tenir prêt à embarquer. Manik parait enfin, les yeux bouffis. Saasil lui indique la chaise, puis empile les sacs sur les genoux de la belle, devenue une fontaine. Saasil n’a pas de sifflet mais une voix puissante ; elle fait courir les porteurs jusqu’au port où elle compte bien prendre le premier convoi en partance pour le continent.
Elle gagne son pari. Au zénith, elle et sa maitresse s’embarquent afin de traverser la petite mer.
Le soleil resplendit avec force. Il n’y a pas une parcelle d’ombre, sauf sous le toit de la pirogue. Manik se couvre le visage avec son châle. Elle verse des larmes en silence. Le cœur à vif, elle ballote entre deux hommes. Derrière s’efface l’ile de l’énigmatique sorcier. Devant se dessine la terre où l’attend le Yum , son seigneur et maitre. Elle ne croit pas qu’Ixchéel ait exaucé son vœu. C’était un leurre ! Saasil s’est jouée d’elle pour la ramener à Chichen. Les larmes affluent de plus belle.
Touchée par tant de détresse, Saasil passe le bras autour des épaules de sa maitresse et l’attire contre elle.
— Ne pleure pas, ma belle. Ta vie commence à peine…
Manik ne se laisse pas étreindre longtemps, elle se redresse, ne faisant confiance à personne. Un rêve se meurt.
Elle se sent déchirée entre ses responsabilités envers le clan Muwan et sa passion pour l’homme-jaguar. Si attirant, mystérieux… Une femme doit élever sa famille dans le respect des traditions, mais celles qui n’ont pas d’enfants… Pourquoi ne pourraient-elles pas amener autre chose au monde ? Dès son jeune âge, Manik s’est investie dans la peinture, mais depuis qu’elle a un mari, elle devrait se consacrer à une famille qui n’apparait pas. Grimaçant, elle songe qu’elle aurait dû s’enfuir plutôt que d’accepter cette union avec le Toltèque. Elle aurait pu aller se cacher chez ses amies, les fées de Tunkas. Jamais on ne l’aurait retrouvée là. Les interminables tractations qui ont mené à son sacrifice lui reviennent.
Son père, Asben, patriarche du clan Muwan, avait longtemps hésité. L’idée de céder sa fille ainée à un marchand toltèque le séduisait autant qu’elle le rebutait. Il voyait d’un bon œil la répétition d’évènements historiques. Il y avait environ cinq-cents ans solaires, à Mutal, le clan Muwan avait uni sa destinée à celle d’un officier issu de Teotihuacan, cité impériale des hauts plateaux de l’ouest. Les cycles du temps se répètent. Ainsi, après les gens de Teotihuacan, c’était au tour de leurs voisins, les Toltèques de Tula, d’arriver dans les Basses-Terres. Malgré une même provenance, le patriarche était troublé. Ces Toltèques lui paraissaient des barbares comparés à ce que l’on racontait des gens raffinés venus autrefois de Teotihuacan. D’où ses réticences à offrir sa fille à l’un de ces grossiers personnages.
Cependant, la richesse et le pouvoir rendent supportables bien des tares, surtout que les Muwan vivaient des difficultés. Jadis, à Mutal, leur position sociale les mettait à l’abri du besoin. Membre de l’élite, le chef de famille était astronome à la cour royale – on dit même qu’il avait été ambassadeur ! Tous les Muwan menaient alors une vie de privilégiés. Mutal était une cité riche et puissante, qui exportait quantité de fruits et de légumes grâce aux marécages transformés en champs. Ensuite, à cause des sècheresses et des guerres répétées, le clan avait dû fuir le royaume natal. Maintenant établie à Chichen, la famille peinait à retrouver son lustre d’antan. Il fallait trouver une solution.
Le prétendant toltèque, dénommé Pilotl, apparaissait comme un sauveur. Marchand impliqué dans le commerce de longue distance, il avait une réputation de guerrier redoutable. Ses cicatrices témoignaient de la violence des combats auxquels il avait participé. Le roi de Chichen, K’ak’upakal, recevait parfois en audience ce marchand qui lui fournissait de l’obsidienne importée de l’Anahuac. Le souverain le récompensait avec des richesses de la région : cacao, sel, coton, miel, plumes et esclaves.
Pour vaincre les réticences du patriarche Muwan, le prétendant augmentait la mise à chaque nouvelle visite, obsédé par l’objet de sa convoitise : une fille de treize ans, éduquée et jolie de surcroit. Il espérait que les dieux de l’endroit se montrent favorables à son établissement dans la cité.

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