Histoire de l école des Hautes études commerciales de Montréal, Tome II
297 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Histoire de l'école des Hautes études commerciales de Montréal, Tome II , livre ebook

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
297 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Véritable institution ancrée dans son milieu et qui participe activement à l’émergence de leaders dans le milieu des affaires, l’école des HEC a su marquer les différentes sphères du développement socio-économique de notre société. Raconter son histoire, c’est aussi poser un regard sur des choix, des orientations qui ont contribué à façonner le Québec d’aujourd’hui.
En écrivant l’histoire de l’école des HEC de Montréal, l’une des plus anciennes écoles d’administration du continent nord-américain, Pierre Harvey embrasse plus large : en fait, il esquisse avec talent le tableau de la société québécoise du début du siècle et tout particulièrement celui de la communauté des affaires de l’époque.
De son poste d’observation privilégié, l’auteur nous permet de suivre l’évolution socio-économique du Québec et de comprendre le rôle fondamental que joue désormais l’École des HEC au sein de la communauté des affaires.
Rappelons que le tome I, du même auteur, couvre les années 1887 à 1926.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 05 février 2013
Nombre de lectures 0
EAN13 9782764418956
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0070€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

COLLECTION


DIRIGÉE PAR MARIE-ÉVA DE VILLERS

Sommaire
Page de titre Page de Copyright Dedicace PRESENTATION ET REMERCIEMENTS PRÉFACE INTRODUCTION - LES ANTECEDENTS ET L’EPOQUE : DE LA GUERRE AUX «ANNEES FOLLES » PREMIÈRE PARTIE - DE LA FORMATION DES INDIVIDUS À LA MISSION NATIONALE
CHAPITRE PREMIER - Un grand coup d’épée dans l’eau… CHAPITRE II - Après le beau temps, l’orage… CHAPITRE III - LE DIRECTEUR LAUREYS OPERE UN VIRAGE CHAPITRE IV - UNE ETOILE MONTANTE : ESDRAS MINVILLE CHAPITRE V - UN NOUVEAU DIRECTEUR CHAPITRE VI - LE « DEVELOPPEMENT PAR EN HAUT » CHAPITRE VII - LE COMBAT DES CHEFS
DEUXIÈME PARTIE - UN VIN NOUVEAU DANS DES OUTRES NEUVES
CHAPITRE VIII - Faire cavalier seul ? CHAPITRE IX - Un Institut raté, mais un congrès réussi… CHAPITRE X - MOBILISATION GENERALE ! CHAPITRE XI - ENFIN, LA « TERRE PROMISE »… CHAPITRE XII - LE TEMPS DES GESTIONNAIRES… CHAPITRE XIII - UN IMMEUBLE NOMADE…
ÉPILOGUE - UNE INAUGURATION SOUS HAUTE SURVEILLANCE NOTES ANNEXES ANNEXE V - NOTE RECTIFICATIVE A PROPOS DES CIRCONSTANCES DE LA NOMINATION DU PREMIER DIRECTEUR, AUGUSTE-JOSEPH DE BRAY REPÈRES CHRONOLOGIQUES
DONNEES DE CATALOGAGE AVANT PUBLICATION (CANADA)
 
Harvey, Pierre
Histoire de l’École des Hautes Études Commerciales de Montréal
Comprend des réf. bibliogr. et un index.
Sommaire : t. 1. 1887-1926 – t. 2. 1926-1970.
9782764418956
1. École des hautes études commerciales (Montréal, Québec) – Histoire.
2. Écoles de commerce – Québec (Province) – Montréal – Histoire.
I. Titre.
HF1134.H48H37 1994 650’071’171428 C94-940600-7
 
 
 
 
 
 
LES EDITIONS QUEBEC AMERIQUE BENEFICIENT DU PROGRAMME DE SUBVENTION GLOBALE DU CONSEIL DES ARTS DU CANADA.
 
CET OUVRAGE EST LE QUATORZIEME A PARAITRE DANS LA COLLECTION PRESSES HEC DES EDITIONS QUEBEC AMERIQUE.
 
 
 
CONCEPTION GRAPHIQUE A CAPELLA DESIGN COMMUNICATION
 
MISE EN PAGES ANDREA JOSEPH [PAGEXPRESS]
 
TOUS DROITS DE TRADUCTION, DE REPRODUCTION ET D’ADAPTATION RESERVES
© EDITIONS QUEBEC AMERIQUE
 
DEPOT LEGAL: 1 er TRIMESTRE 2002 BIBLIOTHEQUE NATIONALE DU QUEBEC BIBLIOTHEQUE NATIONALE DU CANADA
«En fin de compte, le récit historique lui-même résulte plus d’une entreprise de description que d’explication. Il repose plus sur la cohérence de la narration que sur des propositions strictement démontrables. Même si la reconstruction d’une séquence d’événements permet de spéculer sur les liens de cause à effet qui relient ces derniers et invite même à un tel exercice, l’histoire ne fournit pas tant une explication qu’une description exacte mais d’un genre particulier. »
Paula Fredriksen
 
Jesus of Nazareth, King of the Jews (Notre traduction)
À Marc, Denis, Marie-Hélène, Claire, Isabelle et leur mère, Marie
PRESENTATION ET REMERCIEMENTS
Voici donc enfin le tome II de mon Histoire de l’École des Hautes Études Commerciales . Il couvre la période allant de 1926 à 1970. Ce second volume s’est fait attendre, car le premier est sorti des presses en 1994, il y a donc six ans déjà. Deux raisons expliquent ce très long délai. D’abord, en cours de route, j’ai dû suspendre le travail pour me consacrer à la rédaction de ce qui devait être une annexe au présent volume, et qui devait porter sur la place de l’enseignement des sciences comptables dans l’histoire de l’École. Cette pause m’avait alors semblé nécessaire pour me permettre de m’y retrouver à travers une correspondance extrêmement abondante, une succession de mémoires, une foule de comptes rendus de rencontres et discussions portant sur des relations qui paraissaient, de prime abord, plutôt difficiles, au cours de longues années, entre l’École et les associations d’experts-comptables. Pour démêler cet écheveau fort complexe, il m’a fallu travailler longtemps: presque trois ans, en fait. Les résultats de ces efforts dépassaient cependant largement la taille que doit normalement prendre une simple annexe. J’en ai fait un volume qui retrace l’histoire de la naissance et de l’organisation progressive de la profession d’expert-comptable au Québec. Un ouvrage qui a enfin été publié l’an dernier, grâce à l’intervention de Monsieur le directeur, Jean-Marie Toulouse, après de nombreuses et infructueuses rencontres avec plusieurs éditeurs éventuels et de nombreuses démarches, guère plus encourageantes, de la part de mon confrère Paul Noiseux, chez certains grands cabinets de comptables publics 1 . Avant l’intervention du directeur, tous ces efforts ont, eux aussi, pris beaucoup de mon temps et retardé la rédaction de ce deuxième tome.
Deux chapitres seulement de ce volume ont été tirés de tout ce travail sur la profession d’expert-comptable. Cependant, comme je m’en suis longuement expliqué dans la présentation de l’ouvrage, le développement de la profession a été si intimement lié à celui de l’École que, pendant plusieurs décennies, les deux histoires se recoupent continuellement et se confondent même souvent. Si bien que l’on peut considérer, je crois, que l’ouvrage portant sur l’histoire de la profession comptable au Québec constitue un complément étroit à l’histoire de l’École: il reprend, en quelque sorte, le rôle qui lui était destiné à l’origine, mais en parallèle à l’histoire de l’École plutôt qu’en annexe. J’ai donc cru possible de me contenter de résumer à grands traits et en deux chapitres tout ce que l’histoire de la profession comptable comportait de références à l’histoire de l’École elle-même.
En plus de cette longue diversion à laquelle j’ai cru devoir me soumettre pendant la rédaction de ce tome II, il m’a fallu plus de temps que prévu à la suite d’un problème inverse de celui que j’avais dû résoudre lors de la rédaction du tome I. Dans ce dernier cas, la pauvreté de la documentation primaire m’avait obligé à recourir à une série de moyens détournés pour réussir à établir aussi solidement que possible les faits que je voulais relater. Ce qui m’avait conduit à dépouiller les collections de journaux de la fin du XIX e siècle et du début du XX e … Pour la rédaction de ce tome, je me suis retrouvé, au contraire, devant une masse énorme de documents dont le dépouillement a été laborieux et qui a exigé beaucoup de temps. Surtout que lorsque la documentation est abondante et que les détails foisonnent, on est forcément porté à effectuer, pendant le dépouillement, un premier choix de ce qui paraît le plus significatif. En cours de rédaction toutefois, il nous arrive alors de constater que des événements, des dates, des noms qui ont été laissés de côté sont nécessaires à la compréhension de ce que l’on est en train d’élucider. Pour avancer, force est de retourner aux sources et de procéder à un nouvel examen des documents. Ces multiples va-et-vient, de la rédaction à la recherche documentaire et inversement, exigent aussi du temps et retardent la rédaction elle-même, dans la mesure où la documentation est abondante et diversifiée. Voilà donc les principales circonstances qui expliquent pourquoi ce second volume de l’histoire de l’École arrive si tard. Naturellement, on pourrait, avec raison, avancer aussi que pendant la retraite les semaines de travail ne sont pas toujours aussi intenses qu’elles l’avaient été pendant la « vie active »…
Par ailleurs, la richesse des détails consignés dans les documents consultés m’a obligé à des choix difficiles. Faire l’histoire d’une institution comme l’École des Hautes Études Commerciales de Montréal, c’était pour moi chercher à dégager, à travers le fatras des événements et la foule des intervenants, tant intérieurs qu’extérieurs, les lignes de force qui permettent de voir surgir les caractères propres à l’établissement, les principales influences qui ont modelé son destin, et l’évolution, au fil des années, du rôle qu’il a joué dans la société dont il fait partie. Du torrent tumultueux de la vie et de tout ce qu’il charrie, il faut alors tirer les éléments, c’est-à-dire les personnes, les dates, les gestes, les actions qui contribuent à composer un tableau dans lequel peuvent s’entremêler plusieurs dimensions et de multiples perspectives, mais qui devra quand même rester intelligible et, si possible, agréable. Pour espérer obtenir un résultat approchant de cet idéal, il faut nécessairement laisser de côté une foule d’acteurs et d’événements, mais à partir d’un choix qui ne peut être, forcément, que celui de l’auteur; d’autres choix auraient donc été possibles, et c’est d’ailleurs ce qui fait que l’histoire n’est jamais définitive et qu’elle peut être indéfiniment réécrite. Celle que rapporte ce volume reflète donc ma vision des choses et résulte des choix que j’ai moi-même cru devoir effectuer.
Pour une bonne partie du travail de rédaction de ce tome II, j’ai eu aussi à résoudre tant bien que mal un problème personnel. Je suis entré à l’École, comme étudiant en première année de licence, en septembre 1945, et j’ai naturellement commencé, dès cette date, à trouver mon nom dans les documents consultés. J’ai obtenu ma licence en sciences commerciales en mai 1948, pour occuper immédiatement un poste de stagiaire auprès de François-Albert Angers, qui m’a alors confié surtout la tâche de mettre en meilleure forme des articles soumis à L’Actualité économique dont l’état ne permettait pas qu’on les publiât tels quels. Je suis ensuite parti pour Paris, aux frais de l’École. De retour à Montréal, j’ai commencé à enseigner, en 1952, d’abord aux cours du soir, puis à la licence et au baccalauréat en commerce. Les cours d’économie ont constitué ma principale occupation pendant 30 ans, de 1952 à 1982. En cours de route, j’ai fait partie de nombreux comités et groupes de travail, j’ai participé aux principaux débats qui ont mobilisé le corps professoral et contribué à la rédaction de plusieurs mémoires et autres documents. À l’intérieur des structures de gestion de l’École, j’ai aussi occupé plusieurs postes. J’ai été directeur de L’Actualité économique , directeur de l’Institut d’économie appliquée, membre de la Corporation et, pour finir, directeur de l’École elle-même. Depuis la fin de mes études universitaires jusqu’à la retraite, je n’ai jamais eu d’autre employeur que l’École, excepté pour un travail à temps partiel à Québec, pendant les années de mise en place du ministère de l’Éducation. Un travail qui ne me dispensait d’ailleurs pas de mes cours.
Si je passe ainsi en revue mes années d’activité à l’École, c’est pour souligner que dans ces conditions mon nom ne pouvait faire autrement que d’apparaître très souvent dans les documents consultés. J’ai donc eu une autre série de choix à effectuer. Éliminer complètement les événements dans lesquels j’avais tenu un rôle aurait été trop radical, parce que je n’étais pas le seul en cause, et que certains de ces événements pouvaient avoir de l’importance pour l’histoire de l’École, telle que j’avais entrepris de l’écrire. J’ai donc cherché à ne retenir que les références principales en les dépersonnalisant autant que possible, sans tomber dans le travers de jouer à l’acteur fantôme. Exercice périlleux, qui engendrait un autre dilemme : lorsque je décidais de retenir une telle référence et que je devais révéler ma participation, devais-je employer le «je» ou une autre forme d’identification personnelle ? Il y a longtemps que l’on a dit du « je » qu’il pouvait être détestable; il le devient encore plus s’il intervient à trop de reprises dans un même texte. J’ai donc décidé d’éliminer le recours au «je». Il ne restait plus alors qu’à utiliser mon nom, quitte à me faire accuser de jouer les César et d’imiter le De bello gallico  ! Tel est le risque que j’ai pris en me remémorant avec nostalgie le temps lointain où j’adorais me mesurer à une bonne version latine. J’espère que le lecteur me pardonnera un choix pour lequel je n’entrevoyais pas d’autre issue.
On pourra se demander pour quelle raison j’ai arrêté cette histoire à trois décennies de la période actuelle. Je n’ai pas cru pouvoir faire autrement et cela pour deux raisons surtout: d’abord, pour ce qui concerne ma carrière à l’École, telle que sommairement évoquée ci-dessus. Entre 1945 et 1948, mon nom était perdu dans la liste des autres étudiants, et les mentions que l’on pouvait en faire n’importaient guère. Plus tard, lorsque je devins tout jeune professeur, l’ombre des personnages importants qu’étaient alors Esdras Minville, Pierre Sainte-Marie, Victor Barbeau, Maximilien Caron, Robert Stock, François-Albert Angers et François Vézina, ne laissait pas beaucoup de place aux jeunes que nous étions et nos noms n’avaient toujours qu’une faible incidence dans les documents. Avec le passage du temps et la «montée en grade », les choses allaient changer, bien entendu, et les mentions se multiplier, à propos d’événements de plus en plus lourds de conséquences. La difficulté de savoir si l’une ou l’autre de ces mentions devait être retenue ou non s’accroissait en proportion…
En deuxième lieu, avec le passage du temps, les acteurs principaux des événements qu’il me fallait relater et commenter devenaient mes contemporains. Je ne pouvais plus discuter de leur rôle autant que du mien. J’ai donc choisi de m’arrêter à 1970, une fin de période marquée par le déménagement dans l’immeuble de l’avenue Decelles, et la fin du directorat de Roger Charbonneau. Naturellement, dans ces circonstances, j’aurais pu choisir d’autres dates pour mettre un point final à cette histoire de l’École. La date retenue me paraissait cependant bien se prêter à la conclusion de mon travail. Les dix années du directorat de Roger Charbonneau avaient vu se déployer les effets les plus importants de la Révolution tranquille, particulièrement dans le domaine de l’éducation. À la fin de cette période, l’enseignement supérieur, au Québec, n’avait plus rien à voir avec ce qu’il avait été en 1960, dans le domaine de la gestion surtout. Les changements avaient été si rapides et si profonds qu’au moment où Charbonneau quittait son poste, on avait l’impression que la société faisait une pause, le temps d’assimiler les bouleversements intervenus au cours des années précédentes. Il en allait de même de l’École. Elle devait apprendre à vivre dans ses nouveaux locaux; il lui fallait liquider les dernières traces des anciens programmes et s’habituer aux innovations résultant de la réforme de l’éducation. L’accroissement des inscriptions et la diversité des filières mises en place nécessitaient le recours à un personnel nouveau qui devait se faire à la culture de l’institution avant de pouvoir participer pleinement à sa vie interne. La « nouvelle École » est alors en place et la suite de son histoire ne sera que le développement des résultats des dix années précédentes.
Dans la présentation du tome I, j’avais déjà souligné que François-Albert Angers avait lui aussi écrit une sorte d’histoire de la période de 1907 à 1926, c’est-à-dire de la fondation de l’École à la fin de la «première Corporation », un document d’ailleurs resté inédit jusqu’ici. J’avais expliqué comment cet ouvrage différait du mien. Patrick Allen avait été chargé, par Angers probablement, de continuer ce travail pour les années subséquentes; il a consacré un effort considérable aux recherches nécessaires à la rédaction d’une longue tranche de l’histoire de l’École, soit de 1957 à 1988, et a consigné les résultats de ses travaux dans deux énormes cahiers qui font près de neuf cents pages 2 . Il s’agit ici aussi d’un document inédit. Le travail d’Allen diffère tout autant du mien que c’était le cas de celui d’Angers. D’abord, toute la période de 1926 à 1957 n’y est pas couverte; en second lieu, Allen consacre la presque totalité de son ouvrage à retracer, avec minutie, l’évolution interne de l’École, particulièrement sous l’angle pédagogique. Ce qui le conduit à suivre à la trace la naissance, la vie et la mort des différents programmes qui ont été créés ou supprimés pendant la période en question. Il retrace avec autant de minutie les transformations auxquelles ont donné lieu les structures administratives et pédagogiques. Il donne aussi des résumés substantiels des mémoires et autres documents semblables qui ont abouti à ces transformations ou qui les ont accompagnées. L’ensemble est complété par de multiples tableaux statistiques portant sur un grand nombre de sujets. Au total, Allen a compilé, mis en ordre et commenté une quantité considérable de renseignements relatifs à l’histoire de l’École, mais sous l’angle de l’évolution interne de l’établissement. J’ai peu utilisé l’ouvrage de Patrick Allen aux fins de ce tome. D’abord parce qu’une large tranche de la période que je devais couvrir ne l’est pas par Allen; puis parce que tout comme dans le tome I, je m’était assigné comme tâche de chercher à comprendre comment l’École avait évolué dans l’ensemble du milieu québécois et en interaction avec ce milieu. Un tel parti pris devait nécessairement m’amener à faire une large place à tout ce qui dans le monde environnant l’établissement pouvait avoir eu une influence sur son destin. Ce qui ne faisait pas partie des préoccupations d’Allen. Mais il y aurait intérêt à ce que l’École s’interroge sur ce qu’il conviendrait de faire des résultats des travaux d’Angers et d’Allen. Il s’agit de documents considérables, ayant leur valeur propre. La valeur du témoin d’une grande partie des événements commentés, dans le cas d’Angers, et l’impressionnante quantité de renseignements compilés et agencés chronologiquement, dans le cas d’Allen.
 
En terminant, il me sera permis d’exprimer ma reconnaissance à quelques personnes dont l’aide a particulièrement été utile à mon travail. Je dois d’abord remercier la direction de l’École et son directeur, Jean-Marie Toulouse, pour le constant appui qu’il a apporté à ce projet. Le personnel du service des archives de l’École m’a été d’une aide précieuse, compte tenu de la quantité de documents auxquels j’ai dû avoir recours. Je remercie donc le directeur du service, Laurent Picard, mais surtout M me Claudette Brisebois, dont la patience et la gentillesse ne se sont jamais démenties, malgré l’abondance, la répétition et la complexité de mes requêtes. Je voudrais aussi pouvoir exprimer toute ma reconnaissance à ces collègues qui, au hasard des rencontres dans les corridors et autres locaux de l’École, se sont continuellement enquis de l’état de mes travaux et m’ont manifesté leur impatience de voir enfin publiée cette nouvelle tranche de l’histoire de l’École –, tranche qui, pour plusieurs, correspond d’ailleurs à l’évolution de leur propre carrière. Je n’entreprendrais pas de nommer ici ces interlocuteurs privilégiés, de peur d’en oublier certains. Mais qu’ils sachent que leurs encouragements ont constitué pour moi un soutien constant dans la longue marche vers la publication de ce volume.
PRÉFACE
Ce nouveau tome sur l’histoire de l’École des HEC impressionne à plus d’un titre. D’abord, Pierre Harvey a su tisser un fil conducteur entre les événements et les gestes posés tout au long de cette deuxième tranche de la vie de notre établissement qui s’étale de 1926 à 1970. À la lecture, j’ai été saisi par l’actualité des problèmes auxquels l’École faisait face il y a plusieurs décennies déjà. Pensons à deux questions de fond: celle de l’autonomie de l’établissement et celle du financement. À partir de 1926, l’École des HEC est soumise à un cadre législatif qui diminue de façon significative son autonomie. Ce cadre est modelé en référence à des écoles techniques, modèles qui conviennent mal à la situation des HEC. En 1941, le gouvernement cherche à corriger le tir en rattachant l’École des HEC directement au Secrétariat de la province, ce qui durera jusqu’en 1957. De 1926 à 1957, l’École des HEC, avec le soutien de ses diplômés et de la Chambre de commerce de Montréal, cherchera à regagner le degré d’autonomie qu’elle avait avant cette période. En lisant le texte de Pierre Harvey, on comprend bien l’importance de l’autonomie des établissements universitaires; on prend conscience aussi du fait que cette question demeure tout à fait actuelle.
La politique des universités, approuvée à l’aube des années 2000 par le gouvernement du Québec, a reconnu un état de fait qui, dans le cas de l’École, a été long à établir. L’histoire de l’École des HEC nous rappelle cependant que l’autonomie d’un établissement est fragile et qu’elle peut être minée par des gestes anodins et répétitifs.
En lisant le tome II de l’histoire de l’École des HEC, on constate que la question du financement revient comme les saisons. Que ce soit sous la direction de Laureys ou de Minville, cette question refait surface régulièrement comme le printemps après l’hiver. Encore une fois, c’est une dynamique semblable à celle que nous vivons en 2001. D’une part, l’École des HEC cherche à obtenir les ressources financières qui lui permettront de recruter des professeurs, de développer des programmes, de bâtir un noyau de recherche et, d’autre part, le gouvernement répond en invoquant la nécessité que les ressources à consacrer à l’éducation soient comprises dans le cadre de l’ensemble des missions des gouvernements.
À travers ces pages de l’histoire des HEC, Pierre Harvey montre avec une grande clarté comment se sont dessinés les traits caractéristiques de l’établissement. Soulignons quelques-uns de ces traits: une grande école de niveau universitaire, un établissement bien ancré dans son milieu.
C’est en retraçant le développement des programmes, en montrant l’émergence des règlements pédagogiques et en soulignant tous les efforts pour attirer de bons étudiants que l’on voit clairement se cristalliser cette préoccupation de faire des HEC une grande école professionnelle. En même temps, Pierre Harvey a su mettre en évidence la préoccupation constante du lien entre le milieu socio-économique et l’action des HEC. Qu’il s’agisse des choix de programmes, des thèmes de recherche, des questions sociales ou des questions économiques, l’École s’efforce toujours d’articuler ses actions selon ce qui se passe au Québec, au Canada et dans le monde industrialisé. Soulignons ici les efforts soutenus pour établir et maintenir des relations étroites de collaboration entre l’École des HEC et la Chambre de commerce de Montréal, d’une part, pour établir un lien entre la pratique des affaires, l’enseignement et la recherche et, d’autre part, pour participer aux prises de position de la Chambre et des HEC. D’ailleurs, en 2001, la Chambre de commerce de Montréal nomme encore des membres au conseil d’administration de la Corporation de l’École des Hautes Études Commerciales.
Le texte de Pierre Harvey décrit aussi, avec justesse, l’émergence d’une activité de recherche appliquée et fondamentale: les HEC sont au cœur de la création de deux revues: L’Action nationale et L’Actualité économique . Pendant plusieurs années, L’Actualité économique est alimentée par des professeurs de l’École et on y publie tant des articles d’économie appliquée que des articles fondamentaux. Il faut dire que cette activité de publications est le fruit de la recherche qui se développe au rythme des ressources disponibles.
Dans le domaine de la recherche, c’est le lancement du programme de réflexion sur le développement économique intitulé «Notre milieu » qui prend le haut du pavé. Ce programme, ce vaste projet de recherche a joué un rôle majeur dans l’affirmation de la place de l’École des HEC en matière de recherche. Ces études constituent encore aujourd’hui un point de repère majeur pour comprendre l’évolution socio-économique du Québec et du Canada.
La période 1926-1970 décrit avec précision la participation centrale de l’École des HEC au développement socio-économique du Québec. D’abord par la réflexion, la discussion et la recherche. Dès 1938, l’École des HEC est un acteur central de la création de l’Institut de recherche économique et sociale, puis en 1946, on développe le premier programme d’études en actuariat du Québec; plus tard, on crée l’Institut d’économie appliquée qui regroupera entre autres les Angers, Parizeau, Parenteau, Dagenais, Leroy. Il faut absolument noter que, dès 1918, les HEC consacrent beaucoup d’énergie à la mise sur pied d’un enseignement de niveau universitaire dans le domaine de la comptabilité. Avec le recul, on peut dire que ces efforts ont permis l’émergence d’une profession pleine et entière: l’expert-comptable. Harvey souligne avec justesse que la période 1926-1970 est marquée par les travaux de la Commission Tremblay créée en 1953, dont le mandat portait sur les relations fédérales-provinciales, et dans lesquels les HEC jouent un rôle central. Les travaux de cette commission alimentent encore la réflexion des politiciens et celle des spécialistes des relations fédérales-provinciales.
L’ouvrage de Pierre Harvey se termine sur le développement des programmes de formation adaptés à l’évolution des milieux des affaires, soit la formation de spécialistes pour chacune des fonctions de l’entreprise telles que la finance, le marketing. L’auteur, qui a vécu intensément cette période, trace avec délicatesse les contours de cette nouvelle orientation vers les affaires par rapport à une orientation centrée sur le développement social et économique qui avait marqué la période 1930-1970.
En terminant, un mot à l’intention de l’auteur: merci. Merci d’avoir reconstitué l’histoire de l’École de 1887 à 1970. Les trois volumes de Pierre Harvey viennent s’ajouter à celui écrit par Robert Rumilly en 1966. Malgré les différences entre les ouvrages d’Harvey et de Rumilly, on observe de grandes similitudes dont celle du cheminement d’une idée vers son épanouissement: la création d’un établissement ancré dans son milieu qui participe activement à l’émergence de leaders dans le milieu des affaires et dans les différentes sphères du développement socio-économique de la société.
 
Jean-Marie Toulouse Directeur de l’École des HE C
INTRODUCTION
LES ANTECEDENTS ET L’EPOQUE : DE LA GUERRE AUX «ANNEES FOLLES »
Le 24 mars 1926, à la suite de l’adoption par l’Assemblée législative du Québec de la Loi relative à certaines écoles techniques ou professionnelles , l’École des Hautes Études Commerciales de Montréal perdait la liberté dont elle avait joui en vertu de sa charte de 1907, et passait sous la coupe de la Corporation des écoles techniques ou professionnelles. Le directeur Laureys n’avait pas été étranger, semble-t-il, à ce changement de statut juridique. Il avait, en tout cas, étroitement collaboré avec le secrétariat de la province, tout au long de la préparation du texte législatif en question 1 . Par ailleurs, en 1926, le monde se trouvait presque à mi-chemin entre les derniers soubresauts de la guerre de 1914-1918 d’une part, et, d’autre part, le choc violent qu’allait constituer la crise de 1929. L’Amérique et l’Europe vivaient alors ce que l’on appellera les « années folles ». Une décennie au cours de laquelle toutes les populations des pays développés chercheront à oublier, dans la frénésie du plaisir de vivre, les années d’horreur de la guerre et de ses conséquences. Si bien que pour comprendre cette période, il faut tenter de se représenter dans quel état se trouvait le monde occidental au sortir des hostilités qui l’avaient ensanglanté pendant tant d’années.
Quand, avec l’armistice du 11 novembre 1918, l’hécatombe avait enfin cessé sur les champs de bataille, le monde n’était plus ce qu’il avait été jusqu’en août 1914. De l’Europe d’avant-guerre, John Maynard Keynes écrivait, en 1924, dans un ouvrage devenu classique: «Bien peu d’entre nous comprennent vraiment à quel point étaient inédites, instables, compliquées, peu sûres et de nature purement provisoire, les conditions économiques dans lesquelles l’Europe occidentale avait vécu le dernier demi-siècle. Sur ces bases fragiles et quelque peu irréelles, nous avons dressé des plans pour l’amélioration de nos conditions sociales, fondé nos programmes politiques, cultivé nos inimitiés et projeté nos ambitions tout en nous laissant croire que nous disposions, en plus, d’une marge suffisante pour cultiver, plutôt que de les réduire, les conflits internes à la famille européenne. Poussé autant par une folle illusion que par une imprudente prétention, le peuple allemand est venu bousculer les bases mêmes sur lesquelles nous vivions et construisions notre avenir 2 .»

Armoiries de l’École figurant sur la verrière de l’escalier d’honneur.
Quatre ans du plus sanglant conflit que le monde eût connu jusque-là avait jeté bas ce fragile édifice. Keynes résumait alors de la façon suivante les conséquences immédiates, pour l’Europe, de ces événements tragiques: « Les principaux traits de la situation [prévalant en 1919] peuvent être regroupés sous trois titres: d’abord, une chute, en termes absolus, de la productivité interne de l’Europe; en second lieu, la rupture du système de transport et d’échange qui permettait d’acheminer les produits de cette région là où ils étaient particulièrement en demande; enfin, l’incapacité dans laquelle se trouve actuellement l’Europe de s’approvisionner outre-mer comme elle le faisait auparavant 3 .» Tous les pays européens avaient subi les conséquences économiques, sociales et politiques du conflit, mais à des degrés divers, bien entendu. Au cours des années de l’après-guerre, l’Empire britannique présentait toujours une façade imposante, mais la toute-puissance d’antan n’y était plus. La Grande-Bretagne avait dû, pour financer ses quatre ans de conflit armé, liquider une partie de son portefeuille extérieur et s’endetter, en plus, auprès des États-Unis. Ses revenus de placement ne compensaient plus, comme auparavant, le déficit de son commerce extérieur. Ce qui, entre autres conséquences, avait fait perdre à la livre son statut de premier instrument de paiement international.
De son côté, au sortir du conflit et pendant les années suivantes, la France était extrêmement fière, à juste titre, d’une victoire si durement arrachée. Mais les hostilités finies, elle s’était retrouvée avec une partie importante de son territoire dévastée, où bâtiments, infrastructures et même sol arable étaient à reconstruire complètement. Le pays devait, de plus, et pour longtemps, porter le poids de la décimation, par la mort et les infirmités, de toute une génération d’hommes qui, autrement, aurait apporté une contribution importante à l’ensemble de ses ressources productives. L’effet démographique à plus long terme de cette saignée allait aussi peser lourdement sur les décennies subséquentes. Dans le domaine financier, les problèmes résultant de la guerre n’avaient pas été moins graves; pour soutenir son combat, la France avait dû, pendant quatre ans, consacrer à la guerre une part considérable de sa production courante et puiser largement à même le capital accumulé par les générations précédentes. Un système fiscal mal adapté et des dirigeants incapables de prendre les mesures nécessaires pour répartir plus équitablement le poids de telles dépenses, avaient obligé le pays à s’en remettre plutôt au gonflement de la circulation monétaire. Ce qui, naturellement, avait alimenté une inflation croissante. Le gouffre financier résultant des hostilités était cependant tel, que ces mesures n’avaient pas suffi. Il avait aussi fallu recourir massivement aux emprunts extérieurs, auprès de la Grande-Bretagne d’abord, mais surtout des États-Unis. Dans ces circonstances, le franc s’était trouvé, à l’armistice, aussi mal en point que la livre sur le marché des changes. En Russie, la révolution avait d’abord balayé le régime tsariste, puis les premières velléités de démocratie à l’occidentale, pour plonger ensuite le pays dans une guerre civile qui, avec l’intervention étrangère, s’était prolongée jusqu’en 1920. L’extrême misère que ces six années de conflits et de désordre avaient entraînée se transformerait en une atroce famine, doublée de la terreur policière quand viendrait le temps de la collectivisation à outrance.
Quant aux trois grandes puissances qui s’étaient opposées aux Alliés pendant ces longues années de guerre, les bouleversements y avaient été presque aussi importants que dans l’ancien empire tsariste. L’Empire allemand s’était effondré dès avant l’armistice et le pays avait longtemps cherché péniblement sa voie vers la démocratie, à travers la misère matérielle et le désordre politique. L’Empire austro-hongrois et l’Empire ottoman avaient éclaté en pièces sous la pression des divers nationalismes qu’ils avaient contenus par la force pendant les siècles antérieurs. En Europe centrale et dans les Balkans, tout un ensemble de nouveaux pays avaient alors fait leur apparition, mais ils étaient loin de disposer des traditions, de l’expérience et des ressources humaines et matérielles nécessaires au rôle qu’ils prétendaient jouer. Au lendemain de la guerre, la famine n’avait pas été moindre qu’en Allemagne et en Autriche, dans toute cette ancienne zone d’influence allemande. La terreur y était presque aussi répandue que dans la Russie des Soviets.
Le traité de Versailles, qui avait officiellement mis fin aux hostilités et réorganisé le monde sur de nouvelles bases, avait constitué, pour l’Allemagne vaincue, une véritable « paix carthaginoise 4 ». Les discussions qui devaient mener à la signature du traité avaient pourtant commencé dans les meilleures conditions que l’on pouvait espérer dans les circonstances, puisqu’elles s’appuyaient, au départ, sur les généreuses propositions du président américain, Woodrow Wilson. Mais Keynes, qui avait lui-même participé aux négociations préparatoires au traité, écrira plus tard : « [...] Clemenceau [le représentant de la France] n’était intéressé qu’à l’écrasement de la vie économique de l’ennemi, Lloyd George [le représentant de la Grande-Bretagne] voulait conclure un marché et ramener chez lui quelque chose qui pourrait tenir à flot pendant au moins une semaine, alors que le président [Wilson] était surtout préoccupé de ne rien décider qui ne serait pas juste et équitable 5 . »
Si Clemenceau s’était tellement acharné à exiger le démantèlement des bases de l’économie allemande, c’était à cause de la crainte qu’inspirait un pays dont le poids démographique et économique dominerait à nouveau la France, dès que seraient reconstituées les conditions qui existaient avant le conflit. Mais en même temps, pendant les discussions préparatoires au traité de Versailles, la France, à cause de sa situation financière intérieure et extérieure, avait aussi mis très fortement l’accent sur la question des paiements de réparation que Clemenceau avait réussi à faire gonfler jusqu’à un montant tout à fait irréaliste. Ce qui allait totalement à l’encontre de la première exigence: une économie allemande démantelée ne pourrait jamais s’acquitter de telles obligations financières. Mais le sentiment de haine à l’encontre des Allemands, les « Huns » selon l’expression héritée de la propagande de guerre, était telle, après ces quatre années de carnage, que ces mesures à la fois draconiennes et contradictoires avaient soulevé peu d’objections parmi les Alliés. Excepté la création de la Société des Nations que les pays européens avaient concédée à ce qu’ils considéraient comme l’idéalisme naïf du président Wilson, la paix de Versailles n’avait pas réglé grand-chose. « Le traité, avait encore écrit Keynes, ne comporte aucune mesure en vue de la reconstruction économique de l’Europe; il ne propose rien, non plus, pour permettre de transformer en bons voisins les Empires vaincus de l’Europe centrale ou pour réussir la reconquête de la Russie; on n’y trouve aucune disposition qui pourrait promouvoir la solidarité économique entre les Alliés; on n’est pas parvenu, non plus, à s’entendre à Paris, sur les moyens à prendre pour remédier à la désorganisation des finances de la France et de l’Italie, ni sur la façon de rétablir des relations normales entre le système économique des Vieux pays et celui du Nouveau monde 6 .»


La paix, pourtant si chèrement acquise, avait donc mal commencé. Les années subséquentes allaient amplement démontrer à quel point les conditions décidées à Paris, en 1919, étaient irréalistes. D’abord, l’Allemagne ne s’acquittera jamais des obligations qui lui avaient été faites au titre des paiements de réparation. La France eut beau occuper militairement la Ruhr en 1922, rien n’y fit: le désordre politique, la menace de la bolchevisation du pays, l’hyper-inflation jusqu’à la destruction du système monétaire, la résistance passive de tout le peuple allemand allaient, après quelques versements, d’ailleurs en partie financés par des prêts américains, forcer les Alliés à réviser les paiements à la baisse à plusieurs reprises, jusqu’à leur abandon pur et simple. Conséquence directe de ces bouleversements et symptôme encore plus inquiétant des drames à venir dans cette Allemagne d’après-guerre qui ne parvenait pas à retrouver ses assises, les sections d’assaut d’un agitateur nommé Hitler avaient, dès 1921, commencé à terroriser les adversaires politiques du futur dictateur nazi qui, dès cette époque, faisait de l’abrogation du traité de Versailles le principal élément de son programme politique. Au cours de ces mêmes années, l’Italie, qui avait pourtant figuré parmi les pays sortis vainqueurs de la guerre, se débattait elle aussi dans des conditions économiques et sociales rendues encore plus difficiles par la récession de 1920-1921. Il n’y avait donc pas à se surprendre si, dès 1922, Mussolini effectuait sa fameuse «marche sur Rome», permettant ainsi au parti fasciste de s’emparer du pouvoir, avant d’accéder lui-même à la dictature.
Une fois le traité de Versailles signé, le retour à l’économie de paix n’avait pas été plus facile pour la France. Obligés de déchanter quant à la contribution financière que devaient apporter les réparations allemandes, les dirigeants français avaient quand même entrepris la reconstruction avec vigueur, en recourant à l’emprunt extérieur, mais aussi, encore une fois, en gonflant la masse monétaire pour financer l’opération. Ce qui revenait, compte tenu du rythme d’inflation ainsi maintenu, à dépouiller peu à peu les classes moyennes qui, pendant la guerre, avaient accepté de placer leurs épargnes en titres de la dette publique. Naturellement, en contrepartie, tous ceux qui s’étaient endettés pour acquérir des biens réels, propriétés foncières surtout, se trouvaient, à toutes fins utiles, libérés de leurs dettes du fait de la chute de la valeur de la monnaie. Cet important transfert de richesses, des petits rentiers et retraités vers les classes plus favorisées, allait peser lourd dans l’instabilité sociale qui caractériserait les années subséquentes, et dont François-Albert Angers sera témoin plus tard, alors qu’il effectuera un séjour d’étude à Paris 7 . Sous le poids de l’inflation et des énormes déficits budgétaires entraînés par la reconstruction, le franc, déjà affaibli par quatre ans de guerre, sera de plus en plus malmené sur les marchés internationaux. Le taux de change qui était de onze francs pour un dollar américain en 1919, avait chuté à quarante francs au dollar en 1926, au moment où l’Assemblée législative débattait, à Québec, de la nouvelle loi devant encadrer les activités de l’École.
L’Angleterre n’avait pas eu à subir sur son sol les dévastations de la guerre. Le problème du retour à l’économie de paix avait donc été considérablement facilité. Pendant tout le temps qu’avaient duré les pourparlers de Paris, les Anglais n’avaient d’ailleurs montré qu’indifférence pour ce qui se passait de l’autre côté du Channel. « Pour qui venait de passer à Paris la plus grande partie des six premiers mois qui avaient suivi l’armistice, écrivait Keynes, c’était une expérience étrange que de se retrouver en visite à Londres. L’Angleterre ne fait pas partie de l’Europe. Les séismes silencieux qui secouent cette dernière ne l’atteignent pas. L’Europe est à part, et l’Angleterre ne fait pas partie de sa chair ni de son corps 8 . »
Parce qu’elle avait financé une grande partie de ses dépenses de guerre par l’impôt et l’emprunt, et grâce aussi à l’aide reçue des autres membres de l’Empire, dont le Canada, bien entendu, la Grande-Bretagne n’avait pas eu à souffrir de l’inflation autant que la France ou l’Italie. Mais, comme la France, elle avait dû abandonner l’étalon-or pendant la durée des hostilités. La paix revenue, la question du retour aux conditions monétaires de l’avant-guerre allait se poser rapidement. La décision la plus difficile portait sur la valeur or à assigner à la livre, car dans les cercles financiers on était anxieux de redonner à celle-ci son statut de première grande monnaie internationale, et à Londres son rôle de capitale financière du monde. Pour ce faire, beaucoup, dans les milieux financiers, considéraient qu’il fallait tout simplement retourner à la parité or de 1914.

Publicité. (Bulletin de la Chambre, vers 1925)
En 1924, à l’occasion des élections générales, Winston Churchill quitte le Parti libéral pour passer chez les conservateurs, qui ravissent le pouvoir au Parti travailliste. Churchill est immédiatement nommé chancelier de l’Échiquier. C’est à lui qu’incombera alors la responsabilité de fixer, ou au moins de proclamer et de défendre, la parité or à donner à la livre. Le nouveau chancelier de l’Échiquier choisira le retour pur et simple à la parité d’avant-guerre, une décision extrêmement malheureuse, qui loin de redonner à la Grande-Bretagne son statut et son rôle d’antan, allait précipiter le déclin de son économie. Compte tenu, en effet, de ce qu’était la valeur de la livre en 1924, le retour à la parité de 1914 entraînait, en fait, une réévaluation de 10 % de la devise anglaise. Pour que le commerce extérieur britannique puisse retrouver des conditions comparables à celles qui avaient cours avant la réévaluation, il fallait que les prix anglais baissent de 10% ou que les prix internationaux soient relevés dans une même proportion. La seconde solution n’étant, bien sûr, pas réaliste, les producteurs anglais durent se résoudre à comprimer leurs coûts de 10% pour être en mesure de soutenir la concurrence, tout en reconstituant leurs marges bénéficiaires. Une large part de cette déflation porterait sur les salaires, le poste ordinairement le plus important parmi les coûts de production. Ce qui entraînera des grèves en chaîne et une agitation sociale dont l’économie anglaise ne se relèvera pas avant que n’éclate la crise de 1929, qui elle-même obligera à abandonner la convertibilité et avec elle le rêve de redonner à la livre sterling son lustre d’antan.
Dès la fin des hostilités, la France avait été impatiente, comme l’Angleterre, d’en revenir au plus tôt au merveilleux mécanisme de l’étalon-or, lequel constituait pour les milieux financiers du monde le symbole de la prospérité d’avant-guerre. Mais d’année en année, la situation financière française n’avait cessé de se détériorer; en 1926, elle prenait des allures désespérées. Raymond Poincaré, un conservateur reconnu, avait alors été appelé à présider un cabinet d’union nationale. Il avait entrepris immédiatement de restaurer les finances du pays. Par un large recours à l’emprunt, il avait, en même temps, réduit le rythme d’expansion monétaire, épongé une part du pouvoir d’achat excédentaire et ainsi maté l’inflation. La situation allait être consolidée, du moins temporairement, en 1928, par un retour à l’étalon-or, mais avec une valeur du franc-or sensiblement inférieure à celle de 1914 et raisonnablement alignée sur le pouvoir d’achat courant de la devise. La leçon anglaise avait été bien comprise. Le « franc Poincaré » vint redonner confiance aux épargnants et, pour la première fois depuis la guerre, assurer à la France une stabilité économique que ne connaîtra pas l’Angleterre. Cette réforme monétaire ne sera pas étrangère non plus au fait que la France allait réussir à traverser la crise de 1929 dans des conditions nettement meilleures que l’Allemagne, la Grande-Bretagne et les États-Unis.
La guerre finie et les troupes américaines rapatriées, les États-Unis s’étaient retrouvés dotés d’une stature internationale toute nouvelle. De débiteurs qu’ils avaient été avant la guerre, ils étaient devenus la première puissance créditrice du monde, et le dollar américain avait supplanté la livre anglaise comme première devise sur les marchés internationaux. Mais la plupart des dirigeants américains n’en avaient pas moins repris leurs attitudes farouchement isolationnistes d’avant le conflit. Le Congrès avait refusé de suivre le président Wilson dans ses efforts pour établir un nouvel ordre international par la création de la Société des Nations. L’administration américaine avait aussi opposé une fin de non-recevoir aux propositions visant à annuler les dettes interalliées résultant de la guerre ou de ses suites, et avait insisté pour que toutes ces créances soient totalement honorées. Ce qui était totalement irréaliste, en plus de refléter un égoïsme national assez choquant dans les circonstances. Le Congrès américain était allé encore plus loin dans l’incohérence: alors qu’il exigeait le paiement intégral des dettes de guerre, il fermait le marché des États-Unis aux produits étrangers par des barrières tarifaires infranchissables. Devant un tel ensemble de mesures contradictoires, certains se demandèrent si la stupidité l’emportait alors sur l’ignorance des mécanismes économiques les plus élémentaires, ou l’inverse…
«Le malheur des uns fait parfois le bonheur des autres… », dit le proverbe populaire. Alors que les pays européens se débattaient dans les conditions difficiles engendrées par la guerre, l’Amérique du Nord connaissait une prospérité sans précédent. La demande de guerre, tant pour les produits alimentaires que pour le matériel militaire, avait d’abord provoqué, au Canada comme aux États-Unis, une situation de suremploi caractérisée, car à partir de 1915, l’agriculture et l’industrie des deux pays avaient fonctionné à plein régime. Ce qui tranchait sur les conditions chancelantes qui existaient en 1913 et au début de 1914. La paix venue, il avait fallu soutenir la reconstruction de l’Europe et nourrir sa population affamée. De ce fait, la demande s’était maintenue à un niveau très élevé, du moins jusqu’à la récession de 1920-1921. Celle-ci avait été profonde, mais elle n’avait duré que quelques mois avant de faire place à une vigoureuse reprise. À mesure, cependant, que la reconstruction redonnait à l’Europe sa capacité d’avant-guerre et que la production alimentaire y retournait progressivement à un niveau normal, la demande auprès des agriculteurs nord-américains diminuait, provoquant l’accumulation d’excédents agricoles qui pèseraient de plus en plus lourdement sur les prix. Au Canada, par exemple, l’indice des prix de gros agricoles (1913 = 100) avait grimpé du niveau de 96,5 où il se trouvait en 1910, à 258,8 en 1920, pour retomber ensuite à 127,7 à la fin de la décennie 9 . Les producteurs, qui avec l’encouragement de leurs gouvernements respectifs s’étaient fortement endettés pour pouvoir répondre aux besoins de la guerre et de l’immédiat après-guerre, se retrouveront alors pris comme dans un étau entre une demande déclinante et l’obligation de faire face à des engagements financiers contractés dans d’autres circonstances. Le malaise agricole résultant de cette situation durera jusqu’à la crise de 1929, et se transformera en une véritable tragédie.
Dans l’ensemble du Canada, la prospérité de guerre s’était accompagnée d’une inflation très importante, résultat d’un trop large recours au gonflement de la masse monétaire. L’indice des prix à la consommation, qui était à 73,7 en 1910, atteignait 143,5 en 1920. En dix ans, le coût de la vie avait donc doublé 10 . Ce qui représentait une croissance annuelle moyenne des prix de 7% pendant toute la durée de la décennie. Par ailleurs, Ottawa n’avait à peu près rien prévu pour faciliter la reconversion de l’économie de guerre en économie de paix, et pour la réinsertion d’un demi-million de militaires démobilisés. Ceux-ci avaient été jetés sans protection sur le marché du travail, alors que la fermeture des usines de guerre entraînait déjà l’apparition de nombreuses poches de sous-emploi. Dans certaines villes canadiennes, dans les Prairies en particulier, où sévissait la crise agricole, les soldats démobilisés avaient bruyamment exprimé leur frustration, et certaines manifestations avaient presque pris l’allure et les dimensions d’une émeute.
Dans le cas de Montréal, la prospérité, qui est certaine, est cependant partiellement éclipsée par le développement extrêmement rapide de Toronto. La Ville reine draine, en effet, une part croissante des activités économiques nouvelles et menace de plus en plus de s’emparer du titre de métropole du Canada. Cette substitution progressive de rôle résulte d’un ensemble de circonstances liées les unes aux autres. D’abord, le remplacement, au lendemain de la guerre, de l’Angleterre par les États-Unis comme première puissance économique du monde, entraîne un relâchement des liens qui subsistaient entre la Grande-Bretagne et le Canada. Le voisin du Sud accentue alors son emprise, tant sur le marché des biens et services que comme source de capitaux. Ce qui contribue à réduire l’importance du rôle de Montréal comme point de jonction entre l’Amérique du Nord et l’Europe. En second lieu, grâce aussi à la guerre et à la reconstruction, l’Ouest canadien s’est fortement développé, tirant alors à lui le centre de gravité de l’économie canadienne. Enfin, tant par la population que par le poids de son économie, l’Ontario tend à surpasser le Québec et constitue donc un marché interne dont la puissance d’attraction se fait de plus en plus sentir.
La ville de Montréal ne tombe pas en disgrâce pour autant. Même si Toronto accroît progressivement son importance comme place financière, elle reste à la fois au centre du marché des capitaux pour l’ensemble du Canada et la plaque tournante des transports, tant maritimes que ferroviaires. Les canaux ne permettent pas aux navires de haute mer de remonter au-delà de son port et la plupart des vaisseaux venant des Grands Lacs doivent y transborder leurs cargaisons à destination de l’Europe ou de l’Est américain. Montréal constitue toujours aussi la grande agglomération industrielle qu’elle est devenue à la fin du XIX e siècle. Il est donc justifié de considérer que Montréal conserve toujours son titre de métropole du Canada. Et c’est bien ainsi que les contemporains voient les choses.


Passé la récession de 1921, les soubresauts du retour à l’économie de paix s’étaient progressivement estompés et la prospérité, devenue de plus en plus manifeste, allait contribuer à l’éclatement de ce que l’on appellera les «années folles ». Les quatre années de guerre avaient été dures et les hécatombes quotidiennes sur les champs de bataille avaient fait prendre conscience de la fragilité de la vie humaine. Dans ces conditions, l’urgence de profiter au mieux de tous les moments accordés suscitait une sorte d’exubérance générale qui, chez certains, devenait une forme de frénésie dans la consommation, la fête et le jeu. Paris était, en quelque sorte, le lieu symbolique mondial de ces comportements nouveaux. Les artistes et les écrivains de tous les pays s’y retrouvaient pour participer aux mouvements intellectuels et artistiques à la mode, comme le mouvement surréaliste, par exemple, ou pour prendre part à la fête presque continuelle dont certains quartiers, comme Montparnasse, donnaient le spectacle. L’exposition internationale des Arts déco, qui s’était ouverte à Paris en avril de 1925, avait, à sa manière, confirmé au monde que Paris était bien la capitale internationale de cette nouvelle rage de vivre.
L’Amérique, malgré sa réputation bien établie de puritanisme, n’était pas restée étrangère, elle non plus, à cette soif de vivre qui s’était emparée du monde industrialisé, une fois estompées les angoisses de la guerre. Le rythme endiablé du charleston, la danse à la mode, scandait toutes les fêtes mondaines, et même populaires. L’automobile était devenue l’objet fétiche de la prospérité économique nouvelle et du relèvement spectaculaire du niveau de vie que la guerre avait provoqué. Dès avant les hostilités, les grands bourgeois européens et nord-américains avaient déjà fait de ce nouveau moyen de transport un symbole de leur statut social supérieur. Les taxis de Paris avaient même été mis à contribution pour les besoins de la bataille de la Marne, en septembre 1914. Mais l’usage de la voiture automobile était quand même réservé, jusqu’à la guerre, à quelques cercles restreints. Quand, par ailleurs, les premières troupes américaines avaient débarqué à Saint-Nazaire ou à Cherbourg, en juin 1917, l’importance du parc automobile qu’elles amenaient avec elles avait constitué, pour les Français, un véritable sujet d’étonnement. L’industrie automobile américaine avait profité à plein du conflit et, ce dernier terminé, elle avait rapidement envahi le marché civil, la demande croissante pouvant alors être satisfaite grâce à la mise au point de méthodes révolutionnaires, comme la production en chaîne. En 1927, Henry Ford, l’un des plus fervents adeptes de ces nouvelles techniques industrielles, avait mis sur le marché le quinze millionième exemplaire de son fameux Modèle T.
Le niveau élevé des revenus, l’abondance du crédit et le désir d’accéder au plus vite à la richesse dont les mieux nantis faisaient étalage, allaient déclencher une vague de spéculation qui ira en s’amplifiant. Tradition oblige, le mouvement se manifestera d’abord dans l’immobilier, mais il sera cassé, dès 1925, par les déconvenues de l’aventure floridienne 11 . La spéculation boursière avait, cependant, déjà commencé à prendre la relève. La débâcle de 1929 et la longue crise qui en résultera presque jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, marqueront profondément l’histoire du monde industrialisé. Celle de l’École des Hautes Études Commerciales aussi, bien sûr. En attendant, celle-ci essaie de se tailler une place aussi avantageuse que possible dans la meilleure société francophone montréalaise et d’y projeter l’image d’un établissement qui ne se préoccupe pas que de questions matérielles. Deux ans après la guerre, un groupe de diplômés et de professeurs avait fondé la Société de conférences de l’École des Hautes Études Commerciales. En janvier 1926, alors que le gouvernement Taschereau se prépare, dans le secret, à mettre fin à l’autonomie juridique de l’École, on célèbre le 8 e anniversaire de la Société avec éclat. Jean Nolin a été choisi comme conférencier et il a traité de l’œuvre de l’esthète, critique d’art et essayiste britannique John Ruskin. La violoniste Mary Isard et le ténor Henri Prieur ont apporté leur contribution. «La salle de la bibliothèque St-Sulpice, écrira L’Actualité économique avec une satisfaction évidente, était remplie à capacité d’une foule distinguée 12 . » Une assistance que l’ancien premier ministre sir Lomer Gouin et le sénateur Raoul Dandurand rehaussaient de leur présence. Pour plusieurs, à l’École et à la Chambre de commerce, qui contrairement au directeur Laureys, ne sont pas dans le secret des intentions gouvernementales, l’euphorie sera cependant de courte durée, et la fête donnera rapidement lieu à un réveil amer. Exactement un mois après la conférence de la bibliothèque Saint-Sulpice, en effet, l’Assemblée législative prendra connaissance de la Loi relative à certaines écoles techniques ou professionnelles et l’École des HEC devra apprendre à vivre sous l’autorité vacillante de la Corporation des écoles techniques ou professionnelles. Ce qui ne sera pas toujours facile, même pour Laureys, qui avait pourtant collaboré à la préparation du nouveau texte législatif dont la publication sera, pour le Bureau de direction de l’École, comme pour celui de la Chambre de commerce, une surprise totale.
PREMIÈRE PARTIE
DE LA FORMATION DES INDIVIDUS À LA MISSION NATIONALE
CHAPITRE PREMIER
Un grand coup d’épée dans l’eau…
Le 3 octobre 1927, les membres de la Corporation des écoles techniques ou professionnelles tiennent leur première réunion sous la présidence du secrétaire de la province, Louis-Athanase David. Le maire de Montréal, Médéric Martin, le directeur général de l’enseignement technique, Augustin Frigon, le directeur de l’École des beaux-arts de Montréal, Charles Maillard, le directeur de l’École des Hautes Études Commerciales de Montréal, Henry Laureys, ainsi qu’un fonctionnaire du ministère fédéral du Travail, E.-McG. Quirk, tous membres de la Corporation, sont présents. Il ne manque que les maires des villes de Québec et de Hull pour que l’assemblée soit au grand complet. La loi qui a donné naissance à cette nouvelle organisation a été approuvée le 24 mars 1926, presque vingt mois plus tôt, et elle est entrée en vigueur le 1 er novembre suivant, soit à peu près exactement depuis un an. Pourquoi le gouvernement
 
a-t-il laissé passer tous ces mois avant de procéder à la mise en place de la réforme qu’il a voulu, par cette nouvelle législation, apporter à l’administration d’un certain nombre d’établissements d’enseignement? Ce n’est sûrement pas le choix des membres de la Corporation qui a suscité des difficultés, car à deux exceptions près, ce sont des titulaires de postes que la loi y désigne. Celle-ci stipule, en effet, que la « corporation se compose [du] secrétaire de la province, [du] directeur général de l’enseignement technique, [du] directeur de l’École des Hautes Études Commerciales de Montréal, [...] d’une personne représentant les écoles des beaux-arts de Québec et de Montréal, [...] d’une personne représentant l’industrie et le commerce, [du] maire de chacune des cités de Québec, de Montréal et de Hull 1 ». À part celles que leurs fonctions appelaient d’office à faire partie de la Corporation, le gouvernement n’avait donc eu à choisir qu’une personne pour représenter les deux écoles des beaux-arts et une autre supposée provenir du monde des affaires. Il n’y avait pas là matière à négocier ou à tergiverser pendant presque deux ans. Cette lenteur à procéder n’a pas pu venir non plus du Bureau des directeurs de l’École des Hautes Études Commerciales ni de la Chambre de commerce du district de Montréal: l’adoption de la loi de mars 1926 a été pour les deux groupes une surprise complète: ni l’un ni l’autre n’ont pu réagir autrement qu’en protestant après coup.
Pour expliquer le retard pris par le gouvernement on pourrait, bien sûr, invoquer la composition très hétéroclite du nouvel organisme. On y trouve, en effet, les maires de trois villes de tailles très différentes, les directeurs de deux établissements d’enseignement supérieur dont la vocation et la culture institutionnelle n’ont à peu près rien en commun, un fonctionnaire fédéral, un haut fonctionnaire provincial et un membre du cabinet des ministres. On peut se demander quel langage commun et quel intérêt partagé allaient pouvoir permettre à ces personnages disparates de travailler ensemble, avec efficacité, à la gestion de six établissements d’enseignement aussi peu comparables qu’une école technique, une école des beaux-arts et l’École des Hautes Études Commerciales ? On comprendra donc que le caractère hétérogène de la composition de la Corporation rendrait difficile le fonctionnement de l’organisme. On ne voit pas, cependant, comment ces mêmes circonstances pourraient être invoquées pour expliquer avec quelle lenteur on nomma les membres et on les réunit une première fois.
D’un autre côté, le gouvernement n’avait pas su ou n’avait pas voulu exposer clairement ses intentions, ce qui n’avait certainement pas facilité les choses. Le discours du trône de janvier 1926 n’avait laissé que très vaguement transparaître le sens de l’intervention qui se tramait en coulisses. On s’était, en effet, contenté alors de déclarer que «le temps [était] venu de modifier [les] lois relatives aux écoles techniques de façon à rendre ces écoles plus efficace 2 ». Le premier ministre Taschereau avait été un peu plus explicite devant le Club de réforme, au cours du mois d’avril suivant. Il avait d’abord affirmé que tout ce branle-bas avait été rendu nécessaire par les difficultés financières engendrées par les établissements en cause: «Après vingt ans d’opération, aurait déclaré le chef du gouvernement, nous trouvons que ces écoles coûtent annuellement à la province près de 150 000 dollars, qu’elles retirent, de plus, des municipalités 80 000 dollars, que le déficit annuel se chiffre à 85 000 dollars et qu’elles ont des obligations garanties par la province au montant de 1 565 000 dollars, sur lequel pas un sou n’a été porté au fonds d’amortissement. Québec devra, à leur échéance, rencontrer ces obligations. On admettra qu’il était de notre devoir d’intervenir pour remédier à cet état de choses 3 .» Le premier ministre s’était ensuite aventuré un peu plus loin, et avait fini par déborder la question financière : «Nous avons [...], avait-il ajouté, réuni les quatre corporations [des trois écoles techniques et de l’École des Hautes Études Commerciales] en une seule, croyant ainsi, par l’unité de direction, diminuer les dépenses et rendre les études plus efficaces. » Mais la loi elle-même allait rester à peu près muette sur les objectifs assignés à la nouvelle Corporation. Dans le préambule, le législateur se contente d’affirmer, tout simplement, « qu’il est opportun [...] d’uniformiser l’administration de certaines écoles techniques ou professionnelles actuellement existantes ».
Au passage et probablement à son insu, Taschereau avait jeté, rétrospectivement, un éclairage très net sur les raisons qui avaient probablement amené le premier ministre Lomer Gouin à tergiverser pendant plusieurs années avant d’affilier l’École des HEC à l’Université Laval à Montréal, en 1915. En 1926, comme lors de la création de l’École en 1907, plusieurs parmi les catholiques les plus radicaux avaient prétendu qu’avec sa Loi des écoles techniques ou professionnelles , le gouverne - ment entreprenait, une fois encore, de créer un secteur neutre qui allait conduire à la ruine du système confessionnel. En réponse à ces accusations, Taschereau avait déclaré, en faisant intervenir à l’appui de ses propos l’opinion d’un certain nombre de théologiens: «L’école tech - nique de Montréal, cours du jour, compte 194 élèves français et 128 anglais. Le cours du soir reçoit 311 [élèves] français et 355 anglais. Beaucoup de ces derniers sont protestants et parce que nous sommes la majorité dans cette province, allons-nous forcer ces protestants à aller à une université catholique ? [...] Fraudra-t-il avoir deux écoles techniques ? Mais le sacrifice pour une seule n’est-il pas suffisamment lourd?» En d’autres termes, si le gouvernement intervient dans ces écoles, c’est qu’elles relèvent de lui. Si elles ne sont pas rattachées au Comité catholique du Conseil de l’Instruction publique, c’est qu’elles doivent recevoir autant des élèves anglo-protestants que franco-catholiques; autrement, il faudrait créer deux écoles différentes: l’une catholique, l’autre protestante, ce qui serait trop coûteux. En 1907, l’École des HEC avait vu le jour en des termes semblables à ceux qui avaient été utilisés pour l’école technique de Montréal. Malgré les hauts cris des opposants ultra-catholiques, le premier ministre Gouin avait cherché à retarder l’affiliation aussi longtemps que possible, parce qu’il savait que l’opération aurait un prix et qu’il faudrait dédommager les protestants pour pouvoir sortir de la fiction de la neutralité. Ce qui avait été le cas 4

Façade de l’École.
À la suite de l’intervention du premier ministre, La Presse , journal tout entier voué à la défense de la cause libérale, avait voulu apporter sa contribution pour clarifier les buts de la nouvelle législation, mais la conviction ne semblait pas y être. L’éditorialiste avait, en effet, écrit: « La réorganisation administrative que le gouvernement de Québec veut effectuer, pour ce qui a trait aux écoles techniques, à l’École des Hautes Études Commerciales et aux écoles des beaux-arts de la province, aura-t-elle les heureux résultats que l’on en promet? On doit le souhaiter 5 . » Le journaliste soulignait ensuite l’avantage qu’il y avait, avec la nouvelle législation, d’associer à la gestion des établissements en cause, des «citoyens éminents dans le domaine des affaires», comme si, sous l’ancienne loi, le Bureau de direction de l’École des Hautes Études Commerciales, bien que nommé par le gouvernement, n’avait pas été totalement constitué de membres de la Chambre de commerce! La remarque paraît d’autant plus saugrenue qu’on ne trouve, en fait, aucun représentant du monde des affaires parmi les membres de la nouvelle Corporation. L’article en question se terminait par un ensemble de vagues considérations sur l’accroissement des inscriptions que devraient connaître les établissements assujettis à la nouvelle législation; une affirmation qui, naturellement, n’avait aucun fondement et ne constituait qu’une tentative partisane maladroite pour justifier une loi difficilement défendable.
Par ailleurs, si la loi spécifie la composition de la Corporation, elle reste beaucoup plus vague lorsqu’il s’agit du «conseil de perfectionnement » qui doit être mis en place dans chaque établissement pour y remplacer le Bureau de direction. Dans le cas de l’École des Hautes Études Commerciales, l’article 30 de la loi se contente de déclarer que cette instance se composera de sept membres nommés pour trois ans par le gouvernement, sans plus. L’article 32 ajoute que le secrétaire de la province et le directeur en font partie d’office, et que « le conseil est un corps consultatif ». Ces dispositions sont si vagues que Laureys ne sait pas trop quoi en faire. Lors d’une première réunion tenue à la fin de décembre 1926, on s’entend pour nommer Laureys secrétaire et Daoust président, en attendant que le directeur puisse recevoir des directives plus précises de la part du secrétaire de la province 6 . Mais là encore, le type de difficultés que pouvait susciter un tel flou dans l’énoncé des objectifs et des effets escomptés de la loi pouvait affecter le fonctionnement des organismes issus de ces dispositions, mais pas le temps de leur mise en place.
Aucune des circonstances invoquées ne permet donc d’expliquer pourquoi le gouvernement avait dû mettre tant de temps à constituer la Corporation qu’il avait créée par sa loi du printemps de 1926. Par ailleurs, tout paraît compliqué et laborieux dans cette histoire. Pendant plusieurs années, Athanase David, pourtant membre du Bureau des directeurs de l’École des Hautes Études Commerciales, avait traîné les pieds, malgré les très nombreuses démarches que le directeur Laureys avait effectuées auprès du premier ministre Taschereau lui-même, pour que soit réglé le problème résultant du fait que l’École n’avait jamais pu amorcer la constitution du fonds d’amortissement des emprunts contractés pour payer la construction de l’immeuble du square Viger. Aux yeux du gouvernement, la loi de mars 1926 constituait la réponse à ces nombreuses requêtes. Mais même si au cours de ces années les membres du Bureau s’étaient montrés très inquiets des conséquences possibles de la situation dans laquelle se trouvait alors l’École, il n’avait jamais été question de demander l’intervention du gouvernement pour «diminuer les dépenses », ni, encore moins, pour que les études soient rendues «plus efficaces», pour reprendre les termes utilisés par le premier ministre Taschereau. Seules les difficultés résultant du fonds d’amortissement à pourvoir, et celles découlant du niveau insuffisant de la subvention annuelle, avaient été évoquées par les représentants de l’École.
Mais quand le gouvernement a enfin accepté de trouver une solution au problème, il a décidé d’englober dans sa démarche, outre l’École des HEC, les écoles techniques de Montréal, de Québec et de Hull, ainsi que les deux écoles des beaux-arts, celle de Montréal et celle de Québec, sans toucher, cependant, à l’École polytechnique. Comme, par ailleurs, l’opération allait mettre fin à l’autonomie de gestion dont les écoles techniques et l’École des HEC jouissaient depuis leur création, le gouvernement s’était assuré la connivence d’Augustin Frigon pour le compte des écoles techniques, et celle du directeur Henry Laureys, pour celui de l’École des HEC. Le directeur Laureys avait, en effet, collaboré étroitement avec le sous-secrétaire Simard à la préparation du texte de la loi, texte qu’il avait approuvé sans réserve, en particulier pour tout ce qui devait toucher l’École. La mise en place laborieuse des nouvelles structures n’était pas étrangère à la position délicate du gouvernement Taschereau qui souhaitait obtenir un financement du gouvernement fédéral tout en préservant sa compétence dans le domaine de l’éducation.

Athanase David.
Quoi qu’il en ait été de ces raisons, cette loi du 24 mars 1926 avait d’abord eu pour effet d’amener la création de cette Corporation des écoles techniques ou professionnelles qui tient sa première réunion en ce début du mois d’octobre 1927. Il s’agit d’une sorte de superstructure qui vient s’insérer entre le gouvernement et six établissements qui relèvent déjà du secrétariat de la province. Sous l’autorité directe du secrétaire qui y occupe lui-même le poste de président, la nouvelle Corporation se substitue aux établissements constituants pour ce qui est des pouvoirs et des engagements d’ordre matériel résultant des dispositions législatives antérieures et des opérations des années précédentes. Par l’article 5 de la loi, le gouvernement transporte alors à la Corporation la propriété de tous les biens des écoles en cause. En contrepartie, l’article 9 oblige la Corporation à prendre en charge les engagements financiers à long terme auparavant assumés par les établissements eux-mêmes 7 . Le paiement de ces dettes et des intérêts qu’elles entraînent reste, comme avant, garanti par le gouvernement. La Corporation verra aussi à l’établissement des prévisions de dépenses et de revenus pour le compte de chacune des écoles, les fonds nécessaires étant alors fournis par le gouvernement. Tant pour ce qui est des dettes obligataires que du financement des opérations courantes, c’est donc toujours la collectivité qui est l’ultime responsable, mais à travers la Corporation plutôt que par l’intermédiaire de chacun des Bureaux de direction des établissements, comme c’était le cas auparavant.
Les établissements se trouvent donc apparemment libérés du poids des dettes obligataires qu’ils assumaient, mais pas le gouvernement. On ne voit pas, en effet, pourquoi le poids que les dettes des établissements exercent déjà sur l’État québécois se trouverait réduit parce qu’elles sont concentrées sous la responsabilité de la Corporation. Par ailleurs, la nouvelle loi laisse les directeurs des établissements responsables de l’administration des budgets annuels qui leur seront alloués par la Corporation. Mais alors qu’avant la réforme, les établissements recevaient une subvention statutaire que le Bureau des directeurs répartissait lui-même entre les divers postes de dépenses retenus, il faudra, dorénavant, selon la loi du moins, défendre chaque ligne du budget annuel soumis à la Corporation et se conformer aux décisions prises en commun dans le cadre de ce nouvel organisme. Au lieu de faire tout simplement l’objet d’un rapport, comme c’était le cas auparavant, la gestion financière sera, à l’avenir, soumise au double contrôle du budget à faire approuver et du rapport de fin de période, qui pourra être comparé au budget. Pour le gouvernement, le contrôle du détail des dépenses deviendra donc, en principe, relativement facile, et par la même occasion, celui des programmes, du corps professoral et de toutes les activités d’enseignement comme de recherche de l’établissement.
À première vue, ce dernier aspect de la situation apparaît d’autant plus inquiétant que, selon le premier ministre lui-même, la réforme vise aussi à «rendre les études plus efficaces». Sous ce rapport, ce sont surtout les écoles techniques et l’École des Hautes Études Commerciales qui sembleraient visées, du moins si l’on en juge par les dispositions insérées dans la nouvelle loi. Pour ce qui est des programmes et des règlements pédagogiques, la loi repartit, en effet, les établissements en trois sous-ensembles. Le premier est constitué des deux écoles des beaux-arts. À part le fait que pour tout ce qui a trait aux aspects financiers de leur situation ces établissements tombent sous la responsabilité de la Corporation, la loi de mars 1926 se contente de spécifier que les dispositions législatives par lesquelles ces écoles ont été créées continuent de s’appliquer. Ces établissements sont déjà, en vertu de leur loi constitutive, complètement sous la coupe du secrétariat de la province. Il n’y a donc pas lieu d’intervenir plus avant dans leur cas.
Le deuxième sous-ensemble est composé des trois écoles techniques, et le troisième ne comprend que l’École des Hautes Études Commerciales. Pour tout ce qui touche aux programmes et aux règlements pédagogiques, chacun de ces deux sous-ensembles reçoit un traitement qui lui est propre. La loi comprend, en effet, en plus d’un court préambule, quatre sections distinctes. La première vise l’organisation de la nouvelle Corporation, ses pouvoirs et son rôle; elle touche donc les six établissements en cause. Il en est de même de la dernière section par laquelle le législateur dispose des anciennes structures que la Corporation vient remplacer, s’il y a lieu. Des deux sections centrales, l’une porte justement sur la nouvelle organisation pédagogique des trois écoles techniques, l’autre sur celle de l’École des HEC. Ces deux sections ont un contenu largement identique, et les articles y sont disposés de façon à peu près symétrique : un lecteur pressé aurait l’impression qu’il y a répétition pure et simple. Mais ce n’est pas tout à fait le cas.
La loi spécifie bien, en effet, dans les deux sections, que le gouvernement pourra doter chacun des établissements d’un conseil de perfectionnement dont la composition et la fonction sont partout similaires. Dans chaque cas, ce conseil de perfectionnement sera composé de sept personnes. Il constitue «un corps consultatif [qui] étudie les questions d’enseignement intéressant l’école, renseigne le secrétaire de la province sur toutes les questions qui lui sont soumises et remplit toutes les fonctions qui peuvent lui être attribuées 8 ». Dans les quatre établissements aussi, le secrétaire de la province est membre d’office de ce conseil. Mais dans le cas de l’École des HEC, le directeur est aussi membre d’office du conseil, alors que pour ce qui est des écoles techniques, c’est un fonctionnaire du secrétariat de la province, le directeur général de l’enseignement technique, qui jouit de ce privilège. De même, à l’École des Hautes Études Commerciales, le personnel est nommé par le secrétaire de la province sur recommandation du directeur 9 ; ce dernier dirige l’école «sous la surveillance» du secrétaire de la province à qui il fait rapport. Dans le cas des écoles techniques, le directeur général de l’enseignement technique assume ces rôles.
La loi établit donc des différences entre les deux sous-ensembles en cause, des différences qui portent, en particulier, sur l’intervention du directeur de l’enseignement technique comme intermédiaire entre les écoles techniques et le secrétariat de la province, alors que dans le cas de l’École des Hautes Études Commerciales, la relation est directe entre le directeur de l’établissement et le gouvernement. Au moment des discussions secrètes qui, au cours de l’hiver et du printemps de 1926, avaient préparé la présentation du projet de loi, Henry Laureys avait déjà traité lui-même avec le sous-secrétaire de la province, sans en référer, d’ailleurs, ni au Bureau de l’École ni à la Chambre de commerce. Du côté des écoles techniques, c’était Augustin Frigon, le directeur général de l’enseignement technique, qui avait joué le même rôle. Ces différences de traitement transparaissent dans le texte de la loi et, par conséquent, dans le statut des diverses écoles face au gouvernement. Si, cependant, la loi de 1926 ne comporte aucune disposition pédagogique nouvelle pour les écoles des beaux-arts, c’est que cette loi a pour effet, entre autres, de soumettre les écoles techniques et l’École des Hautes Études Commerciales au type même de gestion pédagogique auquel se trouvaient déjà assujetties les deux écoles des beaux-arts depuis leur fondation en 1922. Que le gouvernement ait pris la peine d’intercaler entre lui-même et les établissements en cause cette nouvelle Corporation des écoles techniques ou professionnelles ne change donc pas grand-chose à la situation des écoles des beaux-arts, mais modifie profondément celle des écoles techniques et de l’École des Hautes Études Commerciales.


Pour les établissements eux-mêmes, une des principales innovations qu’apporte la réforme du mois de mars 1926, c’est l’omniprésence du secrétaire de la province dans les nouvelles instances responsables de leur gestion financière et même pédagogique. Le secrétaire est, en effet, président d’office de la Corporation des écoles techniques ou professionnelles. Il est membre d’office de tous les Conseils de perfectionnement. Il nomme le personnel dans tous les établissements, soit directement soit, pour certains postes, par l’intermédiaire du directeur général de l’enseignement technique, pour ce qui est des écoles techniques, et du directeur de l’établissement, pour ce qui est de l’École des Hautes Études Commerciales. Tous les établissements doivent lui soumettre, pour approbation, leurs programmes et leurs règlements. C’est probablement cette omniprésence du secrétaire de la province dans un trop grand nombre de postes qui, pour une bonne part, rendra cette nouvelle loi largement inopérante. On voit mal, en effet, comment un membre du conseil des ministres pourrait jouer efficacement tous les rôles qu’il s’est attribués dans six établissements d’enseignement disparates, dispersés sur le territoire depuis la région de l’Outaouais jusqu’à la ville de Québec. Très tôt, Athanase David cessera de participer aux réunions des diverses instances pour s’y faire représenter par son sous-secrétaire. Ce dernier imitera rapidement son patron et se fera remplacer par un sous-secrétaire adjoint. Même largement inopérante, du moins par rapport aux intentions exprimées par le premier ministre, la réforme aura quand même, éventuellement, comme conséquence d’ouvrir toute grandes au « patronage » politicien les portes des établissements qui en avaient été largement protégés jusque-là.
On ne peut cependant pas expliquer par cette seule considération la décision du gouvernement de répondre par la création de cette Corporation des écoles techniques ou professionnelles aux demandes d’intervention formulées avec insistance par les membres du Bureau des directeurs de l’École des Hautes Études Commerciales, par suite de l’incapacité dans laquelle s’était trouvée cette dernière de faire face à ses obligations financières. Surtout que ce nouvel organisme ne modifiait en aucune façon les responsabilités assumées par le gouvernement envers la dette obligataire contractée par l’École. On peut aussi se demander pourquoi l’École polytechnique garde son indépendance et n’est pas touchée par la réforme, alors que l’École des HEC passe sous la coupe directe du secrétariat de la province. L’analyse de la composition de la Corporation des écoles techniques ou professionnelles permet peut-être d’éclaircir les motifs qui ont amené le gouvernement à choisir le mode de solution auquel il est arrivé au printemps de 1926, et de commencer à comprendre aussi pourquoi cette opération a pu donner lieu à tant de complications et de manœuvres plus ou moins secrètes 10 .
Pour ce qui est, d’abord, des représentants du gouvernement et des différents établissements, il n’y a pas de question à se poser si l’on accepte la logique du nouveau système: le gouvernement a son représentant en la personne même du secrétaire de la province, et chacune des trois catégories d’établissements, écoles techniques, écoles des beaux-arts, École des Hautes Études Commerciales, se trouve représentée. Il en est de même pour les maires de Montréal, de Québec et de Hull, puisque chacune de ces municipalités contribue au financement de l’école technique qui se trouve sur son territoire. Mais pourquoi, alors que la loi mentionne la présence «d’une personne représentant l’industrie et le commerce », trouve-t-on plutôt, parmi les membres de la Corporation, un fonctionnaire du ministère fédéral du Travail?
En juillet de 1920, Athanase David et le ministre fédéral du Travail, Gideon Robertson, avaient signé une entente fédérale-provinciale permettant aux écoles techniques du Québec de profiter des subventions versées par Ottawa en vertu de la Loi de l’enseignement technique . Grâce à ses cours du soir, par suite aussi des efforts de persuasion déployés par le directeur Laureys auprès des fonctionnaires fédéraux et, probablement, des pressions exercées sur Ottawa par le gouvernement Taschereau, l’École avait pu profiter de l’accord David-Robertson depuis le printemps de 1921. Ce qui avait augmenté de façon sensible les ressources alors mises à la disposition de l’établissement. Dans la mesure où l’École prétendait participer à l’enseignement supérieur, qu’elle était affiliée à l’Université, qu’elle était dotée d’une charte lui conférant une très large autonomie par rapport au ministère dont elle relevait juridiquement, la fiction de l’enseignement technique, aux fins de subventions, avait dû paraître par trop transparente et, de ce fait, constamment menacée. C’était peut-être pour donner un peu plus de corps à ce qui était bien près d’être de la fausse représentation que le gou - vernement du Québec avait créé la Corporation des écoles techniques ou professionnelles 11 .
Avec la mise sur pied de ce nouvel organisme, l’École des Hautes Études Commerciales se trouvait d’abord noyée, en effet, dans un groupe d’établissements dont le caractère technique ne pouvait pas être contesté. En second lieu, pour bon nombre d’anglophones, parmi ceux qui en connaissaient l’existence, cet établissement de l’est de Montréal restait encore une sorte de high school spécialisé. Ce qui était, en quelque sorte, confirmé par la nouvelle loi qui venait implicitement définir l’établissement comme une école technique. La Gazette du Travail , organe du ministère fédéral du Travail, manifeste clairement, d’ailleurs, à quel point l’image que l’on se faisait de l’École des Hautes Études Commerciales pouvait être vague chez les fonctionnaires fédéraux. Dans une chronique de ce périodique intitulée «Législation ouvrière dans le Québec en 1926 », on peut lire ce qui suit, sous le sous-titre « Enseignement et écoles techniques»: «La loi concernant les écoles techniques ou professionnelles [...] créera un corps unique pour administrer l’enseignement technique dans la province 12 .» Aux yeux des rédacteurs de la Gazette du travail , les établissements assujettis à la nouvelle Corporation que le gouvernement vient de créer relèvent donc tous du secteur de l’enseignement technique.

Publicité de l’École.
Quelques mois plus tard, la même publication revient sur cette question de la Corporation des écoles techniques ou professionnelles, pour ajouter qu’en vertu de la loi en question, « une École des Hautes Études Commerciales, confiée au contrôle du secrétaire provincial, pourra être organisée, [et que] les déboursés de l’école seront défrayés par la Corporation 13 ». Dans certains services du ministère fédéral du Travail, lui-même chargé d’administrer la loi de l’enseignement professionnel, et dont un fonctionnaire est lui même membre de la Corporation des écoles techniques ou professionnelles, on ne sait donc pas que cette École des HEC de Montréal, que l’on subventionne depuis cinq ans, existe bel et bien en droit depuis 1907 et en fait depuis 1910, soit depuis plus d’une quinzaine d’années. On semble même croire qu’il s’agit là d’une école technique nouvelle que le gouvernement du Québec s’apprête à mettre sur pied. Dans ces conditions, qui pourrait bien s’objecter à ce que ce « nouvel » établissement profite des largesses fédérales? La présence, parmi les membres de la Corporation, d’un fonctionnaire du ministère fédéral du Travail vient accroître encore la crédibilité de la fiction et désamorcer d’avance la critique, tout en donnant probablement à Ottawa la garantie que ses fonds seront bien utilisés aux fins pour lesquelles ils seront versés à Québec. Tout ce montage avait dû exiger de laborieuses tractations avec Ottawa. Ce qui pourrait expliquer le long délai qui s’était écoulé entre l’adoption de la loi de mars 1926 et sa mise en application presque deux ans plus tard, à l’automne 1927.
On ne peut pas, du moins dans l’état actuel de la recherche, faire la preuve que tel est bien le cheminement qu’avait suivi le gouvernement Taschereau pour en arriver à créer sa Corporation des écoles techniques ou professionnelles. Plusieurs indices permettent de supposer qu’un scénario de ce type aurait des chances de correspondre à la réalité. Il y a d’abord le fait que le directeur Laureys s’accroche de toutes ses forces à la solution des subventions au titre de l’enseignement technique, qu’il fait tout pour convaincre du droit de l’École à ces largesses, des fonctionnaires fédéraux qui ne sont probablement pas tous dupes même s’ils sont compréhensifs, et qu’il collabore avec ardeur à la mise au point de la formule qui allait permettre de perpétuer le versement à l’École de la manne fédérale. Pendant tout le temps que durent ces manœuvres, Laureys ne souffle pas un mot de ce qui se trame à Québec, ni à ses collègues du Bureau des directeurs de l’École ni à la Chambre de commerce dont il est pourtant un membre très actif. Tout le monde doit être mis devant le fait accompli. Une discussion publique sur le fait d’inclure l’École des Hautes Études Commerciales dans l’ensemble des écoles techniques ferait s’écrouler tout l’échafaudage.
En second lieu, si contrairement à l’École des HEC, l’École polytech - nique n’est pas sous la tutelle de la Corporation, c’est probablement que sa juxtaposition aux écoles techniques ferait immédiatement éclater au grand jour le caractère déjà hautement artificiel du regroupement effectué en vertu de la nouvelle loi. Enfin, comment expliquer que le gouvernement ait pu interpréter l’article 3 de la loi de mars 1926, qui stipule que la Corporation doit comprendre « une personne représentant l’industrie et le commerce », pour nommer à ce poste un fonctionnaire du ministère fédéral du Travail, si ce n’est que pour une bonne part, tout ce montage a été élaboré dans le but de faire profiter l’École des largesses fédérales, en l’assimilant plus ou moins à un établissement d’enseignement technique? Mais pour pouvoir profiter des fonds fédéraux mis à la disposition de l’enseignement technique, l’École, qui avait toujours affirmé hautement son caractère d’établissement d’enseignement supérieur, a dû, d’une certaine manière, se laisser définir implicitement comme «école technique», ce qui n’est pas une mince concession. Le titre de la loi comporte, cependant, ce qui ressemble fort à une astuce: les mots écoles techniques ou professionnelles . Cette conjonction ou , là où l’on se serait attendu à rencontrer plutôt et , n’a certainement pas été choisie au hasard. Elle manifeste probablement la volonté d’indiquer que les établissements assujettis se répartissent en deux groupes distincts, des écoles techniques d’une part ou des écoles professionnelles d’autre part, qui peuvent, sans que le fait ait besoin d’être trop fortement souligné, relever de l’enseignement supérieur. Il sera alors possible d’assigner implicitement l’École des Hautes Études Commerciales à l’un ou l’autre des sous-ensembles, selon les fins poursuivies: convaincre le gouvernement fédéral du droit de l’École aux subventions versées par le ministère du Travail au titre de l’enseignement technique, ou présenter à la population du Québec l’image d’un véritable établissement d’enseignement supérieur, affilié à l’Université, et apte, ainsi, à recevoir ceux qui possèdent un diplôme de niveau secondaire.
Dans cette loi et dans tout ce qui l’entoure, rien ne semble innocent et tout paraît avoir été calculé en vue d’un seul résultat: tirer du gouvernement fédéral le maximum de ressources, de façon à pouvoir augmenter les fonds mis à la disposition des établissements relevant du secrétariat de la province, sans engager le Trésor provincial, et en incluant un établissement d’enseignement supérieur comme l’École des Hautes Études Commerciales de Montréal dans la démarche. L’opération s’effectuera en jouant sur les mots, jusqu’au seuil de la fausse représentation. Si tout paraît tellement compliqué dans cette opération, c’est probablement que le gouvernement Taschereau ne peut pas s’expliquer clairement sans risquer de mettre à bas sa propre construction. Naturellement, si le scénario décrit ci-dessus correspond bien à ce qui s’est réellement passé, cela ne signifie pas nécessairement que tous les fonctionnaires et tous les politiciens fédéraux aient pu être dupes de la manœuvre. Dans ce genre de situation, celui qui a l’air d’être trompé collabore souvent, en connaissance de cause, à l’élaboration de la formule qui contribuera à laisser planer une telle impression. Il s’agit alors de donner une apparence de légitimité à une démarche qui est souhaitée de part et d’autre, mais qui entre mal dans le cadre juridique en vigueur. Surtout qu’avec sa Loi de l’enseignement technique , le gouvernement fédéral avait manifestement mis le pied en terrain provincial.
Quoi qu’il en soit de toutes ces manœuvres, la loi de mars 1926 et la création de cet organisme boiteux qu’est la Corporation des écoles techniques ou professionnelles, semblent quand même, à première vue, régler le casse-tête financier qu’avait toujours été pour l’École la nécessité de constituer, à même des ressources insuffisantes, le fameux fonds d’amortissement promis aux prêteurs londoniens de 1907. L’arrangement comporte pour le gouvernement un avantage important: il permet de puiser plus largement dans les fonds offerts par le ministère fédéral du Travail, ce qui donne au secrétaire de la province la possibilité d’augmenter les ressources mises à la disposition de l’École sans avoir à subir les foudres de l’opposition. Il permet aussi à l’École de profiter d’une source de revenus à laquelle elle ne devrait pas avoir droit, en bonne logique, la loi fédérale étant destinée à faciliter la constitution d’une main-d’œuvre industrielle qualifiée, et non celle d’une classe d’hommes d’affaires francophones dotés d’une formation de niveau universitaire, objectif avoué par ses fondateurs à l’établissement du square Viger.
 
Bien entendu, au cours de toutes ces tergiversations, les milieux qui avant l’affiliation de l’École à l’Université Laval à Montréal, en 1915, avaient crié à l’invasion de l’enseignement par la franc-maçonnerie, reprendront les mêmes refrains lors du vote de la loi créant la Corporation des écoles techniques ou professionnelles. Selon Rumilly, un bon abbé de Québec, particulièrement militant dans les cercles religieux les plus conservateurs, écrira à ce sujet: «D’un pas rapide, nous allons vers l’enseignement d’État, c’est-à-dire les députés et les ministres éliminant les évêques, et jetant par terre le Conseil de l’Instruction publique pour lui substituer une organisation qui sera, dans un avenir plus ou moins rapproché, le docile instrument des loges maçonniques 14 …» La vague allait cependant être de courte durée et rester cantonnée dans des milieux assez étroits. Cette Corporation des écoles techniques ou professionnelles avait déjà assez de plomb dans l’aile, dès les premiers jours de son existence, pour que l’on n’ait pas, à son sujet, à réveiller certains vieux démons que presque tout le monde avait oubliés. Mais si le bon abbé de Québec avait connu l’opinion qu’émettra plus tard le sous-secrétaire Bruchési à propos de toute cette affaire, il aurait probablement eu quelque raison de s’inquiéter. Pas pour l’influence de la franc-maçonnerie, ce croque-mitaine sans cesse évoqué par le clergé à cette époque, mais peut-être pour la volonté du gouvernement de créer un secteur d’éducation plus ou moins indépendant de l’autorité du Conseil de l’Instruction publique. L’opinion de Bruchési ne sera cependant pas formulée avant plusieurs décennies encore. Plus qu’une improbable velléité de créer un réseau d’écoles « neutres », c’est plutôt la volonté du gouvernement québécois de faire contribuer le gouvernement fédéral à ce qui devrait être son propre champ de dépenses, qui est en cause en 1926.


Entre l’automne 1927 et l’été 1934, la nouvelle Corporation tiendra sept séances, puis ses membres cesseront tout simplement de se réunir. Athanase David ne participera qu’aux trois premières réunions et se fera remplacer par J.-C. Simard, son sous-secrétaire, dès la quatrième. Deux séances se tiendront ensuite sans représentation gouvernementale, puis Armand Viau, le sous-secrétaire adjoint, participera à la dernière rencontre, celle du 15 juin 1934. Les membres de la Corporation avaient d’ailleurs laissé passer deux ans, entre le 10 juin 1929 et le 19 juin 1931, sans se rencontrer, puis de nouveau deux autres années sans réunion, entre le 29 juin 1932 et le 15 juin 1934. Il semble bien, d’après les comptes rendus de ces séances, qu’on se soit contenté d’y approuver les projets de budget préparés par les responsables des divers établissements, sans effectuer d’autres travaux de quelque importance que ce soit. Avec le passage des années, ces projets de budget prendront eux-mêmes une forme de plus en plus sommaire. Très tôt, les écoles des beaux-arts se contenteront de ne soumettre que quelques données très globales, et bien que leurs représentants aient été présents à presque toutes les réunions, elles cesseront même, à un moment donné, de participer à cet exercice parfaitement inutile que constituait la présentation d’un budget.
C’était un exercice futile, d’abord parce que chaque budget était toujours approuvé tel qu’il avait été soumis, ce qui se comprend facilement. Quel chef d’établissement aurait été assez inconscient pour entreprendre de critiquer le projet d’un collègue, sachant que son tour viendrait ensuite immédiatement d’être soumis lui-même à la critique des autres? Dans un tel contexte, la prudence la plus élémentaire incite à garder le silence sur le budget des autres, pour que les autres gardent le silence sur le vôtre. L’exercice était futile aussi parce que ces budgets ne semblent pas avoir eu grande importance auprès des instances ministérielles. Tout comme avant la création de la Corporation des écoles techniques ou professionnelles, par exemple, budget ou pas, le gouvernement continuait de verser à l’École des Hautes Études Commerciales une subvention fixe conforme à ce que l’établissement avait toujours reçu en vertu de la loi de 1907 et de ses amendements. Des montants supplémen-tairesétaient ajoutés pour combler les déficits ou pour financer des opérations spéciales. De plus, même si juridiquement elle n’était plus propriétaire de l’immeuble qu’elle occupait, l’École continuait de payer elle-même, à même les subventions reçues, les intérêts sur obligations qu’elle avait toujours versés à ses prêteurs de Londres.

Henry Laureys, directeur.
Enfin, pour toute matière qui pouvait avoir de l’importance, les établissements continuaient de traiter avec le secrétariat de la province, comme si la Corporation n’avait pas existé. Par exemple, à travers les vagues discussions qui occupent les quelques séances qu’elle tient entre 1927 et 1934, la Corporation adopte, le 7 mai 1928, une résolution pour demander au gouvernement de lui transférer la propriété de l’immeuble du Club canadien, sis rue La Gauchetière, et dans lequel l’École des Hautes Études Commerciales veut transporter sa bibliothèque. Il est en même temps décidé que les dépenses qu’entraînera ce déménagement seront portées aux budgets soumis par Laureys à la Corporation. Mais en fait, ces prévisions de dépenses auront, au préalable, été discutées par le directeur de l’École et le sous-secrétaire de la province. Elles auront même été approuvées par ce dernier, comme en fait foi la correspondance échangée. La présentation à la Corporation fait alors figure d’une pure formalité qui intervient après que ces dépenses eurent été décidées et même engagées.
Devant une telle situation, il n’y a pas à se surprendre si les membres de la Corporation ont manifestement de la difficulté à se défendre d’un net sentiment de frustration dont, d’ailleurs, ils feront part au gouvernement. En 1932, par exemple, ils adopteront une résolution stipulant qu’ils « constatent une fois de plus que la Corporation telle qu’organisée [...] ne fonctionne pas d’une façon satisfaisante ». Ils décident, à l’unanimité, « d’approcher l’honorable A. David [...] pour discuter avec lui des mesures à prendre en vue d’une modification de la loi qui permettrait une organisation efficace de la Corporation 15 ». Rien n’aura été fait, deux ans plus tard, car au cours de la dernière réunion que tient la Corporation, les membres présents réitèrent l’expression de leur insatisfaction. Ils demandent que soit révisée la procédure d’établissement des budgets des divers établissements et que les décisions prises en réunion soient suivies d’effets 16 . Mais ce sera peine perdue, car après la séance en question, la Corporation ne se réunira plus. Elle s’éteindra d’elle-même avant d’être remplacée par une autre forme d’organisation, en 1941.
Le côté brouillon de la loi de mars 1926 sera enfin illustré, s’il en était encore besoin, par un épisode proprement rocambolesque. Dans les derniers mois de l’année, Laureys se rendra compte que, par inadvertance, les rédacteurs du texte en cause y avaient inséré une clause ayant pour effet de mettre fin, et à l’affiliation de l’École à l’Université et au privilège dont profitent les diplômés, depuis 1914, en ce qui a trait à l’accession aux associations d’experts-comptables. Ce qui n’était ni dans les intentions du gouvernement, ni encore moins de l’École. Laureys signalera la chose au sous-secrétaire Simard et demandera que la situation soit rectifiée 17 . Ce qui sera fait, presque en catimini, par une loi spéciale, le mois suivant. Cette « réforme » bâclée du printemps de 1926 devra éventuellement être révisée. Mais l’École aura à vivre presque 15 ans sous ce régime boiteux avant que le législateur n’intervienne de nouveau. Quand il le fera, en 1941, il viendra empirer les choses plutôt que de les améliorer.


Reste, dans tout cela, à comprendre les raisons qu’avait pu avoir le directeur Laureys de collaborer comme il l’a fait à la mise sur pied de cet organisme mort-né qu’avait été la Corporation des écoles techniques ou professionnelles, opération que la Chambre de commerce du district de Montréal avait considérée comme un véritable coup de force et même une spoliation de la part du gouvernement Taschereau. À première vue, l’attitude du directeur dans cette affaire peut sembler difficilement explicable. Si, en effet, la nouvelle loi semblait devoir présenter le double avantage de libérer l’École du poids de sa dette obligataire et d’accroître temporairement ses ressources courantes, le prix à payer en termes de risque d’ingérence politique était lourd, le gouvernement s’étant arrogé un droit légal d’intervention jusque dans l’enseignement donné par l’établissement. De plus, la manœuvre avait exigé que l’École se laisse, d’une certaine manière, définir implicitement comme une sorte d’établissement d’enseignement technique. Peut-être Laureys avait-il la conviction que le droit d’intervention que s’arrogeait le gouvernement resterait symbolique et qu’il ne pourrait jamais être exercé. Si c’était là le calcul qu’avait fait le directeur de l’École, il avait vu juste, dans une certaine mesure, du moins si l’on s’en tient aux questions de programmes et de règlements pédagogiques. La loi du 24 mars 1926 avait, en effet, été rédigée de façon qu’elle n’aurait que très peu d’effets immédiats sur ces aspects du fonctionnement quotidien de l’École. Le secrétaire de la province s’était bel et bien substitué au président du Bureau des directeurs dans à peu près toutes ses attributions. Mais il s’était en même temps surchargé d’une telle quantité de nouvelles fonctions, non seulement à l’École mais dans tous les établissements tombant sous la juridiction de la Corporation, qu’il ne pourra pas faire autrement que d’en abandonner, en fait, une très large partie. En qualité de membre du conseil des ministres il sera d’ailleurs retenu à Québec surtout, donc loin du square Viger. Pour le directeur de l’École, la substitution avait des chances d’être avantageuse, en ce qui concernait la marge de liberté dont il pouvait disposer, au jour le jour, dans l’exercice de ses fonctions. Le directeur gagnait, en effet, de ne plus être soumis au contrôle très étroit qu’aurait toujours pu exercer sur lui le président du Bureau des directeurs, s’il s’en était trouvé un autre de la trempe d’Isaïe Préfontaine. Laureys n’avait sûrement pas manqué de tirer la leçon des démêlés de son prédécesseur avec le premier président du Bureau. En contrepartie, l’École devra cependant se plier à une surveillance comptable qu’avec les années le ministère rendra progressivement de plus en plus bureaucratique et tatillonne.
Malgré les inconvénients que présentait la nouvelle loi, Laureys pensait surtout avoir obtenu le règlement définitif du grave problème de la dette obligataire, plus particulièrement du fonds d’amortissement promis en 1907. Ce ne sera pas tout à fait le cas: la situation restera longtemps ambiguë sur ce point. La loi de 1926 avait bien eu pour effet de transporter à la Corporation la propriété de l’immeuble de l’École et les obligations financières résultant des emprunts effectués pour en payer la construction. Mais l’École continuera quand même de payer, à même la subvention annuelle qui lui est versée, les intérêts sur les obligations en cause. Très tôt le gouvernement ne saura manifestement plus quel rôle il devra faire jouer à sa Corporation dans la gestion des établissements assujettis, l’École des Hautes Études Commerciales, en particulier. Mais il apprendra très vite à utiliser ces mêmes établissements pour promouvoir les intérêts électoraux de ses membres. L’irruption dans l’École du petit « patronage » mesquin et terre à terre apparaîtra rapidement comme la pire conséquence de la suppression de l’autonomie de gestion que l’établissement avait connue depuis sa fondation. Comme secrétaire de la province, Athanase David tracera la voie dans cette direction, mais avec modération et en manifestant toujours une déférence certaine envers l’École et son directeur. L’amitié et même la complicité qui unissaient Laureys et le sous-secrétaire Simard permettront aussi, pendant un temps, de limiter cette forme d’intervention à un petit nombre d’incidents. Quand, avec l’arrivée au pouvoir de l’Union nationale, le docteur Albiny Paquette succédera à Athanase David, les vannes seront grandes ouvertes et le ministre ira même jusqu’à intervenir dans le recrutement des femmes de ménage.
La manœuvre à laquelle s’était prêté Laureys, en 1926, aura donc permis à l’École de profiter pendant un temps des largesses fédérales, mais elle lui aura coûté aussi une part de son indépendance, sans apporter de solution durable aux problèmes de financement dont avait toujours souffert l’établissement. Des problèmes que la crise économique mondiale allait bientôt rendre encore plus aigus. L’École finira donc par payer le prix fort pour la marge de liberté que se sera octroyé son directeur. Laureys aura cependant, par la même occasion, contribué à conférer à la direction une présence dans l’École, qu’elle n’avait jamais eue auparavant et qui constitue, encore aujourd’hui, un trait caractéristique de sa culture institutionnelle. Par ailleurs, l’École des Hautes Études Commerciales avait, en 1926 et même avant, déjà pris suffisamment d’envergure et s’était assez profondément enracinée dans le milieu pour être en mesure de poursuivre sa marche en avant malgré le poids constant des difficultés financières et l’ineptie de la solution qu’avait voulu y apporter le gouvernement Taschereau par sa prétendue grande réforme, et par la création de ce quasi-fantôme qu’allait être sa Corporation des écoles techniques ou professionnelles. De plus, si dans certains milieux fédéraux on considérait ou on faisait semblant de croire que l’École des Hautes Études Commerciales de Montréal relevait du secteur de l’enseignement technique, dans les collèges classiques et dans les universités du Québec on n’était pas dupe de toutes ces manœuvres: dans ces milieux, l’École restait incontestablement un établissement d’enseignement supérieur de première valeur.

Promotion 1924.


La situation de L’École ayant été modifiée de façon radicale par la création de la Corporation des écoles techniques et professionnelles, le directeur Laureys devra adapter l’administration de l’établissement aux nouvelles données. Le remplacement du Bureau de direction de l’École par la nouvelle Corporation ainsi que par le Conseil de perfectionnement, créé par cette dernière, avait pour effet d’accroître sensiblement le poids du poste de Laureys. Sous l’ancienne loi, le Bureau de direction occupait une large place et son président pouvait se permettre d’exiger que soient appliquées les modifications qu’il voulait apporter au programme, de régenter la direction et même d’obtenir le congédiement du directeur lui-même, comme l’avait démontré Isaïe Préfontaine lors de la guerre qu’il avait déclarée au premier titulaire du poste, A.-J. de Bray, à partir de 1915. Les successeurs de Préfontaine avaient fait preuve de plus de déférence envers le directeur, surtout que Laureys s’était montré plus coriace que de Bray. Juridiquement, le Bureau de direction n’en dominait pas moins le directeur à qui il pouvait imposer ses volontés. Avec la nouvelle loi, les choses vont changer du tout au tout. De par sa constitution même, la Corporation des écoles techniques ou professionnelles, on l’a vu, ne pouvait à peu près pas avoir prise sur l’établissement. Ce qui laissait le champ libre au directeur pour mener sa barque comme il l’entendait, compte tenu, bien sûr, des éternelles contraintes financières et de l’inévitable «patronage» politicien qui ne tardera pas à se manifester. Sans trop tenir compte de l’existence de la Corporation, Laureys traitera directement avec le sous-secrétaire de la province ou, à l’occasion, avec le secrétaire lui-même. Alors que sous l’ancien régime, le président du Bureau de direction, Isaïe Préfontaine, avait pu accaparer le rôle de patron de l’École ainsi que celui de représentant de cette dernière pour le monde extérieur, avec la nouvelle loi, Laureys pourra s’attribuer ces deux fonctions. L’École des Hautes Études Commerciales, qui avait longtemps été la chose d’Isaïe Préfontaine, et dans une moindre mesure celle de ses successeurs, deviendra « l’école du directeur Henry Laureys ». La loi de mars 1926 n’avait pas fait grand-chose pour le règlement des problèmes d’argent dont souffrait l’École, mais elle avait entraîné, à l’intérieur de cette dernière, une large redistribution du pouvoir en faveur du directeur, une sorte de révolution de palais, en somme.
Au moment où l’École change de statut et se trouve directement rattachée au secrétariat de la province, c’est encore un établissement de taille modeste; elle compte 45 étudiants dans les deux classes de préparatoire et 66 au cours de licence proprement dit, dont 19 en troisième année. La progression des inscriptions est lente, très lente même. Les cours du soir font un peu meilleure figure avec 186 étudiants, dont la grande majorité, soit 159, sont cependant des étudiants dits «libres», parce qu’ils suivent un ou plusieurs cours, sans être inscrits à un programme en particulier. Les cours par correspondance sur lesquels Laureys avait pourtant mis beaucoup d’espoir au moment du lancement, ne touchent toujours qu’un peu moins de 200 étudiants. À propos de ce programme, Laureys écrit quand même: «Quoique moins rapidement que je ne l’eusse espéré, les cours par correspondance paraissent se développer assez normalement 18 .» Quoi qu’en dise le directeur, en essayant de faire aussi bonne figure que possible, le problème de la pénurie de candidats qui s’était manifestée dès les tout débuts de l’établissement continue toujours de se poser. La qualité laisse surtout à désirer. «Nous éprouvons, écrit Laureys à ce sujet, [...] les mêmes difficultés [pour les cours par correspondance] que celles éprouvées depuis une quinzaine d’années pour les cours du jour et du soir. Je veux parler de la compétence des élèves qui s’adressent à nous.» Dans la mesure où l’École espérait attirer chez elle les détenteurs d’un baccalauréat ès arts, le problème de recrutement se posera aussi longtemps que n’aura pas été surmontée la prévention qu’entretiennent les collèges classiques à son endroit. Surtout que les contingents de diplômés qui sortent des collèges classiques chaque année restent eux-mêmes très faibles et qu’ils sont en grande partie détournés vers les grands séminaires. Ce qui laisse peu d’espoir de voir la situation s’améliorer sensiblement de ce côté, du moins à courte échéance 19 .
CHAPITRE II
Après le beau temps, l’orage…
Le directeur Laureys n’avait peut-être pas la finesse ni la culture de son prédécesseur, A.-J. de Bray, mais c’était un administrateur énergique qui savait ce qu’il voulait faire de son école: un établissement universitaire de haut calibre, capable de tenir son rang face aux grandes institutions étrangères. Pour en arriver là, il lui fallait d’abord disposer d’un corps professoral de qualité incontestable. Quand de Bray avait recruté ses premiers professeurs, une vingtaine d’années plus tôt, il n’avait pu disposer d’un choix très large au Québec, compte tenu du caractère inédit de l’enseignement qu’il avait pour tâche de mettre sur pied. On avait alors envoyé Édouard Montpetit acquérir un bagage nouveau à Paris, puis recruté un petit noyau de spécialistes européens; on avait aussi confié les cours d’histoire à un jeune professeur de l’Université de Montréal, l’abbé Lionel Groulx. Pour le reste, on s’était contenté de ce que nous appellerions maintenant des chargés de cours, en provenance du milieu des affaires surtout, ce qui était loin de satisfaire Laureys. En 1920, le directeur avait pu recruter un ancien étudiant de l’Université de Londres, Arthur Léveillé, pour prendre en charge l’enseignement des mathématiques financières. Mais en même temps, les assises déjà un peu étroites du corps professoral constitué jusque-là avaient eu tendance à se rétrécir encore, par suite surtout de la création de l’Université de Montréal. Quand, en 1920, l’Université Laval à Montréal avait acquis son indépendance pour constituer l’Université de Montréal, elle avait confié le poste de secrétaire général à Édouard Montpetit. Ce qui avait obligé ce dernier à réduire sensiblement sa présence au square Viger. Une perte importante pour l’École car, à l’époque, Montpetit était une des vedettes incontestées du monde intellectuel francophone de Montréal. En cette même année 1920, l’abbé Groulx avait abandonné ses cours à l’École pour se consacrer complètement à son travail à l’Université de Montréal. Arthur Léveillé, en même temps qu’il entreprenait une carrière à l’École, participait aussi à la mise sur pied de la faculté des sciences de l’université. Il assumera, à un moment donné, les postes de vice-doyen et de directeur des études de la faculté. Ce qui ne pourra faire autrement que de lui prendre, à lui aussi, une partie importante de son temps et de l’éloigner d’autant du square Viger. Par ailleurs, plusieurs des professeurs de la première équipe avaient vieilli et allaient éventuellement devoir être remplacés.
Pour faire face à la situation, Laureys recrutera d’abord trois nouveaux professeurs destinés à faire une longue carrière à l’École: Thomas Birch, pour la langue anglaise, Robert Stock pour les mathématiques et Gérard Gardner pour les sciences. Ces nouvelles recrues constitueront, avec les quelques professeurs restés en place, dont Barbeau, Riou, Minville, Vézina et Sainte-Marie, le noyau du corps professoral des trente ou quarante années subséquentes. Quand il arrive d’Angleterre, en 1927, pour occuper un poste à l’École des Hautes Études Commerciales, Thomas Birch a trente ans et une carrière professorale importante derrière lui. Né dans le Yorkshire, dans une famille de fermiers, il aimait, selon Minville, dire avec une modestie souriante, « qu’aucun prodige ne marqua sa venue: il n’y eut ni tremblement de terre, ni phénomène météorologique, ni conjonction des astres, et la reine Victoria, alors régnante, n’envoya pas de télégramme de félicitations à ses parents 1 ». Ceux qui ont connu le personnage, surtout les générations d’étudiants auxquels il prodiguera, avec un humour très british , ses très larges connaissances de sa langue maternelle, seront d’accord pour considérer que la remarque rapportée par Minville lui sied parfaitement. Quant à Robert Stock, il sera plus contesté par les étudiants. Ce sera, en effet, un professeur rigoureux, rigide même, un comportement qui ne devait pas déplaire à l’ancien officier de marine qu’était le directeur Laureys. Ses cours étaient chronométrés à la minute près et ce qu’il en écrivait au tableau noir était toujours tiré au cordeau et sans aucune rature. N’esquissant presque jamais un sourire, ni ne faisant jamais un geste au-delà de ce qui était strictement nécessaire et fonctionnel, c’était un original qui pouvait rebuter les étudiants peu portés sur les mathématiques. Par contre, ceux qui aimaient la rigueur et la clarté de la discipline appréciaient hautement ses leçons, tout en se moquant, eux aussi, des travers du personnage. Par ailleurs, Gérard Gardner jouera un rôle plus modeste dans l’École, même s’il possédait un doctorat en sciences, car il sera cantonné surtout dans l’enseignement aux étudiants des classes de préparatoires. C’était, lui aussi, un original; personnage plutôt solitaire, sa vie privée restera toujours largement inconnue de son entourage, des étudiants en tout cas. Il jouera éventuellement un rôle important dans l’inventaire des ressources du Grand Nord québécois, où il effectuera plusieurs tournées d’exploration.

Fin d’après-midi au square Viger.
Pour reconstruire son corps professoral, Laureys inaugurera aussi une politique qui devait jouer un rôle grandissant dans l’histoire future de l’École: le parrainage d’études de perfectionnement à l’étranger pour des diplômés destinés à revenir à l’École à titre de professeurs. Dès 1927, Laureys s’était orienté dans cette direction en intercédant auprès du secrétariat de la province en faveur des demandes de bourse de deux jeunes Québécois, Georges Lafrance et Paul Vallerand, deux diplômés de l’École qui étudiaient les mathématiques supérieures à l’Université d’Édimbourg, en vue d’accéder à la profession d’actuaire 2 . Un mois après cette première intervention, Laureys écrivait de nouveau au sous-secrétaire Simard pour lui demander d’octroyer une bourse à un diplômé récent de l’École et qui, au dire du directeur lui-même, y avait fait de « brillantes études » : Aurélien Noël 3 . Laureys souhaitait que son candidat s’inscrive au programme de MBA à Harvard. C’était là un premier mouvement en direction des établissements universitaires américains, une orientation que de Bray n’avait jamais été tenté d’adopter, tout imprégné qu’il était de la qualité de la culture européenne, comme c’était largement le cas chez les intellectuels francophones de Montréal, avant la guerre de 1914. Le secrétariat de la province avait effectivement accordé une subvention de 1 200 $ à Aurélien Noël. Laureys ne s’était pas montré satisfait pour autant et avait protesté auprès de Simard : compte tenu du coût de la vie aux États-Unis et des frais de scolarité à payer, la bourse accordée était insuffisante et devait être portée à 1 800 $ au moins. Grâce à ces interventions de son directeur, son diplôme de MBA en poche, Aurélien Noël pourra être nommé professeur, en septembre 1931. Quelques mois après avoir effectué sa demande de bourse en faveur de Noël, Laureys demandera une autre bourse d’études pour un autre de ses diplômé, Benoît Brouillette. Dans ce cas aussi, le directeur obtiendra satisfaction, ce qui permettra à cet autre candidat d’amorcer, par un doctorat en géographie obtenu en France, une carrière qui finira, une trentaine d’années plus tard, par prendre des dimensions internationales, surtout dans le cadre de travaux effectués pour le compte de l’UNESCO. En juin 1930, Laureys demandera une autre bourse, en faveur de Paul-Henri Guimont, cette fois, afin de lui permettre de s’inscrire au programme de MBA à Harvard. Au retour, Paul-Henri Guimont enseignera un temps à l’École, avant de s’intéresser plus particulièrement à l’Académie commerciale de Québec. Et la liste des requêtes de ce type de la part du directeur ne s’arrêtera pas là. Nous aurons l’occasion d’y revenir plus loin.
Par ailleurs, Laureys ne se tournera pas vers les États-Unis pour la seule formation de ses futurs professeurs; il importera aussi les méthodes pédagogiques américaines. Au cours des dernières années qui avaient précédé la crise, l’École avait déjà, à quelques reprises, profité d’un programme parrainé par l’Institut scientifique franco-canadien, organisation qui finançait la venue au Canada de professeurs et conférenciers étrangers, français surtout. Au cours de l’année universitaire 1930-1931, sous les auspices de cette organisation, le professeur Georges-F. Doriot, vice-doyen de la Graduate School of Business Administration, de l’Université de Harvard, avait donné, dans le grand amphithéâtre de l’École, une série de leçons sur la « politique des affaires » et « l’organisation industrielle 4 ». Il semblerait que par le professeur Doriot, Laureys aurait été mis au courant des méthodes pédagogiques utilisées à Harvard, la méthode des cas, plus particulièrement. Au cours du mois d’octobre 1931, en effet, le directeur informe les membres du Conseil de perfectionnement qu’il se propose de demander au professeur Doriot de revenir pour l’aider à développer la méthode mise au point par Harvard. Le Conseil approuve et demande à Laureys de se rendre lui-même à Boston pour engager des discussions sur le sujet avec l’Université de Harvard. Laureys ira effectivement rencontrer les autorités de Harvard et obtiendra la permission d’utiliser à l’École les cas préparés par l’université américaine 5 . Il s’en expliquera dans une lettre à David, au début de 1932, alors qu’il demandera la permission de se rendre à Londres pour participer au congrès annuel de l’Association internationale d’enseignement commercial. Il écrira alors qu’il a fait mettre à l’ordre du jour de cette réunion « l’application nouvelle à l’enseignement commercial de la méthode des cas, telle qu’utilisée à l’Université de Harvard et que notre École des Hautes Études Commerciales a aussi commencé à introduire dans son enseignement 6 ». Quelques années plus tard, l’École essaiera de développer ses propres cas locaux. Le 24 avril 1934, le professeur Léon Lorrain proposera à la Commission des études «de demander aux maisons de commerce si elles ont des problèmes administratifs ou commerciaux qu’elles désireraient voir étudier par les élèves, comme thèse de fin d’année. Cela permettrait de faire connaître [les] élèves et de leur ouvrir des situations excellentes. » Lors de la séance du 14 mars de la Commission, Lorrain déposera effectivement une liste des maisons approchées et suggérera que l’on tire des études en question «les éléments nécessaires à la préparation de cas étudiés à quelques cours ».

Études économiques.
Cette période, qui avait donné lieu à des bouleversements importants dans les structures de l’École, avait aussi été marquée par une note de deuil. Le 28 février 1929, l’ancien premier ministre sir Lomer Gouin mourait subitement, quelques mois seulement après avoir été nommé lieutenant-gouverneur du Québec. Par ses diverses instances et les moyens de communication à sa disposition, L’Actualité économique et les Nouvelles HEC plus particulièrement, l’École manifestera alors son admiration pour l’œuvre du disparu et sa reconnaissance pour l’appui sans réserve qu’il avait toujours donné à l’établissement. Dans les Nouvelles HEC , on pourra alors lire: parmi les œuvres de l’ancien premier ministre figure en bonne place «l’École des Hautes Études Commerciales que sir Lomer Gouin a fondée, au succès de laquelle il n’a jamais cessé de s’intéresser et dont il aimait dire qu’elle était “sa fille préférée”. Un des premiers chez nous, et mieux que tous les autres, il a aperçu dans toute son étendue l’importance du problème économique, ses répercussions possibles dans la vie collective et la nécessité de travailler sans retard à le résoudre. [...] Afin de réaliser cette haute visée [former les hommes d’affaires éclairés] il a mis sur pied l’École des Hautes Études Commerciales, et nonobstant les critiques, n’a cessé de veiller sur elle et de s’intéresser à son progrès. Le nom de sir Lomer Gouin restera à jamais gravé dans les annales de notre École, et son souvenir dans le cœur de tous ceux qui ont pu apprécier l’importance nationale de son œuvre 7 ». Les responsables de l’École avaient raison de s’affliger de la disparition de sir Lomer Gouin, car son successeur s’était montré beaucoup moins empressé à soutenir l’établissement. Le caractère improvisé de la législation de mars 1926 l’avait clairement démontré et la suite des événements en fournira d’autres preuves. Par ailleurs, la mort de l’ancien premier ministre aura précédé de quelques mois à peine l’arrivée d’un autre grand malheur, qui, celui-là, allait frapper l’ensemble du monde industrialisé: la Grande Dépression.


Dans les journaux du soir, le jeudi 24 octobre 1929, les nouvelles financières débordent, en effet, la section spécialisée et envahissent la première page. Ce jour-là, La Presse affiche en grosses manchettes, à la une: «Record d’activité à la bourse de New York. Les prix fondent. » La page financière du même quotidien n’est pas moins explicite sur ce qui se passe alors à Montréal : « Les stocks sont écrasés en Bourse locale », peut-on y lire, en énormes caractères. La Grande Dépression est en train de s’amorcer. Obnubilés par l’activité économique fébrile qui avait fini par succéder à la Première Guerre mondiale, la plupart des observateurs n’avaient pas vu venir le drame. Depuis le milieu de l’été 1929, la Bourse avait cependant fait preuve d’une certaine nervosité. Devant la montée fulgurante des engagements sur marges que supportaient les courtiers, on craignait surtout que les banques centrales, la Banque d’Angleterre, en particulier, n’en viennent à adopter une politique monétaire plus restrictive, même si la situation économique paraissait saine. Dans un de ses commentaires sur l’état du marché, L’Actualité économique écrivait alors: «Le chiffre énorme des avances sur les titres continue de faire l’objet des conjectures les plus diverses [...]. Pour l’instant, tous les indices sont favorables: la production augmente, le nombre de faillites diminue, l’industrie et le commerce réalisent des bénéfices plus que satisfaisants 8 .» À plusieurs reprises, dans les dernières semaines du mois d’août, les cours avaient fait preuve d’une certaine faiblesse, mais ils s’étaient chaque fois raffermis.
Devant l’une de ces courtes mais sévères fluctuations, chaque fois qualifiée de «correction technique» par les analystes, le chroniqueur financier du « plus grand quotidien français d’Amérique » pouvait écrire, en toute sérénité: «Le marché était allé trop loin et était mûr pour une réaction. Il est probable qu’il y aura de l’irrégularité mais il n’y aura pas de réaction majeure 9 .» Le journaliste se confortait d’ailleurs dans son optimisme en ajoutant aussitôt: «Il est intéressant de noter que le professeur Irving Fisher de l’Université Yale répond aujourd’hui à M. Babson en disant que les stocks ne sont pas trop élevés et que Wall Street n’aura pas à souffrir d’une culbute. » Roger-W. Babson, analyste financier reconnu, avait, en effet, manifesté son inquiétude devant l’explosion de la valeur des titres, sous la poussée de la spéculation. Il avait prétendu que le temps était venu, pour les investisseurs prudents, de liquider leur portefeuille et d’acheter plutôt de l’or. Ce qui lui avait valu les sarcasmes de la plupart de ses collègues. Mais dans les derniers jours de septembre, l’inévitable s’était enfin produit: la Banque d’Angleterre avait tenté de peser quelque peu sur la spéculation en relevant son taux d’escompte. Ce qui avait entraîné des comportements analogues dans tous les pays industrialisés. Pourtant, disaient alors les journaux, « Wall Street [a accueilli] la nouvelle avec calme, car elle était prévue ». Moins d’une dizaine de jours après l’intervention de la Banque d’Angleterre, l’onde de choc provoquée par le resserrement du crédit avait quand même fini par toucher le marché de New York. Le 4 octobre, les cotes dégringolent en une réaction qui, écrit le chroniqueur de La Presse , «porte à croire que la prédiction de Roger-W. Babson, ridiculisée tout d’abord, est en train de se réaliser 10 ». Les optimistes auront cependant encore une fois raison. Tout au long des semaines qui suivront, le marché se montrera instable, mais il regagnera chaque fois à peu près tout le terrain perdu, laissant cependant apparaître une certaine tendance à la baisse.
Mais la journée du jeudi 24 octobre, qui à Wall Street avait commencé dans un calme relatif, allait donner lieu, à mesure que l’heure avançait, à un volume croissant d’ordres de liquidation. Un mouvement qui se transformera rapidement en avalanche. À la fin de l’avant-midi, c’était la panique totale. «Sur Broad Street, nous dit un auteur, on pouvait [alors] entendre, venant de l’extérieur de l’immeuble de la Bourse, une sorte de grondement bizarre. Conscient que quelque chose se passait de ce côté, le commissaire Grover Whalen expédia un détachement de policiers sur Wall Street pour y assurer l’ordre. Il y avait de plus en plus de gens qui arrivaient et qui restaient là à guetter, personne ne savait quoi. À un moment donné, un ouvrier apparut sur le toit d’un des grands édifices de la rue pour y effectuer quelques réparations. Les gens s’imaginèrent que c’était quelqu’un qui allait se suicider et se mirent à attendre avec impatience qu’il finisse par sauter 11 . » Le sombre tableau tracé ce jour-là par les journaux de Montréal n’était donc pas exagéré.
À midi trente, à New York, devant la confusion extrême qui avait envahi le parquet et les galeries, on décide de fermer la Bourse. La riposte contre la panique populaire commence d’ailleurs à s’organiser. Une demi-douzaine de banquiers parmi les plus prestigieux de la ville décident de constituer un fonds de soutien et ils entreprennent de mettre fin à la chute des cours en procédant à des achats massifs. Tous les grands noms de la finance y vont ensuite de leur couplet optimiste sur l’état «fondamentalement sain de l’économie», appuyés en cela par le président Hoover lui-même. À la suite de toutes ces interventions, les cours se raffermissent et l’on peut croire, pendant la séance du vendredi 25 et celle du samedi 26, que le pire est passé. Mais il n’en est rien. Dès le début de la semaine suivante, les titres recommenceront à fléchir. Le mardi 29, le mouvement à la baisse s’accélère pour se transformer en une chute presque verticale, qui fera de cette journée l’une des plus dramatiques que Wall Street ait jamais connue. Les espoirs d’enrichissement facile et rapide, que la spéculation débridée des années précédentes avait suscités chez une large partie de la population, se sont écroulés. À travers le monde industrialisé, des dizaines de millions de personnes, du haut en bas de l’échelle des fortunes, seront presque instantanément ruinées. Après ces journées fatidiques de la fin du mois d’octobre 1929, les « années folles» seront bel et bien terminées, malgré une certaine stabilisation temporaire des cours. Dans L’Actualité économique , Lucien Favreau, professeur de comptabilité et de finance à l’École, commente l’événement avec une lucidité remarquable, surtout pour l’époque, alors que plusieurs années devront encore s’écouler avant que J. M. Keynes n’invente le « principe de la demande effective» : «Des milliers de fortunes ont été englouties, écrit Favreau, et un grand nombre de spéculateurs sont aujourd’hui dans la triste obligation de restreindre leur régime de vie. Malgré les notes optimistes qu’on a fait entendre concernant l’excellence de la situation économique et l’exagération de la baisse, la crise générale pourrait fort bien n’être qu’à son début. La réduction du pouvoir d’achat d’un nombre aussi considérable d’acheteurs pourrait avoir des répercussions défavorables dans tous les domaines de l’activité économique. Dans ces conditions, la reprise du 31 octobre ne serait que temporaire. On a réussi à vaincre la crise de confiance; on pourrait éprouver plus de difficulté à éviter la crise économique 12 . » Tel que Favreau l’a prévu, le monde industrialisé s’enfoncera progressivement dans une crise qui n’atteindra son point le plus bas qu’en 1932, pour se prolonger ensuite pendant presque huit autres années. Pour soulager la population réduite aux extrémités par le chômage, les gouvernements devront avoir éventuellement recours à des mesures extraordinaires. Deux exemples particulièrement pittoresques, du moins à soixante-dix ans de distance: au cours de l’automne 1932, quelques centaines de chômeurs sont logés à la citadelle de Québec, et travaillent en contrepartie à la réfection des fortifications; le printemps suivant, le camp militaire de Valcartier sera réaménagé pour y « concentrer » 2000 chômeurs.
Naturellement, même si au cours des semaines de nervosité qui avaient précédé la crise, le plus gros de l’attention était resté fixé sur les comportements de la Bourse, le monde ne cessait pas de tourner. À Montréal, le 4 octobre 1929, un tout nouveau cinéma, ultramoderne, l’Outremont, ouvrait ses portes en grande pompe, rue Bernard. Tous les journaux montréalais soulignent l’événement. Quinze jours plus tard, le samedi 19 octobre, un nouveau poste de radio, équipé des derniers raffinements de la technologie, le poste CKAC, lançait ses premières émissions en présence d’une foule de dignitaires. L’Honorable Mercier, l’ancien secrétaire-trésorier de l’École, compte parmi les personnalités qui prennent la parole à cette occasion. Quelques jours plus tard, le mercredi 23 octobre, c’est-à-dire la veille du fameux Jeudi noir de la Bourse de New York, tous les journaux de Montréal célèbrent l’exploit du plus grand dirigeable du monde, le R-101, qui vient d’inaugurer, croit-on, une ère nouvelle dans l’histoire des voyages transocéaniques en franchissant les quelque 800 milles qui séparent New York de Londres en moins de quinze heures, à la vitesse remarquable de 55 milles à l’heure. Moins d’un an plus tard, en juillet de 1930, un autre dirigeable, le R-100, viendra s’amarrer au mât qui a été spécialement construit à cette fin à Saint-Hubert, près de Montréal. Le mois précédent, on avait inauguré, à Montréal encore, le nouveau pont qui enjambait le Saint-Laurent en prenant appui sur l’île Sainte-Hélène. Pendant un temps on l’appellera le pont Du Havre, mais il sera vite rebaptisé du nom qu’il porte encore aujourd’hui, le pont Jacques-Cartier. Tous ces événements qui excitent l’imagination des lecteurs des journaux de l’époque, constituent, cependant, en quelque sorte, le chant du cygne des « années folles » qui ont pris brutalement fin avec l’effondrement des marchés boursiers. Naturellement, l’École des Hautes Études Commerciales subira les effets de cette tragédie, à travers sa situation financière, mais aussi quant à la place faite à ses diplômés.


Quand il avait fondé l’École, en 1907, le gouvernement Gouin avait voulu qu’elle soit relativement à l’aise et lui avait octroyé une allocation annuelle, importante pour l’époque, de 20 000 dollars. À cause du coût très élevé de la construction de l’immeuble qui allait abriter l’établissement par la suite, et du poids des intérêts qu’il faudra payer sur les emprunts contractés pour financer cette dépense, 12 000 dollars par année, la subvention en question se trouvera très sérieusement grevée presque dès le départ 13 . La grande vague d’inflation provoquée par la guerre de 1914-1918 avait ensuite sensiblement réduit le pouvoir d’achat de la subvention versée, et ajouté ainsi son poids aux difficultés financières qui s’annonçaient déjà. Le premier ministre Gouin avait accepté de relever le niveau de l’allocation à quelques reprises, jusqu’à ce qu’intervienne la crise provoquée par le comité protestant du Conseil de l’Instruction publique, entre 1914 et 1915, à l’occasion de l’affiliation de l’École à l’Université Laval à Montréal. Les conditions que le gouvernement avait cru devoir entériner pour faire accepter l’affiliation par la communauté anglophone avaient, en quelque sorte, obligé le premier ministre à geler à leur niveau de 1915, les octrois versés à l’École, du moins pendant un certain nombre d’années 14 . Avec le temps, le souvenir de 1915 s’estompera et des ajustements nouveaux pourront être apportés au financement des activités de l’École. Mais le développement des ressources restera toujours en retard sur les besoins.
Jusqu’à l’éclatement de la crise de 1929, les versements fédéraux au titre de l’enseignement technique et professionnel avaient cependant permis à Laureys de disposer d’une certaine marge de manœuvre et même de lancer le programme de cours par correspondance, à l’automne 1924. Mais ce programme n’avait pas rempli ses promesses. Laureys avait, en effet, réussi à convaincre le Bureau de direction de lui permettre d’aller de l’avant avec ce projet en se disant convaincu qu’il s’agirait là d’une source significative de revenus pour l’École. La réalité se révélera autre: non seulement les cours par correspondance ne donneront pas les revenus attendus, mais ils entraîneront, chaque année, des excédents importants de dépenses sur les revenus. À tous ces problèmes financiers s’ajoutait toujours, bien sûr, celui du fonds d’amortissement de la dette contractée, une dette de 600 000 dollars, pour le financement de la construction de l’immeuble du square Viger. D’année en année, l’École avait dû remettre à plus tard la constitution de ce fonds. Si bien qu’après plus de quinze ans, aucun versement n’avait été effectué. C’était même cette question qui avait conduit le gouvernement Taschereau à imposer à l’École, par la loi de mars 1926, le nouveau régime qui était le sien depuis lors. Mais il était évident que ce dernier geste n’avait rien réglé au moment où la crise économique avait déferlé sur le Québec, comme sur le reste du monde.
Comme tous les autres gouvernements, celui de Québec avait été pris de court par la débâcle de l’automne 1929. Pour l’exercice financier 1928-1929, il avait enregistré un excédent des recettes ordinaires sur les dépenses de l’ordre de 4 millions de dollars, soit à peu près 10 % des recettes. Mais dès 1931-1932, cet excédent avait disparu, les revenus s’amenuisant avec la prolongation de la crise, alors que les dépenses montraient une nette résistance à la baisse. Le creux allait être atteint en 1932-1933. Par rapport à ce qu’elles étaient en 1929, les recettes ordinaires auront alors chuté de 40 à 28 millions de dollars, alors que les dépenses n’auront baissé que de 2 millions. L’excédent des dépenses ordinaires sur les recettes atteindra alors presque 7 millions, soit 22 % des recettes 15 . Mais ce seront les dépenses extraordinaires liées au chômage qui pèseront le plus lourd sur la situation financière de tous les niveaux de gouvernement. En 1934-1935, le gouvernement provincial, le gouvernement fédéral et les municipalités dépenseront ensemble, au Québec, à ce seul chapitre, presque 30 millions de dollars, à peine moins que la totalité des recettes ordinaires recueillies par le gouvernement québécois. Ainsi, de 1929 à 1937, la dette nette du gouvernement du Québec sera multipliée par trois. Le plus clair de ses revenus lui venant des subventions gouvernementales, l’École allait se trouver directement touchée par cette détérioration des finances publiques. À mesure que le Québec s’enfoncera dans la crise, Laureys aura de plus en plus de difficultés à respecter ses échéances, car les subventions gouvernementales arriveront avec un retard croissant, et par versements de plus en plus espacés.
Le premier ministre Taschereau n’avait pas pour l’École des Hautes Études Commerciales la même attention, en son temps, que son prédécesseur, sir Lomer Gouin. Au printemps 1930, par exemple, le directeur a expédié à Québec, pour signature par le premier ministre, comme la loi l’y oblige, les diplômes de la promotion sortante. Une tâche légère puisque le contingent ne compte pas vingt personnes. Il faudra plusieurs rappels, de plus en plus insistants, de la part du directeur, et plusieurs semaines d’attente avant que Taschereau ne daigne s’exécuter. Le même scénario se répétera l’année suivante. Une attitude qui ne facilite pas les choses lorsqu’il s’agit d’octrois, étant donné la situation des finances publiques. Pendant toutes les années que durera la crise, Laureys expédiera lettre sur lettre pour réclamer que soient versées les sommes nécessaires au fonctionnement de son établissement. Mais la crise économique ne sera pas la seule responsable de l’attitude du gouvernement Taschereau. Dès le mois de décembre 1929, avant que la situation financière du gouvernement ne soit sérieusement touchée par l’état de l’économie, Laureys se voit obligé d’insister à plusieurs reprises pour que lui soient versées les sommes dues à l’École. Après plusieurs interventions, il écrit au sous-secrétaire Simard: « Voulez-vous me permettre de vous rappeler à nouveau que nous sommes absolument sans argent et nous vous serions très reconnaissants de nous faire tenir un chèque aussitôt que possible 16 . » Naturellement, à mesure que se creusera la crise et que se contracteront les revenus de l’État, les temps d’attente s’allongeront. À la mi-janvier 1930, le ton des lettres de Laureys devient déjà nettement plus alarmiste, car l’École est obligée de vivre d’emprunts de banque. À partir de 1933, la subvention annuelle sera versée par tranches mensuelles de 15 000 dollars. Le paiement de ces mensualités prendra lui-même du retard. Ce qui, à un moment donné, force Laureys à écrire au nouveau sous-secrétaire, Desmeules : « Je me permets de vous faire remarquer qu’aujourd’hui 31 août , nous n’avons pas encore reçu notre allocation du mois. Nous sommes très gênés en ce moment 17 . »
Dans tout cet échange de correspondance à propos des questions de financement, celle des intérêts à payer sur la dette obligataire de 600 000 dollars semble irriter le plus le directeur Laureys. Ce qui se comprend, car dans ce domaine, le fouillis confine à l’absurde. La loi de mars 1926 était censée avoir apporté une solution à ce problème: la propriété des bâtiments de tous les établissements en cause était transférée à la Corporation des écoles techniques ou professionnelles qui, en contrepartie, prenait les dettes à sa charge, et aurait donc dû, de ce fait, payer les intérêts sur les emprunts à l’origine de ces dettes. Or, même si toutes ces dispositions se trouvaient bel et bien inscrites dans la loi, l’École n’avait jamais cessé de payer, chaque année, à même les subventions reçues, les 12 000 dollars d’intérêts dus aux prêteurs londoniens. Chaque année, Laureys protestait et demandait que ce montant soit remboursé à l’École ou que la Corporation, et à défaut, le gouvernement, se charge de ce paiement. Rien n’y faisait. Certaines années, Québec remboursait l’École à même les subventions fédérales au titre de l’enseignement technique; d’autres fois, le gouvernement ajoutait le montant à la subvention annuelle. D’autres fois encore, il payait lui-même les intérêts en question. Et ainsi, d’une année à l’autre, la direction de l’École ne pouvait jamais savoir d’avance comment les choses allaient se passer. Il n’y avait qu’une seule constante dans ce fouillis : personne ne parlait jamais du rôle qu’aurait dû assumer la Corporation des écoles techniques ou professionnelles.


Malgré toutes les difficultés qu’il devait surmonter, Laureys s’était attaqué à un problème important pour la survie de l’École et la qualité de son enseignement: la rémunération des membres du corps professoral. Les efforts déployés pour recruter de jeunes diplômés et les envoyer parfaire leurs connaissances à l’étranger auraient été vains s’il devait se révéler impossible de retenir ces nouvelles recrues à l’École, faute de pouvoir leur offrir une rémunération décente. Au moment de l’ouverture de l’École, en 1910, on n’avait pas établi d’échelle de salaires; tous les professeurs étaient rémunérés en fonction des prestations fournies, sur la base d’un tarif horaire plus faible en classes de préparatoire qu’au cours régulier de licence. Les taux utilisés étaient assez arbitraires et dépendaient de l’ancienneté, de la renommée de la personne, et, bien sûr, de son habileté à négocier. Ce qui explique que Montpetit se trouvera toujours le professeur le mieux rémunéré de l’École, du moins jusqu’à 1920, alors qu’il cumulera d’autres postes, dont celui de secrétaire général de l’Université de Montréal. En 1915, Montpetit gagnera 2 400 $ par année, et Laureys 1 800 $. En 1916, alors que Montpetit reçoit 3 000 $ par année, l’École offrira le même montant à Sugars, professeur de comptabilité, pour qu’il renonce à l’offre qui lui est faite par l’Université McGill. En 1917, le directeur avait voulu introduire un peu d’ordre dans les rémunérations. Il avait proposé au Bureau de direction que le personnel soit embauché sur contrat, pour une durée de 1 à 3 ans, avec un préavis de 6 mois en cas de démission ou de renvoi. Selon une liste des traitements adoptés en mai 1923, la moyenne des traitements s’établissait à 1 900 $ par année; le salaire le plus élevé, 3 125 $, était alors payé à Victor Doré, qui était responsable des cours de sciences comptables 18 .
Au moment où la crise économique éclate, au cours de l’automne 1929, Laureys songeait déjà à asseoir de façon plus satisfaisante le système de rémunération de son corps professoral. Malgré les événements des mois précédents, le 30 janvier 1930 il expédie une longue lettre au secrétaire de la province, Athanase David, pour lui proposer une toute nouvelle politique salariale pour l’École. Il commence par expliquer au ministre comment l’École a acquis une réputation qui lui assure une place unique dans la société québécoise. «L’École des Hautes Études Commerciales est maintenant placée sur un tel pied, écrit-il, [elle] a atteint un si grand développement tout autant qu’une si excellente réputation, que plus personne ne peut mettre en doute ni son utilité nationale, ni la nécessité d’assurer sa permanence. » Mais pour assurer cette permanence, il faut que ses professeurs soient parmi les meilleurs que l’on puisse trouver, et que l’École puisse se les attacher. « Or, continue-t-il, cela n’est possible que si l’on assure à ces professeurs un salaire raisonnable, en rapport avec leur formation supérieure et le rang social qu’ils sont appelés à tenir. » Après les questions de compétence, de rareté et de stabilité, il passe aux comparaisons. « Si l’on compare [les salaires proposés], écrit-il, à ceux qui sont accordés dans les autres universités du Canada et des États-Unis, ils sont, en général, moins élevés. À McGill, en effet, les salaires des professeurs varient entre 5 000 $ et 7 000 $, à l’Université de Toronto, ils s’échelonnent de 2 700 $ à 10 000 $ par an. »
Le plaidoyer de Laureys s’étend ainsi sur deux pleines pages. Il y annexe un document d’une demi-douzaine de feuillets grand format, qui fournit le détail de l’échelle proposée. Laureys y divise les professeurs en trois catégories: catégorie A, B et C. Celles-ci n’ont rien à voir avec les rangs universitaires. La catégorie A comprend les professeurs (titulaires, agrégés et chargés de cours) «qui donnent tout leur temps à l’École ». Ceux de la seconde catégorie « ne donnent à l’École que quelques heures de cours par semaine et sont en même temps au service d’autres facultés universitaires, ou exercent une profession privée, ou s’occupent d’entreprises commerciales ». La troisième catégorie «comprend des chargés de cours, des agrégés et des titulaires ne donnant que fort peu de cours et qui, pour cette raison, sont rétribués à l’heure ». Si les professeurs relevant du premier groupe se distinguent clairement de ceux des deux autres catégories, il n’en va pas de même de ces derniers entre eux, car il s’agit alors d’une question de degrés de présence. Ce ne sont pas là les questions qui vont intéresser le Ministère, mais bien plutôt celle du niveau des salaires proposés.
Le secrétaire David avait reçu fraîchement la proposition de Laureys. Celui-ci avait eu beau expédier lettre sur lettre, reprendre son argumentation sous plusieurs formes, le secrétaire était resté muet. Une réponse arrive enfin le 25 septembre: « J’ai examiné attentivement avec M. Simard le projet de rétribution des salaires ( sic ) de l’École des Hautes Études Commerciales, écrit David. Je suis assuré d’avance qu’il est inutile de présenter une telle échelle au premier ministre ou au Conseil; quelques-uns des salaires […] seraient plus élevés que le salaire du premier ministre. Vous savez la considération que j’ai pour le personnel enseignant, toutefois, il ne serait pas bon de nous exposer à d’amers critiques et reproches.» Malgré cette rebuffade, Laureys poursuivra obstinément ses démarches et acceptera de modifier ses demandes à la baisse. Il finira par obtenir satisfaction, du moins en partie, au début de 1931 19 . L’École aura une véritable échelle de traitements dont Laureys pourra donner lecture aux professeurs lors de la séance de la Commission des études, tenue le 1 er avril 1931. L’échelle comprend les trois catégories de professeurs proposées. Les professeurs de la catégorie A (professeurs de carrière) gagneront au minimum 1 800 dollars et au maximum 2 200 dollars par année dans le cas des chargés de cours; les agrégés toucheront entre 2 400 dollars et 3 400 dollars, et les titulaires de 3 600 dollars à 6 000 dollars. Pour les deux premiers groupes, les augmentations annuelles seront de 100 dollars, et de 200 dollars pour le dernier. Pour les professeurs de la catégorie B (professeurs à temps partiel), les traitements seront respectivement de 900 dollars à 1 200 dollars pour les chargés de cours, de 1 200 dollars à 1 700 dollars pour les agrégés, et de 1800 dollars à 3 000 dollars pour les titulaires. Quant aux professeurs de la troisième catégorie, ils recevront un taux horaire de 5,25 dollars. Les traitements ne sont pas tout à fait à la hauteur de ce que Laureys avait demandé, mais au moins la situation est claire. Chaque professeur sait à quel salaire il doit s’attendre, et il peut prévoir son évolution d’année en année. Ce qui constitue une amélioration importante par rapport à l’arbitraire plus ou moins déclaré qui avait longtemps prévalu.

Publicité pour L’Actualité économique .
En même temps qu’il s’obstinait à demander une échelle de salaires décente, Laureys avait suggéré que soit réexaminée la question des retraites. Depuis 1928, les professeurs avaient entrepris de se constituer une retraite en contribuant au fonds fédéral. Le professeur versait une contribution égale à 5 % de son traitement, le gouvernement ajoutant, de son côté, un versement d’un montant égal. Naturellement, les plus vieux professeurs se trouvaient désavantagés par ce système, car ils devaient prendre leur retraite avant d’avoir eu le temps de se constituer un fonds significatif. Laureys demandera que le gouvernement accroisse sa propre contribution en faveur de ces professeurs pour leur permettre de disposer d’une retraite valable. Les choses traîneront encore longtemps sans qu’une solution soit apportée au problème, avant que Laureys ne soit lui-même obligé d’abandonner la direction de l’École.
CHAPITRE III
LE DIRECTEUR LAUREYS OPERE UN VIRAGE 1
Pour l’École des Hautes Études Commerciales, les dernières années qui avaient précédé le vote de la loi créant la Corporation des écoles techniques ou professionnelles avaient été largement dominées par les problèmes liés à la profession d’expert-comptable. La profession est alors en pleine expansion; les transformations que la guerre et la reconstruction ont imposées aux économies du Québec et de Montréal lui ont ouvert des champs d’activité nouveaux et ont élargi les anciens champs dans des proportions considérables. D’abord, la demande de guerre avait favorisé un très fort accroissement de la taille des entreprises. Pour suivre des opérations de plus en plus importantes et de plus en plus complexes, les entreprises avaient été contraintes de recourir aux services de l’expert-comptable ; de plus, elles avaient eu tendance à s’organiser en compagnies par actions surtout, d’où une demande accrue pour les services de vérification. Enfin, pour financer un effort de guerre qui avait drainé une part croissante du produit national, le gouvernement fédéral avait dû se résigner, en 1917, à se donner une loi de l’impôt sur le revenu. Ce qui l’avait obligé à embaucher un grand nombre de comptables pour administrer les nouvelles dispositions fiscales. La loi elle-même avait été ensuite accompagnée, avec les années, d’une floraison de plus en plus touffue de règlements qui avaient forcé les entreprises d’abord, puis les individus eux-mêmes, à recourir aux services de l’expert-comptable. Au fil de ces développements, la demande de services de comptabilité s’était donc progressivement gonflée et avait amené les cabinets à embaucher à peu près tous les candidats disponibles. Au cours de ces années, la profession était dominée par trois associations qui ne regroupaient cependant pas tous les praticiens en question, plusieurs de ceux-ci préférant travailler à titre d’indépendants. Le plus important des regroupe - ments, The Association of Accountants in Montreal, est aussi le plus ancien; il date de 1880 et seuls ses membres ont droit au titre convoité de comptable agréé (CA). C’est une organisation à peu près exclusivement anglophone, tant par ses membres que par son mode de fonctionnement: pendant longtemps, ses règlements ne seront disponibles qu’en anglais, on ne parlera qu’anglais lors des réunions de ses diverses instances, les candidats à ses rangs seront astreints à un long apprentissage dans un cabinet normalement anglophone et les examens d’accès à ses rangs ne s’effectueront qu’en anglais. L’organisation n’aura jamais de politique active de discrimination à l’égard des francophones et elle fera même quelques efforts pour en attirer quelques-uns dans ses rangs. Sans grand succès, cependant, étant donné les circonstances. En 1926, elle ne devait pas compter plus de deux douzaines de membres francophones, et depuis 1880 elle n’a eu qu’un président de langue française: A. Cinq-Mars.

Henry Laureys, directeur, caricaturé par La Palme.
C’est justement à cause de son caractère presque exclusivement anglophone que l’organisation s’était vu imposer, par le premier ministre Lomer Gouin lui-même, la seconde organisation présente sur le marché québécois en 1926: l’Institut des comptables et auditeurs de la province de Québec. L’Institut avait été mis sur pied, en 1912, par Georges Gonthier, lui-même expert-comptable, qui avait joué un rôle déterminant lors des démarches préalables à la création de l’École des Hautes Études Commerciales, en 1907 2 . De l’aveu même de son fondateur, cette association avait été lancée surtout pour ouvrir les portes de la profession aux jeunes francophones. Elle décerne le titre de Licencié de l’Institut des comptables, titre que l’on représente ordinairement par le sigle LIC. Le troisième regroupement d’experts-comptables date de 1920 et est connu tout simplement sous le nom d’Association des comptables. C’est une émanation québécoise de la General Accountants’ Association, une organisation anglo-canadienne créée par charte fédérale, sept ans plus tôt; ses membres ont droit au titre de Licencié en comptabilité, représenté ordinairement par le sigle anglais LA. Ce sont incontestablement les CA qui dominent le marché québécois. D’abord par l’ancienneté, mais aussi par le nombre. À elle seule The Association of Accountants in Montreal compte nettement plus de membres que les deux autres organisations réunies: 206 dans le premier cas, contre nettement moins de cent dans le second 3 . De plus, le titre que décerne l’Association, celui de CA, reste, de loin, le plus recherché, et l’organisation veille, depuis ses débuts, en 1880, à n’ouvrir ses rangs qu’avec parcimonie, en imposant à ses candidats un long apprentissage et en les soumettant à des examens très contraignants, du moins pour l’époque.
Très tôt au cours de son histoire, The Association of Accountants in Montreal avait cherché à prendre contact avec les établissements universitaires, pour les fins de la formation des candidats à ses rangs. C’est tout naturellement du côté de l’Université McGill qu’elle s’était alors tournée. Au cours de l’automne 1907, un économiste de cet établissement, le professeur Flux, avait, en effet suggéré, lors d’une conférence devant les membres de l’Association, que les universités entrent dans le champ de la formation en affaires. Mais il n’avait pas pris la peine de mentionner que l’École des Hautes Études Commerciales avait été créée quelques mois plus tôt, justement pour répondre à une telle demande. Cantonné dans son propre milieu de l’ouest anglophone de Montréal, le professeur Flux n’avait probablement pas entendu parler de l’événement. Par ailleurs, ses auditeurs avaient interprété son propos comme une invitation à pourvoir les futurs membres de la profession d’une formation supérieure. Ce premier contact entre The Association of Accountants in Montreal et l’Université McGill ne semble pas avoir eu de suites immédiates cependant, le programme en gestion de l’établissement anglophone ne devant prendre véritablement forme que plusieurs années plus tard. Il faudra attendre 1916 pour qu’une collaboration vraiment soutenue s’établisse entre les deux organisations.


À l’École des Hautes Études Commerciales, les choses se présentaient tout autrement. L’École avait été créée pour aider la société québécoise francophone à se donner la classe d’entrepreneurs qui lui manquait. Le programme d’études avait été aménagé en tenant compte de cet objectif. Les sciences comptables n’y occupaient donc qu’une place modeste: la place jugée nécessaire pour que le diplômé ait eu l’occasion d’acquérir le bagage dont tout homme d’affaires averti se devait de disposer dans ce domaine. A.-J. de Bray, le premier directeur, responsable au premier chef de ce programme initial, tenait à ce qu’il en fût ainsi: l’École était là pour former des hommes d’affaires, des dirigeants d’entreprise, pas des experts-comptables. Sans compter que le recrutement de bons candidats étant alors difficile, surtout à cause des réticences et même de l’obstruction faite par certains membres du clergé et de la bourgeoisie ultra-catholique, de Bray ne souhaitait probablement pas voir un trop grand nombre de ses étudiants choisir une profession différente, la comptabilité pas plus qu’une autre. Toutes ces circonstances s’étaient aggravées parce que les étudiants ne faisaient preuve que d’un intérêt limité pour le domaine, moins à cause de la matière que du professeur.
À l’époque, dans les collèges commerciaux québécois, l’enseignement de la comptabilité se faisait souvent en anglais, pour deux raisons. D’abord, la pratique comptable s’effectuait en anglais, utilisait un vocabulaire largement anglais et se trouvait entre les mains de praticiens anglophones surtout. On avait alors apparemment considéré qu’il s’agissait d’une matière qui ne pouvait s’enseigner autrement qu’en anglais. En second lieu, les dirigeants des collèges croyaient avoir trouvé, par l’enseignement de la comptabilité en anglais, une façon astucieuse de faire d’une pierre deux coups: amener les étudiants à maîtriser en même temps la comptabilité et la langue anglaise. Georges Gonthier s’était élevé contre cette prétention car, avait-il affirmé, les diplômés des collèges ne connaissaient ni la comptabilité ni la langue anglaise. Il avait même incité la Chambre de commerce de Montréal à faire des représentations à ce sujet auprès du Conseil de l’Instruction publique qui avait lui-même déclaré n’avoir pas juridiction en cette matière. Tout comme les collèges, l’École des Hautes Études Commerciales avait cependant succombé au travers en question et avait confié l’enseignement de la comptabilité à un anglophone, le professeur Sugars, qu’elle avait recruté en Angleterre même. Le professeur Sugars était diplômé de Trinity College et membre de la Société des actuaires de Londres. Les étudiants se plaignaient de ne pas comprendre grand-chose aux leçons de ce personnage exotique. Heureusement pour eux, en 1916 Sugars s’était vu offrir le poste de directeur du programme de commerce de l’Université McGill. Le préjugé en faveur de l’enseignement de la comptabilité en anglais était si profondément ancré dans les milieux d’affaires, que le Bureau de direction de l’École déploiera beaucoup d’efforts pour retenir Sugars au square Viger. Mais en vain. Puis on avait alors offert le poste à Georges Gonthier, qui avait décliné. Pour combler le vide créé par le départ de Sugars, l’École avait procédé par annonces dans les journaux, ce qui avait permis de recruter un jeune candidat de 36 ans, Victor Doré, un homme promis à une carrière assez remarquable.
Victor Doré était diplômé de l’École normale Jacques-Cartier. À 18 ans, il avait, pendant quelque temps, occupé un poste de comptable dans une entreprise avant d’entreprendre une carrière d’instituteur. Il s’était ensuite lancé dans l’étude de la comptabilité, ce qui l’avait conduit, en 1910, au poste de contrôleur des finances à la Commission des écoles catholiques de Montréal, poste qu’il occupait toujours au moment où l’École avait demandé ses services pour remplacer le professeur Sugars. Pendant quelques années, il cumulera les deux fonctions. En 1928, il accédera à la présidence de la CÉCM, ce qui l’obligera à quitter l’École.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents