Journal intime d une jeune fille en détresse
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Journal intime d'une jeune fille en détresse , livre ebook

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Description

C’est un journal intime. Celui d’une jeune fille de 14 ans vivant à Gaza. Il court de septembre 2008 à Janvier 2009. Elle raconte le quotidien des Gazaoui sous le blocus israélien, puis surtout l’invasion du 26 décembre 2008 et ses conséquences. Sa maison est prise en cible, vers le 8 janvier. Elle se retrouve prisonnière des décombres avec son frère de 8 ans et sa nièce de 2 ans... (C’est une fiction basée sur des documents réels).

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juillet 2014
Nombre de lectures 1
EAN13 9782312027968
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0012€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Journal intime d’une jeune fille en détresse

Hala
(Traduction d’Amine Arezki)
Journal intime d’une jeune fille en détresse










LES ÉDITIONS DU NET 22 rue Édouard Nieuport 92150 Suresnes
© Les Éditions du Net, 2014 ISBN : 978-2-312-02796-8
Avant-propos
Le travail que je m’apprête à mettre entre les mains du lecteur est un journal intime. Celui d’une jeune fille de 14 ans qui vivait à Gaza, en Palestine. Il couvre la période allant du 24 septembre 2008 au 15 janvier 2009, c’est-à-dire en plein durant la grande agression israélienne sur Gaza de décembre 2008.
C’est un document manuscrit manuel qui, après avoir été scanné, m’a été envoyé plus ou moins anonymement par mail. Je ne peux donc ni affirmer ni infirmer son authenticité, je veux dire le fait qu’il me soit réellement envoyé depuis Gaza (ville où j’ai néanmoins quelques correspondants) et encore moins le fait s’il soit ou non l’œuvre d’une adolescente de cette ville. Mais en l’absence d’éléments qui le rendraient suspect à mes yeux, je ne peux que le supposer authentique.
J’ai traduit le texte du mieux que j’ai pu, en veillant notamment à ce que le résultat soit d’un niveau sémantique et phraséologique proche de l’original, afin qu’il demeure sensiblement celui d’une jeune fille de 14 ans, étant donné que la personnalité d’une personne, sa manière de penser et sa vision du monde transparaissent toujours à travers son style d’écriture. Les parties que je n’ai pas pu comprendre, je les ai laissées sans les traduire, tout comme beaucoup d’autres passages inutiles, trop personnels ou simplement illisibles.
L’office de traducteur que j’ai fait ici m’a obligé à être fidèle dans la transcription du sens. A ce titre, nul ne peut à bon droit me juger sur le contenu. Les idées exprimées dans ce document ne sont pas les miennes. Je ne peux même pas dire si je les approuve ou non.

Amine Arezki
Paris, le 25 avril 2014

[Voyage]
Mercredi 24 septembre (2008)
Catastrophe ! Dans la confusion générale du passage de Rafah, ce matin, je me suis trompée de sac. J’ai échangé le mien avec celui de quelqu’un d’autre par erreur. Il contenait surtout mon gros cahier-journal. Tout ce que j’ai écrit depuis juin dernier : les examens et les résultats, les vacances, les dix jours que j’ai passés chez tante Fatima à Khan-Younis.., et jusqu’à ce voyage en Égypte. Tout est perdu.
Enfin, peut-être pas, puisque à la place de mon sac, j’en ai pris un autre. Il est plein de médicaments et de lait en poudre pour bébés. Papa a dit que ce sac est sûrement plus important pour la personne qui l’a égaré que le nôtre pour nous, car les médicaments en question semblent être très importants et introuvables chez nous. Sûrement que le propriétaire de ce sac va se mettre à le chercher. Pour l’aider, papa a décidé de faire passer une annonce dans le journal et à la radio. J’espère que ça va marcher, aussi bien pour moi que pour la pauvre maman qui a perdu le lait et les médicaments de son bébé.
Je n’arrête pas d’imaginer ces gens en train d’ouvrir leur sac. Surprise ! « Mais qu’est-ce que c’est que ça ?! Im Untel {1} , est-ce que les médicaments se sont transformés en chaussures pendant le voyage ?! »
Assez blaguer. J’ai pris la ferme résolution de changer à partir de cette rentrée. Dorénavant, je serai sérieuse, je ne raconterai plus jamais de vannes, si quelqu’un en raconte une devant moi, je sourirai seulement, mais à condition que ce ne soit pas aux dépens de quelqu’un d’autre. On me verra souvent sourire, mais je ne rirai jamais aux éclats, comme je faisais jusque-là. Je serai vraiment digne d’un futur écrivain et d’une future poétesse.
Ce nouveau cahier, c’est tata Siham qui vient de me l’envoyer. Elle avait vu à quel point j’étais triste d’avoir perdu l’autre. Mais elle a souri quand je lui ai dit que je regrettais autant la partie écrite que la partie vierge et les 2 autres cahiers que je venais d’acheter spécialement pour ça. Elle a dit : « Je vais te donner un joli carnet qui convient mieux à un journal intime. » Et elle m’a envoyé celui-ci et un autre. Ils sont vieux et ne ressemblent pas du tout à ceux que j’utilise d’habitude, mais je m’en fous, pourvu que ce soit du papier et que je puisse écrire dessus.
(Entre parenthèses, on voit bien qu’elle vient d’arracher les pages écrites. Je parie qu’elle aussi, elle en tenait un quand elle était plus jeune. Peut-être quand elle avait mon âge. Voilà donc un cahier qui aura servi de confident à deux âmes sensibles, qui écrivent pour éviter d’exploser, à 20 ans d’intervalle.)

( Le soir )
L’électricité vient de revenir. Profitons-en.
A part mon journal (paix à son âme) et les 2 cahiers vierges, ce foutu sac contenait un jeans, deux ou trois pulls et surtout des chaussures. J’en avais pris une paire pour chacune des filles et une pour chacun des enfants, comme on me l’avait dit. Or grâce à l’argent que les frères et sœurs de tata Siham m’ont donné, j’ai pu en prendre également une paire pour mon père (une très belle, en plus, et très solide), une pour maman et une pour abeeh {2} . Au final, seuls ceux qui n’en ont pas besoin qui n’en auraient pas eu : grand-père et grand-mère (qui ne marchent pas beaucoup,) Heitham bien sûr et Mahmud (qui s’est acheté une paire de baskets il n’y a pas si longtemps pour 250 shekels ( !!!), sans l’autorisation de papa.)
Maintenant, je n’ai même plus envie de mettre les miennes. Je crois que je vais les donner à Dalal, si elles lui vont. Et on va devoir encore une fois envoyer un gros cabas de veilles chaussures au cordonnier, pour qu’il nous les rafistole pour la millième fois.
(J’ai remarqué que les belles-sœurs en ont des neuves, et pas Maryam et Souad. J’espère que ce ne sont pas mes frères qui ont acheté des chaussures à leurs femmes et qui ont oublié leurs sœurs. Cela dit, c’est des « chaussures-Shanghai » qui ne tiendront pas plus de deux semaines, j’en suis sûre.)
Dieu merci, la cartouche de cigarettes pour grand-père n’a pas été perdue. Elle a failli l’être, puisque je l’avais mise dans le même sac que les chaussures, avant que tata Siham me dise de la cacher mieux que ça. Pour la boîte en métal, tata Siham l’a cachée dans son sac à main, comme si c’était la sienne. C’est des Ed Laurens qu’on a réussi à lui dénicher (pour grand-père) à la dernière minute. Il était ému jusqu’aux larmes, mon pauvre grand-père, et il m’a embrassée en me disant : « Merci infiniment. » Ce qui m’a fait énormément plaisir. Il n’a pas pu résister à l’envie d’en allumer une à peine a-t-il rompu le jeûne, au maghrib {3} . Et il a dit en expirant la fumée, après avoir tiré lentement et savoureusement une première bouffée : « Fumer une Ed Laurens et mourir ensuite ! »
Voilà. Il y a seulement 24 heures j’étais là-bas, dans un pays libre, et maintenant je suis ici, dans un pays occupé. Du paradis à l’enfer. Hier, j’étais libre comme un oiseau, et maintenant je suis à nouveau dans cette grande prison qui s’appelle Gaza, où tout est inaccessible, où tout est introuvable, où tout est rationné… Dans cette prison où la psychose règne en continu, où les gens sont moitié-fous moitié-résignés par fatalismes.
J’avais vraiment commencé à prendre goût à la vie de là-bas. Ce n’est pas seulement pour la magie des soirées ramadaniennes cairotes, mais surtout pour le sentiment de sécurité qui existe là-bas, le fait de ne jamais entendre des avions au-dessus de sa tête, le fait de s’endormir la nuit et de se réveiller le matin en toute sécurité, sans se dire : « Et s’ils nous bombardaient, par ordre ou par erreur, ou simplement parce que l’un d’eux a soudain eu une envie de "se rapprocher de Dieu" en tuant des Palestiniens ?! »
Le ramadan au Caire est tout simplement magique, et la famille de tata Siham est vraiment très accueillante. Cela dit, je suis incroyablement contente d’avoir retrouvé ma maman, mon père, mes frères, mes sœurs et tous les miens. Deux ou trois semaines, d’accord, mais pas plus. Je préfère vivre en enfer avec eux que dans le Paradis loin d’eux.
Bon, ça suffit pour aujourd’hui. Demain, je vais commencer à tout réécrire. Je parlerai d’abord de ces deux merveilleuses semaines que je viens de passer en Égypte et de comment les gens vivent « normalement » dans un pays « normal » au lieu d’être dans une prison comme la nôtre. Je te parlerai de tout ça demain et les jours d’après. J’espère seulement que j’en aurai le temps, car il y a aussi les cours à recopier et à apprendre. Pour le moment je suis vannée. Il faut que j’aille me coucher.
A demain.

***
Jeudi 25 septembre
Bonjour ma chérie.
C’est le matin. Tout le monde dort encore, sauf mon père et ma mère qui sont dans le champ, et moi, bien sûr, qui me suis réveillée bien avant les muezzins et qui ai passé une bonne heure à rêvasser délicieusement toute seule dans mon lit. Tout à l’heure, quand il fera un peu plus chaud, j’irai aider maman.
S’il n’y avait que ça chez nous, ce serait le paradis. Un chez-soi confortable, une famille unie… De belles matinées, une petite ferme, les bêtes, les traites…Malheureusement, il y a un monstre qui nous entoure de partout, qui nous guète et qui nous massacre quand il veut, comme il veut et en toute impunité. Rien que l’idée de savoir qu’il est là, ça gâche tout.
Hier, il n’y avait pas d’électricité au maghrib . On a pris le fotour {4} à la lumière du shanber {5} et des bougies. (Nous revoilà dans le pseudo-pays qui s’éclaire comme au Moyen-âge !) Ce qui manque le plus, c’est la télé : on a pris l’habitude de ne vivre qu’avec. Maintenant, on commence à regarder un feuilleton, puis on ne peut pas voir la suite. Souvent même ça se coupe net au milieu d’un épisode. C’est rageant. Alors on supplie mon père de nous laisser en prendre sur les batteries. C’est rare qu’il accepte.
Mais ça a son côté positif. Grâce à l’absence de l’électricité, nous nous asseyons tous ensemble sur le tapis, autour du quinquet, et maman ou papa (ou parfois grand-père) nous racontent les histoires d’autrefois. Et puis nous dormons tôt, ce qui est excellent pour l’école, je te promets. Une prof nous a dit l’année dernière que les élèves sont deux fois plus attentives depuis que l’électricité se coupe.
Dalal a fait son premier jour de jeûne hier. (L’année dernière elle avait triché, et quand elle me l’a dit, j’ai réussi à la convaincre de le dire à maman. Mais cette fois, tout le monde est d’accord pour dire qu’elle a jeûné correctement.) Du coup, elle m’a presque volé la vedette.
Non, je plaisante. Ils n’ont pas arrêté de me harceler avec des questions sur le Caire, ce qu’on y voit, sur le Nil et sa corniche, ce qu’on faisait le soir et dans la soirée, sur ce qu’on mangeait au fotour et au sohour {6} , sur les mawaid {7} …
Ils avaient espéré manger du poulet rôti à cette occasion (mon retour et le premier jeûne de Dalal). Rien du tout. « On ne s’est pas combien de temps va encore durer le blocus, » dit toujours mon père pour éviter une dépense supplémentaire. La vérité, c’est qu’on doit faire des économies pour pouvoir envoyer Heitham se faire opérer à Tel-Aviv ou peut-être carrément en Europe.
La pauvre Dalal n’a pas de bol de faire son premier jour de jeûne dans les circonstances actuelles. On n’a pas pu fêter ça comme il se doit. Mais elle doit s’estimer heureuse. Il y en a qui ne trouvent rien à manger. Du tout, du tout. Elle au moins elle a eu droit à du lokoum, des awamas et autres gâteaux, du Pepsi.., et même à du chocolat. Sans parler des fraises au sucre glace à volonté. Comme l’a dit grand-père : On ne va quand même pas demander au Hamas de reconnaître Israël afin de permettre à Dalal d’avoir un dîner de premier jeûne parfait.
Malgré ça, maman avait les larmes aux yeux. Et mon père a dit à Dalal : « Quand tu seras grande et que tu auras des enfants, tu leur diras à l’occasion de leur premier jeûne : Quand j’avais votre âge, il y avait le blocus sur Gaza, et nous ne mangions que ce que nous donnaient notre pauvre terre et les tunnels de Rafah. »
C’est dans une infinité d’années. Espérons que d’ici là, le monde se sera rappelé de nous et que nous n’aurons plus à vivre uniquement des tunnels de Rafah.
L’être humain regarde toujours ceux qui sont au-dessus de lui, il ne regarde jamais ceux qui sont au-dessous, c’est comme ça. (Un peu plus tard. [Après avoir aidé maman])
Bon, puisque je suis dispensée d’école jusqu’après l’aïd, j’ai tout le temps qu’il faut pour recopier mes cours (qu’on ne m’a pas encore apportés d’ailleurs.) Je vais donc passer toute la matinée, si personne ne me dérange, à essayer de me souvenir de ce que j’ai écrit dans mon cahier perdu, notamment à propos de ces trois semaines passées en Égypte.
Des 30 à 40 personnes qui composent la famille de tata Siham aucune n’a jamais vu un hélicoptère de ses propres yeux, seulement à la télé. Incroyable non ?! Nous ici, on en voit tous les jours ou presque. Des hélicos, des F-16, des drones.., toutes les « œuvres artistiques futuristes » américaines sont chez nous. (L’art de tuer.)
Quelle différence ! Vivre dans un pays où la mort ne plane pas au-dessus de toi, où on ne te surveille pas continuellement, où on n’écoute pas ce que tu dis au téléphone, où on ne sait pas quelle chaîne de télé tu regardes… Quelle différence ! Ici, c’est la prison. Une prison où les détenus n’ont aucun droit, pas même celui d’avoir la vie sauve.
Ça ne fait pas encore 24 heures que je suis de retour, et déjà le Caire me manque énormément. Et ce qui me manque le plus, ce n’est pas les balades dans les grandes avenues, les pyramides, les magasins qui regorgent des marchandises du monde entier, les restaurants et les terrasses de cafés où nous restions parfois jusqu’à minuit.., ce qui manque le plus, c’est la tranquillité, le fait de s’endormir la nuit et de se réveiller le matin en toute sécurité, sans se dire : « Et s’ils nous bombardaient ? Et s’ils se trompaient de maison ?… » Il n’y a pas si longtemps, ils ont massacré quatre familles (une trentaine de personnes !) « par erreur ». Par erreur !! Ils visaient une maison – que ses habitants avaient désertée d’ailleurs – mais la maison était tellement petite et le missile utilisé était tellement grand qu’il a soufflé toutes les demeures autour.
Bien. Te voilà maintenant l’histoire de ce splendide voyage.
Nous sommes partis d’ici lundi 8 septembre dernier à 8 h du matin. A 9 h à peine, on était à Rafah. Rien avoir avec l’époque où il y avait les Israéliens et où on mettait parfois deux jours rien que pour arriver à Khan-Younis. J’étais toute petite, mais je me souviens encore. Les soldats nous traitaient comme des animaux. Ils voyaient bien la longue file de voitures qu’il y avait en face d’eux, ils s’en foutaient complètement. Et ils continuaient à perdre le temps en blaguant en riant ou en faisant n’importe quoi d’autre. A n’importe quel moment, n’importe lequel d’entre eux pouvait regarder sa montre et décider qu’il était l’heure de déjeuner ou de dîner ou de faire une pause. Ils baissaient alors la barrière et ils rentraient dans leur cabane. Les pauvres Palestiniens que nous sommes étaient alors bon pour se morfondre là une heure, ou deux, ou trois, ou quatre… On voyait les soldats manger, boire, fumer leur cigarette et déguster leur café tout à leur aise, sans se soucier le moins du monde du bétail qui était dehors et qui attendait un simple geste de leur part pour passer. Qu’est-ce qu’on était contents de les voir enfin s’étirer comme des chats : c’était le signe qu’ils allaient enfin reprendre le travail. Un soulagement.
Parfois, certains d’entre eux sortaient avec une pommes ou une poire à la main, qu’ils mangeait négligemment et qu’ils jetaient le plus souvent après avoir croqué dedans une ou deux fois seulement. Les petits enfants du côté de chez nous se léchaient les babines, et leur salive coulait, ce qui semblait réjouir les militaires.
Ces soldats m’avaient donné une idée très négative des Juifs. Mais ça a changé depuis que j’ai accompagné ma mère à Ramallah, la première fois. Le moins qu’on puisse dire, c’est que les soldats d’Eretz n’ont rien à voir avec ceux d’Abu Huli. Il est vrai qu’on est compté comme des bêtes dans cet énorme hangar où on a l’impression d’être des riens. Un million d’agents te regardent à travers un million de caméras dans un tunnel interminable et effroyable composé d’une interminable série de grilles et de portes tournantes en formes de barres de fer qui s’ouvrent automatiquement pour ne laisser passer qu’une personne à la fois. Vraiment, on aurait dit des vaches qu’on conduisait à l’’abattoir. Mais à part ça, ils ne nous insultaient pas, ils ne nous ordonnaient pas de baisser les yeux, ils ne jetaient pas nos papiers par terre pour nous obliger à les ramasser… Ils ne semblaient même pas se réjouir de notre misère. (Il faut dire qu’il y avait beaucoup de femme parmi eux. Partout où il y a des femmes, il y a de la douceur et de la tendresse.)
Voilà. Mon cerveau est déjà fatigué et je ne t’ai même pas dit ce que j’avais à te dire. Comme d’habitude, je me perds dans les détails et j’oublie l’essentiel.
(Le soir.)
Après t’avoir parlé, ce matin, j’ai aidé un peu maman dans la ferme. Puis Arwa m’a demandé de garder Iman pendant qu’elle est allée rendre visite à une amie à elle qui est malade. Le pauvre bébé a dormi comme un ange, je n’ai eu à le bercer qu’une fois. Et pour ne pas perdre de temps, je me suis remise à t’écrire en même temps que je le surveillais. J’ai également écrit 2 lettres. Par la suite, c’est-à-dire aux environs de midi, j’ai appelé Samah et Basma qui sont venues comme des flèches. Elles m’ont apporté leurs cahiers. J’avais voulu commencer tout de suite à recopier les cours que j’ai loupés, on s’y était d’ailleurs mises toutes les trois, mais on avançait trop lentement, parce qu’on n’arrêtait pas de papoter, papoter, rigoler, rigoler… Alors on a décidé de le faire plus tard. Ça va, l’une d’elles va me recopier les leçons des sciences, l’autre celles de l’arabe. Il ne me reste plus que… le reste. Elles sont restées avec moi jusqu’à 3h. Elles m’ont raconté tout ce qui s’est passé à l’école (et ailleurs) pendant mon absence. On a une nouvelle prof de sciences générales. L’autre, la super belle fille aux yeux noisette, elle a été convoquée par Eux {8} semble-t-il, et depuis personne ne l’a plus revue. Dommage.
Après leur départ, j’ai dormi comme un chat jusqu’à maintenant. Il reste environ une heure au maghrib . J’ai faim, et surtout j’ai très soif. Malgré ça, et parce que je suis une brave combattante, je vais essayer de poursuivre ce que je te disais ce matin.
Bon, où en étais-je ?
***
Vendredi 26 septembre
Bonjour ma chérie.
Hier, à peine me suis-je enfin assise à la petite table dans la chambre de maman (Heitham n’était pas là) et commencé à te parler, qu’elles m’ont appelée pour aider à préparer le dîner et à mettre la table. Nous avions des invités : Mahmud et ses parents. (Pas mon frère, bien sûr, l’autre, le fiancé de Souad, ce bon à rien trop gâté par ses bédouins de parents…)
Heitham et Hajar se sont encore disputés la nuit dernière. On ne sait pas pourquoi. Peut-être, comme l’a dit Maryam, cette nuit étant la Nuit du destin, l’une voulait une fille, l’autre un garçon. Plaisanterie pas du tout du goût de maman. En plus, ce n’est même pas vrai : la Nuit du destin, ce n’était pas hier, mais ce soir. On dit que le ciel s’ouvre l’espace de quelques secondes et que toutes nos prières, pendant ce laps de temps, sont exaucées. Tout ce qu’on demande à Dieu nous sera donné. Génial, non ? Bien sûr, à condition de ne pas souhaiter le malheur des autres et de ne pas être trop égoïste dans ses prières.
Bon. Je vais prier de tout mon cœur et de toute ma force pour que le blocus soit levé, pour que le Hamas s’en aille et pour qu’il y ait enfin la paix. Nous avons perdu tout espoir de récupérer notre pays, la Palestine, dans son intégralité, en tout cas pas dans les dix, ni les vingt, ni les trente prochaines années, si seulement les Israéliens pouvaient nous laisser vivre en paix sur ce qu’ils nous ont laissé ! Beaucoup de peuples vivent en paix alors qu’ils sont voisins et qu’ils ne s’aiment pas particulièrement : l’Égypte et le Soudan, l’Angleterre et l’Irlande, la Russie et l’Allemagne… Est-ce que c’est trop demander que de vouloir la paix ?
En tout cas, pour revenir à Hajar, je commence à avoir sérieusement peur que cette fille ne se fasse détester par mon père et mon grand-père. Si c’est le cas, elle pourrait dire adieu à sa belle chambre inaccessible. Ceci dit, tout le monde sait que Heitham est nerveux et qu’il est parfois difficile à vivre.
Bon, poursuivons. Comment on a pu passer la frontière, alors que c’est normalement impossible, même pour les Egyptiens qui vivent chez nous ?
Eh bien, comme tata Siham a eu une fille née la même année que moi puis morte un an après, ils ont mis mon nom et ma photo sur son passeport, comme si j’étais sa fille. Mais la partie était loin d’être gagnée. Nous avons attendu pendant toute la journée sans succès. Alors à la tombée de la nuit, nous avons appelé maman qui a appelé tante Fatima qui nous a envoyé son fils Hisham nous chercher en voiture. Nous avons donc passé la nuit chez eux, à Kahn-Younis. Yusra (la femme de Izzet) s’est occupée de nous mieux que si nous étions des membres de sa propre famille. Quelle adorable femme !
J’ai dormi chez ma tante avec Maram et Ahlam qui m’ont chouchoutée comme si j’avais 5 ans. Quant à tata Siham, elle est allée avec le bébé passer la nuit chez Azza, la femme de mon cousin Abdallah, lequel est bloqué depuis plus de 6 mois en Cisjordanie. Bref, à 10h le lendemain, nous étions à nouveau à ce terrible endroit qu’on appelle le Passage de Rafah, et nous avons encore attendu jusqu’à 4h de l’après-midi pour passer.
En fait, nous n’aurions jamais pu traverser la frontière sans l’intervention du frère de tata Siham, qui est un officier dans l’armée égyptienne. Il nous avait donné rendez-vous pour lundi à 11 h, mais il avait été retenu. Il n’a pu se libérer que mardi après-midi. Quand elle lui a téléphoné de Khan-Younis, il lui a dit : « Il faut que vous soyez là dès 10h30, car je peux passer d’un moment à l’autre. »
Avant son arrivée, un mur ou plutôt une montagne se dressait devant nous. La « Philadelphie de Gaza » était mille fois plus inaccessible que la vraie Philadelphie. La pauvre tata Siham a beau dire qu’elle était égyptienne, que j’étais sa fille et que j’étais malade, que son bébé était malade… Rien :
Ils auraient pu t’entendre, si c’étaient des vivants,
Hélas, point de vie dans ceux-là que tu appelles ! {9}
Mais dès que son frère, le capitaine Salama était là, les « non ! » fermes et hostiles des policiers de la frontière égyptienne sont devenus soudain des « oui » dociles accompagnés d’un large sourire. Le plus bizarre, c’est qu’on ne peut même pas leur en vouloir par la suite. Quand le chef des agents s’est mis à s’excuser auprès de tata Siham de s’être montré aussi inflexible, en disant que c’étaient les ordres, qu’il risquait sa place de ne pas leur obéir, elle lui a tout de suite pardonné avec des expressions tout aussi drôles les unes que les autres. Ces Egyptiens… 80 millions de personnes qui se comportent tous en privé comme s’ils étaient les fils et les filles d’une même mère et d’un même père.
Je ne sais pas si mon père a payé pour que je sois sur le passeport de tata Siham. On ne me l’a pas dit. Mais il fallait absolument que je me fasse soigner mon otite. Donc, ce n’était pas vraiment du favoritisme, mais de la chance, n’est-ce pas ? Ce n’est pas comme s’il ne restait que deux places dans un car, qu’il y avait beaucoup de gens qui attendaient de monter, que nous étions arrivées les dernières et qu’on nous les avait données. Non, dans notre cas, nous n’avons pris la place de personne. C’est juste qu’on a fait valoir un atout… Et tout cas, c’est l’avis de tata Siham et de ses frères et de tout le monde, même maman. Tout le monde dit que n’importe qui d’autre à notre place aurait fait la même chose… Malgré ça, je n’ai toujours pas la conscience tranquille et je n’arrête pas de demander pardon à Dieu. Surtout en me rappelant ces regards hagards et tristes qui nous suivaient moitié-envieux, moitié-furieux au moment où un douanier égyptien est venu nous chercher. On a passé deux journées – ou presque – avec eux, à partager leur misère, à être comme eux, c’est-à-dire de pauvres victimes de l’injustice israélienne et de la division du Monde arabe dont certains gouverneurs sont des valets de l’ennemi. On était avec eux et soudain, on leur fausse compagnie en profitant d’un privilège. C’est nul. Il y avait là des gens (y compris des petits enfants !!) qui étaient beaucoup plus malades que moi, il y avait des étudiants qui devaient rejoindre leurs universités à l’Étranger, des femmes qui n’avaient pas vu leur famille en Égypte ou dans d’autres pays depuis des années… Nous n’aurions pas dû avoir plus qu’eux le droit de passer. Pourquoi nous ?… Ça m’a gâché mes "vacances". Nous avons donné toute la nourriture et toute l’eau qui nous restaient à deux pauvres femmes avec qui nous avions sympathisé au moment de les quitter. Elles nous ont souhaité bonne chance. Mais est-ce que c’était dit avec le cœur ?..
Tu n’as pas idée à quel point c’est difficile de traverser le portail, quand des centaines, des milliers de gens, qui sont là depuis des jours, voire des semaines, te regardent envieux, parce que eux, ils ne peuvent pas passer étant donné qu’ils n’ont personne pour les pistonner ! Ils tu fusillent de leurs regards. Des regards pleins d’envie et de haine. J’imagine que chacun se disait : « Pourquoi cette fille et pas moi ? Qu’est-ce qu’une gamine comme elle va faire en Égypte ? Elle a l’air en bonne santé, elle n’est pas en âge de travailler… Moi, je suis malade, et si je ne me soigne pas, je risque de mourir ! » Ou bien : « Je dois travailler, sinon mes enfants n’auront rien à manger, » ou encore : « Je suis étudiant, je risque de rater mon inscription… »
J’avais honte. Si bien que tata Siham m’a dit : « Baisse la tête et marche droit en regardant devant toi. » Mais elle, elle criait : « Je suis égyptienne, je n’ai pas vu mes parents depuis 3 ans, ma fille (moi) et mon bébé sont malades, pardonnez-moi, je suis vraiment désolée… » Alors seulement certaines vieilles femmes lui répondaient : « Va en paix, ma fille, il n’y a pas de problème, le péché n’est pas le tien… »
Après, je lui ai demandé si son mensonge (de dire que j’étais sa fille) était un péché. Elle m’a répondu que, pour Dieu, elle est ma mère, d’une certaine manière, parce que je suis sous sa responsabilité, etc.. Mais elle a conclue en disant qu’elle aurait quand même préféré ne pas avoir à mentir du tout.
(C’est frustrant ! Je m’exprime très mal, alors que tout ce que je suis en train de te dire, je te l’ai déjà écrit, et en beaucoup mieux. Même si je sens qu’un million de détails m’échappent maintenant, je ne peux pas me permettre de trop réfléchir pour m’en souvenir, faute de temps. Je suis dégoûtée.)
Jusqu’à la fin de ma vie, je n’oublierai jamais certaines personnes qui attendaient là-bas : une femme de Deir El-Balah qui était là depuis plus d’une semaine et dont le fils (un enfant d’un an) était gravement malade. Elle n’a pas arrêté de supplier les policiers égyptiens en disant : « Regardez-le, si vous ne me laissez pas passer, il va mourir. Vous seriez responsables de sa mort. » Un jeune homme de l’âge de mon frère Mahmud poussait un fauteuil roulant dans lequel il y avait un vieillard qui arrivait à peine à ouvrir les yeux. Le jeune homme pleurait beaucoup en disant aux policiers : « Je vous en supplie, son cœur peut lâcher d’un moment à l’autre… » Une femme qui ressemble à tante Azhar portait une vieille femme très malade sur son dos, probablement sa mère… Elle pleurait elle aussi. Tout le monde pleurait, même les vieillards. C’était vraiment insupportable à voir, tout ça.
Mais curieusement la personne qui m’a le plus marquée, c’est une étudiante qui répétait inlassablement qu’elle devait se présenter à l’ambassade américaine immédiatement, sans quoi elle perdrait son visa d’études ainsi que quatre années de sa vie, et peut-être toute sa carrière. La pauvre pleurait toutes les larmes de son corps en disant qu’elle avait travaillé nuit et jour pour arriver là où elle était arrivée. Elle suppliant l’agent jusqu’à être sur le point d’embrasser ses pieds pour qu’il la laisse passer. Elle lui disait qu’elle était titulaire d’une bourse d’études de 4000 dollars (ou 40 000 ou 400 000, je ne sais plus,) qu’on lui supprimerait si elle ne se présentait pas à temps à son université. Elle disait à l’agent qu’elle était prête à lui donner la moitié de l’argent.
Certains policiers avaient l’air embarrassé, mais d’autres se moquaient complètement de notre malheur. Surtout un. Il répondait grossièrement à tout le monde : « Retournez chez vous ! Le passage est fermé ! Nous avons reçu l’ordre de très, très haut de ne pas l’ouvrir jusqu’à nouvel ordre ! Personne ne passera. Personne ! »
Juste avant qu’ils ferment la barrière, le premier jour, cette fille s’est adressée à ce goujat en séchant ses larmes avec ses deux mains et en disant : « Je jure par Dieu, puis je jure par Dieu, puis je jure par Dieu, que dans toutes les prières que je ferai d’aujourd’hui et jusqu’au jour de ma mort, je dirai : "Seigneur, fais que cet homme injuste qui a saboté mon avenir assiste à l’enterrement de tous ses enfants, et fais qu’après sa mort il ne trouve pas l’odeur du Paradis. » Elle l’a cloué. Il est devenu pâle comme un cadavre. Mais au bout d’un moment il est parti sans rien faire.
Si l’on m’avait demandé de donner ma place à cette fille, je l’aurais fait. Tata Siham a parlé d’elle à son frère, mais il n’a rien pu faire. Mais au retour, je crois qu’elle n’était plus là. Elle est peut-être passée par un tunnel. Avec tout l’argent qu’elle a, elle le pouvait. Tant mieux, j’espère qu’elle est arrivée à temps et qu’elle n’a perdu ni ses études ni sa bourse.
Voilà où on en est. Les pauvres Palestiniens, entourés par Israël de tous les côtés, sont réduits à supplier des moins que rien rien que pour avoir droit à sortir ou à rentrer chez eux.
On m’appelle. A plus.

***
[Quotidien : Ramadan]
Samedi 27 septembre
Salut.
Le courant a été coupé hier aussi, de sorte que je n’ai pas pu te parler après le maghrib comme je l’avais promis. Après « l’extinction des feux » dans cette grande prison qu’on appelle Gaza, mon père nous donne droit à 15 minutes de plus prises sur les batteries pour nous mettre au lit ou pour allumer les bougies, pour ceux d’entre nous qui doivent réviser ou qui n’ont pas envie de dormir de si tôt. Je ne sais pas si cette restriction est respectée dans toutes les chambres. Ça m’étonnerait. Quant à moi, je n’aime pas le regard de maman quand j’allume la lumière alors que je sais que le courant public est coupé. Elle tolère ça uniquement pendant les examens, et même là, seulement quand il n’y a plus de bougies. Elle a raison. Si le courant tarde à revenir et que les batteries se vident complètement, ce serait la catastrophe. Tout ce qu’il y a dans le congélateur serait perdu à moins de le consommer immédiatement. On serait obligé de manger une tonne de viande et de poissons en quelques jours (ou de les donner aux autres,) sans parler du pain, du lait, des légumes, etc.… Ce serait amusant les deux ou trois premiers jours, mais après, nous serions dans l’obligation de demander des coupons, comme les autres, et de les utiliser nous-mêmes, au lieu de les donner à tante Leila et à Im Omar.
Le pire, c’est ce qui arriverait aux médicaments de mon grand frère… Je n’ose même pas imaginer l’éventualité qu’il puisse débarquer ici avec un des malades de son hôpital et des machines qu’il doit lui brancher, et qu’il découvre qu’il n’y a plus de courant.
« Qui a vidé les batteries ? qu’il demanderait furax.
– C’est Hala ! se hâterait de lui répondre A. avec des yeux qui pétillants d’une joie vengeresse. Elle a passé toute la nuit à écrire.
– Viens là, vilaine, j’ai à te parler ! »
Oh mon Dieu ! Dieu m’en préserve. Plutôt mourir ! Je préfère être frappée à mort par mon père, plutôt que d’entendre mon frère Mustafa m’interpeller avec rage en me traitant de vilaine. Brrr…
(Oui, je sais, on a aussi un groupe électrogène qui fonctionne avec de l’essence. Donc même si les batteries sont vides, il y aurait quand même une solution pour les extrêmes nécessités.)
Pour toutes ses raisons, maman n’arrête pas de dire : « Le système est une bénédiction, mais il ne faut pas en abuser. »
Or comme c’était la Nuit du destin, on a allumé des bougies pour prier. On a même fait une exception pour regarder la télé de temps en temps.
Mon père, grand-père, Heitham, Mahmud, Hussein et Sayf sont allés à la mosquée Hidaya. (Ils ont dû sortir le vieux Sabbar pour traîner notre vieux chariot, car autrement Heitham n’aurait pas pu marcher jusqu’à là-bas.) Maryam et Arwa, rejointes par Asma, sont allées prier, je crois, à la mosquée Abu Hanifa ou peut-être à la mosquée de la fac des filles (quoique ça m’étonnerait qu’elle soit restée ouverte la nuit.) Maman, grand-mère, Souad, Dalal, et moi, on a prié ici. Même Jouna a prié avec nous. Et elle nous a étonnées : elle s’est prosternée une première fois, et elle est restée là, sans bouger. Et quand maman a essayé de la prendre – croyant qu’elle s’était endormie – elle lui a dit : « Grand-mère qu’est-ce que tu fais ?! Je suis en pleine prière ! Tu n’as pas le droit de m’enlever à Dieu comme ça ! » Textuellement. Tiens, tout à l’heure je vais lui demander ce qu’elle disait dans ses prières.
La pauvre grand-mère perd de plus en plus le sens de la réalité. En toute chose, sauf pour ce qui est de les prières rituelles : elle sait exactement quand c’est le moment de faire chacune d’elles, et elle les fait d’une manière irréprochable, en ne commettant aucune faute, ni dans les mouvements, ni dans la récitation. Seulement hier, elle n’arrêtait pas de dire à maman : « Hamida, ma fille, pourquoi sommes-nous obligés d’allumer des bougies pour faire la prière du dohr {10} ? » Elle prenait maman pour sa fille Hamida morte il y a une éternité, à l’âge de 8 ans.
J’ai prié de tout mon cœur pour que le blocus se lève, pour qu’il y ait la paix, la paix, la paix.

(Plus tard.)
Ça me fait tout bizarre de rester à la maison un premier jour de semaine alors que je sais que mes camarades sont, à l’heure qu’il est, en train d’écouter la prof des sciences générales. J’aurais pu y aller. Il est vrai que j’ai toujours un peu mal à l’oreille quand il fait froid et quand il y a trop de bruit, mais quand même…
Bon. Qu’avons-nous à nous dire aujourd’hui ? A peu près tout, n’est-ce pas ? Des trois mille millions de choses que je t’avais écrites avant et qui sont perdues, je n’ai encore réécrit aucune. Elles ne me reviennent que quand je suis loin de toi, dès que je suis face à ce cahier, je ne les retrouve plus. Pire, on dirait qu’elles me fuient. Tant pis. Du moment qu’on discute, peu importe ce qu’on dit, n’est-ce pas ?
Je te parlais hier de l’étudiante bloquée à Rafah. Pendant des jours et des jours, je n’ai pas arrêté de penser à elle et de me demander comment des Arabes comme nous pouvaient nous faire des choses pareilles : nous empêcher de rentrer chez eux alors qu’ils savent très bien que nous manquons de tout ici même de médicaments et de produits anesthésiants pour les opérations ? Comment on peut faire ça à des frères ? Bon, les Juifs, je comprends : ils nous détestent, nous les détestons, c’est normal qu’ils aiment nous voir souffrir le martyr. C’est normal que notre souffrance les amuse sadiquement. Mais les Egyptiens dont la patrie est, comme ils n’arrêtent pas de le prétendre, la fille aînée du Monde arabe, la grande sœur, comment peuvent-ils nous faire ainsi perdre notre temps, notre avenir et même notre vie ?!
Bien sûr, ce n’est pas le peuple égyptien qui nous ferait le moindre mal volontairement et directement. Le peuple égyptien, nous l’aimons de tout notre cœur et il nous aime. Sa seule faute, c’est d’être trop obéissant à ceux qui le gouvernent. Mais quand même… Il s’agit quand même de nous, les Palestiniens, le plus petit et le plus vulnérable de leurs frères. Je suis certaine que s’il y avait l’Angleterre ou la France ou l’Allemagne ou même l’Amérique de l’autre côté de la frontière, les choses se passeraient beaucoup plus humainement. On n’empêcherait pas un malade d’aller se faire soigner, on n’empêcherait pas une femme d’aller voir sa famille, on ne briserait pas l’avenir d’une étudiante.., même si Israël l’exigeait d’eux. Je ne pense pas que les occidentaux nous aiment particulièrement, mais eux au moins, ils sont cultivés : la gloire ne leur fait pas oublier le sens de la justice et de l’humanité.
Les gouverneurs du Monde arabe n’ont qu’un souci : rester au pouvoir jusqu’à la fin de leur vie, et le transmettre après leur mort à leurs enfants. Ils s’en foutent complètement de la justice et de l’humanité. Aussi quand Olmert, Livni ou Barak disent à Moubarak : « Ne laisse personne entrer ! » il répond : « A vos ordres. » Il leur obéit au doigt et à l’œil, comme un toutou. Il aurait pu dire : « Pourquoi je fermerais le passage ? Il y a là des malades qui doivent aller se faire soigner, des étudiants qui doivent rejoindre leurs facs, des femmes égyptiennes mariées à des palestiniens qui n’ont pas vu leur famille depuis longtemps… Tous ceux qui transitent par Rafah ne sont pas des terroristes, vous savez ?! Les terroristes ne se donnent même pas la peine de passer par là, ils ont des tunnels qui vont non seulement en Égypte, mais même jusqu’en Cisjordanie. Alors il n’est pas question que j’ordonne la fermeture d’un passage qui est la seule artère nourricière d’un corps malade composé d’un million et demi d’âmes. » Une telle réponse aurait été bien digne d’un grand pays comme l’Égypte, et son estime aux yeux du monde en général et des Arabes en particulier aurait doublé. Même l’Amérique n’en aurait rien trouvé à redire, parce que c’est une question de justice et d’humanité. Mais ce cafard refuse d’être autre chose qu’un cafard. Alors il le restera à vie et même après sa mort.
Comme nous l’a dit la prof d’arabe de l’an dernier : « Beaucoup de gens entre dans l’histoire d’une manière ou d’une autre, même accidentellement, c’est la sortie qui les différencie. Car certains en sortent par des portes immenses (Saladin, Khalid Ibn El-Walid) certains par des portes ordinaires (Nasser, Abu Ammar), certains par des portes étroites qui ont du mal à s’ouvrir (le Roi Fahd, Assad), certains sortent par les fenêtres de l’Histoire (Sadate, Saddam)… et certains la quittent par les canalisations avec le pipi et le caca. C’est le cas de ce Moubarak, à côté duquel Kafur Al-Ikhchidi était un grand seigneur.
Oncle Khalid… (C’est notre cousin, mais on l’appelle oncle parce qu’il est très vieux) a dit : « Si Nasser était vivant, Moubarak serait aujourd’hui son chauffeur ; si Moubarak était né au temps de Mohammed Ali, il aurait été son portier, s’il était né au temps de Ramsès II, il aurait été son bouffon, et que, s’il était né au temps de Kafour El-Ikhshidi, il aurait été son palefrenier ! »
Qui est Kafour El-Ikhshidi ? Tu le sais toi ? C’est l’esclave qui a gouverné l’Égypte aux temps anciens. Jusqu’aujourd’hui, paraît-il, les Egyptiens ont un énorme complexe de son nom. Ils pensent que c’est honteux d’avoir été gouvernés par un esclave. N’importe quoi. Si ce black d’origine africaine dont tout le monde parle devient président des Etats-Unis, (Impossible !!) ce serait une première dans l’histoire de ce pays, et tout le monde dirait que c’est le plus grand signe de sa maturité intellectuelle et politique et de la grandeur de sa démocratie, etc. L’Égypte a mis un « black » à sa tête il y a mille ans, et personne n’a applaudi.
Mais revenons à notre histoire.
Dimanche 13 octobre 2013
Si les Égyptiens étaient dignes de la grandeur de leur pays, ils marcheraient sur le passage de Rafah par milliers, par millions pour casser ces barrières de la honte. Ils se mêleraient à nous et nous nous mêlerions à eux pour ne former qu’un seul peuple, ce que nous sommes d’ailleurs en vérité. Malheureusement, 95 % des Égyptiens actuels (quoique très sympas) sont tout juste bons pour chanter, danser et jouer au cinéma. Ils ont trop peur de perdre leur petite vie douillette. Ils préfèrent avoir ce petit "luxe" fait de pain et de fèves plutôt que rien du tout. C’est pourquoi, leur singe de président, même s’ils savent qu’il est le chiot d’Israël, ils lui souhaitent bon anniversaire, non pas toutes les années, mais toutes les minutes et toutes les secondes, comme on le voit souvent à leur télé. Alors…
J’espère que l’aïd, ce sera mercredi, comme ça j’aurai un jour de vacances de plus. En fait, non, je n’aurai pas de jours de vacances de plus. Je retournerai à l’école samedi prochain quoi qu’il en soit, c’est-à-dire exactement dans une semaine.
Voilà. Je ne t’ai encore rien écrit d’intéressant, et déjà on m’appelle pour aider en cuisine. A 2h à peine ! En plus, elles sont en train de préparer les gâteaux pour l’aïd. Et dire qu’on est sous un blocus et que le monde pense que nous crevons de faim. (Lol.)
Si j’avais s
***
Dimanche 28 septembre
Salut.
C’est le quatrième jour consécutif où je me réveille avant 6h du matin, alors que j’ai dormi à 11h passées la nuit dernière. C’est incroyable. Je suis sûre que la semaine prochaine, quand j’aurai école, j’aurai beaucoup de mal à me lever à une heure pareille, et même après 7h. C’est psychologique. L’idée qu’on va voir certains – certains profs surtout – nous donne la flemme, alors que celle d’aider maman dans la ferme et de te parler à toi me motive, moi, ça me donne une sacrée pèche. Il faut dire aussi que les matinées sont très belles en automne. Comme disait Mme Jureij, les idiots, ce sont ceux qui passent à côté de cette beauté sans la voir. Les dormeurs quoi. J’en connais des tas. Certains sont juste là, dans la chambre à côté et au-dessus de ma tête.
Parce que j’ai passé la matinée d’hier à écrire et à recopier mes cours, l’après-midi j’avais un mal de tête énorme, à tel point que j’ai failli rompre le jeûne avant l’heure. Pour comble de mon malheur, Dalal, Hussein et Sayf étaient tous à l’école, c’est donc moi seule qui pouvais servir de facteur pour emmener les lettre Heitham à sa femme (laquelle soit dit en passant, s’est fâchée avant-hier au point qu’elle est allée chez ses parents.) Elle y restera peut-être jusqu’après l’aïd. Je n’en sais rien… Je me demande si elle n’a pas fait ça uniquement pour ne pas participer au grand nettoyage de demain. Elle l’a dit elle-même, elle trouve ça superflus. Il est vrai qu’elle n’est pas la seule à le dire, mais quand même… La partie des gâteaux qu’elle devait préparer, elle l’a déjà faite. Ils sont excellents. Une vraie Syrienne. Maman les garde sous clé, aussi bien les siens que ceux d’hier, sinon on les mangerait tous avant l’heure.
Tu imagines ? Mon frère se fâche avec sa femme, qui s’enfuit chez ses parents. Soudain ils manquent l’un à l’autre. Romantique, non ? Il leur faut un messager pour s’envoyer des billets doux. Et à qui pensent-ils pour remplir cette « noble » tâche ? A moi bien sûr ! Et moi, est-ce que quelqu’un se soucie de moi ? Mais non ! Personne ne s’est aperçu que ma tête était sur le point d’exploser ni que mon oreille n’est même pas tout à fait guérie.
Heureusement, ça a commencé à aller mieux pour moi à partir de 5 ou 6h. Bizarrement. Mais j’avais très soif. Hajar, de sa part, avait comme messagère sa nièce Houda, que je connais un peu. Après 2 échanges et 4 croisements, on a décidé de partir ensemble et de revenir ensemble. C’était amusant. Solidarité des mules porteuses, on a décidé de prendre notre temps, de marcher normalement au lieu de se précipiter, et on discutait tout à notre aise. Comme dit maman, y a pas mort d’hommes, c’est juste un jeune couple qui se chamaille un peu en attendant de trouver son équilibre.
Heitham étant beaucoup plus lent à l’écriture que sa femme, on passait chez nous trois fois de temps plus que chez eux. (Les parents et les autres membres des deux familles n’étaient pas censés savoir ce que nous faisions, ni même qu’il y a un problème entre nos deux chers tourtereaux. Officiellement, Hajar est chez sa mère, parce qu’on a besoin d’elle là-bas.)
Donc, au moment de la rupture du jeûne, le hasard a voulu que Houda se trouve chez nous. Maman a appelé sa grand-mère pour lui dire qu’elle la retenait pour le fotour .
(Eh, tu sais qu’on a failli ouvrir un de leurs billets à un moment ?! C’était trop facile : il aurait suffit de changer l’enveloppe, puisqu’il n’y avait pas d’adresse dessus pour reconnaître l’écriture. On se serait fait engueulées, mais je pense que tout le monde aurait été content de connaître enfin le mystérieux problème. Mais on a jugé que c’était trop malhonnête de trahir la confiance de deux personnes si chères à nos cœurs. Ça restera notre secret.)
Ce que je trouve louche, c’est pourquoi ils ne s’appellent pas, par téléphone, tout simplement ? A la limite (s’ils n’ont pas envie de s’adresser la parole,) ils pourraient s’envoyer des SMS. Peu importe que ça leur prenne 10 fois plus de temps, ils n’ont rien d’autre à faire de toute façon. Alors ils n’ont qu’à passer leur vie à s’envoyer des messages. Avec leurs portables ultra modernes, je suis sûre qu’ils pourraient s’écrire même en caractères arabes, et peu importe ce que ça leur coûterait : quand on aime, on ne compte pas. (Eux, ce qu’ils ne comptent pas, ce sont les trajets que fait la pauvre Hala entre ici les tours de Tell El-Hawa.)
Maintenant je suis tranquille jusqu’à 4h. Heitham est chez son ami Ammar chez qui il peut utiliser Messenger pour se crêper le chignon on line avec sa femme. (J’espère tout de même qu’ils vont se réconcilier d’ici au jour de l’aïd et qu’on passera la fête tous ensemble « dans la joie et la paix. »)
A 4h, il va rentrer, et encore une fois, je vais faire le facteur. Mais aujourd’hui je crois que je vais dire que je ne peux pas, parce qu’il ne me reste plus qu’un jour pour recopier et apprendre tous mes cours. C’est vrai en plus. Ils n’ont qu’à utiliser leurs portables, comme je viens de dire.
Entre parenthèses, est-ce que je t’ai déjà dit que l’Ammar en question n’est autre que le frère de Dina, l’ex-fiancée de Heitham ? Et l’ordi, c’est sûrement celui de Dina. Ce n’est pas très net tout ça, non ? Utiliser l’ordinateur de son ex-fiancée pour chater avec sa femme actuelle… Les ordinateurs, ça garde toujours des traces, quoi qu’on essaye de les effacer. Imagine que Dina les découvre. A sa place, je casserais mon ordinateur sur la tête de mon traître de frère.
J’ai complètement oublié de quoi j’allais te parler. De mon voyage en Égypte. (Encore !) De ce qu’il y avait dans le cahier perdu… C’est un peu trop tout ça. Laisse tomber, on va se parler comme deux bonnes copines qui se rencontrent, sans « plan préalable de discussion », sans sujets préparés à l’avance, mais simplement comme ça, comme cela vient, au gré du vent des événements.
(Plus tard.)
Avant qu’il ne soit trop tard ou que je ne l’oublie, il faut absolument que je te dise quelque chose sur les Egyptiens.
La première chose qui t’impressionne en Égypte, c’est sa grandeur. C’est un pays immense ! Immense ! Ça ne se voit pas sur les cartes, mais quand on y voyage… Nous ici, le plus loin qu’on peut aller, c’est à Rafah, et on y est en moins d’une heure. Et même si on va à Jérusalem (ou plus loin encore, à Naplouse ou Jéricho,) s’il n’y avait pas les passages, les murs et les contrôles, ça ne prendrait que deux heures, maximum. En Égypte, après avoir passé le passage, on a parcouru une distance à peu près égale à celle qu’il y a de Gaza à Rafah et on est arrivé à El-Arish, la première ville, une des plus petites du pays, m’a-t-on dit, alors que j’avais pensé qu’on était déjà au Caire. Ça a fait rire tout le monde. Par la suite, on a roulé pendant des heures avant d’arriver à Kantara, où on a traversé le fameux Canal de Suez. (Grande émotion.) A nouveau j’étais certaine qu’on y était. Mais non ! On venait juste de quitter la plus petite partie d’Égypte, c’est-à-dire le Sinaï, lequel est plus vaste que toute notre patrie, la Palestine ! Bref, on ne s’y est pas arrêtés. Après on est arrivés dans une très grande ville, et une nouvelle fois, j’ai pensé qu’on était dans la capitale. Et une nouvelle fois, on se moque de moi en me disant qu’on était juste à Ismaïlia. « C’est une ville moyenne », m’a-t-on corrigée. Et encore une fois, on se remet à rouler, rouler, rouler pour enfin arriver au Caire dans la nuit.
C’est le plus beau pays au monde. Non, je refuse de croire qu’il puisse y avoir un pays plus beau que ça. C’est vrai que je n’ai vu que Gaza, Ramallah et un peu Israël, (qui sont en quelque sorte un seul et même pays,) mais je suis sûre que le Caire est la plus belle ville du monde. Et les Egyptiens sont d’une gentillesse telle qu’on se demande parfois s’ils ne jouent pas la comédie, tous autant qu’ils sont.
Là-bas, on ne voit ni soldats ni miliciens. De temps en temps, on aperçoit un policier, mais ils ont l’air tellement sympa qu’il faut les considérer comme des civils. On ne voit pas non plus des foules de gens surexcités emmener les morts au cimetière en courant et en se bousculant comme des sauvages.
C’est vraiment impressionnant, tous ces gens qui circulent tranquilles, tous ces hommes assis aux terrasses des cafés et qui fument le narguilé, tout en discutant et en souriant aux passants, toutes ces femmes et jeunes filles qui marchent l’air fier et qui s’arrêtent ou font semblant de s’arrêter devant les magasins… Rien à voir avec chez nous. Nous, on sourit presque pas. (Je suis sûre que si des docteurs étudiaient nos cerveaux, ils les trouveraient gravement endommagés à cause des incursions israéliennes, du bruit des avions, de celui des bombes, des tirs… C’est pourquoi un rien nous fait peur, un rien nous énerve : nous sommes malades. Nous sommes malades.) Enfin…
Impressionnant également, en Égypte, tous ces magasins avec tant de marchandises. Il y a là-bas de quoi tenir non pas deux ou trois mois, comme on nous le répète ici pour nous démoraliser encore plus, mais des années entières ! On peut tout acheter ! Il y a de tout… Et les Égyptiens sont généreux, contrairement à ce que je croyais.
Ça ne dort jamais ! Tu peux manger n’importe où, gratuitement, mieux que dans un restaurant, grâce aux mawaid {11} . On ne l’a jamais fait, parce que la famille de tata Siham est riche et qu’il faut laisser ça prioritairement aux pauvres. Mais personne ne regarde si tu es riche ou vraiment pauvre. Tu peux porter des bijoux en diamant, on te servira quand même, comme tout le monde. Après, il y a toute sorte de festivités, des cortèges de soufis et de derviches, des mada’ih {12} , des concerts, des fêtes… Mais tu n’as même pas besoin de ça : toutes les rues sont des scènes où l’on joue un feuilleton… égyptien !
On se promenait la nuit. C’est tellement amusant. Parfois, on s’asseyait même dans des cafés. Pas le moindre barbu habillé en noir et armé comme Satan ne vient t’interrompre avec son regard méchant en te disant : « Si vous êtes majeurs, montrez vos papiers, si vous êtes mineurs rentrez chez vous. » Au contraire, dès qu’ils voyaient des femmes (et des enfants) ils avaient mille fois plus de respect, que ce soit les policiers, les serveurs ou les autres clients. Nous y demeurions parfois jusqu’après minuit. Tu te rends compte ?! Bref, c’était incroyablement bien.

***

( Le soir. Après fotour )
Je me souviens qu’une fois, et alors que je sirotais une limonade tout en me délectant du spectacle d’une barque décorée naïvement et à outrance qui glissait sur le Nil au milieu du reflet des lumières de l’autre rive, je me suis surprise en train de dire, presque inconsciemment : « C’est donc ça la vie ! » Et dire que j’ai 14 ans et que je ne savais même pas que c’est comme ça que vivent les gens normaux partout dans le monde.
(Tu vois, on a de la chance : alors que j’étais en train de t’écrire à la lumière d’une bougie, voilà que le courant est revenu.)
On n’a vraiment pas de chance, nous. Des Allemands, des Polonais, des Russes, des Marocains… ont occupé la plus grande partie de notre pays, et maintenant ils nous encerclent et nous murent à l’intérieur du peu de terre qu’ils nous ont laissée pour nous bombarder tantôt et nous affamer tantôt. Nous n’avons vraiment pas de chance. Mais bon, c’est notre destin.
J’étais étonnée de voir avec quelle facilité tata Siham parlait égyptien. On aurait dit qu’elle sortait droit d’un de leurs feuilletons. Elle parle égyptien chez nous aussi, mais tout en essayant de parler comme nous. Si bien que quand on s’est arrêté à Al-Arrish pour casser la croûte, le serveur nous a pris pour des Cairotes. Lol.
Sa famille (très nombreuse), c’est des gens très, très sympas. Ils ont tout payé pour moi, même les soins. En plus de ça, ils m’ont comblée de cadeaux et m’ont donné je ne sais plus combien d’argent. Je crois que je n’aurais pas eu un meilleur traitement de leur part, si j’étais leur vraie nièce.
J’ai sympathisé avec toutes les filles, je peux même dire que je me suis fait de nouvelles amies parmi elles, notamment une : Nadhera. Quoiqu’elle soit beaucoup plus âgée que moi (17 ans) nous avons décidé de nous écrire, toutes les deux, de nous téléphoner et de nous envoyer des E-mail, des SMS, inchallah. (Je lui ai déjà écrit une lettre. J’attends que la fête soit passée pour aller chez Samah lui envoyer des E-mail et des photos.)

***
Lundi 29 septembre
Pour la première fois depuis mon retour, je ne me suis pas réveillée avant 7h. Maman est venue me réveiller à 7h et demi (je crois) en me disant qu’on avait beaucoup de travail aujourd’hui. Je me suis levée, je suis allée aux toilettes, puis en sortant de là, je suis retournée au lit et je me suis rendormie. J’ai dormi jusqu’à 9h passées. Tant pis.
Hier Souad qui m’a espionnée (non pas pour voir ce que j’écris – elle n’oserait pas – mais pour voir la quantité, pour ainsi dire). Elle a été tout étonnée du nombre de pages que j’ai écrites en seulement quelques heures. Et elle m’a dit : « Tu as écrit tout ça en une journée ! Waouh ! Tu vas finir écrivain, toi ! Moi, pour mes dissert’s, j’écris à peine 5 phrases et déjà j’ai plus rien à ajouter. » Venant d’une personne introvertie comme elle et surtout d’une élève de terminale, ça m’a énormément flattée.
Aujourd’hui, c’est donc le grand nettoyage. On en a fait un, de grand nettoyage, en juin dernier. De fond en comble, en plus. Mais la sainte Maryam a décidé qu’il en fallait un autre pour l’aïd. A part Dieu et peut-être Haniyeh, qui peut lui dire non, à celle-là ? (Elle ne voit peut-être pas qu’on est sous un blocus, et que tout gaspillage, même en eau et en détergents, ça pourrait nous coûter cher.)
Bon. Je sais que je t’ai déjà parlé de notre maison il n’y a pas très longtemps, mais comme beaucoup de choses, ces mots-là sont perdus.
Notre maison se compose de trois niveaux. Au rez-de-chaussée, il y a la maison commune. C’est là que se trouve la grande cuisine, la chambre de grand-père et grand-mère, la chambre de maman (celle-ci), le salon commun et la courette, qui est comme un prolongement du salon. Le premier étage (qui est officiellement l’appartement de mon grand frère,) se compose de sa chambre, d’un salon et d’une cuisine inutilisés, de la chambre de Maryam et son fils, et de la nôtre, Souad, Dalal et moi. On est comme des locataires chez lui, dit-on, en attendant de nous envoler. Dessus, il y a l’appartement de Heitham qui est composé de sa chambre (la plus jolie de la maison,) également d’un salon et d’une cuisine inutilisés, de la chambre (momentanée) de mon frère Mahmud et de deux chambres vides qui servent de débarras. Ah, j’ai oublié : il y a aussi des toilettes et une salle de bains à tous les étages.
Or, depuis que Heitham est blessé et qu’il a beaucoup de mal à monter les escaliers, il occupe cette chambre, c’est-à-dire celle de mes parents. Mon père dort soit dans le salon, soit dans l’une des chambres du deuxième, et maman dort soit dans le salon, elle aussi, soit – le plus souvent – avec nous, par terre, sur un matelas en mousse complètement raplapla, quoiqu’on n’arrête pas de la supplier de prendre le lit de l’une de nous, mais sans succès. Une seule fois, elle avait eu mal aux reins, elle a dormi dans un lit. Imagine qui elle a réveillé en pleine nuit pour prendre sa place. Moi ! Sa place était bien chaude et j’ai dormi comme si j’étais dans son ventre. Le lendemain, les autres étaient jalouses. Souad lui a même dit : « C’est moi la plus grande, tu aurais dû me réveiller, moi ! » Maman lui a répondu : « Toi, tu es déjà une femme et Dalal encore une enfant. J’ai réveillé celle du milieu. Dieu aime le milieu. » (C’est vrai, Dieu aime le milieu.)
Avant que Heitham ne soit blessé, Hajar ne descendait de sa chambre que quand c’était son tour de ménage ou de cuisine. On la croise plus souvent en bas maintenant. (Enfin quand elle est là.) C’est normal, son mari dort ici, et il a souvent besoin d’elle. J’imagine qu’elle aussi, elle a besoin de lui ne serait-ce que pour parler et pour être à côté de lui. Enfin, quand ils ne sont pas fâchés. J’avais pris l’habitude de réviser dans cette chambre, parce que son environnement me tranquillise, mais depuis qu’ils sont là, je sors dès que Hajar entre pour ne pas déranger.
J’espère que je ne te soûle pas. Pourquoi je perds mon temps (et le tien) à te donner des détails inutiles ? Je n’en sais rien.
Ah oui, j’ai oublié Hussein, mon petit chéri. Depuis qu’il a été gravement effrayé lors d’un bombardement, il y a de ça des années, il fait pipi au lit, et il ne dort qu’avec mes parents. Donc actuellement il dort soit avec maman, dans notre chambre, soit à côté de mon père dans le salon, d’où une certaine odeur qu’on s’efforce de faire disparaître tous les jours, pour ne pas être la risée de invités.
Hussein, c’est l’oncle de Sayf, tu te rends compte ? Parfois quand ils se bagarrent, il lui crie : Je suis ton oncle, nom d’un chien, tu me dois du respect ! Et l’autre de lui répondre : « Toi, mon oncle ? Ha ! ha ! ha… Le jour où tu ne feras plus pipi au lit, viens, on en parlera. » C’est très méchant et ça l’affecte beaucoup. On a dit un million de fois à Sayf de ne plus dire ça. En vain. Il dit que ça lui échappe involontairement "quand il est furieux. " Même à l’école j’imagine qu’il ne se fait pas beaucoup d’amis à cause de ça. Les enfants sont sans pitié entre eux. Akram (qui est son cousin direct) est plus ami avec Sayf qu’avec lui. Enfin, c’est que des mômes..
Hajar est venue en cachette, tout à l’heure, pour nous aider. Elle était convaincue, comme nous tous, qu’un nouveau grand nettoyage est un pur gaspillage (surtout d’eau : la citerne est à moitié vide,) mais elle est venue quand même. Je trouve ça cool. C’est sa façon de nous faire comprendre qu’elle nous aime et qu’elle nous considère bel et bien comme sa famille.
Quand Heitham va découvrir qu’elle était là et qu’elle est venue uniquement pour nous donner un coup de main, son estime pour elle va doubler. D’ailleurs il l’a appelée une fois, sans savoir qu’elle était ici. Elle n’a pas décroché. (J’aime bien ce genre de femmes qui ne courent pas vers leur mari au moindre signe de leur part, qui leur tiennent tête… Si on leur obéit trop, ils font de nous des ânes qu’ils montent à leur guise.)
Heitham est invivable parfois. Nous, on le connaît, on ne lui tient pas tête. Même mon père et mon grand frère, ils évitent de le contredire, tellement ils savent que pour "prouver" qu’il a raison, il serait capable de se tirer une balle dans le pied. La pauvre Hajar ne s’est pas encore faite à son sale caractère. Elle le subit. Personne n’a dû lui dire que la raison (stupide !) de sa séparation avec Dina, quatre mois après leurs fiançailles, c’était un futile différend à propos du nom d’un acteur. Mais tu me diras : Ce n’était pas leur destin de finir mari et femme. A cause de ça, je ne suis même pas la belle-sœur d’une grande informaticienne qui bosse pour une banque étrangère. Bref, passons.
On n’avait pas réellement besoin d’elle (Hajar), ce matin. On était assez nombreuses. L’autre avait commencé à nous faire sa petite tête quand soudain l’on sonne et Hajar était là, en « tenue de combat », sous son hidjab. « Vous êtes prêtes ? » dit-elle en souriant. Maman l’a prise dans ses bras et l’a embrassée tendrement. Ça en a bouché un coin à certains.
Ce qui me plaît surtout chez cette femme, c’est qu’elle parle peu et écoute beaucoup. Tout à l’heure, on a eu un peu de mal à sortir le tapis et la grande table du salon. (Cette table a été fabriquée sur place par Heitham et ses amis, juste avant son mariage. C’est pour ça qu’elle est aussi grossière que grande. Heureusement qu’on ne voit habituellement que ses pieds.) Bref, dès le début, Hajar a dit : « La table, puisqu’on ne peut pas la démonter, il va falloir la mettre sur un côté, la sortir en tournant jusqu’à ce que son autre bout rentre dans la cuisine, ensuite il faudra la retourner sur l’autre côté pour pouvoir la sortir dans la cour, en trouant da la même manière. Et pour le tapis, il suffirait de le rouler pour le sortir ensuite par la fenêtre. » Elles ne l’ont pas écoutée. Et ma grande sœur et ma grande belle-sœur se sont livrées à une espèce de bataille verbale où fusaient toutes sortes de théories sur la manière de sortir du salon une table et un tapis ainsi que les tentatives de leurs mises en pratique. On a perdu presque une demi-heure ainsi. Ou pas. Puisque, alors qu’elles aboyaient l’une sur les l’autre, tout en se traitant de bouchées, de stupides et d’autres chose, nous (Hajar, Souad, Asma et moi,) on s’était assises et on les regardait. C’était presque un beau spectacle. Quant à ma pauvre mère, elle tournait la tête vers l’une puis vers l’autre à n’en point finir, comme un arbitre de tennis qui ne sait pas siffler les fautes.
Finalement, on a fait exactement comme Hajar avait dit. Seule maman a dit : « Vous auriez dû écouter Hajar dès le début, » les autres ont fait comme si c’était l’aboutissement de leurs « expériences ». Hajar a souri seulement.
Ma principale tâche, c’est de surveiller les enfants, y compris le bébé, de leur servir le déjeuner, de laver la vaisselle. Je m’en suis acquitté à merveille. Du moins jusque-là.
Maintenant que le nettoyage est terminé ou presque, elles sont en train de faire encore des gâteaux et de les répartir en les mettant dans des sacs. Maman a compté 9 familles (au moins soixante-dix personnes) à qui on va devoir en donner pour la fête. On devrait s’inscrire à l’UNRWA, nous aussi, avec cette précision : Besoin de farine, d’huile et de sucre non pas pour soi, mais pour faire des gâteaux pour les autres.
Je ne veux plus ressembler à ma sœur Maryam quand je serai grande, mais à Hajar. Maryam déçoit un peu tout le monde en ce moment, y compris son fils de 4 ans, j’en ai l’impression. Enfin, oublions ça.
J’espère que maman va réussir à convaincre Hajar de rester. Pendant la pause, elle nous a fait toute une leçon de morale sur le fait que les femmes doivent obéir à leurs maris, ne pas les contredire, ne pas les contrarier, fermer l’œil sur les petites injustices qu’ils leur font… Elle a ajouté : « La femme doit se concentrer sur l’éducation de ses enfants. C’est pour eux qu’elle doit tout supporter de son mari, car quand ils seront grands elle deviendra une reine et lui – s’il était méchant et injuste – un simple valet, etc.. » Seule Asma semblait être à 100 % d’accord avec elle. Nous, nous pensons toutes que l’époque où la femme doit obéir aveuglément à son mari est révolue.

***
[Aïd-el-fitr]
Mardi 30 septembre
Bonjour ma chérie, et aïd mubarak .
Finalement, c’est aujourd’hui l’aïd. Sayf, Imad, Nabil et même la petite Jiji se sont levés dès 6 h du matin et ont commencé à réclamer leur aydiyeh {13} et leurs vêtements neufs. De vrais petits diables. Dalal et Hussein aussi d’ailleurs. Hussein s’est levé tellement tôt qu’il a eu le temps de se laver complètement, de mettre des habits propres et d’accompagner grand-père à la prière de l’aube. Un jour d’école, maman met une demi-heure à le réveiller, celui-là, mais là…
Quand je pense que tous les enfants de Gaza vont avoir le même comportement, ce matin, et que peut-être 90 % des parents n’ont pas pu leur acheter de nouveaux habits ! A quoi bon se marier et avoir des enfants si on ne peut même pas leur offrir une paire de chaussures et un pantalon neufs le jour de l’aïd ? A moins d’avoir quitté ce pays auparavant. Je crois que je ne me marierai jamais.
J’ai donné 10 shekels à Hussein, 10 à Sayf, 4 à Imad et 4 à Nabil de l’argent qui me restait. Ils étaient très contents et ils m’ont embrassée. Ça m’a fait vachement plaisir. Tout à l’heure, je vais encore envoyer leur acheter des bonbons, surtout pour Jiji à qui je n’ai encore rien donné.
Maintenant, il ne me reste plus que 30 shekels. S’ils n’ont pas « baissé les taux » par rapport à l’an dernier, je vais recevoir entre 200 et 300 shekels. 200 iront comme d’hab à maman (épargne pour mon trousseau de mariage.) Il me restera peut-être 130 shekels. Qu’est-ce qu’on peut bien acheter avec ça ? Un MP3 ou un portable ? Que Dieu te pardonne. Les merveilleuses sandales que je voyais dans la vitrine là-bas, à Tell El-Hawa et dont j’ai tellement rêvé ? Non, c’est bientôt l’hiver, et d’ici qu’on sera l’été prochain, j’aurai fait de nouvelles économies. On verra. Je vais déjà m’offrir les livres que m’a conseillés la prof d’arabe, dont celui de Sahar Khalifeh…
Pour le MP3, je crois qu’il y a de fortes chances qu’on m’en offre un à mon anniversaire, et même plus : un portable avec MP3. Car quand j’ai dit à Heitham s’il pouvait m’aider à m’en acheter un, il a souri et a répondu : « Qui sait, peut-être que quelqu’un va t’offrir bientôt un portable avec un lecteur MP3 intégré. » On verra. Mais il faut que j’aie de bonnes notes à l’école, sinon ce ne serait pas mérité et j’aurais trop honte.
On avait espéré que ce serait demain, l’aïd, parce qu’il nous reste encore quelques petits trucs à faire : rentrer le grand tapis qui est encore humide, trier la vaisselle… Et puis c’est quand même mieux quand on prend un dernier fotour tous ensemble, tout en sachant que c’est le dernier et que demain c’est l’aïd. Mais bon, on fait avec.
Je ne comprends toujours pas leur truc. Comment on peut voir la nouvelle lune en Palestine et pas en Syrie et en Égypte ? A croire que la lune se cache en parcourant le ciel de Syrie, puis, en arrivant chez nous, elle se dévoile pour faire un coucou à la « Terre sainte » et à ses vieilles mosquées (et à ses vieilles églises aussi, pourquoi pas ?) puis qu’elle se cache à nouveau pour traverser l’Égypte. Problème : elle se découvre à nouveau en Libye. Qu’y a-t-il à voir en Libye déjà ? Ah oui, le radieux visage de Son Altesse Sérénissime Mouammar Premier. Lol.
Mes parents, mon grand-père et mes frères sont tous partis au Soldat inconnu pour la prière. (J’espère que ça ne se passera pas comme l’année dernière.) Cette fois, ils n’ont pas fait appel au vieux Sabbar pour transporter Heitham : mon grand frère a sorti la voiture. (La route doit lui avoir beaucoup manqué, à cette pauvre voiture, d’ailleurs ils ont dû la pousser pour qu’elle démarre.)
Ce n’était pas prévu que maman parte avec eux, mais mon grand frère le lui a demandé.
Dès que mon frère Mustafa dit : « Yomma… », ma mère est comme hypnotisée. Et elle répond oui avec les larmes aux yeux, quelle que soit la demande. Elle l’adore. Elle nous adore tous, mais lui, il a une place particulière dans son cœur, comme elle le dit toujours. Y a qu’à voir comment elle devient nerveuse à l’approche de l’heure où il rentre habituellement. Et quand elle le voit… Quand elle le voit (après seulement dix heures d’absence !) on a l’impression que maman, c’est une ampoule qui était éteinte et qui s’allume soudain. Elle le pend dans ses bras, elle le serre contre elle et elle se met à l’embrasser à n’en point finir. Lui, il embrasse surtout sa tête et ses mains, souvent gêné devant nous qu’elle en fasse tant.
J’espère qu’il ne lui arrivera rien, pendant qu’elle est en vie.
(Brrr… L’idée de la mort de maman me fait tressaillir de la tête aux pieds. Je sais pourtant que ça arrivera bien un jour, mais… Non, ça me rend trop triste rien que d’y penser…) Lors de l’incursion ennemie de mars dernier elle est tombée 2 fois dans les pommes, en ayant pensé qu’il arrivé un malheur à abeeh … Bref, à cause de cet amour fou qu’a notre mère pour notre grand frère (lequel, il est vrai, est parfait, puisqu’il ne fait rien de travers, ne prononce jamais un mot de trop, ne commet jamais de fautes..,) nous sommes toutes en train de le prendre pour un saint et de l’adorer comme tel. Que Dieu nous le garde jusqu’à ce qu’on soit toutes mariées et mères de lions comme lui.
Bien, bien. Ne nous perdons pas dans les digressions, comme dit Mme B. Il faut vite finir ce que j’avais à te dire avant de me mettre au travail. (Tiens, j’ai déjà oublié… Peu importe). Ce n’est pas parce que maman n’est pas là que je vais me soustraire au travail. Elle a déjà fait la traite et nettoyé. En vérité, il reste peu de choses à faire dans la ferme : sortir les veaux, remplir les mangeoires, sortir les poules… Arwa et Maryam dorment encore. C’est maman et moi qui avons habillé leurs enfants, à ces feignasses, tu te rends compte ? Du coup Souad ne veut pas aller à la mosquée toute seule. Elle s’affaire maintenant à finir de préparer le petit déjeuner et à le mettre sur la table pour quand tout le monde sera rentré. Elle n’arrête pas de m’appeler pour l’aider. On ne peut même pas écrire tranquillement deux mots à sa « meilleure amie du futur » dans cette maison. (Bon, pour rendre justice à Maryam, je dois dire qu’elle a travaillé dur hier. C’est normal qu’elle soit exténuée et qu’elle dorme un peu plus pour récupérer.)
Je te parle comme ça, et toi, tu es loin d’imaginer dans quel état je suis. Je suis comme dans une chambre qui n’a pas été nettoyée depuis un siècle. Eh oui, je suis à nouveau blik-blik . C’est nul ! Je n’ose même pas mettre le nouveau jeans et le nouveau pull que maman m’a gardés précieusement pour aujourd’hui.
C’est sûr, c’est mieux que si ça m’était arrivé quand j’étais en Égypte. Mais je me sens tellement sale et dégoûtante. J’en ai parlé à Souad, mais elle n’a rien à me donner cette fois. Voilà des trucs que j’aurais dû ramener en priorité. Mais j’avais peur que mon père ou mes frères ne soient les premiers à ouvrir les sacs. Ça aurait été la honte. Dommage.
Je ne sais pas pourquoi Dieu nous a imposé ça. Franchement, il aurait pu faire les choses autrement. Je n’arrête pas de m’énerver contre les petits. Je ne sais même pas si je vais accompagner les autres au cimetière. A Khan-Younis, sûr que non.


(Un peu plus tard.)
Voilà, maintenant je suis toute seule à la maison. Le déjeuner est sur la table, et j’attends leur retour. Les femmes sont allées visiter les morts.
Souad a mis un nouveau jeans noir (limite !), un nouveau chemisier rouge vif et un khimar blanc tirant sur le rose, et elle s’est maquillée. Elle était ra-vi-sante ! Je suis contente d’être la petite sœur d’une fille aussi jolie. Toutes celles qui la connaissent me parlent d’elle à l’école. A sa place, je ne me serais pas donné au premier venu, j’aurais choisi un docteur ou un architecte, et encore, il faut qu’il soit beau et pas gros.
Maryam va montrer une dernière fois la tombe de son martyr de mari à son fils.
Quand je pense que ceux qui ont demandé sa main, c’est là qu’ils l’avaient repérée ! Elle dit qu’il veille tellement sur elle et son fils qu’il a conduit jusqu’à eux la mère du seul homme qui pourra prendre efficacement sa place dans leurs vies et dans leurs cœurs. Tu m’étonnes ! (L’an dernier elle disait qu’elle ne se remarierait jamais, qu’on ne peut pas se remarier après avoir été la femme de quelqu’un comme Walid.)
Enfin, je ne suis pas tout à fait seule, puisqu’il y a les petits qui jouent dans la cour avec leur nouveau ballon. (C’est celui que je leur ai rapporté ; maman n’avait pas voulu le leur donner avant aujourd’hui. Jiji s’est rendormie à côté de sa petite sœur chérie, sur laquelle elle dit devoir veiller « jusqu’à la fin de sa vie. » Et il y a aussi les chats qui miaulent pour réclamer des gâteaux, et il y a Harras, bien sûr, qui est allongé juste à côté et qui n’arrête pas, lui, de pousser des soupirs comme s’il venait de perdre sa mère cette nuit. Le pauvre chien ! Il est tellement vieux qu’il n’a même pas aboyé quand un « voleur » est entré dans la ferme – quand je n’étais pas là – et qu’il nous a pris une poule et une cagette de fraises. (Mon père a dit qu’il lui pardonne de bon cœur, parce qu’aucun Palestinien ne s’abaisserait jusqu’à voler une poule et une cagette de fraises, si la vie de ses enfants n’était pas en danger, la preuve : il aurait pu prendre bien plus, mais il n’a pris que ce qu’il lui fallait dans l’immédiat et il nous a laissé un mot d’excuse. Papa n’a même pas voulu réparer la grille, au cas où il reviendrait.)
J’aime bien ces petits déjeuners de l’aïd qui se prolongent jusqu’au déjeuner et au-delà, jusqu’au dohr . Tout le monde est là, on discute tout en mangeant, on raconte des anecdotes, on dit des blagues, on rit… Il n’y a pas de soucis, nous ne sommes pas un pays occupés, il n’y a pas d’avions qui nous terrorisent, le Hamas n’existe pas, il n’y a pas de blocus… Un beau rêve qui nous fait échapper à notre triste réalité l’espace d’une matinée.
Sûr que ma mère est allée visiter sa cousine, tante Leila, à Zeitoun, sinon ils seraient déjà de retour.
J’aurais pu les accompagner, tu sais ? Un cheikh disait hier à la télé que tout le monde doit aller à l’office de l’aïd, même les femmes qui ont leurs règles. C’est pas les nanas du Hamas qui nous apprendraient des trucs pareils. Elles, ce qu’elles nous apprennent surtout, c’est comment nous faire exploser pour que Dieu « efface tous nos péchés. » Et s’il n’y a pas grand-chose à effacer ? j’ai envie de leur demander. Est-ce que je perdrais la vie pour un chewing-gum piqué à Rabab El-Khatib ?! (C’est elle qui avait commencé.) Alors qu’elles disent comme nous que c’est juste un acte patriotique ou qu’elles se taisent. Pas la peine de mêler la religion à des choses comme ça.
Asma est restée jusqu’au soir. Elle a attendu mon oncle Khalil qui devait venir la conduire, comme maman le lui avait proposé, mais à la dernière minute, il a appelé pour dire qu’il ne pourrait pas venir. Alors elle est partie en taxi-bus une demi-heure avant le maghrib . Dommage. Je les aurais sûrement accompagnés, car Asma a trop la honte de se retrouver toute seule avec mon oncle dans une voiture.
Elle aurait pu rester chez nous pour l’aïd, mais elle devait aider sa belle-mère à faire je ne sais quoi d’autre hier soir. Elle l’a appelée trois fois pendant qu’elle était ici, et Asma lui a répondu chaque fois qu’on n’avait pas fini. Du travail ici, du travail là-bas… J’espère qu’elle ne va pas avoir le sentiment que nous aussi, l’exploite. Non, je suis sûre que non. Elle considère maman comme sa propre mère, et tout ce qu’elle fait pour elle, elle le fait de bon cœur et même avec plaisir. L’autre ne la laisse même pas réviser ses cours : dès qu’elle se met à réviser, elle lui ramène sa marmaille et lui dit : « Puisque tu n’as rien à faire, rends-toi utile, garde les petits. »
En tout cas, avant de partir hier, maman lui a glissé un beau billet de 100 shekels dans la main. (Je te parie ce que tu veux qu’elle va encore acheter des bouquins de religion.)
Elle est trop fière, elle n’accepte de l’argent que de la part de maman et de grand-père. Même de la part de mon père ou d’ abeeh , elle dit non. Enfin, elle a dû refuser une première fois, après ils ont compris, j’imagine. (Je pense quand même que ne pas accepter l’argent que voulait lui donner mon frère Mustafa est une faute de sa part. Il l’aime comme il nous aime, nous ses propres sœurs. Et n’oublions pas qu’il a pesé de tout son poids pour qu’elle entre à la fac de médicine de la GIU.)
Mon grand-père, c’est aussi son grand-oncle, tu sais ? J’ai appris ça il y a pas longtemps, que mon grand-père et son arrière-grand-mère du côté de son père étaient cousins. Bizarre non ?! Donc, si elle n’était pas ma cousine directe, on serait parentes quand même, parce qu’elle est aussi l’arrière-petite-fille de la sœur de… Non. Trop compliqué. Sacrée Asma.
Eh, est-ce que je t’ai déjà dit qu’elle a failli se fiancer à mon frère Heitham ? C’est le cas, il y a de ça longtemps. C’est à cause de tante Badriyeh qu’ils ont tout arrêté. Elle a dit qu’elle les avait allaités tous les deux. Dommage ! A l’heure qu’il est elle serait nos seulement notre double-cousine, mais aussi notre belle-sœur, notre sœur ! Et on l’aurait eue pour nous tous seuls !
Il y a des fois où je me demande si maman ne la préfère pas à Souad, (sans parler de moi). Si c’est le cas, je ne lui en veux absolument pas : c’est une orpheline et la fille de sa petite sœur bien-aimée qui, dit maman, était née dans la douleur, a vécu dans la douleur et est morte dans la douleur.
Maman dit que l’histoire de l’allaitement est fausse, que tante Badriyeh a allaité Asma, certes, mais pas Heitham. Elle aurait inventé ça uniquement pour les empêcher de se marier ensemble, parce que Heitham a un « sale caractère », et qu’elle ne voulait pas voir Asma se fâcher avec nous à cause de lui, au cas où ils auraient divorcé. Dieu seul connaît la vérité.
J’aurais été curieuse de voir ce qu’aurait donné une union entre un sympathisant du Fatah et sympathisante du Hamas. Sans doute de belles batailles verbales. Lol.
Mais on peut être l’adversaire d’Asma comme on veut, des années entières, s’il le faut, jamais on ne la déteste. Parce qu’elle-même est incapable de détester qui que ce soit. Quand elle a un avis contraire au tien, elle n’est jamais haineuse, elle essaye par tous les moyens de te convaincre que ce qu’elle pense est la vérité, mais le sourire ne quitte jamais ses lèvres.
Quand la femme de son père a vendu ses livres, l’année dernière, maman a dit : « Que Dieu la brûle avec leur feu en enfer. » Asma toute en pleurs lui a répondu : « Non, khalti {14} , c’est que des livres. Si c’est à cause de moi qu’elle va en enfer, je lui pardonne. » Je ne comprends pas comment on peut pardonner à quelqu’un d’aussi méchant. Moi, rien que pour la venger elle, Asma, j’étais prête à aller brûler le visage de cette femme avec un chalumeau.
Hajar aussi est une sympathisante du Hamas. Du moins, elle l’était, parce que tous ses frères en sont membres. Mais elle s’en revendique moins depuis qu’ils ont failli tuer son mari.
Par contre, Asma continue d’afficher clairement son appartenance à ce mouvement. Nous sommes sa principale famille et elle connaît parfaitement nos tendances politiques, malgré ça, elle lui reste fidèle et nous le fait savoir sans détour, même devant Heitham. Tu me diras : c’est comme si un de mes frères ou une de mes sœurs était un de ses sympathisants, on va pas le rejeter ou le détester uniquement pour ça.
Pour elle, Haniyeh et les siens n’ont rien à voir avec ce qui s’est passé, mais c’est les Brigades qui font tout de travers. Peut-être. Dieu le sait mieux. On ne veut pas la vexer, parce qu’on l’aime beaucoup. N’empêche que Maryam n’a pas pu s’empêcher de lui dire en face quelques vérités dures à entendre : « Le défaut de Fath, c’est seulement d’être corrompu. Ils ne tuaient pas, eux, leurs propres frères à trot et à travers. Hamas fait d’abord semblant de ne vouloir que le bien du peuple palestinien, puis dès qu’il arrive au pouvoir, il se comporte comme un colonisateur, comme Israël ou pire. Il élimine ses opposants et s’approprie les biens et les privilèges de ceux dont il dénonçait le comportement auparavant. »
Tiens, ils arrivent. On va enfin commencer à prendre le petit déjeuner.
***
Mercredi 1 octobre
Bonjour mon ange
Le premier jour de l’aïd s’est très bien passé. Je n’ai pas pu te parler hier soir, car la journée était trop chargée, même pour moi. (…)
Je crois que je commence à me faire à ma condition de « femme réglée ». Mais c’est difficile, surtout quand certains se mettent à poser des questions indiscrètes auxquelles il est impossible de répondre et qu’ils insistent avec leur air étonné.
Après la prière, maman et papa, grand-père et mes frères sont venus directement ici. (Le prêche était long, c’est pour ça qu’ils ont tardé à rentrer.) Les filles n’ont pas tardé à rentrer du cimetière elles aussi. Peu de temps après, oncle Khalil, tata Sheima, Hind, Akram et Hussam nous ont rejoints. Et le petit déjeuner s’est prolongé jusqu’au déjeuner. On a pris les deux, l’un après l’autre, sans sortir de table, et on est restés là jusqu’au dohr .
C’est très rare de voir abeeh à la maison dans la journée, même le vendredi il n’est pas là. Ça faisait tout bizarre. Mais c’est tellement bien. Imagine quand en plus il y a oncle Khalil. C’est le top. Et ça donne des vraies discussions politiques : ça parle de 67, de 48, des croisades, de Saladin, des Romains, des prophètes David et Salomon {15} , de Saül et Goliath… Rien à voir avec les pseudo-débats stériles entre Fatah et Hamas représentés chez nous par Heitham et sa femme, ou par Heitham et Asma.
De même, mon grand frère n’a pas arrêté de nous parler avec tristesse des malades qu’ils ne peuvent envoyer à Jérusalem ou à Ramallah et encore mois à Tel-Aviv pour recevoir des soins spécifiques ou pour être opérés, et qui vont donc certainement mourir. Je voulais lui demander pourquoi nos docteurs (qui ont aussi fait leurs études à Londres et New York) ne peuvent pas les soigner aussi efficacement que les docteurs israéliens, mais j’ai eu honte. Je crois que c’est une question de machines. Même les médicaments nécessaires aux personnes très malades, qui ne peuvent pas s’en passer, ils sont sur le point d’être épuisés, qu’il a dit. (…)
Mes parents ont ramené Hajar à leur retour de la prière. Par la suite, c’était au tour de Heitham d’aller en compagnie de sa femme souhaiter bonne fête à ses beaux-parents. C’est oncle Khalil qui les a conduits, car à peine avons-nous fini de déjeuner qu’ abeeh était déjà reparti.
Après, il nous a conduits, maman, Maryam, Dalal, Nabil et moi à Zeitoun. On est allé d’abord visiter tante Leila, puis on a accompagné Maryam qui devait faire visiter Nabil à ses grands-parents.

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