L ARMEE INDIGENE
146 pages
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L'ARMEE INDIGENE

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Description

Qui, en dehors d’Haïti, a déjà entendu parler de la bataille de Vertières, point d’aboutissement spectaculaire et sanglant de la guerre d’indépendance haïtienne? Qui sait que cet affrontement s’est soldé, en 1803, par l’une des pires défaites napoléoniennes? Que les Noirs s’y réclamaient des idéaux de la Révolution? Ceux qui connaissent cette histoire sont peu nombreux, car la France vaincue s’est employée à effacer les traces de sa déconfiture. Pourtant, cette bataille aurait dû faire date : son issue, désastreuse pour la puissance coloniale française, allait fissurer de manière irrémédiable les assises de l’esclavage.

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Informations

Publié par
Date de parution 21 août 2014
Nombre de lectures 7
EAN13 9782895966746
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0032€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

La collection «Mémoire des Amériques» est dirigée par David Ledoyen
Dans la même collection:
– Serge Bouchard et Marie-Christine Lévesque, Elles ont fait l’Amérique. De remarquables oubliés. Tome 1
– Serge Bouchard et Marie-Christine Lévesque, Ils ont couru l’Amérique. Deremarquables oubliés. Tome 2
– Jacques Cartier, Voyages au Canada
– Gabriel Franchère, Voyage à la côte du Nord-Ouest de l’Amérique
– Benjamin Franklin, Avis nécessaire à ceux qui veulent devenir riches. Mémoires et propos au fondement de l’Amérique marchande
– Eduardo Galeano, Mémoire du feu
– Lahontan, Dialogues avec un Sauvage
– Lahontan, Mémoires de l’Amérique septentrionale
– Paul Lejeune, Un Français au «Royaume des bestes sauvages»
– Nicolas Perrot, Mémoire sur les mœurs, coustumes et relligion des sauvages de l’Amérique septentrionale
– Auguste-Henri de Trémaudan, Histoire de la nation métisse dans l’Ouest canadien
– Victor W. von Hagen, À la recherche des Mayas
– Howard Zinn, Une histoire populaire des États-Unis de 1492 à nos jours
© Lux Éditeur, 2014 www.luxediteur.com
Dépôt légal: 1 er  trimestre 2014 Bibliothèque et Archives Canada Bibliothèque et Archives nationales du Québec ISBN: 978-2-89596-131-4
ISBN (papier): 978-2-89596-183-3 ISBN (epub): 978-2-89596-674-6 ISBN (pdf): 978-2-89596-874-0
Ouvrage publié avec le concours du Programme de crédit d’impôt du gouvernement du Québec et de la SODEC . Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada ( FLC ) pour nos activités d’édition.
PRÉFACE
L ’ INEXISTENCE DU MOT «Vertières» dans les dictionnaires de noms propres reconnus comme prestigieux et faisant autorité en Occident, voire dans le monde, n’est pas anodine. Il y a tout dans Vertières, l’héroïsme et le symbolisme, une fin et un commencement, pour que le lieu et la bataille s’inscrivent comme repères de la (re)construction et de la reconstitution historiques. Pourtant, jamais lieu d’histoire n’a été autant occulté par ses protagonistes mêmes et, par la suite, par les historiens qui ont pris sur eux de penser et conter le passé du point de vue de ceux qui ne pouvaient opposer à la force de l’événement que sa mise sous silence.
Michel-Rolph Trouillot (comment ne pas penser à lui en lisant ce livre et en rédigeant cette préface?) nous le rappelait dans son Silencing the Past, il ne suffit pas à l’événement d’avoir eu lieu pour s’inscrire dans la mémoire, il faut aussi qu’un pouvoir l’institue, le valorise. Les pouvoirs s’accommodent de ce qui est récupérable. Vertières, dernière bataille qui consacre l’aboutissement d’une révolution anticoloniale, anti-esclavagiste, antiraciste; portée par deux des révolutionnaires les plus radicaux de l’«armée indigène», Jean-Jacques Dessalines et François Capois dit Capois-la-Mort, est le tombeau militaire d’un régime inhumain, d’une intention raciste. C’est aussi pour cela que pour l’Histoire rédigée du lieu de la Bibliothèque coloniale, Vertières n’existe pas.
Ce n’est pas seulement cette réalisation concrète de la liberté et de la dignité humaine par des acteurs jugés improbables que le silence sur Vertières tente d’abolir, c’est d’abord et surtout la violence et l’inhumanité du système colonial et de la société qui a pensé et produit ce système que l’on tente de nier par voie d’oubli. Car, parler de Vertières, c’est parler de la violence révolutionnaire en tant que réponse à la violence coloniale. Citer Capois disant: «nous sommes hommes», c’est citer aussi ceux qui proposent de tuer tous les mâles noirs de la colonie à l’exception des enfants en bas âge. Vertières est le bout du tunnel de l’horreur, le dernier face-à-face entre le racisme colonial et la réalisation concrète du principe de l’égalité des races et de la liberté universelle.
Miroir de la défaite et de la laideur, pour les uns. Et pour les autres, un repère historique qu’ils mettront longtemps à édifier. L’honnêteté de ce livre, son insolence, est d’explorer non seulement le silence de l’historiographie et de la société françaises sur Vertières, mais aussi les démêlés des couches dominantes haïtiennes avec un repère symbolique qu’elles hésitèrent longtemps à sacraliser. Pour les élites haïtiennes non plus, Vertières ne fut pas toujours une évidence, comme s’en réclamer n’a pas toujours voulu dire, de la part des dirigeants haïtiens, servir la nation et non leurs intérêts propres ou leur tendance dictatoriale.
Le livre de Jean-Pierre Le Glaunec est un coup de poing dans le silence et la première tentative de donner la place qu’elle mérite à une victoire volée.
Lyonel Trouillot
À mes grenadiers, Hannah et Augustin... En attendant de leur faire découvrir Haïti, je leur confie les mots de Capois, le héros de ce livre: «En avant! En avant!»
Depuis des semaines, il pleuvait dans le Nord. Et pourtant, sur un simple signal de Dessalines, l’on vit ces hommes à chapeau de paille, au havresac de peau de cabri, vêtus de haillons informes souillés de boue, s’engager gaiement sur les routes défoncées du Cap et y traîner, en chantant, une nombreuse artillerie. Que chantaient-ils... Le mépris de la mort, car ils ne réclamaient qu’une chose: le droit de vivre libres ou de mourir [1] .
Le combat de Vertières, qu’il faudrait plus judicieusement appeler l’attaque générale des lignes du Cap, compte parmi les plus violents livrés dans la guerre de l’indépendance. Dans un dernier élan, nos titans nègres, lancés sur la ville, culbutaient – à jamais – les derniers représentants de trois siècles de tyrannie. [...] Ainsi se terminait, sur une note d’apothéose, le 18 novembre 1803, la guerre de l’indépendance qui s’inscrit éblouissante au nom des grands exploits de l’humanité [2] .
Je ne dirai pas que les faits ne sont rien. Sans eux il n’y aurait pas d’histoire. Mais le plus important en histoire, ce ne sont pas les faits, ce sont les relations qui les unissent, la loi qui les régit, la dialectique qui les suscite [3] .
AVANT-PROPOS
L E LECTEUR CONNAÎT probablement – même de manière imprécise ou seulement de nom – les batailles de Valmy (1792) ou des plaines d’Abraham (1759), celles d’Austerlitz (1805), d’Ulm (1805) ou de Waterloo (1815). Peut-être a-t-il même entendu parler des grandes batailles de la guerre d’indépendance américaine comme Bunker Hill (1775), Concord (1775) ou Yorktown (1781). L’ère dite «des révolutions» est un champ d’études rêvé pour les passionnés d’histoire et de culture militaires, non seulement en raison de la multiplicité des combats, mais aussi du renouvellement des méthodes de guerre [1] . Les batailles sur mer ou sur terre – en Europe, sur l’océan Atlantique, dans la mer des Caraïbes et dans les Amériques – remplissent les dictionnaires et les encyclopédies. Elles fascinent les historiens tout comme le grand public. Des plaques commémoratives rappellent ici et là le déroulement des faits, sans parler des reconstitutions historiques en costumes d’époque qui scandent le temps de nos sociétés de mémoire. À ces batailles sont associés des personnages illustres, ou censés l’être, George Washington, le comte de Rochambeau ou encore Napoléon, et des rituels rappelés par la culture cinématographique. Des alignements d’hommes l’arme au bras, des tirs de mousqueterie, des coups de canon et un certain brouillard de poudre. Des corps qui tombent. Et enfin, la victoire ou la défaite.
Tout ceci paraît bien connu, mais qui, en dehors d’Haïti, de la diaspora haïtienne et de rares historiens non haïtiens, a déjà entendu parler de la bataille de Vertières, aboutissement spectaculaire et sanglant de la guerre d’indépendance haïtienne qui voit la consécration de l’armée dite «indigène» dirigée par Jean-Jacques Dessalines? Qui sait que cet affrontement a marqué l’une des pires défaites napoléoniennes et qu’il a fissuré pour la première fois les assises d’un monde de terreur où le corps noir était perçu comme une simple marchandise?
INTRODUCTION
AUX ARMES, CITOYENS!
Allons enfants de la patrie, le jour de gloire est arrivé
Contre nous de la tyrannie, l’étendard sanglant est levé
Aux armes et caetera, aux armes et caetera
Aux armes et caetera, aux armes et caetera
Serge G AINSBOURG , Aux armes et caetera
C E LIVRE EST NÉ d’une rencontre avec une date, le vendredi 18 novembre 1803. En cause, un ouvrage écrit par Marcel Dorigny, l’un des historiens français ayant le plus contribué ces dernières années à intégrer l’histoire d’Haïti et l’histoire coloniale à l’histoire de France. Le livre, intitulé Révoltes et révolutions en Europe et aux Amériques (1773-1802), a été publié en 2004 dans le cadre de la préparation des étudiants français aux concours de l’enseignement [1] . Cette année-là, Haïti domine les nouvelles internationales [2] . Les célébrations du bicentenaire de l’indépendance sont marquées par des manifestations réprimées violemment par les forces du président Jean-Bertrand Aristide, contesté par une large part de la société civile depuis sa réélection en 2000, que l’on dit entachée de fraudes [3] . Son départ d’Haïti sous la pression internationale ne tarde pas. Il est suivi par le débarquement de troupes étrangères bientôt remplacées par les forces de la Mission des Nations Unies pour la stabilisation en Haïti ( MINUSTAH ).
Marcel Dorigny insiste sur l’importance de la Révolution haïtienne qui, avec les Révolutions française et états-unienne, forment le socle d’une période mouvementée qui s’étend du milieu des années 1760 à la chute de l’Empire espagnol d’Amérique du Sud dans les deux premières décennies du XIX e  siècle. Il conclut en rappelant:
Ainsi, 1804 vit la naissance de la seconde République indépendante du Nouveau Monde, dans le sillage des Révolutions américaine de 1773-1783 et française de 1789-1799, mais sur une base radicalement différente, puisque c’était la masse servile qui avait vaincu l’armée de Rochambeau à Vertières le 18 novembre 1803 (au chant de La Marseillaise face aux troupes françaises médusées) [4] .
Aurais-je retenu le nom de Vertières et la date de la bataille qui porte ce nom sans ce détail musical livré entre parenthèses, en toute fin de phrase? Selon Dorigny, les Noirs révoltés auraient chanté La Marseillaise, l’hymne révolutionnaire français, sur la route du Cap-Français menant à l’ancienne habitation de Vertières, dans les derniers moments d’une guerre d’indépendance hors du commun. Ce détail est repris un an plus tard sur le site d’un journal satirique toulonnais (les mots de l’historien sont alors cités sans guillemets et sans référence), puis sur le site de la section de Toulon de la Ligue des droits de l’homme ( LDH ) dans un article intitulé «La bataille de Vertières (18 novembre 1803), vous connaissez [5] ?» Il est ensuite recyclé sur divers sites internet (certains, aujourd’hui, disparus) [6] et mentionné dans une thèse de doctorat soutenue en 2007 [7] .
Il aurait été intéressant de sonder entre 2004 et 2007, période pendant laquelle la question des révoltes et révolutions a été au programme des concours français de l’enseignement en histoire, les étudiants qui utilisaient le manuel de Marcel Dorigny, le seul à mentionner la bataille du 18 novembre 1803 [8] . Qui, une fois la lecture terminée, s’est souvenu de cette date et du chant des soldats noirs ce jour-là? Qui même a pris le temps de lire le texte jusqu’au bout de la parenthèse? D’en imaginer la portée symbolique? L’événement valait-il la peine d’être mémorisé, puisqu’il tombait à l’extérieur de la période d’étude (1773-1802) prévue par le programme officiel? Devait-on le percevoir comme un simple épilogue?
D’anciens esclaves aux héritages culturels divers – la plupart sont africains, d’autres sont nés à Saint-Domingue ou ailleurs dans le monde caribéen – se seraient approprié l’hymne national républicain au moment même où Napoléon le mettait sous surveillance en raison de sa symbolique subversive. L’ironie est grande. «Allons enfants de la patrie», «Aux armes, citoyens», «qu’un sang impur abreuve nos sillons»: on peut en effet imaginer la stupeur des soldats napoléoniens soudainement conscients que le «sang impur» de la chanson révolutionnaire est le leur et que leur combat est tout sauf légitime. N’est-ce pas d’ailleurs essentiellement ce qu’exprime dans ses mémoires un témoin de la guerre d’indépendance, le soldat Philippe Beaudoin? «Ils [les Noirs] se battent pour une cause plus légitime que la nôtre. Au commencement de la Révolution, on leur a donné la liberté et, maintenant, on va leur ôter [9] », déclare-t-il. Mis à part le fait que les esclaves de Saint-Domingue n’ont pas attendu qu’on leur octroie leur liberté, Beaudoin voit juste. L’esclavage est bien aboli dans les colonies françaises en 1794, et les esclaves sont reconnus alors comme des citoyens français à part entière. Napoléon et ses conseillers espèrent bien rétablir l’esclavage à Saint-Domingue en 1802, comme en Guadeloupe. On comprend donc aisément que les soldats français s’interrogent et soient «médusés» le 18 novembre 1803. L’appropriation ce jour-là de La Marseillaise par les insurgés noirs n’est-elle pas le signe tangible de la supériorité morale de leur combat? Qui sont finalement les héritiers de Voltaire, de Condorcet et de Montesquieu? Sont-ils français ou plutôt haïtiens? Qui sont les véritables citoyens, libres et égaux en droits? Qui sont les esclaves?
Cette interprétation de La Marseillaise sur les pentes du morne du Cap-Français a-t-elle été fidèle aux paroles originales? A-t-elle été chantée en créole ou en français? Tous les soldats l’ont-ils entonné ou certains lui ont-ils préféré des chants traditionnels africains ou «haïtiens»? Des chants vaudou peut-être? Quels couplets a-t-on chantés? Les Français se sont-ils tus ou ont-ils renchéri en lançant un chant de gloire à Napoléon?
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La fascination qu’exercent immédiatement sur moi la date de la bataille de Vertières et La Marseillaise entendue ce jour-là dans l’ancienne «perle des Antilles» est nourrie par le contexte sociopolitique qui prévaut au moment de ma lecture de l’ouvrage de Marcel Dorigny. En effet, le gouvernement conservateur français tient à partir du mois d’octobre 2009 un «débat sur l’identité nationale [10] », orchestré par l’un des serviteurs les plus zélés de la cause présidentielle, Éric Besson, ancien membre du Parti socialiste converti au printemps 2007 à la droite, et alors ministre de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire [11] . Organisé sur invitation par les préfets, le débat est tout sauf un acte politique isolé. Il s’inscrit dans une longue liste d’actions posées à l’intention de l’électorat d’extrême droite, dont la place sur l’échiquier politique français est centrale, au moins depuis le début des années 2000. Soucieuse de capter cet électorat, la nouvelle droite française assume désormais ouvertement les «bienfaits» de l’héritage colonial tout en poursuivant une politique d’«ethnicisation des rapports sociaux [12] ». Dans cette optique, elle instrumentalise et déforme la notion d’identité nationale qu’elle réifie et sacralise, au détriment de tous ceux qui ne correspondraient pas au modèle attendu. Sans surprise, le débat ne donne pas lieu à une confrontation d’idées, mais à la proclamation d’une identité ancestrale facilement reconnaissable.
À bien des égards, ce «débat» ne fait que reformuler et renforcer le refus affiché du président Nicolas Sarkozy de céder à ce que beaucoup dans les rangs conservateurs appellent une mode de la «repentance [13] ». Le 9 mai 2006, par exemple, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur et chef de l’Union pour un mouvement populaire ( UMP ), le principal parti de droite français, dénonce dans un discours tenu à Nîmes une «tendance irrépressible à la repentance systématique» ou encore «une repentance coloniale qui ressasse et divise au lieu de guérir». Dans un discours prononcé le 14 janvier 2007, Sarkozy, désormais candidat à l’élection présidentielle, récidive en déclarant qu’«au bout du chemin de la repentance et de la détestation de soi [...], il y a le communautarisme et la loi des tribus [14] ». Cette obsession de la «repentance» – le recyclage de ce mot à connotation chrétienne révèle l’ignorance du candidat ou le mépris de ses conseillers à l’égard des enjeux socioculturels, politiques et épistémologiques de la nouvelle histoire coloniale et envers les revendications dites «mémorielles» de certaines associations – émerge de nouveau quelques mois plus tard, cette fois lors de son discours de victoire en mai 2007. «Je vais en finir avec la repentance, qui est une forme de haine de soi [15] », assène-t-il à son auditoire. Parallèlement, le terme de «repentance» est véhiculé par les journaux français conservateurs comme Le Figaro ou Les Échos, et devient le fonds de commerce de certains historiens révisionnistes, qui pourfendent les soi-disant anachronismes et le «politiquement correct» de leurs collègues, tout en prônant un retour à une historiographie nationaliste et triomphaliste [16] . L’heure n’est plus à l’introspection ni à la remise en cause, mais à l’affirmation de l’identité française et au retour d’un roman national marqué par la gloire, peu importe les blessures de la nation, en particulier celles charriées par l’histoire de l’esclavage et du colonialisme. À contre-courant d’une historiographie qui insiste sur la malléabilité des identités et sur la nécessité de construire un récit national décentré, on assiste à un retour en force d’une tradition historiographique des plus classiques.
Ce refus de la repentance va de pair avec une remise en cause, soutenue par une partie de la guilde historienne, des lois dites mémorielles, en particulier de la loi Gayssot de 1990 et de la loi dite Taubira de 2001. Adoptées dans un contexte de fièvre commémorative qui ne se réduit pas à la France [17] , ces lois visent respectivement à pénaliser la négation de l’Holocauste et à reconnaître l’esclavage et la traite négrière comme un crime contre l’humanité, ainsi qu’à encourager l’enseignement de cette histoire. Sur les recommandations d’un comité pour la mémoire de l’esclavage mis en place en janvier 2004, une journée de commémoration nationale est instituée tous les 10 mai à partir de l’année 2006. Dès leur adoption, ces lois attirent les foudres de certains historiens, qui voient en elles une entrave à la liberté d’expression et qui déplorent l’intervention de l’État dans le travail des chercheurs [18] . La contestation de ces lois s’accélère à la faveur de l’élection du président Sarkozy, apôtre de la non-repentance et de l’identité nationale. Une «commission de réflexion sur la modernisation [le double langage prête évidemment à sourire] des commémorations publiques», présidée par André Kaspi, un historien spécialiste des États-Unis, est créée à la fin de l’année 2007. De façon prévisible, le rapport de cette commission déplore la multiplication des journées commémoratives en France et notamment celle du 10 mai sur la mémoire des traites et de l’esclavage [19] . Cette journée, pourtant riche en activités citoyennes un peu partout au pays, n’est perçue que sous l’angle du communautarisme et du «politiquement correct», ce qui revient à nier par la même occasion les luttes et les blessures de milliers de Français, métropolitains et d’outre-mer. La Mission d’information sur les questions mémorielles de l’Assemblée nationale, mise en place au même moment que la commission Kaspi, en vient à des conclusions identiques [20] .
Alors que le pouvoir politique en place – soutenu par une partie des historiens – appelle, on le voit, à un recentrage du discours national et à la fin de la «repentance», ma découverte de la bataille de Vertières semble au contraire justifier l’ouverture d’une brèche. L’histoire du vendredi 18 novembre 1803 et La Marseillaise chantée ce jour-là par les soldats de l’armée noire exercent sur moi un attrait d’autant plus irrésistible que les dirigeants conservateurs en place, depuis 2002, expriment une crispation grandissante à l’égard du prétendu manque de respect à l’égard des symboles historiques de la France, comme le drapeau tricolore ou justement La Marseillaise, auxquels l’identité nationale semble devoir se résumer. L’hymne national français n’est-il pas sifflé lors de rencontres de football au stade de France contre l’Algérie (le 6 octobre 2001), le Maroc (le 16 novembre 2007) et la Tunisie (le 14 octobre 2008), trois nations anciennement placées sous le joug colonial français [21] ? Cette crispation saute aux yeux en 2003, alors que le Code pénal français est doté de l’article 433-5-1, destiné à punir l’outrage au drapeau ou à l’hymne national de 7 500 euros d’amende, et même de 6 mois de prison lorsque le délit est commis en réunion, comme ce fut le cas lors du match France-Algérie [22] . Siffler La Marseillaise lors d’une rencontre sportive est maintenant perçu comme un «outrage» intolérable à l’unité de la nation. Le renfermement idéologique ne s’arrête pas là. En juin 2006, un amendement à une loi sur l’immigration prévoit le retrait de la carte de résident (valable dix ans) des étrangers qui seraient reconnus coupables d’outrage public à l’hymne national ou au drapeau. Ces derniers se verraient octroyer alors une simple carte de séjour temporaire (un an), les obligeant à se soumettre régulièrement à un processus administratif méprisant pour son renouvellement. Siffler La Marseillaise est devenu non seulement un outrage, mais un acte intolérable si le siffleur n’est pas de souche française, encore moins s’il est originaire du Maghreb ou de l’Afrique noire, régions d’origine implicitement visées par la loi. Celui-ci ne mérite plus de rester sur le territoire de manière permanente. Il est marginalisé et devient expulsable en tout temps. Cet amendement devient loi en juillet 2006 et est intégré au Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile par un décret daté du 21 mars 2007 [23] .
Cette crispation du pouvoir n’est pas sans rappeler les années 1979 et 1980, lorsqu’une partie de la société française se déchaîne contre la version reggae de La Marseillaise chantée par Serge Gainsbourg, dont le refrain se trouve en épigraphe [24] . Michel Droit, un journaliste du Figaro Magazine, va même jusqu’à dénoncer «la méprisable insulte au chant de notre patrie [25] » sur fond d’antisémitisme. Sous la pression de commandos de parachutistes, l’interprétation de la chanson Aux armes, etc., enregistrée à Kingston en 1979, est même annulée lors d’un concert prévu à Strasbourg. Le chanteur déclare alors sur scène: «Je suis un insoumis qui a redonné à La Marseillaise son sens initial [26] .»
Cette interprétation reggae de l’hymne français me vient naturellement à l’esprit lorsque je découvre, par le truchement de Marcel Dorigny, l’existence de la bataille de Vertières et, par ricochet, le silence des historiens français sur un épisode pourtant central de l’histoire de France. Comment ne pas penser, par analogie, que les citoyens composant l’armée dite «indigène» haïtienne ont également redonné à La Marseillaise, d’une certaine manière, «son sens initial», en l’entonnant le 18 novembre 1803? Ne peut-on aller jusqu’à dire qu’ils ont participé, à leur façon et même à leur insu, à une «resacralisation de l’hymne national français [27] », expression qu’emploie l’historien Didier Francfort pour analyser l’interprétation reggae de Serge Gainsbourg? Point d’interprétation reggae le 18 novembre 1803, mais l’entrée en scène de La Marseillaise ce jour-là n’est-elle pas le signe que la République française s’est enfin réalisée à l’extérieur de la métropole, qui passe au même moment sous la férule de Napoléon, un homme peu favorable aux libertés individuelles? N’est-ce pas le signe qu’Haïti a pour mission d’achever ce que la France n’a pu réaliser pleinement?
Que s’est-il donc passé au Cap-Français le vendredi 18 novembre 1803, et en amont de cette date, pour que d’anciens esclaves en viennent à se réapproprier le verbe des anciens maîtres? La question est simple en apparence. Y répondre a justifié une longue enquête dans les archives, en France, en Grande-Bretagne, aux États-Unis, au Canada et bien sûr en Haïti.
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Rassurons tout de suite le lecteur. Ce livre n’a pas pour objet de ressasser le passé, ni même de faire acte de «repentance». Il n’est pas «politiquement correct» et n’encouragera pas la «loi des tribus». Dans sa conception et dans son développement, ce livre entend répondre, simplement et pour la première fois, à une série de questions qui s’entrecroisent et s’éclairent mutuellement dans cette Marseillaise apparemment entonnée au Cap le 18 novembre 1803. Que s’est-il vraiment passé ce jour-là? Pourquoi cette date, et la bataille qui s’y joue, sont-elles si importantes dans le déroulement de la période révolutionnaire qui s’étend des années 1760 aux années 1820? Pourquoi Marcel Dorigny est-il le seul auteur à y faire référence lors des concours de l’enseignement français? Pourquoi, comme le rappelle le même auteur dans un autre texte, la bataille de Vertières ne figure-t-elle pas dans les manuels d’histoire [28] ? Est-ce parce qu’elle incarne l’une des plus grandes défaites de l’ère napoléonienne? Ou parce qu’elle dissimule un traumatisme plus profond en lien avec la perte de la plus belle colonie du Nouveau Monde? À l’inverse, quelle place occupe le 18 novembre 1803 dans l’histoire et la mémoire d’Haïti?
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On ne peut commencer à répondre à ces questions sans confier au lecteur un «détail». Les soldats de l’armée haïtienne n’ont probablement pas chanté La Marseillaise le 18 novembre 1803, même si l’air devait leur être familier en raison de leur immersion dans la culture musicale de la Révolution française. Cette «erreur» proviendrait en partie d’une confusion entre deux événements de la guerre d’indépendance et de l’interprétation qui en a été faite. Deux sources, le récit du lieutenant-général Pamphile de Lacroix publié en 1819 et celui du naturaliste Michel Étienne Descourtilz, mentionnent bien que des airs révolutionnaires français auraient été joués ou chantés en provenance des lignes «haïtiennes», mais c’était lors d’une autre bataille, celle au moins aussi mythique de la Crête-à-Pierrot, au printemps 1802. Si plusieurs auteurs en ont conclu que La Marseillaise faisait partie de ces airs révolutionnaires [29] , les deux témoins des événements sont nettement moins affirmatifs. Pamphile de Lacroix se contente de mentionner que «la musique des ennemis faisait entendre les airs patriotiques adaptés à la gloire de la France». Descourtilz, quant à lui, explique au lecteur que les musiciens blancs de Toussaint «avaient joué les fanfares de Ça ira, lors de la retraite des Français [29] ». Aucune source ne parle d’une Marseillaise chantée lors de la bataille de la Crête-à-Pierrot, et encore moins à Vertières.
L’évocation de La Marseillaise le 18 novembre 1803 ou lors de batailles antérieures de la guerre d’indépendance a une très longue histoire, qui remonte au moins à la fin du XIX e  siècle. Elle trouve alors un écho important en Haïti, à la faveur du développement d’une littérature patriotique très inspirée par le romantisme français. Dans le poème intitulé Dix-huit-cent-quatre, publié en 1881, le poète originaire de Port-de-Paix Tertullien Guilbaud affirme par exemple que:
Si devant nul assaut l’armée haïtienne
Jamais ne recula; s’ils eurent, nos guerriers,
Pour affronter l’horreur des canons meurtriers
Ce dédain de la mort et cette audace fière,
C’est qu’ils savaient chanter La Marseillaise altière!
La bataille de Vertières, bien que non désignée comme telle dans le poème, est évoquée en filigrane par «l’horreur des canons meurtriers» et par le «dédain de la mort» manifesté par les combattants. En dignes fils de la Révolution française, les soldats de l’armée noire ont, selon Guilbaud, nécessairement entonné La Marseillaise . Le poète Massillon Coicou relaie cette interprétation dans un ouvrage intitulé Le génie français et l’âme haïtienne, publié en 1904, année du centenaire de l’indépendance. «Le chant de combat de nos pères n’était autre que l’hymne de Rouget de l’Isle [30] », peut-on lire dans cet essai inspiré de Guilbaud.
La Marseillaise est également présentée comme un objet culturel partagé entre la France et Haïti, et entre les révolutions sœurs de ces deux pays, bien après 1904. En 1954, par exemple, année du 150 e  anniversaire de l’indépendance, l’ambassadeur d’Haïti en République dominicaine se fait un plaisir de rappeler à l’ambassadeur de France, également en poste dans la République voisine d’Haïti, que l’hymne national français est également le chant des patriotes haïtiens luttant pour leur liberté:
Rien ne peut en effet réjouir davantage un cœur haïtien que cette évocation par delà les luttes sanglantes qui ont abouti à 1804 de l’idéal commun qui animait nos deux peuples et qu’ils avaient puisé à la même source de 1789. Nous ne devons pas oublier, en effet, qu’au cours des combats qui marquèrent cette période, les adversaires de part et d’autre, s’affrontaient aux accents de La Marseillaise [31] .
Quelques années plus tard, lors de la création de l’Association internationale des parlementaires de langue française, en mai 1967, le délégué d’Haïti reprend à son tour le trope de La Marseillaise franco-haïtienne en s’inspirant probablement lui aussi, de Tertullien Guilbaud: «Si dans une épopée fulgurante [Haïti] a vaincu les soldats jusque là invaincus de l’armée napoléonienne, [...] elle n’a jamais pu s’empêcher de chanter La Marseillaise altière [32] .»
S’il existe bien, de toute évidence, une tradition voulant que les soldats noirs aient chanté l’hymne révolutionnaire français pendant la guerre d’indépendance, rien n’indique que c’est effectivement le cas à Vertières le 18 novembre 1803. Ce «détail» invalide-t-il pour autant la démarche au fondement de cette introduction? Aucunement, on s’en doute. Le message qui est pensé, chuchoté ou hurlé, et en tout cas véhiculé sur les pentes du morne du Cap-Français lors de la dernière bataille de la guerre d’indépendance contre la France est bien celui de La Marseillaise, dont les paroles ont été enseignées aux anciens esclaves ayant accepté de combattre pour la France dans les années 1790. À l’aube de la naissance d’Haïti, les soldats de l’armée indigène n’ont d’autre choix que de «former [leurs] bataillons» et de «march[er]» comme l’exige la chanson révolutionnaire française. L’enjeu, de leur point de vue, se résume simplement: ils ne peuvent reculer. Ils ont la mission de venger les Amériques de trois siècles de colonisation et d’esclavage et d’affirmer le droit de dizaines de milliers d’hommes et de femmes à la citoyenneté, à la liberté et à la vie.
Ce droit est acquis au terme d’une lutte homérique contre la France, ses autorités militaires et ses habitants blancs (voir les chapitres 1 à 3). Mais aux yeux de la France, Saint-Domingue doit soit redevenir une colonie esclavagiste, soit être intégralement nettoyée de ses rebelles noirs. Ces derniers ne peuvent être autorisés à y vivre en tant que citoyens à part entière, libres de leur temps, de leur corps et de leurs pensées. C’est ainsi que naîtront des fantasmes génocidaires exprimés dans la correspondance française échangée pendant la guerre. La nécessité de taire ces fantasmes et d’en cacher les traces épistolaires après la bataille de Vertières conduira à l’effacement des traces de cet événement dans l’histoire et la mémoire de l’ancienne puissance coloniale (voir les chapitres 4 à 6). À l’inverse, dans l’ancienne perle des Antilles, le 18 novembre 1803 sera peu à peu reconnu comme le jour où Haïti a proclamé à la face du monde esclavagiste, capitaliste et raciste le droit de tout homme à la liberté et à l’autodétermination. Il en résulte qu’aujourd’hui Vertières est un lieu de mémoire largement honoré en Haïti. Cette bataille est en effet à la fois un rappel des luttes et des victoires passées et un symbole des luttes présentes et à venir des citoyens haïtiens, et des peuples noirs en général (voir les chapitres 7 à 9). Voilà l’histoire que raconte ce livre, dans lequel seuls les ennemis de la liberté liront un appel à la repentance.
CHAPITRE 1
LA BATAILLE DE VERTIÈRES OU «LE DESTIN D’UN SOUVENIR»
S I CE LIVRE PARLE bien d’une bataille souvent méconnue, il ne relève pas de la sphère de l’histoire militaire. Il ne faut pas s’attendre dans les pages à venir à une description érudite des officiers et des bataillons, des plans d’attaque et des uniformes. D’autres auteurs se sont passionnés et se passionnent toujours pour ce genre de questions qui, malgré leur importance, n’apportent pas grand-chose à la présente étude. Matthieu Brevet, par exemple, a soutenu une thèse de doctorat décrivant la composition des bataillons envoyés à Saint-Domingue et les raisons ayant conduit à la nomination des officiers généraux. L’expédition devait enrichir des soldats en temps de paix – la France et la Grande-Bretagne venaient de s’entendre, à Lunéville, sur les conditions d’une trêve – et leur fournir des occasions rapides d’avancement [1] . En 2002, Frédéric Berjaud a publié deux études très riches dans la rubrique «Uniformologie» de La revue Napoléon portant sur «Les troupes du corps expéditionnaire de Saint-Domingue [2] ». Le Club français de la figurine historique a lui aussi contribué à l’œuvre d’érudition concernant la présence des troupes napoléoniennes dans l’ancienne perle des Antilles. Deux numéros spéciaux, parus en 1991 et 1992, portent sur «L’expédition de Saint-Domingue, 1789-1809 [3] ». En 1998, l’association Le Briquet, l’amicale des collectionneurs de figurines historiques du Centre Loire, a consacré pour sa part un article à «Nicolas Ourblain, le survivant de Saint-Domingue» dans un de ses bulletins [4] .
Les péripéties des officiers, des soldats et des marins français à Saint-Domingue, et du reste de ses habitants blancs, ont très souvent monopolisé l’attention des historiens, mais ne revêtent à mes yeux qu’une importance relative [5] . Je m’inspire plutôt ici d’un ouvrage précurseur de la «nouvelle histoire bataille», intitulé Le dimanche de Bouvines. 27 juillet 1214 et publié dans les années 1970 par le célèbre médiéviste Georges Duby. À défaut de narrer une fois de plus le déroulement de cette journée mythique dans l’histoire de France – c’est pourtant l’objet de la commande qui lui est faite –, l’auteur propose de suivre les traces laissées par la bataille en vue de comprendre comment, pourquoi et à quel moment Bouvines est devenu un événement important dans la mythologie nationale française. La confrontation entre le roi de France Philippe Auguste et la coalition de l’empereur germanique Otton IV, du comte de Flandre et du comte de Boulogne, soutenue par le roi d’Angleterre Jean sans Terre, est reléguée au second plan de son analyse. D’abord, parce que l’on sait bien peu de choses sur l’événement en tant que tel, si ce n’est que l’issue de la bataille fut longtemps incertaine. Ensuite, parce que le premier plan est occupé par une sociologie de la guerre et de la paix dans les premières années de l’an mille, sans laquelle, nous explique Duby, toute discussion du contexte de la bataille ne saurait avoir de sens. Avant de chercher à comprendre ce qui s’est effectivement passé à Bouvines, l’auteur s’interroge donc sur les concepts de guerre, de bataille, de victoire, de paix et de mort, ainsi que sur l’acte d’enlever la vie. Cette sociologie partage le cœur de l’analyse, à parts plus ou moins égales avec une réflexion de type littéraire sur les premières mises en récit de la bataille et sur l’impact à court et à long terme de ces dernières sur la sédimentation des représentations. George Duby décrit donc moins la bataille que «l’action que l’imaginaire et l’oubli exercent sur une information, l’insidieuse pénétration du merveilleux, du légendaire, et tout au long d’une suite de commémorations le destin d’un souvenir au sein d’un ensemble mouvant de représentations mentales». Il s’est bien passé quelque chose le 27 juillet 1214, mais c’est plutôt le «destin du souvenir» de l’événement qui intéresse l’historien [6] .
Le livre de Duby est une référence incontournable pour tous ceux qui tentent depuis quelques années de repenser l’objet «bataille» hors de la seule histoire militaire qui l’a si longtemps monopolisé [7] . Cette historiographie en plein essor est celle d’une histoire culturelle de la guerre, que le spécialiste de la Première Guerre mondiale Nicolas Offenstadt décrit très justement comme une histoire des «mémoires-batailles [8] ». Comme l’explique Hervé Drévillon, «de ce parcours jalonné de morts qu’est la bataille, il faut appréhender la totalité: les combats et leur narration, la victoire et sa cristallisation mémorielle, la défaite et ses appropriations politiques; un faisceau de pratiques et de représentations [9] ». Ce qui revient à dire, pour reprendre et adapter les mots de François Dosse, que «l’essentiel de l’événement [bataille] se situe [...] dans sa trace, dans ce qu’il devient de manière non linéaire dans les multiples échos de son après-coup [10] ».
On ne peut nier qu’ il s’est passé quelque chose le 18 novembre 1803 en arrière du Cap-Français, mais comment le dire? Les paroles échangées à l’abri des murs de Vertières sont à jamais perdues. Les cris d’encouragement et de peur émis par les soldats, noirs et blancs, sur la route du Haut-du-Cap ne résonnent plus nulle part. La bataille de Vertières confronte l’historien à ses silences, à ses apories, aux problèmes de sa méthodologie. Les sources lui font défaut en dépit d’une abondance de correspondance et de rapports militaires en tout genre. Cette abondance ne donne que le point de vue de l’élite, française essentiellement, et cette élite est bien discrète dans la défaite. Comment dire alors l’importance de la bataille pour les milliers d’hommes – et de femmes aussi, du côté haïtien – qui y participent? Comment décrire les visages crispés et les cris étouffés? Que se passe-t-il vraiment «dans les têtes des gens [11] » le matin du 18 novembre 1803, alors que la France et Haïti sont au bord d’un déchirement inouï? Une bataille brève, entre deux orages; une ultime confrontation entre deux rivages.
Une histoire de la bataille de Vertières force, de plus, à sonder ce qui est difficilement représentable: la violence, la haine, la vengeance, la volonté de destruction de l’Autre, la construction et la déconstruction des différences raciales, l’affirmation et la négation des droits de la personne. Vertières conduit l’historien au bord de son habituelle falaise et l’y maintient [12] . La bataille du 18 novembre pose un problème d’écriture.
Une partie du problème vient également du fait que la bataille de Vertières a fait l’objet en Haïti, depuis le milieu du XIX e  siècle, d’un long processus de sédimentation et au final de fossilisation narrative qui a donné naissance à un écheveau de représentations duquel il est extrêmement difficile de se libérer aujourd’hui. La cause en est simple. Les auteurs qui retracent, en quelques paragraphes tout au plus, le déroulement du vendredi 18 novembre 1803 s’appuient généralement sur une seule et même source: l’ Histoire d’Haïti de Thomas Madiou, l’un des principaux historiens haïtiens du XIX e  siècle. La référence est incontournable. On la retrouve par exemple dans deux articles de référence, l’un de Sabine Manigat, publié dans le Dictionnaire historique de la Révolution haïtienne (1789-1804), l’autre de Jacques de Cauna, paru dans le thésaurus du Dictionnaire encyclopédique Désormeaux . Dans un cas comme dans l’autre, pas de Vertières sans Madiou. Sa version des faits s’est imposée dès la publication de son Histoire d’Haïti à la fin des années 1840, à tel point que l’autre grand historien haïtien du XIX e  siècle, Beaubrun Ardouin, dont les Études sur l’histoire d’Haïti paraissent quelques années plus tard, avoue avoir renoncé «à décrire la lutte audacieuse, opiniâtre, qui fut soutenue par les indigènes» lors de la bataille, se contentant de renvoyer le lecteur au texte de son illustre confrère [13] .
Il est vrai que la scène décrite par ce dernier est spectaculaire et qu’elle force l’admiration. En voici d’ailleurs les principaux extraits qui font du héros, le général de brigade François Capois, un être à la détermination herculéenne dont la force n’a d’égale que celle de la foudre qui s’abat sur le champ de bataille. À bien des égards, la lutte du Capois de Madiou rappelle le récit des batailles médiévales, si chères à l’époque romantique dans laquelle travaille l’historien. Chevalier d’un autre âge, Capois n’est pas si différent du Philippe Auguste du Dimanche de Bouvines . Même le pont de Vertières rappelle d’ailleurs celui que met en scène cette bataille française:
[Dessalines] envoya aussitôt l’ordre au général Capoix [...] de changer de direction, et d’aller s’emparer de l’habitation Charrier qui dominait Vertières. Il existait au centre du plateau un ravin que traversait en face du fort Vertières un petit pont à moitié brisé. [...] Pour atteindre Charrier, Capoix devait en longeant [un] ravin passer sous le feu [d’une] batterie. Quand il arriva vis-à-vis du pont, il fut accueilli par un feu si vif que les soldats [...] qui formaient l’avant-garde chancelèrent. Capoix qui n’avait jamais fuit devant les français [...] leur fit entendre sa voix terrible: «Il faut, mes braves, vous rendre maîtres de cette butte; le salut de l’armée en dépend; en avant!» [...] Monté sur un cheval richement caparaçonné, il s’élança de nouveau plein d’ardeur contre le fort. Ses soldats le suivent; ils sont repoussés; il s’indigne; il les exhorte à le suivre encore; il jure d’enlever la batterie. [...] [U]n boulet renverse son cheval; l’intrépide général tombe; mais il se relève aussitôt, marche et s’écrie: en avant! en avant! La foudre éclate, son chapeau garni de plumes est enlevé. [...] De grandes acclamations retentissent du côté de l’habitation Vertières; l’on distingue les cris de bravo! bravo! sortant de la garde d’honneur de Rochambeau spectatrice du combat. Un roulement se fait entendre; le feu des français cesse, et un cavalier se présentant devant le pont dit aux indigènes: «Le capitaine général Rochambeau envoie son admiration à l’officier général qui vient de se couvrir de tant de gloire.» Le hussard français se retira et le combat recommença avec une nouvelle fureur [14] .
À la question «Que s’est-il passé le vendredi 18 novembre 1803?», la réponse est généralement tirée de ce récit des origines [15] . La progression du récit de Madiou est remarquable. Le décor est posé par des phrases amples composées de plusieurs segments et conjuguées à l’imparfait. Le début de la charge de Capois est signalé par le passage de l’imparfait au passé simple, lequel cède sa place, au plus fort de l’action, au présent narratif. L’effet est renforcé par l’absence de coordination, par l’anaphore du pronom personnel «il», par la saccade des points-virgule. Le lecteur est ainsi plongé dans le tumulte et le bruit de la mitraille jusqu’à ce que la voix de Capois, «en avant! en avant!», se mélange aux fracas du tonnerre: «La foudre éclate, son chapeau garni de plumes est enlevé.»
Les auteurs d’histoires générales ou de manuels scolaires publiés en Haïti dans la seconde moitié du XIX e  siècle et dans les premières années du XX e  siècle adaptent systématiquement le texte de Madiou. Plusieurs plans narratifs, tous puisant à la même source, se juxtaposent; ils saturent le champ des images, des paroles et des sons associés à la bataille. Certains mots du récit de Madiou ne changent pas ou peu d’une adaptation à l’autre, comme les paroles attribuées à Capois cherchant à mobiliser ses troupes ou les compliments du hussard français qui font écho aux rites des tournois médiévaux pendant lesquels on se devait de reconnaître la bravoure de l’ennemi.
Certaines adaptations du récit de Madiou acquièrent une telle légitimité qu’un renvoi au texte original devient superflu. C’est le cas par exemple de la version popularisée par Énélus Robin dans un manuel scolaire fréquemment utilisé en Haïti à partir du milieu des années 1870. L’adaptation de Robin est citée, par exemple, dans le manuel de Windsor Bellegarde et Justin Lhérisson, Manuel d’histoire d’Haïti, à la place de la version originale de Madiou, plus longue.
L’éloignement progressif par rapport au texte d’origine et l’imbrication de divers niveaux de réécriture depuis les années 1840 ont eu pour effet secondaire de faire disparaître dans certains cas toute notion d’auteur, comme si le récit des événements de la bataille de Vertières pouvait exister par lui-même, du fait de sa seule force d’évocation. Maximilien Laroche, par exemple, dans un article intitulé «La bataille de Vertières et le Cahier d’un retour au pays natal : deux westerns du Tiers-Monde [16] », cite abondamment une source qu’il ne prend la peine d’identifier, ni dans le corps du texte ni en note de bas de page. La source citée n’est pas le récit fondateur de Madiou ni celui de Robin, mais la version apprise par cœur par plusieurs générations d’Haïtiens dans le manuel scolaire de Justin Chrysostome Dorsainvil, utilisé dans toutes les écoles d’Haïti à partir des années 1930.
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Écrire une histoire de la tumultueuse bataille de Vertières n’a rien d’évident, et l’histoire militaire s’avère d’une utilité limitée pour décrire la portée réelle du conflit qui fait rage près du Cap-Français le 18 novembre 1803. La nouvelle histoire bataille, en revanche, en permet une interprétation plus large en mettant l’accent non pas sur le déroulement des événements, mais sur ses traces et ses résonances à travers les siècles. Ce modèle ne peut toutefois suffire, à moins d’identifier également les discours sédimentés depuis deux siècles autour de l’événement Vertières et qui tendent à en réduire le sens, ou du moins à en simplifier la portée et la complexité. Devant les enjeux de l’écriture d’un tel événement, la prudence est donc de mise. Elle exige, avant d’aller plus loin, de présenter le contexte dans lequel s’inscrit la journée fatidique du 18 novembre 1803.
CHAPITRE 2
L’ACTE FINAL D’UNE RÉVOLUTION ATLANTIQUE
B IEN QUE DITE «française», la révolution des droits humains fondamentaux qui émerge de la réunion des États généraux commandés par le roi Louis XVI en 1788 pour résoudre la crise financière que traverse le royaume ne s’est pas limitée au cadre métropolitain, tant s’en faut. Sa dimension coloniale et transatlantique lui est centrale, même si elle a été pendant longtemps occultée ou négligée par les historiens, comme l’a très bien montré Yves Bénot, par exemple [1] . Les rumeurs, les chants, les idées révolutionnaires, les imprimés de toutes sortes, sans oublier les hommes eux-mêmes, ont circulé de part et d’autre de l’océan Atlantique [2] . À Saint-Domingue, colonie qui atteint en 1789 son apogée, la Révolution ne laisse personne indifférent. Elle intervient alors que plusieurs dizaines de milliers d’esclaves africains sont encore débarqués chaque année dans les différents ports de la colonie, le Cap-Français en tête [3] . Les quelque 700 plantations de sucre, regroupées dans les principales plaines du Nord, de l’Artibonite et du Cul-de-Sac (à l’Ouest) ainsi que des Cayes (au Sud), ont atteint un niveau de production inégalé. Les 3 000 plantations de café, qui occupent un territoire plus escarpé dans l’intérieur de la colonie, sont également en plein essor. Près de 500 000 esclaves – hommes, femmes et enfants – travaillent dans ces plantations réparties dans les trois provinces de la colonie: le Nord, l’Ouest et le Sud.
Les origines de la bataille de Vertières se trouvent au cœur de cette Révolution «française» transplantée, remodelée et âprement débattue à Saint-Domingue [4] . La Révolution qui éclate à Saint-Domingue entre 1789 et 1791 met en scène trois grands groupes aux objectifs très différents: les Blancs, les «gens de couleur libres» et les esclaves, trois catégories morcelées par de nombreuses divisions de classe, de race ou d’appartenance ethnique. Ceux que l’on appelle alors les «grands Blancs» – c’est-à-dire les grands propriétaires d’esclaves et les grands marchands – profitent de la Révolution dans la métropole pour exprimer leur désir d’indépendance, économique surtout, par rapport à la mère patrie. Certains demandent la suppression ou du moins l’assouplissement du principe dit de l’Exclusif, qui régit les relations commerciales avec les colonies au profit de la métropole [5] . L’un de leurs objectifs consiste à développer le commerce avec les États-Unis et les colonies étrangères voisines sans transiger d’abord, comme cela était généralement la règle, avec les négociants métropolitains qui, de leurs bases bordelaises ou nantaises, contrôlent le commerce colonial. Les États-Unis sont un partenaire important depuis 1783, date de la séparation de la jeune nation d’avec la Grande-Bretagne. Les grands propriétaires de Saint-Domingue souhaitent également obtenir plus d’autonomie politique et de liberté dans le contrôle de leur main-d’œuvre. Ils veulent s’assurer que l’État n’interviendra pas, comme il a tenté de le faire au début des années 1780, pour encadrer le pouvoir démesuré qu’ils exercent sur le corps et sur l’âme des esclaves [6] . À ceux qui prédisent, comme le philosophe Diderot, qu’un Spartacus noir pourrait soulever la masse des esclaves si des améliorations n’étaient pas apportées pour rendre le rapport esclavagiste moins brutal, les grands Blancs répondent que toute intervention risquerait au contraire de déstabiliser le système dans son ensemble. Certains parviennent à se faire représenter aux États généraux de Versailles. D’autres, parmi les planteurs résidant en France, s’organisent. Le club Massiac, par exemple, devient le principal lobby colonial en France [7] .
Les Blancs pauvres, surnommés péjorativement par les esclaves les «petits Blancs», ne sont pas en reste devant les discours et l’effervescence révolutionnaires. Marins et autres migrants en situation précaire, employés subalternes des plantations, ils participent eux aussi au déclenchement de la Révolution à Saint-Domingue après des années de frustration et de marginalité économique et politique. Ils réclament une place plus importante au sein de l’organisation de la colonie, quand ils ne militent pas pour une autonomie pure et simple de l’île. Menacés économiquement par les gens de couleur libres, les petits Blancs sont attachés à la perpétuation du dogme racial qui leur assure une certaine supériorité en dépit de leur marginalité.
Les gens de couleur libres, au nombre de 30 000 environ, c’est-à-dire à peu près autant que les Blancs, profitent du contexte révolutionnaire pour faire entendre leurs propres revendications. Qu’ils soient petits entrepreneurs ou propriétaires, ils désirent participer de plein droit à l’édification d’une société révolutionnaire et réclament à ce titre l’égalité des droits et des conditions, ce que leur refusent la plupart des Blancs, petits et grands, désireux de conserver l’ordre ségrégationniste de l’Ancien Régime, renforcé à partir de la fin de la guerre de Sept Ans, en 1763 [8] . Tout comme les grands Blancs, les gens de couleur libres s’organisent en associations, telle la Société des citoyens de couleur [9] . Ils détiennent à Saint-Domingue un véritable pouvoir économique, mais ils constituent aussi une force militaire en raison de leur implication dans les milices coloniales et dans la maréchaussée, force de police dont la fonction principale est de capturer les esclaves fugitifs. Du fait de ce double pouvoir, les gens de couleur libres jouent un rôle central dans la Révolution de Saint-Domingue. Ce sont les premiers à initier le processus qui mènera par étapes à l’expédition de Saint-Domingue d’abord, puis à l’indépendance d’Haïti. Leurs conflits avec les Blancs déstabilisent profondément la colonie et ouvrent rapidement la voie à une insurrection d’un autre type, celle des esclaves que l’on croyait pourtant incapables de se soulever.
Les quelque 500 000 esclaves – dont les deux tiers environ seraient Africains – entendent bien, d’une manière ou d’une autre, participer aux débats. Même si les historiens ne s’accordent pas sur ce point, le discours révolutionnaire ne peut leur être étranger, bien que la plupart ne savent ni lire ni écrire. Dans les années 1780, les rumeurs circulent rapidement, tout comme le contenu des textes imprimés, des pamphlets ou des déclarations affirmant par exemple l’existence de droits universels. Les esclaves se rencontrent régulièrement pour échanger des nouvelles dans les tavernes, autour de tables de jeu ou à la faveur des marchés dominicaux dont ils dominent les échanges. Ils peuvent aussi puiser dans des traditions de résistance anciennes et multiformes. En dépit du règne de peur qui assure aux Blancs une certaine quiétude, les esclaves n’ont en effet jamais cessé de résister, par exemple à travers leurs pratiques religieuses ou la danse et la musique. Certains empoisonnent leur maître ou tentent de le faire. Ils s’échappent pour quelques jours, quelques semaines ou plus, et se réfugient chez des amis, en ville ou dans les montagnes [10] . En 1789, un nombre important d’esclaves africains nouvellement arrivés disposent par ailleurs d’une redoutable expérience militaire [11] . Hommes et femmes des Lumières aptes à développer des idées politiques au même titre que les autres protagonistes de cette époque, que ces derniers soient membres de l’élite ou du peuple, les esclaves de la colonie de Saint-Domingue ne sont en rien passifs. Au contraire, ils jouent un rôle primordial dans le déroulement des événements [12] . Aimé Césaire affirme même que «dans la société coloniale, [les esclaves] étaient les seuls vraiment prêts et les seuls aptes à comprendre en profondeur la Révolution [13] ».
Entre 1789 et 1791, des groupes d’esclaves sont régulièrement armés et employés dans les conflits qui opposent Blancs et gens de couleur libres – c’est le cas notamment dans l’Ouest, dans les environs de Port-au-Prince. En août 1791, la preuve de la conscience politique des esclaves éclate au grand jour. Dans la nuit du 22 au 23 août, les esclaves de la province du Nord se soulèvent, en commençant par les paroisses de l’Acul et du Limbé. Les moyens de production, les moulins et les raffineries, symboles honnis d’un système agricole mortifère, sont détruits par le feu. L’impensable s’est produit [14] . Les habitants sont traumatisés par l’effondrement soudain d’un monde dont la sécurité était fondée sur l’exercice de la violence. Les esclaves révoltés sont représentés comme des êtres assoiffés de sang, des pions manipulés par des intérêts étrangers ou ennemis. Il est impossible qu’ils ne soient pas que de simples brigands ou des bêtes sauvages à exterminer [15] . Les colons blancs paniquent à l’idée d’une violence noire sans limites, reflet de leurs peurs longtemps refoulées [16] .
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À l’intérieur de ces trois groupes, les revendications sont divergentes, voire contradictoires [17] . Les Blancs sont divisés entre les révolutionnaires et les contre-révolutionnaires, entre les autonomistes, qui adoptent une Constitution en mai 1790, et les partisans plus conservateurs du maintien d’un pouvoir centralisateur. Ils s’opposent au sein des assemblées coloniales qui voient le jour à Saint-Domingue. Les Blancs ne s’entendent pas sur les moyens de rétablir la paix et de coexister avec les gens de couleur libres. Si ces derniers réclament l’égalité des droits, ils ne militent pas pour autant pour l’abolition de l’esclavage, car eux-mêmes sont souvent propriétaires de plantations. Tous les esclaves, enfin, ne se libèrent pas par la force, notamment dans les provinces de l’Ouest et du Sud où la production est maintenue dans de nombreuses régions.
La coexistence des divers groupes d’esclaves est par ailleurs loin d’être évidente – par exemple entre Créoles et Africains, entre francophones et créolophones, entre travailleurs rattachés à une plantation de sucre ou de café, entre esclaves qualifiés ou non qualifiés, entre domestiques et travailleurs des champs. De nombreuses tensions déchirent les camps des insurgés; elles opposent souvent les anciens esclaves aux gens de couleur libres qui se joignent à la révolte. Elles révèlent également une opposition entre la masse des révoltés et les chefs qui négocient avec les autorités coloniales. Les chefs eux-mêmes – Jeannot, Boukman, Jean-François ou Biassou dans un premier temps – ne s’entendent pas sur la marche à suivre, sur les revendications à mettre de l’avant ni sur le degré de violence ou les compromis à adopter. La plupart des insurgés refusent, pour leur part, de se contenter d’une amnistie générale et de la libération des seuls meneurs.
Les événements qui se succèdent de la nuit du 22 au 23 août 1791 jusqu’à l’abolition de l’esclavage et l’octroi de la citoyenneté aux anciens esclaves par la Convention nationale le 4 février 1794 forment un ensemble complexe, fait de gradualisme et de pragmatisme, qu’il n’est pas facile de résumer. Au sein de cet ensemble, trois événements déterminants méritent pourtant d’être distingués.
Le premier concerne les gens de couleur libres qui obtiennent de l’Assemblée législative française, le 4 avril 1792, l’égalité des droits [18] . Cette mesure marque une victoire importante pour cette frange de la population de Saint-Domingue qui a subi plusieurs défaites politiques et militaires et enduré de nombreux actes de violence. Vincent Ogé et Jean-Baptiste Chavannes, par exemple, deux leaders de la communauté des gens de couleur, sont exécutés au Cap-Français en février 1791 après avoir tenté un soulèvement armé. C’est également une victoire de taille pour la Société des amis des Noirs, une société abolitionniste fondée en 1788 par Jacques Pierre Brissot, qui milite alors pour l’égalité des gens de couleur libres. Après plusieurs années de tergiversation, les autorités françaises fondent désormais tous leurs espoirs sur la loyauté des gens de couleur libres pour rétablir la paix, mettre fin au soulèvement des esclaves, contrecarrer les demandes autonomistes des «petits Blancs» et faire redémarrer la production agricole. Le temps presse: la France révolutionnaire a besoin de matières premières et de revenus.
Le deuxième événement déterminant a lieu en août et en octobre 1793. Léger-Félicité Sonthonax et Étienne Polvérel, les deux commissaires civils envoyés dans la colonie pour appliquer le décret d’égalité d’avril 1792 et pour soumettre les esclaves révoltés ainsi que leurs alliés, déclarent l’abolition de l’esclavage. Mesure impensable à leur arrivée – Sonthonax et Polvérel affirmaient alors ne reconnaître que deux classes d’hommes: les libres et les esclaves –, l’abolition totale et immédiate est, aux yeux des deux commissaires, une mesure de dernier recours pour sauver la colonie, menacée par de graves divisions internes et par une double intervention étrangère, britannique et espagnole, soutenue par une partie de la population blanche. Selon Sonthonax et Polvérel, le soutien militaire des esclaves et de leurs chefs – citons notamment Pierrot et dans un premier temps Macaya – doit permettre à la France d’assurer durablement sa place dans le monde caribéen et même de conquérir des colonies étrangères voisines, telle la Jamaïque. Ni Sonthonax ni Polvérel n’ont alors en tête de révolutionner le système de production agricole alors en place. La liberté des Noirs ne doit en aucun cas donner lieu à des manifestations d’oisiveté ou au vagabondage. Ainsi, les proclamations d’abolition sont accompagnées de règles strictes concernant la mobilité et le travail des anciens esclaves, que l’on oblige à rester sur leur ancienne plantation et à trouver du travail.

Le troisième événement majeur de cette période, en mai 1794, est le ralliement à la France de Toussaint Louverture – qui émerge alors comme l’un des principaux chefs noirs – et de ses troupes, évaluées à environ 4 000 hommes [19] . Toussaint Louverture est un ancien esclave âgé d’une cinquantaine d’années [20] . Petit-fils d’un prince africain, c’est un homme libre depuis les années 1770. En 1789, lorsque la Révolution éclate, on sait qu’il est employé sur la plantation Bréda, située à proximité du Cap-Français. Il sait lire et écrire. Son rôle dans la préparation et dans les premières semaines de l’insurrection d’août 1791 est difficile à saisir. Tout aussi mystérieux est le nom de Louverture, que certains associent à ses succès militaires, d’autres à une volonté personnelle de signifier le début d’une ère nouvelle. Chose certaine, son influence est sans cesse grandissante entre la fin de l’année 1791, lorsqu’il est impliqué dans des négociations de paix infructueuses avec les autorités françaises, et 1793, où il annonce dans une proclamation célèbre: «Je suis Toussaint Louverture [...], j’ai entrepris la vengeance de ma race. Je veux que la liberté et l’égalité règnent à Saint-Domingue [21] .» Il combat alors pour le roi d’Espagne aux côtés des deux principaux chefs de la révolte noire, Biassou et Jean-François. Sa décision de rejoindre la République française scelle la victoire des Noirs révoltés, officiellement citoyens, libres et égaux en droits en vertu de la décision de la Convention nationale du 4 février 1794 qui officialise les décisions de Sonthonax et Polvérel. Elle met fin à une longue période d’incertitude. Jusqu’au ralliement de Toussaint, en effet, les différentes mesures d’abolition – très partielle le 20 juin 1793 puis générale en août et octobre de la même année – n’ont pas les résultats escomptés, les révoltés hésitant à quitter le camp de l’Espagne qui leur fournit uniformes, armes et munitions [22] . Au printemps 1794, la colonie française de Saint-Domingue semble sauvée. La notion de liberté et l’adhésion à la France paraissent désormais indissociables. Rallié à la France, Toussaint est promu gouverneur adjoint et général de division en 1796, et commandant en chef de l’armée de Saint-Domingue en 1797.
Du mois d’avril 1792 au printemps 1794, Blancs, gens de couleur libres et esclaves s’affrontent, ce qui s’ajoute aux conflits internes qui déchirent les trois groupes. Ils définissent des stratégies qui fluctuent en fonction de l’évolution du contexte politique colonial, caribéen et métropolitain. Derniers à se soulever, les esclaves acquièrent, au terme de cette période mouvementée, un poids politique et militaire de premier ordre. Leur résistance marque une rupture de taille dans la modernité occidentale: leur implication dans la Révolution de Saint-Domingue est déterminante d’un point de vue militaire, bien sûr, mais aussi philosophique. Par leurs actions, en effet, les esclaves revendiquent leur droit à l’humanité et s’approprient les fondements idéologiques de la Révolution française dont ils expriment, par-delà la race, la portée universelle [23] . Comme l’explique l’anthropologue Sidney Mintz:
Des trois révolutions, américaine, française et haïtienne, la Révolution haïtienne représente la plus terrifiante des réalités de son temps. Bien sûr, à cette époque, il est révolutionnaire d’insister sur le droit à la représentation politique s’il y a taxation; ou de nier les droits absolus de la monarchie [...]. Mais ce n’est pas la même chose de faire valoir que les droits «humains» doivent être appliqués à chacun − qu’il existe une définition universelle de qui est humain − et d’y croire. Adopter cette position signifiait, entre autres, que le viol, la flagellation ou la vente des enfants d’une autre personne devenait un crime, peu importe à qui il était infligé [24] .
Même si ce point de vue n’est pas partagé par certains historiens, qui le jugent volontiers anachronique, on peut difficilement douter de l’aspect véritablement révolutionnaire de la lutte des esclaves à Saint-Domingue, puisque cette lutte permet alors de repenser radicalement le sens à donner au mot liberté [25] .
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En 1795, l’Espagne conclut la paix avec la France et lui cède la partie orientale de l’île – l’actuelle République dominicaine – par le traité de Bâle. La Grande-Bretagne se retire de Saint-Domingue trois ans plus tard, non sans avoir essuyé de lourdes pertes [26] . C’est l’époque pendant laquelle Toussaint Louverture affirme son pouvoir au détriment de celui des représentants envoyés par la France, dont il arrive à se défaire habilement – de Laveaux à Sonthonax (en 1797) en passant par Gabriel Marie Théodore Joseph d’Hédouville (en 1798) et Philippe Rose Roume (emprisonné en novembre 1800). En décembre 1800, Louverture envahit la partie orientale de l’île et en prend le contrôle au nom de la France – bien qu’il n’en ait pas le mandat. Au même moment prend fin une violente guerre civile qui oppose depuis juin 1799 le Nord et l’Ouest de la colonie, que domine Louverture, et le Sud, sous le contrôle d’André Rigaud. Cette guerre, décrite alors comme un conflit entre les «Noirs» (Louverture et Dessalines) et les «Mulâtres» (menés par André Rigaud), est encouragée par la France qui voit d’un mauvais œil la puissance grandissante du parti de Louverture et qui voudrait favoriser l’accession au pouvoir des anciens affranchis. Toutefois, les forces de ce dernier sont plus nombreuses et bénéficient du soutien des États-Unis. En juillet 1801, Louverture donne à Saint-Domingue, qu’il domine désormais, sa première Constitution [27] . «Aboutissement institutionnel [...] du processus révolutionnaire à Saint-Domingue», elle fait de lui un gouverneur à vie tout-puissant dont le pouvoir repose sur une armée nombreuse. Si la Constitution prévoit à l’article 3 qu’«il ne peut exister d’esclaves sur ce territoire», que «la servitude y est à jamais abolie», elle ne donne pas à la masse paysanne ce à quoi elle aspire vraiment: le droit à la petite propriété, source pour elle de véritable indépendance. Loin d’opter pour une distribution des terres et une agriculture de subsistance, Toussaint entend remettre sur pied le système de la plantation, seul moyen d’intégrer Haïti dans les réseaux commerciaux transatlantiques [28] . Le régime louverturien est un régime autoritaire qui ne tolère aucun écart ni «vagabondage» de la part des anciens esclaves. «Tout homme qui veut vivre doit travailler», et «il n’est d’autre moyen pour vivre paisible et respecté, que le travail et un travail assidu», explique Louverture dans une proclamation du 25 novembre 1801 [29] .
La Constitution de 1801 n’est pas un acte d’indépendance, mais la décision ne plaît guère au premier consul Napoléon Bonaparte. Comme l’explique admirablement l’historien haïtien Claude Moïse, la Constitution donne forme à une «entité qui n’est plus tout à fait une colonie et pas encore vraiment un État souverain [30] ». Le premier consul ne peut tolérer cet état de fait. C’est alors le début de sa «démence [ou démesure] coloniale», admirablement analysée par Yves Bénot [31] . Habitué aux méthodes fortes, le premier consul profite des préliminaires de paix signés avec la Grande-Bretagne en octobre 1801 pour envoyer une expédition de quelque 20 000 hommes à Saint-Domingue [32] . Cette expédition, dirigée par le beau-frère de Napoléon, le général Leclerc, s’inscrit dans un rêve plus global de résurgence coloniale française en Amérique du Nord [33] . Saint-Domingue et la Louisiane doivent former le cœur d’un nouvel empire dont l’existence permettra d’effacer le souvenir de la perte de la Nouvelle-France en 1763.
Officiellement, l’expédition doit permettre de «pacifier» la colonie. Pacifier, en doctrine militaire – on parle plutôt aujourd’hui de stabilisation – ressemble peu dans les faits à la recherche de la paix. Les navires de guerre qui quittent les côtes européennes pour le nord, le sud et l’ouest de la colonie en novembre et décembre 1801 sont chargés de diverses bouches à feu (canons, mortiers, obusiers), de projectiles de toutes sortes (bombes, obus, grenades), mais aussi de fusils, de mousquetons, de sabres, de piques et de lances [34] . Les instructions secrètes de Napoléon laissent peu de doute sur l’objectif de la manœuvre, même si Leclerc affirme, dans une proclamation datée du 17 février 1802, être venu pour «apporter la paix et le bonheur [35] ». Une fois l’ordre rétabli, les généraux français ont pour instruction d’arrêter et de déporter les officiers noirs. Il ne doit rester sur l’île aucun Noir détenant un grade supérieur à celui de capitaine. Il sera possible, ensuite, de réaliser le désarmement général de l’île. Sans pour autant rétablir l’esclavage, du moins tout de suite, l’objectif est bien de rétablir, par la violence s’il le faut, le dogme de la «race» qui structurait les rapports de pouvoir sous l’Ancien Régime [36] .
L’arrivée de «l’expédition de Saint-Domingue» marque le début d’une terrible guerre coloniale et raciale. «Une guerre des couleurs [37] », dira le général français Kerverseau le 4 novembre 1802. «Une lutte à mort entre le Noir et le Blanc [38] », selon l’expression de l’officier Pierre Thouvenot dans une lettre écrite le 21 mars 1803 au ministre de la Marine et des Colonies. Peu de temps s’écoule, en effet, avant que les autorités militaires françaises, complètement dépassées par les événements et incapables d’appliquer les instructions secrètes du premier consul, n’envisagent une guerre d’extermination pour sauver la face.
S’il est impossible de rétablir l’ordre et de mater les résistances populaires – celles de Macaya, de Sans-Souci ou de Lamour Dérance, par exemple [39] –, ne suffit-il pas de faire table rase du passé et de superposer une autre entreprise d’extermination à la destruction des premiers habitants de l’île, perpétrée au XVI e  siècle par les Espagnols contre les Indiens taïnos?
La première partie de l’expédition de Saint-Domingue s’étend du débarquement des troupes françaises en février 1802 jusqu’à la soumission de l’armée de Toussaint Louverture au mois de mai suivant. L’armée louverturienne est alors intégrée aux troupes expéditionnaires du général Leclerc en attendant de pouvoir réaliser les instructions secrètes de Napoléon. Cette trêve apparente est marquée peu de temps après par l’arrestation et la déportation de Louverture, de plus en plus contesté par sa base [40] , dans une prison française du Jura. «Cet homme avait fanatisé ce pays à un tel point que sa présence le mettrait encore en combustion [41] », explique Leclerc au ministre de la Marine en juillet 1802. Mais l’espoir de Leclerc – qu’en l’absence de Louverture reviendra la paix – est vain. Toussaint prédit lors de son départ forcé qu’«en [le] renversant, on n’[a] abattu à Saint-Domingue que le tronc de l’arbre de la liberté des Noirs». Cet arbre, prédit-il, «repoussera[it] par les racines, parce qu’elles sont profondes et nombreuses [42] ».
Le début de la deuxième phase de l’expédition coïncide avec la montée de la résistance populaire dans les campagnes haïtiennes à l’été 1802, dans le Nord et l’Ouest d’abord, dans le Sud ensuite. Cette résistance est alimentée par les nouvelles du rétablissement de l’esclavage en Guadeloupe et par les mesures de désarmement qui provoquent d’innombrables tensions entre soldats français et anciens esclaves devenus cultivateurs. Cette phase prend fin à l’automne 1802 avec la défection des principaux généraux noirs et mulâtres, Augustin Clervaux et Alexandre Pétion en premier, suivis de Henry Christophe et de Jean-Jacques Dessalines, ainsi que des troupes sous leur commandement.
La troisième et dernière phase de la guerre, qui débute à l’automne 1802, est celle de la lutte pour l’indépendance proprement dite et de l’alliance entre Noirs et Mulâtres sous le commandement de Dessalines. Ce dernier, l’un des principaux personnages de l’histoire de Vertières, devient général en chef de l’«armée indigène», également connue sous le nom d’«armée des Incas». Ancien esclave, Dessalines a joué un rôle important, aux côtés de Louverture, dans le renversement de l’institution esclavagiste au début des années 1790. S’étant rallié à la France abolitionniste, il a participé activement à la défense de la colonie contre l’Angleterre et l’Espagne. Avant l’arrivée des troupes napoléoniennes en février 1802, Dessalines est général de division, en charge du Sud de la colonie. Il allie cette fonction à celle d’inspecteur des cultures, supervisant les anciens esclaves à qui l’on impose depuis l’abolition de travailler sur leur ancienne plantation en échange d’une maigre part des récoltes [43] .
Après une phase de résistance à l’armée expéditionnaire, Dessalines accepte de se rallier aux troupes françaises. Général, mais aussi auteur et un des «penseurs radicaux de la diaspora africaine», comme le démontre l’auteure Deborah Jenson, Dessalines s’impose, une fois la rupture consommée avec l’armée de Leclerc, comme le chef suprême de la lutte pour l’indépendance [44] . Dessalines aurait affirmé un jour, en créole, qu’il faudrait «tout le monde levé tout ensemble les femmes comme les hommes» pour contrer toute tentative de rétablissement de l’esclavage par la France [45] . À partir de l’automne 1802, le peuple d’Haïti est bien debout, avec Dessalines, pour faire face une dernière fois aux troupes de l’armée française et pour venger le Nouveau Monde de trois siècles de colonisation et d’esclavage.
À la fin de l’année 1802 et au début de 1803, le général Rochambeau (qui succède à Leclerc, mort de la fièvre jaune en novembre 1802) reprend les postes de Fort-Liberté et de Port-de-Paix dans le nord de la colonie. Il envoie en France de nombreuses exhortations au rétablissement de l’esclavage. S’ouvre alors une ère de déni, que reflète avec éloquence une carte des positions des Blancs et des «brigands» dressée à l’intention de l’état-major de Rochambeau au début du mois de mars 1803. Les espaces contrôlés par les Français y sont représentés par un «lavis rouge» qui, comme une tache de sang, semble devoir se propager sur la carte et recouvrir les espaces «sans aucune teinte» occupés par les Noirs. La carte est faussée par la surreprésentation de la partie orientale de l’île, certes sous contrôle français, mais où les combats n’ont pas lieu. Pour qui connaît bien la situation, il est évident qu’à part la partie sud de l’île et les grands ports, le territoire n’est plus dominé par les Français [46] .
Au printemps 1803, la paix avec la Grande-Bretagne est rompue et Rochambeau ne peut que constater son isolement au fur et à mesure que les troupes britanniques apparaissent à l’horizon. L’armée indigène, quant à elle, se renforce. Elle se dote d’un drapeau le 18 mai 1803 et met la main sur un grand nombre de munitions. La colonie de Saint-Domingue est à l’agonie. Le 23 juin 1803, Dessalines écrit au gouverneur de la Jamaïque pour lui annoncer officiellement la séparation de Saint-Domingue d’avec la France. Cette séparation est sans appel: «C’est au nom de ce peuple lassé d’humiliation, que j’ai l’honneur d’Instruire Votre Excellence, que tous les liens qui attachaient Saint-Domingue à la France sont rompus [47] .»
L’expédition de Saint-Domingue, qui dure un peu moins de deux ans, fait près de 50 000 morts du côté français, soit la quasi-totalité des troupes envoyées par le premier consul. L’armée napoléonienne tombe dans les plaines à sucre anciennement fertiles et dans d’innombrables embuscades montagneuses. Elle succombe à la fièvre jaune dans les hôpitaux. À l’approche de la capitulation, les soldats, à demi nus, sans chaussures, les pieds rongés par les chiques, sont réduits à manger des chiens, des rats, des mulets et des chevaux. Les femmes et les enfants qui n’ont pas encore été évacués se nourrissent de feuilles de câpriers [48] . Nombreux sont les soldats qui désertent, sans parler de tous ceux frappés par la folie et qui préfèrent se donner la mort.
La mort, justement, est le surnom du grand héros de la bataille de Vertières, François Capois [49] . Quand acquiert-il ce surnom? D’où vient-il et que signifie-t-il? Dans une lettre datée du 4 juillet 1803 [50] , Capois signe de son nom sans autre attribut. Trois semaines plus tard, un soldat français le nomme «Capoy ou la mort [51] ». Enfin, dans une copie de lettre apparemment ultérieure au 18 novembre 1803 [52] , le général semble avoir signé simplement «La mort». Deux interprétations existent pour justifier son surnom. Selon Thomas Madiou, Capois se serait montré «si inexorable envers les Européens qui tombèrent en son pouvoir que les Français le nommèrent Capois la Mort [53] ». C’est aussi le point de vue d’un ancien propriétaire de la colonie, auteur en 1805 d’un petit ouvrage sur l’expédition de Saint-Domingue et sur les moyens de reconquérir la colonie, qui décrit «Capoix la mort» comme «l’un des hommes les plus féroces qu’ait produit l’Afrique [54] ». Selon d’autres auteurs, ce surnom lui aurait été donné parce qu’il n’avait peur de rien, pas même de la mort. Il était, nous dit François Dalencour, son biographe, «d’une audace prodigieuse». «Il ne reculait jamais devant le danger [55] ». Ou peut-être ce surnom se voulait-il un écho à la devise des insurgés: «Liberté, égalité ou la mort»? À lui seul, le général de brigade, héros de Vertières, aurait ainsi incarné la devise de la nation sur le point de naître.
Capois serait né esclave au début des années 1760 sur une plantation de la région de Port-de-Paix, un port situé sur la côte nord de l’île, à l’ouest du Cap [56] . Son statut d’ancien esclave ne l’empêche pas pendant la guerre d’indépendance de reconnaître, à l’instar des philosophes des Lumières, le droit de tout homme à la liberté. C’est ce qu’il explique par exemple au capitaine d’un navire, anglais ou américain, à l’été 1803: «Au malhurreuse [Ô malheureuse], La republique qui a tanté jour et nuitallement contre notre droit lêgitime; tou[t] noir que nous nous somme nous somme que des hommes [...] et eumaint [tout noir que nous sommes, nous ne sommes que des hommes [...] et humains] [57] .»
Le matin du 18 novembre 1803, Capois-la-Mort est à la tête de deux bataillons de la 9 e demi-brigade, célèbre pour sa résistance farouche et pour ses raids contre les postes français pendant la guerre, entre autres sur l’île de la Tortue, au tout début de l’année 1803. Ce matin-là, les deux bataillons de Capois jouent un rôle décisif dans le processus qui met un terme à la troisième phase de l’expédition de Saint-Domingue et qui ouvre enfin la voie à l’indépendance, proclamée une première fois le 29 novembre 1803, puis une deuxième fois le 1 er janvier 1804 [58] .
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La bataille de Vertières est l’aboutissement d’une longue expérience révolutionnaire à caractère transatlantique amorcée en 1789. Elle est l’incarnation d’une lutte acharnée, pour la liberté d’abord, puis pour l’obtention d’un droit fondamental, celui à l’autodétermination. De 1789 à 1794, troubles et divisions font rage au sein de la plus belle et la plus riche des colonies des Amériques. De 1794 à 1802, on assiste à un retour progressif à la stabilité sous le commandement de Toussaint Louverture, qui tente d’imposer aux cultivateurs haïtiens un retour au monde bien ordonné des grandes plantations. En 1802 et 1803, les conditions menant à l’indépendance sont progressivement réunies.

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